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Full text of "Traité de chirurgie clinique v.2"

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*•  {l.'i-'Hi.      -    (loilxfll.    Iiii|iriiiiciit>  l'.J*.   lîiiKif. 


TRAITÉ 


r>K 


CHIRURGIE  CLINIQUE 


PAR 


P.   TILLAUX 


pnoKFasRun  i>r  cliniqur  chiruh(}icalr  a  la  faculté  nR  médecikb  de  paris 

MKMBRR     ns     L'ACADIIÎMIR     ng     MÉnECINR 
CIIIRUROIRN     HR     l'hOPITAL     DE     LA     CHARITE 


OUATHIÈME  RDITlOiN 


TOMK    PREMIER 

Avec  95  fleures  dans  le  texte 


PARIS 

ASSELIN  ET  HOUZEAU 

LIBRAIRES     DK  ,  LA  (faculté    DR    MBDBCINB 

et  de  la  Société  centrale  de  médecine  ▼étérlnalre 

PLACE  HR   l'6C()LR-I)R-MÉDRCI?IR 


1897 


*       * 


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•  ••  •   •  • 

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•  •  •  ' 


v.l 

i?f7 


PRÉFACE 


Chacun  apporte  au  mouvement  scientifique  de  son  époque 
une  part  qui  varie  selon  ses  goûts,  ses  aptitudes,  la  période 
de  la  vie  où  il  se  trouve  et  le  but  qu'il  poursuit. 

L'un  se  plait  à  élucider  quelque  point  obscur  ou  inex- 
ploré, à  étudier  et  à  poursuivre  un  sujet  jusqu'à  ses  dernières 
limites  :  il  fait  des  monographies. 

L'autre  rassemble  les  divers  matériaux  épars,  les  groupe, 
les  condense  dans  un  cadre  plus  ou  moins  étendu,  et  en  fait 
un  tableau  qui  représente  l'état  actuel  de  la  science  :  c'est  le 
livre  classique  proprement  dit. 

Un  troisième,  attiré  vers  les  recherches  bibliographiques, 
s'attache  de  préférence  au  côté  historique  des  questions. 
C'est  en  général  l'œuvre  des  jeunes  n'ayant  encore  qu'une 
pratique  restreinte. 

D'autres,  enfin,  publient,  sous  forme  de  leçons,  les  sujets 
qui  les  ont  particulièrement  occupés  et  intéressés  ;  c'est 
surtout  un  travail  de  l'âge  mûr,  le  fruit  d'une  longue  expé- 
rience. 

Notre  littérature  médicale  se  compose  donc  de  monogra- 
phies, isolées  ou  réunies  en  faisceau  sous  forme  de  diction- 
naires, et  le  plus  souvent  accompagnées  d'une  bibliographie 
étendue  ;  de  quelques  ouvrages  classiques  qui  deviennent  de 
plus  en  plus  difficiles  à  édifier  à  mesure  que  s'étend  le 
champ  de  nos  connaissances,  et  de  leçons  de  clinique  dont 
le  type  est  représenté  par  celles  de  mon  éminent  maître,  le 
professeur  Gosselin. 

Un  autre  livre  était  à  faire;  depuis  longtemps  j'en  avais 
conçu  le  projet  et  préparé  l'exécution. 


GTitô^^ 


VI  PRÉFACE. 

Quelle  est,  en  effet,  la  conduite  du  praticien,  du  chirur- 
gien d^hôpital,  par  exemple,  lorsqu'il  se  trouve  en  présence 
d'un  malade  ? 

Mettant  à  profit  les  notions  qu'il  a  acquises  dans  les  diverses 
branches  delà  médecine,  il  établit  le  diagnostic,  formule  les 
indications  thérapeutiques  et  procède  ensuite  au  traitement  : 
il  fait,  en  un  mot,  de  la  clinique. 

Or,  il  n'existe  pas  d'ouvrage  conçu  dans  cet  esprit,  et  c'est 
cette  lacune  que  je  me  propose  de  combler  en  publiant  un 
Traité  de  chirurgie  clinique. 

En  outre,  il  m'a  semblé  utile  qu'un  homme  arrivé  déjà  à 
une  période  assez  avancée  de  la  vie,  ayant  passé  de  nom- 
breuses années  dans  les  grands  hôpitaux,  donnât  son  opinion 
sur  le  meilleur  mode  d  examen  des  malades,  et  sur  le  traite- 
ment le  mieux  approprié  à  chaque  circonstance.  11  m'a  semblé 
que  c'était  presque  un  devoir. 

C'est  dire  que  cette  œuvre  est  exclusivement  personnelle. 

En  exposant  au  lecteur  la  manière  dont  je  l'ai  composée, 
il  en  comprendra  mieux  le  but. 

Pour  écrire  chacun  des  chapitres,  je  me  suis  toujours  sup- 
posé en  présence  d'un  malade  et  me  suis  demandé  :  Étant 
donné  ce  cas,  par  quelle  voie  le  praticien  arrivera-t-il  le  plus 
sûrement  au  diagnostic?  Quel  traitement  convient-il  d'ins- 
tituer? 

Il  était  donc  nécessaire  de  rester  constamment  sur  le  ter- 
rain de  la  pratique,  et  s'il  m'est  arrivé  parfois  de  faire  inter- 
venir les  causes,  la  pathogénie  ou  l'anatomie  pathologique, 
c'est  que  les  renseignements  qu'elles  fournissent  étaient 
immédiatement  utiles  pour  atteindre  le  but  :  le  diagnostic 
et  le  traitement. 

Je  n'ai  pas  cru  devoir  indiquer  les  nombreuses  variétés  de 
traitement  souvent  proposées  pour  une  même  affection  ;  c'eût 
été  faire  double  emploi;  on  en  trouvera  la  description  dans 


PRÉFACE.  Vil 

les  traités  spéciaux  de  médecine  opératoire.  Je  me  suis  con- 
tenté de  décrire  la  méthode  de  choix,  celle  que  j'emploie 
dans  ma  pratique. 

Certaines  affections  sont  très  rares,  d'autres  se  rencontrent 
fréquemment;  sij'ai  signalé  les  premières,  afin  d'être  complet, 
ce  sont  les  secondes  qui  m'ont  principalement  occupé,  tout 
en  m'imposant  l'obligation  d'apporter  le  plus  de  concision 
possible  dans  mes  descriptions. 

J'ai  pensé  qu'il  serait  bon,  avant  d'entrer  en  matière,  de 
passer  sommairement  en  revue  quelques  points  de  chirurgie 
clinique  générale,  tels  que  :  l'examen  des  malades,  le  traite- 
ment des  plaies,  des  hémorragies,  etc.,  ce  que  j'ai  résumé 
sous  forme  d'introduction. 

Les  figures  forment  le  complément  indispensable  d'un 
ouvrage  scientifique,  surtout  les  figures  schématiques.  J'ai 
mis  à  profit  ce  genre  de  démonstration,  lorsqu'il  ajoutait  à  la 
clarté  du  texte.  Il  était  superflu  de  reproduire  celles  qui 
se  trouvent  dans  d'autres  ouvrages  :  tous  mes  dessins  sont 
donc  originaux  et  ont  été  exécutés  d'après  mes  indications. 

M.  C.  Perier,  chirurgien  de  Thôpital  Lariboisière,  a  pris  la 
peine  de  revoir  les  épreuves  de  ce  livre,  et  j'ai  plusieurs  fois 
profité  des  réflexions  de  cet  esprit  si  judicieux.  Qu'il  reçoive 
mes  remerciements  pour  ce  nouveau  témoignage  de  notre 
vieille  amitié. 

Je  ne  me  suis  pas  dissimulé  la  difficulté  de  mener  à  bien 
cette  entreprise,  et  n'ai  pas  la  prétention  de  livrer  au  public 
une  œuvre  irréprochable.  J'espère  cependant  que  mon  temps 
et  ma  peine  ne  seront  pas  entièrement  perdus;  j'espère 
avoir,  dans  la  mesure  de  mes  forces,  rendu  service  à  la  science, 
à  mes  confrères  et  à  mon  pays;  c'est  ma  seule  ambition. 

TILLAUX. 

Paris,  juillet  1886. 


yill  PRÉFACE. 

La  deuxième  édition  de  la  Chirurgie  clinique  contient  quel- 
ques modifications  nécessitées  par  la  marche  incessante  de 
la  science,  sans  changements  notables  dans  Tensemble  de 
l'ouvrage. 

Je  dois  faire  remarquer  toutefois  qu'un  certain  nombre  de 
figures  qui  m'avaient  paru  insuffisantes  ont  été  remplacées 
par  des  figures  nouvelles. 

TILLAUX. 

Paris,  le  28  octobre  1890. 


AVERTISSEMENT 

POUR  LA  TROISIÈME  ÉDITION 

La  troisième  édition  de  cet  ouvrage  renferme  les  nom- 
breux changements  introduits  depuis  quatre  années  dans  la 
chirurgie;  j'entends  ceux  dont  la  pratique  m'a  démoniré 
Futilité. 

TILLAUX. 

Paris,  le  11  juin  1891. 


AVERTISSEMENT 

POUR  LA  QUATRIÈME  ÉDITION 

La  quatrième  édition  n'a  pas  subi  de  grandes  modifica^ 
lions  dans  son  ensemble;  elle  ne  diffère  des  précédentes  que 
par  de  très  nombreux  changements  de  détail. 

TILLAUX. 

Paris,  le  29  juin  1897. 


TRAITÉ 


DE 


CHIRURGIE  CLINIQUE 


INTRODUCTION 

Lorsque  le  praticien  se  trouve  en  présence  d'un  malade,  sïl  ne 
veut  pas  s'exposer  à  négliger  un  certain  nombre  de  renseigne- 
ments, signes  ou  symptômes,  qui  doivent  le  conduire  au  dia- 
gnostic et  au  traitement  des  affections  chirurgicales,  il  lui  est 
indispensable  de  suivre  une  certaine  méthode  d'examen,  d'adopter 
pour  leur  recherche  un  ordre  déterminé  à  l'avance.  Voici  celui 
que  je  considère  comme  le  meilleur,  d'une  manière  générale, 
bien  qu'on  puisse,  dans  quelques  cas,  y  apporter  des  modifications. 

Le  plus  ordinairement,  avant  d'explorer  la  partie  malade,  il 
sera  nécessaire  de  procéder  à  un  interrogatoire. 

Il  faudra  s'enquérir  d'abord  de  Vdge  du  malade. 

Il  existe  des  affections,  l'épithéliome,  par  exemple,  qui  ne  se 
rencontrent  pas  dans  la  jeunesse;  d'autres,  telles  que  le  polype 
fibreux  naso-pharyngien,  ne  se  voient  jamais  dans  la  vieillesse; 
de  telle  sorte  que  la  considération  de  l'âge  peut  être,  à  elle  seule, 
un  motif  d'exclusion  pour  telle  ou  telle  maladie. 

La  profession  peut  aussi  fournir  des  renseignements  précieux; 
un  malade  atteint  d'une  tumeur  gazeuse  de  la  parotide  était  souf- 
fleur de  verre  ;  on  rencontre  bon  nombre  d'affections  profession- 
nelles :  chez  les  peintres,  les  mégissiers,  etc.,  etc. 

Passez  en  revue  Vétat  de  santé  antérieur  du  malade,  et,  pour 
c^la,  examinez-le  complètement  :  telle  cicatrice  cutanée  sera  un 
indice  précieux  pour  apprécier  la  nature  de  la  lésion  actuelle. 
La  peau  présente-t-elle  des  traces  de  scrofule,  de  syphilis,  etc.? 

Recherchez  ensuite  les  antécédents  héréditaires, 

TiLLAUx.  —  Chirurgie  clinique,  I.  —  1 


2  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

Vous  trouverez,  très  souvent,  des  renseiguements  qui  vous 
éclaireront  sur  la  nature  probable  de  la  lésion,  surtout  en  ce  qui 
concerne  le  carcinome.  Malgré  les  assertions  contraires  produites 
dans  ces  derniers  temps,  je  reste  convaincu  que  le  cancer,  qu'il 
soit  ou  non  de  nature  microbienne,  qu'il  provienne  ou  non  d'un 
agent  animé  venu  de  Textérieur,  est  une  affection  à  peu  près 
constamment  transmise  par  Thérédité.  Repoussez  la  diathèse,  si 
vous  le  voulez,  mais  vous  ne  pouvez  refuser  d'admettre  une 
prédisposition,  une  aptitude  spéciale  à  recevoir  le  microbe,  im 
terrain  favorable  à  sa  culture  :  ce  n'est  donc,  en  réalité,  qu'une 
question  de  mots.  La  pratique  prouve  journellement,  avec  la 
dernière  évidence,  la  transmission  par  hérédité  du  principe 
cancéreux,  et  ce  n'est  pas  toujours  une  raison  pour  la  repousser 
que  de  constater  la  mort  des  parents  à  un  âge  très  avancé  sans 
apparition  du  néoplasme.  J'ai  opéré  d'un  épithéliome  de  la 
lèvre  un  vieillard  de  quatre-vingt-trois  ans  ;  or,  cet  homme  avait 
vu  tous  ses  enfants  succomber  successivement  à  des  affections 
cancéreuses,  alors  que  lui-même  jouissait  de  la  plus  parfaite 
santé. 

Attachez-vous  aussi  à  bien  déterminer  la  marche  de  la  maladie. 

Plus  on  avance  dans  la  pratique,  et  plus  on  voit  combien 
l'examen  attentif  de  la  marche  des  affections  chirurgicales  joue 
un  rôle  important  dans  l'établissement  du  diagnostic.  Je  dirais 
volontiers  qu'il  en  est  des  tissus  pathologiques  comme  des  plantes  : 
ils  poussent  plus  ou  moins  vite  suivant  l'espèce,  et  ce  caractère 
suffit  souvent,  à  lui  seul,  pour  faire  rejeter  d'emblée  l'idée  de  telle 
ou  telle  affection.  Par  exemple  :  un  homme  est  atteint  d'une 
ulcération  de  la  langue,  et  vous  hésitez  entre  un  épithéliome  et 
un  chancre,  car  il  existe,  en  effet,  quelques  signes  communs; 
mais  l'affection  ne  remonte  qu'à  trois  semaines  :  affirmez  dès  lors 
que  ce  n'est  pas  un  épithéliome,  car  jamais  cette  maladie  ne 
marche  aussi  vite.  — Un  malade  porto  une  tumeur  inégale,  irré- 
gulière, bosselée,  ferme  au  toucher,  du  volume  d'un  œuf  de 
poule,  et  vous  hésitez  entre  un  sarcome  et  un  chondrome.  Or,, 
vous  apprenez  que  le  début  remonte  seulement  à  une  année  : 
repoussez  tout  de  suite  l'idée  du  chondrome,  car  pour  atteindre 
un  pareil  volume  il  aurait  fallu  cinq  ou  six  ans.  Une  tumeur  du 
testicule  du  volume  du  poing  est  lisse,  régulière,  rénitente,  et 
vous  songez  à  l'existence  d'un  sarcome  ou  d'une  hématocèle  de 
la  tunique  vaginale;  mais   le   début   remonte  seulement    à  six 


liNTRODUCTION.  3 

mois  :  rejetez  Tidée  d'une  héniatocèle,  qui  exigerait  plusieurs 
années  pour  acquérir  un  tel  volume.  —  Un  malade  est  atteint 
d'une  tumeur  fluctuante,  et  l'apparition  de  cette  tumeur  a  été 
précédée  de  douleurs  plus  ou  moins  violentes,  considérées  ordi- 
nairement comme  de  nature  névralgique  ou  rhumatismale  :  dia- 
gnostiquez un  abcès  froid  ossiQuent,  car  lui  seul  présente  cette 
évolution.  Ces  exemples,  que  je  pourrais  multiplier,  me  paraissent 
suffire  pour  faire  apprécier  toute  l'importance  de  l'étude  de  la 
marche  des  maladies. 

Votre  interrogatoire  achevé,  procédez  à  Texamen  direct  du 
malade  et  remarquez  d'abord  ce  qui  frappe  vos  yeux.  :. 

Tenez  compte  du  siège  précis  de  la  lésion.  Une  plaie  est-elle  en 
regard  d'une  articulation?  Siègc-t-elle  au  niveau  d'un  vaisseau  ou 
d'un  viscère  important?  etc.  Une  fistule  occupe-t-elle  le  trajet 
connu  d'un  canal  excréteur?  etc.,  etc. 

La  conformation  extérieure  de  la  région  malade  sera  ensuite 
soigneusement  étudiée  en  la  comparant  avec  celle  du  côté  sain. 
La  déformation  est,  par  exemple,  l'un  des  signes  les  plus  impor- 
tants des  luxations  et  des  fractures. 

Certaines  tumeurs  donnent  à  la  région  un  aspect  typique  :  tel 
l'ostéo-sarcome  de  la  tête  de  Thumérus,  qu'un  œil  exercé  recon- 
naît tout  de  suite.  La  conformation  de  la  région  lombaire  fera 
diagnostiquer  une  luxation  congénitale  des  fémurs,  etc.,  etc. 

S'il  s'agit  d'une  tumeur,  vous  en  noterez  le  volume  et  la  forme 
que  vous  comparerez  à  des  objets  familiers.  Les  tumeurs  n'at- 
teignent pas  toutes  un  égal  volume  :  le  carcinome  n'arrive  jamais 
aux  dimensions  de  certains  sarcomes. 

La  tumeur  est-elle  uniforme,  régulière,  ou  bien  sa  surface  est- 
elle  inégale  et  mamelonnée?  A  chaque  instant,  nous  aurons,  plus 
tard,  à  invoquer  ces  caractères  pour  établir  le  diagnostic  difl*éreii- 
tiel  des  tumeurs. 

Vous  noterez  ensuite  la  couleur  de  la  peau,  la  présence  des 
veines,  parfois  très  volumineuses,  qui  en  sillonnent  la  surface,  par 
exemple  dans  certains  sarcomes.  La  peau  est-elle  intacte  ou 
ulcérée?  est-elle  unie  ou  déprimée  par  places?  etc. 

Quand  vous  aurez  ainsi  noté  tous  les  signes  fournis  par  la  vue, 
passez  à  l'étude  des  signes  fournis  par  le  toucher.  Pour  ne  rien 
omettre  dans  cette  recherche,  je  conseille  de  procéder  de  dehors 
en  dedans.  On  notera  successivement  :  la  consistance  de  la  peau, 


4  TRAITÉ  DE  CDIRURGIE  CLINIQUE. 

sa  température,  son  épaisseur,  la  mobilité  ou  radhérence  de  sa 
face  profonde.  Insistons  sur  ce  dernier  caractère. 

L'adhérence  de  la  peau  se  produit  dans  deux  circonstances 
très  différentes  :  tantôt,  une  fusion  s'établit  peu  à  peu  entre  la 
peau  et  les  couches  qu'elle  recouvre,  par  suite  d'un  travail 
inflammatoire  ;  la  peau  s'amincit  de  plus  en  plus  et  s'ulcère, 
c'est  ce  qui  arrive  dans  l'ouverture  spontanée  des  abcès.  On 
l'observe  également  dans  le  sarcome,  mais  ce  n'est  pas  la  véri- 
table adhérence  ;  celle-ci  consiste  en  des  tractus  fibreux  qui 
rattachent  solidement  la  peau  aux  parties  sous-jacentes,  l'em- 
pôchent  de  glisser  à  leur  surface,  et  finissent  par  la  déprimer 
et  l'attirer  en  dedans,  phénomène  que  j'ai  désigné  sous  le  nom 
de  capitonnage  de  la  peau.  C'est  l'un  des  signes  les  plus  impor- 
tants du  carcinome;  on  le  rencontre  encore  dans  les  fistules 
osseuses,  dans  certaines  fistules  tuberculeuses  de  Tépididynie,  etc. 

Le  capitonnage  de  la  peau  est  évident,  lorsqu'il  s'agit,  par 
exemple,  d'un  cancer  déjà  avancé  du  sein  ;  mais  pour  constater  un 
commencement  d'adhérence  il  y  faut  regarder  d'assez  près  et 
faire  un  pli  à  la  peau  :  au  lieu  de  se  porter  en  dehors,  la  partie 
plissée  se  porte  en  dedans  et,  par  le  grand  nombre  de  petites 
dépressions  qu'elle  présente,  revôt  souvent  un  aspect  qui  rappelle 
tout  à  fait  celui  d'une  peau  d'orange.  Cette  comparaison  très 
juste  fut  faite,  pour  la  première  fois,  par  le  D'  Mauduit,  dans  le 
service  de  Nélaton,  qui  l'accepta  aussitôt  avec  empressement  et 
la  vulgarisa. 

Il  ne  faudrait  cependant  pas  répéter  et  croire  que  le  signe  peau 
d orange  est  pathognomonique  d'un  carcinome  du  sein,  car  on  peut 
l'observer  dans  une  afi'ection  dont  le  diagnostic  présente  parfois 
les  plus  grandes  difficultés  :  lamammite  chronique. 

Après  la  peau,  vient  la  couche  sous-cutanée.  Recherchez  si 
cette  couche  contient  du  sang,  de  la  sérosité  ou  de  l'air.  Si  c'est 
de  la  sérosité,  vous  constaterez  de  l'œdème  ou  bien  un  tremblo- 
tement spécial  dii  à  la  présence  du  liquide  dans  une  poche  demi- 
pleine.  La  présence  du  sang  et  de  l'air  pourront  donner  naissance 
à  une  variété  de  crépitation,  sur  laquelle  je  reviendrai  plus  loin. 
L'infiltration  sanguine  produira  une  ecchymose  avec  des  tons 
divers,  variant  du  noir  foncé  au  jaune  paille,  suivant  la  date  de 
l'accident.  L'ecchymose  présente  parfois  une  valeur  diagnostique 
considérable,  ainsi  que  nous  le  verrons  plus  tard  :  au  globe  de 
l'œil,  à  la  face  interne  du  bras,  etc. 


INTRODUCTION.  5 

Examinez  ensuite  Taponévrose.  Qu'il  s'agisse  de  Texanien 
d'une  tumeur,  par  exemple,  il  faut  établir  si  elle  siège  en  dehors, 
en  dedans,  ou  danjs  l'épaisseur  de  l'aponévrose.  Dans  le  premier 
cas,  la  tumeur  reste  mobile  quelle  que  soit  l'attitude  de  la  région, 
tandis  que  dans  les  deux  autres  elle  se  trouve  bridée  si  l'on  fait 
tendre  l'aponévrose.  Toutefois,  pour  qu'une  aponévrose  puisse 
être  tendue,  il  faut  qu'elle  s'attache  ou  adhère  à  un  muscle;  dans 
le  cas  contraire,  comme  à  la  base  de  l'aisselle,  il  est  beaucoup 
plus  difficile  de  savoir  si  une  tumeur  est  sus  ou  sous-aponévro- 
tique;  on  l'observe  en  particulier  pour  les  tumeurs  ganglion- 
naires, qui,  chez  les  sujets  maigres,  paraissent  si  superficielles 
qu'on  est  tenté  de  les  croire  sous  la  peau,  illusion  fréquente  et  que 
les  notions  anatomiques  permettent  seules  d'éviter. 

Procédez  ensuite  à  l'examen  des  parties  situées  au-dessous  de 
l'aponévrose. 

S'il  s'agit  d'une  tumeur,  vous  en  apprécierez  d'abord  la  consis- 
tance. C'est  l'un  des  points  difficiles  de  l'examen  des  malades  ; 
il  faut  beaucoup  de  temps  et  d'exercice  pour  arriver  à  apprécier 
exactement  la  consistance  des  parties  profondes  :  or,  cette  notion 
constitue  l'un  des  principaux  éléments  du  diagnostic  chirurgical. 

La  consistance  peut  être  dure,  ferme,  molle,  liquide, 

La  consistance  est  dure  lorsque  les  parties  ne  cèdent  aucune- 
ment à  la  pression  du  doigt.  Il  existe  des  degrés  dans  cette 
dureté  :  elle  peut  être  osseuse,  comme  dans  les  exostoses  :  on  dit 
parfois  que  la  consistance  est  celle  de  l'ivoire,  qu'elle  est  éburnée. 
Elle  peut  être  cartilagineuse,  dans  le  chondrome,  par  exemple, 
et  un  toucher  délicat  permet  d'apprécier  nettement  ces  diverses 
nuances. 

La  consistance  est  ferme  lorsque,  tout  en  résistant  à  la  pression 
du  doigt,  les  parties  se  laissent  déprimer  pour  revenir  ensuite  à 
leur  place.  Une  tumeur  présentant  ce  caractère  est  dite  rénitente 
ou  élastique  :  c'est  un  signe  propre  aux  fibromes,  aux  myomes, 
aux  adénomes,  aux  sarcomes. 

La  consistance  est  molle  lorsque  les  parties  ne  résistent  pas 
au  doigt  qui  les  presse,  lorsqu'elles  se  laissent  facilement  refouler 
et  ne  rebondissent  pas,  en  quelque  sorte,  sous  la  pression  :  c'est 
un  caractère  propre  au  lipome,  au  myxome,  etc. 

Je  dois  signaler  ici  une  mollesse  toute  spéciale  que  l'on  ren- 
contre principalement  dans  certaines  tumeurs  du  plancher  de  la 


6  TRAITÉ   DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

bouche.  Si  le  doigt  refoule  de  la  graisse,  celle-ci  se  laisse  dépri- 
mer facilement,  mais  revient  en  place  aussitôt  :  or,  il  se  peut  que 
la  substance  déprimée  ne  reprenne  pas  sa  place  tout  de  suite  et 
se  comporte  comme  le  ferait  de  la  pâte,  ou  du  mastic  de  vitrier. 
Ces  tumeurs  contiennent,  en  général,  de  la  matière  sébacée  :  c'est 
un  caractère  propre  aux  kystes  dermoïdes  de  la  région  sus- 
hyoïdienne. 

La  consistance  liquide  est  révélée  par  un  signe  qui  porte  le 
nom  de  fluctuation.  Cette  expression  sert  à  désigner  des  sensa- 
tions diverses,  qui  doivent  elles-mêmes  être  recherchées  de  diffé- 
rentes manières.  Lorsque  la  cavité  péritonéale,  par  exemple,  est 
remplie  de  liquide,  et  que,  donnant  une  chiquenaude  sur  un  côté 
du  ventre,  on  sent  un  flot  venir  frapper  la  main  placée  sur  le  point 
opposé  au  choc,  on  éprouve  la  véritable  sensation  de  fluctua- 
tion. Mais  qu'il  s'agisse  d'explorer  l'amygdale  ou  la  prostate,  on 
conçoit  que  la  sensation  sera  toute  diff'érente,  il  ne  saurait  plus 
alors  être  question  de  flot.  Ce  dernier  ne  sera  donc  perçu  que 
dans  les  vastes  collections,  et  c'est,  en  somme,  le  cas  le  plus 
rare  en  chirurgie. 

La  fluctuation  consiste,  le  plus  souvent,  dans  la  sensation  d'un 
corps  qui  se  déplace  sous  la  pression  des  doigts  et  revient  aussi- 
tôt sur  lui-même.  C'est  à  peu  près  la  définition  que  j*ai  donnée 
de  la  rénitence,  et,  en  eff'et,  il  est  parfois  absolument  impossible 
de  reconnaître  si  une  tumeur  est  seulement  rénitente  ou  si  elle 
est  fluctuante,  tant  les  deux  sensations  se  confondent,  et  c'est 
pour  les  cas  de  ce  genre  que  la  ponction  exploratrice  a  été  inventée. 

Voici  la  manière  de  percevoir  la  fluctuation. 

Les  grandes  collections  de  liquide  qui  donnent  naissance  à  la 
production  du  flot  sont  reconnues  à  Taide  de  la  percussion. 

Je  suppose  maintenant  une  collection  siégeant  à  la  face  anté- 
rieure de  la  cuisse,  par  exemple,  et  de  moyen  volume;  vous  en 
constaterez  l'existence  de  la  manière  suivante  :  appliquez  la  main 
gauche  sur  un  point  de  la  tumeur  ;  servez-vous,  non  de  l'extrémité, 
ainsi  qu  on  le  fait  trop  souvent,  mais  de  la  pulpe  des  doigts,  et 
laissez  la  main  immobile;  avec  l'autre  main,  posée  de  la  même 
façon,  pressez  sur  le  point  opposé  de  la  tumeur  :  vous  sentirez 
alors  et  vous  verrez  que  votre  main  gauche  est  manifestement 
soulevée  par  un  corps  qui  se  déplace;  répétez  successivement 
plusieurs  fois  la  même  manœuvre  de  droite  à  gauche  ou  de  gauche 
à  droite. 


INTRODUCTION.  7 

Lorsque  la  tumeur  contient,  au  lieu  de  liquide,  une  substance 
molle,  telle  que  de  la  graisse,  de  la  matière  sarcomateuse  ra- 
mollie, des  fongosités  ou  des  masses  gélatinif ormes,  on  éprouve 
exactement  la  même  impression,  et  on  dit  alors  que  c'est  de  la 
fausse  fluctuation^  expression  mauvaise,  car,  si  la  fluctuation 
existe,  elle  ne  saurait  être  fausse  ;  ce  qui  est  faux,  c'est  la  con- 
séquence que  Ton  tire  du  phénomène  perçu.  Pour  établir  alors 
un  diagnostic  exact,  la  sensation  matérielle  est  insuffisante  :  il 
convient  d'invoquer  les  autres  signes,  ou,  en  dernier  ressort,  de 
faire  une  ponction  exploratrice. 

La  recherche  de  la  fluctuation  devra  être  faite  suivant  les  di- 
vers axes  du  foyer,  car  la  présence  des  muscles  peut  être  une 
cause  d'erreur.  Explorez  la  partie  antérieure  de  la  cuisse  et 
exécutez  la  manœuvre  précédente  dans  le  sens  vertical,  vous 
n'éprouverez  aucune  sensation.  Procédez,  au  contraire,  dans  le 
sens  transversal,  et  vous  obtiendrez  un  soulèvement  identique  à 
celui  que  donne  la  présence  d'un  liquide. 

C'est  lorsqu'il  s  agit  de  constater  l'existence  d'un  foyer  profond 
qu'il  faut  surtout  se  garder  d'être  induit  en  erreur  par  la  présence 
d'un  muscle.  La  fluctuation  profonde  est  un  phénomène  souvent 
difficile  à  percevoir,  et  une  grande  habitude  est  nécessaire  pour 
affirmer,  par  exemple,  qu'un  abcès  existe  dans  la  profondeur  de 
la  cuisse  entre  le  périoste  et  l'os,  et,  cependant,  ce  diagnostic  est 
de  première  importance,  puisqu'il  est  indiqué  de  donner  issue  au 
pus  le  plus  rapidement  possible.  C'est  une  des  circonstances  dans 
lesquelles  le  chirurgien  trouve  l'occasion  de  révéler  sa  supério- 
rité, ainsi  qu'il  arriva  à  Nélaton  dans  un  cas  resté  célèbre. 

Pour  entreprendre  l'ouverture  d'un  de  ces  foyers  profonds  que 
ne  signale  aucune  manifestation  extérieure,  le  praticien  doit  avoir 
une  foi  absolue  dans  la  sensation  que  lui  ont  fournie  ses  doigts, 
car  il  se  produit,  au  cours  de  l'opération,  un  phénomène  très  im- 
portant, sur  lequel  je  désire  appeler  toute  l'attention.  Il  s'agit,  je 
suppose,  d'ouvrir  un  abcès  sous-périostique  occupant  la  face 
externe  de  la  cuisse  :  il  y  faut  arriver  en  divisant  successivement 
la  peau,  la  couche  sous-cutanée,  l'aponévrose  d'enveloppe  et  le 
muscle  vaste  externe.  Si,  parvenu  en  plein  nmscle,  éprouvant 
une  certaine  hésitation  à  poursuivre  la  section  de  parties  absolu- 
ment saines,  on  cherche  de  nouveau  la  fluctuation  pour  se  diriger, 
on  ne  la  perçoit  plus.  La  sensation  de  refoulement  du  liquide 
n'est,  en  effet,  perceptible  que  si  la  peau  intacte  offre  au  toucher 


8  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

une  surface  résistante  :  aussi,  je  le  répète,  dans  ces  circonstances 
délicates,  le  chirurgien  doit-il  avoir,  avant  de  commencer,  une 
certitude  absolue,  et  poursuivre  résolument  son  opération  en 
ligne  directe  jusqu'à  ce  qu'il  arrive  dans  le  foyer. 

Est-il  possible,  à  Taide  des  doigts,  de  reconnaître  exactement  la 
profondeur  à  laquelle  siège  une  collection  de  liquide  ;  de  préci- 
ser, par  exemple,  si  elle  est  recouverte  par  une  épaisseur  de  4, 
de  5  ou  6  centimètres  de  parties  molles  ?  Oui,  sans  doute,  mais  on 
éprouve  à  cet  égard  des  illusions  que  dissipe  seulement  un  long 
exercice. 

Si  le  foyer  siège  au  fond  d'une  cavité,  dans  le  pharynx,  dans 
le  rectum,  dans  le  vagin,  on  ne  peut  alors  chercher  la  fluctua- 
tion qu'à  l'aide  d'un  seul  doigt.  La  sensation  est  celle  d'un  corps 
élastique  qui  fuit  sous  la  pression  et  revient  aussitôt  en  place  ; 
l'habitude  seule  permet  de  la  distinguer  de  la  simple  rénitence 
produite,  par  exemple,  au  fond  du  vagin  par  un  myome  utérin. 
L'habitude  ne  suffit  même  pas  toujours,  ainsi  que  le  prouve  la 
divergence  d'opinions  exprimées,  dans  certains  cas  obscurs,  par 
des  praticiens  sérieux  et  expérimentés.  Il  est  bien  certain  qu'à 
expérience  égale  il  faut  tenir  compte  de  la  plus  grande  délicatesse 
de  toucher  de  certains  chirurgiens;  il  en  est  qui  ont,  en  quelque 
sorte,  des  yeux  au  bout  de  leurs  doigts. 

La  recherche  de  la  consistance  des  parties  situées  au-dessous 
des  téguments  donne  souvent  naissance  à  un  signe  qui,  comme 
la  fluctuation,  joue  en  clinique  un  rôle  capital  :  je  veux  parler 
de  la  crépitation. 

La  crépitation  consiste  en  une  sensation  spéciale,  ([uelquefois 
en  un  bruit  que  produisent  des  causes  très  diverses,  phénomène 
perçu  par  l'explorateur,  souvent  par  les  assistants,  et  aussi  par 
le  malade. 

La  plus  commune  est  la  crépitation  osseuse.  Elle  résulte  du  frot- 
tement l'un  contre  l'autre  de  deux  fragments  osseux  et  constitue, 
en  général,  un  signe  pathognomonique  de  fracture,  à  la  condition 
toutefois  de  n'être  pas  confondue  avec  une  autre  espèce  de  cré- 
pitation. Souvent  très  bruyante,  quelquefois  à  peine  perceptible, 
elle  est  toujours  sèche  et  nette. 

La  crépitation  cartilagineuse  provient  du  frottement  l'une  sur 
1  autre  de  deux  surfaces  encroûtées  d'un  cartilage  dépoli  et 
rugueux,  ou  du  frottement  d'une  surface  cartilagineuse  sur  un  os, 


INTRODUCTION.  ^ 

comme  dans  certaines  luxations,  par  exemple  :  cette  crépitation 
est  souvent  bruyante,  mais  beaucoup  moins  sèche  que  la  pré- 
cédente. 

Lorsque,  à  la  suite  d'une  contusion,  il  s'est  fait  une  infiltration 
de  sang,  la  pression  du  doigt  produit  quelquefois  un  bruit  spécial 
dû  à  Técrasement  d'un  caillot  :  c'est  la  ci^épitation  sanguine.  S'il 
s'agii  d'explorer  un  os  superficiel,  le  péroné,  la  rotule,  l'olé- 
crftne,  etc.,  elle  peut  être  une  cause  d'erreur,  faire  croire  aune  frac- 
ture qui  n'existe  pas.  Il  est  très  difficile  de  définir  une  sensation, 
et,  cependant,  les  crépitations  osseuse  et  sanguine  sont,  avec  l'ha- 
bitude, assez  facilement  distinguées  au  toucher.  Caractère  dif- 
férentiel important  :  la  crépitation  sanguine  ne  se  produit  pas 
plusieurs  fois  de  suite  dans  le  môme  point. 

A  la  suite  d'une  fracture  de  côte,  le  poumon  peut  être  blessé, 
et  l'air  qu'il  renferme  s'infiltrer  dans  l'épaisseur  de  la  paroi  tho- 
racique  :  la  main  perçoit  alors  une  sensation  particulière  qui 
constitue  la  crépitation  gazeuse  de  l'emphysème.  Ce  même  phé- 
nomène est  parfois  observé  dans  l'épaisseur  des  membres  à  la 
suite  de  grands  traumatismes,  ou  lorsqu'il  survient  de  la  gan- 
grène. La  fracture  des  os  du  nez,  du  larynx,  des  sinus  de  la 
face,  la  rupture  du  sac  lacrymal,  peuvent  également  lui  donner 
naissance. 

L'inflammation  de  la  coulisse  des  tondons,  assez  commune 
au  poignet,  donne  naissance  à  une  variété  de  crépitation  qui 
porte  le  nom  de  crépitation  tendineuse. 

Une  membrane  séreuse  est  dépolie  et  les  deux  surfaces  frot- 
tent l'une  contre  l'autre  :  il  en  résulte  un  bruit,  que  l'on  a  com- 
paré, avec  raison,  à  celui  que  produit  la  pression  de  la  neige  ou 
de  l'amidon  entre  les  doigts,  c'est  la  crépitation  amidonnée.  La 
cavité  de  la  séreuse  peut  contenir  des  corps  étrangers  ressem- 
blant à  des  grains  de  semoule,  d'orge,  ou  d'avoine  ;  en  se  dépla- 
çant sous  la  pression  de  la  main,  ces  grains  frottent  les  uns 
contre  les  autres  ou  contre  la  paroi,  et  donnent  naissance  à 
une  sensation  très  particulière,  que  Dupuytren  appela  bruit  de 
chaînon,  mais  qu'aucune  comparaison  ne  me  parait  rendre  exac- 
tement. 

Un  produit  de  nature  quelconque  s'est  développé  dans  un  os, 
ou  sous  un  os,  et  l'a  distendu  peu  à  peu  ;  il  arrive  un  moment  où 
le  produit  n'est  plus  recouvert  que  par  une  lamelle  osseuse  très 
mince.  Si  on  vient  alors  à  presser  celle-ci  avec  le  doigt,  elle  se 


iO  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

laisse  déprimer  el,  revenant  aussitôt  sur  elle-même,  fait  entendre 
un  petit  bruit  sec  comme  ferait  une  feuille  de  parchemin  :  crépi- 
tation parcheminée. 

S'il  s'agit  d'un  traumatisme,  vous  aurez  à  rechercher  l'exis- 
tence d'un  signe  physique  d'une  haute  importance  :  la  mobilité 
anormale.  Lorsque  sur  le  trajet  d'un  os  existe  une  mobilité  nette- 
ment constatée,  vous  pouvez  affirmer  qu'il  y  a  solution  de  conti- 
nuité. La  mobilité  anormale  est,  beaucoup  plus  que  la  crépitation, 
un  signe  pathognomonique  de  fracture  ;  c'est  généralement  le  seul 
signe  que  l'on  rencontre  dans  les  fractures  spontanées  ;  c'est  souvent 
aussi  le  seul  signe  de  fracture  chez  les  enfants,  dont  le  périoste, 
beaucoup  plus  résistant  que  celui  de  l'adulte,  est  ordinairement 
conservé,  ce  qui  donne  souvent  lieu  à  des  erreurs  de  diagnostic. 

Nous  rechercherons  ensuite  si  le  doigt  est  soulevé  par  des 
battements  ;  si  ces  battements  occupent  un  point  limité,  le  trajet 
connu  d'une  artère,  par  exemple,  ou  bien  s'ils  s'étendent  à  toute 
la  partie  malade.  Dans  ce  dernier  cas,  il  est  de  la  plus  haute  im- 
portance de  reconnaître  si  une  tumeur  est  soulevée  en  masse  par 
un  vaisseau  situé  au-dessous  d'elle,  ou  bien  si  elle  éprouve  à 
chaque  systole  du  cœur  un  mouvement  d'expansion  indiquant 
que  le  sang  pénètre  dans  son  intérieur,  et  non  seulement  la  soulève, 
mais  la  distend  dans  toutes  ses  parties. 

On  recherchera  également  à  l'aide  du  toucher  le  bruit  comparé 
assez  exactement  à  la  prononciation  du  mot  anglais  thrill  et  qui 
est  propre  à  l'anévrysme  artérioso-veineux. 

Existe-t-il  un  bruit  de  souffle?  c'est  ce  que  révélera  l'auscul- 
tation. Le  souffle  est-il  intermittent,  isochrone  à  chaque  systole 
cardiaque,  comme  dans  l'anévrysme  artériel?  Est-il  continu,  avec 
redoublement,  à  chaque  systole  du  cœur,  comme  dans  l'anévrysme 
artérioso-veineux? 

Lorsque  des  battements  artériels  et  le  bruit  de  souffle  se  pro- 
duisent bien  réellement  dans  l'intc^rieur  d'une  tumeur  et  ne  dé- 
pondent pas  de  la  compression  d'une  artère,  ainsi  qu'on  peut 
Tob^erver  au  cou,  par  exemple,  ils  prouvent  l'existence  d'une 
tumeur  vasculaire,  mais  non  forcément  celle  d'un  anévrysme 
proprement  dit.  Certains  sarcomes  myéloïdes  des  os  donnent,  en 
efl'et,  naissance  à  des  phénomènes  identiques,  mais  qui  sont,  en 
général,  moins  intenses.  De  plus,  l'anévrysme  est  réductible  et  le 
sarcome  ne  l'est  pas. 


INTRODUCTION.  11 

Dans  les  angiomes  caverneux,  ou  tumeurs  érectiles,  on  trouve 
aussi  des  battements,  de  l'expansion,  du  bruit  de  souffle  inter- 
mittent, et,  de  plus,  la  tumeur  est  en  partie  réductible  ;  néanmoins 
l'aspect  de  la  peau,  la  diffusion  de  la  tumeur,  sa  consistance 
spongieuse,  son  défaut  de  résistance,  sa  marche,  son  mode  de 
développement,  etc.,  ne  permettront  pas  la  confusion. 

L'exploration  ayant  démontré  qu'il  s'agit  d'une  tumeur  liquide, 
il  convient  de  rechercher  si  cette  tumeur  présente  de  la  transpa- 
rence. Vous  rechercherez  aussi  si  elle  est  le  siège  d'un  phéno- 
mène spécial  appelé  frémissement  hydatique.  Certains  auteurs 
ont  mis  en  doute  l'existence  de  ce  signe,  mais  bien  à  tort,  car  on 
le  constate  quelquefois  avec  la  dernière  évidence.  J'ai  comparé 
très  exactement,  je  crois,  la  sensation  que  donne  au  doigt  le 
frémissement  hydatique  à  celle  qu'il  ressent  lorsqu'on  percute 
un  sommier  ou  un  fauteuil  élastiques.  Le  frémissement  tient, 
selon  moi,  à  la  collision  entre  elles  d'un  grand  nombre  d'hyda- 
tides  filles,  pressées  les  unes  contre  les  autres  dans  une  poche  com- 
mune, comme  des  œufs  dans  un  nid.  Certains  kystes  parovariens, 
dont  la  poche  n'est  pas  très  tendue,  donnent  quelquefois  à  la 
percussion  une  sensation  qui  se  rapproche  de  celle  du  frémisse- 
ment hydatique,  ce  qui  a  paru  constituer  un  élément  de  diagnos- 
tic différentiel  avec  les  kystes  développés  dans  l'ovaire.  Pour  per- 
cevoir le  frémissement  hydatique,  il  est  bon  d'imprimer  un  choc 
très  sec  au  doigt  appliqué  sur  la  tumeur,  et  il  faut  que  le  doigt 
repose  lui-môme  très  légèrement  à  la  surface  de  la  peau. 

Après  avoir  reconnu  les  caractères  pliysiques,  s'il  s'agit  d'une 
tumeur,  vous  passerez  à  l'étude  de  ses  connexions  avec  les 
parties  sous-jacentes. 

Est-elle  mobile  ou  adhère-t-elle  aux  couches  profondes? 

L'adhérence  au  squelette  est  généralement  facile  à  reconnaître, 
car  la  tumeur  est  absolument  immobile,  quelle  que  soit  l'attitude 
que  l'on  donne  à  la  partie,  et,  cependant,  môme  alors,  il  existe  une 
cause  d'erreur,  lorsque  la  tumeur  siège  sous  le  périoste  et  se 
trouve  fortement  bridée  par  cette  membrane.  De  même,  cer- 
taines tumeurs  enclavées  dans  les  cavités,  par  exemple  les 
exostoses  des  sinus  de  la  face,  paraissent  adhérentes  au  sque- 
lette et  n'y  adhèrent  pas  en  réalité.  Mais  ce  sont  surtout  les 
rapports  avec  les  muscles  qu'il  s'agit  de  préciser 


12  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

La  tumeur  est-elle  intramusculaire,  sous-musculaire,  ou 
adhère-t-elle  seulement  à  la  surface  du  muscle? 

Si  elle  est  sous- musculaire,  elle  disparait  en  partie  ou  même 
complètement  lorsque  le  muscle  est  en  état  de  contraction.  Si 
elle  est  intramusculaire,  elle  se  meut  avec  le  muscle,  se  tend 
fortement  pendant  sa  contraction  et  devient  alors  absolument 
immobile.  Pour  reconnaître  si  une  tumeur  adhère  seulement 
à  la  surface  d'un  muscle,  employez  la  manœuvre  suivante  :  je 
suppose  le  cas  le  plus  fréquent;  il  s  agit  d'obtenir  les  connexions 
d'une  tumeur  du  sein  avec  le  muscle  grand  pectoral.  Lorsque  le 
muscle  est  au  repos,  le  sein  est  mobile  dans  tous  les  sens  comme 
le  muscle  lui-môme  ;  ordonnez  à  la  malade  d'exécuter  un  mou- 
vement qui  nécessite  la  contraction  du  muscle,  de  rapprocher 
le  bras  du  tronc  dans  le  cas  particulier,  et  faites  obstacle  à  ce 
mouvement:  le  muscle  se  trouve  alors  tendu  et,  si  la  tumeur 
contracte  avec  lui  des  adhérences,  elle  perd  sa  mobilité,  et  la 
perd  plus  ou  moins  en  raison  de  l'étendue  des  adhérences. 

Etudiez  ensuite  les  connexions  avec  les  gros  vaisseaux  et  nerfs 
de  la  région,  ce  que  vous  ne  sauriez,  le  plus  souvent,  établir  qu'à 
l'aide  de  notions  anatomiques  précises. 

Il  ne  faudra  pas  négliger  de  rechercher  le  retentissement  des 
affections  chirurgicales  et  des  tumeurs  en  particulier  sur  le 
système  lymphatique.  Certaines  affections  entraînent  toujours,  et 
assez  rapidement,  l'altération  des  ganglions:  tel  le  carcinome; 
d'autres,  comme  le  sarcome,  ne  retentissent  jamais,  ou  presque 
jamais,  sur  le  système  ganglionnaire.  Un  chancre  induré  entraîne 
presque  tout  de  suite  une  adénopathie,  tandis  que  les  ganglions 
ne  se  prennent  dans  l'épi théliome  que  beaucoup  plus  longtemps 
après  l'apparition  de  l'ulcération;  c'est  même  là  un  caractère 
différentiel  fort  important  entre  ces  deux  affections,  qui  présentent 
parfois  de  grandes  analogies.  L'engorgement  ganglionnaire 
précède  ordinairement  l'apparition  de  l'érysipèle. 

La  recherche  des  ganglions  dans  les  affections  organiques  cons- 
titue l'un  des  éléments  les  plus  nécessaires  au  diagnostic  com- 
plet, puisque  l'intervention  ou  l'abstention  sont  souvent  la 
conséquence  de  cet  examen.  Je  rappelle  que  tous  les  ganglions 
lymphatiques,  si  superficiels  qu'ils  paraissent,  €omme  au  pli  de 
l'aine,  par  exemple,  ou  bien  au-devant  de  l'oreille,  ne  sont 
jamais  situés  directement  sous  la  peau,  mais  recouverts  par  un 


INTRODUCTION.  i3 

plan  aponévrotique.  Très  faciles  à  sentir  lorsque  la  peau  est 
intacte,  leur  recherche  devient  beaucoup  plus  difficile  lorsque  la 
peau  a  été  divisée. 

Enfin,  pour  compléter  le  diagnostic,  il  sera  fréquemment 
nécessaire  de  recourir  à  l'emploi  d'instruments  spéciaux,  tels 
que  stylets,  sondes,  spéculums,  etc.,  ainsi  que  nous  Tindiquerons 
en  étudiant  les  affections  propres  à  chaque  région. 

Après  la  constatation  des  signes  physiques,  un  nouvel  interro- 
gatoire du  malade  sera  nécessaire  pour  constater  les  signes  phy- 
siologiques, ou  symptômes  proprement  dits.  Ceux-ci  sont  basés 
sur  la  sensibilité  et  l'état  des  fonctions  de  la  partie  blessée. 

Vol  douleur  peut  être  spontanécet  revêtir  des  caractères  et  une 
intensité  très  variables,  par  exemple  dans  le  névrome,  où  elle 
est,  en  quelque  sorte,  pathognomonique.  Il  convient  de  recher- 
cher si  la  douleur  est  inhérente  à  la  partie  malade  elle-même, 
intrinsèque,  ou  bien  si  elle  dépend  de  la  compression  d'un  filet 
nerveux  du  voisinage,  comme  dans  certains  fibromes  qui,  pour 
cette  raison,  sont  confondus  avec  les  véritables  névromes. 
Quelques  tumeurs  ne  sont  jamais  douloureuses  par  elles-mêmes  : 
le  chondrome,  l'adénome,  etc.  ;  d'autres,  telles  que  le  carci- 
nome, le  sont  presque  toujours.  L'indolence  est  donc  un  élément 
de  diagnostic  fort  important,  au  même  titre  que  la  marche  et  le 
.    mode  de  développement. 

Le  début  de  la  douleur  présente  aussi  parfois  une  grande 
valeur  diagnostique  :  une  douleur  subite  et  atroce  dans  l'œil  est, 
en  général, un  symptôme  de  glaucome  aigu;  dans  l'oreille,  un 
symptôme  d'otite  moyenne  aiguë  ;  dans  une  articulation,  elle 
indique,  presque  toujours,  la  présence  d'un  corps  étranger,  etc. 

Le  point  de  départ  de  la  douleur  est  également  à  noter  :  un 
sujet  atteint  de  névralgie  faciale  accuse  un  foyer  douloureux  au 
voisinage  du  nerf  mentonnier;  il  déclare  que  de  là  partent  tou- 
jours les  douleurs  pour  irradier  dans  la  face,  vers  le  crâne  ;  vous 
êtes  en  droit  de  conclure  que  la  névralgie  est  d'origine  périphé- 
rique et  qu'une  résection  nerveuse  guérira  votre  malade  ;  dans 
le  cas  contraire,  la  névralgie  est,  sans  doute,  d'origine  centrale, 
et  dès  lors  toute  intervention  est  d'avance  frappée  d'insuccès. 

La  douleur  peut  être  provoquée  par  les  mouvements  du 
malade  ou  par  ceux  qu'imprime  le  chirurgien.  Ce  symptôme 
devient  le  principal,  le  seul  élément  même  de  diagnostic  dans 


12  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

La  tumeur  est-elle  intramusculaire,  sous-musculaire,  ou 
adhère-t-elle  seulement  à  la  surface  du  muscle? 

Si  elle  est  sous-musculaire,  elle  disparait  en  partie  ou  môme 
complètement  lorsque  le  muscle  est  en  état  de  contraction .  Si 
elle  est  intramusculaire,  elle  se  meut  avec  le  muscle,  se  tend 
fortement  pendant  sa  contraction  et  devient  alors  absolument 
immobile.  Pour  reconnaître  si  une  tumeur  adhère  seulement 
à  la  surface  d'un  muscle,  employez  la  manœuvre  suivante  :  je 
suppose  le  cas  le  plus  fréquent;  il  s'agit  d'obtenir  les  connexions 
d'une  tumeur  du  sein  avec  le  muscle  grand  pectoral.  Lorsque  le 
muscle  est  au  repos,  le  sein  est  mobile  dans  tous  les  sens  comme 
le  muscle  lui-môme  ;  ordonnez  à  la  malade  d'exécuter  un  mou- 
vement qui  nécessite  la  contraction  du  muscle,  de  rapprocher 
le  bras  du  tronc  dans  le  cas  particulier,  et  faites  obstacle  à  ce 
mouvement  :  le  muscle  se  trouve  alors  tendu  et,  si  la  tumeur 
contracte  avec  lui  des  adhérences,  elle  perd  sa  mobilité,  et  la 
perd  plus  ou  moins  en  raison  de  l'étendue  des  adhérences. 

Etudiez  ensuite  les  connexions  avec  les  gros  vaisseaux  et  nerfs 
de  la  région,  ce  que  vous  ne  sauriez,  le  plus  souvent,  établir  qu'à 
l'aide  de  notions  anatomiques  précises. 

Il  ne  faudra  pas  négliger  de  rechercher  le  retentissement  des 
affections  chirurgicales  et  des  tumeurs  en  particulier  sur  le 
système  lymphatique.  Certaines  affections  entraînent  toujours,  et 
assez  rapidement,  l'altération  des  ganglions:  tel  le  carcinome; 
d'autres,  comme  le  sarcome,  ne  retentissent  jamais,  ou  presque 
jamais,  sur  le  système  ganglionnaire.  Un  chancre  induré  entraîne 
presque  tout  de  suite  une  adénopathie,  tandis  que  les  ganglions 
ne  se  prennent  dans  Tépithéliome  que  beaucoup  plus  longtemps 
après  l'apparition  de  l'ulcération  ;  c'est  môme  là  un  caractère 
différentiel  fort  important  entre  ces  deux  affections,  qui  présentent 
parfois  de  grandes  analogies.  L'engorgement  ganglionnaire 
précède  ordinairement  l'apparition  de  l'érysipèlc. 

La  recherche  des  ganglions  dans  les  affections  organiques  cons- 
titue l'un  des  éléments  les  plus  nécessaires  au  diagnostic  com- 
plet, puisque  l'intervention  ou  l'abstention  sont  souvent  la 
conséquence  de  cet  examen.  Je  rappelle  que  tous  les  ganglions 
lymphatiques,  si  superficiels  qu'ils  paraissent,  comme  au  pli  de 
l'aine,  par  exemple,  ou  bien  au-devant  de  l'oreille,  ne  sont 
jamais  situés  directement  sous  la  peau,  mais  recouverts  par  un 


INTRODUCTION.  i3 

plan  aponévrotique.  Très  faciles  à  sentir  lorsque  la  peau  est 
intacte,  leur  reclierche  devient  beaucoup  plus  difficile  lorsque  la 
peau  a  été  divisée. 

Enfin,  pour  comploter  le  diagnostic,  il  sera  fréquemment 
nécessaire  de  recourir  à  l'emploi  d'instruments  spéciaux,  tels 
que  stylets,  sondes,  spéculums,  etc.,  ainsi  que  nous  l'indiquerons 
en  étudiant  les  affections  propres  à  chaque  région. 

Après  la  constatation  des  signes  physiques,  un  nouvel  interro- 
gatoire du  malade  sera  nécessaire  pour  constater  les  signes  phy- 
siologiques, ou  symptômes  proprement  dits.  Ceux-ci  sont  basés 
sur  la  sensibilité  et  l'état  des  fonctions  de  la  partie  blessée. 

LdL  douleur  peut  être  spontanée  et  revêtir  des  caractères  et  une 
intensité  très  variables,  par  exemple  dans  le  névrome,  où  elle 
est,  en  quelque  sorte,  pathognomonique.  Il  convient  de  recher- 
cher si  la  douleur  est  inhérente  à  la  partie  malade  elle-même, 
intrinsèque,  ou  bien  si  elle  dépend  de  la  compression  d'un  filet 
nerveux  du  voisinage,  comme  dans  certains  fibromes  qui,  pour 
cette  raison,  sont  confondus  avec  les  véritables  névromes. 
Quelques  tumeurs  ne  sont  jamais  douloureuses  par  elles-mêmes  : 
le  chondrome,  l'adénome,  etc.  ;  d'autres,  telles  que  le  carci- 
nome, le  sont  presque  toujours.  L'indolence  est  donc  un  élément 
de  diagnostic  fort  important,  au  même  titre  que  la  marche  et  le 
mode  de  développement. 

Le  début  de  la  douleur  présente  aussi  parfois  une  grande 
valeur  diagnostique  :  une  douleur  subite  et  atroce  dans  l'œil  est, 
en  général, un  symptôme  de  glaucome  aigu;  dans  l'oreille,  un 
symptôme  d'otite  moyenne  aiguë  ;  dans  une  articulation,  elle 
indique,  presque  toujours,  la  présence  d'un  corps  étranger,  etc. 

Le  point  de  départ  de  la  douleur  est  également  à  noter  :  un 
sujet  atteint  de  névralgie  faciale  accuse  un  foyer  douloureux  au 
voisinage  du  nerf  mentonnier;  il  déclare  que  de  là  partent  tou- 
jours les  douleurs  pour  irradier  dans  la  face,  vers  le  crâne  ;  vous 
êtes  en  droit  de  conclure  que  la  névralgie  est  d'origine  périphé- 
rique et  qu'une  résection  nerveuse  guérira  votre  malade  ;  dans 
le  cas  contraire,  la  névralgie  est,  sans  doute,  d'origine  centrale, 
et  dès  lors  toute  intervention  est  d'avance  frappée  d'insuccès. 

La  douleur  peut  être  provoquée  par  les  mouvements  du 
malade  ou  par  ceux  qu'imprime  le  chirurgien.  Ce  symptôme 
devient  le  principal,  le  seul  élément  même  de  diagnostic  dans 


À 


14  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

certains  cas,  dans  les  fractures  sans  déplacement,  par  exemple, 
telles  que  la  fracture  de  Textrémité  inférieure  du  péroné,  de 
l'extrémité  externe  de  la  clavicule  ;  mais  il  faut,  pour  que  ce 
symptôme  acquière  une  réelle  valeur,  que  la  douleur  siège  dans 
un  point  fixe,  absolument  limité  et  toujours  le  même.  Lorsqu'à 
la  suite  (Time  violence  extérieure,  un  malade  éprouve  une  douleur 
vive  à  la  pression  sur  un  point  ti'ès  limité  du  squelette,  alors 
qu  aucun  traumatisme  n'a  porté  en  ce  points  il  est  très  probable 
quil  existe  une  fracture. 

L'existence  d'une  douleur  provoquée  en  un  point  déterminé  est 
souvent  le  seul  symptôme  qui  nous  permette  de  reconnaître  le 
siège  précis  d'un  corps  étranger  :  d'une  aiguille,  d'un  morceau 
de  verre,  etc.  Enfin,  la  douleur  peut  constituer,  à  elle  seule,  toute 
la  maladie,  comme  dans  cette  singulière  affection  désignée  sous 
le  nom  de  douleur  du  talon,  dont  la  cause  nous  échappe  encore. 

Les  symptômes  fonctionnels  seront  ensuite  passés  en  revue.  Ils 
varient  nécessairement  avec  la  région  et  l'organe  malades.  L'im- 
puissance des  membres  constitue,  en  général,  un  signe  de  frac- 
ture :  c'est  l'un  des  meilleurs  de  la  fracture  intracapsulaire 
du  col  du  fémur.  L'abolition  de  certains  mouvements  physiolo- 
giques est  pathognomonique  :  telle  l'impossibilité  de  fermer  la 
bouche  dans  la  luxation  de  la  mâchoire.  Signalons  de  même  la 
perte  subite  de  la  vision  dans  le  glaucome  aigu  ;  la  suppression 
complète  des  gaz  dans  la  hernie  étranglée  ;  l'impossibilité  absolue 
de  tout  mouvement  du  genou  dans  le  cas  de  corps  étranger  ;  la 
déviation  des  larmes  dans  l'obstruction  des  voies  lacrymales 
l'absence  des  spermatozoïdes  dans  l'obstruction  des  deux  opidi- 
dymes,  etc.,  etc. 

On  terminera  l'examen  du  malade  par  Vétude  de  la  santé 
f/éncrale. 

11  me  paraît  nécessaire  de  présenter  ici  quelques  considé- 
rations à  propos  de  l'influence  des  états  constitutionnels  et  des 
maladies  chroniques  sur  les  traumatismes  et  les  opérations 
chirurgicales. 

Les  blessés  ne  résistent  pas  tous  de  la  même  manière  à  un 
même  traumatisme  ;  les  suites  opératoires  ne  sont  pas  identiques 
chez  tous  les  opérés,  et  il  n'est  pas  douteux  que  la  constitution 
de  chacun  joue  un  certain  rôle  dans  la  marche  qui  suit  le  pro- 


INTRODUCTION.  17 

trompe  rarement  un  praticien  exercé.  Il  ne  faut  jamais  amputer 
dans  ces  conditions,  car  de  nouveaux  désordres  du  même  genre 
succéderont  à  Tinter  vent  ion.  Il  est,  d'ailleurs,  fréquent  de  voir  la 
guérison  survenir  spontanément  lorsqu'un  traitement  rationnel 
a  été  institué  contre  le  diabète. 

Les  tissus  étant  imprégnés  de  glycose,  il  est  vraisemblable  que 
les  accidents  phlegmoneux  et  gangreneux  sont  dus  à  une 
influence  microbienne  sur  cette  matière  fermentescible  :  aussi, 
quand  on  opère  d'urgence  un  sujet  diabétique,  faut-il  remplir 
soigneusement  les  deux  indications  suivailtes  :  soumettre  le 
malade  à  un  régime  qui  diminue  la  production  du  sucre;  em- 
ployer la  plus  rigoureuse  antisepsie  pour  éviter  ou  neutraliser 
le  contact  des  microbes  avec  la  plaie. 

Avant  de  pratiquer  une  opération,  si  petite  qu'elle  soit,  il  est 
donc  utile  de  s'enquérir  de  l'état  des  urines  et  de  n'agir  que 
lorsque  le  diabète  aura  sensiblement  diminué,  sinon  disparu. 
A  cette  condition,  on  est  autorisé  à  opérer  les  diabétiques,  en 
particulier  ceux  qui  sont  atteints  de  c^iaractû^j 

De  même,  si  une  plaie  accidentelle  marche  mal,  si  elle  ne  tend 
pas  à  la  giiérison,  il  faudra  se  préoccuper  de  l'état  des  urines  et, 
s'il  y  a  du  sucre,  soumettre  aussitôt  le  malade  au  régime  appro- 
prié, ce  qui  ne  tardera  pas  à  amener  une  modification  favo- 
rable. 

\j' albuminurie^  surtout  lorsqu'elle  s'accompagne  d'une  lésion 
rénale,  est  la  cause  d'accidents  opératoires  analogues  à  ceux 
que  produisent  l'alcoolisme  chronique  et  le  diabète,  c'est-à-dire 
qu'on  observe  des  hémorragies  primitives  et  secondaires,  des 
érysipèles  gangreneux,  de  la  septicémie  aiguë.  11  n'est  souvent 
pas  facile  de  modifier  l'état  d'un  sujet  albuminurique,  et  je  suis 
d'avis  de  ne  jamais  pratiquer  d'opération  dans  ces  conditions,  si 
ce  n'est,  bien  entendu,  les  opérations  d'urgence  :  trachéotomie, 
kélotomie,  etc. 

Il  y  a,  cependant,  une  exception  à  cette  règle.  Lorsqu'une  suppu- 
ration prolongée,  provenant  d'une  tumeur  blanche,  par  exemple, 
détermine  l'apparition  de  l'albumine  dans  les  urines,  loin  de 
s'abstenir,  c'est,  au  contraire,  une  indication  à  pratiquer  soit  la 
résection,  soit  l'amputation. 

Quelle  est  l'influence  des  traumatismes  sur  la  menstruation,  et 
réciproquement?  Tous  les  chirurgiens  ont  dû  pratiquer  de  temps 
en   temps  de  graves    opérations  sur  des   femmes    ayant    leurs 

TuAJiM^. -^  Chirurgie  clinique.  I.  —  2 


/ 


18  TRAITÉ   DE  CHIRURGIE   CLINIQUE. 

règles,  et  je  n'ai  pas  remarqué,  pour  mon  compte,  de  suites 
fâcheuses.  Cependant,  il  est  de  toute  évidence  quïl  faut,  quand 
on  le  peut,  évnter  d'opérer  pendant  la  période  menstruelle.  Quant 
à  l'induence  des  opérations  sur  la  menstruation,  elle  est  bien 
manifeste,  car  presque  toujours  les  règles  avancent  dans  ces 
conditions. 

Une  quc^stion  beaucoup  plus  importante  que  la  précédente, 
c'est  le  rapport  des  traumatismes  avec  la  grossesse.  Rien  n'est 
plus  variable  que  ce,  rapport  suivant  les  sujets.  Le  plus  léger 
traumatisme  peut  provoquer  une  fausse  couche,  tandis  que,  par- 
fois, les  accidents  les  plus  graves  n'exercent  aucune  influence 
sur  la  marche  de  la  grossesse.  Je  ne  citerai  pour  le  prouver  que 
les  deux  cas  suivants  :  Une  femme,  enceinte  de  quatre  mois,  est 
prise  dans  une  machine,  entraînée  plusieurs  fois  autour  du 
volant,  et  a  le  bras  droit  arraché.  Je  pratique  une  amputation  ; 
la  malade  guérit  très  bien  et  accouche  à  terme.  —  Une  femme, 
enceinte  de  six  mois,  se  jette  du  troisième  étage  :  commotion 
cérébrale,  plaies  multiples,  fracture  compliquée  de  la  cuisse  ; 
guérison  et  accouchement  à  terme. 

Faut-il  opérer  une  femme  enceinte?  Voici,  sur  ce  point,  ma 
règle  de  conduite  :  à  part  les  cas  d'urgence,  ne  jamais  pratiquer 
d'opération,  si  petite  qu'elle  soit,  pendant  la  grossesse.  Cepen- 
dant, lorsque  la  maladie  est  elle-même  de  nature  à  compromettre 
ou  à  empocher  l'évolution  naturelle  du  fœtus,  il  faut  intervenir. 
Par  exemple,  une  femme  présente  à  la  vulve  des  végétations 
dont  elle  souffre  peu  :  n'y  touchez  pas  ;  ces  végétations,  au  con- 
traire, sont  très  douloureuses,  gênent  la  marche,  empêchent 
tout  sommeil  et  compromettent  gravement  le  développement  de 
l'œuf  :  faites-en  l'ablation.  —  De  même,  un  kyste  de  l'ovaire 
coïncide  avec  une  grossesse  et  n'entrave  pas  l'ampliation  de 
l'utérus  :  attendez  la  délivrance  avant  d'agir  ;  mais  la  présence 
du  kyste  est  un  obstacle  à  la  grossesse  :  faites  une  ponction,  si 
la  poche  est  uniloculaire,  et,  au  besoin,  l'ovariotomie.  Ne  serait- 
il  pas  absurde,  en  effet,  sous  prétexte  de  ne  pas  nuire  à  la 
grossesse,  de  laisser  subsister  un  état  qui  doit  fatalement  em- 
pêcher celle-ci  d'arriver  à  terme?  C'est  au  tact  et  à  la  science 
du  praticien  qu'il  faut  s'en  rapporter  pour  résoudre  ce  problème, 
assurément  fort  délicat. 

Quand  la  femme  est  accouchée,  il  ne  faut  pratiquer  d'opéra- 


INTRODUCTION.  19 

tion  que  lorsque  la  période  puerpérale  est  complètement  passée, 
c'est-à-dire  après  deux  ou  trois  mois. 

Faut-il  opérer  les  vieillards?  question  qui  se  pose  souvent  dans 
la  pratique.  Sans  doute,  d'une  façon  générale,  les  vieillards 
offrent  moins  de  résistance  que  les  adultes,  et  encore  que  de 
différences  individuelles  sous  ce  rapport!  Pour  mon  compte,  j'ai 
opéré  souvent  des  sujets  âgés,  même  de  plus  de  quatre-vingts  ans, 
et  n'ai  rien  remarqué  de  spécial.  Quand  une  opération  est  bien 
indiquée,  qu'elle  présente  des  chances  sérieuses  de  succès,  et  que 
le  malade  la  réclame,  je  ne  me  crois  pas  en  droit  de  la  lui  refuser 
sous  prétexte  qu'il  est  très  âgé.  M.  L.  Labbé  n'a-t-il  pas  opéré, 
avec  succès,  d'une  hernie  étranglée,  une  femme  de  la  Salpêtrière 
qui  avait  dépassé  la  centaine? 


Avant  d'entrer  en  matière,  et  pour  éviter  les  redites  au  cours 
de  cet  ouvrage,  il  me  semble  utile  d'indiquer  sommairement  la 
manière  dont  il  convient  de  traiter  les  plaies,  d'arrêter  les 
hémorragies  et  de  pratiquer  l'anesthésie  chirurgicale. 

Le  traitement  des  plaies  accidentelles  ou  opératoires  est,  sans 
contredit,  l'un  des  sujets  les  plus  importants  de  la  pratique  chi- 
rurgicale. A  toutes  les  époques  il  a  été  l'objet  de  discussions,  de 
divergences;  mais,  aujourd'hui,  grâce  à  la  bienfaisante  découverte 
de  la  méthode  antiseptique,  cette  question  a  fait  un -si  grand  pas 
que  nous  la  pouvons  considérer  comme  résolue. 

Je  ne  ferai  point  ici  l'historique  de  la  méthode  antiseptique,  à 
laquelle  se  rattachent  les  noms  de  Pasteur,  Lister,  Maisonneuve, 
A.  Guérin;  il  a  été  fait  par  M.  J.  Lucas-Ghampionniëre,  qui  a  eu 
le  grand  mérite  d'être  l'initiateur  de  cette  méthode  dans  notre 
pays.  Me  plaçant  dans  cet  ouvrage  au  point  de  vue  exclusivement 
pratique,  je  dirai  comment  il  faut  traiter  les  plaies  en  général. 

Pénétrons-nous  d'abord  de  cette  idée  capitale  :  les  accidents 
d«s  plaies  résultent  du  contact  de  germes  animés  déposés  à  leur 
surface,  et  ces  germes  proviennent  du  dehors.  Admettons  aussi 
qu'une  plaie  ne  doit  pas  suppurer,  et  que  la  présence  du  pus 
constitue  un  accident  qu'il  est,  le  plus  souvent,  possible  d'éviter. 
Reconnaissons  encore  que  les  autres  complications  des  plaies, 
angioleucite,  érysipèle,  infection  purulente,  apparaissent  seule- 


20  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

ment  lorsqu'une  faute  a  été  commise  dans  Tapplication  de  la 
méthode  antiseptique.  Sans  doute,  les  malades  sont  loin  d'offrir 
la  même  résistance  à  Taction  funeste  des  microbes,  et,  si  certains 
d'entre  eux  sont  inattaquables,  d'autres  présentent  un  terrain  de 
culture,  un  état  diathésique  des  plus  favorables  au  développement 
des  microorganismes  :  mais,  les  propositions  précédentes  n'en 
doivent  pas  moins  ôtre  considérées  comme  vraies  et  comme 
fondamentales  pour  l'application  de  la  méthode  antiseptique  au 
traitement  des  plaies,  et  nous  pouvons  dire  :  il  dépend  du  chirur- 
gien d'avoir  ou  de  ne  pas  avoir  des  accidents  dans  le  traitement 
des  plaies. 

Or,  l'agent  septique  provient  de  sources  multiples  :  du  milieu 
ambiant,  de  l'eau  servant  au  cours  de  l'opération,  des  instruments, 
des  pièces  de  pansement,  de  l'opérateur  ou  de  ses  aides,  du 
malade  lui-môme. 

Ne  croyez  donc  pas,  et  c'est  là  une  illusion  encore  fréquente, 
que  vous  suivez  la  méthode  antiseptique  parce  que  vous  recou- 
vrez la  plaie  avec  de  la  gaze  phéniquée,  parce  que  vous  appliquez 
à  sa  surface  les  pièces  de  pansement  imaginées  par  Lister,  et  ne 
soyez  pas  surpris  si  vous  n'obtenez  pas  les  bénéfices  de  la 
méthode,  car,  en  négligeant  les  autres  précautions,  vous  négligez 
le  point  le  plus  important,  c'est-à-dire  l'asepsie. 

Il  existe  donc  des  règles  générales  pour  Tapplication  de  la 
méthode  antiseptique,  règles  qu'il  faut  suivre  avec  la  plus  scru- 
puleuse exactitude,  et  d'où  dépendent  les  résultats. 

Ces  règles  pourraient  se  résumer  en  un  mot,  la  propreté.  Si 
nous  étions  bien  assurés  que  tout  ce  qui  entoure  le  malade,  que 
tout  ce  qui  va  ôtre  en  contact  avec  lui  est  absolument  propre, 
c'est-à-dire  aaeptiqup^  le  problème  serait  résolu,  et  nous  n'aurions 
môme  pas  besoin  d'avoir  recours  aux  diverses  substances  anti- 
septiques^ puisqu'il  n'y  aurait  aucun  germe  à  détruire. 

L'asepsie  est  donc  la  base  de  la  méthode  dite  antiseptique,  notion 
capitale  que  nous  a  révélée  l'expérience  de  ces  dernières  années. 

Voyons  les  précautions  nécessaires  pour  réaliser  une  asepsie 
parfaite.  Cet  ouvrage  s'adressantplutôt  à  l'ensemble  des  praticiens 
qu'à  ceux  qui  opèrent  dans  de  grands  centres  hospitaliers, 
luxueusement  outillés,  j'indiquerai  les  moyens  les  plus  simples 
pouvant  être  partout  mis  en  usage. 

Milieu  ambiant.  Dans  la  chambre  destinée  à  l'opération,  faites 
enlever  tapis,  rideaux,    tentures.   Ne  laissez  que    les  meubles 


INTRODUCTION.  21 

utiles  pour  placer  instruments,  cuvettes,  et  pièces  depansemenL 
Le  spray,  c'est-à-dire  la  saturation  de  Tair  à  Taide  des  vapeurs 
plioniquées,  imaginé  par  Lister,  ne  parait  pas  présenter  de 
grands  avantages  et.nous  l'avons  presque  tous  abandonné. 

Eau  servant  au  cours  de  l'opération,  La  stérilisation  de  Teau  est 
Tune  des  conditions  essentielles  de  Tasepsio,  et  peut  être  obtenue 
partout.  Il  n'est  pas  indispensable  en  effet  pour  cela  d'avoir  des 
appareils  spéciaux.  La  filtration  de  Teau  est  une  bonne  précaution 
préalable,  mais  insuffisante.  Après  qu'elle  a  été  filtrée,  il  faut  la 
soumettre  à  Tébullition  prolongée  pendant  une  demi-heure 
environ.  Il  y  a  avantage  à  ajouter  10  p.  iOOO  environ  de  carbo- 
nate de  soude  ou  de  potasse;  le  point  d'ébullition  est  ainsi  porté 
à  104  ou  iOo  degrés. 

Instrtiments.  Apportez  le  plus  grand  soin  à  la  propreté  des 
instruments,  ce  dont  nous  n'avions  pas,  jadis,  le  moindre  souci. 
Servez-vous  autant  que  possible  d'instruments  faits  d'une  seule 
pièce.  Pour  stériliser  les  instruments,  dans  nos  hôpitaux,  nous 
les  mettons  à  Tétuve,  mais  ce  n'est  pas  indispensable. 

Soumettez-les  à  une  ébuUition  prolongée,  pendant  une  demi- 
heure  au  moins,  dans  l'eau  filtrée  carbonatée.  Ne  les  mettez 
dans  l'eau  que  lorsqu'elle  sera  en  pleine  ébullition,  afin  d'em- 
pêcher la  rouille. 

Le  flambage  à  une  lampe  à  l'alcool  ou  à  un  feu  ([uelconque  de 
paille  ou  de  bois  donne  aussi  de  bons  résultats,  surtout  pour  les 
instruments  à  surface  lisse,  tels  que  stylets,  fils  métalliques,  bis- 
touris, etc.,  mais  les  pinces  à  forcipressure,  les  scies,  les  aiguilles 
à  suture,  en  un  mot  tous  les  instruments  à  surface  irrégulière 
seront  bouillis. 

Un  bon  moyen  de  flambage  est  le  punch  aux  instruments,  qui 
a  de  plus  l'avantage  d'aseptiser  le  récipient.  Il  consiste  à  verser 
de  l'alcool  dans  une  cuvette  où  sont  déposés  les  instruments  et 
à  y  mettre  le  feu.  Les  accoucheurs  se  servent  volontiers  de  ce 
procédé  pour  aseptiser  le  forceps. 

Pièces  de  pansement.  C'est  encore  à  TébuUition  ((u'il  faudra 
recourir  pour  obtenir  l'asepsie  des  linges  qui  devront  servir  au 
pansement  :  compresses  de  tarlatane,  mouchoirs,  serviettes,  etc. 
Comme  il  y  a  avantage  à  remplacer  les  éponges  par  des  tampons 
d'ouate,  soumettez  ces  tampons  à  l'ébullition.  Vous  ferez  de 
même  pour  les  fils  à  suture  :  soie,  crins  de  Florence,  catgut  ;  de 
même  pour  les  drains. 


22  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

Opérateur  et  ses  aides.  Le  retour  vers  un  passé  qui  n'est  pas 
loin  laisse  de  bien  tristes  souvenirs  et  de  cruels  regrets  aux 
hommes  de  ma  génération.  Il  n'est  pas  douteux  que  le  chirurgien^ 
que  l'accoucheur,  étaient  les  propagateurs,  directs  et  les  plus 
effectifs  de  tous  les  microbes  qui  engendraient  de  si  terribles 
accidents.  Nous  nous  lavions  sans  doute  les  mains,  mais  après 
l'opération  et  jamais  avant.  En  arrivant  à  Thôpital,  nous  quittions 
un  vêtement  propre  pour  revêtir  un  vêtement  sale,  imprégné  de 
pus  et  de  sang  depuis  des  mois,  avec  lequel  nous  pratiquions 
aussi  les  autopsies.  Nous  transportions  inconsciemment  d'un 
malade  à  l'autre,  d'un  milieu  dans  un  autre,  Térysipèle,  l'in- 
fection purulente;  l'accoucheur  transportait  la  fièvre  puerpérale 
dans  le  bout  de  ses  doigts  ou  dans  les  plis  de  ses  manches. 
L'asepsie  résulte,  sans  doute,  de  l'ensemble  des  précautions 
diverses  que  je  viens  d'indiquer,  mais  elle  consiste  essentielle- 
ment, et  par-dessus  tout,  dans  la  propreté  du  chirurgien  et  de  ses 
aides.  J'indiquerai  plus  loin  la  manière  de  procéder  pour  obtenir 
cette  propreté. 

Le  malade  lui-même.  La  partie  sur  laquelle  portera  l'opéra- 
tion devra  être  rasée,  s'il  y  a  lieu.  Elle  sera  brossée  longuement 
avec  de  l'eau  de  savon  et  lavée  à  grande  eau  avec  l'eau  filtrée 
bouillie,  ou  mieux  avec  du  sublimé.  On  y  fera  couler  un  peu 
d'éther  ou  d'alcool.  Le  champ  opératoire  sera  protégé  par  des 
compresses  aseptiques. 

Telles  sont  les  règles  principales  qui  permettent  d'obtenir  une 
asepsie  suffisante,  et  le  chirurgien,  en  s'y  conformant,  est  assuré 
d'obtenir  de  bons  résultats  opératoires.  Toutefois,  dans  la  pra- 
tique, pour  plus  de  sécurité,  on  peut  y  joindre  l'antisepsie.  Trois 
antiseptiques  sont  surtout  employés  :  la  solution  de  sublimé  au 
millième,  la  solution  phéniquée,  les  gazes  iodoformée  ou  salolée. 
En  décrivant  plus  loin  comment  doit  être  traitée  une  plaie  opé- 
ratoire, j'indiquerai  la  manière  d'utiliser  ces  substances  antisep- 
tiques. 

Si  la  plaie  consiste  en  une  piqûre^  lavez-la,  le  plus  tôt  possible, 
avec  la  solution  phéniquée  forte  (50  gr.  p.  1000)  et  pratiquez-en 
l'occlusion  avec  de  la  baudruche  collodionnée,  du  collodion 
iodoformé,  etc.  Même  dans  le  cas  de  piqûre  profonde,  intéres- 
sant les  cavités  thoracique  ou  abdominale,  c'est  le  seul  traitement 


INTRODUCTIOiN.  23 

à  faire,  à  moins  d'indications  spéciales  résultant  de  la  blessure 
des  viscères. 

Pour  les  piqûres  anatomiques,  je  conseille  d'appliquer  tout 
de  suite  une  ligature  fortement  serrée  au-dessus  de  la  piqûre,  de 
façon  à  faire  écouler  par  la  plaie  une  certaine  quantité  de  sang, 
de  la  laver  soigneusement  avec  la  solution  phéniquée,  et  de 
pratiquer  ensuite  Tocclusion  avec  de  la  baudruche  coUodionnée. 
Si  Ton  se  sert  de  collodion  en  nature,  il  est  préférable  de  n  en 
pas  appliquer  directement  sur  la  plaie,  mais  seulement  au 
pourtour,  de  manière  à  y  fixer  la  baudruche. 

Une  plaie  par  iyistrument  tranchant  sera,  après  hémostase  faite, 
lavée  avec  de  Teau  simple,  mais  toujours  préalablement  filtrée  et 
bouillie,  ou  avec  de  Teau  phéniquée,  suivant  que  le  milieu  sera 
ou  ne  sera  pas  aseptique,  puis  débarrassée  des  corps  étrangers 
qu'elle  pourrait  contenir.  Les  bords  en  seront  soigneusement 
rasés,  s'il  y  a  lieu,  et  on  procédera  ensuite  à  la  réunion  immédiate. 
Pour  l'obtenir,  le  meilleur  procédé  est  la  suture;  sans  doute,  si 
la  plaie  est  très  peu  étendue,  on  en  pourra  maintenir  les  bords 
rapprocher  par  quelques  bandelettes  de  taffetas  d'Angleterre  ou 
de  diachylon,  mais  la  suture  est  la  règle.  J'indiquerai,  plus  loin, 
la  manière  de  procéder  à  propos  des  plaies  opératoires,  ainsi  que 
le  mode  d'application  du  drain.  Les  parties  seront  ensuite  recou- 
vertes d'un  pansement  antiseptique,  dont  je  m'occuperai  égale- 
ment plus  loin. 

Si  la  plaie  est  cotituse^  les  précautions  préliminaires  seront 
prises  comme  dans  le  cas  précédent  :  mais  faut-il  alors  pratiquer 
la  réunion  immédiate? Il  y  a  quelques  années,  on  répondait  sans 
hésitation  par  la  négative  ;  mais  nous  pouvons  aujourd'hui  réunir 
immédiatement  le  plus  grand  nombre  des  plaies  contuses,  à  la 
condition  de  les  drainer  convenablement  pour  assurer  l'écoule- 
ment du  pus,  s'il  s'en  produit,  et  de  surveiller  d'un  peu  plus 
près  les  bords,  afin  de  les  désunir  dans  le  cas  où  ils  viendraient 
à  se  trop  distendre.  Cette  méthode  ne  présente  que  des  avantages. 
On  obtient  parfois  la  réunion  immédiate,  comme  dans  les  plaies 
simples,  et  on  abrège,  dans  tous  les  cas,  la  durée  de  la  cure.  C'est 
surtout  lorsqu'il  s'agit  de  plaies  contuses  de  la  face  qu'il  convient 
d'agir  de  la  sorte. 

Certaines  plaies  sont  tellement  contuses  et  mâchées,  que  toute 


24  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

réunion  est  impossible,  surtout  lorsqu'il  s'agit  des  extrémités; 
de  même  dans  les  plaies  par  arme  à  feu,  où  la  peau  est  détruite 
jusqu'à  une  certaine  distance.  Le  pansement  antiseptique  de 
Lister  convient,  sans  doute,  à  ces  cas,  mais  on  peut  aussi  recourir 
au  pansement  ouaté  de  A.  Guériu  :  c'est,  en  effet,  aux  plaies 
contuses  des  extrémités  que  ce  pansement  me  semble  particuliè- 
rement applicable,  car  il  possède  le  précieux  avantage  d'immobi- 
liser absolument  les  parties  et  de  pouvoir  être  maintenu  long- 
temps en  place.  On  sait  que  le  tétanos  traumatique,  cette 
redoutable  complication  des  plaies,  s'observe  le  plus  ordinaire- 
ment à  la  suite  des  plaies  contuses  des  extrémités  :  or,  il  me 
parait  très  probable  que  le  tétanos  deviendra  infiniment  plus  rare, 
grâce  au  pansement  ouaté.  Cette  affection  étant  de  nature  micro- 
bienne, il  y  a  indication  de  soustraire  la  plaie  à  l'action  de  l'air 
extérieur  par  un  pansement  à  la  fois  antiseptique  et  rare,  condi- 
tions que  réalise  le  pansement  de  A.  (îuérin.  S'il  m'était  permis 
de  prédire  l'avenir,  je  dirais  que  c'est  au  traitement  des  graves 
plaies  contuses  des  extrémités  que  sera,  plus  tard,  exclusivement 
appliqué  ce  pansement,  rôle  déjà  suffisamment  important  en  chi- 
rurgie (1).  Je  repousse  absolument  le  traitement  par  l'irrigation 
continue,  qui  a  joui  jadis  d'une  grande  faveur,  car,  si  vous  voulez 
éviter  les  accidents  des  plaies  contuses  (en  particulier  de  celles 
des  extrémités  et  surtout  le  tétanos  traumatique),  mettez-les  le 
plus  rapidement  et  le  plus  longtemps  possible  à  l'abri  de  l'air. 
Lorsqu'une  plaie  coïncide  avec  une  fracture,  elle  peut  être 
produite  par  un  agent  extérieur  et  n'avoir  aucun  rapport  avec 
le  foyer,  ou  bien  provenir  de  l'action  même  des  fragments  ayant 
agi  de  dedans  en  dehors.  Le  diagnostic  n'est  pas  toujours  facile 
à  établir,  et  Gosselin  a  insisté,  avec  raison,  sur  Timportance  qu'ac- 
quiert sous  ce  rapport  la  sortie  de  gouttes  huileuses  provenant 
du  canal  médullaire.  Il  est  certaines  régions,  la  partie  inférieure 
de  la  jambe  entre  autres,  où  cet  accident  est  fréquent  et  résulte, 
à  peu  près  constamment,  de  l'action  des  fragments  osseux  qui,  en 
ce  point,  sont  sous-cutanés.  Je  n'ai  pas  l'intention  de  m'occuper 
en  ce  moment  du  traitement  des  fractures  compliquées,  ce  que 
je  ferai  beaucoup  plus  utilement,  je  crois,  à  propos  de  chacune 
des  régions  où  on  les  observe;  il  ne  s'agit  ici  que  de  la  conduite 

(1)  Ce  que  je  dis  du  pansement  d'A.  Guérin  n'a  pas  cessé  dVtre  vrai,  et,  cependant, 
ce  pansement  n'est  plus  employé  dans  la  pratique,  au  moins  dans  sa  forme  primi- 
tive. (Note  de  la  4*  édition.) 


INTRODUCTION.  25 

à  tenir  devant  la  plaie  des  téguments.  Il  faut  désinfecter  la  plaie 
avec  un  lavage  à  la  solution  phéniquée  ou  au  sublimé,  et,  si  elle 
est  petite,  Tobturer  sur-le-champ  avec  plusieurs  lamelles  de 
baudruche  superposées,  fixées  entre  elles  et  sur  la  plaie  à  Taide 
du  collodion  ;  si  la  plaie  est  très  large,  recouvrez-la  de  compresses 
de  tarlatane  trempées  dans  une  solution  phéniquée  à  2o  p.  1000. 
Enveloppez  de  coton  hydrophilo  et  d'une  bande. 

Comment  doit-on  traiter  les  plaies  opératoires?  —  Je  n'ai  rien 
à  dire  de  particulier  pour  les  plaies  produites  par  l'écraseur 
linéaire  de  Chassaignac,  par  les  caustiques,  par  le  thermocautère 
de  Paquelin,  ou  par  le  galvanocautère.  11  me  semble,  d'ailleurs, 
que  l'emploi  de  ces  instruments  comme  moyens  de  diérèse  est  et 
doit  être  de  plus  en  plus  restreint,  à  mesure  que  nous  sommes 
en  possession  de  pansements  antiseptiques  plus  efficaces,  car  ils 
s'opposent  à  la  réunion  immédiate,  but  que  nous  devons  pour- 
suivre dans  la  grande  majorité  des  cas.  Le  thermocautère  a 
joui  d'une  si  grande  faveur,  qu'on  a  pu  croive  un  instant  que  cet 
instrument,  extrêmement  ingénieux  d'ailleurs,  allait  détrôner  le 
bistouri,  mais  cet  engouement  a  déjà  disparu.  Le  thermocautère 
est  indiqué  chaque  fois  qu'il  s'agit  de  faire  une  cautérisation,  et 
c'est  alors  un  instrument  très  précieux,  qui  rend  à  la  pratique  de 
réels  services,  mais,  à  part  de  rares  exceptions,  ne  lui  demandez 
pas  autre  chose  et  pratiquez  les  incisions  avec  le  bistouri.  Le 
thermocautère,  à  la  condition  toutefois  d'être  bien  manié, 
diminue,  sans  doute,  les  chances  d'hémorragie  primitive,  mais 
il  expose  davantage  aux  hémorragies  secondaires  au  moment 
de  la  chute  des  escarres,  ce  qui  n'est  pas  moins  désagréable. 

Décrivons  maintenant  la  manière  dont  nous  procédons  aujour- 
d'hui à  la  pratique  des  opérations,  qu'elles  soient  petites  ou 
grandes. 

Je  répète,  pour  les  praticiens  qui  n'auraient  pas  à  leur  dispo- 
sition de  substances  antiseptiques,  qu'ils  peuvent  se  contenter  de 
l'asepsie,  c'est-à-dire  que  leurs  instruments  auront  été  flambés, 
ou  mieux  bouillis  dans  de  l'eau  filtrée  (de  préférence  carbonatée 
à  10  p.  1000),  que  cette  eau  filtrée  bouillie  devra  également  être 
employée,  à  l'exclusion  de  toute  autre,  pour  le  lavage  des  mains 
de  l'opérateur,  de  ses  aides,  pour  la  désinfection  de  la  région  opé- 


26  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

rée  et  de  toutes  les  pièces  du  pansement.  Rien,  en  un  mot,  ne  doit 
toucher  le  malade  qui  n'ait  été  préablement  désinfecté  au  moyen 
de  Teau  filtrée  et  bouillie  pendant  une  demi-heure  au  moins. 

Vous  avez  commandé  à  l'avance:  une  solution  de  sublimé  au 
millième,  une  solution  phéniquée  forte  c'est-à-dire  à  50  grammes 
pour  1000,  de  l'alcool,  de  l'éther,  du  coton  hydrophile,  de  la 
gaze  iodoformée. 

Les  instruments  aseptisés  à  l'avance,  soit  à  l'étuve,  soit  par  l'eau 
bouillante,  trempent  dans  un  bain  d'eau  phéniquée.  Je  rappelle 
que  si  vous  n'étiez  pas  très  sûrs  de  la  propreté  du  vase  ou  du 
plateau  qui  doit  recevoir  les  instruments,  vous  pouvez  le  flamber 
à  l'alcool. 

Les  tampons  éponges,  formés  d'ouate  hydrophile,  sont  impré- 
gnés de  sublimé.  De  même  les  compresses  destinées  à  isoler  le 
champ  opératoire.  Les  catgut,  fils  de  soie,  crins  de  Florence, 
drains,  trempent  également  dans  la  solution  phéniquée.  L'ouate 
hydrophile,  la  gaze  iodoformée  sont  renfermées  dans  des  bocaux, 
ou  des  boites  hermétiquement  closes  ;  on  a  préparé  des  bandes 
de  tarlatane,  qui  sont  imprégnées  de  sublimé. 

L'opérateur  quitte  son  vêtement  et  doit  avoir  les  avant-bras 
découverts.  Il  procède  au  lavage  des  mains  qui  doit  être  fait  avec 
un  soin  extrême,  surtout  au  niveau  des  ongles.  Après  avoir  passé 
le  cure-ongles,  il  brossera  longuement  les  doigts,  la  main,  l'avant- 
bras,  avec  de  l'eau  de  savon.  Ces  mêmes  parties  seront  ensuite 
passées  au  sublimé.  Souvent,  dans  mon  service,  avant  le  lavage 
au  sublimé,  nous  trempons  les  mains  et  les  avant-bras  dans  une 
solution  de  permanganate  de  potasse  (10  gr.  p.  1000)  et,  ensuite, 
dans  une  solution  de  bisulfite  de  soude  (10  gr.  p.  1000)  afin  d'en- 
lever le  permanganate,  mais  c'est  un  luxe  de  précautions  qui 
n'est  pas  indispensable  pour  obtenir  une  bonne  désinfection. 

Les  mains  ne  seront  pas  essuyées,  et,  à  partir  de  ce  moment, 
elles  ne  doivent  rien  toucher  qui  n'ait  été  préalablement 
désinfecté. 

L'opéré,  ayant  été  purg(i  la  veille,  pourra  prendre  un  grand 
bain  ce  même  jour,  mais  le  plus  important  est  de  désinfecter  le 
champ  opératoire.  Rasez  les  parties,  brossez  ensuite  fortement 
avec  de  l'eau  de  savon,  lavez  avec  de  l'éther  et,  ensuite,  avec  du 
sublimé.   Cette  préparation  opératoire  pourra  être  faite  dès  la 


liNTRODUCTION.  27 

veille,  et  la  peau  sera  dès  lors  recouverte  de  compresses  trempées 
dans  le  sublimé,  maintenues  avec  du  taffetas  gommé  et  une  bande, 
pansement  qui  ne  sera  enlevé  qu'au  moment  môme  de  Topé- 
ration. 

Des  compresses  trempées  dans  le  sublimé  seront  disposées  tout 
autour  de  la  partie  à  opérer,  de  telle  sorte  que  les  mains  et  les 
avant-bras  du  chirurgien  et  ceux  des  aides  ne  touchent  que  des 
parties  désinfectées. 

Le  trempage  des  bistouris  dans  le  chloroforme  est  un  très  bon 
mode  de  désinfection  et,  en  môme  temps,  de  conservation  du 
tranchant. 

Lorsque  Topérution  est  terminée  et  Thémostase  complète, 
lavez  lu  plaie  avec  un  liquide  antiseptique  :  acides  phénique, 
borique,  liqueur  de  Van  Swieten,  chlorure  de  zinc,  etc.;  le 
licpiide  sera  porté  dans  toutes  les  anfractuosités  de  la  plaie.  11 
existe,  d'ailleurs,  des  variétés  dans  l'application  de  la  méthode  ; 
quelques  chirurgiens  recouvrent  la  plaie  de  poudre  de  bisnmth  ; 
d'autres,  de  poudre  d'iodoforme,  etc.  Quant  à  moi,  j'emploie, 
presque  toujours,  le  lavage  avec  la  solution  phéniquée  forte. 

Procédez  ensuite  à  la  réunion  immédiate  toutes  les  fois  qu'elle 
est  possible  ;  si  les  bords  de  la  plaie  sont  très  écartés,  ne  crai- 
gnez môme  pas  d'exercer  une  forte  traction,  afin  de  les  rappro- 
cher. Un  certain  degré  de  tension  ne  s'oppose  pas  à  la  réunion 
immédiate. 

L'instrument  qui  sert  à  faire  les  sutures  est,  actuellement,  Tai- 
guille  de  Reverdin,  que  l'on  pourrait  aussi  appeler  aiguille  de 
Nélaton,  car  ce  chirurgien  en  avait  imaginé  une  à  peu  près  sem- 
blable et  dans  le  môme  but.  La  suture  est  souvent  faite  avec  des 
fils  métalliques,  en  général  avec  des  lils  d'argent.  Je  me  sers,  de 
préférence,  de  la  soie  et  des  crins  de  Florence  qui  présentent  les 
mômes  avantages  et  se  retirent  plus  facilement.  A  part  des  cir- 
constances très  spéciales,  c'est  la  suture  à  points  séparés  qui  est 
aujourd'hui  universellement  employée.  Ayez  soin  de  ne  pas 
adosser  la  peau  à  elle-môme  en  serrant  les  fils.  Un  certain 
nombre  de  chirurgiens  tiennent  à  honneur,  semble-t-il,  de  ne 
plus  drainer  la  plaie  opératoire,  prétendant  avancer  la  guérison 
de  vingt-quatre  heures.  Je  ne  suis  pas  bien  convaincu  de  ce 
résultat,  mais,  fût-il  exact,  je  persiste  à  considérer  le  drainage 
comme  une  chose  utile,  comme  une  soupape  de  sûreté  qui  donne 
de  la  sécurité  à  l'opérateur,  surtout  quand  on  prévoit  un  suinte- 


28  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

ment  sanguin  abondant  dans  la  plaie.  Les  drains  seront  fixés  aux 
lèvres  de  la  plaie  et  coupés  au  ras  de  la  peau. 

On  applique  alors  les  pièces  de  pansement.  Je  rappelle  que  le 
pansement  de  Lister  consistait  en  applications  successives  du 
protective,  de  gaze  phéniquée  et  d'une  toile  imperméable,  le 
mackintosh.  Aujourd'hui,  le  pansement  est  beaucoup  simplifié: 
gaze  iodoformée  sur  la  suture,  couche  de  coton  hydrophile, 
couche  de  coton  ordinaire,  le  tout  fixé  avec  une  bande  de  tarla- 
tane mouillée.  On  a  utilisé  d'autres  moyens,  également  très  bons 
et  qui  trouvent  leurs  indications  dans  les  cas  particuliers  :  char- 
pie de  bois  au  sublimé,  ouate  de  tourbe,  pour  recouvrir  les 
plaies  qui  fournissent  beaucoup  de  liquide;  la  gaze  iodoformée 
est  préférable  pour  les  plaies  cavitaires,  pour  les  plaies  des  os. 

Laissez  le  pansement  en  place  pendant  cinq  ou  six  jours,  à 
moins  que  la  douleur  ou  un  accident  quelconque  n'obligent  à  l'en- 
lever plus  tôt.  Les  sutures  sont  ôtées,  en  général,  au  premier 
pansement  ;  le  drain  est  retiré  définitivement,  ou  remis  en  place 
si  on  le  juge  utile.  Il  ne  faut  jamais  faire  d'injections  dans  la 
plaie  à  travers  le  drain  ;  celui-ci,  d'ailleurs,  doit  être  retiré  lorsque 
la  plaie  ne  fournit  plus  aucun  liquide. 

Si  on  recherche  la  réunion  immédiate,  et  si  la  plaie  ne  sup- 
pure pas,  le  pansement  doit  être  sec  et  renouvelé  rarement,  mais, 
si  la  réunion  n'est  pas  poursuivie  ou  si  la  plaie  suppure,  le  pan- 
sement doit  être  humide  et  renouvelé  fréquemment.  Les  parties 
sont  alors  recouvertes  de  compresses  de  tarlatane  ordinaire  trem- 
pées dans  une  solution  antiseptique,  de  taffetas  gommé,  d'une 
couche  d'ouate,  le  tout  fixé  avec  une  bailde  de  tarlatane  mouillée, 
ce  qui  constitue  aujourd'hui  \q  pansement  simple  des  plaies,  au  lieu 
du  linge  troué  cératé  et  des  plumasseaux  de  charpie,  abandonnés 
avec  juste  raison. 


L'hémostase  chirurgicale  a  fait,  dans  ces  dernières  années,  des 
progrès  considérables.  L'application  de  la  bande  et  du  tube 
d'Esmarch  rend  de  grands  services  sous  ce  rapport,  surtout  lors- 
qu'il s  agit  d'opérations  longues,  comme  une  résection.  Il  n'est 
pas  exagéré  de  dire  que  nous  pouvons  faire  des  opérations  sé- 
rieuses sans  qu  on  aperçoive  trace  de  sang  pendant  l'opération. 

L  emploi  des  pinces  dites  hémostatiques,  leur  abandon  dans 


INTRODUCTION.  29 

les  plaies,  sur  les  vaisseaux  qu'elles  compriment,  ont  aussi  pro- 
fondément modifié  le  traitement  des  hémorragies. 

Examinons  successivement  les  divers  cas  qui  se  rencontrent 
dans  la  pratique. 

Une  distinction  est  à  faire,  suivant  que  Thémorragie  est  pri- 
mitive on  secondaire,  suivant  qu'elle  est  accidentelle  ou  opéra- 
toire. 

Lorsque  Thémorragie  primitive  est  de  médiocre  importance, 
le  sang  s'arrôte  parfois  spontanément,  ou  bien  une  compression 
directe  suftit  à  cet  effet.  La  compression  sera  exercée  avec  de 
Touate,  un  morceau  de  linge,  de  Tamadou,  etc.,  et  une  bande. 

On  se  trouve  fréquemment  en  présence  du  fait  suivant  :  une 
plaie  du  cuir  chevelu,  de  la  paume  de  la  main,  fournit  une  grande 
quantité  de  sang,  et  le  blessé  est,  le  plus  souvent,  conduit  chez  un 
pharmacien,  lequel  inonde  la  plaie  de  perchlorure  de  fer  pur  et 
applique  un  bandage  par-dessus.  Des  caillots  noirâtres  se  for- 
ment, et  le  sang  paraît  arrêté  ;  mais  il  ne  tarde  pas  à  couler  de 
nouveau  sur  les  .bords  du  pansement.  Au  lieu  d'appliquer  une 
nouvelle  couche  de  perchlorure  de  fer  et  une  nouvelle  compres- 
sion au-dessus  de  la  première,  ce  qui  se  fait  souvent,  il  faut  aller 
droit  à  l'ennemi,  c'est-à-dire  enlever  le  pansement,  débarrasser 
complètement  la  plaie  des  caillots  qu'elle' contient  et  découvrir 
le  point  qui  donne  le  sang.  Le  vaisseau  mis  à  nu,  on  y  applique 
une  pince  li('»mostatique,  ou  bien  on  le  lie  ou  on  le  tord. 

Si  la  plaie  est  trop  profonde,  si  la  lumière  du  vaisseau  est 
cachée,  faites  la  compression,  mais  de  la  manière  suivante  ;  pré- 
parez une  boulette  de  coton  hydrophile,  imbibez-la  d'une  solution 
de  perchlorure  de  fer  (2  parties  d'eau  pour  i  partitî  de  perchlorure) 
et  exprimez-la  complètement.  La  plaie  étant  absolument  déter- 
gée,  appliquez  la  boulette  sur  le  point  d'où  vient  le  sang,  et  main- 
tenez-la un  instant  en  place  avec  le  doigt  :  recouvrez  de  plu- 
sieurs autres  tampons  secs,  et  comprimez  avec  quelques  tours  de 
bande.  En  général,  servez-vous  le  moins  possible  du  perchlorure 
de  fer,  et,  en  tout  cas,  ne  l'employez  jamais  pur,  car  à  cet  état  il 
est  caustique,  détermine  souvent  une  vive  inflammation  de  la 
plaie,  et,  de  plus,  n'est  pas  hémostatique. 

La  blessure  intéresse  un  vaisseau  volumineux  :  le  premier  soin 
doit  ôtre  de  comprimer  directement  pour  s'opposer  à  l'issue  du 
sang,  et,  si  cela  est  possible,  comme  aux  membres,  par  exemple,. 


30  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE; 

d'appliquer  provisoirement  un  lien  circulaire  fortement  serré  à 
la  racine  de  ce  membre,  afin  d'interrompre  la  circulation.  Que 
faire  ensuite?  Dans  le  cours  de  cet  ouvrage,  à  propos  des  plaies  de 
chaque  région  :  loge  parotidienne,  aisselle,  paume  de  la  main,  etc., 
j'indiquerai  la  meilleure  conduite  à  tenir  dans  le  cas  d'hémor- 
ragie primitive  ;  je  donne  seulement  ici  des  règles  générales. 
Celle  qui  domine  tout  le  traitement  des  plaies  artérielles  est  la 
suivante  :  //  faut  aller  dans  la  plaie  au-devant  de  F  artère  blessée, 
la  découvrir^  rechercher  les  deux  bouts  et  les  obturer  à  l'aide  d'une 
pince,  d'un  /il,  ou  par  torsion.  Toute  autre  méthode  est  infidèle. 
La  compression  directe,  maintenue  en  place  pendant  plusieurs 
jours,  devient  souvent  intolérable  si  elle  est  efficace,  entrave  la 
circulation  générale  du  membre,  et  ne  réussit  presque  jamais, 
l'hémorragie  se  reproduisant  lorsqu'on  lève  l'appareil.  La  liga- 
ture de  l'artère  au-dessus  de  la  plaie  par  la  méthode  d'Anel  arrête 
momentanément  l'hémorragie,  mais  celle-ci  se  reproduit  pres- 
que fatalement  après  quelques  jours,  quelquefois  par  les  deux 
bouts,  ordinairement  par  le  bout  périphérique.  . 

L'hémostase  dans  la  plaie  est  donc  la  règle  ;  l'hémostase  à  dis- 
tance n'est  justifiable  que  lorsque  la  première  est  impossible,  ce 
qui,  en  somme,  est  fort  rare. 

Lorsque  l'hémorragie  est  secondaire,  c'est-à-dire  se  produit 
plus  ou  moins  longtemps  après  Taccident  primitif,  la  conduite  à 
tenir  est  la  même  :  la  compression  sur  la  plaie,  la  compression 
à  distance,  la  ligature  à  distance,  sont  des  demi-mesures  qui,  sans 
doute,  ont  parfois  donné  des  succès,  mais  très  exceptionnels. 
Vous  ne  serez  à  l'abri  de  l'hémorragie,  vous  n  aurez  fait  œuvre 
réellement  rationnelle  qu'après  avoir  pratiqué  l'hémostase  directe 
sur  les  deux  bouts  du  vaisseau  blessé. 

Je  ne  me  propose  pas  de  tracer  ici  la  conduite  à  tenir  dans 
les  anévrysmes,  me  réservant  de  le  faire  à  propos  de  chaque  ané- 
vrysme  en  particulier;  je  désire,  cependant,  présenter  quelques 
réflexions  à  propos  de  la  variété  décrite  sous  le  nom  à!anévrysme 
diffus  primitif  y  que  l'on  observe  dans  toutes  les  régions.  Cet  ané- 
vrysme  mérite  à  peine  ce  nom,  puisqu'il  n'y  a  pas  de  poche  spé- 
ciale et  que  les  organes  refoulés  constituent  seuls  les  parois  du 
foyer  sanguin.  Cette  afl'ection  n'est  autre,  en  effet,  qu'une  collec- 
tion sanguine  circonscrite,  succédant  ordinairement  à  la  blés- 


INTRODUCTION.  31 

sure  d'une  artère  profonde.  Le  sang  s'(5])anche  peu  à  peu  dans 
les  tissus,  qui  opposent  à  sa  sortie  une  certaine  résistance;  une 
tumeur  diffuse,  mal  délimitée,  apparaît  peu  h  peu:  elle  devient 
douloureuse,  s  enflamme  ;  la  peau  rougit,  il  survient  de  l'œdème; 
bref,  le  chirurgien  croît  le  plus  souvent  à  Texistence  d'un  phleg- 
mon profond.  La  tumeur  se  rapproche  des  téguments,  devient 
fluctuante,  et  Ton  diagnostique  un  abcès.  Si  Ion  ouvre  alors  le 
foyer,  au  lieu  de  pus  on  ne  trouve  que  du  sang  sous  forme  de 
caillots  noirâtres  et  mous.  Les  caillots  enlevés,  un  jet  de  sang 
rouge,  rutilant,  quelquefois  très  volumineux,  avertit  le  chirur- 
gien de  son  erreur.  La  méprise  est  d'autant  plus  fatale  qu'aucun 
signe  ne  trahit  la  présence  d'un  anévrysme  :  on  n'observe,  en  effet, 
ni  battement,  ni  bruit  de  souffle,  ce  qui  tient  sans  doute  à  ce  que 
le  sang  filtre  peu  à  peu  entre  la  plaie  artérielle  et  le  caillot  qui 
la  recou\Te  et  la  comprime;  le  caillot  étant  enlevé  et  l'artère 
décomprimée,  le  sang  s'échappe  avec  violence.  J'ai  rapporté,  à  la 
Société  de  chirurgie,  un  fait  curieux  de  ce  genre.  Un  jeune 
homme,  tombé  d'un  lieu  élevé,  fut  apporté  dans  mon  service 
avec  une  fracture  du  fémur  gtiucho.  Après  quelques  jours,  une 
tuméfaction  douloureuse  apparut  dans  la  fesse  du  même  côté. 
Les  phénomènes  évoluèrent  comme  je  viens  de  le  dire,  et, 
croyant  à  un  foyer  purulent  développé  sous  le  grand  fessier, 
j'ouvris  largement.  Or,  c'était  un  anévrysme  diffus  primitif. 
Enlevant  rapidement  une  masse  énorme  de  caillots,  je  trouvai 
au  fond  du  foyer  l'artère  ischiatique  blessée  par  une  esquille 
provenant  de  Tépine  sciatique  fracturée.  Je  pratiquai  l'hémostase 
directe  avec  une  pince  à  arrêt,  que  je  laissai  vingt-quatre  heures 
en  place,  et  le  malade  guérit  sans  encombre. 

Comment  doit-on  se  comporter  en  présence  des  hémorragies 
qui  surviennent  au  cours  des  opérations? 

L'hémostase  préventive,  obtenue  jadis  par  la  compression 
digitale  exercée  sur  un  point  de  l'artère  principale  du  membre, 
a  été  remplacée  avantageusement  par  la  bande  et  le  tube 
d'Esmarch.  La  bande  peut  être  elle-même  remplacée  par  l'élé- 
vation préalable  du  membre,  ce  qui  permet  au  sang  de  refluer 
vers  le  cœur  ;  le  tube  en  caoutchouc  exerce  une  constriction 
circulaire,  de  telle  sorte  que  l'on  opère  à  blanc.  Chez  les  enfants, 
la  compression  circulaire  peut  être  établie  et  l'hémostase  être 
parfaite  à  l'aide  d'un  simple  tube  à  drainage  plusieurs  fois  enroulé 


32  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

autour  du  membre  et  dont  les  deux  extrémités  sont  fixées  avec 
une  pince  à  arrêt.  Il  est  bon  d'avoir  plusieurs  tubes  à  sa  dispo- 
sition, afin  de  parer  à  un  accident  tel  que  celui  qui  m'arriva  un 
jour,  en  rase  campagne,  au  milieu  d'une  amputation  de  cuisse  : 
la  rupture  du  tube. 

Sur  les  régions  où  ne  se  trouvent  pas  de  vaisseaux  importants 
et  qui  permettent  une  facile  compression,  comme  à  la  face  anté- 
rieure et  interne  de  la  jambe,  par  exemple,  j'aiThabitude  de  faire  le 
pansement  avant  d'enlever  le  tube,  de  telle  sorte  qu'on  n'aperçoit 
pas  de  sang  au  cours  de  l'opération  ;  mais,  règle  générale,  il  est 
préférable  de  supprimer  la  compression  avant  le  pansement 
afin  de  bien  assurer  l'hémostase. 

Dans  un  très  grand  nombre  de  cas,  l'hémostase  préventive  est 
inapplicable  :  sur  le  tronc,  le  cou,  la  face,  etc.  Certains  chirur- 
giens, opérant  très  lentement,  pratiquent  l'hémostase  chemin  fai- 
sant, et  appliquent  une  pince  hémostatique  sur  chaque  vaisseau 
qu'ils  divisent.  Ce  n'est  pas,  en  général,  ma  manière  de  faire  :  à 
moins  qu'il  ne  s'agisse  d'un  gros  vaisseau,  je  passe  outre  et  con- 
tinue l'opération  le  plus  rapidement  possible.  Sans  doute,  il  ne 
faut  pas  sacrifier  la  sécurité  à  la  rapidité,  mais  cette  dernière 
constitue  un  élément  de  succès  important  dans  bon  nombre 
d'opérations  ;  je  ne  saurais  trop  engager  les  jeunes  chirurgiens 
français  à  ne  pas  perdre  les  brillantes  traditions  de  leurs  devan- 
ciers, et  à  opérer  vite,  tout  en  opérant  bien.  De  ce  que  le  malade 
est  eûdormi,  ce  n  est  pas  une  raison  pour  prolonger  outre  mesure 
l'acte  opératoire.  Il  est  souvent  d'autant  moins  nécessaire  de  faire 
l'hémostase  au  cours  de  l'opération  que,  dans  beaucoup  de  cas, 
l'hémorragie  s'arrête  d'elle-même  lorsque  l'opération  est  ter- 
minée. N'est-ce  pas  ce  qui*  arrive  dans  Tablation  des  maxillaires 
supérieur  et  inférieur  ?  Le  meilleur  moyen  de  limiter,  autant 
que  possible,  la  perte  de  sang  est  donc  d'opérer  rapidement. 

L'opération  terminée,  il  faut,  avant  de  procéder  au  pansement, 
faire  l'hémostase  définitive.  Trois  moyens  principaux  peuvent 
être  employés  :  la  pince  hémostatique  laissée  à  demeure,  la  liga- 
ture du  vaisseau  ou  sa  torsion. 

Le  pincement  de  Tartère  avec  une  pince  dite  hémostatique  et 
l'abandon  de  cette  pince  dans  la  plaie  constituent  une  ressource 
précieuse  dans  des  cas  déterminés:  lorsque  la  plaie  est  profonde, 
difficilement  accessible,  comme  à  la  base  de  la  langue,  au  fond 


INTRODUCTION.  33 

du  vagin;  lorsqu'il  est  difficile  de  voir  et  d'isoler  le  vaisseau.  On 
est  souvent  trop  heureux  d'avoir  réussi  à  saisir  l'artère  avec  les 
parties  ambiantes,  dans  une  plaie  anfractueuse  du  cou,  dans  le 
creux  ischio-rectal,dans  le  bassin.  D'ailleurs,  c'est  toujours  avec 
les  pinces  hémostatiques  qu'il  convient  de  faire  Thémostase  pro- 
'visoire  à  la  surface  d'une  plaie,  aussi  bien  sur  les  veines  que  sur 
les  artères,  et,  quand  tout  écoulement  de  sang  a  cessé,  on  pro- 
cède à  l'hémostase  définitive. 

J'ai  défendu  autrefois,  avec  une  certaine  ardeur,  la  torsion  des 
artères  et,  pendant  bien  des  années,  j'ai  substitué  la  torsion  à 
la  ligature  dans  les  grandes  opérations  et,  en  particulier,  dans  les 
amputations;  je  déclare  n'avoir  pas  à  le  regretter,  car  je  n'ai 
jamais  observé  d'accidents  à  la  suite.  Mais  les  choses  ont  bien 
changé  de  face  depuis  1871,  époque  à  laquelle  je  pratiquai  ma 
première  torsion  sur  une  grosse  artère,  et,  je  dois  le  dire,  au  grand 
étonnement  de  mes  collègues  des  hôpitaux.  Nous  employions 
alors  pour  les  ligatures  des  fils  de  lin  qui  n'étaient  niaseptiques, 
ni  résorbables  ;  nous  ne  coupions  qu'un  des  chefs,  et  le  paquet, 
quelquefois  assez  volumineux,  de  ces  fils  était  fixé  à  l'extérieur  du 
moignon.  Chaque  fil  se  détachait  seulement  lorsque  l'artère  était 
coupée,  ce  qui  tardait  parfois  plusieurs  semaines,  pour  la  fémo- 
rale par  exemple.  La  présence  de  ces  nombreux  fils  disséminés 
à  la  surface  de  la  plaie  était  évidemment  une  cause  de  suppu- 
ration, un  obstacle  à  la  réunion  immédiate,  et  nous  subissions 
tous  à  regret  cette  fatalité.  La  torsion  des  artères,  en  supprimant 
tout  corps  étranger  dans  la  plaie,  constituait  donc,  à  mon  sens,  un 
progrès  considérable,  et,  à  valeur  égale,  devait  l'emporter  sur  la 
ligature.  Mais,  aujourd'hui  que  nous  nous  servons  de  fils  aseptiques 
et  résorbables,  coupés  au  ras  du  vaisseau  quel  qu'en  soit  le 
volume,  qui  ne  causent  pas  de  suppuration  et  n'entravent  en  rien 
la  réunion  immédiate,  la  question  a  perdu  toute  son  importance. 
De  plus,  l'hémostase  à  l'aide  de  pinces  hémostatiques  laissées  à 
demeure  au  fond  d'une  plaie,  sur  un  vaisseau  inaccessible  à  la 
ligature,  n'était  pas  encore,  à  cette  époque,  entrée  dans  la  pratique, 
et  la  torsion  était  applicable  à  ces  cas,  parfois  très  embarrassants. 

J'ajoute  que  la  torsion  me  paraissait  surtout  avoir  sur  la  liga- 
ture l'avantage  d'obvier  à  l'hémorragie  secondaire,  mais  cet 
accident,  si  redoutable  autrefois,  n'est  plus  à  craindre  avec  des 
plaies  réunies  par  première  intention. 

Aussi,  bien  que  je  n'aie  rien  à  retrancher  à  ce  que  j'ai  écrit 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.   —  3 


i 


34  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE, 

jadis  sur  la  torsion  de  grosses  artères,  qui  reste  toujours  une 
excellente  méthode  d'hémostase,  j'estime  que  ce  sujet  ne  pré- 
sente plus  qiiun  intérôt  médiocre. 

11  me  paraît,  néanmoins,  ulile  d'indi- 
quer au  lecteur  en  quoi  consiste  la  tor- 
sion pratiquée  par  mon  procédé. 

Deux  instruments  sont  seuls  nécessai- 
res :  une  pince  à  disséquer  ordinaire  pour 
saisir  l'artère  et  la  dégager  des  tissus,  et 
une  pince  à  torsion.  La  pince  à  panse- 
ment et  m^me  une  pince  hémostatique 
peuvent  suffire,  à  la  rigueur,  mais  il  est 
préférahle  <i'employer  un  instrument  ana- 
logue à  celui  que  j'ai  fait  construire  dans 
ce  but,  pince  ù  mors  longs  et  pourvue  à 
son  extrémité  d'une  ailette  qui  permet 
detordrt'  plus  facilement  (fig.  1). 

Un  pointcapital  dans  le  procédé  opéra- 
toire est  de  comprendre  dans  les  mors  de 
la  pince  tonte  la  largeur  de  l'arti^re,  sinon 
le  sang  s'écoulera  par  la  portion  qui  n'a 
pas  éir-  saisie.  C'est  pour  avoir  plus  de 
certitude  h  cet  égard  que  je  prends  obli- 
quement le  vaisseau,  préalablement  bien 
dégagé  des  parties  ambiantes.  De  la  sorte, 
une  seule  pince  peut  suffire  à  tordre  les 
plus  petites  comme  les  plus  grosses  artè- 
res. La  pince  étant  bien  fixée,  je  la  sou- 
tiens de  la  main  gauche  et,  saisissant  l'ai- 
lette de  la  main  droite  (lig.  2),  j'imprime 
à  la  pince  des  mouvements  de  torsion  sur 
place  jusqu'à  ce  que  le  bout  tordu  se  <lé- 
tarhe  et  soit  entraîné  par  la  pince.  C'est 
ÏU/itiiifii  torsion  des  Anglais,  procédé 
beaucoup  plus  simple  et  plus  sûr  que  celui 
Fiy   1.  qui  consiste  il  n'imprimer  ù  la  pince  qu'un 

certain  nombre  de  tours. 

Voici  ce  qui  se  produit  : 

D'abord,  contrairement  û  ce  que  l'on  pourrait  craindre,  la  torsion 
de  l'artère  ne  remonte  pas  au  delà  de  la  partie  saisie  par  la  pince. 


INTRODUCTION. 


Après  quelques  tours  de  torsion,  en  nombre  variable  suivant  le 
volume  de  Tartère,  les  tuniques  interne  et  moyenne  cèdent,  ce 


dont  on  se  rend  très  bien  compte  par  le  défaut  de  n'-sistance 
que  Ton  éprouve  tout  à  coup  ;  elles  se  rétractent  tout  de  suite  et 
se  recroquevillent  vers  le  centre  du  vaisseau.  La  tunique  externe 


3«  TRAITE  DE  CHIRURGIE  CLIMIQUE. 

résiste  encore  ;  elle  s'allonge,  s'effile,  et  cède  &  son  tour.  Envisagé 
à  rextérieur,  le  bout  tordu  de  l'artère  prend  alors  la  Forme  d'un 
cône  (lig.  4]  dont  la  pointe  ressemble  à  un  lire-bouchon. 

Si  l'on  fend  ce  cône  suivant  la  longueur,  l'intérieur  se  présente 
sous  l'aspect  représenté  sur  la  figure  3  :  les  tuuiques  moyenne 
et  interne  sont  rompues  à  une  certaine 
dislance  du  sommet  du  cône,  et 
les  lambeaux,  attirés  vers  l'axe  du 
vaisseau,  en  oblitèrent  la  lumière  à 
peu  près  à  la  manière  des  valvules  sig- 
moïdes  de  l'aorte.  Les  parois  de  la  tu- 
nique celluleuse  sont  accolées  entre- 
elles.  Il  est  donc  facile  de  comprendre 
le  mécanisme  suivant  lequel  s'opère 
l'hémostase  primitive  h  ta  suite  de  ta 
torsion  des  artères. 


L'anesthésie  chirurgicale  est  peut- 
être  le  plus  beau  triomphe  que  l'homme 
iHg.  3.  Fig.  t.         ait  remporté  sur  la  nature.  Elle  date 

seulement  de  1816.  et  l'hooneur  de  sa 
découverte  revient  à  l'Américain  Jackson.  Il  est  juste  de  citer 
aussi  les  noms  des  dentistes  Wels  et  Morton. 

La  première  grande  opération  chirurgicale  avec  anesthésie  fut 
pratiquée,  à  la  requête  de  Morton,  par  Warren.àrhôpital  de  Bos- 
ton, le  li  octobre  1846,  sur  un  jeune  bommcattcînl  d'une  tumeur 
du  cou.  On  se  servit  au  début  de  l'éther.  On  employa  ensuiti" 
presque  universellement  le  chloroforme,  el  l'éther  a,  de  nouveau, 
reconquis  une  grande  faveur  &  l'époque  actuelle. 

Y  ii-l-il  des  contre-indications  à  l'anesthésie?  Si  je  m'en  nip- 
porle  il  ma  seule  pratique,  je  dirai  que  les  contre-indications 
sont  à  peu  près  nulles.  Les  maladies  du  cu^ur,  dont  on  se  défiait 
beaucoup  jadis,  ne  paraissent  pas  avoir  d'influence  sur  le  résultat 
de  l'anesthésie.  Les  seules  contre-indications,  à  mon  avis,  sont 
une  asphyxie  imminente,  comme  dans  certains  cas  de  goitre  où 
je  n'ai  pas  osé  donner  le  chloroforme,  et  une  faiblesse  telle  que 
la  mort  paraît  prochaine,  .l'estime  que  les  accidents  de  mort  ne 
tiennent  pas  tant  h  l'état  organique  du  sujet  qu'à  la  qualité  et  au 
mode  d'administration  du  chloroforme.  Ce  corps  doit  donc  être 


INTRODUCTION.  37 

parfaitement  pur.  Il  est,  d'ailleurs,  le  plus  souvent  impossible  de 
dire  pourquoi  tel  sujet  a  succombé.  Il  semble  que  le  chloroforme 
agisse  quelquefois  sur  certains  organismes  comme  un  poison,  et, 
malheureusement,  on  ne  le  sait  pas  à  Tavance. 

Je  n'ai  pas  le  désir  d'entrer  dans  le  détail  des  divers  modes 
d'administration  du  chloroforme  ;  je  ferai  seulement  connaître  le 
meilleur,  celui,  du  moins,  qu'une  expérience  déjà  longue  m  a 
démontré  être  excellent. 

Il  est  préférable  que  le  malade  qui  va  être  endormi  soit  à  jeun  ; 
cependant  j'ai  donné  souvent,  sans  grand  inconvénient,  du  chlo- 
roforme à  des  sujets  qui  avaient  mangé  peu  de  temps  auparavant. 
La  position  horizontale  est  absolument  de  rigueur,  et  le  malade 
doit  être  débarrassé  de  tout  lien  constricteur  susceptible  de  gêner 
le  jeu  de  la  respiration. 

Le  meilleur  procédé  d'administration  du  chloroforme,  selon 
moi,  consiste  à  verser  le  liquide  sur  un  linge  assez  épais  et  po- 
reux, comme  de  la  flanelle,  par  exemple,  et  à  le  placer  devant  le 
nez  et  la  bouche  du  patient.  Je  ne  suis  pas  d'avis  de  donner  le 
chloroforme  à  dose  massive,  à  suspendre,  dès  le  début  de  l'opé- 
ration, l'entrée  de  l'air  dans  les  voies  respiratoires  en  appliquant 
la  compresse  directement  sur  le  nez  et  sur  la  bouche,  à  assommer, 
en  quelque  sorte,  le  malade.  Je  préfère  verser  d'abord  une  petite 
quantité  de  chloroforme  et  tenir  la  compresse  à  une  certaine 
distance  du  visage  du  sujet,  de  façon  que  l'air  pénètre  en  même 
temps  que  les  vapeurs  anesthésiques. 

L'instrument  appelé  cornet  de  la  marine^  composé  d'un  cornet 
en  carton  au  milieu  duquel  existent  un  diaphragme  de  flanelle 
pour  recevoir  le  liquide  et  un  trou  dans  ce  diaphragme  pour 
laisser  passer  l'air,  remplit  très  bien  les  conditions  requises.  Il 
n'a  que  l'inconvénient  d'être  moins  simple  encore  qu'une  com- 
presse, car,  en  raison  de  l'expuition  de  beaucoup  de  malades 
pendant  l'anesthésie,  il  serait  presque  indiqué  de  changer  chaque 
fois  de  cornet. 

Paul  Bert  tenta  de  doser  la  quantité  d'air  qui  doit  être  mélangée 
au  chloroforme  pour  rendre  l'anesthésie  inofl'ensive,  idée  ingé- 
nieuse, sans  doute,  mais  d'une  application  journalière  assez 
difficile.  J'en  dirai  autant,  à  plus  forte  raison,  de  son  procédé 
d  anesthésie  avec  le  protoxyde  d'azote  sous  une  cloche  à  l'air 
comprimé. 

La  compresse  étant  appliquée  au-devant  de  la  bouche  du  sujet. 


38  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

on  lui  conseille  de  respirer  librement  comme  s'il  voulait  dormir, 
et,  lorsque  le  linge  est  sec,  on  verse  de  nouveau  du  chloro- 
forme, en  augmentant  un  peu  la  dose  et  en  prenant  garde  de 
n'en  pas  faire  tomber  sur  le  visage  et,  surtout,  sur  la  conjonctive. 
L'anesthésie  se  produisant  parfois  avec  une  extrême  lenteur,  en 
particulier  chez  les  sujets  nerveux,  on  peut  alors  laisser  tomber 
davantage  la  compresse  sur  la  bouche  et  augmenter  la  quantité 
de  chloroforme.  11  faut,  d'ailleurs,  faire  en  sorte  d'en  administrer 
au  patient  la  plus  faible  dose  possible.  Il  semblerait  que  le  chlo- 
forme  produit  sur  la  pituitaire,  au  début  de  l'anesthésie,  un  réflexe 
susceptible  d'agir  sur  le  système  cardio-pulmonaire,  d'où  l'utilité 
de  faire  respirer  le  sujet  par  la  bouche. 

J'ai  l'habitude,  pour  me  rendre  compte  de  la  marche  de  l'anes- 
thésie, de  faire  parler  le  malade,  ce  qui  permet  d'en  suivre  les 
progrès,  en  quelque  sorte  pas  à  pas.  La  parole  d  abord,  les  idées 
ensuite  s  embrouillent  peu  à  peu,  et  l'anesthésie  est,  en  général, 
complète  lorsque  le  malade  n'entend  et  ne  répond  plus. 

Je  tiens  grand  compte  du  ronflement  que  le  malade  fait 
quelquefois  entendre  à  un  moment  donné  ;  il  prouve  une  iner- 
tie des  muscles  du  palais  et,  par  conséquent,  une  résolution 
complète. 

Dans  le  cours  de  l'anesthésie,  on  doit  observer  la  pupille,  le 
cœur  et  la  respiration.  Lorsque  le  malade  est  en  résolution,  la 
pupille  est  resserrée  et  la  cornée  a  perdu  sa  sensibilité  au  toucher  ; 
c'est-à-dire  que  le  réflexe  cornéen  est  aboli.  Ces  deux  phénomènes, 
faciles  à  apprécier,  fournissent  de  précieuses  indications  sur  la 
période  de  l'anesthésie.  Il  convient  d'attendre  qu'ils  se  mani- 
festent avant  de  commencer  l'opération.  Les  battements  du  cœur 
diminuent  de  plus  en  plus  et  deviennent  très  faibles  :  mais  ce 
qu'il  faut  surveiller  par-dessus  tout,  c'est  la  respiration,  car,  s'il 
est  vrai  que  la  mort  puisse  survenir  par  syncope,  c'est  presque 
toujours  l'asphyxie  qui  la  produit:  aussi,  faut-il  avoir  souvent  l'œil 
fixé  sur  la  poitrine  du  malade. 

Si  le  sujet  est  pris  d'envies  de  vomir  ou  de  vomissements,  il 
ne  faut  pas  suspendre  la  chloroformisation  pour  ce  motif,  car  les 
vomissements  s'arrêtent  à  mesure  que  l'anesthésie  progresse. 

En  cas  d  accident,  il  faut  mettre  le  malade  la  tète  en  bas  et 
prati<|uer  la  respiration  artificielle  avec  persistance  par  des 
pressions  latérales  sur  le  thorax  alternant  avec  l'élévation 
brusque  des   deux   épaules.  Il  est   inutile   d'insuffler  bouche  à 


INTHODUGTlOiN.  39 

bouche,  sous  peine  de  distendre  Testomac  par  les  gaz  insufflés  et 
de  gôner  le  jeu  du  diaphragme.  On  aura  également  recours  à  la 
faradisation  du  nerf  phrénique.  La  trachéotomie  et  l'insufflation 
directe  dans  le  poumon  ne  valent  pas  la  respiration  par  pression 
et  distension  du  thorax.  Cependant,  si  Tasphyxie  résulte  de  la 
chute  du  sang  dans  les  bronches,  l'aspiration  des  caillots  à  l'aide 
d'une  sonde  introduite  dans  la  trachée  après  trachéotomie,  est 
indiquée  et   peut  ramener  le  sujet  à  la  vie. 

Dans  ces  derniers  temps,  M.  Laborde  a  beaucoup  préconisé  les 
tractions  rythmées  de  la  langue. 

J'ai  dit  que  beaucoup  de  chirurgiens  avaient  de  nouveau 
recours  à  l'anesthésie  par  l'éther,  et  je  me  suis  décidé  à  l'em- 
ployer dans  mon  service  de  la  Charité.  Il  semblerait,  d'après  les 
statistiques,  que  l'élher  est  un  peu  moins  dangereux  que  le  chlo- 
roforme. Autre  avantage,  Tanesthésie  par  l'éther  est  plus  rapide 
et,  une  fois  produite,  est  plus  facilement  entretenue  sans  provoquer 
d'alertes.  L'éther  convient  surtout  aux  sujets  jeunes,  dont  les 
poumons  sont  absolument  sains.  Il  faut  éviter  de  donner  l'éther 
à  la  lumière. 

La  technique  de  l'anestbésie  par  l'éther  diffère  totalement 
de  celle  que  je  viens  de  décrire  pour  l'administration  du  chloro- 
forme. L'élher  doit  être  donné  à  dose  massive.  On  en  verse  d'un 
coup,  sans  compter,  une  cinquantaine  degrammes  dansun masque, 
appliqué  aussitôt  sur  le  visage  qu'il  recouvre  complètement  (c'est 
dire  que  l'élhérisation  ne  convient  pas  pour  les  opérations  pra- 
tiquées à  la  tète).  Si  l'opération  est  de  longue  durée,  on  verse  de 
nouveau  l'éther  par  grandes  quantités  à  la  fois. 

L'éther  n'est  donc  pas  applicable  d'une  manière  aussi  générale 
que  le  chloroforme,  mais  il  n'en  constitue  pas  moins  un  excellent 
agent  anestlu'sique,  surtout  en  ce  qu'il  semble  donner  un  peu 
plus  de  sécurité. 

Il  est  possible  d'anesthésier  une  partie  du  corps  sans  endormir 
le  malade  ;  c'est  ïanesi/iésie  locale.  Ce  mode  d'anestln'sie  rend  de 
grands  services  quand  il  s'agit  de  pratiquer  une  incision  super- 
ficielle, ou  d'enlever  ime  tumeur  des  téguments.  Autrefois,  on  se 
servait  d'un  mélange  de  sel  marin  et  de  glace  pilée,  mais  je  ne 
comprends  pas  que  quelques  chirurgiens  aient  encore  recours  à 
ce  moyen  qui  est  infidèle,  quelquefois  dangereux,  et  toujours 
relativement  compliqué. 


40  TRAITÉ  DE  CHIRURGIE  CLINIQUE. 

L'anestlK'sie  locale  se  produit  en  pulvérisant  de  Téther  ou  du 
bromure  d'éthyle  sur  la  peau  à  Taide  de  Tappareil  de  Richardson. 
Le  bromure  d'éthylc  a  lavantage  de  n'être  pas  inflammable.  Si  Ton 
opère  sur  un  doigt  ou  un  orteil  (pour  un  ongle  incarné,  par 
exemple),  il  est  bon  de  serrer  d'abord  fortement  avec  un  ruban  la 
racine  du  doigt,  l'anesthr^sie  étant  ainsi  rendue  plus  facile  et  plus 
complète. 

On  reconnaît  que  la  peau  est  anesthésiée  à  son  changement  de 
coloration  :  elle  devient  blanche.  Le  résultat  est  obtenu  plus  rapi- 
dement si  on  applique  une  très  mince  couche  d'ouate  sur  le  point 
où  l'on  projette  le  liquide. 

La  th<'»rapeutique  chirurgicale  s'est  enrichie,  dans  ces  dernières 
années,  d'un  nouvel  anestli<''sique  local  extrêmement  puissant, 
c'est  le  chlorhydrate  de  cocaïne.  On  ne  l'avait  d'abord  employé 
que  pour  l'anesthésie  des  muqueuses,  en  particulier  de  la  con- 
jonctive, en  appliquant  à  leur  surface  une  solution  de  cet  agent 
pendant  quelques  minutes  avant  l'opération,  mais  on  en  a  étendu 
singulièrement  l'usage.  S'il  est  vrai  que  la  cocaïne  nagit  pas  sur 
la  peau  quand  on  ne  fait  que  de  badigeonner  celle-ci  avec  la 
solution,  il  n'en  est  plus  de  môme  lorsqu'on  l'a  introduite  dans 
son  épaisseur  à  l'aide  d'une  injection  sous-cutanée. 

Qu'il  s'agisse,  par  exemple,  d'enlever  un  kyste  sébacé,  un  lipome 
superficiel,  une  petite  tumeur  de  la  langue  ou  de  la  lèvre,  d'opérer 
un  ongle  incarné,  etc.,  en  un  mot,  d'agir  sur  les  téguments  cutanés 
ou  muqueuxetsur  la  couche  sous-jacente,  procédez  de  la  manière 
suivante.  Ayez  une  solution  de  cocaïne  à  1  pour  100.  Injectez, 
dans  l'épaisseur  du  tégument  autant  que  possible,  une  demi- 
seringue  ou  une  seringue  entière  de  Pravaz  suivant  l'étendue 
de  la  tumeur,  en  répartissant  l'injection  sur  plusieurs  points,  et 
opérez  immédiatement^  sans  attendre  môme  quelques  secondes. 
Le  malade  éprouvera  la  sensation  du  contact  de  l'instrument, 
mais  ne  soufl'rira  pas:  vous  aurez  ordinairement  le  temps  de  faire 
les  sutures  sans  provoquer  de  douleur. 

M.  Reclus  a  étendu  considérablement  l'usage  de  la  cocaïne  et 
l'a  substituée  au  chloroforme  pour  un  grand  nombre  d'opérations 
importantes,  telles  que  ;  anus  iliaque,  cure  radicale  de  hernie, 
laparotomie,  etc.  11  injecte  successivement  au  cours  de  l'opéra- 
tion un  certain  nombre  de  seringues  de  la  solution  à  1  pour  100. 
Cette  pratique  présente  évidemment  des  avantages  sérieux  ;  je  dois 


LNTRODUCTION.  41 

toutefois  prévenir  le  praticien  qu'on  a  observé  des  accidents 
à  la  suite  de  cette  injection,  et  même  des  cas  de  mort. 

N'est-il  pas,  d'ailleurs,  vraisemblable  qu'un  agent  quelconque, 
assez  puissant  pour  produire  une  insensibilité  complète  et  immé- 
diate d'une  partie  du  corps,  devra  déterminer  fatalement  de 
temps  à  temps  des  accidents  généraux  plus  ou  moins  graves 
sur  certains  organismes  prédisposés? 


CHIRURGIE  CLINIQUE 


Il  in  a  semblé  rationnel  de  suivre,  dans  le  cours  de  cet  ouvrage, 
le  même  ordre  que  dans  mon  Traité  d'anatomie  topographique. 
J'étudierai  donc  successivement  dans  huit  sections  distinctes  : 
les  affections  chirurgicales  de  la  tête  ;  du  rachis  ;  du  cou  ;  du 
membre  supérieur;  de  la  poitrine  ;  de  Tabdomen;  du  bassin;  du 
membre  inférieur. 


PREMIÈRE  SECTION 


AFFECTIOxNS  CHIRURGICALES  DE  LA  TETE 


Cette  section  comprend  les  affections  du  crâne  et  celles  do  la 
face. 

PREMIÈRE  PARTIE 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  CRANE 


Une  affection  du  crâne  se  rapporte  à  Tun  des  trois  ordres  sui- 
vants: un  traumatisme,  une  inflammation,  ou  bien  une  lésion 
organique. 

CHAPITRE  PREMIER 

LÉSIONS  THAUMATIQUES  DU  CRÂNE 

Un  blessé  atteint  de  traumatisme  du  crâne  se  présente  sous  deux 
états  différents:  il  est  sans  connaissance  au  moment  de  votre 
examen,  ou  bien  son  intelligence  est  restée  plus  ou  moins  intacte. 


44  LÉSIOiNS  TRAUMATIQUES  DU  CRÂNE. 

et  il  peut  fournir  des  renseignements  sur  le  genre  d'accident  dont 
il  a  été  victime. 

Etudions  le  premier  cas.  Lorsque  le  blessé  est  sans  connais- 
sance, la  situation  du  praticien  peut  être  fort  embarrassante  :  qu'il 
s'agisse,  par  exemple,  d'un  sujet  trouvé  sur  la  voie  publique, 
présentant  déjà  un  certain  âge,  et  sur  lequel  vous  ne  possédez 
aucun  renseignement,  vous  devez  toujours  vous  poser  cette  ques- 
tion: La  perte  de  connaissance  est-elle  le  résultat  delà  chute,  ou 
bien  celle-ci  ne  serait-elle  pas  la  conséquence  d'une  congestion 
ou  d'une  hémorragie  cérébrales  ?  Le  problème  est  parfois  inso- 
luble, si  Ton  manque  de  détails  précis  sur  la  manière  dont  s'est 
produit  Taccident,  et  même  alors  on  peut  encore  rester  dans  le 
doute.  On  vous  dit:  Le  blessé  est  tombé  en  descendant  un  esca- 
lier, sa  tête  a  porté  sur  le  sol,  et,  depuis  lors,  il  na  pas  recouvré 
connaissance.  Mais  comment  affirmer  que  la  lésion  cérébrale  a  été 
le  résultat  et  non  la  cause  de  la  chute  ?  11  y  a  lieu  de  faire  des 
réserves,  surtout  s'il  s'agit  d'un  vieillard,  et  ce  point  ne  me  paraît 
pas  sans  intérêt  pour  le  médecin  légiste. 

Lorsque  le  sujet  est  jeune,  il  y  a  de  fortes  présomptions  pour 
-que  la  lésion  cérébrale  soit  consécutive  au  traumatisme.  On  en 
sera  certain  si  le  crâne  porte  des  traces  de  violence  produites 
d'une  manière  évidente  par  un  instrument  tranchant  ou  conton- 
dant, et  surtout  par  une  arme  à  feu. 

S'il  n'y  a  pas  de  blessure  extérieure,  vous  avez  à  rechercher  de 
quelle  lésion  est  atteint  le  blessé  :  a-t-ilune  commotion  cérébrale? 
a-t-il  une  fracture  du  crâne  et  spécialement  une  fracture  de  la 
base?  Votre  pronostic  variera  suivant  que  vous  arriverez  à  l'une 
ou  à  l'autre  de  ces  conclusions,  la  commotion  pouvant  dispa- 
raître peu  à  peu,  tandis  que  la  fracture  de  la  base  est  presque 
fat^ilement  mortelle. 

Le  diagnostic  entre  ces  deux  états  morbides  est  ordinairement 
facile. 

Le  tableau  de  la  commotion  cérébrale  est,  en  effet,  saisissant:  la 
tête  ne  porte  pas,  en  général,  de  traces  de  blessure  extérieure.  Le 
sujet  paraît  plongé  dans  un  profond  sommeil  ;  il  est  en  résolu- 
tion complète.  Son  visage  est  pâle,  les  pupilles  sont  immobiles,  le 
pouls  est  faible  et  d'une  lenteur  remarquable.  La  respiration  est 
également  ralentie  ;  la  vie  parait,  en  quelque  sorte,  suspendue  ; 
évidemment  il  s  agit  d'une  commotion. 

La  résolution  est  complète,  comme  dans  le  cas  précédent,  mais 


LÉSIOiNS  ÏRAL'MATIQUES  DU  CRÂNE.  4& 

le  blessé  a  perdu  ou  perd  encore  du  sang  parle  nez,  la  bouche  ou 
les  oreilles  ;  il  existe  des  ecchymoses  dans  divers  points  :  sous  la 
conjonctive,  à  Tapophyse  mastoïde,  dans  le  pharynx.  Votre  blessé 
est  alors  presque  certainement  atteint  d'une  fracture  de  la  base 
du  crâne,  et  la  mort  est  imminente. 

Je  dois  prévenir  le  praticien  d'une  circonstance  susceptible  de 
lui  faire  concevoir  de  Tespérance  pour  le  sort  de  son  malade.  En 
effet,  à  la  suite  d'une  chute  ou  d'un  coup  sur  la  tête,  il  peut  sur- 
venir une  perte  de  connaissance  et  un  écoulement  de  sang  par 
Toreille  sans  qu'il  y  ait  pour  cela  fracture  de  la  base  du  crâne. 
Une  lésion  de  l'oreille  externe  ou  de  la  caisse  en  peut  être  la 
cause,  et  je  suis  convaincu  que  bon  nombre  de  malades  consi- 
dérés comme  guéris  d'une  fracture  de  la  base  du  crâne  n'étaient 
atteints  que  d'une  lésion  de  l'oreille.  Le  diagnostic  présente  de 
l'intérêt,  surtout  en  raison  du  pronostic  évidemment  beaucoup 
moins  grave  lorsqu'il  s'agit  d'une  lésion  de  l'oreille,  mais  il  reste 
souvent  douteux  au  moment  de  l'accident.  Dans  les  jours  sui- 
vants, lorsque  la  perte  de  connaissance  a  été  de  courte  durée  ; 
que  l'écoulement  de  sang  s'est  vite  arrêté  et  n'a  pas  été  suivi 
d'écoulement  de  sérosité  ;  que  la  physionomie  du  malade  ne  porte 
pas  l'empreinte  d'un  traumatisme  grave  ;  qu'enfin  il  ne  s'est 
écoulé  de  sang  ni  par  le  nez  ni  par  la  bouche,  voilà  autant  de 
raisons  pour  rejeter  la  fracture  du  crâne.  On  en  serait  certain  si 
un  examen  otoscopique  convenable  permettait  de  découvrir  la 
source  du  sang. 

L'écoulement  par  le  nez  ou  la  bouche  a,  par  lui-même,  une  valeur 
diagnostique  moindre  encore  que  l'écoulement  par  l'oreille,  car 
le  sang  provient  souvent  de  la  lésion  de  ces  cavités. 

Que  deviennent  ces  blessés? 

Si  la  commotion  cérébrale  est  très  violente,  la  mort  en  peut  être 
la  conséquence  rapide,  mais,  si  l'état  se  prolonge,  le  pronostic 
devient  de  moins  en  moins  grave,  car  les  accidents  vont  en  dimi- 
nuant; la  guérison  est  alors  la  règle.  Toutefois,  des  troubles  céré- 
braux peuvent  persister  assez  longtemps  :  certains  malade  n'ont 
conservé  aucun  souvenir  des  circonstances  de  l'accident;  j'en  ai 
observé  un  qui  avait  absolument  oublié  tout  ce  qui  s'était  passé 
p(4idant  les  vingt-quatre  heures  ayant  précédé  la  rencontre  de 
chemin  de  fer  dont  il  fut  victime.  On  constate  une  perte  partielle 
de  la  mémoire,  des  distractions  bizarres,  etc. 


46  LÉSIONS  TRAUM\TIQUES  DU  CRÂNE. 

Le  traitement  delà  commotion  cérébrale  est  à  peu  près  nul. 

Je  repousse  Tapplication  de  sangsues,  susceptible  d'augmenter 
Tanémie  cérébrale  qui  n'est  peut-être  pas  étrangère  à  la  produc- 
tion des  accidents.  Il  faut  surveiller  l'état  de  la  vessie,  sonder  les 
malades,  d'autant  plus  qu'ils  peuvent  être  atteints  de  polyurie. 
On  a  même  noté  la  présence  du  sucre  dans  les  urines. 

Si  le  sujet  est  atteint  de  fracture  du  crâne,  vous  aurez  à  recher- 
cher l'existence  de  certains  phénomènes,  sur  lesquels  je  revien- 
drai en  étudiant  les  fractures  de  la  voûte.  Nous  verrons  aussi  les 
divers  problèmes  thérapeutiques  soulevés  par  cette  lésion. 

Le  blessé  possède  plus  ou  moins  son  intelligence.  Informez-vous 
tout  d'abord  s'il  a  perdu  connaissance  au  moment  de  l'accident, 
auquel  cas  vous  feriez  des  réserves  sur  le  pronostic.  L'interroga- 
toire du  malade  vous  renseignera  sur  la  manière  dont  le  trauma- 
tisme a  été  produit  :  est-ce  ime  chute  sur  la  tête?  un  coup  de 
massue?  le  choc  d'un  corps  volumineux  et  arrondi,  ime  pierre? 
est-ce  un  coup  de  couteau,  un  coup  de  feu  ?  etc.  ;  vous  constaterez 
alors  une  contusion,  une  plaie,  une  fracture  avec  ou  sans  épanche- 
ment  de  sang  intracranien,  ou  bien  une  blessure  par  arme  h  feu. 

Passons  en  revue  ces  diverses  lésions. 

A.  Contusion  du  cr&ne.  —  Une  contusion  du  crâne  peut 
porter  sur  les  téguments,  sur  les  os  ou  sur  l'encéphale. 

La  contusion  des  os  ne  saurait  être  directement  reconnue.  Il  en 
est  de  môme  de  celle  de  l'encéphale.  Lorsqu'il  y  a  plaie  et  frac- 
ture, la  contusion  du  cerveau  peut  quelquefois  être  appréciée  r/r* 
visu^  jneiis  il  faut  savoir  que  des  lésions,  même  très  étendues,  de 
la  substance  cérébrale,  ne  se  révèlent,  en  général,  par  aucun  sym- 
ptôme appréciable  pendant  les  premiers  jours.  Par  contre,  une 
méningo-encéphalito,  rapidement  mortelle,  apparaît  souvent  du 
quatrième  au  sixième  jour.  Il  est  donc  toujours  prudent  de  faire 
des  réserves  sur  le  pronostic  en  présence  d'une  forte  contusiim 
<lu  crAne,  môme  si  le  sujet  ne  présente  aucun  trouble  cérébral, 
surtout  s'il  a  perdu  connaissance  au  moment  de  l'accident. 

Les  décollements  de  la  dure-mère  ne  se  révèlent  non  plus  immé- 
diatement par  aucun  signe  ou  symptôme. 

En  raison  de  l'épaisseur  du  cuir  chevelu  et  de  la  présence  des 
cheveux,  la  contusion  des  parties  molles  du  crAne  ne  détermine 
pas  généralement  d'ecchymose  bien  appréciable,  si  ce  n'est  sur  les 


PLAIES  DU  CRÂNE.  47 

limites  des  régions  frontale  et  temporale,  oii  les  téguments  sont 
beaucoup  plus  minces,  mais  elle  produit  souvent  une  bosse  san- 
f/uine.  Molle  et  dépressible  au  centre,  dure  à  la  périphérie,  cette 
bosse  est  circonscrite  par  un  bourrelet  dur,  qui  trompe  fatalement 
le  praticien  non  prévenu  et  lui  fait  porter  le  diagnostic  de  frac- 
ture du  crâne  avec  enfoncement  des  os  :  mais  ce  bourrelet  n'ap- 
paraît que  plusieurs  jours  après  Taccident,  ce  qui  constitue, 
avec  la  délimitation  très  précise  de  Taffection  et  l'intégrité  des 
fonctions  cérébrales,  des  éléments  suffisants  de  diagnostic. 

Au  lieu  d'être  collecté  sous  forme  de  bosse,  le  sang  peut  s'infil- 
trer dans  la  couche  celluleuse  très  lâche  située  entre  l'aponévrose 
épicranienne  et  le  péricràne,  et  constituer  une  vaste  nappe  san- 
guine. Il  siège  plus  rarement  entre  le  péricràne  et  les  os,  en  rai- 
son du  petit  nombre  de  vaisseaux  qu'on  rencontre  dans  cet  espace. 

La  contusion  du  crâne  ne  demande  pas  de  traitement  spé- 
cial; tout  au  plus  quelques  compresses  résolutives  sur  la  bosse 
sanguine. 

B.  Plaies  du  crâne.  —  Les  plaies  du  crâne  se  présentent  sou  s 
des  aspects  divers.  Elles  sont  étroites  ou  larges,  à  bords  nets  ou 
contus,  superficielles  ou  profondes,  avec  ou  sans  écartement  de 
leurs  bords.  Parfois,  lorsque  l'aponévrose  épicranienne  a  ét<'î 
intéressée,  l'écartement  est  considérable  ;  il  peut  môme  exister 
un  véritable  lambeau  plus  ou  moins  flottant. 

Le  signe  propre  à  toutes  ces  plaies  est  une  hémorragie,  sou- 
vent très  abondante,  en  raison  de  la  quantité  et  surtout  de  la 
disposition  des  artères  dans  le  cuir  chevelu.  Adhérentes  aux  cloi- 
sons qui  relient  la  peau  à  l'aponévrose,  les  artères  ne  peuvent  se 
rétracter  :  aussi  n'est-il  pas  rare  de  trouver,  après  le  pansement, 
une  plaie  presque  insignifiante,  alors  que  le  malade  était  inondé 
de  sang. 

En  présence  d'une  plaie  du  cuir  chevelu,  il  convient  d'en  établir 
d'abord  le  diagnostic  ou  plutôt  les  caractères  :  est-elle  superfi- 
cielle ou  profonde?  a-t-elle  été  produite  par  un  instrument 
piquant,  tranchant  ou  contondant?  ce  qu'indiquera,  en  général 
l'état  de  ses  bords.  On  devra  explorer  la  plaie  avec  le  doigt  et 
s'assurer  si  elle  ne  renferme  pas  de  corps  étrangers.  Dans  les 
plaies  très  larges,  il  suffit  d'écarter  les  bords  pour  en  apercevoir 
le  fond,  reconnaître  si  le  péricràne  est  ou  non  intéressé,  si  les  os 
sont  dénudés,  et  dans  quelle  étendue  ;  si  même  il  existe  une  fis- 


48  LÉSIONS  TRAUMATIQUES  DU  CRÂNE. 

sure  de  la  paroi  osseuse.  Lorsque  la  plaie  est  plus  étroite,  c'est  à 
Taide  du  stylet  que  Ton  procédera  à  ces  constatations. 

Si  la  plaie  a  été  produite  par  une  balle,  on  le  reconnaîtra  à  la 
forme  de  Torifice,  on  notera  la  couleur  de  la  peau,  qui  est  noirâtre 
et  comme  brûlée  lorsque  le  coup  a  été  tiré  de  très  près.  On 
devra  également  explorer  cette  plaie  avec  un  stylet  pour  appré- 
cier la  direction  du  trajet,  sa  profondeur,  l'état  des  parties  sous- 
jacentes,  reconnaître  la  présence  ou  Tabsence  du  projectile. 
Cette  exploration  sera  toujours  faite  avec  ménagement,  dans  le 
cas,  surtout,  où  l'on  supposerait  que  la  boîte  crânienne  a  été  inté- 
ressée. On  procédera  ensuite  au  pansement  du  blessé. 

A  ce  moment  il  existe  une  hémorragie,  ou  bien  le  sang  est 
arrêté.  S'il  y  a  une  hémorragie  abondante,  si  un  vaisseau  de 
quelque  importance  est  ouvert,  l'application  seule  des  pièces  de 
pansement  jointe  à  la  compression  ne  sera  sans  doute  pas  suffi- 
sante :  il  est  préférable  de  faire  l'hémostase  préalable.  La  liga- 
ture et  la  torsion  sont  peu  applicables  à  ce  cas  particulier,  en  rai- 
son de  l'adhérence  des  vaisseaux  aux  parties  molles.  Si  l'on  ne 
peut  appliquer  l'une  ou  l'autre  de  ces  méthodes,  on  aura  recours 
à  l'emploi  d'une  pince  hémostatique.  Evitez  de  mettre  du  perchlo- 
rure  de  fer  dans  la  plaie,  ou  ne  l'appliquez  qu'avec  une  boulette 
de  coton  hydrophile,  imbibée  et  bien  exprimée  d'une  solution  au 
tiers  (deux  tiers  d'eau,  un  tiers  de  perchlorure). 

Si  le  sang  est  arrêté,  procéder  de  la  façon  suivante  :  d'abord, 
laver  soigneusement  la  plaie  avec  une  solution  antiseptique  ;  la 
débarrasser  des  caillots  et  s'assurer  qu'elle  ne  contient  pas  de 
corps  étrangers  ;  raser  la  peau  tout  autour;  rapprocher  les  bords. 

Faut-il  pratiquer  la  suture  ?  C'est  inutile  lorsque  les  bords 
n'ont  pas  de  tendance  à  l'écartement,  que  la  peau  n'est,  en  quelque 
sorlo,  que  lézardée  :  mais  si  les  bords  sont  écartés,  si  la  plaie 
est  à  lambeau,  il  convient  de  faire  une  suture  méthodique.  Un 
ou  deux  drains  seront  maintenus  dans  les  points  déclives  pen- 
dant vingt-quatre  ou  quarante-huit  heures,  de  façon  à  assurer 
l'écoulement  des  liquides,  et  la  plaie  recouverte  d'un  large 
pansement   antiseptique. 

Les  complications  des  plaies  de  tête,  fréquentes  jadis,  sont 
devenues  très  rares,  de  nos  jours,  quand  le  pansement  a  été  bien 
fait.  Il  est  bon,  toutefois,  de  surveiller  attentivement  la  suture  et 
d'enlever  les  fils  tout  de  suite,  si  les  bords  de  la  plaie  se  tuméfient 
et  deviennent  douloureux. 


FRACTURES  DU  CRAiNE.  49 

C.  Fractures  du  cr&ne.  —  U  n'est  pas  toujours  facile  d'af- 
firmer qu'un  blessé  est  atteint  de  fracture  du  crâne. 

Deux  cas  cliniques  se  présentent  : 

Premier  cas  :  il  existe  une  plaie  des  téguments  ;  on  peut  alors 
apercevoir  à  la  surface  des  os  dénudés  une  fêlure  (qu'il  faut 
se  garder  de  confondre  avec  une  suture),  ou  bien  une  dépression 
plus  ou  moins  profonde  :  pas  de  doute  alors  sur  l'existence  d'une 
fracture  de  la  voûte.  Du  siège  même  qu'elle  occupe,  on  peut,  en 
général,  déduire  le  trajet  que  suit  la  fissure  pour  gagner  la  base 
et,  par  suite,  la  partie  de  la  base  atteinte.  Il  est  bon,  toutefois,  de 
savoir  qu'en  raison  de  sa  fragilité  la  table  interne  peut  être  frac- 
turée alors  que  la  table  externe  est  restée  intacte. 

Que  convient-il  de  faire  en  présence  d'une  fracture  du  crâne 
avec  plaie  des  téguments  ? 

Jadis,  une  fissure  du  crâne  était  une  indication  formelle  à  l'ap- 
plication préventive  du  trépan  :  aussi  les  chirurgiens  recher- 
chaient-ils avec  grand  soin  la  fissure  en  écartant  les  bords  de  la 
plaie,  en  grattant  l'os  préalablement  recouvert  d'encre.  Aujour- 
d'hui, la  trépanation  préventive  appliquée  aux  fractures  fissuraires 
du  crâne  compte  si  peu  de  partisans  que  ces  manœuvres  sont 
devenues  pour  le  moins  inutiles. 

Donc,  en  présence  d'une  plaie  du  crâne  avec  fissure  des  os,  sans 
accidents  cérébraux,  comportez-vous  comme  s'il  y  avait  une 
plaie  sans  fracture. 

Si  la  fracture  est  étoilée,  si  même  il  existe  une  dépression  de 
la  table  externe  des  os  du  crâne  sans  accidents  cérébraux^  tenez  la 
même  conduite.  Toutefois,  lorsque  des  fragments  sont  mobiles, 
détachés,  il  faut  les  enlever. 

#   - 

Le  blessé  est  atteint  d'une  fracture  d\i  crâne  évidente,  et  des 
phénomènes  cérébraux  pers\^ent  :  résolution  plus  ou  moins 
complète,  mouvements  convulsifs,  assoupissement,  coma,  etc. 
Faut-il  trépaner? 

Il  y  a  quelques  années,  à  cette  question  j'ai  répondu  :  non, 
opposant  la  gravité  de  l'opération  à  l'incertitude  du  résultat.  La 
trépanation,  en  effet,  n'a  guère  qu'un  but,  dans  ce  cas  particulier  : 
enlever  un  fragment  d'os  comprimant  ou  irritant  la  masse  céré- 
brale, et  le  diagnostic  est  si  incertain  !  Mais,  aujourd'hui  que  les 
opérations  sont  rendues  presque  inoffensives,  les  mêmes  raisons 

T11.LAUX.  —  Chirurgie  clinique,  I.   —  4 


•  ^ 


50  LÉSIONS  TRAUMATIQUES  DU  CRANE. 

d'abstention  n'existent  plus,  et  je  serais  disposé  à  intervenir.  Donc  : 
fracture  du  crâne,  persistance  des  accidents  cérébraux  pendant 
plusieurs  jours,  on  peut  trépaner. 

L'indication  est  bien  plus  précise  si  les  accidents  cérél)raux 
consistent  en  une  paralysie  siégeant  du  côté  opposé  à  la  fracture  ; 
on  doit  alors  trépaner,  car  il  est  possible  de  soustraire  ainsi  le 
cerveau  à  une  compression  mécanique  due  principalement  à  un 
éclat  de  la  table  interne. 

Second  cas  clinique  :  fracture  du  crâne  sans  plaie  extérieure, 
La  fracture  occupe  la  voûte  ou  la  base,  mais,  à  peu  près  constam- 
ment, la  fracture  de  la  base  est  une  irradiation  de  celle  de  la 
voûte.  La  violence  du  choc,  la  perte  de  connaissance  plus  ou 
moins  prolongée,  Técoulement  immédiat  de  sang  par  le  nez,  la 
bouche  ou  les  oreilles,  l'écoulement  par  Toreille  d'un  liquide 
séreux  succédant  à  l'écoulement  sanguin,  l'apparition  tardive 
d'une  ecchymose  sous-conjonctivale  ou  pharyngienne,  la  paralysie 
de  certains  nerfs,  du  nerf  facial  en  particulier,  sont  les  signes  qui 
permettent,  en  général,  de  diagnostiquer  une  fracture  de  la  base 
du  crâne  et  môme  de  préciser  les  points  où  passe  le  trait  de  la 
fracture  :  l'ecchymose  sous-conjonctivale,  l'écoulement  du  sang 
par  le  nez,  indiqueront  une  fracture  de  l'étage  antérieur  :  l'écou- 
lement par  l'oreille  et  la  paralysie  faciale  feront  présumer  une  frac- 
ture de  l'étage  moyen  et,  plus  spécialement,  du  rocher,  etc.  Mais  là 
se  borne,  presque  toujours,  le  rôle  du  clinicien,  c'est-à-dire  au  dia- 
gnostic plus  ou  moins  exact  de  la  fracture,  car  la  thérapeutique 
chirurgicale  est  dénuée  de  toute  ressource  contre  ces  accidents. 
(Juelques  sangsues  aux  apophyses  mastoïdes  (peut-être  n'ont-elles 
d'autre  résultat  que  de  masquer  notre  inaction),  des  compresses 
froides  sur  la  tête,  des  dérivatifs  sur  lïntestin,  telle  est  la  théra- 
peutique employée.  L'avenir  du  malade  ne  dépend  pas,  en  effet, 
du  traitement,  mais  du  degré  de  lésion  qu'a  subi  l'encéphale  ; 
la  mort  est  due  à  la  contusion  profonde,  aux  déchirures  de  la 
substance  cérébrale  et  aussi  à  l'épanchement  du  sang.  Cependant, 
quelques  chirurgiens  conseillent  la  trépanation,  môme  dans  ces 
cas  désespérés.  Je  la  crois  inutile,  mais,  en  somme,  l'opération  ne 
saurait  aggraver  l'état  du  blessé. 

D.  Épanchements  de  sang  intracraniens.  —  Le  sang 
peut  s'épancher  au  sein  de  la  substance  cérébrale,  dans  les  mé- 
ninges, ou  bien  à  la  face  externe  de  la  dure-mère  ;  il  comprime 


»       k       •  •  •  • 


ÉPANCHBMENTS  DE  SANG  INTRACRANIENS.  51 

la  substance  cérébrale,  et  Tindication  est  do  soustraire  le  cerveau 
à  cette  compression. 

Si  le  caillot  occupe  la  substance  cérébrale  ou  la  cavité  des  mé- 
ninges, l'intervention  chirurgicale  ne  peut  môme  être  posée  ; 
mais,  lorsqu'il  est  situé  entre  la  dure-m^re  et  les  os  du  crâne, 
il  devient  accessible,  d'autant  plus  que,  en  raison  du  peu  d'adhé- 
rence de  la  dure-mère  aux  faces  latérales  du  crâne,  c'est  au  niveau 
de  ces  faces  que  se  fait  d'ordinaire  l'épanchement.  Une  autre  raison 
anatomiquc  qui  influe  sur  le  siège  de  ce  foyer  intraméningé,  c'est 
la  présence  sur  les  parties  latérales  du  crâne  de  l'artère  méningée 
moyenne,  source  presque  constante  de  l'hémorragie.  De  là  un 
nouveau  problème  fort  important  à  résoudre  pour  le  chirurgien. 

Je  répète  qu'au  moment  de  l'accident  et  dans  les  premières 
vingt-quatre  heures  l'intervention  active  doit,  à  mon  avis,  être 
nulle  dans  les  fractures  du  crâne  sans  plaie  extérieure.  Mais  le 
malade  a  survécu;  il  entend  les  questions,  sent  les  pincements, 
et  retombe  dans  un  assoupissement  profond  aussitôt  qu'on 
l'abandonne.  Faut-il  alors  intervenir?  Evidemment  non,  car  il 
est  impossible  d'établir  la  cause  immédiate  des  accidents:  ils 
sont  peut-être  le  résultat  d'une  commotion  cérébrale.  Où  et  sur 
quoi  porterait  l'intervention? 

En  examinant  attentivement  le  malade,  on  s'aperçoit  que  l'un 
des  côtés  du  corps  est  complètement  paralysé.  En  pinçant  le  bras 
droit  et  la  jambe  droite,  je  suppose,  le  malade  sent  et  fait  un  mou- 
vement instinctif  pour  se  soustraire  à  la  douleur.  Rien  de  sem- 
blable ne  se  produit  lorsqu'on  explore  le  côté  gauche.  Il  existe 
donc  une  lésion  du  lobe  droit  du  cerveau.  De  plus,  nous  savons 
aujourd'hui  que  cette  lésion  doit  siéger  au  voisinage  de  la  scis- 
sure de  Rolando,  dans  les  circonvolutions  frontale  ou  pariétale 
ascendantes,  indication  d'une  haute  importance,  puisque  nous 
connaissons  exactement,  d'autre  part,  la  partie  extérieure  du 
crâne  correspondant  à  la  scissure  et  aux  deux  circonvolutions. 

Mais  voici  la  difficulté  :  à  quel  genre  de  lésion  avons-nous 
affaire?  Est-ce  une  large  déchirure  de  l'écorce  du  cerveau?  est-ce 
un  foyer  sanguin  qui  la  comprime?  ce  foyer  sanguin  occupe-t-il 
la  face  interne  ou  la  face  externe  de  la  dure-mère?  le  sang  est-il 
infiltré  ou  collecté  ?  la  compression  est-elle  due  à  un  éclat  de  la 
table  interne  avec  intégrité  de  la  table  externe?  questions  qui 
me  paraissent  insolubles  à  l'heure  actuelle. 


52  LÉSIONS  TRAUMATIQUES  DU  CRÂNE. 

On  conçoit  donc  Thésitation  du  chirurgien  en  présence  de  ce 
cas  déterminé.  En  1868,  dans  plusieurs  mémoires  successifs,  j'ai 
repoussé  absolument  l'opération  du  trépan,  et  les  mêmes  raisons 
d'abstention  persistent  encore  aujourd'hui.  Cependant,  depuis 
cette  époque,  les  progrès  de  la  chirurgie  ont  été  si  remarquables 
que  je  suis  bien  tenté  de  modifier  mon  opinion.  En  effet,  Topé- 
ration,  devenue  par  elle-même  presque  inoffensive,  ajoute  peu  de 
gravité  à  la  lésion;  d'autre  part,  nous  savons  à  peu  près  exac- 
tement où  faire  porter  la  counmne  de  trépan  (Voy.  la  figure  17  de 
mon  Traite  iVanatomie  topographiqiœ^  p.  65,  9*  édition).  On  petit 
donc  agir  dans  ce  cas. 

En  résumé  :  lorsque  à  la  suite  d'un  traumatisme  du  crâne,  sans 
plaie  extérieure,  ni  fracture  apparente,  il  existe  une  paralysie  des 
deux  membres  d'un  côté  ou  de  l'un  de  ces  membres,  le  chirurgien 
est  autorisé  à  pratiquer  la  trépanation. 

Je  ne  crois  pas  utile  de  décrire  ici  le  manuel  opératoire,  d'ail- 
leurs très  simple,  de  cette  opération.  Je  ferai  seulement  une  ob- 
servation :  on  pratique,  en  général,  aux  téguments  du  crâne  une 
incision  cruciale  pour  découvrir  les  os,  et  la  couronne  de  Irépon 
est  appliquée  au  contre  de  cette  incision.  Il  serait  préférable  de 
tailler  un  véritable  lambeau  curviligne  (quand  il  n'y  a  pas  de 
plaie  des  téguments,  bien  ent<»ndu),  de  façon  à  pouvoir  le  réap- 
pliquer ensuite  sur  les  trous  faits  par  le  trépan.  On  obtiendrait 
de  la  sorte  une  réunion  primitive  plus  rapide  et,  ultérieurement, 
la  cavité  crânienne  serait  mieux  protégée,  puisque  les  perles  de 
substance  osseuse  ne  se  réparent  jamais  complètement. 

On  a  fait  mi  eux  encore  dans  ces  dernièresannées.  Au  lieu  d'enlever 
la  paroi  osseuse,  on  a  eu  Tidée  ingénieuse,  après  Tavoir  détachée, 
de  la  relever  seulement  en  maintenant  son  union  avec  les  parties 
molles,  de  manière  à  pouvoir  la  réappliquer  ensuiti»  et  à  éviter 
toute  perle  de  substance.  C'est  une  résection  temporaire  ostéo- 
plastique.  On  conçoit  Timportance  de  cette  méthode,  surtout 
quand  il  est  nécessaire  de  pratiquer  au-cràne  une  large  ouverture. 

Je  ferai  une  remarque,  applicable  d'ailleurs  à  tous  les  cas  où 
Ton  trépane  les  os,  soit  à  la  tôle,  soit  aux  membres  :  c'est  que  le 
meilleur  outillacre  est  un  ciseau  et  un  marteau.  Je  me  sers  très 
peu,  pour  mon  compte,  du  vilebrequin  classique,  bon  pour  trouer 
le  bois,  mais  qui  convient  beaucoup  moins  à  la  perforation  des 
os,  dont  il  est  impossible,  comme  au  crâne,  par  exemple,  de 


BLESSURES  DU   CRÂNE  PAR  ARME  X  FEU.  53 

soupçonner  d*avance  Tépaisseur.  Je  pense  que  le  chirurgien  armé 
d'un  bon  ciseau  et  d'un  marteau  est  beaucoup  plus  sûr  de  ce 
qu'il  fait  qu'avec  cet  instrument,  car  il  manœuvre  son  ciseau 
comme  un  bistouri  (1). 

S'il  s'agit  de  relever  une  pièce  d'os  enfoncée  vers  la  cavité  crâ- 
nienne, vous  ferez  avec  le  ciseau,  peu  à  peu  et  à  petits  coups, 
une  perte  de  substance  sur  les  limites  de  l'esquille,  jusqu'à  ce  que 
vous  puissiez  passer  en  dessous  un  élévatoire  qui  fasse  levier. 

Les  os  du  crâne,  sans  être  atteints  de  fracture  proprement 
dite,  peuvent  être  en  quelque  sorte  entaillés  par  des  coups  de 
sabre  ou  de  hache;  des  copeaux  plus  ou  moins  étendus  sont 
détachés.  Ces  plaies  ne  présentent  rien  de  spécial  et  devront  être 
traitées  comme  les  plaies  des  téguments. 

E.  Des  blessures  du  cr&ne  par  arme  à  feu.  —  Un  acci- 
dent fréquent  est  la  blessure  du  crâne  produite  par  des  balles  et 
le  plus  souvent,  dans  la  pratique  civile  du  moins,  par  des  balles  de 
revolver.  La  balle  peut  n'intéresser  que  les  téguments,  ainsi  que  je 
Tai  déjà  dit  à  propos  des  plaies  superficielles;  elle  peut  labourer 
les  os  du  crâne,  se  ficher  dans  leur  épaisseur,  ou  pénétrer  dans 
la  substance  cérébrale  et  même  traverser  le  crâne  de  part  en  part. 

Le  diagnostic  de  ces  diverses  variétés  de  blessures  est  généra- 
lement facile  à  faire  à  Taide  du  stylet,  surtout  lorsque  la  plaie 
siège  à  la  voûte  ;  mais  si  la  balle  a  pénétré  par  l'oreille,  par 
la  bouche  ou  par  le  nez,  à  moins  qu'il  n'y  ait  des  symptômes 
cérébraux  caractéristiques,  il  est  presque  impossible  de  dire 
exactement  où -est  le  projectile.  Inutile  d'ajouter  que  le  stylet 
devra  être  manœuvré  avec  toutes  les  précautions  nécessaires, 
afin  de  ne  pas  aggraver  encore  le  traumatisme  des  méninges  ou 
du  cerveau,  surtout  si  la  phiie  siège  au  voisinage  d'un  des  grands 
sinus  de  la  dure-mère. 

Le  diagnostic  de  la  pénétration  de  la  balle  dans  la  cavité  crâ- 
nienne devient  évident,  s'il  se  présente  à  la  plaie  des  parcelles  de 
substance  cérél)rale,  facilement  reconnaissables  au  milieu  du 
sang  ou  de  la  sérosité  sanguinolente  qui  les  entraînent. 

(1)  M.  Doyen  (de  Reims)  a  imaginé,  dans  ces  derniers  temps,  une  technique  spé- 
ciale pour  mettre  à  découvert  au  besoin  tout  un  hémisphère  cérébral.  Ces  procédés 
Bont  à  coup  sûr  très  ingénieux,  mais  Toutillage  n'est  pas  à  la  portée  de  tout  le 
monde. 


54  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DU  CRÂNE. 

Quelle  conduite  tenir  dans  ces  divers  cas  ? 

Si  le  projectile  n'a  fait  que  toucher  le  crâne  ou  s'implanter 
dans  l'épaisseur  des  os,  extrayez-le  dès  que  le  siège  en  aura  été 
reconnu.  Mais  s'il  est  logé  dans  la  cavité  crânienne?  Alors, 
tantôt  le  blessé  ne  présente  aucun  trouble  cérébral,  et  rien 
n'autoriserait  à  croire  que  le  cei-veau  a  été  atteint,  si  on  n'en 
recueillait  des  fragments  dans  la  plaie;  c'est  ce  que  j'ai  vu  dans 
mon  service  de  l'Hôtel-Dieu,  sur  un  jeune  ingénieur  russe  qui 
s'était  tiré  un  coup  de  revolver  dans  la  région  temporale  droite  ; 
et  les  faits  de  ce  genre  ne  sont  pas  rares.  Il  est  évident  que,  dans 
ce  cas,  après  avoir  nettoyé  soigneusement  la  plaie,  il  suffit  de  la 
recouvrir  d'un  pansement  antiseptique  complet.  A  la  suite  de  ce 
traitement,  le  blessé  sortit  de  mon  service  le  huitième  jour,  guéri 
comme  s'il  eût  été  atteint  d'une  plaie  des  plus  simples  :  il  avait 
échappé  à  la  méningo-encéphalite  aiguë.  En  sera-t-ilde  même  de  la 
méningo-encéphalite  chronique?  C'est  un  point  noir  à  l'horizon. 

Tantôt  le  blessé  présente,  au  contraire,  des  symptômes  plus  ou 
moins  analogues  à  ceux  des  fractures  de  la  base  du  crâne  :  perte 
de  connaissance,  résolution,  mouvements  convulsifs.  etc.  :  faut- 
il  intervenir,  c'est-à-din?  aller  à  la  recherche  du  projectile  dans 
la  cavité  crânienne?  —  Mais  où  est-il?  Rien  ne  l'indique  le  plus 
souvent,  pas  môme  une  exploration  attentive  avec  le  stylet.  Et, 
d'ailleurs,  ne  venons-nous  pas  de  voir  que  les  accidents  ne  sont 
pas  dus  à  la  présence  du  corps  étranger  lui-môme,  mais  h  Tattri- 
tion  profonde  de  la  substance  cérébrale?  On  aura  donc  bien 
rarement  lieu  d'intervenir  dans  ces  cas.  Si  Ton  sentait  nettement 
la  balle^  il  serait  évidemment  indiqué  d'en  pratiquer  Textraction 
le  plus  tôt  possible.  Il  est  probable  qu'à  l'avenir- la  recherche  du 
projectile  à  l'aide  des  rayons  Rcrnlgen  donnera  des  résultats  et 
fournira  de  nouvelles  indications  thérapeutiques. 


CUAPITRE  II 

AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DU  CRANE. 

L'inflammation  du  cnme  peut  résulter  d'un  traumatisme  et 
porter  sur  les  téguments,  les  os  ou  l'encéphale;  elle  peut  aussi 
reconnaître  une  cause  générale,  telle  que  la  syphilis  ou  la  scro- 
fule. LesalTections  inflammatoires  sontdonc d'origine traumatique 


PHLEGMON  DU  CUIR  CBEVELU.  55 

OU  d'origine  spontanée,  ce  que  le  praticien  devra  commencer  par 
déterminer. 

Tantôt,  c'est  un  érysipèle,  un  phlegmon,  qui  empruntent  un 
caractère  spécial  au  voisinage  de  l'encéphale  :  on  doit  toujours, 
en  effet,  redouter  dans  ces  cas  une  méningo-encéphalite  :  tantôt, 
c'est  une  ostéite,  une  nécrose.  Les  diverses  affections  inflamma- 
toires, de  quelque  nature  qu'elles  soient,  aboutissent  souvent  à 
la  production  d'abcès  dont  le  siège  est  très  variable,  et  qui  néces- 
sitent une  intervention  parfois  fort  délicate.  Ce  sont  eux  qui 
feront  l'objet  principal  de  ce  chapitre,  quand  j'aurai  dit  quelques 
mots  de  l'érysipèle  et  du  phlegmon. 

lu'érysipèle  du  cuir  chevelu  apparaît,  en  général,  à  la  suite  de 
plaies  ou  de  contusions  mal  soignées.  Il  n'est  souvent  que  l'exten- 
sion d'un  érysipèle  de  la  face.  Très  fréquente  jadis,  môme  à  la 
suite  des  opérations  les  plus  légères,  telles  qu'extirpation  de 
loupes,  cette  grave  complication  a  presque  complètement  disparu 
de  nos  services  hospitaliers.  Les  signes  :  rougeur,  gonflement, 
ne  diffèrent  pas  de  ceux  de  l'érysipèle  des  autres  régions,  sauf 
qu'ils  sont  moins  apparents  en  raison  de  la  texture  de  la  peau  du 
crâne  et  de  la  présence  des  cheveux.  Il  s'accompagne  d'une  fièvre 
intense  et  souvent  de  congestion  méningo-encéphalique. 

\uG  phlegmon  du  cuir  chevelu  est  circonscrit  ou  diffus.  Le  phleg- 
mon circonscrit  se  développe  autour  de  plaies  contuses  négligées, 
ou  dont  les  bords  ont  été  suturés  sans  qu'on  ait  pris  la  précaution 
d'assurer  l'écoulement  des  liquides  par  un  drainage  convenable  : 
aussi  faut-il  se  hâter  d'enlever  les  sutures  à  la  premiôro  menace. 
Il  ne  présente,  d'ailleurs,  rien  de  particulier. 

Il  n'en  est  pas  de  même  du  phlegmon  diffus^  qui  emprunte  à  la 
disposition  anatomique  de  la  région  crânienne  des  caractères 
spéciaux.  Ce  phlegmon  siège  dans  la  couche  celluleuse,  lâche, 
lamelleuse,  située  entre  l'aponévrose  épicranienne  et  le  périoste 
ou  péricrâne.  Cette  couche  est  étendue  à  toute  la  surface  du 
crâne  :  aussi  l'inflammation  s'y  propage-t-elle  rapidement;  la 
tète  tout  entière  est  tuméfiée  et  le  cuir  chevelu  uniformément 
soulevé.  Il  n'existe  pas  de  rougeur  comme  dans  le  phlegmon  des 
autres  régions.  Les  nerfs,  qui  sont  tous  compris  dans  la  couche 
sous-cutanée,  subissent  une  violente  compression,  d'où  l'exis- 
tence de  douleurs  atroces.  Lorsque  la  suppuration  s'établit,  elle 
est  diffuse,  s'étend  du  front  à  l'occiput  et  d'une  tempe  à  l'autre. 


56  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DU  CRÂNE. 

Une  fois  le  foyer  ouvert,  il  s'écoule  avec  le  pus  de  longs  éche- 
veaux  de  tissu  cellulaire  sphacélé. 

Cette  variété  de  phlegmon  s'accompagne  de  phénomènes  géné- 
raux très  intenses,  et  souvent  d'accidents  cérébraux  dus  à  la 
propagation  de  l'inflammation  par  les  veines  émissaires  à  travers 
le  diploé. 

Lorsqu'un  phlegmon  diffus  entraîne  la  fonte  de  la  couche  cel- 
luleuse  sous-cutanée,  la  peau,  recevant  ses  éléments  de  nutrition 
par  l'intermédiaire  de  cette  couche,  sesphacèle,  et  se  détache  par 
larges  lambeaux,  quelquefois  tout  autour  d'un  membre.  Il  n'en  est 
pas  de  môme,  heureusement,  dans  le  phlegmon  diffus  du  crâne  :  les 
artères  j)rincipales  sont,  en  effet,  toutes  situées  entre  l'aponévrose 
épicranienne  et  la  peau  (Voy.  fig.  2,  p.  4  de  mon  Anatomie  topo- 
cjraphiqup,  Q""  édition),  de  telle  sorte  que  (ce  qui  a  également 
lieu  pour  les  plaies  à  vastes  lambeaux)  celle-ci  conserve  tous  ses 
éléments  de  nutrition  et  ne  se  gangrène  pas,  quelle  que  soit 
l'étendue  do  son  décollement. 

Le  traitement  consistera  dans  de  larges  débridements  hâtifs, 
destinés  à  limiter,  s'il  est  possible,  l'inflammation,  à  supprimer 
les  douleurs  et  à  diminuer  les  chances  de  propagation  à  l'encé- 
phale. On  fera  ensuite  de  larges  drainages,  des  lavages  antisep- 
tiques et  un  pansement  humide  enveloppé  de  taffetas  gommé. 

Abcès  du  crâne.  —  Les  abcès  du  crâne  sont  situés  :  1° entre 
la  peau  et  l'aponévrose  (sous-cutanés)  ;  2°  entre  l'aponévrose 
épicranienne  et  le  péricrâne  (sous-apoiiévrotiques);  3"  entre  le 
péricrane  et  Tos  (sous-périostiques)  ;  4°  dans  l'épaisseur  des  os 
du  craue  ;  5°  entre  les  os  et  la  dure-mère  ;  6°  dans  les  méninges  ; 
7*  dans  l'encéphale. 

Ces  abcès  constituent  deux  groupes  cliniques  distincts  :  le 
groupe  pxlracranien  et  le  groupe  intracranirn,  11  est  inutile 
d'insister  sur  la  différence  profonde  qui  sépare  chacun  de  ces 
grou[)es  au  point  de  vue  du  diagnostic,  du  pronostic  et  dos  indi- 
cations opératoires. 

Le  groupe  extracranien  comprend  les  abcès  sous-cutané,  sous- 
aponévrolique  et  sous-périostique.  11  est,  en  général,  facile  de 
les  distinguer  Tun  et  l'autre. 

L'abcès  .soirç-c*//«n^estconsécutif  à  une  contusion,  à  une  bosse 
sanguine  enflammée,  àunorysipèle  ou  à  une  angioleucite  du  cuir 
chevelu.  Le  diagnostic  ne  présente  rien  de  spécial,  non  plus  que 


ABCÈS  DU  CRÂNE.  57 

le  traitement.  Cet  abcès  offre  parfois  l'un  des  caractères  de  la  bosse- 
sanguine,  c'est-à-dire  qu'il  est  mou  au  centre  et  dur  à  la  périphé- 
rie, ce  qui  pourrait  en  imposer  pour  un  enfoncement  du  crâne. 

L'abcès  sotis-aponévrotique  ipeui  également  succéder  aune  con- 
tusion, à  une  plaie  contuse.  Il  est  la  terminaison  presque  fatale 
du  phlegmon  diffus  du  crâne. 

L'abcès  sons-périostique  est  parfois  la  conséquence  d'un  trau- 
matisme qui  a  décollé  le  péricrâne,  avec  ou  sans  fracture,  mais  il 
est  plus  fréquemment  lié  à  l'ostéite,  et  surtout  à  la  nécrose  des 
os  du  crâne.  Une  variété  très  importante  occupe  la  région  mas- 
toïdienne, mais  cet  abcès  se  rattache  aux  affections  de  Toreille  et 
sera  étudié  plus  tard  avec  ces  mêmes  affections. 

La  scrofule  et  surtout  la  syphilis  tertiaire  atteignent  assez  fré- 
quemment les  os  du  crâne  ou  la  face  profonde  du  périoste.  Des 
séquestres  se  produisent,  entourés  de  vastes  collections  puru- 
lentes. Un  os,  le  frontal,  par  exemple,  est  d'abord  envahi,  puis 
éliminé  sous  forme  de  larges  plaques  dentées;  vient  le  tour  du 
pariétal  :  des  malades  peuvent  perdre  de  la  sorte  la  presque  tota- 
lité de  la  voûte  osseuse  du  crâne.  Celle-ci  ne  se  réparant  pas,  on 
voit  à  nu  la  dure-mère,  agitée  par  les  battements  du  cerveau. 

Le  diagnostic  ne  présente  d'obscurité  qu'à  la  première  période, 
alors  qu'il  existe  seulement  de  Tempâtement  des  parties  molles 
et  de  la  douleur;  mais,  une  fois  la  suppuration  établie,  il  n'y  a 
plus  de  doute  sur  la  nature  de  la  maladie;  une  abondante  quantité 
de  pus  fétide  baigne  le  crâne  au-dessous  des  téguments  décollés 
et  s'écoule  constamment;  on  voit  ou  l'on  sent  avec  le  stylet  les 
os  dénudés  et  dépolis. 

Le  traitement  consiste  dans  Touverture  des  abcès  à  mesure  qu'ils 
se  forment,  dans  l'extraction  des  séquestres  devenus  mobiles  et 
dans  des  pansements  antiseptiques  répétés  aussi  souvent  qu'il  est 
nécessaire.  Il  va  sans  dire  que  l'on  devra  recourir  largement  au 
traitement  spécifique  par  le  sirop  de  Gibert  et  Tiodure  de  potas- 
sium. A  la  place  de  la  peau  détruite  par  ulcération,  il  se  fait  un 
tissu  de  cicatrice  mince,  qu'il  convient  de  protéger  d'autant  plus 
que  les  os  du  crâne  ne  se  reproduisent  pas. 

Le  groupe  des  abcès  intracraniens  comprend  quatre  variétés  : 
le  pus  peut  siéger  dans  l'épaisseur  des  os,  entre  les  os  et  la  dure- 
mère,  dans  les  méninges  et  dans  l'encéphale. 

Il  n'y  a  guère  que  deux  régions  dans  lesquelles  l'abcès  occupe 
l'épaisseur  des  os:  la  région  mastoïdienne  et  le  sinus  frontal.  Je 


58  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DU  CRÂNE. 

m'en  occuperai  en  étudiant  les  maladies  de  roreille  et  celles  des 
sinus  de  la  face. 

Les  abcès  intracraniens  succèdent,  le  plus  souvent,  à  un  trau- 
matisme avec  ou  sans  fracture  des  os  du  crâne.  C'est  un  foyer 
sanguin  situé  soit  en  dedans,  soit  en  dehors  de  la  dure-mère  ;  la 
suppuration  d'un  foyer  de  fracture  ;  une  esquille  détachée  de  la 
table  interne  ou  un  corps  étranger  quelconque,  qui  en  sont  la 
cause  immédiate.  Ils  peuvent  encore  reconnaître  pour  origine  une 
ostéite,  une  carie  ou  une  nécrose  des  os,  ce  qui  s'observe  assez 
souvent,  par  exemple  au  niveau  du  rocher.  On  y  doit  rattacher 
les  foyers  ramollis  des  tubercules  et  des  gommes.  Occupons-nous 
spécialement  des  abcès  d'origine  traumatique. 

Une  division  clinique  importante  est  celle-ci  :  l'abcès  peut  être 
précoce  ou  primitifs  se  développer  dans  les  jours  qui  suivent 
l'accident  ;  il  peut  être  tardif  ou  secondaire^  c'est-à-dire  n'appa- 
raître que  plus  ou  moins  longtemps  après,  alors  que  toute  trace 
de  l'accident  a  disparu. 

Dans  le  cas  d'abcès  précoce,  voici  comment  les  phénomènes  se 
produisent  et  se  succèdent  :  chute  violente,  ou  bien  coup  porté  sur 
le  crâne,  plaie  contuse  des  téguments,  fracture,  apparente  ou  non, 
de  la  voûte.  Le  malade  ne  présente  pas  d'abord  de  phénomènes 
cérébraux,  mais,  vers  le  troisième  ou  quatrième  jour,  apparaissent 
de  la  fièvre  et  de  Tagitation.  Les  accidents  augmentent  les  jours 
suivants  :  délire,  mouvements  convulsifs,  coma,  résolution,  para- 
lysies partielles,  etc.;  la  plaie  des  téguments  suppure. 

Qu'est-il  survenu?  Peut-être  une  méningo-encéphalite  diffuse, 
disons  môme  probablement,  mais  peut-être  aussi  un  abcès  localisé 
à  laface  externe  de  la  dure-mère,  au  niveau  du  foyer  de  la  fracture. 

Que  faire  alors?  La  conduite  est,  à  mon  avis,  toute  tracée:  il 
faut  trépaner;  vous  n'aggraverez  pas  notablement  Tétat  de  votre 
malade  et  vous  pourrez  le  sauver.  Un  cocher,  qui  avait  reçu  de 
«on  voyageur  un  coup  de  marteau  sur  la  tête,  me  fut  apporté  à 
Saint-Antoine,  le2juin  1868.  Les  phénomènes  évoluèrent  comme 
je  viens  de  le  dire,  et,  le  9  juin,  j'appliquai  une  couronne  de 
trépan  sans  intéresser  la  dure-mère.  Du  pus  s'écoula  aussitôt. 
Le  10  juin,  beaucoup  moins  de  somnolence;  les  mouvements 
convulsifs  avaient  cessé,  et  Tint^Uigence  était  revenue  suffi- 
samment pour  que  le  blessé  pût  donner  au  juge  d'instruction  les 
renseignements  nécessaires  à  la  recherche  de  l'assassin.  Il  suc- 
comba néanmoins  le  19  juin  par  extension  de  la  méningite,  mais 


ABGÉS  DU  CRÀiNE.  59 

peut-être  ne  fût-il  pas  mort  avec  les  ressources  que  nous  offre 
aujourd'hui  la  méthode  antiseptique. 

On  peut  rapprocher  de  ces  cas  ceux  dans  lesquels  l'abcès  est 
produit  par  une  lésion  inflammatoire  des  os  du  crâne,  ostéite  ou 
carie.  Dans  le  cours  de  Taffection  surviennent  des  phénomènes 
cérébraux  qu'il  est  souvent  très  difficile,  sinon  impossible,  d'in- 
terpréter d'une  façon  précise.  Le  pus  siège-t-il  en  dehors  de  la 
dure-mère,  en  dedans  de  cette  membrane,  à  l'intérieur  du  cerveau 
et  à  quelle  profondeur?  L^indication  s'impose,  d'ailleurs,  comme 
dans  la  circonstance  précédente  :  il  faut  trépaner.  Dans  un  cas  de 
ce  genre,  qui  m'est  commun  avec  M.  Proust,  et  qui  a  été  publié  dans 
son  temps,  j'ouvris  successivement  la  boîte  osseuse,  la  dure-mère 
et  le  cerveau  à  la  profondeur  d'environ  3  centimètres,  et  nous 
eûmes  la  satisfaction  de  voir  s'échapper  un  flot  de  pus,  ce  qui 
n'empêcha  pas,  je  regrette  de  le  dire,  le  malade  de  succomber. 

Le  second  cas  clinique  est  beaucoup  plus  embarrassant  que  le 
précédent.  Le  blessé  est  guéri  depuis  longtemps  déjà;  il  n'y  a 
d'ailleurs  pas  eu  de  désordre  extérieur  apparent,  et  voilà  que  long- 
temps après,  quelquefois  plusieurs  années  (dix  ans,  Dupuytren), 
des  symptômes  cérébraux  apparaissent  peu  à  peu  et  finissent  par 
acquérir  une  grande  intensité  :  troubles  de  la  mémoire,  de  l'intel- 
ligence, paralysies  partielles,  convulsions  épileptiformes,  etc. 
Le  problème  est  certes  difficile  à  résoudre. 

Existe-t-il  un  abcès  dans  l'intérieur  du  crâne,  et  où  siège-t-il? 

Rappelons-nous  d'abord  qu'une  collection  de  pus,  môme  consi- 
dérable, peut  occuper  le  centre  d'un  hémisphère  sans  causer  de 
troubles  caractéristiques.  J'ai  vu  un  charretier  conduire  ses  che- 
vaux, porteur  d'un  volumineux  abcès  du  cerveau.  Le  diagnostic  ne 
saurait  donc  être  que  présomptif.  Voici  quels  en  sont,  je  pense, 
les  éléments  :  commémoratif  d'un  choc  violent  sur  le  crâne, 
remontant  à  une  époque  même  lointaine  ;  céphalalgie  persistante, 
violente,  continue,  occupant  toujours  le  même  point  du  crâne:  ou 
bien  douleurs  irradiantes,  mais  ayant  un  point  de  départ,  un  foyer 
toujours  le  même.  Plus  tard,  phénomènes  d'irritation  ou  de  com- 
pression de  Tencé  phale  :  paralysies,  convu  Isions,  etc .  Il  est  probable 
qu'il  existe  un  abcès  intracranien,  mais  c'est  loin  d'être  une  certi- 
tude. Ne  serait-ce  point  un  foyer  de  ramollissement,  par  exemple? 

Une  seule  indication  à  remplir  se  présente,  c'est  la  trépanation 
du  crâne;  mais  on  conçoit  combien  il  est  permis  d'hésiter  en 


eO  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DU  CRÂNE. 

pareil  cas  ;  cependant,  si  la  vie  du  malade  est  compromise,  on 
doit  la  proposer. 

Sur  quel  endroit  du  crâne  appliquer  la  couronne?  Le  point  où 
a  porté  le  choc  paraît  indiqué,  mais  la  lésion  primitive  a  pu  se 
produire  à  distance  et  dans  la  partie  diamétralement  opposée,  car 
il  existe  très  certainement  des  contusions  du  cerveau  par  contre- 
coup. Il  me  paraît  rationnel  de  choisir  le  lieu  où  siègent  et  d'où 
rayonnent  les  douleurs.  Nos  connaissances,  si  élémentaires 
qu'elles  soient,  sur  les  localisations  cérébrales,  pourront  être  un 
guide  précieux.  Si,  par  exemple,  le  malade  est  atteint  de  mono- 
plégie  brachiale  droite  avec  aphasie,  il  est  vraisemblable  que  la 
lésion  porte  sur  le  pied  de  la  circonvolution  frontale  ascendant© 
du  côté  gauche. 

Un  foyer  de  suppuration  intracranien  peut  s'être  développé, 
sans  violence  extérieure  préalable,  sous  l'influence  de  la  tubercu- 
lose ou  de  la  syphilis  :  c'est  un  tubercule  ramolli  ou  bien  une 
gomme  suppurée.  Les  accidents  sont  à  peu  près  les  mêmes  que 
dans  le  cas  précédent  et  varient,  d'ailleurs,  nécessairement  suivant 
le  point  du  crâne  où  siège  l'abcès.  Le  diagnostic  et  les  indications 
opératoires  sont  encore  bien  plus  obscurs  que  dans  les  cas  précé- 
dents, car,  pour  la  syphilis  en  particulier,  on  peut  se  demander 
s'il  s'agit  d'une  périostose,  d'une  exostose,  d'une  gomme  ou  d'une 
ostéite  syphilitiques.  Un  malade  me  fut  adressé  à  l'IIôtel-Diou,  en 
mai  1883,  par  le  docteur  Gaube  (du  Gers),  pour  une  perforation  du 
voile  du  palais  d'origine  syphilitique.  11  fut  pris  subitement,  sous 
nos  yeux,  de  monoplégie  brachiale  gauche  et  de  parésie  du 
membre  inférieur  du  môme  côté  avec  mouvements  convulsifs 
généralisés;  la  sensibilité  était  conservée.  Notre  diagnostic  avait 
été  :  gomme  siégeant  probablement  dans  l'écorce  de  la  circonvo- 
lution frontale  ascendante  droite;  la  mort  fut  très  rapide.  A  l'au- 
topsie, nous  trouvâmes  un  foyer  de  ramollissement  dans  la  parié- 
tale ascendante  avec  oblitération  complète  de  l'artère  de  celte 
circonvolution.  Qu'eût  produit  une  intervention  dans  un  cas  sem- 
blable? rien  absolument. 

Je  suis  d'avis,  jusqu'à  nouvel  ordre  au  moins,  qu'on  se  contente 
de  la  médication  interne  dans  le  traitement  des  abcès  ou  autres 
tumeurs  développés  spoîiUmnnent  dans  la  cavité  intracranien  ne, 
à  moins  cependant  d'avoir  dos  indications  précises  sur  le  siège 
probable  de  la  lésion. 


AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRANE. 


61 


CHAPITRE  m 

AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRÂNE 


Nous  désignons  sous  le  nom  d'affections  organiques  du  crâne 
les  diverses  tumeurs  dont  est  atteinte  cette  région.  Elles  pro- 
cèdent des  téguments,  des  os,  ou  de  la  cavité  crânienne. 

Les  tumeurs  développées  dans  la  cavité  crânienne  constituent 
un  groupe  spécial  relevant  du  domaine  de  la  pathologie  interne, 
tant  qu'elles  ne  font  pas  saillie  à  Textérieur  ;  nous  en  avons  parlé 
suffisamment  dans  le  chapitre  précédent  à  propos  des  abcès.  Je 
répète  que  la  trépanation  n'est  indiquée  dans  ces  cas  que  si  nous 
avons  des  raisons  sérieuses  de  soupçonner  le  siège  exact  de  la 
tumeur,  surtout  si  cette  dernière  paraît  occuper  Técorce  du 
cerveau,  et  ce  sont  les  larges  trépanations  qui  conviennent  dans 
ia  circonstance.  Nous  étudierons  donc  exclusivement  les  tumeurs 
faisant  relief  à  la  voûte  du  crâne.  En  voici  tout  d'abord  un  tableau 
«ynoptique;  je  ferai  remarquer  que,  pour  dresser  ce  tableau,  je 
me  suis  guidé  sur  l'ordre  qu'il  convient  de  suivre  dans  l'interro- 
gatoire du  malade. 

Classification  des  tumeurs  faisant  relief  k  la  voûte  du  cr&ne. 


CONGENITALES. 


/  Méningocèie. 
l  Encéphalocèle. 
'  Bosse  sanguine. 
/  Céphalématome. 
Kyste  dermoide. 


Réductibles. 


ACQUISES 


Irréductibles... 


Fongus  de  la  dure-mère. 
Tumeur  veineuse  communicante. 
Angiome. 

1  Artériel. 
Anévrysmes...  j  Cirsoïde. 

(  Artérioso-veineux. 
/  Kyste  sébacé. 
Corne  épidermique. 
Épithéliome. 
Carcinome. 
Sarcome. 
Lipome. 
Fibrome. 
Fibro-adénome. 
i  Ëxostose. 
^  Hyperostose. 
(  Kyste  séreux. 
f  Kyste  sébacé  ramollL 
Gazeuses Pneumatocèle . 


Solides.. 


Liquides 


62  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRÂNE. 

En  présence  d'une  tumeur  du  crâne,  on  doit  résoudre  les  pro- 
blèmes suivants  : 

V  La  tumeur  est-elle  congénitale  ou  bien  est-elle  acquise? 

2°  La  tumeur  est-elle  réductible? 

3°  Si  la  tumeur  est  réductible,  la  réduction  s'opère-t-elle  dans 
la  cavité  crânienne  ou  bien  au  dehors  de  cette  cavité,  autrement 
dit,  communique-t-elle  ou  ne  communique-t-elle  pas  avec  la 
cavité  du  crâne? 

4"  Si  la  tumeur  n'est  pas  réductible,  appartient-elle  au  groupe 
des  tumeurs  solides,  liquides  ou  gazeuses? 

Développons  sommairement  ce  programme. 

A.  Tumeurs  congénitales.  —  Les  tumeurs  du  crâne  con- 
génitales sont  :  la  hernie  du  cerveau  ou  de  ses  enveloppes  (mé- 
ningo-encéphalocèle)  ;  la  bosse  sanguine;  le  céphalématome  ;  les- 
kystes  dermoïdes. 

a.  MmmgO'encéphalocèle.  —  La  méningo-encéphalocèle  est 
un  vice  de  conformation,  un  arrêt  de  développement  résultant 
d'une  sorte  de  spina-bifida  crânien,  comme  disait  Cruveilhier. 
Tantôt  les  méninges  seules,  beaucoup  plus  souvent  le  cerveau  et 
les  méninges,  avec  une  quantité  plus  ou  moins  grande  de  liquide 
céphalo-rachidien,  constituent  la  tumeur.  Celle-ci  présente  un 
volume  très  variable,  depuis  celui  d'une  noisette  jusqu'à  celui  de 
la  tôte  môme  de  l'enfant,  de  telle  sorte  que  la  presque  totalité  de 
l'encéphale  peut  ôtre  comprise  dans  la  tumeur.  Klle  est  peu  ou 
pas  réductible.  Le  caractère  clinique  le  plus  important  de  la  mé- 
ningo-encéphalocèle est  son  siège  :  elle  occupe  toujours  la  ligue 
médiane  ou  le  voisinage  de  cette  ligne,  au  niveau  des  sutures. 
C'est  aux  régions  occipitale  et  fronto-nasale  qu'on  l'observe 
presque  constamment. 

Les  méningo-encéphalocèles  étant  compatibles  avec  l'existence, 
surtout  lorsqu'elles  n'atteignent  ([u'un  petit  volume,  peuvent  être 
observées  chez  l'adulte.  Elles  ne  se  révèlent  alors  par  aucun 
caractère  spécial,  et  présentent  l'indolence  des  loupes  :  on  de- 
vine aisément  le  désastre  qui  peut  résulter  de  la  confusion  de  ces 
deux  affections.  En  conséquence,  lorsqu'une  tumeur  de  la  voûte 
crânienne  est  congénitale  et  siège  sur  la  ligne  médiane^  ou  à  son 


TUMEURS  ACQUISES  DU  CRÂNE.  63 

voisinage^  il  faut  songer  à  une  méningo-encéphalocèle^  et  n'y  tou- 
cher qu'en  connaissance  de  cause  (1). 

b.  Cép/ialématome.  —  Le  céphalématome  consiste  en  une 
collection  sanguine  siégeant  entre  le  péricrâne  et  les  os.  Il  existe 
dès  la  naissance,  et  augmente  dans  les  jours  qui  suivent;  son 
siège  est  à  peu  près  constamment  le  môme,  Tangle  supérieur  et 
postérieur  du  pariétal  droit.  Cependant,  on  peut  Tobserver  à  gauche 
dans  le  point  correspondant,  et  il  peut  même  être  double;  les 
deux  céphalématomes  sont  séparés  Tun  de  Tautre  par  la  ligne 
médiane,  car,  à  l'inverse  de  la  méningo-encéphalocèle,  ils  ne 
sont  jamais  médians.  Après  quelque  temps,  la  base  s'indure  et 
se  trouve  circonscrite  par  un  bourrelet  circulaire  osseux. 

Ces  caractères  me  paraissent  suffisants  pour  distinguer  à  la 
naissance  un  céphalématome  d'une  méningo-encéphalocèle,  et 
ce  sont,  en  réalité,  les  deux  seules  affections  que  Ton  pourrait 
confondre.  La  bosse  sanguine  des  nouveau-nés  ne  présente,  en 
effet,  aucun  des  caractères  précédents,  et  je  ne  la  mentionne  que 
pour  mémoire. 

Quant  aux  kystes  dermoïdes  qui  résultent  d'un  pincement  de  la 
peau  dans  une  fente  branchiale  au  moment  de  la  fermeture  de 
cette  fente,  ils  sont  aussi,  par  cela  même,  congénitaux.  Mais  à 
la  naissance  ils  sont  à  peine  appréciables  et,  comme  ils  occupent 
un  siège  à  peu  près  constant,  la  queue  du  sourcil  et  la  région 
mastoïdienne,  j'y  reviendrai  à  propos  de  ces  parties. 

La  région  de  Tinion  (protubérance  occipitale  externe)  est 
quelquefois  le  siège  d'une  variété  très  curieuse  de  kyste  der- 
moïde.  —  La  poche  peut  pénétrer  dans  le  crâne,  comprimer  la 
dure-mère,  le  cervelet,  et  provoquer  un  ensemble  de  phénomènes 
cérébraux  graves.  Avec  mon  ami  le  docteur  Walther,  nous  avons 
opéré  un  cas  de  ce  genre,  que  j'ai  communiqué  au  Congrès  fran- 
çais de  chirurgie  de  1893. 

B.  Tumeurs  acquises.  —  Le  groupe  des  tumeurs  acquises, 
c'est-à-dire  développées  après  la  naissance,  est  beaucoup  plus 
nombreux  que  le  précédent. 

(1)  Le  diagnostic  de  ces  tumeurs  présente  parfois  une  difficulté  extrême.  Un 
jeune  garçon  d'une  douzaine  d'années  présentait  une  petite  tumeur  de  l'angle 
interne  de  l'œil  droit.  Bien  des  avis  divers  avaient  été  exprimés.  Après  une  obser- 
vation attentive,  j'arrivai  au  diagnostic  de  kyste  et  proposai  l'ablation.  Lorsque 
le  sujet  fut  endormi,  la  tumeur  disparut  sous  la  plus  légère  ppession  du  doigt  et 
je  sentis  nettement  l'orifice  par  lequel  elle  communiquait  avec  la  cavité  crânienne. 


4J4  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRÂNE. 

Après  vous  être  assuré  que  la  tumeur  n'est  pas  cougénitale, 
•exercez  à  sa  surface  une  certaine  pression  pour  rechercher  si 
elle  est  réductible  et  dans  quelle  proportion  elle  se  réduit.  In- 
formez-vous auprès  du  malade  lui-même  pour  savoir  si  la  tu- 
meur présente  des  oscillations  dans  son  volume  :  c'est  à  un 
renseignement  de  ce  genre  que  je  dus  un  jour  d'éviter  une  grave 
méprise. 

La  tumeur  est  i^éductible.  —  Vous  êtes,  selon  toute  probabilité, 
^n  présence  d'une  des  tumeurs  suivantes  :  un  fongus  de  la  dure- 
mère  (terme  générique  d'un  certain  nombre  de  tumeurs  de  na- 
ture diverse),  une  tumeur  veineuse  en  communication  avec  la 
■circulation  intracranienne;  un  angiome;  un  anévrysme  artériel 
ou  bien  cirsoïde  ;  un  anévrysme  artérioso-veineux. 

a.  Fongus  de  la  dure-mère,  —  Les  fongus  de  la  dure-mère 
ont  été  désignés  sous  ce  nom  alors  que  l'histologie  pathologique 
n'existait  pas  encore.  Basé  sur  les  caractères  extérieurs,  ce  nom 
signifiait  que  la  tumeur  avait  la  forme  d'un  champignon  et  qu'elle 
déiK'iidait  de  la  dure-mère,  ce  qui  est  exact.  Le  plus  souvent,  en 
effet,  les  fongus  naissent  de  la  face  externe  de  cette  membrane,  et 
histologiquement  cesont,  en  général,  des  sa7*co??ies.  Le  carcinome 
et  l'épithéliome  de  la  dure-mère  sont  rares  et  presque  toujours 
secondaires. 

Les  fongus  présentent  dans  leur  évolution  deux  périodes  :  une 
première  pendant  laquelle  ils  sont  situés  dans  la  cavité  du  crâne, 
échappent  à  nos  explorations  et  ne  peuvent  être  que  soupçonnés. 
Dans  une  seconde  période,  ils  perforent  les  os  du  crâne  et  vien- 
nent faire  saillie  sous  les  téguments.  Dès  lors,  la  marche  est  ra- 
pide ;  la  peau  distendue  ne  tarde  pas  à  s'amincir  et  à  se  perforer. 
C'est  bien  alors  un  véritable  champignon,  grisâtre,  fongueux, 
saignant,  pouvant  acquérir  un  volume  énorme  et  qui,  implanté 
dans  le  crâne,  s'épanouit  au  dehors. 

On  y  observe  souvent  des  battements,  quelquefois  du  bruit 
de  souffle,  et,  enfin,  la  tumeur  est  en  partie  réductible. 

A  sa  dernière  période,  le  sarcome  de  la  dure-mère  est  d'un 
diagnostic  facile,  mais  il  n'en  est  pas  de  mémo  aux  périodes 
précédentes.  Lorsqu'il  est  encore  enfermé  dans  le  crâne,  nous 
sommes  livrés  à  de  pures  hypotbèses,  mais  lorsque,  après  avoir 
usé  et  perforé  les  os  il  fait  relief  sous  la  peau  intacte,  on  le 
confondrait  facilement  avec  les  tumeurs  du  crâne   ayant  pour 


TUMEURS  ACQUISES  DU  CRÂNE.  65 

caractt^res  cliniques  d'être  réductibles,  de  présenter  de  la  réni- 
tence,  des  battements  et  du  bruit  de  souffle.  J'estime,  par  exemple, 
que  lorsqu'une  pareille  tumeur  se  trouve  située  sur  le  trajet  de 
Tartère  méningée  moyenne,  le  diagnostic  est  presque  impossible, 
car  Tanévrysme  de  Tartère  méningée  parcourt  aussi  les  deux 
périodes  intra  et  extracraniennes. 

On  confondrait  moins  facilement  le  sarcome  de  la  dure-mère 
avec  une  tumeur  vasculaire  primitivement  extracranienne  (an- 
giome, anévrysme).  Dans  ce  dernier  cas,  en  efl^et,  il  n'y  a  pas  eu 
de  première  période  avec  son  symptôme  douleur,  et  la  réducti- 
bilité  n'entraîne  aucun  trouble  cérébral,  ce  qui  est  le  contraire 
lorsque  l'on  comprime  le  fongus.  De  plus,  les  angiomes  et  les 
anévrysmes  présentent  des  caractères  qui  leur  sont  propres,  et 
que  je  signalerai  dans  un  instant. 

b.  Tumeur  veineuse  communiquant  avec  la  circulation  intra- 
crânienne.  —  Décrite  pour  la  première  fois,  en  1858,  par  le  docteur 
Dupont,  cette  tumeur  est  un  véritable  kyste  sanguin.  Généra- 
lement de  petit  volume,  elle  est  lisse,  régulière,  molle,  fluctuante 
et  réductible.  La  réductibilité  présente  ce  caractère  important 
d'être  complète,  c'est-à-dire  que  la  tumeur  disparaît  entièrement, 
ce  qui  n'arrive  pas  dans  le  fongus  de  la  dure-mère.  Après  la  ré- 
duction, on  sent  nettement  le  petit  pertuis  osseux  par  lequel  sort 
le  sang  veineux.  Il  n'existe,  d'ailleurs,  ni  battement,  ni  bruit  de 
souffle;  l'inclinaison  en  bas  de  la  tête  détermine  l'apparition  de 
la  tumeur,  ou  bien  la  fait  augmenter  de  volume.  Il  en  est  de  même 
des  eff'orts  d'expiration.  Ces  oscillations  très  appréciables  consti- 
tuent l'un  des  principaux  éléments  du  diagnostic.  Elle  est  com- 
plètement indolente.  On  se  fera  alors  une  idée  nette  de  la  sym- 
ptomatologie  de  cette  affection  en  se  rappelant  que  la  tumeur 
est  une  petite  poche  sanguine  communiquant  largement,  soit 
avec  les  veines  du  diploé,  soit  avec  l'un  des  sinus  de  la  dure- 
mère. 

Il  est  possible  que  ce  soit  une  varice  d'une  veine  émissaire, 
ou  bien  le  prolongement  à  l'extérieur,  par  usure  des  os  du  crâne, 
d'un  des  lacs  dérivatifs  de  sûreté  des  sinus  décrits  par  MM.  Tro- 
lard  et  Ch.  Labbé. 

c.  Angiome,  —  Il  est  assez  fréquent  d'observer  des  angiomes 
sur  le  crâne. 

liLhKiix,  — Chirurgie  cliniqtie.  I.  —  S 


66  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRÂNE. 

Ils  S  y  présentent  sous  les  deux  formes  classiques  :  angiome 
simple  ou  tache  érectile,  et  angiome  caverneux  ou  tumeur  érec- 
tile.  Us  ne  diffèrent  pas  de  ceux  qu'on  observe  dans  les  autres 
régions  du  corps  :  inutile  donc  d'insister.  Je  reviendrai  sur  le 
diagnostic  de  Tangiome  caverneux  avec  l'anévrysme  cirsoïde. 

d.  Anf'vnjsjïies  artériels,  —  On  observe  au  crâne  deux  sortes 
d'anévrysmcs  artériels  :  Tanévrysme  vrai  et  Tanévrysme  cirsoïde. 

L'anévrysme  vrai  peut  atteindre  toutes  les  branches  collatérales 
et  terminales  de  Tartère  carotide  externe,  mais  c'est  principa- 
lement sur  le  trajet  de  Tartôre  temporale  qu'on  le  rencontre.  Il 
reconnaît  presque  toujours  pour  cause  un  traumatisme,  et  la 
saignée  de  cette  artère,  jadis  en  honneur,  en  était  assez  fré- 
quemment le  point  de  départ.  Le  diagnostic  en  est  facile,  grâce 
à  sa  situation  superficielle  :  tumeur  circonscrite,  molle,  dépres- 
sible,  réductible,  située  sur  le  trajet  de  la  temporale,  saccom- 
pagnant  de  battements  et  de  bruit  de  souffle?  intermittent. 

Le  diagnostic  est  beaucoup  plus  obscur  si  l'anévrysme  siège 
sur  l'artère  méningée  moyenne,  affection  d'ailleurs  très  rare  et, 
le  plus  souvent,  confondue  au  début  avec  un  fongus  de  la  dure- 
mère,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  fait  remarquer.  Ces  deux  maladies 
ont  beaucoup  de  caractères  communs  :  renfermées  dans  l'inté- 
rieur du  crâne  au  commencement  de  leur  évolution,  elles  ar- 
rivent, en  usant  les  os  par  pression  continue,  à  faire  relief  à 
l'extérieur.  A  ce  moment  encore,  le  diagnostic  reste  obscur  :  con- 
sistance à  peu  près  identique,  battements,  bruit  de  souffle  et 
réductibilité  dans  les  deux  cas.  Ces  derniers  signes  sont,  il  est 
vrai,  plus  accusés  dans  l'anévrysme  que  dans  le  fongus,  mais, 
au  total,  ce  ne  sont  que  des  nuances  qui  les  distinguent,  et  l'on 
conçoit  que  des  chirurgiens  expérimentés  aient  confondu  ces 
deux  affections  au  point  de  lier  la  carotide  primitive  sur  un 
malade  atteint  de  fongus  et  non  d'anévrysme.  Plus  tard,  lorsque 
la  peau  est  détruite,  et  que  le  néoplasme  bourgeonne  à  l'exté- 
rieur, le  doute  n'est  plus  possible. 

e.  Annrf/sme  cirsoïde,  —  L'anévrysme  cirsoïde,  appelé  encore 
varice  artérielle,  anévrysme  par  anastomose,  angiome  rameux, 
est  caractérisé  par  la  dilatation  et  les  flexuosités  infinies  d'un 
département  artériel.  Il  affecte  ime  certaine  prédilection  pour 
le  crâne  et  siège,  en  général,  à  la  tempe.  Au  début,  les  sinuosités 


TUMEURS  ACQUISES  DU  CRÂNE.  67 

normales  et  le  volume  de  l'artère  temporale  paraissent  seulement 
exagérés,  mais,  plus  tard,  les  rameaux  et  ramuscules  se  prennent 
et  s'enchevêtrent  à  leur  tour,  de  façon  à  constituer  une  tumeur 
diffuse  d'un  aspect  tout  spécial,  et  qui  donne  au  toucher  la  sen- 
sation d'un  paquet  de  ficelles  ou  de  vers  de  terre  enroulés.  De 
consistance  mollasse,  la  tumeur  est  facilement  réductible.  Agitée 
de  battements  violents,  elle  donne  naissance  à  un  bruit  de  souffle 
intense,  et  souvent  très  pénible  pour  le  malade.  Ce  souffle  a  pour 
caractère  d'être  continu  avec  redoublement;  le  doigt,  appliqué  à 
la  surface  de  la  tumeur,  perçoit  le  frémissement  spécial  appelé 
thrill,  lequel  est  également  continu,  avec  redoublement  à  chaque 
systole  du  cœur.  Les  vaisseaux  ainsi  distendus  marquent  leur 
empreinte  sur  les  os  du  crâne,  et  arrivent  même  parfois  à  les  user 
de  dehors  en  dedans.  Des  prolongements  peuvent  gagner  l'orbite, 
déterminer  de  l'exorbitisme  et  la  cécité.  D'autre  part,  la  peau 
est  susceptible  de  s'ulcérer,  d'où  la  production  d'hémorragies 
d'ane  gravité  extrême. 

Le  diagnostic  de  l'anévrysme  circoïde  ne  présente,  en  général, 
aucune  difficulté.  Bien  qu'appartenant  de  très  près  à  la  famille 
des  angiomes  caverneux  artériels,  ils  en  diff'èrent  en  ce  que  ces 
derniers  sont  plus  circonscrits,  mieux  limités,  et  ne  présentent 
pas  ces  énormes  dilatations  d'une  artère.  De  plus,  si  on  observe 
dans  l'angiome  du  bruit  de  souffle  et  des  battements,  ce  n'est 
jamais  au  même  degré  que  dans  l'anévrysme  cirsoïde,  et  il  n'y 
a  pas  de  thrill.  11  est  cependant  une  afl*ection  qui  se  rapproche 
par  certains  côtés  de  l'anévrysme  cirsoïde  et  dont  je  dois  pré- 
senter maintenant  une  courte  description. 

f.  Anévrysme  artérioso-veineux,  —  L'anévrysme  artérioso-vei- 
neux  du  crâne  a  été  observée  surtout  sur  le  trajet  de  l'artère  tem- 
porale. Déjà  peu  commun  autrefois,  il  est  devenu  infiniment 
rare  depuis  que  l'on  ne  pratique  plus  la  saignée  de  la  temporale, 
cause  habituelle  de  cette  aff'ection.  En  général,  la  communication 
s'établit  directement  entre  l'artère  et  la  veine  temporales,  sans 
l'intermédiaire  d'un  sac;  c'est  donc  plutôt  une  varice  anévrys- 
male.  Les  veines  se  dilatent,  s'artérialisent  en  quelque  sorte 
(phlébartérie)  et  acquièrent  parfois  un  volume  énorme  ;  la  veine 
frontale  a  pu  atteindre  les  dimensions  de  la  veine  sous-clavière. 
Tous  ces  vaisseaux  distendus  donnent  naissance  à  une  tumeur 
ayant   de  l'analogie    avec   l'anévrysme   cirsoïde,  d'autant  plus 


68  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRÂNE. 

qu'elle  est  agitée  de  battements,  et  qu'on  y  trouve  le  bruit  de 
souffle  et  le  thrill,  avec  ce  môme  caractère  d'être  continus  avec 
redoublement. 

Le  diagnostic  entre  ces  deux  affections  peut  cependant  s'éta- 
blir assez  facilement,  et  j'ajoute  qu'il  y  a  intérêt  à  le  faire,  car 
le  traitement  est  loin  d'être  le  même  dans  les  deux  cas.  Bien  que 
l'anévrysme  cirsoïde  puisse  succéder  à  un  traumatisme,  c'est 
loin  d'être  constant,  tandis  que  nous  avons  toujours  une  blessure 
comme  point  de  départ  de  la  phlébartérie  ;  le  bruit  de  souffle  et 
le  thrill  sentendent  dans  les  deux  cas  à  une  grande  distance, 
mais  dans  lanévrysme  artérioso-veineux  il  existe  un  point  maxi- 
mum, qui  correspond  à  l'orifice  de  communication  entre  l'artère 
et  la  veine,  ce  qui  n'a  pas  lieu  dans  l'anévrysme  cirsoïde.  Enfin, 
et  c'est  là  l'élément  principal  du  diagnostic  différentiel,  si  on 
applique  le  doigt  sur  cet  orifice  de  façon  à  l'oblitérer,  l'ané- 
vrysme se  tait  à  l'instant,  ce  qui  ne  peut  arriver  pour  l'anévrysme 
cirsoïde. 

La  tumeur  est  irréductible,  —  Est-elle  solide,  liquide  ou  ga- 
zeuse? c'est  ce  qu'il  convient  de  rechercher  tout  d'abord. 

Si  la  tumeur  est  solide,  vous  devez  songer  à  une  tmneur 
srbacre  (kyste  sébacé,  loupe),  à  une  cor7ie  épidermiquc^  un  é/pi- 
théliome,  un  carcinome^  un  sarcome^  un  lipome^  un  fibrome  ou 
fibro-adénome ,  une  exostfise^  une  hi/perostose. 

Il  est  inutile  de  prendre  en  détail  chacune  de  ces  tumeurs,  dont 
la  plupart  ne  présentent  rien  de  spécial  à  la  région  crânienne. 

Exceptons-en  cependant  les  loupes  ou  kystes  sébacés  dont  le 
siège  de  prédilection  est  le  cuir  chevelu. 

g.  Kf/stes  Sf'bacés,  —  Développées  aux  dépens  des  glandes  séba- 
cées, dans  l'épaisseur  du  derme,  les  loupes  du  crâne  sont  extrê- 
mement communes  et  présentent  une  marche  sur  laquelle  je 
désire  appeler  l'attention.  Très  fermes  à  leur  origine,  elles  se 
ramollissent  à  mesure  qu'elles  augmentent  de  volume  et  finissent 
par  devenir  fluctuantes.  Tumeur  arrondie,  lisse,  faisant  eor|)s 
avec  le  tégument,  mobile  sur  les  os,  absolument  indolente,  tels 
sont  les  caractères  cliniques  qui  permettent  d'établir  le  diagnos- 
tic d'une  loupe  du  crâne.  Il  est,  sans  doute,  arrivé  que,  croyant 
enlever  une  loupe,  on  a  rencontré  un  fibrome  ou  un  lipome, 
mais  ces  deux  dernières  affections  sont  si  rares,  par  rapport  aux 


TUMEURS  ACQUISES  DU  CRÂNE.  69 

premières,  qu'elles  sont  presque  négligeables,  d'autant  plus  que 
l'erreur  n'entraîne  aucune  conséquence  fâcheuse  pour  le  malade. 
C'est  principalement  sur  les  confins  du  crâne  que  ces  diverses 
tumeurs  se  rencontrent  et  peuvent  être  confondues. 

A  la  longue,  la  loupe  est  susceptible  de  s'enflammer,  de  se  ra- 
mollir et  de  s'ouvrir  spontanément.  La  guérison  en  peut  être  la 
conséquence,  mais  il  survient  parfois  une  phase  nouvelle  dans 
son  évolution.  De  la  surface  interne  de  la  poche  naissent  des 
bourgeons  charnus  qui  la  remplissent,  la  débordent,  et  s'épa- 
nouissent ensuite  à  la  surface  du  crâne  comme  un  véritable 
fongus  de  la  dure-mère,  ou  un  épithéliome  primitif  du  cuir  che- 
velu. On  conçoit  toute  l'importance  du  diagnostic  en  pareil  cas. 
Indépendamment  des  signes  propres  aux  fongus  de  la  dure-mère, 
sur  lesquels  je  n'ai  pas  à  revenir,  la  marche  de  l'affection  sera 
suffisante  pour  la  faire  reconnaître  ;  l'important  est  d'y  songer 
quand  on  se  trouve  en  présence  d'une  tumeur  ulcérée  et  végétante 
du  crâne. 

Une  tumeur  solide  peut  être  développée  aux  dépens  des  tégu- 
ments du  crâne,  et  ses  caractères  n'ont  ordinairement  rien  de  spé- 
cial à  la  région  qui  nous  occupe  ;  c'est  ainsi  qu'un  carcinome  du 
cuir  chevelu  présentera  des  signes  cliniques  analogues  à  ceux  du 
carcinome  évoluant  sur  d'autres  parties  du  corps.  Mais,  lorsque 
la  tumeur  est  non  seulement  solide,  mais  dure  et  manifestement 
constituée  par  les  os  du  crâne,  le  diagnostic  peut  offrir  la  plus 
grande  obscurité. 

h.  Tumeur  de  consistance  osseuse,  —  Trois  problèmes  se  posent 
alors  devant  le  clinicien  :  La  tumeur  est-elle  une  simple  exos- 
tose,  développée  à  la  face  externe  du  crâne?  —  Est-elle  constituée 
seulement  par  la  table  externe  de  l'os  que  distend  un  produit 
quelconque  occupant  le  diploé?  —  La  paroi  crânienne  tout  en- 
tière est-elle  soulevée  par  une  tumeur  intracranienne,  un  fon- 
gus de  la  dure-mère,  par  exemple,  qui  ne  s'est  pas  encore  fait 
jour  à  l'extérieur? 

Si  la  tumeur  fait  sur  le  crâne  un  relief  très  accusé,  si  elle  est 
en  quelque  sorte  pédiculée,  on  peut  admettre  qu'elle  est  déve- 
loppée à  la  surface  du  crâne  ;  mais,  lorsque  celui-ci  est  uniformé- 
ment distendu,  lorsque  la  tumeur  se  continue  insensiblement  avec 
les  parties  voisines,  les  signes  physiques  seuls  sont  impuissants 


70  AFFECTIOiNS  ORGANIQUES  DU  CRANE. 

à  faire  reconnaître  si  elle  siège  sur  Tos,  dans  l'épaisseur  de  Tes, 
ou  bien  à  sa  face  profonde.  Il  est  même  difficile  de  reconnaître  si 
Tos  lui-même  est  tuméfié,  ou  bien  s'il  ne  s'agit  pas  d'un  épaissis- 
sement  du  péricràne,  tant  les  deux  sensations  se  confondent  : 
c'est  à  la  marche  et  aux  signes  physiologiques  qu'il  faut  avoir 
recours  pour  arriver  au  diagnostic. 

Une  tumeur  de  date  relativement  récente,  remontant  à  plu- 
sieurs mois  seulement,  ne  peut  être  une  exostose  simple,  car  la 
marche  en  est  beaucoup  plus  lente:  mais  il  faut  songer  à  une 
exostose  ou  une  périostose  syphilitiques,  à  une  gomme  sous- 
périostale,  lorsqu'existent  en  môme  temps  de  violentes  douleurs, 
et  surtout  des  douleurs  nocturnes,  ce  qu'on  n'observerait  pas  dans 
une  exostose  simple. 

Je  suppose  que  l'emploi  méthodique  et  prolongé  du  traitement 
spécifique,  par  lequel  il  convient  de  toujours  commencer,  n'a 
produit  aucune  modification  dans  l'état  du  malade  :  il  faut 
renoncer  h  l'idée  de  syphilis. 

La  tumeur  provient-elle  de  l'intérieur  du  crâne,  ou  bien 
a-t-elle  pris  son  point  de  départ  dans  le  diploé? 

Si  la  tumeur  s'est  primitivement  développée  dans  la  cavité  crâ- 
nienne, elle  a  donné  naissance  à  des  phénomènes  graves  avant 
d'apparaître  à  l'extérieur,  en  particulier  à  des  douleurs  violentes 
qu'on  ne  savait  à  quelle  cause  attribuer,  ou  même  à  des  pliéno- 
mènes  de  compression  cérébrale,  si  le  point  de  départ  était  à  la 
surface  du  cerveau. 

Donc,  si  la  saillie  extérieure  de  la  tumeur  est  sensiblement  con- 
temporaine de  la  période  des  douleurs,  le  point  de  départ  n'est 
pas  intracranien,  car  il  faut  un  temps  assez  long  pour  que  la 
paroi  crânienne  soit  refoulée  à  l'extérieur. 

En  procédant  par  élimination,  nous  arrivons  ainsi  à  cette  con- 
clusion: la  tumeur  de  consistance  osseuse  que  nous  avons  sous 
les  yeux  n'est  ni  une  exostose  simple,  ni  une  périostose,  ni  une 
exostose  syphilitique,  ni  une  tumeur  mtracranienne.  Son  siège 
est,  par  conséquent,  dans  le  diploé  ;  la  table  externe  est  soulevée 
par  un  produit  quelconque  développé  entre  les  deux  tables  de 
l'os.  Mais  quel  produit?  S'agit-il  d'une  inflammation  du  tissu 
osseux,  ou  bien  d'un  néoplasme  tel  qu'un  sarcome,  par  exemple? 
Cette  dernière  hypothèse  est  la  plus  vraisemblable,  mais  il  est 
impossible  de  l'affirmer  avant  que  le  produit  se  soit  fait  jour  à 


TRAITEMENT   DES  TUMEURS  DU  CRANE.  71 

l'extérieur  eu  usant  la  paroi  osseuse.  Cette  incertitude  ne  porte 
pas,  d'ailleurs,  grand  préjudice  au  malade,  car,  si  l'intensité  des 
«louleurs  obligeait  à  intervenir,  le  même  traitement,  c'est-à-dire 
la  trépanation,  serait  applicable  aux  deux  cas. 

Une  tumeur  liquide  irrédticUble  de  la  voûte  crânienne  est  géné- 
ralement un  kyste  séreux,  ou  un  kyste  sébacé  ramolli.  Songez 
toujours  à  la  possibilité  d'une  méningocèle  irréductible,  lorsque 
le  kyste  occupe  la  ligne  médiane  ou  le  voisinage  d'une  suture,  et 
ne  négligez  pas  de  demander  au  malade,  ou  bien  aux  parents,  si 
la  tumeur  est  congénitale. 

i.  Tumeur  gazeuse  ou  pneumatocèle  du  crâne,  —  Denonvilliers, 
percutant  un  jour,  dans  son  service  de  la  Charité,  une  tumeur  de 
la  voûte  du  crâne,  fut  très  surpris  de  la  trouver  sonore:  elle 
contenait  de  l'air  atmosphérique.  Son  interne  Louis  Thomas  (de 
Tours)  étudia  ce  fait  curieux  et  en  fit  l'objet  de  sa  thèse  inau- 
gurale en  1865.  J'ai  établi  ailleurs  {Anat.  lop,^  p.  14,  9'  édition) 
le  mode  de  production  de  cette  tumeur,  qui  constitue  une  cu- 
riosité clinique,  sur  laquelle  il  est  inutile  d'insister  plus  longue- 
ment ici. 

C.  Traitement  des  tumeurs  du  crâne.  —  Il  faut  se  garder 
de  toucher  au  céphalématome,  et  surtout  à  la  méningo-encépha- 
locèie. 

Le  traitement  des  fongus  de  la  dure-mère  est  palliatif  ou  cu- 
ratif.  Lorsqu'un  champignon  fongueux  fournit  une  quantité  con- 
sidérable de  sanie  purulente  et  saigne  abondamment,  je  crois  le 
chirurgien,  autorisé  aie  sectionner  auras  du  crâne.  Faut-il  aller 
plus  loin,  agrandir  l'ouverture  du  crâne  par  l'application  suc- 
cessive de  plusieurs  couronnes  de  trépan  et  enlever  la  totalité  du 
sarcome  avec  la  dure-mère,  qui  en  est  le  point  de  départ  ?  Cette 
pratique  est  évidemment  plus  rationnelle,  mais  aussi  infiniment 
plus  dangereuse.  L'expérience  des  chirurgiens  en  général,  et  la 
mienne  en  particulier,  sont  nulles  à  cet  égard,  car  cette  affection 
est,  heureusement,  très  rare.  Il  doit  être  surtout  difficile  d'appré- 
cier à  l'avance  l'étendue  qu'il  faudra  donner  à  la  perte  de  sub- 
stance. Toutefois,  cette  opération  est  praticable,  et  je  suis  loin  de 
la  repousser  d'emblée. 


■72  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU   CRANE. 

Le  traitement  des  tumeurs  vasculaires  du  crâne  mérite  d'atti- 
rer l'attention.  Respectez  soigneusement  les  tumeurs  veineuses 
communiquant  avec  la  circulation  intracranienne,  et  protégez-les 
à  l'aide  d'une  douce  compression. 

Les  angiomes,  au  contraire,  nécessitent  un  traitement  chirur- 
gical. Lorsqu'on  vous  présentera  un  enfant  atteint  d'angiome  sim- 
ple, d'une  de  ces  petites  taches  rouges  appelées  nœvL  n'hésitez  pas 
à  conseiller  tout  de  suite  un  traitement,  si  petite  que  soit  la 
tache.  Ces  taches  peuvent,  il  est  vrai,  rester  stationnaires,  mais 
elles  sont  aussi  fréquemment  le  point  de  départ  d'angiomes  ca- 
verneux, de  véritables  tumeurs  érectiles,  dont  vous  pourrez  ainsi 
arrêter  le  développement.  Si  l'enfant  n'est  pas  vacciné,  on 
recommande  de  vacciner  sur  cette  tache,  mais  ce  procédé  n'est 
pas  certain.  Celui  que  j'emploie  d'habitude  est  si  sûr,  si  simple 
et  si  inoffensif,  que  je  le  préfère  à  la  vaccination.  Il  consiste  à 
piquer  la  tache  jusqu'à  sa  face  profonde  avec  une  pointe  de 
thermocautère  très  fine,  chauffée  au  rouge  sombre  ;  on  fait  un 
nombre  de  piqûres  en  rapport  avec  la  largeur  de  la  tache,  de 
façon  à  détruire  tout  le  tissu.  On  se  servirait  au  besoin  d'une 
aiguille  à  tricoter  chauffée  à  la  lampe  à  alcool. 

La  thérapeutique  de  l'angiome  caverneux,  ou  tumeur  ércctile, 
est  parfois  entourée  de  sérieuses  difficultés.  On  a  proposé  un  grand 
nombre  de  traitements:  c'est  encore  la  cautérisation  ignée  inter- 
stitielle que  je  conseille,  et  à  laquellej'ai  le  plus  souvent  recours. 
Il  faut  cerner,  en  une  ou  plusieurs  séances,  la  tumeur  avec  des 
pointes  de  feu  introduites  jusqu'au  centre,  tout  autour  de  la  base, 
à  un  centimètre  environ  d'intervalle  l'une  de  l'autre.  On  en  applique 
ensuite  quelques-unes  au  centre,  perpendiculairement  à  la  sur- 
face. Ayez  grand  soin  que  le  cautère  ne  soit  porté  qu'au  rouge 
sombre,  afin  d'éviter  tout  écoulement  de  sang.  On  détruit  ainsi 
une  partie  du  tissu  érectile,  et  la  cicatrice  qui  résulte  des  brû- 
lures étouffe  le  reste.  Ce  traitement  m'a  réussi  dans  la  grande  ma- 
jorité des  cas  ;  il  peut  échouer,  cependant,  si  la  tumeur  offre  un 
volume  considérable,  celui  du  poing,  ou  même  d'une  tète  de 
fœtus.  Voici  ce  que  j'ai  fait  dans  un  cas  semblable.  Après  avoir 
passé  un  certain  nombre  de  broches  de  fer  au-dessous  de  la 
tumeur,  en  long  et  en  large,  je  glissai  par-dessous  une  chaîne 
d'écraseur  et  pédiculisai  la  masse  en  serrant  fortement  la  chaîne. 
Je  coupai  ensuite  ce  pédicule  avec  une  anse  de  platine  chauffée 
au  galvanocautère.  Le  malade  ne  perdit  pas  une  goutte  de  sang. 


TRAITEMENT  DES  TUMEURS  DU  CRÂNE.  73 

Ce  procédé  de  diérèse  est  précieux  lorsque  les  sujets  sont 
épuisés  par  des  hémorragies  antérieures,  mais,  s'ils  sont  suffi- 
samment résistants  pour  perdre  sans  danger  une  certaine  quan- 
tité de  sang,  on  peut  tout  simplement  enlever  la  tumeur  au  bis- 
touri. Même  dans  ce  cas,  lorsque  Tangiome  n'est  pas  pédicule, 
qu'il  présente  une  large  base  renfermant  de  nombreux  vaisseaux, 
je  pense  qu'il  y  a  intérêt  à  pédiculiser  la  tumeur  avant  d'y  por- 
ter le  bistouri:  les  vaisseaux  sont  aplatis,  donnent  moins  de 
sang;  la  section  est  plus  rapide,  la  plaie  moins  large. 

Les  anévrysmes  vrais  des  artères  du  crâne  sont  généralement 
de  petit  volume,  et  le  meilleur  traitement  consiste  à  disséquer  la 
poche  sans  l'ouvrir,  et  à  l'enlever  après  avoir  lié  l'artère  au- 
dessus  et  au-dessous. 

Le  traitement  de  l'anévrysme  cirsoïde  du  crâne  est  l'un  des 
plus  diflicilesde  la  chirurgie.  Il  semble  tout  naturel,  a  priori^  de 
faire  la  ligature  du  tronc  artériel  principal,  mais  on  échoue  le 
plus  souvent  en  raison  du  développement  anormal  des  anasto- 
moses. Bien  des  fois,  on  a  lié,  sans  résultat,  la  carotide  primitive 
d'un  et  môme  des  deux  côtés  :  mauvaise  ligature  d'ailleurs,  dans 
le  cas  particulier,  à  moins  qu'il  n'y  ait  une  large  communication 
de  la  faciale  avec  l'artère  ophtalmique.  C'est  la  carotide  externe 
qu'il  faut  lier,  car  ce  vaisseau  commande  le  département  artériel 
envahi.  On  a  quelquefois  réussi,  mais  le  plus  souvent  échoué,  en 
injectant  du  perchlorure  de  fer  dans  plusieurs  petits  segments 
d'artère,  préalablement  isolc^s  par  la  compression  sur  le  crâne. 

Lorsque  l'anévrysme  s'est  étendu  à  une  grande  partie  du  crâne, 
à  l'orbite,  considérez-le  comme  au-dessus  de  nos  ressources, 
abstenez- vous  ;  mais,  s'il  est  limité  et  s'il  compromet  l'existence 
du  malade  ou  la  rend  insupportable,  je  pense  que  la  meilleur  pra- 
tique est  celle-ci  :  commencez  par  lier  l'artère  carotide  externe, 
disséquez  ensuite  l'anévrysme  à  la  surface  du  crâne,  et  enlevez-le. 

L'anévrysme  artérioso-veineux  peut  ne  nécessiter  aucun  trai- 
tement, quand  il  n'y  a  pas  de  sac  intermédiaire  à  la  veine  et  à 
l'artère,  ce  qui  est  la  règle  à  la  tempe.  Si,  pour  une  raison  quel- 
conque: hémorragies,  douleurs,  etc.,  une  intervention  active  est 
jugée  nécessaire,  voici  ce  que  je  conseille  :  découvrir  l'artère  et  la 
veine  au  niveau  de  leur  communication,  et  lier  les  deux  vaisseaux 
au-dessus  et  au-dessous.  Si  de  grosses  collatérales  apparaissent 
dans  le  voisinage  de  l'orifice,  en  faire  également  la  ligature. 


74  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  CRÂNE. 

Toutes  les  autres  tumeurs  solides  du  crâne  peuvent  être  enle- 
vées au  bistouri.  Je  ferai  une  exception  pour  les  kystes  sébacés 
d'un  certain  volume,  auxquels  la  pâte  de  Vienne  me  paraît 
mieux  convenir.  Appliquez  à  la  surface  de  la  tumeur  une  couche 
linéaire  de  pâte  de  Vienne,  pendant  un  quart  d'heure,  et  recou- 
vrez Tescarre  d'une  plaque  de  diachylon.  Cinq  ou  six  jours  après, 
lorsque  Tescarre  commence  à  se  détacher,  fendez-la  avec  des 
ciseaux,  et  enlevez  la  poche  par  simple  traction  avec  une  pince, 
ou  en  opérant  le  décollement  avec  une  spatule. 

La  contention  est  le  seul  traitement  applicable  à  la  pneuma- 
tocèle  du  crâne  ;  il  n  y  aurait  aucun  inconvénient  à  faire  une 
évacuation  du  gaz  avec  Taspirateur,  mais  il  se  reproduira  fata- 
lement. 

Il  existe  un  vice  de  conformation  du  crâne,  Y  hydrocéphalie  y 
constitué  par  une  hydropisie  iutraventriculaire.  L'hydrocépha- 
lie peut  être  très  légère,  distendre  modérément  la  voûte  crâ- 
nienne, le  front  surtout,  et  guérir  spontanément.  Mais  elle  peut 
atteindre  des  proportions  énormes,  et  l'on  voit  alors  une  voûte  du 
crâne,  deux  fois  plus  volumineuse  quelquefois  que  celle  d'un 
adulte,  surplomber  à  la  manière  d'un  immense  chapiteau  une 
petite  face  d'enfant.  Dans  ces  cas,  quelques  chirurgiens,  Malgaigne 
entre  autres,  ont  essayé  d'intervenir  parla  ponction  et  la  compres- 
sion de  la  cavité  crânienne,  mais  sans  résultats  favorables.  Cepen- 
dant, en  présence  d'une  affection  qui  ne  peut  guérir,  qui  con- 
damne le  malade  à  une  sorte  dévie  végétative,  on  est  autorisé,  ce 
me  semble,  à  faire  de  nouveaux  efforts  pour  arriver,  sinon  à  le 
guérir  complètement,  du  moins  à  améliorer  son  état.  La  ponction 
ne  pourra  être  tentée  que  dans  les  premiers  temps  de  lîivie,  alors 
<iue  le  crâne  est  mou  et  encore  susceptible  de  subir  un  mouvement 
<le  retrait.  Si  la  voûte  crânienne  est  ossifiée,  aucune  interven- 
tion chirurgicale  ne  sera  rationnelle,  puisque  la  ponction  produi- 
rait un  vide  que  rien  ne  saurait  combler,  si  ce  n'est  un  nouvel 
épanchement. 

Un  autre  vice  de  conformation  du  crâne,  en  quelque  sorte  op- 
posé au  précédent,  en  apparence  du  moins,  c'est  la  microcéphalie. 
Le  cerveau  est-il  alors  frappé  d'un  arrêt  de  développement  (Cru- 
veilhier,  Broca),  ou  bien  la  masse  cérébrale  est-elle  entravée  dans 
son  évolution  par  une  synostose  prématurée  des  os  du  crâne 
(Virchow)?  Cette  question,  qui  est  restée  jusqu'à  nos  jours  dans 


TRAITEMENT  DES  TUMEURS  DU  CRANE.  75 

une  voie  purement  théorique,  paraît  devoir  entrer  dans  la  pratique, 
grâce  à  MM.  Guéniot  et  Lannelongue. 

En  novembre  1889,  M.  Guéniot,  présentant  à  l'Académie  de 
médecine  un  enfant  microcéphale,  dont  les  fontanelles  et  les 
sutures  paraissaient  oblitérées,  demandait  à  ses  collègues  s'il 
n'était  pas  possible  de  concevoir  ime  opération  libératrice  qui 
permettrait  à  l'encéphale  de  prendre,  au  moins  en  partie,  son 
expansion  naturelle. 

En  juin  1890,  M.  Lannelongue  présentait  à  l'Académie  des 
sciences  un  enfant  microcéphale  auquel  il  avait  pratiqué  la  cra- 
niectomie,  avec  un  résultat  des  plus  encourageants. 

L'opération  consiste  à  enlever  sur  la  paroi  latérale  du  crâne, 
dans  le  sens  antéro-postérieur,  une  bandelette  de  tissu  osseux 
d'une  longueur  variable  (10,  12,  15  centimètres)  et  large  de 
5  à  6  millimètres.  L'avenir  seul  nous  permettra  de  porter  un 
jugement  sur  cette  intéressante  opération,  qui  doit  être,  dans 
tous  les  cas,  à  peu  près  inoflfensive. 


DEUXIÈME  PARTIE 


AFFBCTIO?fS  CHIRURGICALES  DE  LA   FACE 


J'étudierai  successivement  :  les  maladies  de  l'appareil  auditif  ; 
de  Tappareil  de  la  vision  ;  de  Tappareil  de  Tolfaction  ;  les  mala- 
dies de  la  bouche  et  de  ses  dépendances. 


CHAPITRE  PREMIER 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF 

Le  sens  de  Touïe  se  compose  des  parties  suivantes  : 

1''  Un  appareil  de  transmission,  qui  comprend  :  l'oreille 
externe;  la  membrane  du  tympan;  la  trompe  d'Eustache,  et 
l'oreille  moyenne  ; 

2""  Un  appareil  de  réception,  ou  oreille  interne; 

3°  Un  appareil  de  perception,  ou  centre  moteur  de  louïe. 

Je  ne  serai  pas  contredit,  si  j'affirme  que  les  maladies  de 
l'oreille  sont  très  peu  connues,  pour  ne  pas  dire  ignorées,  de  la 
très  grande  majorité  des  praticiens,  et,  cependant,  que  de  services 
ceux-ci  ne  rendraient-ils  pas,  s'ils  en  possédaient  des  notions 
même  élémentaires!  Dans  cette  vaste  étude  des  affections  de 
l'appareil  auditif,  on  rencontre  des  points  difficiles,  obscurs, 
encore  à  l'étude,  négligeables,  en  quelque  sorte,  dans  la  pratique 
générale  ;  mais  il  en  existe  un  grand  nombre  d'autres,  faciles, 
bien  connus,  extrêmement  fréquents,  et  dont  la  connaissance  est 
aussi  utile  au  médecin  que  celle  de  la  fièvre  typhoïde  ou  des 
fractures  de  jambe  :  c'est  à  ces  derniers  que  je  donnerai  toute 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 


77 


mon  attention.  Je   ni'eflForcerai  d'en  présenter  une   description 
clinique  complète,  et  aussi  concise  que  possible. 

Mais,  avant  d'entrer  dans  le  détail  des  maladies  de  Toreille,  je 
crois  utile  d'indiquer  la  méthode  qu'il  convient  d'employer  dans 
l'examen  de  ces  affections  et  la  marche  qu'il  faut  suivre  dans 


Fig.  i>.  —  Figure  représentant  l'ensemble  de  Tappareil  auditif  (schéma), 

l'interrogatoire  des  malades  pour  arriver  le  plus  rapidement  et 
le  plus  sûrement  possible  au  diagnostic.  Ce  chapitre  général 
servira  de  préface  à  notre  étude. 

De  la  méthode  à  suivre  dans  rezamen  des  malades 
atteints  d'une  affection  de  l'appareil  auditif.  —  Les  deux 
premières  questions  à  poser  au  malade  sont  les  suivantes  : 

Exisle-t'il  de  la  douleur?  Existe-t-il  de  l'écoulement  par  r  oreille? 


78  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

Suivant  que  la  réponse  sera  négative  ou  affirmative,  vous  ferez 
immédiatement  le  départ  entre  les  deux  grandes  classes  de 
maladies  des  oreilles  :  maladies  non  inflammatoires,  maladies 
inflammatoires,  et  le  champ  de  votre  examen  sera  déjà  singu- 
lièrement restreint. 

Supposons  que  le  malade  a  répondu  :  Je  ne  soufl're  pas  et  n'ai 
jamais  soufl'ert  ;  je  n'ai  pas  et  n'ai  jamais  eu  d'écoulement  par 
Toreille. 

Éliminez  sur-le-champ  toutes  les  otites,  et  considérez  que  votre 
malade  est,  très  probablement,  atteint  de  l'une  des  quatre  affec- 
tions suivantes  :  une  obstruction  du  conduit  auditif  externe,  une 
obstruction  de  la  trompe  d'Eustache,  un  catarrhe  sec,  une 
sclérose  de  la  caisse  du  tympan. 

La  surdité  est^elle  survenue  brusquement^  ou  bien  s'est-elle  déve- 
loppée lentement^  progressivement? 

Si  la  surdité  est  apparue  rapidement,  éliminez  la  sclérose  et  le 
catarrhe  sec  de  la  caisse,  dans  lesquels  la  marche  des  accidents 
est  extrêmement  lente.  Songez  à  ces  affections  dans  le  cas 
contraire. 

La  surdité  est  apparue  rapidement,  quelquefois  soudainement  : 
c'est  donc  à  la  trompe  ou  au  conduit  auditif  externe  que  vous 
avez  affaire.  Lequel  des  deux  organes  est  malade?  Adressez  alors 
cette  autre  question: 

La  surdité  est-elle  continue,  ou  présente-t-elle  des  intermittences 
très  nettes  ? 

Si  la  surdité  est  intermittente,  vous  êtes  très  probablement  en 
présence  d'une  obstruction  de  la  trompe  d'Eustache. 

Ainsi  donc,  à  l'aide  de  ces  trois  questions,  vous  avez  déjà  fait 
un  grand  pas  dans  la  voie  du  diagnostic.  Vous  n'avez  acquis 
que  des  présomptions,  sans  doute,  mais  elles  suffisent  pour 
diriger  vos  recherches  vers  un  but  déterminé,  et  vous  êtes  en 
mesure  de  procéder  utilement  à  l'exploration  directe  de 
l'oreille. 

Le  malade  a  répondu  à  votre  première  question:  Je  souffre, 
ou  j'ai  souffert  de  l'oreille;  je  suis  atteint  ou  j'ai  été  atteint 
d'écoulement.  Vous  êtes  donc  en  présence  d'une  affection  inflam- 
matoire. 

Je  suppose  qu'au  moment  de  votre  examen  il  existe  de  la  dou- 
leur sans  écoulement. 


AFFECTIONS  CîlIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF.  79 

Sachez  si  la  douleur  est  de  date  réceiite  ou  de  date  ancienne. 
Si  elle  est  ancienne,  vous  êtes  en  présence  d'une  inflammation 
chronique,  probablement  à  répétition  ;  si  elle  est  récente,  il  s  agit 
sans  doute  d'une  inflammation  aiguë  qui  emprunte  son  caractère 
principal  à  l'intensité  de  la  douleur.  Déterminez  alors  son  point 
de  départ  :  Est-ce  la  caisse,  la  membrane  du  tympan  ou  le 
conduit  auditif  externe  ? 

Le  malade  est  atteint  d'écoulement  d'oreille. 

V écoulement  est-il  de  date  ancienne  ou  bien  de  date  récente  ? 

Si  l'écoulement  est  ancien,  vous  avez  afl'aire  à  une  otite 
chronique,  à  une  otorrhée. 

Cette  otorrhée  sera  liée  à  une  otite  externe,  à  une  myringite 
ou  à  une  otite  moyenne  chroniques,  et  vous  devrez  recourir  à 
l'examen  direct  pour  vérifier  ces  trois  hypothèses. 

Si  fécoulement  est  récent,  demandez  s'il  a  été  précédé  de 
violentes  douleurs  d'oreille,  ou  bien  s  il  s'est  établi  avec  peu  ou  pas 
de  douleurs. 

Si  les  douleurs  ont  atteint  une  violence  extrême,  vous  serez 
probablement  en  présence  d'une  otite  moyenne  aiguë  avec  perfo- 
ration du  tympan  :  cependant,  une  otite  externe  et  une  myringite 
aiguës  pourraient  être  en  cause,  ce  que  l'examen  direct  vous 
démontrera. 

Si  l'écoulement  s'est  établi  avec  peu  ou  pas  de  douleurs,  vous 
avez,  sans  doute,  affaire  à  une  otite  moyenne  tuberculeuse  avec 
perforation  du  tympan. 

Le  malade  n'a  pas  été  atteint  d'affection  inflammatoire  des 
oreilles,  il  n'en  présente  pas  de  traces.  Vous  avez,  après  un 
examen  complet,  constaté  l'intégrité  du  conduit  auditif  externe, 
de  la  trompe  et  de  la  caisse  ;  vous  vous  êtes  surtout  bien  asâuré 
que  ni  cette  dernière  ni  ses  dépendances  ne  sont  affectées.  Vous 
en  devez  conclure  que  l'appareil  de  transmission  des  ondes 
sonores  n'est  pas  en  cause,  et  qu'il  s'agit  d'une  surdité  d'origine 
nerveuse  dont  la  cause  est  probablement  dans  le  labyrinthe.  C'est 
donc  par  exclusion  que  vous  devrez  légitimement  conclure  au 
diagnostic  de  surdité  nerveuse. 


80  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

1"   MALADIES  DE   LÂPPAREIL  DE  TRANSMISSION 

DES  ONDES  SONORES 

A.  Maladies  de  l'oreille  externe.  —  L'oreille  externe 
comprend  deux  parties  :  le  pavillon  et  le  conduit  auditif. 

Maladies  du  pavillon  de  t oreille. 

Le  pavillon  de  Toreille  est  assez  fréquemment  atteint  de  plaies, 
et  surtout  de  plaies  contuscs,  soit  à  la  suite  d'une  chute,  soit, 
plus  sotivent,  dans  une  rixe.  Ce  sont  alors  ordinairement  des 
morsures,  et  j'ai  vu  plusieurs  fois,  dans  ce  cas,  le  pavillon  com- 
plètement détaché.  Ces  plaies  ne  présentent  rien  de  spécial.  Il 
convient  de  les  réunir  quand  on  le  peut,  en  se  rappelant  que  la 
structure  cartilagineuse  de  l'organe  fait  souvent  manquer  la 
réunion. 

Les  brûlures  du  pavillon  de  l'oreille  sont  également  fréquentes  ; 
une  seule  précaution  spéciale  est  alors  indiquée  :  c'est  de 
s'opposer  à  l'oblitération  du  conduit  auditif,  laquelle  s'opérera 
souvent  malgré  tous  vos  efforts. 

A  la  suite  d'un  traumatisme,  et  môme  sans  traumatisme,  on 
voit  quelquefois  apparaître  sur  le  pavillon  de  l'oreille  une  tumeur 
qui  contient  de  la  sérosité  sanguinolente,  et  que  l'on  appelle 
hématome  de  l'oreille.  Elle  est  plus  commune  chez  les  aliénés. 
Les  parois  de  la  poche  n'ont  pas  de  tendance  à  se  rapprocher,  ce 
qui  rend  la  guérison  plus  difficile.  Il  en  est  de  mùme,  d'ailleurs, 
des  abcès  de  la  région;  aussi  la  ponction  simple  ne  suffit-elle  pas 
en  général  ;  le  meilleur  traitement  de  l'hômatome  consiste  àfendre 
la  tumeur  dans  toute  sa  hauteur  et  à  obtenir  le  rapprochement 
des -parois,  avec  ou  sans  suppuration. 

Le  pavillon  de  l'oreille  peut  être  le  siège  de  diverses  tumeurs 
telles  que  fibrome,  épitlndiome,  angiome,  mais  elles  ne  présen- 
tent rien  de  spécial  à  la  région.  Quelques-unes  qui  se  sont 
développées  au-dessous  de  l'oreille  remontent  et  dédoublent,  en 
quelque  sorte,  la  peau  du  lobule.  J'ai  opéré  plusieurs  fois  des 
kystes  situés  sur  la  face  postérieure  du  pavillon,  kystes  sébacés 
affectant  avec  le  lipome  une  grande  ressemblance. 

La  peau    du  pavillon  de    l'oreille   est   fréquemment  atteinte 


MALADIES  DU  CONDUIT  AUDITIF  EXTERNE.  81 

d'eczéma  qui  occupe  de  préférence  le  sinus  auriculo-mastoïdien. 
Conseillez  alors  des  lavages  à  l'eau  de  goudron,  la  pommade  au 
précipité  rouge,  et  l'usage  de  la  liqueur  de  Fowler  à  l'intérieur. 

Je  signalerai,  à  côté  de  l'eczéma,  l'ulcération  et  même  la  déchi- 
rure du  lobule  de  l'oreille  effectuées  sur  les  femmes  lymphatiques 
par  les  boucles  d'oreilles.  On  perce  à  côté,  et  le  lobule  se  fend  de 
nouveau,  de  telle  sorte  qu'il  finit  par  ressembler  à  une  fourchette 
à  huîtres. 

Vous  obtiendrez  facilement  la  guérison  par  l'avivement  et  la 
réunion  immédiate  :  mais  conseillez  l'abstention  de  la  boucle,  ou 
bien  employez  un  artifice  pour  la  suspendre. 

Le  pavillon  de  l'oreille  est  peut-être  la  partie  du  corps  dont  la 
forme  varie  le  plus  sur  les  différents  sujets,  et  aussi  d'un  côté  à 
l'autre  sur  le  même  individu.  Cette  forme  se  transmet  par 
hérédité  d'une  façon  remarquable.  J'ai  fait,  depuis  longtemps, 
cette  observation  que,  chez  les  sujets  atteints  de  sclérose  de  la 
caisse,  le  pavillon  était  plat,  mince,  parcheminé  et  désourlé  dans 
la  grande  majorité  des  cas.  J'ai  vu  ces  caractères  n'exister  que 
d'un  côté,  lorsqu'une  seule  oreille  était  affectée,  et  la  même 
disposition  se  retrouver  chez  les  enfants  également  atteints,  ce 
qui- prouve  que  la  sclérose  de  la  caisse  est  une  maladie  héréditaire. 

Maladies  du  conduit  auditif  externe. 

Le  conduit  auditif  externe  est  exposé  aux  plaies  et  aux 
fractures.  Il  contient  fréquemment  des  corps  étrangers,  est 
obstrué  par  des  sécrétions  anormales,  et  subit  des  inflammations 
de  nature  diverse. 

a.  Traumatismes  du  conduit  auditif  externe,  —  Le  conduit 
auditif  externe  est  très  rarement  affecté  de  traumatismes.  Les 
plaies  s'y  observent  à  peine,  si  ce  n'est  celles  qui  sont  faites  par  le 
malade  lui-même  en  se  nettoyant  les  oreilles,  ou  par  le  chirurgien 
pour  rechercher  ou  extraire  un  corps  étranger.  Elles  ne  présen- 
tent, d'ailleurs,  aucune  importance  par  elles-mêmes. 

Les  fractures  des  parois  méritent  plus  d'attention,  et,  cependant, 
elles  sont  aussi  fort  rares.  C'est  une  chute  sur  le  menton  qui 
les  produit  le  plus  souvent,  par  suite  de  la  pression  qu'exerce  le 
condyle  de  la  mâchoire  sur  la  paroi  antérieure  du  conduit  auditif. 
Celle-ci  peut  être  défoncée,  à  ce  point  que  le  condyle  vienne  se 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  6 


82  AFFECTIONS  CBIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

placer  dans  le  conduit,  ainsi  que  l'a  observé  M.  Baudrimont  sur 
un  sujet  édenté,  circonstance  qui  paraît  favorable  à  la  production 
de  cet  accident. 

Le  côté  clinique  intéressant  de  ces  fractures,  c'est  qu'elles  s'ac- 
compagnent d'un  écoulement  de  sang  par  l'oreille,  et  que,  si  le  ma- 
lade a  été  atteint  en  même  temps  d'un  certain  degré  de  commo- 
tion cérébrale,  on  peut  songer  un  instant  à  une  fracture  de  la 
base  du  crâne,  et  spécialement  du  rocher;  mais  l'erreur,  qui  n'est 
d'ailleurs  en  rien  préjudiciable  au  malade,  ne  saurait  être  de 
longue  durée  :  dans  la  fracture  limitée  au  conduit  auditif,  les 
symptômes  généraux  s'améliorent  rapidement,  tandis  que  les 
symptômes  locaux  s'accusent  davantage  ;  le  malade  ressent  une 
vive  douleur  à  la  pression  au  niveau  du  conduit  auditif,  et  sur- 
tout pendant  les  mouvements  de  mastication.  Il  pourra  même 
alors  percevoir  de  la  crépitation. 

Rien  de  spécial  à  noter  pour  le  traitement. 

b.  Corps  étrangers  du  conduit  auditif  externe.  —  L'histoire 
des  corps  étrangers  du  conduit  auditif  externe  est  des  plus  inté- 
ressantes et  aussi  des  plus  instructives  pour  le  praticien.  Que 
d'erreurs  graves  commises  journellement  à  ce  sujet!  Combien 
de  malades  ont  perdu  l'ouïe,  il  faut  bien  le  reconnaître,  par 
suite  de  manœuvres  mal  dirigées!  La  mort  en  a  même  été 
parfois  la  conséquence.  Sachez  bien,  d'abord,  que  la  présence 
d'un  corps  étranger  dans  l'oreille,  à  moins  de  circonstances  spé- 
ciales, n'est  pas  dangereuse  par  elle-même  ;  qu'un  corps  étran- 
ger peut  y  séjourner  pendant  de  longues  années,  toute  la  vie 
même,  sans  provoquer  d'accidents  ;  que  l'extraction  n'est  pas  une 
opération  d'urgence  qu'il  faille  pratiquer  sans  retard,  si  votre 
diagnostic  n'est  pas  très  exact  et  si  vous  n'êtes  pas  suffisamment 
outillé.  Résistez  donc  à  l'impatience  des  parents  qui  sont  toujours 
inquiets,  rassurez-les  sur  l'avenir  de  leur  enfant,  car  ce  seront 
souvent  des  enfants  qui  vous  seront  présentés,  et  n'agissez  que 
méthodiquement  et,  en  quelque  sorte,  à  coup  sûr.  Rappelez-vous 
que  les  manœuvres  d'extraction  ont  produit  plus  d'accidents, 
peut-être,  que  les  corps  étrangers  eux-mêmes.  En  conséquence, 
n'opérez  pas  à  l'aveugle,  au  hasard,  dans  le  conduit  auditif,  et, 
si  vous  ne  voyez  pas  exactement  ce  que  vous  faites,  abstenez- vous. 

Lorsqu'un  sujet  se  présente  à  votre  examen  avec  un  corps 


MALADIES  DU  CONDUIT  AUDITIF  EXTERNE.  83 

étranger  de  Toreille,  vous  avez  deux  choses  à  faire  :  1°  recon- 
naître le  corps;  2*  Tenlever. 

1**  Reconnaître  le  corps  étranger,  —  Pour  reconnaître  la  pré- 
sence d'un  corps  étranger  de  Toreille,  utilisez  trois  modes  d'exa- 
men :  Téclairage  du  conduit  à  la  lumière  directe,  l'éclairage  à  la 
lumière  réfléchie,  l'introduction  d'un^slylet. 

Commencez  par  exposer  l'oreille  à  la  lumière  directe,  vous 
apercevrez  parfois  le  corps  s'il  est  volumineux,  et  surtout  s'il 
occupe  la  portion  cartilagineuse  du  conduit.  C'est  ordinairement, 
en  effet,  la  situation  qu'il  affecte  avant  toute  exploration,  et  les 
parents  racontent,  ce  qui  est  pour  vous  un  renseignement  pré- 
cieux, qu'ils  l'ont  très  nettement  aperçu,  mais  qu'en  cherchant  à 
l'extraire  ils  l'ont  enfoncé  plus  avant  ;  on  ne  le  voit  plus.  Gar- 
dez-vous alors  de  prendre  un  stylet,  une  pince,  un  crochet  quel- 
conque, pour  aller  à  sa  recherche,  car  il  y  a  de  grandes  chances 
pour  que  vous  l'enfonciez  devantage,  pour  que  vous  déchiriez  le 
conduit  ou  la  membrane  du  tympan. 

Il  faut  alors  procéder  à  l'examen  avec  la  lumière  réfléchie  : 
un  ciel  couvert  de  nuages  blancs  ou  un  mur  blanc  fournissent 
une  très  bonne  lumière  ;  sinon,  servez-vous  d'une  lampe  ;  intro- 
duisez dans  l'oreille  un  spéculum  de  volume  convenable,  et  pro- 
jetez la  lumière  dans  son  intérieur  avec  le  miroir  de  Trœltsch, 
comme  on  le  fait,  d'ailleurs,  pour  l'examen  du  tympan.  Vous  pour- 
rez alors  voir  le  corps  étranger,  en  constater  la  couleur,  la  forme, 
le  volume,  le  siège  précis.  Si  quelques  doutes  restent  dans  votre 
esprit  sur  sa  consistance,  par  exemple,  armez-vous  du  miroir 
frontal  et,  pendant  que  de  la  main  gauche  vous  immobilisez  le 
spéculum,  introduisez  un  stylet  de  la  main  droite  et  explorez, 
mais  sans  perdre  de  vue  l'extrémité  de  l'instrument,  de  façon  à 
ne  produire  aucun  désordre.  Ne  prenez  pas  le  promontoire  pour 
un  corps  étranger,  ce  qui  est  arrivé  plus  d'une  fois. 

Malgré  cette  recherche  minutieuse,  vous  pourrez  ne  pas  voir 
le  corps  étranger,  et  cela  pour  plusieurs  raisons  :  il  est  possible 
qu'il  soit  masqué  par  des  caillots  sanguins  ou  par  un  gonflement 
inflammatoire  des  parois  du  conduit  ;  s'il  est  très  petit,  comme 
un  grain  de  plomb,  je  suppose,  il  peut  être  caché  dans  le  sinus 
que  forme  la  rencontre  de  la  paroi  inférieure  du  conduit  auditif 
avec  la  membrane  du  tympan  ;  à  la  suite  de  manœuvres  mau- 
vaises, le  corps  étranger  peut  avoir  été  repoussé  dans  la  caisse,  à 


84  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

travers  une  déchirure  du  tympan  (i);  enfin,  dans  certains  cas, 
il  n'y  a  pas  de  corps  étranger.  Les  exemples  ne  sont  pas  très 
rares  de  malades  s'imaginant  avoir  dans  Toreille  un  insecte  quel- 
conque qui  s'y  est  engagé  spontanément,  ou  qu'une  main  enne- 
mie a  introduit  pendant  le  sommeil  :  aucun  raisonnement  ne 
peut  les  convaincre.  Il  y  a  quelques  années,  à  Beaujon,  après 
m'ôtre  bien  fait  décrire  Tinsecte  qui  devait  exister  au  fond  du 
conduit,  je  m  en  procurai  un  semblable  pour  la  séance  suivante, 
et,  après  un  simulacre  d'extraction,  je  montrai  le  corps  étranger 
à  la  malade  qui  s'en  retourna  triomphante. 

2°  Enlever  le  corps  étranger.  —  Le  mode  d'extraction  varie 
nécessairement  suivant  la  nature,  la  forme  et  le  siège  du  corps 
étranger.  La  méthode  rationnelle  est  celle  qui  consiste  à  l'extraire 
avec  une  pince,  quand  on  le  voit  nettement,  soit  à  la  lumière 
directe,  soit  à  la  lumière  réfléchie  :  ainsi  un  épi,  une  glume  de 
graminée,  un  morceau  de  papier,  etc.,  seront  facilement  saisis. 
Mais,  lorsque  le  corps  est  situé  profondément,  lorsqu'il  est  ar- 
rondi, glissant,  comme  un  caillou,  un  noyau  de  cerise,  une  tète 
de  poupée,  etc.,  etc.,  lorsqu'il  est  fragile,  comme  une  perle  de 
verre,  et  ces  cas  sont  de  beaucoup  les  plus  communs,  il  est  ordi- 
nairement impossible,  il  peut  même  être  dangereux  de  le  saisir 
avec  une  pince,  car  on  s'expose  à  le  briser.  11  faut  alors  recourir 
à  l'injection  forcée,  avec  une  seringue  à  hydrocèle,  que  tous  les 
médecins  ont  sous  la  main,  moyen  extrêmement  précieux  qui 

(I)  M.  X...,  jeune  ingénieur  des  mines  très  distingué,  avait  l'habitude,  tout  en 
travaillant,  de  se  gratter  Tintérieur  de  Toreille  avec  l'extrémité  de  son  porte- 
plume  terminé  par  une  petite  boule  d'acier.  Un  jour,  cette  boule  se  détacha  et 
resta  dans  le  conduit.  Il  se  rendit  chez  un  praticien  que  lui  avait  fait  connaître 
la  quatrième  page  des  journaux,  et  la  consultation  eut  pour  résultat  une  douleur 
violente,  un  écoulement  de  sang  abondant,  la  déchirure  du  tympan  et  l'introduc- 
tion de  la  boule  d'acier  dans  la  caisse.  Il  vint  me  consulter  quelques  jours  après 
en  maudissant  le  maladroit,  et  je  pus  constater  seulement  les  traces  de  la  déchi- 
rure qui  était  cicatrisée.  Il  n'y  avait  rien  à  faire,  d'autant  plus  que  le  malade  était 
modérément  gAné.  Quelques  semaines  plus  tard,  des  bourdonnements  terribles 
survinrent  et  M.  X...  s'empressa  de  retourner  chez  le  praticien  dont  il  avait  lieu 
d'«*tre  si  satisfait,  et  qui,  cette  fois,  lui  fit  derrière  l'oreille  une  sérieuse  application 
de  pointes  de  feu  avec  une  tringle  à  rideau  de  son  cabinet.  Le  malade  vint  ensuite 
me  revoir.  Je  ne  trouvai  rieu  d'anormal  à  l'examen  otoscopique.  Je  conseillai  des 
douches  d'air  pour  essayer  de  déplacer  le  corps  étranger,  qui  occupait  évidemment 
la  rigole  que  forme  la  paroi  inférieure  de  la  caisse.  Il  fut  convenu  que,  si  les 
bourdonnements  continuaient  au  point  de  troubler  le  repos,  d*empècher  tout  tra- 
vail, je  tenterais  l'extraction  du  corps  étranger.  Quelques  jours  après,  les  journaux 
annonçaient  que  M.  X...  s'était  suicidé. 


MALADIES  DU  CONDUIT  AUDITIF  EXTERNE.  85 

réussit  dans  la  très  grande  majorité  des  cas.  Pour  peu  qu'il  y  ait 
d'espace  entre  le  corps  étranger  et  la  paroi  du  conduit,  le  liquide 
s'y  insinue,  s'accumule  par  derrière  et  Tentraine  avec  lui.  Ce 
moyen  agit  à  la  manière  des  instruments  recourbés  en  crochets 
et  qui,  introduits  par  derrière  le  corps  étranger,  en  suivant  une 
des  parois  du  conduit,  de  préférence  la  paroi  supérieure,  Tatti- 
rent  d'arrière  en  avant  ;  mais  il  est  plus  efficace,  plus  facile  et 
beaucoup  moins  douloureux. 

Pour  que  Tinjection  réussisse,  il  faut  donc  qu'il  y  ait  un  cer- 
tain vide  entre  le  corps  étranger  et  la  paroi,  mais  ce  vide  n'existe 
pas  toujours  ;  un  corps  dur,  par  exemple,  peut  avoir,  par  hasard, 
exactement  la  forme  du  conduit  :  ou  bien  les  parties  molles  sont 
tuméfiées  et  s'appliquent  hermétiquement  à  sa  surface,  ce  qui  est 
commun  quand  on  intervient  de  seconde  main  ;  ou  bien  c'est  un 
corps  susceptible  de  se  gonfler,  comme  un  haricot.    Dans  ces 
diverses  circonstances,  l'injection  échoue,  et  le  cas  n'est  pas  sans 
présenter  parfois  de  sérieuses  difficultés.  Je  donne  alors  du  chlo- 
roforme, et,  éclairant  de  mon  mieux  le  conduit  avec  le  miroir 
frontal,  j'essaye  de  saisir  le  corps  avec  des  pinces  à  grifl'es  ou 
des  crochets,   de  le  dégager  par  un  mouvement  de  levier,  le 
tout  très  doucement,  et,  si  je  ne  réussis  pas,  j'attends.  Le  corps 
peut  sortir  de  lui-même  plus  tard,  soit  que  la  suppuration  le 
mobilise,  soit  qu'il  se  désagrège. 

Bien  que  l'injection  ne  soit  pas  douloureuse,  comme  il  s'agit 
très  souvent  d'enfants,  on  peut  éprouver  beaucoup  de  peine  à  les 
maintenir,  et  on  administre  du  chloroforme.  Je  me  défie  alors 
des  injections  forcées,  la  projection  du  liquide  sur  le  tympan 
étant  capable,  par  elle-même,  de  provoquer  une  syncope  ;  je  me 
contente  d'un  simple  lavage. 

Je  n'ai  parlé  jusqu'ici  que  des  corps  étrangers  inertes,  mais  il 
peut  s'introduire  dans  l'oreille  des  corps  étrangers  vivants  :  mou- 
ches, perce-oreilles,  etc.,  etc.,  accident  qui  serait  beaucoup  plus 
commun  sans  l'amertume  de  la  sécrétion  cérumineuse,  dont, 
à  mon  avis,  une  petite  quantité  est  nécessaire  dans  le  conduit 
auditif;  c'est  une  des  raisons  multiples  pour  lesquelles  je  donne 
toujours  le  conseil  de  ne  pas  se  curer  les  oreilles  sous  prétexte 
de  propreté.  Il  suffit  de  nettoyer  la  partie  accessible  au  doigt. 

Une  injection  d'huile,  un  petit  bourdonnet  enduit  de  colle,  la 
fumée  de  tabac,  seront  employés  d'abord  pour  l'extraction  des 


sa  AFFECTIONS  CIIIHUHOICM.ES  DE   L'APPAREIL  AUDITIF. 

corps  étrangf-rs  vivants.   On  aurait  recours,  si  biïsoiu  était,  aux 
moyens  précédemment  iaiiiqui5s  pour  les  corps  inertes. 

Une  dernière  variéli-  de  corps  étr.ingers  est  constituée  par  une 
substance  que  le  malade  s'est  introduite  lui-mOme,  et  dont  il 
ignore  la  présence  :  il  s'agit,  en  général,  d'une  boulette  de  coton. 
Refoulée  peu  h  peu  vers  le  fond  du  conduit,  cette  boulette  liiiit 
pai'  s'appliquer  directement  sur  le  tympan  et  produit  une  surdité 
complète.  Le  diagnostic  doit  Ctre  établi  avec  le  miroir  frontal,  à 
l'aide  de  la  lumière  réfléchie,  qui  seule  éclaire  le  fond  du  conduit. 
Il  convient  d'extraire  le  coton  avec  une  pince  h  griffes,  car  l'injec- 
tion ne  fait  le  plus  souvent  que  l'appliquer  davantage  sur  la  mem- 
briine  du  tympan.  On  pourrait  confondre  cptte  varii'ir-  do  corps 
étrangers  avec  les  bouchons  de  cérumen,  dont  je  m'occuperai 
plus  loin,  et  auxquels,  d'ailleurs,  ils  ressemblent  beaucoup  en 
raison  de  la  couche  de  cérumen  qui  les  recouvre  d'ordinaire. 

Je  suppose  que,  pour  une  raison  quelconque,  vous  n'avez  pu 
extraire  le  corps  étranger  de  l'oreille  ;  que  va-t-il  advenir,  et  quelle 
conduite  tiendrez-vous?  J'ai  déjà  dit  qu'il  ne  survenait,  presque 
jamais,  aucun  accident  sérieux  et  qu'il  convenait  d'attendre  ; 
mais  il  n'en  est  pas  toujours  ainsi,  et  vous  pourrez  avoir  la  main 
forcée.  Le  corps  étranger  est  susceptible  de  déterminer  une  in- 
fliimmalion  violente  du  conduit  auditif,  de  la  caisse,  et  d'entraîner 
les  accidents  propres  à  ces  affections  :  méningites,  abcès  du  cer- 
veau, etc.,  il  peut  provoquer  une  ttiux  opinifttre,  rebelle  h  tout 
traitement,  en  raison  de  l'irritation  du  filet  du  pneumogastrique 
qui  se  rend  à  la  peau  du  conduit  auditif;  on  a  vu  survenii'  des 
cimvulsions,  de  l'épilepsie  ;  il  faut  donc  agir.  La  seule  opéralion 
rationnelle,  dans  ce  cas,  consiste  à  détacher  complètement  le  pa- 
villon de  l'on'ille  en  haut  et  en  arrière,  ainsi  que  la  portion  car- 
tilagineuse du  conduit  auditif.  On  aura  de  la  sorte  des  chances 
d'arriver  sur  le  corps  étranger  et  de  l'extraire.  Il  faudrait,  au  be- 
soin, introduire  une  petite  curette  dans  la  caisse,  afin  d'explorer 
la  rigole  qui  en  constitue  te  plancher. 

c.  Obstruction  du  conduit  awHtif  fJteme  par  le.<  ôouchons  cérti- 
mineux.  —  Cette  alTection  est  très  commune,  et  j'estime  que  bien 
des  malheureux  sont  sourds  parce  que  les  médecins  ignorent  les 
notions  si  simples  que  je  vais  exposer. 

Ces  bouchons  sont  produits  par  l'accumulation  dans  l'oreille 
d'une  quantité  anormale  de  matière  cérumineuse. 


MALADIES  DU  CONDUIT  AUDITIF  EXTERNE.  87 

On  serait  tenté  de  croire  que  Taccumulation  se  faisant  lente- 
ment, peu  à  peu,  la  surdité  doit  suivre  la  môme  marche,  c'est- 
à-dire  se  développer  graduellement,  mais  il  n'en  est  rien.  La  sur- 
dité apparaît  brusquement,  sans  cause  appréciable,  et  c'est  une 
des  raisons  pour  lesquelles  cette  affection  est  si  souvent  mécon- 
nue :  on  ne  peut  croire,  en  effet,  qu'un  bouchon  de  cérumen 
se  soit  produit  instantanément  de  façon  à  obstruer  le  conduit 
auditif. 

Ce  n'est  pas  non  plus  ainsi  que  les  choses  se  passent  ;  le  cé- 
rumen s'accumule  peu  à  peu,  se  durcit,  mais,  pendant  long- 
temps, il  reste  un  pertuis  suffisant  pour  laisser  pénétrer  les 
ondes  sonores,  et  le  malade  présente  une  acuité  auditive  à  peu 
près  normale,  jusqu'au  jour  où  le  bouchon,  se  déplaçant,  tombe 
sur  la  membrane  du  tympan  et  détermine  une  surdité  com- 
plète. 

Il  ne  faudrait  pas  croire  que  cette  affection  est  due  à  un  défaut 
de  propreté,  car  elle  est  aussi  fréquente  dans  la  classe  aisée  que 
dans  la  classe  ouvrière,  où  l'on  prend  généralement  des  soins 
moins  minutieux  du  corps.  La  plupart  même  des  sujets  atteints 
de  cette  affection  font  remarquer  qu'ils  soignaient  leurs  oreilles 
beaucoup  plus  qu'on  ne  le  fait  d'habitude. 

Pourquoi  le  cérumen  s'amasse-t-il  chez  certains  sujets  et  ne 
sort-il  pas  au  fur  et  à  mesure  de  sa  production?  Je  n'en  sais  rien. 
Il  en  faut  probablement  chercher  la  cause  dans  la  qualité  du 
produit,  qui  est  plus  visqueux  et  plus  adhésif,  car  la  plupart  des 
malades  ne  présentent  pas  la  moindre  affection  de  l'oreille  :  je 
fais  exception  toutefois  pour  ceux  qui  sont  atteints  d'eczéma,  ce 
dont  je  parlerai  dans  un  instant. 

Comme  je  l'ai  dit  pour  les  corps  étrangers,  il  faut  d'abord  re- 
connaître le  bouchon  cérumineux,  et  ensuite  l'enlever. 

Rappelez-vous  qu'un  sujet  atteint  de  surdité  subite,  sans  avoir 
jamais  présenté  de  douleurs,  ni  d'écoulement  d'oreille,  est  très 
probablement  affecté  d'une  obstruction  du  conduit  auditif  ex- 
terne, surtout  si  la  surdité  est  continue,  et  sachez  que  la  cause 
des  obstructions  est,  dans  la  grande  majorité  des  cas,  un  bouchon 
cérumineux.  Après  un  premier  interrogatoire,  explorez  avec  le 
diapason  et  appliquez  cet  instrument  sur  le  front.  Si  les  ondes 
sonores  ne  sont  perçues  que  du  côté  affecté,  et  si  la  perception  est 
très  nette,  très  forte,  c'est  encore  une  présomption  en  faveur  de 


88  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  ADDITIF. 

robstruction  du  conduit  auditif  (1).  L'obstruction  de  la  trompe 
d'Eustache,  Tépaississement  du  tympan,  donnent  lieu,  il  est 
vrai,  à  la  production  du  même  phénomène,  mais  il  est  alors 
moins  accusé.  Le  diagnostic  définitif  ne  s'établira,  toutefois,  que 
par  Texamen  de  Toreille.  Chez  certains  sujets,  le  conduit  est 
tellement  large,  ou  lef  bouchon  si  gros,  qu'on  aperçoit  ce  dernier 
même  à  la  lumière  directe,  pour  peu  que  Ton  ouvre  l'oreille.  Mais- 
il  n'en  est  pas  toujours  ainsi  :  le  bouchon  est  parfois  petit,  profond» 
et  si,  avec  cela,  le  conduit  auditif  est  sinueux  et  étroit,  on  ne 
voit,  à  l'éclairage  direct,  qu'une  oreille  normale,  autre  source 
d'erreur  dans  le  diagnostic  de  cette  affection. 

Introduisez  donc  un  spéculum  et  projetez  dans  son  intérieur^ 
avec  un  miroir,  la  lumière  d'une  lampe.  Au  lieu  de  la  membrane 
du  tympan,  vous  apercevrez  un  corps  généralement  brillant,  de 
couleur  sombre,  rappelant  souvent  celle  du  bitume,  quelquefois 
celle  de  la  confiture  de  prune  ou  d'abricot.  Si  le  conduit  est  très 
contourné,  attendez-vous  à  une  certaine  difficulté  pour  voir  le 
corps  étranger,  ce  qui  peut  encore  induire  en  erreur  un  praticien 
non  suffisamment  exercé. 

Quelques  malades  n'éprouvent  du  fait  de  la  présence  du  bou- 
chon de  cérumen  que  de  la  surdité,  surdité  complète,  en  ce  sens 
qu'ils  n'entendent  pas  la  montre,  si  rapprochée  qu'elle  soit  de 
l'oreille,  mais  ils  doivent  toujours  l'entendre  au  contact.  S'ils 
n'entendent  pas  la  montre  au  contact,  c'est  qu'il  existe,  en  même 
temps,  une  autre  lésion  du  côté  du  tympan,  de  la  caisse,  ou  môme 
des  centres  nerveux,  et  le  pronostic  s'en  trouve  notablement 
aggravé.  Ne  promettez  pas  d'avance  le  retour  complet  de  l'ouïe» 
dans  ces  conditions.  Il  ne  faut  pas  toutefois  attacher,  sous  ce 
rapport,  une  grande  importance  à  la  date  de  la  surdité.  J'ai  vu 
des  malades  complètement  sourds  depuis  dix  ans  et  plus,  recou- 

(1)  Le  phénomène  consistant  à  n'entendre  le  diapason  que  du  côté  de  Toreille 
sourde,  ce  qui  surprend  toujours  considérablement  les  malades,  s'explique  très 
aisément  de  la  façon  suivante  :  les  ondes  sonores  provenant  de  la  vibration  du 
diapason  cheminent  à  travers  les  os  du  crâne  et  se  condensent  dans  la  caisse  du 
tympan.  Une  partie  de  ces  ondes  impressionne  le  nerf  auditif,  mais  une  autre  partie 
s'écoule  par  le  conduit  auditif  externe  et  par  la  trompe  d'Eustache.  Donc,  tout  ce 
qui  fait  obstacle  à  cet  écoulement  au  dehors  augmente  la  propagation  au  dedans, 
et  le  bruit  est  tellement  fort  qu'il  masque  celui  perçu  par  l'oreille  saine.  Faites  sur 
vous-même  l'expérience  suivante  :  appliquez  le  diapason  sur  votre  front,  les  ondes, 
sonores  se  répartiront  uniformément  des  deux  côtés  du  crâne,  si  vos  oreilles 
sont  saines  ;  bouchez  l'une  d'elles  avec  le  doigt,  vous  n'entendrez  plus  que  de 
celle-là. 


MALADIES  DU  CONDUIT  AUDITIF  EXTERNE.  89 

vrer  rintégrité  de  l'audition  (1)  :  il  y  a  cependant  un  intérêt 
évident  à  les  débarrasser  le  plus  tôt  possible. 

D'autres  malades  ne  sont  pas  atteints  seulement  de  surdité  : 
quelques-uns  accusent  non  de  la  vraie  douleur,  mais  une  sensa- 
tion de  plénitude  très  pénible  dans  Toreille,  un  retentissement 
très  désagréable  de  leur  propre  voix.  Suivant  que  le  bouchon 
déprime  plus  ou  moins  le  tympan,  il  survient  des  bourdonne- 
ments variables  en  intensité,  quelquefois  violents,  insupportables. 
La  compression  indirecte  sur  le  liquide  du  labyrinthe  peut  être 
telle,  que  les  malades  sont  en  proie  à  des  étourdissements,  à  du 
vertige,  comme  dans  la  maladie  de  Ménière.  C'est  encore  là  une 
source  d'erreur  de  diagnostic  très  préjudiciable.  Un  jeune  homme, 
se  trouvant  dans  ces  conditions,  au  point  qu'il  lui  était  arrivé 
de  tomber  sur  la  voie  publique,  était  traité  pour  un  vertige  sto- 
macal par  un  de  nos  confrères  les  plus  distingués. 

La  méthode,  Tunique  méthode  de  traitement  de  l'obstruction 
par  bouchon  cérumineux,  est  l'injection  dans  l'oreille.  Les  injec- 
tions sont  si  généralement  conseillées  par  les  médecins,  et  même 
si  souvent  pratiquées  d'autorité  par  les  malades,  lorsqu'il  s'agit 
d'une  affection  quelconque  de  l'oreille,  qu'on  peut  se  demander 
pourquoi  tant  de  malades  conservent  leur  infirmité  :  c'est  que  les 
injections  sont  mal  faites.  Il  faut  savoir,  d'ailleurs,  que  l'injection, 
cotte  panacée  conseillée  à  tort  et  à  travers,  doit  être  employée 
avec  discernement,  car  il  existe  des  maladies  de  l'oreille  où  elle 
est  fort  nuisible;  dans  l'obstruction  de  la  trompe  d'Eustache, 
dans  l'otite  sèche,  par  exemple,  l'injection  augmente  les  acci- 
dents en  allant  justement  à  l'encontre  du  but  à  atteindre.  Reve- 
nons aux  bouchons  de  cérumen.  Le  médecin  se  contente  ordi- 
nairement de  dire  aux  malades  :  «  Faites  des  injections  dans 
l'oreille  »,  et  la  prescription  est  exécutée  tant  bien  que  mal, 
avec  la  petite  seringue  de  verre  habituelle,  ou  tout  au  plus  avec 
un  irrigateur,  et  par  des  personnes  incompétentes.  Or,  sachez  que, 
pour  débarrasser  votre  malade,   Tinjection  doit  être  faite  avec 

(I)  Un  ouvrier,  sourd  depuis  dix  ans,  vint  me  trouvera  l^hôpital  Lariboisière. 
Il  avait  un  bouchon  de  cérumen  dans  chacune  des  oreilles.  Débarrassé  aussitôt,  il 
recouvra  Touïe,  mais,  au  Heu  d'Atre  joyeuse,  sa  physionomie  exprima  d*abord  un 
profond  chagrin,  a  En  voyant,  dit-il,  combien  il  était  facile  de  me  guérir,  je  regrette 
amèrement  d'avoir,  depuis  dix  ans,  dépensé  tout  le  fruit  de  mon  travail  en  visites 
de  médecin  et  en  drogues  de  toute  espèce.  »  Je  rapporte  ce  fait,  non  comme  un 
exemple  rare,  mais  seulement  pour  engager  mes  confrères  à  s'occuper  des  mala* 
dies  de  l'oreille,  en  leur  montrant  les  services  qulls  peuvent  rendre. 


flO  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL   AUDITIF. 

une  très  grande  puissance,  et  qu'un  adulte  doit  y  déployer  toute 
sa  force.  On  se  sert  môme  parfois  d'appareils  spéciaux  jouissant 
d'une  pression  considérable.  Voici  comment  il  faut  la  pratiquer, 
et  la  pratiquer  vous-même. 

L'oreille  du  malade  étant  exposée  à  la  lumière,  faites  porter 
par  un  aide  le  tragus  en  avant,  le  pavillon  en  haut  et  en  arrière. 
Servez-vous  d'une  seringue  à  hydrocèle,  à  moins  que  vous  n'en 
ayez  une  plus  forte,  dont  le  jet  soit  fin  ;  remplissez-la  d'eau  tiède. 
Approchez-en  l'extrémité  à  quelques  centimètres  de  l'oreille  et, 
prenant  un  point  d'appui  sur  votre  poitrine,  poussez  de  toutes 
vos  forces  dans  l'axe  du  conduit,  sans  vous  préoccuper  de  suivre 
une  paroi  plutôt  que  l'autre. 

Quelquefois  le  malade  éprouve  un  peu  d'étourdissement,  une 
tendance  à  la  syncope,  mais  c'est  tout.  Il  est  bien  rare  qu'une 
seule  injection  réussisse  à  débarrasser  le  conduit,  et  il  convient 
d'en  faire  quatre  ou  cinq  de  suite.  Si,  au  bout  de  ce  temps,  vous 
n'obtenez  aucun  résultat,  remettez  l'extraction  à  quelques  jours, 
et,  pendant  ce  temps,  ordonnez  au  malade  de  prendre  matin  et 
soir  un  bain  d'oreilles,  pendant  dix  minutes,  avec  de  l'eau  de 
savon  tiède,  de  façon  à  ramollir  le  cérumen,  et  il  est  très  pro- 
bable que  vous  obtiendrez  un  résultat  complet  aux  premières 
injections. 

Inspectez  alors  le  tympan  que  vous  verrez  nettement,  et,  en 
général,  fortement  injecté.  Faites  porter  ensuite  dans  le  conduit, 
pendant  vingt-quatre  heures,  une  boulette  de  coton,  pour  éviter 
le  contact  direct  de  l'air  extérieur  sur  une  membrane  depuis 
longtemps  recouverte,  et  aussi  pour  diminuer  l'intensité  du 
bruit,  car  il  y  a  quelquefois  de  l'hyperacousie  momentanée.  Une 
malade,  sourde,  depuis  plus  de  quinze  ans,  à  ne  pas  entendre 
un  seul  bruit  dans  Paris,  fut,  tout  de  suite  après  sa  délivrance, 
péniblement  impressionnée  par  le  chant  d'un  oiseau. 

d.  Obstruction  du  conduit  auditif  par  les  bouchons  épider- 
miques,  —  Au  lieu  d'un  corps  brunâtre,  il  se  peut  faire  que 
vous  découvriez  au  fond  du  conduit  auditif  un  corps  blanchâtre. 
Il  est  composé  d'une  masse  de  cellules  épidermiques,  intimement 
accolée  aux  parois  du  conduit  et  à  la  membrane  du  tympan,  et 
qui  joue  un  rôle  identique  à  celui  des  bouchons  de  cérumen. 
Cette  sécrétion  anormale  est  très  fréquemment  liée  à  une  irrita- 
tion chronique  du  conduit  et  de  la  membrane  du  tympan.  On 


ECZÉMA  DU  CONDUIT  AUDITIF.  91 

y  a  parfois  trouvé  un  parasite  du  genre  Aspergillus  (Wreden). 

L'extraction  est  très  difficile  et  ne  peut  être  effectuée  à  Taide  des 
injections.  Il  convient  de  rapprocher  de  ces  faits  ceux  dans  les- 
quels existe  un  amas  de  cérumen  dans  un  conduit  auditif  eczé- 
mateux. L'adhérence  est  telle,  que  Tinjection  est  impuissante  et 
doit  ôtre  remplacée  par  l'usage  de  pinces  à  griffes. 

C'est  ici  le  moment  de  dire  en  quoi  consiste  l'eczéma  de 
l'oreille. 

Eczéma  du  conduit  auditif.  —  Cette  affection  est  loin 
d'être  rare,  et  se  rencontre  souvent  en  môme  temps  que  l'eczéma 
du  pavillon.  Très  facile  à  reconnaître,  elle  est  caractérisée  par  im 
épaississement  de  la  peau  du  conduit,  la  production  de  croûtes 
à  sa  surface,  et  la  desquamation  de  la  couche  épidermique.  Ces 
lésions  sont  parfois  très  légères,  mais  elles  peuvent  être  assez 
prononcées  pour  oblitérer  complètement  le  conduit  et  déterminer 
la  surdité  de  ce  côté.  Dans  ce  cas,  les  parois  se  touchent,  la  peau 
est  rouge  et  forme  des  bourrelets  à  l'entrée  de  l'oreille  ;  il  existe 
un  suintement  plus  ou  moins  abondant.  L'eczéma  peut  être  pro- 
fond, occuper  la  région  de  la  membrane  du  tympan,  et  donner 
naissance  à  une  variété  de  myringite. 

Les  malades  n'accusent  pas  de  douleur  proprement  dite,  mais 
une  démangeaison  constante,  qui  les  porte  à  se  gratter,  et  atteint 
parfois  un  degré  insupportable,  surtout  chez  les  femmes  ner- 
veuses. Il  existe  des  troubles  de  l'audition  quand  le  tympan  est 
en  même  temps  affecté. 

Voici  le  traitement  que  j'emploie  d'habitude  et  qui  réussit,  en 
général,  rapidement. 

Laver  Toreille,  quand  le  liquide  y  peut  pénétrer,  avec  de  l'eau 
de  goudron  (une  cuillerée  à  soupe  de  goudron  Guyot  dans  un 
irrigateur)  ;  après  ce  lavage,  toucher  les  parois  du  conduit  avec  un 
pinceau  enduit  d'une  pommade  au  précipité  rouge  ;  administrer 
à  l'intérieur  la  liqueur  de  Fowler.  Si  les  parois  du  conduit  sont 
au  contact,  il  est  toujours  possible  de  faire  pénétrer  entre  elles, 
jusqu'au  tympan,  une  petite  tente  d'ouate  enduite  de  pommade. 
Arrivée  sur  la  membrane,  la  tente,  enroulée  autour  d'une  pince 
de  façon  que  son  extrémité  soit  mobile,  se  replie  sans  causer 
d'accident.  Ce  pansement,  avec  quelques  variantes,  suivant  les 
cas,  dans  le  choix  et  la  dose  du  médicament,  m'a  toujours  paru 
efficace,  à  condition  d'être  bien  fait. 


02  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

Il  ne  faudrait  pas  confondre  avec  Teczéma  les  plaques  mu- 
queuses que  Ton  observe,  très  rarement  il  est  vrai,  à  Tentrée  du 
conduit  auditif.  Il  suffit,  d'ailleurs,  d'y  songer  pour  éviter  Terreur. 
Ces  placpies  présentent  les  mêmes  caractères  que  dans  les  autres 
régions,  si  ce  n'est  qu'elles  m'ont  paru  douloureuses. 

Inflammation  du  conduit  auditif  externe. 

On  observe  dans  le  conduit  auditif  deux  ordres  d'affections 
inflammatoires  distinctes  :  les  unes  sont  partielles  et  n'ont  de 
spécial  que  la  région  qu'elles  occupent  :  ce  sont  les  furoncles, 
les  abcès  sous-cutanés  développés  dans  les  glandes  cérumineuses; 
les  autres  sont  totales,  c'est-à-dire  étendues  à  toute  la  longueur 
du  conduit,  ou,  du  moins,  à  l'une  de  ses  parois  :  ce  sont  les  otites 
proprement  dites. 

Furoncles  et  abcès  sous-cutanés  du  conduit  auditif 
externe.  —  Ils  sont,  en  général,  situés  à  l'entrée  du  conduit,  dans 
le  point  où  existent  une  couche  de  tissu  conjonctif  et  des  glandes. 
Les  furoncles  forment  dans  le  canal  une  petite  saillie  acuminée 
et  suivent  la  même  marche  que  dans  les  autres  régions.  Ils 
n'occasionnent  qu'une  douleur  plus  vive,  en  raison  de  la  densité 
de  la  peau  et  de  son  exquise  sensibilité.  Ils  ont  pour  siège  ana- 
tomique  les  nombreuses  glandes  sébacées  annexées  aux  poils  qui 
protègent  l'entrée  de  l'oreille.  Les  abcès  des  glandes  cérumineuses 
font  moins  relief  dans  la  cavité  auriculaire,  car  ils  sont  situés  un 
peu  plus  profondément. 

Si  l'on  se  rappelle  que  la  partie  postéro-supérieure  du  conduit 
est  dépourvue  de  cartilage  et  que  les  glandes  y  sont  accumulées 
en  très  grand  nombre,  on  comprendra  que  cette  variété  d'abcès 
se  développe,  de  préférence,  en  ce  point,  et  que  le  pus  vienne  très 
souvent  se  faire  jour,  non  dans  la  cavité  du  conduit,  mais  en 
arrière,  au  niveau  du  sinus  auriculo-mastoïdien. 

On  les  reconnaît  par  Texamen  direct  de  l'oreille,  dans  laquelle 
existe  une  saillie  plus  ou  moins  grande  de  la  peau,  en  un  point 
très  limité.  Au  début,  la  couleur  du  tégument  n'est  pas  sensi- 
blement altérée,  et  la  douleur  déterminée  en  pressant  avec  un 
stylet  sur  le  point  soupçonné  malade  sera  un  des  principaux 
éléments  de  diagnostic.  La  mastication,  le  bâillement,  seront  très 
pénibles,  si  l'affection  occupe  la  paroi  antérieure  du  conduit. 


OTITES  EXTERNES.  93 

Cette  maladie  occasionne  parfois  des  douleurs  très  violentes, 
qui  pourraient  faire  craindre  une  véritable  otite,  mais  la  marche 
ne  tardera  pas  à  vous  éclairer,  et  le  doute  n'aurait,  d'ailleurs,  au- 
cun inconvénient  pour  le  malade. 

Une  application  de  quelques  sangsues  en  avant  du  tragus  ou 
sur  la  région  mastoïdienne,  suivant  le  siège  de  l'inflammation, 
serait  alors  indiquée.  Ordonnez,  en  même  temps,  des  bains  locaux  . 
permanents  d'oreille,  avec  de  l'eau  de  pavot  tiède  que  vous  intro- 
duirez dans  le  conduit.  Mais  le  véritable  traitement  est  le  débri- 
dément  de  la  peau  avec  un  bistouri.  Si  le  malade  souffre  beau- 
coup, s'il  passe  des  nuits  agitées,  sans  sommeil,  si  vous  êtes  bien 
fixé  sur  la  partie  atteinte,  n'attendez  pas  la  suppuration  pour 
inciser  :  le  soulagement  est  parfois  immédiat.  Attendez,  au  con- 
traire, si  les  douleurs  ne  sont  pas  vives. 

Cette  maladie  est  sujette  à  répétition,  sans  qu'il  soit  facile  d'en 
déterminer  la  raison  :  cependant,  comme  le  froid  parait  être  une 
des  principales  causes  déterminantes,  conseillez  l'usage  habituel 
du  coton  dans  les  oreilles. 

Otites  externes.* —  Il  existe  deux  formes,  ou  plutôt  deux 
espèces  d'otite  externe,  différentes  entre  elles  par  le  siège  de  l'in- 
flammation, par  la  marche  de  la  maladie,  par  les  conséquences 
qu'elles  entraînent  et  le  traitement  qu'elles  réclament  :  l'une  a 
pour  point  de  départ  primitif  une  inflammation  de  la  peau  qui 
tapisse  le  conduit,  l'autre  le  périoste  et  l'os.  La  première  peut 
être  désignée  sous  le  nom  d'otite  externe  cutanée  (certains  auteurs 
l'ont  appelée  catarrhale,  mauvaise  expression,  puisqu'il  s'agit  de 
la  peau),  la  seconde  sous  le  nom  d'otite  externe  sous-périostique. 
La  première  peut,  sans  doute,  à  la  longue,  atteindre  le  squelette 
aussi  bien  que  la  seconde,  et  l'on  pourrait  croire  qu'alors  elles 
se  confondent,  mais  il  n'en  est  rien  :  même  à  cette  période  ultime, 
elles  présentent  encore  des  caractères  différentiels.  J'indiquerai 
successivement  les  signes  cliniques  de  chacune  de  ces  espèces, 
ainsi  que  le  traitement  qu'il  convient  de  leur  appliquer. 

1*  Otite  externe  cutanée»  —  L'otite  externe  cutanée,  qui  est  la 
plus  commune,  revêt  deux  formes  distinctes  qui  tiennent  à  la 
manière  dont  elle  se  développe  :  tantôt,  elle  se  montre  brusque- 
ment avec  un  cortège  imposant  de  symptômes  locaux  et  géné- 
raux :  c'est  la  forme  aiguë;  tantôt  elle  apparaît  en  n'apportant  * 


94  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

que  peu  de  troubles  dans  la  santé  générale  du  sujet,  et  la  suppu- 
ration s'établit  sans  que  ce  dernier  ait  éprouvé  de  douleurs  bien 
appréciables  :  c'est  la  forme  chronique  d'emblée.  Si  Totite  aiguë 
est  passée  à  l'état  chronique,  les  deux  formes  se  confondent 
en  une  seule  que  l'on  désigne,  en  général,  sous  le  nom  à'otorrhée. 

Il  me  paraît  inutile  de  décrire  longuement  les  signes  que  pré- 
sente l'otite  externe  cutanée  aiguë  :  peau  du  conduit  gonflée, 
rouge,  comme  œdématiée,  effaçant  plus  ou  moins  la  lumière  du 
canal  ;  douleurs  violentes,  irradiant  dans  toute  la  tôte;  vive  agi- 
tion,  cris  continuels,  parfois  du  délire. 

Le  diagnostic  d'otite  s'impose.  Il  n'y  a  qu'une  question  à  ré- 
soudre, mais  elle  est  capitale  dans  l'espèce  :  S'agit-il  (Tune  otite 
externe  ou  d'une  otite  moyenne  ?  Je  souligne  ces  mots  parce  que 
de  la  réponse  à  cette  question  découle  une  intervention  qui  peut 
sauver  l'oreille,  et  même  la  vie  du  malade.  S'il  s'agit,  en  effet, 
d'une  otite  moyenne  aiguë,  il  faudra,  sans  retard,  pratiquer  la 
paracentèse  du  tympan;  j'ai  l'habitude  de  dire  que  la  paracentèse 
de  la  membrane  du  tympan  est  à  l'otite  moyenne  ce  que  l'iridec- 
tomie  est  au  glaucome  aigu.  Le  diagnostic  est  facile  à  établir  : 
pour  cela,  il  suffit  de  regarder  dans  l'oreille,  mais  il  y  faut  regarder 
soigiu'usement,  avec  la  lumière  réfléchie,  le  spéculum  et  le 
miroir,  et  ne  pas  se  contenter  d'inspecter  l'entrée  du  conduit.  Si 
vous  pouvez  introduire  le  spéculum  dans  l'oreille,  facilement, 
sans  augmenter  la  douleur,  sans  résistance  de  la  part  du  malade; 
si  vous  apercevez  la  membrane  du  tympan  ;  en  un  mot,  si  le 
calibre  du  conduit  auditif  est  normal,  vous  pouvez  affirmer  qu'il 
ne  s'agit  pas  d'une  otite  externe. 

Est-ce  une  otite  moyenne,  ou  une  myringite?  J'indiquerai  plus 
loin  les  caractères  de  ces  deux  affections. 

Une  otite  externe  aiguë  pourrait  être  plutôt  confondue,  au 
début,  avec  les  abcès  glandulaires  dont  je  viens  de  parler,  mais  je 
rappelle  que,  dans  ces  derniers  cas,  il  existe  un  point  douloureux 
très  limité,  facile  à  voir  ou  à  trouver  avec  l'extrémité  d'un  stylet. 
Il  est  intéressant  d'établir  ce  diagnostic,  puisqu'une  incision 
précoce  peut  délivrer  le  malade  de  la  plus  grande  partie  de  ses 
douleurs. 

Le  traitement  de  l'otite  externe  aiguë  est  essentiellement  anti- 
phlogistique  et  calmant  :  quelques  sangsues  derrière  l'oreille,  des 
bains  locaux  permanents  avec  l'eau  de  pavot  tiède;  du  coton 
imbibé  d'huile  laudanisée,  de  chloroforme,  etc.  ;  mais  la  douleur 


OTITES  EXTEHNKS. 


ne  s'apaisem  réellement  qu'avec  l'apparition  du  pus  et  l'ouverture 
lie  l'ahcfVs,  k  moins,  cependant,  que  la  maladie  ne  se  termine  par 
résolution,  ce  rpiî  est  possible. 


Otorr/iée.  —  Ainsi  que  l'indique  son  nom,  l'olorrhée  n'est 
qu'un  symptôme,  puisqu'il  i^igniliei^coulemont  par  l'oreille.  Aussi, 
le  premier  soin  à  prendre  pour  le  praticien  en  présence  d'une 
otorrbëe  eal-il  de  se  demander  :  d'où  vient  le  pus?  vient-il  du 
conduit  auditif,  vient-il  de  la  caisse?  Lorsque  l'on  constate  que 
le  tympan  est  perforf;,  et  je  dirai  plus  loin  comment  on  le  cons- 
tate, la  réponse  est  facile  :  mais  il  n'en  est  pas  de  même  si  l'on 
ne  trouve  pas  de  perforation,  carl'oririce  peut  iHre  momentané- 
ment fermé,  ou  bien  la  petilt'  manœuvre  qui  sert  ordinairement  à 
état)lir  le  diagnostic  est  inexécutable  par  suite  d'uue  obstruction 
de  la  trompe. 

I.'otorrbée  a  pour  signe  clinique  essentiel  l'écoulement  de  pus 
par  loreille.  Il  existe  des  variétés  inlinies  dans  la  quantité  et  la 
qualité  du  liquide  :  la  quantité  oscille  entre  quelques  gouttes  et 
une  centaine  de  grammes  dans  les  vingt-quatre  heures;  il  est 
des  malades  dont  l'oreiller  est  littéralement  inondé  pendant  la 
nuit,  le  pus  s'écoule  incessamment.  Le  liquide  peut  ftre  clair, 
séro-purulent,  d'autres  fois,  il  est  très  épais  et  jaunâtre.  11  est 
parfois  tellement  irritant  que  le  pourtour  de  l'oreille  est  rouge, 
boursuuQé.  exulcêré.  Le  pus  est  plus  ou  moins  odorant,  parfois 
très  fétide  ;  siinvent  il  est  teinté  de  sang,  ce  qui  prouve,  en  général, 
l'existence  de  granulations  polypiformes  dans  le  conduit.  On  y  a 
trouvé  des  microbes  variés,  les  uns  pyogènes,  les  autres  sapro- 
gènes.  Parmi  les  premiers,  on  a  constaté  le  stapbylocoque,  le 
streptocoque,  le  pneumocoque,  notions  intéressantes,  mais  qui 
fournissent  peu  de  données  à  la  tbûrapeutique. 

Généralement,  la  douleur  est  très  modérée,  souvent  nulle,  si 
co  n'i'st  lorsqu'il  survient  une  poussée  aiguë,  pbénomène  assez 
commun  au  cours  de  la  maladie;  les  sujets  éprouvent  plutàt  un 
sentiment  de  g£ne  et  de  plénitude  dans  l'oreille,  avec  des  dénian- 
gealstms.  Quant  à  l'ouïe,  elle  est  toujours  modifiée,  plus  ou  moins 
dimiuoée.  quelquefois  abolie,  ce  qui  est  en  rapport  avec  des 
lésHHts  plus  profondes,  en  particulier  du  cAté  du  tympan.  Si  l'on 
veut  t>i<m  se  rappeler  (|ue  les  deux  couches  externes  qui  entrent 
dans  la  structure  de  cette  membrane  ne  sont  autres  que  le  tégu- 
jaent  prolongé  du  conduit  lui-même,  un  no  sera  pas  surpris  que 


96  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

le  tympan  soit  fatalement  envahi,  au  moins  partiellement,  dans 
une  otite  externe. 

L'otorrhëe  peut  persister  pendant  de  longues  années,  en  ne 
donnant  lieu  qu'aux  phénomènes  précédents,  mais  il  survient 
aussi,  à  la  longue,  des  complications,  telles  que  la  carie  du  rocher, 
des  accidents  cérébraux  et  vasculaires,  dont  je  parlerai  plus  loin. 
La  complication  la  plus  commune  de  Totorrhée,  celle  dont  je 
dois  m  occuper  ici,  est  la  présence  dans  le  conduit  auditif  de  bour- 
geons charnus  pouvant  atteindre  un  volume  tel,  qu'ils  en  rem- 
plissent le  calibre.  On  leur  donne  alors  le  nom  de  polypes^  déno- 
mination inexacte,  puisque  ce  sont  des  productions  purement 
inflammatoires,  qui,  souvent  même,  ne  sont  pas  nettement  pédi- 
culées.  Mais  conservons Texpression,  quia,  du  moins,  Tavantage 
d'être  commode.  Les  polypes  que  Ton  rencontre  dans  le  conduit 
auditif  sont  loin  de  prendre  tous  naissance  dans  sa  cavité  ;  la 
plupart  même  viennent  de  la  caisse,  d'autres  naissent  à  la  surface 
du  tympan  :  mais,  quel  que  soit  leur  point  de  départ,  ils  présentent, 
quand  ils  ont  atteint  un  certain  volume,  des  caractères  identiques, 
exigent  un  même  traitement,  et,  comme  le  conduit  auditif  externe 
est  leur  aboutissant  commun,  il  me  parait  rationnel  d'en  présen- 
ter actuellement  Tétude  clinique. 

Quand  ils  sont  volumineux,  les  polypes  peuvent  être  vus  à  la 
lumière  directe  :  s'ils  sont  petits,  situés  au  fond  du  conduit,  il  est 
indispensable  de  les  rechercher  avec  la  lumière  réfléchie.  Ils  se 
présentent  sous  l'aspect  d'une  petite  tumeur  lisse,  régulière  ; 
arrondie,  brillante,  de  couleur  rouge  vif  comme  une  cerise.  Ils 
sont,  en  général,  recouverts  d'une  couche  de  pus  :  aussi  faut-il 
commencer  par  faire  dans  l'oreille  une  injection  d'eau  tiède  avant 
l'exploration . 

Nous  nous  trouvons  ici  en  présence  d'un  cercle  vicieux  :  la 
suppuration  de  Toreille  produit  les  polypes,  qui,  à  leur  tour,  en- 
tretiennent la  suppuration,  de  telle  sorte  que  la  guérison  est 
impossible  tant  que  les  polypes  existent.  Avec  le  pus  ils  fournis- 
sent souvent  un  écoulement  sanguin,  ordinairement  minime  : 
cependant,  j'ai  vu  chez  certains  sujets  cet  écoulement  prendre»  un 
caractère  presque  inquiétant  par  son  abondance  et  sa  continuité. 

Les  polypes  occasionnent  généralement  peu  de  douleur  et  sont 
plutôt  gênants;  quelquefois,  ils  provoquent  de  forts  bourdon- 
nements et,  dans  ces  cas,  altèrent   notablement  la  f(»nction   de 
ouïe. 


OTITES  EXTERNES.  97 

Le  traitement  de  Totorrhée  varie  suivant  qu'il  existe  ou  qu'il 
n'existe  pas  de  polypes  dans  l'oreille. 

Et  d'abord,  faut-il  traiter  localement  les  écoulements  d'oreille 
et  tenter  de  les  supprimer? 

Nous  touchons  ici  à  un  préjugé  bien  funeste  aux  malades,  très 
enraciné  dans  l'esprit  du  public,  et  même  dans  celui  de  quelques 
médecins,  ce  qui  contribue  à  le  maintenir.  Comme  l'otorrhée  se 
rencontre  de  préférence  chez  les  enfants,  et  surtout  les  enfants 
lymphatiques,  on  considère  cet  écoulement  comme  un  émonctoire 
favorable  àleur  santé  et,  suivant  l'expression  consacrée,  on  craint 
qu'une  fois  supprimé  il  ne  se  porte  ailleurs.  Cette  idée  est  fausse, 
mais,  fût-elle  juste,  n'est-ce  donc  rien  que  d'exposer  un  enfant  à 
la  perte  complète  de  l'ouïe  et  aux  complications  des  suppurations 
prolongées  de  l'oreille?  La  vérité  est  qu'indépendamment  des 
accidents  locaux  qu'ils  provoquent,  les  écoulements  d'oreille  sont 
une  cause  d'afTaiblissement,  de  détérioration  de  la  santé  des 
sujets.  C'est  par  milliers  que  l'on  pourrait  compter  le  nombre 
des  cas  dans  lesquels  un  traitement  bien  dirigé  a  modifié  favora- 
blement l'état  général  de  l'enfant,  tout  en  le  débarrassant  d'un 
écoulement  d'oreille  pénible  dans  le  présent  et  désastreux  pour 
l'avenir. 

Un  autre  préjugé  également  dangereux  est  celui-ci  :  Ne  vous 
inquiétez  pas,  disent  quelques  médecins  aux  parents,  quand  il 
s'agit  d'une  petite  fille,  par  exemple  ;  laissez  cet  écoulement  tran- 
quille, il  passera  de  lui-môme  lors  de  l'établissement  des  règles. 
Erreur  absolue.  N'hésitez  donc  pas  à  conseiller  un  traitement 
local,  actif,  curatif,  dans  les  otorrhées  ;  c'est  votre  strict  devoir. 

Nous  supposons  d'abord  que  le  conduit  ne  contient  pas  de  gra- 
nulations polypiformes.  Il  convient  de  commencer  par  s'assurer 
qu'il  n'existe  plus  de  douleurs,  et  que  tout  phénomène  d'acuité  a 
disparu  :  sinon,  il  est  utile  de  continuer  l'emploi  des  émoUients  et 
des  calmants  jusqu'à  ce  que  ce  résultat  soit  obtenu.  Alors,  deux 
indications  se  présentent  :  nettoyer  les  surfaces  malades  ;  toucher 
ensuite  ces  surfaces  avec  une  substance  capable  d'en  assurer  la 
cicatrisation. 

La  première  indication  est  remplie  à  l'aide  d'injections  prati- 
quées une  ou  deux  fois  par  jour  suivant  le  degré  d'écoulement.  Il 
ne  suffit  pas  de  dire  :  Faites  une  injection  ;  il  faut  encore  montrer  à 
la  faire  d'une  façon  intelligente  et  efficace.  Une  seringue  àhydro- 

TiLLAVX. -^  Chirvrgie  clinique.  I.  —  7 


98  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L^APPAREIL  AUDITIF. 

cèle,  un  irrigateur,  un  des  nombreux  laveurs  imaginés  dans  ce 
but,  peuvent  être  employés.  Il  faut  avoir  le  soin  de  bien  ouvrir 
Toreille  en  portant  le  pavillon  en  haut  et  en  arrière,  sans  quoi  le 
liquide  buttera  contre  la  paroi  supérieure  du  conduit  et  ressor- 
tira sans  pénétrer  jusqu'au  tympan.  Chez  les  adultes,  on  peut 
faire  l'injection  à  travers  le  spéculum  préalablement  mis  en  place. 
Les  solutions  phéniquées,  chloralées,  boriquées,  la  liqueur  de 
Van  Swieten,  l'eau  alcoolisée,  conviennent  très  bien  dans  ce  cas  : 
employez-les  tièdes. 

La  seconde  indication  est  satisfaite  par  l'un  des  nombreux  médi- 
caments astringents  que  nous  possédons  :  sulfate  de  zinc,  sulfate  de 
cuivre, tanin, alun,  etc.  Je  commence  ordinairement  parle  sulfate 
de  zinc,  dans  les  proportions  de  o  centigrammes  pour  30  grammes 
d'eau.  Quandle  lavage  est  bien  complet,  faites  tomber  dans  l'oreille 
une  douzaine  de  gouttes  de  cette  solution  et  placez  tout  de  suite 
une  boulette  de  coton  hydrophile.  En  cas  d'insuccès,  recourez  aux 
autres  substances.  Il  est  bien  entendu  que  vous  administrerez  en 
même  temps  les  reconstituants  et  prescrirez  la  meilleure  hygiène 
possible.  Il  est  bien  rare  qu'un  traitement  ainsi  dirigé  ne  vienne 
pas  rapidement  à  bout  d'otorrhées,  môme  anciennes,  à  condition 
toutefois  qu'il  n'existe  pas  de  lésion  osseuse.  On  peut,  dans  ce 
dernier  cas,  recourir  à  des  opérations  que  je  signalerai  plus  loin  à 
propos  des  suppurations  de  la  caisse  du  tympan  et  de  la  carie  du 
rocher. 

Le  conduit  auditif  contient  des  polypes  :  il  faut  commencer  par 
les  enlever  ou  les  détruire.  S'ils  sont  volumineux,  s'ils  affleurent, 
en  quelque  sorte,  l'entrée  de  l'oreille,  essayez  du  polypotome  de 
Wilde,  instrument  identique  au  serre-nœud  de  M.  Maiscmneuve. 
Quand  les  polypes  sont  pédicules,  on  réussit  parfois  très  bien  à 
passer  le  fil  de  fer  entre  les  parois  du  canal  et  le  polype  et  à  com- 
prendre ce  dernier  dans  l'anse,  qu'il  suffit  de  serrer.  Cette  petite 
opération  est  singulièrement  facilitée  par  l'emploi  de  la  cocaïne. 
Si  les  polypes  sont  petits  et  profimds,  s'ils  sont  sessiles,  ce  pro- 
cédé n'est  plus  de  mise,  et  d'ailleurs,  môme  après  lablation,  il 
reste  toujours  un  pédicule  (ju'il  faut  détruire.  Il  m'est  arrivé 
souvent,  chez  l'adulte,  d'avancer  la  besogne  en  enlevant  tout  ce 
que  je  pouvais  avec  des  pinces.  Il  ne  reste  plus  alors  dans  l'oreille 
que  de  petits  polypes  ou  des  fragments  de  polypes. 

Quel  traitement  convient-il  d'employer?  Sachez,  d'abord,  que  si 


OTITES  EXTERNES.  99 

le  traitement  n'est  pas  convenablement  dirigé,  vous  serez  à  coup 
sûr  débordé,  car  ces  polypes  repoussent  avec  une  facilité  désespé- 
rante. Voici,  à  mon  sens,  la  meilleure  pratique.  Armez-vous  du 
miroir  frontal,  afin  d'avoir  les  deux  mains  libres;  ayez  une  bonne 
lampe  ;  assurez- vous  d'avance  d'un  crayon  de  nitrate  d'argent  qui 
puisse  sortir  par  l'extrémité  du  spéculum. 

Commencez  par  un  lavage  complet  du  conduit  avec  une  des 
solutions  précédentes.  Entrez  le  spéculum  jusqu'à  ce  que  vous 
voyiez  très  exactement  le  polype.  Introduisez  le  crayon  de  nitrate 
d'argent,  et  cautérisez  plus  ou  moins  fortement  suivant  l'épaisseur 
et  le  siège  du  polype  :  c'est  ainsi  que  vous  toucherez  légèrement 
un  polype  du  volume  d'un  grain  de  blé,  je  suppose,  implanté  sur 
le  tympan.  Retirez  le  crayon,  et  constatez  à  travers  le  spéculum  si 
la  surface,  qui  tout  à  l'heure  était  d'un  rouge  vif,  est  devenue 
blanche  ;  sinon,  recommencez  la  même  manœuvre  en  caut<}risant 
plus  profondénient.  Cette  petite  opération  est  aussi  inoiïensive 
qu'elle  est  simple,  à  condition  devoir  ce  que  l'on  fait;  j'ajoute 
qu'elle  manque  rarement  son  but.  Elle  devra  être  renouvelée 
tant  que  le  polype  ne  sera  pas  détruit  ;  on  recommencera  aussitôt 
que  l'escarre  sera  éliminée.  Le  polype  disparu,  si  Totorrhée 
persiste,  on  se  comportera  comme  dans  le  cas  précédent. 

2°  Otite  externe  sous'périostique.  —  L'otite  externe  sous-périos- 
tique  serait  aussi  bien  nommée  ostéopériostite  du  conduit  aU' 
ditif  externe.  Pour  comprendre  le  siège  et  surtout  l'évolution 
de  cette  affection,  il  est  indispensable  de  faire  appel  aux  souve- 
nirs anatomiques,  ce  qui  m'a  engagé  à  mettre  la  figure  6  sous 
les  yeux  du  lecteur.  J'appelle  en  particulier  l'attention  sur  la  con- 
tinuité du  périoste  de  l'oreille  avec  celui  qui  recouvre  Tapophyse 
mastoïde. 

L'otite  sous-périosti que  n'est  pas,  comme  l'otite  cutanée,  l'apa- 
nage des  enfants  lymphatiques  :  elle  se  développe  chez  Tadulte,  à 
tous  les  âges  de  la  vie,  et  sur  des  sujets  de  constitution  très  vigou- 
reuse. Je  ne  sais  à  quelle  cause  la  rattacher.  Elle  peut  envahir 
à  la  fois  les  quatre  parois  du  conduit,  mais  elle  m*a  paru  aiTecter 
un  siège  de  prédilection  pour  la  paroi  postérieure  et  se  limiter 
souvent  à  celte  paroi.  Je  Tétudierai  principalement  en  ce  point. 

Les  accidents  du  début  sont  ceux  de  l'otite  externe  cutanée 
aiguë,  avec  cette  différence  que  l'examen  du  conduit  auditif  ne 
révèle  que  très  peu  de  réaction  de  ce  côté.  Les  douleurs  présentent 


100  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L  APPAREIL   AUDITIF. 

one  intensité  extrême  et  siègent  vers  la  paroi  envahie,  puis  sur- 
vient du  gonllement  périphérique  au  niveau  de  la  région  mas- 
toïdienne, derrière  le  pavillon  de  l'oreille.  Celui-ci  est  soulevé, 
refoulé  en  avant;  le  sinus  auriculo-mastoïdion  disparaît.  Il  se 
.  produit,  à  un  moment  donné,  un  peu  d'écoulement  de  pus  par 
l'oreille,  mais,  contrairement  &  ce  qui  a  lieu  d'habitude,  le  malade 
n'en  est  que  peu  ou  pas  soulagé.  La  douleur  et  le  gonflement 


Fig.  6.  —  Coupe  horizontale  de  l'oreille  gauche. 
ESC.  Eipue  »ii>-cat>n«.  —  ESP,  Eapice  •aaa-pfrioaliriuF.  —  SL,  Sinusliténl. 

persistent  derrière  l'oreille,  c'est  un  véritable  phlegmon  mastoï- 
dien :  la  peau  restée  saine  se  distend,  de\ient  luisante,  brillante, 
et  l'on  fmit  par  percevoir  de  la  fluctuation  :  un  abcès  s'est  formé. 
Bien  que  l'écoulement  de  l'oreille  continue,  c'est  à  peine  si  le 
malade  s'en  occupe,  et  même  il  ne  voit  souvent  aucun  rapport 
entre  fa  douleur  initiale  d'oreille,  qui  a  disparu,  et  la  lésion 
actuelle. 

Le  pus  de  ccfoyer,  étantplacé  entre  le  périoste  etl'os,  est  donc 
très  profondément  situé,  lien  résulte  plusieurs  conséquences  im- 
portantes :  l'une  d'elles,  c'est  que  ta  fluctuation  est  difficile  à  per- 
cevoir et  n'arrive  que  très  tardivement  à  être  superficielle  ;  de 


OTITES  EXTERNES.  101 

plus,  le  périoste,  décollé  d'abord  au  niveau  de  Tapophyse  mas- 
toide,  s'épaissit,  résiste  à  la  pression  du  pus,  se  décolle  plus  loin 
du  côté  de  Toccipital,  du  côté  de  Técaille  du  temporal  ;  des  prolon- 
gements se  portent  vers  le  cou  en  suivant  la  gaine  du  muscle 
sterno-mastoïdien . 

L'abcès  mastoïdien  n'a  pas  de  tendance  à  s'ouvrir  sponta- 
nément au  dehors,  et  finit  par  atteindre  des  proportions  considé- 
rables. Pendant  ce  temps,  le  malade  est  en  proie  à  des  douleurs  in- 
tenses et,  souvent,  présente  des  phénomènes  généraux  graves.  Les 
signes  varient,  d'ailleurs,  suivant  le  siège  qu'occupe  le  foyer.  J'ai 
insisté  davantage  sur  l'abcès  mastoïdien  parce  qu'il  est  le  plus 
fréquent,  mais  le  pus  peut  suivre  la  paroi  antérieure  du  conduit 
et  faire  saillie  du  côté  de  l'articulation  temporo-maxillaire  ;  il  peut 
arriver  dans  la  loge  parotidienne  en  traversant  la  paroi  inférieure; 
enfin,  ilpeut  donner  lieu  à  des  phénomènes  de  méningo-encépha- 
lite  en  pénétrant  ou  en  se  propageant  à  travers  la  paroi  supérieure. 

L'otite  sous-périostique  diffère  donc  très  notablement  de  l'otite 
cutanée,  puisque  la  suppuration,  au  lieu  de  se  produire  par  l'inté- 
rieur du  conduit,  tend  à  se  faire  jour  dans  les  régions  situées  en 
dehors  de  l'oreille,  et  qu'à  un  moment  donné  la  filiation  des  acci- 
dents est  assez  obscure  pour  qu'on  ne  songe  même  plus  à  les 
rattacher  à  une  otite.  Le  contact  du  pus  avec  les  os  détermine 
rapidement  de  l'ostéite,  de  la  nécrose  superficielle,  accidents  qui 
n'arrivent  que  dans  les  otorrhées  de  longue  date. 

Au  début,  lorsque  le  gonflement  survient  au  niveau  du  sinui* 
auriculo-mastoïdien,  on  pourrait  espérer  n'avoir  affaire  qu'à 
l'abcès  glandulaire  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  mais  l'intensité  des 
phénomènes  généraux  et  l'extension  rapide  à  toute  la  région 
mastoïdienne  ne  permettront  pas  de  douter  longtemps. 

Il  est  à  peine  utile  de  faire  remarquer  la  gravité  de  l'otite  sous- 
périostique,  puisqu'elle  peut  déterminer  des  accidents  mortels,  et 
que  dans  les  cas  les  plus  favorables  elle  donne  lieu  à  des  douleurs 
violentes  qui  se  prolongent  souvent  pendant  des  semaines. 

Le  traitementdu  début  sera  antiph logistique  etcalmetnt.  Lorsque 
la  tuméfaction  mastoïdienne  sera  manifeste,  n'attendez  pas  la 
perception  nette  de  la  fluctuation  pour  faire  une  incision.  Incisez, 
à  plus  forte  raison,  dès  que  vous  sentirez  une  certaine  rénitence 
indiquant  le  soulèvement  du  périoste. 


102  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

L'ouverture  de  ce  foyer  mérite  une  attention  particulière,  en 
raison  de  la  présence  de  Tartère  auriculaire  postérieure  dans  l'é- 
paisseur de  sa  paroi.  A  rencontre  des  autres  abcès  chauds,  qui, 
en  général,  refoulent  profondément  les  vaisseaux  de  quelque  im- 
portance, celui-ci,  étant  primitivement  sous-périostique,  porte  les 
vaisseaux  au-devant  du  bistouri.  Rappelez- vous  que  le  tronc  de 
Tartère  auriculaire  occupe  exactement  le  sinus  auriculo-mastoï- 
dien,  et  faites,  en  conséquence,  l'incision  à  un  centimètre  environ 
en  arrière  de  ce  sinus.  En  cas  de  blessure  de  Tartère,  le  meilleur 
moyen  hémostatique  à  employer  est  l'application  d'une  pince  à 
forcipressure  qu'on  laisse  en  place  vingt-quatre  heures.  Donnez  à 
l'incision  une  hauteur  d'environ  quatre  centimètres,  en  rapport, 
d'ailleurs,  avec  les  dimensions  du  foyer,  mais  faites-la  très  grande. 
Incisez  couche  par  couche  à  travers  les  parties  indurées,  qui  ne 
s'écartent  que  difficilement,  et  ne  vous  arrêtez  que  lorsque  vous 
sentez  l'os  dans  toute  l'étendue  de  la  plaie  :  celle-ci  mesure  ordi- 
nairement plusieurs  centimètres  de  profondeur.  S'il  existe  des  pro- 
longements sur  le  trajet  des  muscles  s'insérant  à  l'apophyse  mas- 
toïde,  poursuivez-les  avec  le  bistouri,  sans  quoi  votre  malade  ne 
sera  pas  guéri,  et  il  faudra  plus  tard  recommencer  une  seconde 
opération.  Appliquez  un  pansement  antiseptique  humide. 

Le  conduit  auditif  externe  peut  être  le  siège  de  véritables  po- 
lypes recouverts  par  la  peau  et  très  nettement  pédicules.  On  les 
excise,  ou  bien  on  les  enlève  avec  le  serre-nœud. 

On  y  observe  aussi  des  exostoses  contre  lesquelles  nous  sommes 
impuissants. 

Lorsque  la  première  fente  pharyngienne  ou  branchiale  aux  dé- 
pens de  laquelle  se  développe  Tappareil  de  transmission  des  ondes 
sonores  se  soude  vers  sa  partie  externe  au  lieu  de  se  courber  en 
gouttière  pour  former  le  canal  auditif  primitif ,  il  peut  en  résulter 
une  sténose  complète  du  conduit  auditif  externe  ;  la  peau  du  crâne 
passe  comme  un  pont  sur  son  orifice  cutané.  11  y  apeu  de  chances 
pour  qu'une  intervention  rétablisse  le  conduit.  Quelquefois,  la 
soudure  de  la  fente  n'est  effectuée  que  tout  à  fait  en  dehors  :  il 
n'existe  alors  qu'un  simple  opercule,  masquant  l'entrée  de 
l'oreille,  qu'il  est  facile  d'inciser. 

Quant  àla  sténose  cicatricielle,  consécutive,  parexemple,  aune 


MALADIES  DE  LA   MEMBRANE  DU  TYMPAN.  103 

brûlure,  plusieurs  fois  j'ai  essayé  de  la  combattre  à  Taide  de  corps 
dilatants  et  n'ai  pas  réussi  jusqu'à  présent. 

B.  Maladies  de  la  membrane  du  tympan.  —  Pour  se  rendre 
compte  de  Taspect  que  présente  la  membrane  du  tympan  à  l'état 
pathologique,  il  est  nécessaire  d'en  connaître  l'état  physiologique  : 
je  le  rappellerai  en  quelques  mots. 

Le  tympan  est  de  couleur  gris  perle  uniforme,  comme  velouté; 
il  est  légèrement  déprimé  au-dessous  de  son  centre,  en  un  point 
qui  porte  le  nom  à' ombilic,  la  portion  sus-ombilicale  est  traversée 
de  haut  en  bas,  et  un  peu  obliquement  d'avant  en  arrière,  par  une 
ligne  plus  brune,  qui  est  le  manche  du  marteau.  L'extrémité  libre 
du  manche  répond  à  l'ombilic.  En  avant  de  cette  extrémité  existe 
un  reflet  brillant  appelé  triangle  lumineux,  mais  à  tort,  car  souvent 
il  n'afl'ccte  pas  cette  forme  sur  les  oreilles  les  plus  normales. 
A  la  partie  supérieure  du  manche  existe  une  saillie  du  volume 
d'une  petite  tête  d'épingle,  faisant  relief  sur  la  membrane,  de 
couleur  blanc  mat,  formée  par  l'apophyse  externe  du  marteau. 
Le  tympan  est  translucide  et  permet  de  reconnaître  à  une  vive 
lumière  les  organes  situés  derrière  lui  dans  la  caisse  :  la  corde 
du  tympan,  la  grande  branche  de  l'enclume,  le  promontoire.  On 
y  voit  peu  de  vaisseaux  au  début  de  l'examen.  Ils  apparaissent  et 
se  dilatent  sous  l'influence  de  la  projection  d'une  lumière  vive. 
Tels  sont  les  principaux  caractères  physiologiques  dont  il  faut 
constater  la  modification  pour  reconnaître  qu'un  tympan  est  ma- 
lade. Examinons  maintenant  comment  il  convient  de  faire  cette 
constatation. 

Mode  d'examen  de  la  membrane  du  tympan,  —  L'examen  du 
tympan  doit  être  fait  à  la  lumière  réfléchie  avec  un  spéculum,  et 
un  miroir  concave.  Cet  examen  est  parfois  facile,  lorsque  le  con- 
duit auditif  est  largo  et  rectiligne,  mais  il  présente  aussi,  dans  cer- 
tains cas,  de  sérieuses  difficultés,  quand  le  conduit  est  étroit  et 
sinueux.  11  est  impossible  alors  de  voir  le  tympan  dans  son  en- 
semble, on  n'en  découvre  qu'une  partie  à  la  fois  et  il  faut  pour 
cela  incliner  le  spéculum  dans  tous  les  sens.  Orientez-vous  tout 
d'abord  :  pour  cela,  je  conseille  de  rechercher  un  point  fixe  dont  on 
connaisse  exactement  le  siège,  généralement  facile  à  trouver  et  à 
distinguer  des  détails  multiples  que  présente  le  fond  de  l'oreille: 
ce  point  est  l'apophyse  externe  du  marteau.  A  moins  que  le  tym- 


i04  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

pan  ne  soit  complètement  masqué  par  un  corps  étrangers  ou  des 
bourgeons  charnus,  à  moins  qu'il  ne  soit  infiltré  de  pus,  on  trouve 
toujours  cette  apophyse,  et,  ce  point  étant  déterminé,  il  est  pos- 
sible de  trouver  tous  les  autres,  et,  en  particulier,  le  manche  du 
marteau,  dont  Tapophyse  n'est  qu'une  dépendance.  Ainsi  Ton  dit  : 
telle  lésion  siège  en  avant  ou  en  arrière  du  manche  du  marteau, 
au-dessus  ou  au-dessous  de  l'ombilic.  Il  ne  faut  pas  croire,  toute- 
fois, que  l'examen  des  lésions  du  tympan  soit  chose  facile,  en  gé- 
néral, car  souvent  il  ne  s'agit  que  de  nuances  :  ainsi  le  tympan 
est  plus  blanc,  plus  épais,  plus  vasculaire,  moins  translucide, 
plus  concave,  etc.,  lapophyse  externe  est  plus  saillante,  le  manche 
du  marteau  plus  court,  etc.  On  voit,  par  ces  exemples,  combien  il 
faut  avoir  constamment  présent  à  l'esprit  l'aspect  physiologique. 

Une  question  que  vous  aurez  bien  souvent  à  résoudre  est  celle- 
ci  :  Le  tympan  est-il  ou  n'est-il  pas  perforé?  Pour  en  trouver  la 
solution,  commencez,  avant  tout  examen  otoscopique,  par  exécu- 
ter la  manœuvre  suivante  :  introduisez  dans  l'oreille  un  peu  d'eau  ; 
commandez  au  malade  de  faire  une  forte  expiration,  la  bouche  et 
le  nez  fermés  (expérience  dite  de  Valsalva)  ;  si  l'eau  bouillonne 
dans  le  conduit  auditif,  vous  n'aurez  aucun  doute  sur  l'existence 
de  la  perforation.  Mais  de  ce  que  les  bulles  d'air  ne  sont  pas 
sorties  à  travers  le  tympan,  n'allez  pas  conclure  qu'il  n'est  pas 
perforé,  car  deux  conditions  peuvent  empêcher  l'air  de  sortir  : 
l'obstruction  momentanée  de  l'orifice  et  celle  de  la  trompe 
d'Eustache.  Faites  donc  un  lavage  du  conduit  et  examinez  au  spé- 
culum. Vous  apercevrez  souvent  sur  le  tympan  malade  des  bat- 
tements parfaitement  isochrones  à  ceux  du  pouls.  J'attache,  pour 
mon  compte,  une  certaine  importance  à  ces  battements,  qui  ne 
se  rencontrent  guère  que  lorsqu'il  existe  une  perforation  du  tym- 
pan, les  artères  battant  sur  les  bords  de  l'orifice  comme  sur 
l'extrémité  d'un  moignon  d'amputé.  Ayez  alors  recours  à  la  douche 
nasale  par  la  méthode  de  Politzer  (Voy.  Obstruction  de  la  trompe 
(CEitstache).  Vous  vérifierez  de  la  sorte  la  perméabilité  de 
la  trompe  ;  si  l'air  passe  dans  la  caisse,  vous  pourrez  déboucher 
l'orifice  anormal  du  tympan  et  produire  le  bruit  caractéristique 
de  sifflement.  Etudiez  alors  les  caractères  de  la  perforation  :  son 
siège,  son  étendue,  sa  forme,  et  prenez-en  le  dessin,  car  rien 
ne  s'oublie  plus  vite  que  les  détails  observés  à  la  surface  du 
tympan. 


PERFORATIONS  DU  TYMPAN.  105 

Etudions  les  maladies  du  tympan,  en  commençant  par  les  per- 
forations. 

1*  Perforations  du  tympan,  —  Les  perforations  du  tympan  sont 
traumatiques,  spontanées,  et  chirurgicales. 

Les  perforations  traumatiques  surviennent  suivant  plusieurs 
mécanismes  :  tantôt,  c'est  une  déchirure  indirecte  résultant  d'une 
chute  sur  la  tète,  ces  cas  sont  les  plus  rares  ;  d'autres  fois,  la  lé- 
sion est  produite  directement  :  par  le  malade  lui-même  en  se 
nettoyant  à  fond  les  oreilles  ;  pendant  l'extraction  maladroite  d'un 
corps  étranger  ;  par  ce  corps  étranger  lui-même.  La  perforation 
traumatique  résulte  encore  de  la  pression  exagérée  de  l'air  atmo- 
sphérique à  la  surface  du  tympan  :  la  pression  peut  s'exercer  sur 
sa  face  interne  dans  une  douche  d'air  par  la  trompe,  mécanisme 
que  je  crois  très  rare;  beaucoup  plus  souvent,  la  pression  a  lieu 
sur  la  face  externe  de  la  membrane,  par  exemple,  à  la  suite  d'un 
soufflet  appliqué  sur  l'oreille,  même  sans  une  grande  violence  ;  à 
la  suite  d'une  forte  détonation,  accident  assez  commun  chez  les 
artilleurs.  La  pression  du  liquide  peut  aussi  la  produire,  lorsqu'on 
pique  une  tête  dans  l'eau,  par  exemple. 

Les  perforations  spontanées  se  produisent  de  dehors  en  dedans 
-à  la  suite  d'une  otite  externe  et  d'une  myringite,  beaucoup  plus 
souvent  de  dedans  en  dehors  à  la  suite  d'une  otite  moyenne. 

J'appelle  perforation  chirurgicale  celle  que  nous  pratiquons 
<iansun  but  thérapeutique  sous  le  nom  de  paracentèse  du  tympan, 
■et  que  j'étudierai  plus  loin. 

J'ai  déjà  dit  que,  facile  en  général,  le  diagnostic  d'une  perfora- 
tion était  parfois  obscur  et  qu'il  fallait  attendre  souvent  quelque 
temps  avant  de  se  prononcer. 

Pour  beaucoup  de  personnes,  tympan  crevé  est  synonyme  de 
surdité  complète,  au  même  titre  qu'œil  crevé  est  synonyme  de  cé- 
cité, préjugé  très  fâcheux,  partagé  môme  par  un  certain  nombre 
de  médecins.  Cette  idée  fausse  peut  avoir  le  grave  inconvénient 
de  faire  négliger  ou  môme  abandonner  le  traitement,  sous  prétexte 
que  l'oreille  est  perdue,  quoi  qu'on  fasse.  Or,  c'est  là  une  grave 
erreur.  La  membrane  du  tympan  est  un  organe  de  perfectionne- 
ment, très  utile  sans  doute  à  laudition,  un  admirable  artifice 
employé  pour  transmettre  les  moindres  vibrations  à  la  chaîne 
des  osselets,  mais  elle  est  loin  d'être  indispensable.  Un  de  mes 
internes  ne  s'était  jamais  aperçu,  jusqu'alors,  d'une  large  perfo- 


106  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

ration  d'un  de  ses  tympans,  et  ces  cas  sont  communs.  La  mem- 
brane peut  être  détruite  dans  presque  toute  son  étendue,  le  manche 
du  marteau  pendre  isolé  dans  la  caisse  comme  une  stalactite,  et 
l'audition  se  faire  très  convenablement.  En  un  mot,  ce  n'est  pas 
la  perforation  elle-même  qui  est  dangereuse,  c'est  la  maladie  dont 
elle  est  la  conséquence,  ainsi  que  les  désordres  qui  l'accompa- 
gnent. Donc,  ne  traitez  pas  la  perforation  en  elle-même,  car  vous 
n'y  pouvez  rien,  mais  traitez  activement  l'otorrhée  jusqu'à  ce 
qu'elle  ait  complètement  disparu  ;  d'ailleurs,  lorsqu'une  perfora- 
tion, même  spontanée,  est  petite,  elle  peut  se  cicatriser.  Quant 
à  celles  de  grandes  dimensions,  elles  persistent  indéfiniment. 

Les  perforations  traumatiques,  au  contraire,  se  cicatrisent  très 
rapidement,  trop  rapidement  même,  quand  elles  ont  été  faites  dans 
un  but  thérapeutique,  et  elles  ne  déterminent  ordinairement  au- 
cun accident  durable,  surtout  lorsqu'elles  siègent  dans  la  portion 
sous-ombilicale  du  tympan  au-dessous  de  la  fenêtre  ronde.  La 
vive  douleur  qu'elles  provoquent  disparaît  rapidement.  Après 
avoir  lavé  l'oreille,  il  suffit  de  maintenir  la  plaie  à  l'abri  du  con- 
tact de  l'air  avec  une  boulette  de  coton.  Recommandez  au  malade 
d'éviter  pendant  quelques  jours  les  expirations  brusques. 

Les  plaies  du  tympan  donnent  toujours  lieu  à  un  écoulement 
sanguin,  mais  réduit  à  de  très  minimes  proportions.  Cependant, 
la  rupture  de  l'une  ou  des  deux  artères  qui  flanquent  le  manche 
du  marteau  pourrait  être  suivie  d'une  otorragie  abondante,  si, 
par  exemple,  le  sujet  était  hémophile. 

Je  signalerai  seulement  pour  mémoire  la  fracture  du  manche 
du  marteau,  dont  j'ai  vu  un  exemple.  Il  existait  un  léger 
déplacement  suivant  l'épaisseur. 

2°  liiflammatioiis  du  tympan,  —  Les  inflammations  du  tympan 
portent  le  nom  de  myringites. 

Si  l'on  considère  que  le  tympan  est  une  mince  cloison  inter- 
posée entre  le  conduit  auditif  externe  et  la  caisse,  et  que  cette 
cloison  est  anatomiquenient  formée  par  ladossemenl  des  mem- 
branes qui  tapissent  ces  deux  cavités,  on  comprendra  aisément 
que  leur  inflammation  détermine  presque  fatalement  une  myrin- 
gite.  Par  conséquent,  la  myringite  est  très  souvent,  presque  tou- 
jours même,  secondaire  ;  cependant,  il  existe  certainement  une 
myringite  primitive^  la  seule  dont  je  doive  m'occuper  dans  ce 
chapitre. 


INFLAMMATIONS  DU  TYMPAN.  407 

La  myringitc  est  aiguë  ou  chronique;  souvent  la  seconde  est 
une  conséquence  de  la  première  ;  cependant,  elle  est  parfois 
chronique  d'emblée. 

La  myringite  aiguë  reconnaît  des  causes  diverses  :  une  contu- 
sion, une  plaie,  surtout  Taction  du  froid;  elle  est  aussi  une  con- 
séquence de  la  syphilis  et  peut  survenir  au  cours  de  la  période 
secondaire,  au  même  titre  que  Tiritis  syphilitique.  J'en  ai  observé, 
dans  mon  service  à  THôtel-Dieu,  un  cas  qui  a  évolué  sous  nos  yeux 
chez  une  femme  atteinte  de  plaques  muqueuses. 

Si  je  dis  que  la  myringite  était  de  nature  syphilitique,  c'est  en 
raison  des  accidents  au  milieu  desquels  elle  est  survenue,  car, 
jusqu'à  présent  du  moins,  il  est  impossible  de  la  différencier  de 
la  myringite  à  frigore. 

Le  début  de  cette  affection  est  généralementbrusque  et  se  révèle 
par  des  douleurs  d'oreille  qui  acquièrent  tout  de  suite  une  grande 
intensité.  En  même  temps,  Touïe  est  pervertie,  je  ne  dis  pas 
abolie.  Vous  devez  immédiatement  rechercher  s'il  ne  s'agit  pas 
d'une  otite  externe,  et  surtout  d'une  otite  moyenne  aiguë,  dont 
le  début  est  également  subit  et  accompagné  de  violentes  douleurs. 
L'examen  direct  vous  permettra  d'affirmer  le  diagnostic  ;  cepen- 
dant, vous  aurez  déjà  de  fortes  présomptions  en  constatant  que 
l'ouïe,  au  lieu  d'être  abolie  de  ce  côté,  parait,  au  contraire,  exagé- 
rée ;  ce  n'est  pas  que  le  malade  entende  de  plus  loinlamontre,  par 
exemple,  mais  les  bruits  causent  de  la  douleur,  surtout  les  bruits 
aigus,  ceux  qui  provoquent  un  plus  grand  nombre  de  vibrations, 
c'est-à-dire  que  les  mouvements  de  l'organe  malade  déterminent 
de  la  douleur. 

L'hyperacousie  constatée  au  début  d'une  affection  aiguë  de 
l'oreille  me  paraît  presque  pathognomonique  d'une  myringite 
aiguë  primitive,  car  on  ne  la  rencontre  pas  dans  les  otites  externe 
et  moyenne. 

L'examen  à  la  lumière  réfléchie  sera  facile  et  vous  démontrera 
l'intégrité  absolue  du  conduit  auditif,  ce  qui  vous  permettra  de 
repousser  l'otite  externe  ;  vous  constaterez,  par  contre,  une  vascu- 
larisation  considérable  de  la  membrane,  surtout  dans  sa  portion 
sus-ombilicale,  tout  autour  du  manche  du  marteau;  ce  dernier  se 
trouve  recouvert  par  les  vaisseaux,  tandis  que  l'apophyse  externe 
apparaît  comme  une  perle  blanche  sur  un  fond  rouge.  Vous  serez, 
dès  lors,  certain  du  diagnostic.  Dans  l'hypothèse  d'une  otite 
moyenne  aiguë,  en  effet,  vous  n'observeriez  aucune  vascularisa- 


108  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

tion  anormale  du  tympan,  mais  seulement  une  teinte  sombre,  un 
défaut  de  transluciditë.  J'ajoute  que  dans  la  myringite  la  trompe 
est  libre,  ce  qui  n'a  que  rarement  lieu  dans  Totite  moyenne. 

C'est  ainsi  que  débute  TafTection.  Quelque  temps  après,  la 
couche  épidermique  peut  être  soulevée  comme  dans  certains 
érysipèles,  et,  alors,  apparaissent  de  petites  vésicules  transpa- 
rentes ressemblant  à  un  semis  de  perles. 

La  myringite  peut  ensuite  marcher  vers  la  résolution,  ou  bien, 
au  contraire,  suppurer  et  amener  une  perforation  du  tympan.  Un 
autre  mode  de  terminaison  est  le  passage  à  l'état  chronique  :  la 
couche  épidermique  s'exfolie,  des  granulations  se  développent  à 
la  surface  du  derme,  et  recouvrent  parfois  la  membrane  au  point 
de  lui  donner  un  aspect  framboise. 

On  devine  alors  aisément  ce  que  révèle  l'examen  otoscopique  : 
il  n'existe  plus  aucun  des  caractères  physiologiques  de  la  mem- 
brane du  tympan,  mais  seulement  une  surface  rouge  plus  ou 
moins  granuleuse,  sécrétant  du  pus,  variété  d'otorrhée  qui  rentre 
dans  l'étude  que  nous  avons  faite  précédemment. 

Le  traitement  de  la  myringite  aiguë  est  antiphlogistique  et  cal- 
mant au  début.  La  malade  à  laquelle  je  viens  de  faire  allusion 
fut  très  soulagée  par  les  instillations  dans  l'oreille  de  chlorhydrate 
de  cocaïne  au  centième,  et  peut-être  ce  médicament  fut-il  pour 
quelque  chose  dans  la  terminaison  par  résolution.  Plus  tard,  on 
appliquera  le  traitement  de  Totorrhée. 

La  myringite  chronique  d'emblée  est  caractérisée  par  l'évolution 
de  phénomènes  analogues  à  ceux  que  je  viens  de  signaler,  mais 
se  succédant  lentement,  et  sans  réaction  locale  ou  générale  bien 
marquée.  Je  pense,  toutefois,  que  la  cause  la  plus  fréquente  de  la 
myringite  chronique  est  l'eczéma  du  tympan.  Comme  dans  la  my- 
ringite aiguë,  le  sens  de  l'ouïe  est  perverti  plutôt  que  diminué; 
les  malades  sont  impressionnés  péniblement  par  le  bruit,  par  cer- 
tains bruits  surtout  ;  il  n'existe  pas,  sans  doute,  de  douleur  vio- 
lente, mais  une  sensation  insupportable  qui  leur  fait  fuir  la 
conversation  de  certaines  personnes.  Il  y  a  des  sons  musicaux 
qu'ils  ne  peuvent  entendre  sans  douleur.  A  la  longue,  cepen- 
dant, si  l'affection  ne  s'améliore  pas,  si  le  tympan  s'épaissit  et  se 
recouvre  de  granulations,  l'ouïe  diminue  très  notablement  et  il 
survient  des  bourdonnements. 


OPACITÉS  DU  TYMPAN.  109 

A  Texamen  otoscopique  on  observe  de  1  liyperémie  du  tympan, 
une  desquamation  de  la  couche  épidermique  ;  plus  tard,  des  îlots 
d'épiderme  adhérents  à  la  surface  et  la  production  de  ce  que  j'ai 
décrit,  plus  haut,  sous  le  nom  de  bouchons  épidermiques.  Quand  le 
terrain  est  déblayé  à  l'aide  des  injectionset  des  pinces,  le  tympan 
apparaît  rouge,  plus  ou  moins  granuleux,  et  souvent  perforé. 

Le  traitement  sera  celui  de  l'eczéma  du  conduit  et  de  rotorrh('îe, 
dont  nous  nous  sommes  déjà  occupé.  J'ai  observé  de  bons  résul- 
tas à  la  suite  d'injections  d'Eaux-Bonnes. 

3°  Opacités  du  tympan,  —  Qu'une  myringite  se  termine  par 
résolution,  ou  bien  qu'elle  passe  à  l'état  chronique,  à  l'état  d'otor- 
rhée,  elle  laisse  souvent  à  sa  suite  des  opacités  du  tympan  plus  ou 
moins  larges,  plus  ou  moins  profondes.  On  les  observe  principale- 
ment, cependant,  à  la  suite  des  longues  suppurations.  Je  ne  m'oc- 
cupe pas  ici  des  opacités  qui  sont  liées  à  un  trouble  de  nutrition 
de  la  membrane  du  tympan  à  la  suite  des  scléroses  de  la  caisse, 
et  qui  seront  étudiées  spécialement  à  propos  de  cette  dernière 
maladie. 

Les  opacités  d'origine  inflammatoire  sont  très  communes,  ce 
dont  rend  bien  compte  l'éclairage  du  tympan  à  une  vive  lumière 
solaire  sur  des  sujets  qui  se  considèrent  comme  sains  ;  elles  témoi- 
gnent, en  général,  d'otites  développées  dans  la  première  enfance 
et,  d'ailleurs,  ne  causent  le  plus  souvent  aucun  trouble  de  l'ouïe. 
Qui  pourrait  affirmer,  cependant,  que  ce  n'est  pas  Tune  des  causes 
de  la  différence  si  grande  qui  existe  dans  Tacuité  auditive  de 
chacun  de  nous? 

Je  n'ai  pas  h  insister  sur  le  diagnostic  des  opacités  du  tympan, 
qu'un  examen  convenable  fera  facilement  reconnaître. 

Le  traitement  n'a  que  peu  de  prise  sur  ces  exsudats  interstitiels 
consécutifs  aux  myringites  primitives  ou  secondaires.  Il  est  bon, 
toutefois,  de  continuer  pendant  quelque  temps  encore  des  injec- 
tions astringentes  Itères  dans  les  oreilles,  même  lorsque  tout 
écoulement  a  cessé,  pour  en  faciliter  la  régression  naturelle,  et 
aussi  pour  éviter,  autant  que  possible,  les  rechutes  qui  sont  si 
communes  dans  ces  maladies. 

Mais,  lorsque  les  phénomènes  inflammatoires  ont  disparu 
depuis  longtemps,  lorsque  l'opacité  du  tympan  est  totale  et  que 
l'ouïe  est  abolie,  une  importante  question  de  pratique  se  pose  : 
Faut-il  faire  la  paracentèse  du  tympan? 


110  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

Quelques  praticiens  se  sont  plu  à  établir  une  assimilation  entre 
la  paracentèse  du  tympan  et  l'opération  de  la  cataracte,  mais 
c'est  aller  un  peu  trop  loin  :  jamais,  quoi  qu'on  fasse,  la  première 
de  ces  opérations  n'occupera  en  otiatrique  la  place  qu'occupe  la 
seconde  dans  l'oculistiquo,  et  la  raison  en  est  bien  simple.  La 
principale  contre-indication  à  l'opération  de  la  cataracte  est  le 
mauvais  état  du  fond  de  l'œil  :  or,  elle  est  fort  rare  ;  la  cataracte 
est  presque  toujours  primitive,  essentielle;  le  cristallin  forme 
écran  au-devant  de  la  rétine  saine,  et,  l'écran  disparu,  le  malade 
verra  clair. 

En  est-il  de  même  pour  l'oreille  ?  évidemment  non.  N'avons- 
nous  pas  vu  plus  haut  que  la  myringite  est  ordinairement  secon- 
daire ?  et  quand  elle  est  primitive  n'avons-nous  pas  vu  aussi 
qu'en  raison  môme  de  la  texture  du  tympan  il  se  produit  néces- 
sairement un  retentissement  sur  la  caisse  ?  La  comparaison  ne 
peut  donc  se  soutenir.  Sans  doute,  il  existe  des  cas  où  la  mem- 
brane du  tympan  constitue  le  seul  et  unique  obstacle  au  passage 
des  ondes  sonores,  mais  ces  cas  sont  absolument  exceptionnels. 

Gomment  reconnaître  qu'il  s'agit  d'un  de  ces  cas  favorables  à 
la  paracentèse  ?  Quand  pourrez- vous  donner  quelque  assurance 
qu'une  opération  rendra  l'ouïe  ?  Le  diagnostic  est  assez  délicat, 
mais  on  peut,  cependant,  arriver  à  des  probabilités  de  la 
manière  suivante. 

Constatez  d'abord  que  le  conduit  auditif  externe  est  sain. 
Assurez-vous  que  la  trompe  d'Eustache  est  libre,  et  qu'il  n'existe 
pas  de  catarrhe  naso-pharyngien.  Recherchez  ensuite  à  l'aide  du 
diapasim  l'état  de  l'appareil  de  réception.  Appliquez  le  diapason 
vibrant  sur  le  front;  si  le  son  de  l'instrument  est  perçu  exclusi- 
vement du  côté  qui  est  sourd,  et  perçu  fortement,  il  est  très  vrai- 
semblable que  l'appareil  de  réception  fonctionne.  Lorsque  les 
deux  oreilles  sont  atteintes,  si  le  son  est  perçu  fortement  de 
chaque  côté  vous  aurez  la  même  probabilité.  Malgré  le  résultat 
de  cette  exploration,  il  vous  restera  toujours,  malheureusement, 
des  doutes  sur  l'état  de  la  membrane  de  la  fenêtre  ovale  et  sur 
celui  de  la  fenêtre  ronde. 

11  n'est  cependant  rien  de  plus  rationnel  que  la  paracentèse 
dans  les  cas  d'épaississement  du  tympan.  Du  moment,  en  effet, 
où  la  membrane  ne  vibre  plus,  elle  devient  un  obstacle  au 
passage  des  ondes  sonores.  Ouvrez  une  porte  à  ces  ondes,  et  elles 
iront  directement  impressionner  la  membrane  de  la  fenêtre  ovale 


OPACITÉS  DU  TYMPAN.  111 

sans  passer  par  la  chaîne  des  osselets.  L*ome  sera  moins  fine, 
sans  doute,  mais  elle  existera. 

Bien  que  les  résultats  de  cette  opération  aient  été  loin  de 
répondre  à  Tattente  qu'en  avaient  conçue  certains  praticiens, 
Bonnafont,  par  exemple,  comme,  en  définitive,  elle  n'est  pas 
dangereuse  et  ne  saurait  en  aucun  cas  aggraver  Tétat  du  malade, 
je  suis  d'avis  que,  dans  le  doute,  il  y  faut  recourir. 

Comment  convient-il  de  pratiquer  la  paracentèse  du  tympan  ? 
Faisons  tout  d'abord  remarquer  un  fait  assez  étrange  et  spécial 
à  cet  organe  ;  il  est  très  difficile  d'obtenir  une  ouverture  artifi- 
cielle permanente  de  la  membrane  du  tympan,  et,  d'autre  part,  il 
est  exceptionnel  d'observer  l'oblitération  des  ouvertures  spon- 
tanées. L'anatomie  nous  en  fournit,  d'ailleurs,  l'explication.  Il 
suffit  de  rappeler  que  le  tympan  est  une  membrane  qui  ressemble 
tout  à  fait  à  de  la  baudruche.  Elle  lui  ressemble  par  sa  minceur, 
sa  ténacité,  et  son  défaut  d'élasticité.  La  membrane  du  tympan  ne 
renferme,  en  effet,  ni  fibres  musculaires  ni  fibres  élastiques,  de 
telle  sorte  que  les  deux  lèvres  d'une  incision  restant  au  contact 
se  soudent  rapidement  par  réunion  immédiate.  D'autre  part,  le 
tympan  est  encadré  dans  un  cercle  osseux,  de  façon  que,  lors- 
qu'une perte  de  substance  y  a  été  faite,  les  bords  ne  peuvent 
pas  plus  se  rapprocher  que  ceux  d'un  trou  pratiqué  dans  une 
peau  de  tambour. 

Il  n'est  donc  pas  surprenant  qu'on  ait  imaginé  un  grand 
nombre  de  procédés  et  d'instruments  pour  établir  une  ouverture 
artificielle  dans  le  tympan.  J'ai  fait  construire  à  cet  effet  un 
emporte-pièce  (fig,  7)  qui  enlève  très  bien  une  rondelle  de  papier, 
mais  beaucoup  moins  bien  une  rondelle  de  tympan.  Bonnafont 
a  proposé  un  petit  œillet  métallique  qu'il  laisse  à  demeure  comme 
un  double  bouton  de  chemise.  D'autres  ont  tenté  de  tailler  un 
lambeau  triangulaire  dont  ils  ont  fixé  le  sommet  aux  parois  du 
conduit,  opération  qui  me  semble  d'une  exécution  bien  difficile. 

On  peut  se  contenter  d'abord  de  fendre  le  tympan  avec  un  ins- 
trument qui  puisse  dilacérer  les  bords  et  les  écarter  au  moins 
momentanément.  On  acquiert  aussitôt  la  certitude  que  la  perfo- 
ration est  obtenue  en  ordonnant  au  malade  de  faire  une  expira- 
tion brusque,  la  bouche  et  le  nez  étant  fermés.  Ou  bien  le 
malade  n'entend  pas  mieux,  ou  bien  il  entend  beaucoup  mieux: 
s'il  n'entend   pas  mieux,  comme  il    n'y  a  aucune  raison  pour 


112 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 


que  la  situation  s'améliore  avec  le  temps,  laissez  les  choses 
en  Tétat  ;  s'il  entend  mieux,  faites  ensuite  des  douches  d'air  fré- 
quentes, écartez  les  bords  de  la  per- 
foration les  jours  suivants  et,  au  be- 
soin, touchez-les  au  galvanocautère. 
L'emploi  de  la  cocaïne  rend  cette  opé- 
ration beaucoup  plus  facile. 

Quant  au  procédé  opératoire,  il  est 
des  plus  simples  :  armez-vous  d'un 
miroir  frontal,  introduisez  le  spécu- 
lum le  plus  large  possible.  Portez 
l'instrument  à  travers  le  spéculum  sur 
un  point  du  tympan  que  vous  aurez 
déterminé  d'avance,  et  choisissez 
comme  lieu  d'élection  la  portion  sous- 
ombilicale  du  tympan.  L'instrument 
à  l'aide  duquel  je  fais  la  paracen- 
tèse (fig.  8)  est  construit  de  façon 
que  son  extrémité  ne  puisse  aller  bu- 
ter contre  la  paroi  opposée,  paroi 
osseuse  sur  laquelle  la  pointe  d'un 
bistouri  pourrait  se  briser. 

4*  De  la  flaccidité  du  tympan.  — 
Fixée  solidement  par  sa  circonférence 
dans  l'anneau  tympanique  comme  une 
toile  dans  son  cadre,  fixée  à  son  cen- 
tre par  la  chaîne  des  osselets  qui  la 
relie  à  la  paroi  labyrinlhique,  la 
membrane  du  tympan  est  fortement 
tendue  et  ne  jouit  à  l'état  normal  que 
de  tri's  peu  de  mouvements.  Sous  Tin- 
llueuce  d'une  forte  expiration,  la  bou- 
che et  le  nez  fermés,  elle  se  redresse 
légèrement  ;  dans  un  mouvement  de 
déglutition,  la  bouche  et  le  nez  étant 
^'^^'  '  ^^  ^'  f(»rinés  (expérience  de  Toynbee),  elle 

tend  à  se  porter  vers  la  caisse  et  sa  concavité  s'accentue,  mais 
c'est  tout  ;  elle  peut,  d'ailleurs,  exécuter  des  mouvements  assez 
prononcés  dans  les  deux  sens,  ainsi  que  j'en  ai  vu  souvent  des 


MALADIES  DE  LA  TROMPE  D'EUSTAGHE.  113 

exemples,  sans  cesser  pour  cela  d'être  tendue  et  de  fonctionner 
normalement.  De  même  qu'une  corde  à  violon,  la  membrane  ne 
peut  vibrer  si  elle  n'est  pas  convenablement  tendue  :  or,  il  est  des 
circonstances  dans  lesquelles  elle  se  détend,  c'est  la  membrana 
flaccida\  il  en  résulte  une  notable  diminution  dans  l'acuité  audi- 
tive et  une  perversion  de  l'ouïe.  Ces  troubles  varient  d'ailleurs 
suivant  les  sujets,  suivant  le  degré  de  flaccidité,  et  probablement 
aussi  suivant  le  siège,  car  il  existe  des  flaccidités  partielles. 

Les  myringites  sont  la  cause  principale  de  cette  lésion.  Les 
feuillets  dont  se  compose  la  membrane  du  tympan  ont  été  dis- 
tendus par  l'inflammation  et,  comme  ils  ne  sont  ni  élastiques  ni 
contractiles,  ils  ne  reprennent  plus  leur  situation  première.  Une 
contusion  du  tympan  produirait  le  même  résultat,  et  d'après  un 
mécanisme  identique.  J'en  ai  observé  un  cas  curieux.  Un  de  mes 
élèves,  mort  depuis  de  paralysie  générale,  s'amusait,  étant  dans 
un  bain  chaud,  à  refouler  l'eau  dans  son  oreille  avec  le  doigt. 
Ayant  éprouvé  une  certaine  douleur,  il  me  demanda  d'examiner 
son  tympan  ;  j'y  trouvai  une  ecchymose  en  arrière  du  marteau. 
L'ecchymose  disparut  rapidement,  mais  à  sa  place  la  membrane 
resta  absolument  flasque  et  l'audition  ne  revint  jamais  normale. 

Le  traitement  doit  se  borner,  en  général,  à  l'application  de 
liquides  astringents.  Cependant,  si  l'acuité  auditive  était  nota- 
blement diminuée,  si  l'ouïe  était  pervertie  au  point  de  troubler 
l'existence  du  malade  et  de  lui  faire  réclamer  une  intervention, 
il  serait  rationnel  de  pratiquer  la  paracentèse  du  tympan,  afin 
d'obtenir  un  tissu  de  cicatrice  rétractile.  Je  ne  verrais  aucun 
inconvénient  à  répéter  plusieurs  fois  l'opération. 

C.  Maladies  de  la  trompe  d*Eustache.  —  La  trompe 
d'Eustache  est  un  conduit  ostéocartilagineux  qui  met  en  com- 
munication le  pharynx  avec  la  caisse  du  tympan  ;  c'est  un  canal 
de  ventilation  renouvelant  incessamment  l'air  de  la  caisse,  et 
maintenant  la  membrane  du  tympan  en  équilibre  de  pression. 
Cette  donnée  physiologique  permet  de  saisir  aisément,  de  devi- 
ner, en  quelque  sorte,  les  accidents  qui  résultent  de  l'obstruction 
de  la  trompe,  la  membrane  du  tympan  ne  subissant  plus  alors  la 
pression  atmosphérique  que  sur  sa  face  externe.  Autre  fait  ana- 
tomique  fondamental  pour  comprendre  l'histoire  pathologique 
de  la  trompe  d'Eustache  :  chez  le  fœtus,  le  pharynx,  la  trompe 

lihhwjx,  —  Chirurgie  cliniqtie,  I.  —  8 


114  AFFECTlOiNS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

et  la  caisse  ne  font,  en  réalité,  qu'une  môme  cavité;  ces  parties 
sont  tapissées  par  la  même  muqueuse,  et  la  forme  qu'affecte 
définitivement  chacune  d'elles  n  apparaît  que  plus  tard.  Aussi,  les 
affections  de  Tune  retentissent  très  fréquemment  sur  celles  de 
Tautre,  principalement  les  affections  catarrhales,  puisque  la 
continuité  entre  les  muqueuses  persiste  durant  toute  la  vie. 

Les  blessures  de  la  trompe  d'Eustache  sont  trôs  rares  ;  je  n'en 
ai  jamais  observé  pour  mon  compte.  On  a  signalé  des  déchirures 
de  la  muqueuse  produites  dans  un  cathétérisme  défectueux,  des 
corps  étrangers  introduits  par  le  pavillon.  Contentons-nous  d'en 
signaler  la  possibilité. 

L'inflammation  de  la  trompe  d'Eustache  est  fréquente,  c'est  la 
salpingite.  Elle  est  aiguë  et  chronique.  L'inflammation  chronique 
se  confond  avec  l'obstruction,  dont  je  m'occuperai  tout  à  Theure. 
Quant  à  la  salpingite  aigul»,  elle  n  est  pas  généralement  décrite 
comme  affection  spéciale  ;  cependant,  elle  existe  bien  certaine- 
ment, et  voici  les  principaux  caractères  à  l'aide  desquels  on  la 
reconnaîtra. 

Elle  survient  ordinairement  sur  les  sujets  atteints  d'un  violent 
coryza  et  n'envahit  le  plus  souvent  que  la  portion  cartilagineuse 
de  la  trompe.  L'inflammation  peut  cependant  se  propager  à  la 
caisse  et  donner  naissance  à  une  otite  moyenne  aiguë,  dont  nous 
étudierons  plus  loin  les  caractères. 

Il  existe  de  vives  douleurs  irradiant  dans  la  tète  ;  les  douleurs 
sont  exagérées  par  les  mouvements  de  déglutition  et  de  masti- 
cation :  la  surdité  est  à  peu  peu  près  complète  de  ce  côté,  et  la  voix 
du  malade,  dont  le  timbre  lui  paraît  changé,  résonne  dans  sa  tète. 
Si  on  examine  alors  le  tympan,  il  ne  présente  pas  dhyperémie, 
mais  seulement  les  altérations  que  nous  étudierons  dans  le  cha- 
pitre  suivant,  et  qui  sont  propres  à  l'obstruction  de  la  trompe. 

La  salpingite  aiguë  n'est  pas  grave,  en  ce  sens  qu'elle  parcourt, 
en  général,  les  mêmes  phases  (jue  le  coryza  et  se  termine  par 
résolution,  mais  elle  peut  laisser  à  sa  suite  une  inflammaticm 
chronique,  origine  habituelle  des  obstructions  de  la  trompe  qui 
constituent  la  principale  maladie  de  ce  conduit,  et  l'une  des  causes 
les  plus  habituelles  de  la  surdité. 

Obstruction  de  la  trompe  d'Eustache,  —  La  trompe  d'Eustache 
est  un  conduit  fort  étroit,  surtout  à  la  rencontre  des  deux  cônes 


MALADIES  DE  LA   TROMPE  D'EUSTACHE.  H5 

tronqués  qui  la  constituent,  point  connu  sous  le  nom  d'isthme 
de  la  trompe.  Elle  est  aplatie  à  ce  niveau  ;  son  crfîbre  mesure 
2  millimètres  seulement  en  hauteur  et  un  millimètre  en  largeur: 
aussi,  Tobstruction  est-elle  une  affection  fréquente  en  raison  de 
dimensions  aussi  exiguës. 

Nous  avons  à  rechercher  la  solution  des  trois  questions  sui- 
vantes : 

1*  Existe-t-il  une  obstruction  de  la  trompe? 

2*  A  quelle  cause  faut-il  rattacher  l'obstruction? 

3°  Quel  traitement  convient-il  d'employer? 

1**  Existe-t-il  une  obstruction  de  la  trompe  (TEustaclie?  —  Pro- 
cédez d'abord  à  un  interrogatoire  méthodique  du  malade.  Vous 
vous  assurez  qu'il  n'éprouve  pas  de  douleurs,  que  jamais  l'oreille 
n'a  été  atteinte  d'écoulement:  par  conséquent,  vous  éliminez 
d'emblée  tout  le  groupe  des  affections  inflammatoires.  Depuis 
combien  de  temps  la  surdité  existe-t-elle  ?  est-elle  récente  ou 
ancienne?  Si  la  surdité  est  récente  et  si  elle  est  déjà  très  pro- 
noncée; si,  par  exemple,  le  malade  n'entend  la  montre  qu'au 
contact  de  l'oreille,  il  y  a  des  présomptions  en  faveur  d'une 
obstruction  de  la  trompe,  car  la  surdité  provenant  d'une  affec- 
tion chronique  de  la  caisse  marche  beaucoup  plus  lentement. 

La  surdité  est-elle  survenue  subitement,  du  jour  au  lende- 
main, ou  bien  a-t-clle  présenté  une  marche  croissante?  Si  le 
développement  a  été  brusque,  la  présomption  s'accentue  encore 
en  faveur  de  l'obstruction. 

La  surdité  est-elle  continue  ou  intermittente  ?  Définissez  bien 
le  phénomène,  car  dans  l'otite  scléreuse,  par  exemple,  les  ma- 
lades entendent  mieux  par  les  temps  secs  que  par  les  temps 
humides.  Cette  intermittence  veut  dire  qu'à  certains  moments, 
tout  d'un  coup,  sous  l'influence  de  l'action  de  se  moucher,  je 
suppose,  l'ouïe  reparaît  sensiblement  normale  pour  s'éclipser  de 
nouveau.  Si  la  maladie  présente  ce  caractère,  il  y  a  presque  cer- 
titude que  vous  avez  affaire  à  une  obstruction  de  la  trompe;  je 
dis  presque,  parce  que  certains  bouchons  cérumineux  donnent 
lieu,  rarement,  il  est  vrai,  au  même  phénomène. 

Procédez  ensuite  aux  diverses  explorations  suivantes  : 

Avec  ta  montre  :  N'écartez  pas  la  montre  de  l'oreille  peu  à  peu  ; 
tenez-la,  au  contraire,  d'abord  à  une  certaine  distance  et  rappro- 
chez-la progressivement  :  dans  le  premier  cas,  en  effet,  l'impres- 


liô  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

sion  du  bruit  persiste  un  certain  temps  et  vous  trompe  sur  le 
degré  de  l'aRiité  auditive.  Que  le  malade  entende  la  montre  à 
4  ou  à  6  centimètres,  la  différence  signifie  peu  de  chose  ;  mais  qu'il 
entende  le  tictac  à  quelques  millimètres  de  Foreille  ou  bien 
qu'il  ne  l'entende  qu'au  contact,  la  différence  est  considérable, 
car  la  transmission  par  les  os  du  crâne  intervient;  l'audition  au 
seul  contact  est  une  preuve  de  surdité  très  prononcée.  Dans  l'obs- 
truction simple  de  la  trompe,  la  montre  est  toujours  entendue  au 
contact  de  l'oreille. 

Avec  la  parole  :  Ayez  soin  que  le  malade  ne  voie  pas  le  mou- 
vement de  vos  lèvres.  II  y  a  des  affections  de  la  caisse  dans  les- 
quelles la  voix  est  assez  bien  perçue  alors  que  la  montre  ne  Test 
pas.  Le  malade  atteint  d'obstruction  de  la  trompe  ne  perçoit  pa8 
mieux  Tune  que  Tautre. 

Avec  le  diapason:  Dans  l'obstruction  de  la  trompe,  les  vibra- 
tions ne  sont  perçues  que  du  côté  malade.  Ce  phénomène  est 
moins  net  que  dans  l'obstruction  du  conduit  auditif  externe,  mais 
il  existe. 

Avec  le  cornet  acoustique:  Le  malade  entendra  les  mots  pro- 
noncés de  la  voix  la  plus  basse,  s'il  n'est  atteint  que  d'obstruction 
de  la  trompe. 

Enfin^  auscultez:  Pour  cela,  introduisez  dans  l'oreille  du  ma- 
lade l'extrémité  d'un  tube  en  caoutchouc  muni  d'une  boule  oli- 
vaire,  l'autre  extrémité  dans  la  vôtre.  Faites  expirer  le  malade 
fortement,  le  nez  et  la  bouche  fermés.  Si  la  trompe  est  libre,  vous 
entendez  le  bruit  que  fait  l'air  en  arrivant  dans  la  caisse  ;  vous 
n'entendez  rien,  s'il  y  a  une  obstruction.  On  conçoit  combien  ce 
signe  a  d'importance,  s'il  est  bien  observé. 

Après  avoir  constaté  cet  ensemble  de  signes  physiologiques,  et, 
par  conséquent,  acquis  de  fortes  présomptions  en  faveur  d'une 
obstruction  de  la  trompe  d'Eustache,  ayez  recours  à  Vexamen 
direct^  qui  vous  donnera  des  signes  de  certitude.  Cet  examen  doit 
porter  sur  le  conduit  auditif,  la  membrane  du  tympan,  la  caisse 
et,  enfin,  sur  la  trompe  elle-même. 

Aussitôt  le  spéculum  introduit  dans  Toreille,  vous  constaterez 
d'habitude,  avec  la  plus  grande  facilité,  que  le  conduit  auditif 
externe  est  libre,  et  qu'il  ne  s'agit  pas  d'un  bouchon  cérumineux 
dont  la  présence  donne  lieu  à  un  certain  nombre  de  signes  iden- 
tiques à  ceux  de  l'obstruction  de  la  trompe.  Cependant,  il  peut  y 
avoir  doute,  c'est  lorsqu'un  conduit  sinueux  et  étroit  rend  difficile 


MALADIES  DE  LA  TROMPE  D'EUSTAGHE.  H7 

Texploration  du  tympan.  Qu'il  contienne  en  môme  temps  une 
certaine  quantité  de  cérumen,  et  le  diagnostic  sera  plus  obscur 
encore. 

L'examen  de  la  membrane  du  tympan  fournit  des  renseigne- 
ments précieux.  La  caisse  ne  contenant  plus  d'air,  le  tympan  a 
perdu  sa  translucidité;  au  lieu  d'être  gris  perle,  il  est  brunâtre. 
La  pression  atmosphérique  qu'il  supporte  par  sa  face  externe- 
seule  en  augmente  la  concavité,  et  l'ombilic  est  plus  déprimé  vers- 
la  caisse.  Ce  signe  ne  peut  guère  être  apprécié  que  par  la  posi- 
tion que  prend  le  manche  du  marteau.  Enclavé  qu'il  est  dans 
l'épaisseur  de  la  membrane,  cet  osselet  en  suit  tous  les  mouve- 
ments, c'est-à-dire  que  l'extrémité  du  manche  qui  répond  à 
l'ombilic  est  également  plus  rapprochée  du  promontoire;  il  ett 
résulte  que  le  manche  tout  entier  parait  plus  court  qu'à  l'état 
normal,  parce  qu'il  est  va  en  raccourci. 

Si  l'extrémité  inférieure  du  marteau  bascule  en  dedans,  son» 
extrémité  supérieure  bascule  nécessairement  en  dehors,  d'où  la^ 
saillie  plus  grande  de  l'apophyse  externe  dans  le  conduit  auditif. 

On  dit  aussi  que  le  triangle  lumineux  change  de  forme  :  d'équi- 
latéral  il  devient  isocèle  :  cela  est  vrai,  mais  ce  signe  n'a  cependant 
aucune  valeur  diagnostique  :  le  reflet  lumineux,  en  effet,  est  loin 
d'avoir  la  même  forme  chez  tous  les  sujets  ;  pour  tirer  parti  de 
sa  déformation,  il  faudrait  donc  avoir  examiné  l'oreille  du  malade 
alors  qu'elle  était  saine  et  bien  remarqué  la  forme  du  triangle,  ce 
qui  évidemment  n'a  jamais  lieu.  Du  côté  de  la  caisse,  il  existe- 
une  pression  exagérée  de  l'étrier  sur  la  fenêtre  ovale,  mais- 
cette  disposition  ne  peut  se  révéler  que  par  des  signes  subjectifs 
tels  que  le  bourdonnement,  dont  l'existence  est  commune  dans- 
l'obstruction  de  la  trompe. 

Explorez  ensuite  la  trompe  elle-même.  Je  décrirai,  avec  quelques- 
détails,  les  divers  modes  d'exploration,  car  ils  servent  en  même 
temps  de  moyens  de  traitement,  et  je  n'aurai  pas  à  y  revenir  plus- 
loin.  Ces  moyens  comprennent  les  procédés  de  Valsalva,  de 
Toynbee,  de  Politzer,  et,  en  dernier  lieu,  le  cathétérisme. 

Si,  fermant  hermétiquement  les  narines  et  la  bouche,  vous 
faites  une  expiration  forte  et  brusque,  l'air  chassé  des  poumons 
arrive  dans  le  pharynx  et,  rencontrant  l'ouverture  des  trompes, 
il  y  pénètre  ainsi  que  dans  la  caisse  et  repousse  en  dehors  la  mem- 


118  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

brane  du  tympan.  11  en  résulte  une  sensation  spéciale,  une  sorte 
de  petit  choc  qu'éprouve  le  malade,  et  dont  il  se  rend,  en  général, 
très  bien  compte.  C'est  là  le  procédé  de  Valsalva.  Lorsqu'il  réussit, 
c'est  une  preuve  évidente  que  la  trompe  est  libre.  Constatez  vous- 
même  le  phénomène  :  mettez  le  spéculum  en  place,  regardez  le 
tympan,  et  ordonnez  au  malade  d'exécuter  la  manœuvre  ;  vous 
pourrez  voir  la  projection  du  tympan  vers  le  conduit  et  la  modi- 
fication subite  du  reflet  lumineux. 

Cette  modification  du  reflet  présente  une  grande  importance 
diagnostique  dans  le  cas  particulier,  car  c'est  souvent  la  seule 
manière  dont  se  traduit  à  vos  yeux  le  changement  de  courbure  du 
tympan  résultant  de  la  poussée  d'air.  J'ai  déjà  dit,  plus  haut,  que 
pendant  cette  expérience  il  sera  bon  d'ausculter  l'oreille  et  de 
percevoir  vous-même  le  choc  que  ressent  le  malade. 

Donc,  si  le  malade  n'éprouve  rien  dans  l'oreille,  si  vous  ne 
constatez  aucune  modification  à  la  surface  du  tympan,  si  l'auscul- 
tation ne  vous  révèle  l'existence  d'aucun  bruit,  c'est  que  la  trompe 
ne  fonctionne  pas. 

Le  procédé  de  Valsalva  est  très  précieux  pour  établir  le  dia- 
gnostic, mais  il  est  bien  moins  applicable  comme  moyen  de 
traitement,  ainsi  que  je  le  dirai  plus  loin. 

A  chaque  mouvement  de  déglutition,  le  pavillon  de  la  trompe 
est  entr'ouvert  par  l'action  du  muscle  péristaphylin  externe.  Or, 
si  pendant  ce  mouvement  vous  fermez  hermétiquement  la  bouche 
et  les  narines,  il  se  produit  un  vide  dans  la  caisse  et  la  membrane 
du  tympan  est  attirée  vivement  vers  le  promontoire,  ce  qui  se 
traduit  par  une  sensation  spéciale  qu'éprouve  le  malade  :  c'est  le 
procédé  de  Toynbee. 

Ce  procédé  est  donc  la  contre-partie  de  celui  de  Valsalva  ;  il 
est  moins  souvent  employé  que  les  autres,  quoiqu'il  fournisse 
de  bonnes  indications  sur  la  perméabilité  de  la  trompe. 

Le  procédé  de  Politzer  est  beaucoup  plus  important  que  les 
deux  précédents,  car  il  sert  de  moyen  de  diagnostic  et,  surtout,  de 
moyen  de  traitement.  11  est  basé  sur  ces  deux  phénomènes  phy- 
siologiques, à  savoir,  que  la  trompe  s'ouvre  pendant  la  dégluti- 
tion, et  que,  pendant  ce  temps  aussi,  le  voile  du  palais,  devenu 
horizontal,  se  tend  de  façon  à  intercepter  la  communication  entre 
la  portion  nasale  et  la  portion  buccale  du  pharynx. 


MALADIES  DE  LA  TROMPE  D*EUSTACHE.  119 

Ce  procédé  consiste  dans  la  manœuvre  suivante  :  le  malade 
conservera  une  gorgée  d'eau  dans  la  bouche,  de  façon  à  être  prêt 
à  avaler  au  premier  commandement.  Le  chirurgien,  tenant  de  la 
main  droite  une  poire  en  caoutchouc  dite  poire  à  insufflation, 
en  introduira  l'extrémité  dans  l'intérieur  de  l'une  des  narines, 
peu  importe  laquelle,  choisissant  de  préférence  la  plus  large  et  la 
moins  sensible.  De  la  main  gauche,  il  fixera  l'instrument  en  place 
en  même  temps  qu'il  oblitérera  l'autre  narine.  Le  malade  relèvera 
légèrement  la  tête  de  manière  qu'on  puisse  observer  le  cou. 
Le  chirurgien  ordonnera  alors  au  malade  d'avaler,  et  pressera 
fortement  et  brusquement  sur  la  poire  dès  qu'il  verra  se  produire 
le  mouvement  d'ascensiondu  larynx,  c'est-à-dire  au  second  temps 
de  la  déglutition.  L'air,  arrivant  dans  le  pharynx  et  ne  trouvant 
d'autre  issue  que  les  trompes,  s'y  engage  et  pénètre  dans  l'oreille 
moyenne.  • 

Si  le  résultat  est  positif,  le  malade  éprouve  la  sensation  d'un 
petit  choc  sur  le  tympan.  Si  le  résultat  est  négatif,  recommencez 
plusieurs  fois  de  suite,  afin  de  bien  vous  assurer  que  la  manœuvre 
a  été  correcte,  c'est-à-dire  qu'il  y  a  eu  concordance  entre  la 
projection  de  l'air  et  le  mouvement  de  déglutition.  D'ailleurs,  ce 
procédé  n'est  ni  douloureux  ni  dangereux  et  peut  être  répété 
aussi  souvent  qu'on  voudra. 

Le  cathétérisme  de  la  trompe  d'Eustache  est  une  opération  qui 
consiste  à  introduire  dans  la  portion  cartilagineuse  de  la  trompe 
une  sonde  destinée  à  conduire  des  gaz,  des  liquides,  ou  des  solides 
jusque  dans  la  caisse  du  tympan. 

Je  rappelle  que  cette  opération  fut  imaginée  pour  lui-même 
par  un  maître  de  poste  de  Versailles,  nommé  Guyot,  qui  fit 
pénétrer  dans  la  trompe  une  sonde  passant  par  la  bouche. 

Il  existe  un  certain  nombre  de  procédés  de  cathétérisme; 
mais,  fidèle  à  la  méthode  que  j'ai  adoptée  pour  cet  ouvrage,  je  ne 
décrirai  que  celui  qui  me  paraît  le  meilleur. 

L'instrument  qui  sert  pour  cette  opération  est  la  sonde  d'Itard. 
Il  est  nécessaire  d'en  avoir  plusieurs  et  de  courbure  diff'érente, 
!e  méat  inférieur  étant  loin  de  présenter  la  même  hauteur  chez 
tous  les  sujets;  j'ai  souvent  vu  le  cathétérisme,  difficile  avec 
une  certaine  sonde,  devenir  très  facile  avec  une  autre.  Les  cathé- 
ters métalliques  sont  les  meilleurs.  Rappelez-vous  que  la  syphilis 
a  été  transmise  par  des  instruments  malpropres,  et,  si  l'opération 


120  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

devait  être  répétée  un  certain  nombre  de  fois,  engagez  le  malade 
à  se  procurer  un  cathéter  qui  ne  serve  qu'à  lui  seul. 

Le  malade  sera  assis,  la  tète  légèrement  renversée  en  arrière 
et  soutenue;  le  chirurgien  assis  en  face  de  lui.  Introduisez  le 
cathéter  dans  les  fosses  nasales,  la  concavité  dirigc'c  en  bas. 
Aussitôt  que  l'instrument  a  franchi  la  narine,  par  conséquent 
à  12  ou  15  millimètres  de  l'entrée  du  nez,  redressez-le  de  façon 
qu'il  devienne  complètement  horizontal  ;  en  continuant  à  lui  don- 
ner la  direction  oblique  en  haut  qu'il  avait  en  entrant,  vous  péné- 
treriez à  coup  sur  dans  le  méat  moyen,  erreur  très  commune. 
Parcourez  la  fosse  nasale  rapidement  et,  suivant  le  conseil  donné 
par  Trœltsch,  allez  jusqu'à  ce  que  l'extrémité  do  l'instrument 
touche  la  colonne  vertébrale,  c'est  un  point  de  repère.  Revenez 
alors  sur  vos  pas  et,  à  une  certaine  distance  de  la  colonne  verté- 
brale, imprimez  à  la  sonde  un  mouvement  de  rotation  en  dedans 
qui  dirige  ainsi  l'extrémité  ou  bec  en  sens  opposé  vers  le  pavillon 
de  la  trompe. 

On  voit  combien  ce  temps  dernier  de  l'opération  est  vague  : 
aussi,  Trœltsch  dit-il  que  c'est  avec  une  certaine  habitude  que 
l'on  arrivera  à  reconnaître  le  moment  où  il  faut  exécuter  le 
mouvement  de  rotation. 

Le  cathétérisme  de  la  trompe  d'Eustache,  qui,  en  somme^  cons- 
titue une  opération  assez  délicate  que  très  peu  de  praticiens  se 
risquent  à  exécuter,  serait  extrêmement  simple  si  on  savait  à 
quelle  distance  exacte  se  trouve  le  pavillon  soit  de  l'entrée  des 
narines,  soit  du  pharynx  :  mais  c'est  impossible,  puisque  cette 
distance  varie  avec  chaque  sujet.  Triquet,  comprenant  bien  la 
difficulté,  avait  fait  remarquer  que,  l'orifice  delà  trompe  se  trou- 
vant exactement  sur  le  prolongement  du  méat  inférieur,  et  se 
continuant  en  quelque  sorte  avec  ce  méat,  on  arriverait  directe^ 
ment  dans  cet  orifice  en  suivant  avec  la  sonde  le  sommet  du 
méat,  c'est-à-dire  l'angle  que  forme  le  cornet  inférieur  avec  la 
paroi  externe  des  fosses  nasales.  Le  fait  est  très  exact  anatomi- 
quement,  mais  la  manœuvre  est,  le  plus  souvent,  inexécutable,  en 
raison  de  l'étroitesso  du  méat,  qui  ne  permet  pas  d'y  introduire 
la  sonde,  si  ce  n'est  avec  force  :  or,  non  seulement  la  force,  mais 
une  pression,  même  légère,  doivent  être  évitées  avec  le  plus  grand 
soin,  car  on  court  le  risque  de  déchirer  la  pituitaire. 

J'ai  signalé  un  rapport  auatomique  qui  permet  d'exécuter  avec 
précision,  méthode,  et  en  temps  opportun,  le  mouvement  de  rota- 


MALADIES  DE  LA  TROMPE  D  EUSTACHE.  12» 

tion.  La  voûte  palatine  donne  attache  par  son  bord  postérieur  h 
une  aponévrose  fortement  tendue  entre  les  àeux  apophyses  ptéry- 
goïdes,  et  qui  constitue  la  portion  horizontale  du  voile  du  palais  : 
cette  aponévrose  est  si  résistante,  qu'au  toucher  elle  paraît  con- 
tinuer la  voûte  osseuse,  surtout  au  toucher  à  Taide  d'un  instru- 
ment. 11  semble  que  le  voile  ne  commence  qu'à  ce  niveau,  et  on 
sent  très  facilement  un  défaut  de  résistance  là  où  le  voile  s'in- 
cline en  bas.  Or,  c'est  précisément  au  niveau  du  bord  postérieur 
de  cette  aponévrose,  et  cela  chez  tous  les  sujets,  que  se  trouve  le 
pavillon  de  la  trompe  d'Eus  tache. 

Reprenant  notre  manuel  opératoire,  je  dis  :  dès  que  l'extrémité 
de  la  sonde  aura  touché  la  paroi  postérieure  du  pharynx,  rame- 
nez-la doucement  en  avant  sur  la  voûte  du  palais,  cherchez  avec 
le  bec  de  l'instrument  le  bord  postérieur  de  l'aponévrose  palatine^ 
et  imprimez  alors  un  mouvement  de  rotation  sur  place  tel  que 
l'anneau  annexé  au  dos  du  cathéter  soit  dirigé  vers  la  cloison  et 
tourné  obliquement  en  bas  et  en  dedans,  c'est-à-dire  du  côté 
opposé  à  l'oreille  malade.  L'extrémité  de  l'instrument  exécute  un 
mouvement  en  sens  contraire  de  celui  de  l'anneau,  c'est-à-dire 
qu'il  est  porté  en  haut  et  en  dehors.  La  direction  de  l'anneau  vous 
indiquera  exactement  la  direction  du  bec  du  cathéter  :  l'anneau 
doit  présenter  une  direction  oblique  ;  s'il  est  horizontal,  ou  s'il  est 
vertical,  vous  n'êtes  pas  dans  la  trompe.  Pour  faire  pénétrer  l'ins- 
trument un  peu  plus  avant,  portez-le  légèrement,  vers  la  cloison. 

Pour  reconnaître  tout  de  suite  si  vous  êtes  bien  engagé  dans  la 
trompe,  exercez  une  légère  traction  sur  l'instrument,  et  vous  le 
sentirez  arrêté.  11  est  vrai  qu'il  pourrait  s'être  engagé  dans  la 
fossette  de  Rosenmuller  et  butter  contre  la  lèvre  postérieure  du 
pavillon,  toujours  très  saillante.  Cette  erreur  est,  en  effet,  très 
commune,  mais  je  crois  qu'elle  sera  facilement  évitée  à  l'avenir 
en  suivant  le  procédé  que  j'indique.  On  s'apercevra  de  l'erreur 
en  ce  que  rien  ne  pénétrera  dans  l'oreille,  et  que  l'instrument  se 
déplacera  aussitôt  :  lorsque  le  cathéter  est  bien  réellement  dans 
la  trompe,  il  y  reste,  en  effet,  suffisamment  fixé  pour  qu'on  puisse 
l'abandonner  à  lui-même. 

En  cas  d'insuccès,  recommencez  la  manœuvre,  mais  toujours 
avec  la  plus  grande  douceur. 

Le  cathéter  étant  en  place,  vous  y  introduisez  des  gaz,  des 
liquides  ou  une  bougie,  suivant  le  but  que  vous  vous  proposez 
d'atteindre. 


122  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE   L'APPAREIL  AUDITIF. 

Un  mot  sur  l'introduction  des  bougies  : 

Il  n'est  pas  nécessaire  de  se  servir  d'instruments  spéciaux. 
Prenez  une  bougie  ordinaire  en  gomme  assez  résistante,  même 
une  bougie  en  baleine,  si  vous  êtes  sûr  de  votre  main,  et  assurez- 
vous  qu'elle  passe  très  librement  dans  le  cathéter.  Un  index 
quelconque,  un  bout  de  fil,  vous  indiquera  le  moment  où  elle 
affleure  l'extrémité  de  l'instrument  :  la  trompe  mesurant  environ 
4  centimètres  de  longueur,  mettez  sur  la  bougie  un  second  index 
à  4  centimètres  en  arrière  du  précédent.  De  cette  façon,  vous 
saurez  très  exactement  le  chemin  parcouru  et  l'endroit  rétréci. 
La  bougie  pourra  être  laissée  en  place  pendant  une  heure  ou  deux 
sans  inconvénient.  Elle  pénétrerait  plus  avant  dans  la  caisse  qu'il 
n'y  aurait  rien  à  craindre  :  elle  passerait,  en  effet,  derrière  le  mar- 
teau et  arriverait  directement  dans  les  cellules  mastoïdiennes, 
dont  l'ouverture  est  dans  l'axe  de  l'orifice  tympanique  de  la 
trompe.  Tout  au  plus  pourrait-elle  toucher  l'articulation  de  l'en- 
clume et  de  l'étrier,  ce  qui  serait  sans  danger  avec  une  bougie 
flexible. 

2°  A  quelle  cause  faut-il  rattacher  U obstruction  ?  —  Les  causes 
d'obstruction  de  la  trompe  d'Eustache  sont  multiples.  Les  unes 
sont  extrinsèques,  et  les  autres  intrinsèques. 

Les  causes  extrinsèques  sont  toutes  les  tumeurs  qui  peuvent 
se  développer  dans  le  pharynx  ou  bien  au  niveau  de  l'orifice 
postérieur  des  fosses  nasales,  et  qui  compriment  le  pavillon.  11  en 
est  de  tout  à  fait  étrangères  à  la  région  qui  nous  occupe,  telles 
que  les  polypes  naso-pharyngiens,  parexemple  ;  mais  d'autres  ont 
des  connexions  plus  intimes  avec  la  trompe  :  je  veux  parler  des 
petites  tumeurs  adénoïdes  qui  se  développent  à  l'entrée  de  la 
trompe,  chez  les  jeunes  sujets,  de  préférence  chez  les  petites 
filles,  aux  dépens  des  nombreux  follicules  situés  dans  l'épaisseur 
des  bourrelets  muqueux  dont  est  entouré  le  pavillon. 

Les  divers  modes  d'exploration  dont  j'ai  parlé  sont  impuissants 
à  faire  reconnaître  ces  tumeurs;  on  sait  seulement  que  la  trompe 
n'est  pas  perméable.  Il  faut  avoir  recours  à  la  rhinoscopie  pos- 
térieure^ c'est-à-dire  à  l'introduction  en  arrière  du  voile  du  palais 
d'un  miroir  qui  éclaire  l'orifice  postérieur  des  fosses  nasales,  et 
par  conséquent  le  pavillon  de  la  trompe,  pendant  que  l'on  tient 
le  voile  abaissé  :  mais  il  faut  bien  reconnaître  que  cet  examen 
^st  difficile,  toujours  pénible  pour  les  malades,  et  souvent  impra- 


MALADIES  DE  LA  TROMPE  D^ËUSTACHE.  123 

ticable  soit  à  cause  de  Tintolérance  des  organes,  soit  à  cause  de 
leur  exiguïté,  chez  les  enfants  par  exemple.  C'est  surtout  à  Taide 
du  doigt  introduit  en  arrière  et  sur  les  côtés  du  voile  qu'on 
reconnaîtra  la  présence,  le  siège  exact,  le  volume  de  ces  tumeurs, 
et  encore  cette  manœuvre  n'est-elle  pas  toujours  praticable. 

L'entrée  de  la  trompe  peut  être  oblitérée  par  suite  de  brides 
cicatricielles,  même  par  des  corps  étrangers,  mais  ces  causes 
sont  extrêmement  rares. 

La  cause  d'obstruction,  de  beaucoup  la  plus  commune,  est  le 
catarrhe,  ordinairement  accompagné  d'une  inflammation  du 
pharynx.  La  muqueuse  se  tuméfie,  les  glandes  qui  pénètrent 
jusqu'au  niveau  de  l'isthme  augmentent  de  volume  et  sécrètent 
un  mucus  épais  qui  accole  les  parois. 

Que  devient  une  obstruction  de  la  trompe  abandonnée  à  elle- 
même? 

Si  la  cause  est  fugace,  éphémère,  la  maladie  peut  guérir  spon- 
tanément et  l'oreille  n'en  conserve  aucune  trace  ;  mais,  s'il  s'agit 
d'une  inflammation  chronique,  persistante,  non  seulement  l'ouïe 
ne  se  rétablit  pas,  mais  il  survient  à  la  longue  dans  la  caisse  des 
désordres  graves  et  irréparables.  La  chaîne  des  osselets,  long- 
temps immobilisée,  finit  par  s'ankyloser  et  n'est  plus  apte  à  fonc- 
tionner lorsque  l'air  arrive  de  nouveau  dans  la  caisse  ;  le  tympan 
lui-môme,  repoussé  de  plus  en  plus  vers  le  promontoire  par  la 
pression  de  l'atmosphère,  finit  par  perdre  sa  mobilité,  grâce  sur- 
tout à  la  rétraction  du  muscle  interne  du  marteau.  Aussi,  lorsque 
vous  serez  en  présence  d'un  sujet  atteint  d'une  obstruction  an- 
cienne, ne  promettez  pas  le  retour  de  l'ouïe,  même  quand  vous 
seriez  assez  heureux  pour  restaurer  le  calibre  de  la  trompe,  sur- 
tout si  l'affection  date  de  l'enfance.  Il  faut  néanmoins  toujours 
tenter  la  cure,  car,  de  même  que  pour  les  bouchons  cérumineux, 
le  succès  est  possible  après  une  obstruction  de  plusieurs  années. 

3°  Traitement  de  C obstruction  de  la  trompe  d'Eustache.  — Le  trai- 
tement de  l'obstruction  de  la  trompe  d'Eustache  est  très  complexe, 
en  raison  des  nombreuses  causes  qui  peuvent  la  déterminer. 
Si  la  maladie  est  liée  à  l'existence  d'un  catarrhe  naso-pharyngé, 
ce  qui  est  presque  la  règle  dans  l'obstruction  de  cause  catarrhale, 
il  faudra  commencer  par  traiter  le  pharynx,  ou  du  moins  le  trai- 
ter concurremment.  Il  est  des  malades  qui  s'enrhument  de  la 


124  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

trompe  d^Eustache  aussi  facilement  que  d'autres  de  la  pituitaire: 
supprimez  la  cause,  si  c'est  possible.  J'ai  vu  un  jeune  homme  qui 
devenait  sourd  tous  les  jours  vers  trois  heures  de  l'après-midi  et 
restait  dans  cet  état  pendant  quelques  heures.  Je  recherchai  la 
cause  de  ce  phénomène  singulier,  et  j'appris  qu'à  la  même  heure 
il  était  exposé  à  un  courant  d'air  froid  dans  la  maison  où  il  tra- 
vaillait. La  suppression  de  la  cause  suffit  à  le  guérir. 

Si  l'obstruction  résulte  de  la  présence  d'une  cicatrice  vicieuse, 
d'ime  tumeur  quelconque  occupant  le  pavillon,  il  conviendra 
d'employer  tout  d'abord  un  traitement  approprié  à  ces  maladies. 
L'excision  des  brides  cicatricielles,  difficile  à  exécuter,  donne 
peu  de  résultats.  11  n'en  est  pas  de  même  de  l'extirpation  des 
tumeurs  adénoïdes,  mais  ces  diverses  affections,  assez  rares  d'ail- 
leurs, rentrent  plutôt  dans  le  cadre  de  la"  chirurgie  générale  que 
dans  celui  des  maladies  de  l'oreille  proprement  dites. 

Plaçons-nous  donc  en  présence  de  l'obstruction  classique  de 
la  trompe  d'Eustache,  de  celle  qui  est  produite  ou  entretenue 
par  une  inflammation  chronique.  Voici  la  marche  qu'il  faut 
suivre  dans  le  traitement  de  cette  affection,  en  procédant  toujours 
du  simple  au  composé  : 

Commencez  par  administrer  une  douche  d'air  d'après  le  pro- 
cédé de  Politzer,  beaucoup  plus  facile  à  exécuter  et  bien  moins 
désagréable  pour  les  malades  que  le  cathétérisme.  Certains  chi- 
rurgiens conseillent  d'employer  indifféremment  le  procédé  de 
Yalsalva  ou  celui  de  Politzer  :  ils  ont  tort.  Le  procédé  de  Politzer 
exerce  une  action  plus  puissante,  mais  ce  n'est  pas  son  principal 
avantage.  Il  est  préférable  surtout  parce  que  durant  l'opération 
le  malade  est  passif,  tandis  qu'il  est  actif  dans  le  procédé  de 
Yalsalva.  Lorsqu'on  fait  une  forte  expiration,  la  bouche  et  le  nez 
fermés,  on  refoule  vers  le  tête  tout  le  sang  veineux,  d'où  résulte 
une  forte  congestion  qui  n'est  pas  sans  inconvénient,  même  pour 
Toi-eille  :  il  suffit  de  voir  combien  les  vaisseaux  du  tympan  s'in- 
jectent pendant  cette  manoeuvre  pour  s'en  convaincre.  Comman- 
dez quelques  expirations  dans  un  but  d'exploration,  soit,  mais 
baser  un  traitement  sur  ce  moyen  ne  me  semble  pas  une  bonne 
pratique.  Les  malados  ont,  sans  doute,  l'avantage  de  n'avoir  pas 
besoin  de  médecin,  mais  ils  peuventégalement  très  bien  s'appliquer 
à  (»ux-mêmcs  le  procédé  de  Politzer  et  il  fan  t  même  le  leur  apprendre. 

Certaines  obstructions  de  la  trompe  reconnaissent  pour  cause 
une  simple  concrétion  de  mucus  :  la  douche  d'air  fournit  dans 


MALADIES  DE  L'OREILLE  MOYENNE.  125 

ces  cas  un  succès  immédiat,  brillant,  et  qui  peut  être  durable. 

Le  plus  souvent,  Tair  poussé  fortement  dans  la  trompe  écarte 
les  parois  adossées  et  pénètre  dans  la  caisse.  Aussitôt,  le  malade 
accuse  une  amélioration  notable  ;  il  trouve  le  timbre  de  sa  voix 
changé,  la  résonance  dans  la  tète  a  disparu,  et  Touïe  a  recouvré 
son  acuité  à  peu  près  normale.  Le  résultat,  bien  qu'évident,  est 
parfois  moins  complet  :  le  malade,  par  exemple,  qui  n'entendait 
la  montre  qu'au  contact,  l'entend  maintenant  à  1  ou  2  centi- 
mètres de  l'oreille.  Cet  état  persiste  pendant  un  temps  plus  ou 
moins  long,  mais  la  trompe  se  referme  quelquefois  très  rapide- 
ment: il  faut  recommencer  les  douches  d'air  jusqu'à  ce  que 
l'amélioration  devienne  durable. 

La  douche  d'air  par  le  procédé  de  Politzer  est,  en  général,  très 
bien  supportée  et  ne  cause  aucune  douleur  :  cependant,  elle  pré- 
sente le  petit  inconvénient  d'agir  à  la  fois  sur  les  deux  oreilles, 
aussi  bien  sur  la  saine  que  sur  la  malade. 

Si  la  douche  n'a  produit  aucun  résultat,  ou  si  elle  est  mal  suppor- 
tée, recourez  au  cathétérisme  avec  la  sonde  d'Itard  et  répétez-le 
aussi  souvent  qu'il  sera  nécessaire. 

La  douche  d'air,  avec  ou  sans  cathétérisme,  n'a  pas  produit  de 
résultat,  ou  bien  le  résultat  est  si  éphémère  que  la  guérison  défi- 
nitive est  douteuse  par  l'emploi  de  ce  seul  moyen.  Au  lieu  d'air, 
introduisez  alors  dans  la  trompe  une  fine  bougie  en  gomme  ou 
en  baleine,  et  laissez-la  à  demeure  pendant  une  heure  ou  deux. 
Cette  petite  opération  est  habituellement  très  bien  supportée. 

C'est  sans  doute  après  avoir  constaté  l'insuccès  de  ces  divers 
moyens  que  des  praticiens  ont  eu  recours,  dans  ces  derniers  temps, 
à  l'électrolyse,  moyen  ingénieux  dont  je  ne  saurais  personnelle- 
ment apprécier  les  résultats. 

Enfin,  si  tout  a  échoué,  il  reste  une  dernière  ressource,  c'est 
la  paracentèse  du  tympan.  En  traitant  des  opacités  de  cette  mem- 
brane, j'ai  indiqué  le  but  que  l'on  se  propose  en  pratiquant  cette 
opération  très  rationnelle.  Nous  poursuivons  ici  le  môme  but  : 
permettre  aux  ondes  sonores  d'arriver  directement  sur  la  mem- 
brane de  la  fenêtre  ovale,  sans  le  secours  de  la  chaîne  des  osselets. 
On  réussira  sous  deux  conditions:  l'intégrité  de  cette  dernière 
membrane  et  la  persistance  de  la  perforation  du  tympan. 

D.  Maladies  de  l'oreille  moyenne,  r- L'oreille  moyenne  se 
compose  de  la  caisse-  du  tympan,  de  la  chaîne  des  osselets  avec 


120  ACt'ËCÏlUNS  CliinUHGlC.VLEâ  DE   L'APPAHEIL  AUDITIF.  ^^H 

leurs  articulations  et  les  muscles  <juî  la  mcUent  eu  jfu,  oee 
cellules  masluiiiieunes.  Ces  diverses  parties  tormeut  un  ensemble 
simultaiiêmeut  aiïccté  dans  la  majorité  des  cas:  j'aurai  cepen- 
dant à  signaler  quelques  lùsioiis  plus  spéciales  ù  chncuoc  d'elles. 
Faisons  d'abord  remanjuer  la  place  qu'occupe  la  caisse  au 
milieu  des  organes  qui  constituent  l'appareil  de  transmission  des 
ondes  sonores  (Voy,  fig.  3).  Interposée  entre  l'oreille  externe  et 
la  trompe  d'Eustache,  la  cuisse  est  l'aboutissant  de  ces  deux  con- 
duits: aussi,  parti cipe-t-elle  le  plus  ordinairement  aux  alfeclions 
qui  les  atteignent.  Les  maladies  de  la  trompe,  en  particulier,  se 
propagent  le  plus  souvent  à  la  caisse  envahie  secondairement. 
Il  existe  toutefois  des  affections  primitives  de  cetta  cavité. 

Il  est  rare  que  la  caisse  soit  atteinte  de  traumatismes  directs. 
Elle  peut  être  intéressée  dans  une  fracture  du  rocher,  mais  n'est 
un  accident  d'ordre  secondaire.  J'ai  di^jà  parlé  des  corps  étrangers 
qui  séjournent  dans  son  intérieur  après  avoir  traversé  le  tympan 
ot  de  l'opération  qu'il  conviendrait  de  pratiquer  pour  les  extraire, 
je  n'y  reviendrai  pas;  disons  seulem<>nt  qu'à  l'encontre  du  con- 
duit auditif  externe  elle  les  supporte  difficilement. 

A  la  suite  d'une  blessure  du  tympan  ou  dune  violente  contu- 
tiion  du  crâne,  la  caisse  peut  être  remplie  de  sang.  Il  en  rt;sult« 
d'abord  une  surdité  complète  :  le  tympan  est  repoussé  en  dehors 
et  ne  prési-nte  plus  à  l'otoscope  i|u'unc  surface  brunâtre.  Les 
suites  ne  sont  pas  graves,  en  général  ;  le  saug  se  résorbe  peu  à 
peu,  s'écoule  môme  par  la  trompe  d'Eustache,  et  Tacuité  audi- 
tive peut  redevenir  normale. 

Quelquefois  aussi  des  troubles  de  l'ouïe  persistent,  ainsi  que 
ji'  l'ai  observé  sur  un  officier  dont  la  t(^lo  avait  porté  violemment 
dans  une  chute  de  cheval. 

Si  le  tympan  bombait  trop  fortement  vers  le  conduit,  au  point 
d'occasionner  de  vives  douleurs  ou  des  vertiges,  et  si  la  résor- 
ption ne  paraissait  pas  s'effectuer  rapidement,  je  ne  verrais  aucun 
inconvénient  &  faire  une  paracentèse  pour  faciliter  l'issue  du 
sang.  Des  douches  d'air  trL'qucmment  réjK'li'cs  eu  favoriseraient 
encore  la  sortie. 

Oliles   moi/ennes. 

L'otite  moyenne  se  présente  sous  des  aspects  cliniques  tout  à 
faitdiasemblables.  Tantôt,  c'est  uneiuJiammation  aiguë  qui  envahit 


OTITES  MOYENNES.  J27 

brusquement  la  caisse  ;  d'autres  fois,  c'est  une  inflammation  chro- 
nique pouvant  succéder  à  la  précédente  ou  prendre  immédiate- 
ment ce  caractère.  Cette  otite  chronique,  désignée  encore  sous 
le  nom  commode  de  catarrhe,  est  accompagnée  de  suppuration 
ou  bien  ne  suppure  pas.  Enfin,  la  caisse  est  le  siège  d'une  maladie 
singulière,  considérée  pendant  longtemps  comme  étant  de  nature 
nerveuse,  parce  qu'elle  ne  saccompagne  d'aucune  réaction 
inflammatoire  :  c'est  l'otite  scléreuse  ou  sclérose  de  la  caisse. 
Nous  aurons  donc  à  examiner  successivement  quatre  états  patho- 
logiques : 

1°  L'otite  moyenne  aiguë  ; 

2"*  Le  catarrhe  suppuré  ; 

3"*  Le  catarrhe  sec  ; 

4°  La  sclérose  de  la  caisse. 

Cette  division  n'est  peut-être  pas  en  rapport  avec  celle  des 
auteurs,  mais  je  puis  affirmer  qu'elle  repose  sur  des  données 
cliniques  incontestables. 

1"*  Oiite  moyenne  aiguë.  —  L'inflammation  aiguë  de  la  caisse 
débute,  en  général,  brusquement,  de  préférence  au  milieu  de  la 
nuit,  aux  heures  les  plus  froides,  car  il  semble  que  le  froid  joue 
le  rôle  le  plus  important  dans  la  production  de  cette  maladie. 
Elle  s'annonce  par  une  douleur  d'une  violence  extrême,  qui  occupe 
Toreille  et  rayonne  dans  toute  la  tête.  Des  phénomènes  généraux 
ne  tardent  pas  à  apparaître  :  une  vive  agitation,  souvent  du  délire, 
surtout  chez  les  enfants,  ce  qui  peut  en  imposer  pour  un  début 
de  méningite,  mais  il  n'y  a  pas  de  fièvre.  Ce  sont  des  battements 
insupportables  dans  toute  la  tête.  Il  ne  faut  pas  songer  au  plus 
léger  sommeil  :  les  malades  vont,  viennent,  poussent  constam- 
ment des  cris  plaintifs,  et  aucun  remède  ne  parait  les, soulager. 
Les  mouvements  de  déglutition,  d'expiration  forcée,  exaspèrent 
encore  la  douleur,  si  la  trompe  participe  à  la  maladie,  ce  qui  est 
commun.  L'inflammation  peut  se  propager  au  nerf  facial  et 
donner  lieu  aune  paralysie  faciale.  L'ouïe  est  abolie  de  ce  côté. 

Le  tableau  de  l'otite  moyenne  aiguë  dont  je  viens  de  donner 
une  esquisse  est  tellement  saisissant  qu'on  ne  peut  la  mécon- 
naître. Il  faut  toutefois  s'assurer  qu'il  ne  s'agit  pas  d'une  otite 
externe  ou  d'une  myringite  aiguë,  dont  j'ai  indiqué  plus  haut  les 
caractères. 

L'examen  direct  de  l'oreille  en  fournira,  d'ailleurs,  tout  de  suite 


428  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

la  (lémonstralion  :  l'introduction  du  spéculum  se  fera  facilement, 
sans  provo(|ner  de  résistance  de  la  part  du  malade  ;  vous  consta- 
terez que  le  conduit  est  libre  et  que  le  tympan  ne  présente  pas 
la  vascularisation  propre  à  la  myringite.  Au  lieu  d'être  gris  blan- 
châtre, le  tympan  est  sombre,  ce  qui  témoigne  de  la  disparition 
de  la  translucidité  et  d'un  épanchemont  dans  la  caisse.  Le  mar- 
teau se  voit  encore,  mais  difficilement.  Le  reflet  lumineux  a 
disparu,  car  la  membrane  bombe  dans  le  conduit  auditif. 

Après  deux  ou  trois  jours,  les  phénomènes  peuvent  rétrocéder, 
diminuer  ensuite  peu  à  peu,  et  finir  par  disparaître  sans  laisser 
de  traces  appréciables,  mais  il  est  probable  que  dans  ces  cas  favo- 
rables le  malade  a  plutôt  été  atteint  d'utie  salpingite  aiguë,  dont 
les  symptômes  ressemblent,  en  définitive,  à  Totite  moyenne,  moins 
rintensité.  Le  plus  ordinairement,  la  sérosité  qui  s'est  d'abord 
épanchée  dans  la  caisse  se  trouble  et  passe  à  la  suppuration.  Le 
pus  fait  effort  contre  les  parois  de  la  caisse  qui  partout  sont 
osseuses,  sauf  au  niveau  du  tympan  ;  celui-ci  se  distend  de  plus 
«en  plus  et  finit  heureusement  par  se  perforer.  Alors,  survient  un 
soulagement  immédiat,  instantané,  et  la  maladie  entre  dans  une 
nouvelle  phase.  Quelquefois  cependant,  mais  rarement,  la  mem- 
brane résiste  et  des  accidents  cérébraux  peuvent  apparaître  qui 
emportent  le  malade. 

Si  vous  êtes  appelé  tout  à  fait  au  début  de  l'affection,  conseillez 
des  sangsues,  des  ventouses,  des  bains  d'oreille  calmants  :  mais 
«'est,  en  général,  après  vingt-quatre  ou  quarante-huit  heures 
qu'on  est  consulté  :  eh  bien,  à  ce  moment,  j'insiste  beaucoup 
sur  ce  point,  il  n'y  a  qu'un  seul  traitement  à  faire,  c'est  la  para- 
centèse du  tympan.  Attendez,  dit-on,  que  la  suppuration  se  pro- 
duise, vous  ouvrirez  le  tympan  comme  on  ouvre  un  abcès  ordi- 
naire. Mais  que  gagnez- vous  à  attendre?  rien,  car  l'opération  que 
vous  pratiquez  n'est  pas  grave  en  elle-même  et  ne  saurait  que 
modifier  favorablement  la  marche  de  la  maladie.  Qu'avez- vous 
à  perdre  au  contraire?  tout,  même  le  malade.  En  attendant  l'ou- 
verture spontanée  du  tympan  (et  c'est  malheureusement  ce  que 
font  la  plupart  des  praticiens),  ou  bien  en  n'ouvrant  que  lorsqu'il 
y  a  imminence  de  perforation,  vous  donnez  le  temps  au  pus  qui, 
je  le  répète,  est  soumis  à  une  forte  pression,  vous  lui  donnez  le 
temps  de  désorganiser  la  caisse,  de  séparer  des  osselets  les  uns 
des  autres,  d'altérer  la  membrane  de  la  fenêtre  ovale,  do  spha- 
réler  le  tympan,  sans  compter  la  possibilité  de  pénétrer  dans  le 


OTITES  MOYENNES.  i29 

crâne  parles  fissures  de  la  voûte  de  la  caisse  ou  par  le  labyrinthe  ; 
et  si  la  chaîne  s'échappe  avec  le  pus,  si  le  malade  est  voué  à  une 
surdité  complète  et  irrémédiable,  c'est  Tabstention  ou  la  tempori- 
sation qui  en  sont  la  cause.  Je  ne  parle  pas  du  soulagement  im- 
médiat que  vous  apportez  aux  douleurs  atroces  du  malheureux 
patient  en  débridant  son  tympan,  môme  avant  la  formation  du 
pus,  et  cependant  ce  point  a  bien  aussi  son  importance. 

Il  faut  avoir  assisté  aune  paracentèse  du  tympan  pratiquée  dans 
ces  conditions  pour  en  comprendre  l'immense  bienfait.  Ce  n'est 
pas  même  au  bout  d'une  minute  que  les  malades  sont  soulagés, 
c'est  instantanément.  Je  ne  saurais  mieux  comparer  ce  résultat 
qu'à  celui  qu'on  obtient  en  débarrassant  un  malade  d'un  corps 
étranger  de  la  conjonctive.  N'est-ce  pas,  d'ailleurs,  ce  qui  se  passe 
dans  le  panaris,  dans  le  glaucome  aigu,  et  bien  d'autres  circons- 
tances où  la  douleur  tient  à  un  étranglement  des  produits  exsu- 
dés et  à  la  compression  de  filets  nerveux?  Et  quelle  région  est 
mieux  disposée  que  la  caisse  du  tympan  pour  réaliser  les  condi- 
tions d'un  étranglement  douloureux,  puisque  les  parois  du  foyer 
sont  osseuses  et  que  contre  l'une  d'elles  est  palissé  un  rameau 
nerveux  sensitif,  le  rameau  de  Jacobson?  Plusieurs  fois,  j'ai  été 
assez  heureux  pour  intervenir  de  bonne  heure  chez  des  malades 
atteints  d'otite  moyenne  aiguë,  et  le  résultat  a  été  constant  : 
suppression  instantanée  de  la  douleur  et  guérison  rapide  de  la 
maladie. 

Seconde  phase  de  l'otite  moyenne  aiguë.  Abandonnée  à  elle- 
même,  la  suppuration  s'est  établie  à  travers  une  perforation  du 
tympan  et  les  douleurs  ont,  en  grande  partie,  disparu.  Il  existe  un 
calme  et  un  repos  relatifs,  quoiqu'il  survienne  encore  de  temps 
en  temps  des  crises  douloureuses,  lorsque  la  perforation  s'oblitère 
et  que  le  pus  reste  emprisonné  dans  la  caisse. 

L'otite  moyenne  peut  se  propager  au  conduit  auditif  externe, 
jusque  sous  le  périoste  de  l'apophyse  mastoïde,  et  on  voit  alors 
apparaître  un  dbcès  extramastoïdien,  identique  à  celui  que  j'ai 
décrit  comme  conséquence  de  l'otite  externe  sous-périostique. 
Plus  souvent,  l'inflammation  gagne  les  cellules  mastoïdiennes  et 
donne  naissance  à  un  abcès  intramastoïdien,  que  j'étudierai  dans 
un  chapitre  spécial. 

A  cette  période,  le  tympan  est  représenté  par  une  lame  blan- 
châtre sur  laquelle  n'existe  plus  aucun  détail  physiologique.  On 

liiXKMX,^  Chirurgie  clinique,  I.  —  ^ 


122  AFFECTIONS  ClIlHfRr.ICALES   DE   L'APPAREIL   AUDITIF. 

l'n  mot  sur  l'introduction  des  bougies  : 

Il  n'est  pas  nécessuire  de  se  servir  d'instruments  spéci&d 
Prenez  une  bougie  ordinaire  en  gomme  assez  résistante,  mfti 
une  bougie  en  baleine,  si  vous  &tcs  sûr  de  votre  main,  et  assurez- 
vous  qu'elle  passe  très  librement  dans  le  cathi^ler.  Vn  index 
quelconque,  un  bout  de  lil,  vous  indiquera  le  moment  où  elle 
affleure  l'extrémilé  de  l'instrumenl  :  la  trompe  mesurant  environ 
4  centimètres  de  longueur,  mettez  sur  la  bougie  un  second  index 
h  4  centimètres  en  arrière  du  préci'dent.  De  cette  façon,  vous 
saurez  très  exactement  le  chemin  parcouru  et  l'endroit  rétréci. 
La  bougie  pourra  être  laissée  en  place  pendant  une  heure  ou  deux 
sans  inconvénient.  Elle  pénétrerait  plus  avant  dans  la  caisse  qu'il 
n'y  aurait  rïeu  à  craindre  :  elle  passerait,  en  effet,  derrière  le  mar- 
teau et  arriverait  directement  dans  les  cellules  mastoïdiennes, 
dont  l'ouverture  est  dans  l'axe  de  l'orilîce  lympanjque  de  la 
trompe.  Tout  au  plus  pourrait-elle  toucher  l'articulation  de  l'en- 
clume et  de  IVlrier,  ce  qui  serait  sans  danger  avec  une  bougie 
llexihle. 


2°  .4  quelle  cause  faut-il  rattaclifr  l'obuntction  ?  —  Les  causes 
d'obstruction  de  la  trompe  d'Eustacbe  sont  multiples.  Les  unes 
sont  extrinsèques,  et  les  autres  intrinsèques. 

Les  causes  extrinsèques  sont  toutes  les  tumeurs  qui  peuvent 
se  développer  dans  le  pharynx  ou  bien  au  niveau  de  l'orifice 
postérieur  des  fosses  nasales,  et  qui  compriment  le  pavillon.  Il  en 
est  de  tout  à  fait  étrangères  îi  la  région  qui  nous  occupe,  telles 
que  les  polypes  naso-phnryngions,  parexemple:raaisd'autres  ont 
des  connexions  plus  intimes  avec  la  (rompe  :  je  veux  parler  des 
petites  tumeurs  adénoïdes  qui  se  développent  à  Tcnlréc  do  1» 
trompe,  chez  les  jeunes  sujets,  de  préférence  chez  les  petites 
filles,  aux  dépens  des  nombreux  follicules  situés  dans  l'épaisseur 
des  bourrelets  muqueux  dont  est  entouré  le  pavillon. 

Les  divers  modes  d'exploration  dont  j'ai  parlé  sont  impuissants 
h  faire  reconnaître  ces  tumeurs  :  on  sait  seulement  que  la  trompe 
u'ost  pas  perméable.  Il  faut  avoir  recours  à  la  rhinoscopte  pos- 
térieure, c'est-à-dire  à  l'introduction  en  arrière  du  voile  du  palais 
d'un  miroir  qui  éclaire  l'orilîce  postérieur  des  fosses  nasales,  et 
par  conséquent  le  pavillon  de  la  trompe,  pendant  que  l'on  tient 
le  voile  abaissé  :  mais  il  faut  bien  reconoaitre  que  cet  examen 
e«t  difficile, toujours  pénible  pour  les  malades,  et  souvent  impra- 


d 


MALADIES  DE  L^OREILLE  MOYENNE.  131 

L'affection  part  ordinairement  du  pharynx,  se  propage  insi- 
dieusement à  la  muqueuse  de  la  trompe,  à  celle  de  la  caisse,  et 
gagne  le  tympan  ;  les  diverses  couches  de  cette .  membrane 
s'ulcèrent  lentement  de  dedans  en  dehors,  et,  comme  dernier 
terme,  survient  la  perforation. 

Cette  maladie  peut  rester  stationnaire  et  n'occasionner  qu'une 
gène  plus  ou  moins  grande,  mais  aussi  déterminer  les  accidents 
propres  aux  suppurations  prolongées.  Quelques  injections  astrin- 
gentes constituent  le  meilleur  traitement. 

La  gravité  spéciale  des  suppurations  chroniques  de  la  caisse 
résulte  des  complications  qui  en  sont  assez  fréquemment  la  con- 
séquence :  je  veux  parler  de  la  carie  du  rocher,  des  lésions  vas- 
culaires,  et  des  accidents  cérébro-méningés.  C'est  pour  éviter  au- 
tant que  possible  ces  complications  qu'il  faut  tarir  au  plus  tôt  les 
écoulements  d'oreille,  et  combattre  vivement  le  préjugé  funeste 
qui  les  fait  considérer  comme  salutaires  à  la  santé. 

La  carie^  c'est-à-dire  la  tuberculose  du  rocher^  ne  se  révèle  pas 
tout  d'abord  par  des  signes  évidents  :  nombre  de  fois,  j'ai  vu  des 
malades  considérés  comme  atteints  de  carie  et  qui,  heureusement, 
n'avaient  qu'une  otorrhée  simple,  susceptible  de  guérir  avec  un 
traitement  approprié.  On  soupçonne  la  carie  aux  caractères 
suivants  :  abondance  et  persistance  de  la  suppuration  malgré  un 
traitement  convenable  ;  fétidité  extrême  du  pus  ;  douleurs  conti- 
nuelles et,  parfois,  un  mouvement  fébrile.  On  en  affirmera 
l'existence,  s'il  est  sorti  des  fragments  d'os  et  s'il  existe  des 
des  trajets  lîstuleux  périauriculaires*à  travers  lesquels  on  puisse 
pénétrer  jusqu'à  l'os  avec  un  stylet.  Si  vous  explorez  la  caisse  par 
le  conduit  auditif,  gardez-vous  de  prendre  le  promontoire  pour 
un  séquestre. 

Comme  traitement  :  lavages  fréquents  avec  la  liqueur  de  Van 
Swieten,  avec  les  acides  phénique,  borique,  etc.  Enlevez  les  séques- 
tres, s'ils  sont  mobiles,  et  nettoyez  le  foyer  de  la  carie  à  l'aide  de  la 
curette  tranchante.  J'ai  pu  guérir  de  cette  façon,  et  complètement, 
un  garçon  atteint  d'une  carie  très  profonde  des  deux  rochers,  si 
profonde  que,  d'un  côté,  je  touchais  la  dure-mère.  Il  existe  des 
caries  du  rocher  d'origine  syphilitique  contre  lesquelles,  avec  le 
traitement  local,  il  faudra  employer  le  traitement  spécifique. 
Lorsqu'il  s'agit  de  sujets  tuberculeux,  la  guérison  est  beaucoup 
plus  douteuse. 


AFFECTIONS  CHIRUHGICAI.ES  IIE  L'APPAREIL  AUDITIF. 


trompe  d'Eustache  uiishî  racilement  que  d'autres  de  la  pituitaire  : 
.supprimez  la  cause,  si  c'est  possihlp.  J'ai  vu  un  jeune  homme  qui 
devenait  sourd  tous  les  jours  vers  trois  heures  de  l'après-midi  et 
restait  dans  cet  ^tat  pendant  quelques  heures.  Je  recherchai  la 
cause  de  ce  plirnomène  singulier,  et  j'appris  qu'à  la  même  heure 
il  était  expose  i  un  courant  d'air  froid  dans  la  maison  oi!i  il  tra- 
vaillait. La  suppression  de  la  cause  suffit  à  le  guérir. 

Si  l'obstruction  résulte  de  la  présence  d'une  cicatrice  vicieuse, 
d'une  tumeur  quelconque  occupant  le  pavillon,  il  conviendra 
d'employer  tout  d'aliord  un  tmitement  approprié  à  ces  maladies. 
L'excision  dos  brides  cicatricielles,  difficile  à  exi?culer.  donne 
peu  de  résultats.  Il  n'en  est  pas  de  môme  de  l'extirpation  des 
tumeurs  adénoïdes,  mais  ces  diverses  affections,  assez  rares  d'ail- 
leurs, rentrent  plutôt  dans  le  cadre  de  la  chirurgie  générale  que 
dans  celui  des  maladies  de  l'oreille  proprement  dites. 

Plaçons-nous  donc  en  présence  de  l'obstruction  classique  de 
la  trompe  d'Eustache,  de  celle  qui  est  produite  ou  entretenue 
par  une  inflammation  chronique.  Voici  la  marche  qu'il  faut 
sui^Te  dans  le  traitement  de  cette  affection,  en  procédant  toujours 
du  simple  au  composé: 

Commencez  par  administrer  une  douche  d'air  d'après  le  pro- 
cédé de  Politzer,  beaucoup  plus  facile  à  exécuter  et  bien  moins 
désagréable  pour  les  malades  que  le  calhétcrisme.  Certains  chi- 
rurgiens conseillent  d'employer  inditféremment  le  procédé  de 
Vfllsaiva  ou  celui  de  Polilzer  :  ils  ont  lorl.  Le  procédé  de  Politzer 
exerce  une  aclio»  plus  puissante,  mais  ce  n'est  pas  son  principal 
avantage.  Il  est  préférable  surtout  parce  que  durant  l'opération 
le  malade  est  passif,  tandis  qu'il  est  actif  dans  le  procédé  de 
Valsalva,  Lorsqu'on  fait  une  forte  expiration,  la  bouche  et  le  nez 
fermés,  on  refoule  vers  le  tOte  tout  le  sang  veineux,  d'où  résulte 
une  forte  congestion  qui  n'est  pas  sans  inconvénient,  luéine  pour 
l'iireille  :  il  suffit  de  voir  combien  les  vaisseaux  du  tympan  s'in- 
jectent pendant  cette  mant^uvre  pour  s'en  convaincre.  Comman- 
dez quelques  expirations  dans  un  but  d'exploration,  soit,  mais 
baser  un  traitement  sur  ce  moyen  ne  me  semble  pas  une  bonne 
pratique.  Les  maladr-s  ont,  saas  doute,  l'avantage  de  n'avoir  pas 
besoin  de  médecin,  mais  ils  peu  vent  également  très  bien  s'appliquer 
fteux-mi'^mes  le  procédé  de  Politzer  et  il  faut  même  le  leur  apprendre. 

Certaines  (distruclions  de  la  trompe  reconnaissent  pour  cause 
une  simple  concrélimi   de  mucus:  la  douche  d'air  fournit  dans 


fl 


J 


MALADIES  DE  L'OREILLE  MOYENiNE.  125 

ces  cas  un  succès  immédiat,  brillant,  et  qui  peut  être  durable. 

Le  plus  souvent,  l'air  poussé  fortement  dans  la  trompe  écarte 
les  parois  adossées  et  pénètre  dans  la  caisse.  Aussitôt,  le  malade 
accuse  une  amélioration  notable  ;  il  trouve  le  timbre  de  sa  voix 
changé,  la  résonance  dans  la  tête  a  disparu,  et  Touïe  a  recouvré 
son  acuité  à  peu  près  normale.  Le  résultat,  bien  qu'évident,  est 
parfois  moins  complet  :  le  malade,  par  exemple,  qui  n'entendait 
la  montre  qu'au  contact,  l'entend  maintenant  à  1  ou  2  centi- 
mètres de  l'oreille.  Cet  état  persiste  pendant  un  temps  plus  ou 
moins  long,  mais  la  trompe  se  referme  quelquefois  très  rapide- 
ment: il  faut  recommencer  les  douches  d'air  jusqu'à  ce  que 
l'amélioration  devienne  durable. 

La  douche  d'air  par  le  procédé  de  Politzer  est,  en  général,  très 
bien  supportée  et  ne  cause  aucune  douleur  :  cependant,  elle  pré- 
sente le  petit  inconvénient  d'agir  à  la  fois  sur  les  deux  oreilles, 
aussi  bien  sur  la  saine  que  sur  la  malade. 

Si  la  douche  n'a  produit  aucun  résultat,  ou  si  elle  est  mal  suppor- 
tée, recourez  au  cathétérisme  avec  la  sonde  d'Itard  et  répétez-le 
aussi  souvent  qu'il  sera  nécessaire. 

La  douche  d'air,  avec  ou  sans  cathétérisme,  n'a  pas  produit  de 
résultat,  ou  bien  le  résultat  est  si  éphémère  que  la  guérison  défi- 
nitive est  douteuse  par  l'emploi  de  ce  seul  moyen.  Au  lieu  d'air, 
introduisez  alors  dans  la  trompe  une  fine  bougie  en  gomme  ou 
en  baleine,  et  laissez-la  à  demeure  pendant  une  heure  ou  deux. 
Cette  petite  opération  est  habituellement  très  bien  supportée. 

C'est  sans  dout^  après  avoir  constaté  l'insuccès  de  ces  divers 
moyens  que  des  praticiens  ont  eu  recours,  dans  ces  derniers  temps, 
à  l'électrolyse,  moyen  ingénieux  dont  je  ne  saurais  personnelle- 
ment apprécier  les  résultats. 

Enfin,  si  tout  a  échoué,  il  reste  une  dernière  ressource,  c'est 
la  paracentèse  du  tympan.  En  traitant  des  opacités  de  cette  mem- 
brane, j'ai  indiqué  le  but  que  l'on  se  propose  en  pratiquant  cette 
opération  très  rationnelle.  Nous  poursuivons  ici  le  même  but  : 
permettre  aux  ondes  sonores  d'arriver  directement  sur  la  mem- 
brane de  la  fenêtre  ovale,  sans  le  secours  de  la  chaîne  des  osselets. 
On  réussira  sous  deux  conditions:  l'intégrité  de  cette  dernière 
membrane  et  la  persistance  de  la  perforation  du  tympan. 

I).  Maladies  de  l'oreille  moyenne,  r— L'oreille  moyenne  se 
compose  de  la  caisse  du  tympan,  de  la  chaîne  des  osselets  avec 


|2fl  AFKECTIONS  CHIBIRGICALES  DE  L'APPAHEIL  AL'IilTlf. 

leurs  articulations  et  les  muâclos  ijui  la  melteiil  l'U  jeu, 
cellules  mastoidieiines.  Ces  diverses  parties  lorineut  un  ensemble 
^imultuiiémeiit  aiïectû  dans  la  majoriti;  des  cas:  j'aurai  cepen- 
dant à  signaler  (juelqiics  lésions  plus  spéciales  à  clincune  d'elles. 
Faisons  d'abord  reniur(|uur  la  place  qu'occiipe  la  caisse  au 
milieu  des  organes  qui  constituent  l'appareil  de  trutisinission  des 
ondes  sonores  (Voy.  Ilg,  î!).  Interposée  entre  l'oreille  externe  et 
la  trompe  d'Eustache,  la  caisse  est  l'aboutissant  de  ces  deux  con- 
duits: aussi,  parti cipe-t- elle  le  plus  ordinairement  aux  alTections 
qui  les  atteignent.  Les  maladies  de  la  trompe,  en  particulier,  se 
propagent  le  plus  souvent  à  la  caisse  eavultie  secondairement. 
Il  existe  toutefois  des  afl'cctioiis  primitives  de  cette  cavité. 

11  est  rare  que  la  caisse  soit  atteinte  de  traumatismes  directs. 
Elle  peut  être  inttiressée  dans  une  fracture  du  rocher,  mais  c'est 
UD  accident  d'ordre  secondaire.  J'ai  d^jà  parlé  des  corps  étrangers 
qui  séjournent  dans  son  intérieur  apri>s  avoir  traversé  le  tympan 
et  de  l'opératioti  qu'il  conviendrait  de  pratiquer  pour  les  extraire. 
Je  n'y  reviendrai  pas;  disons  seulement  qu'à  l'eucontre  du  con- 
duit auditif  externe  elle  les  supporte  difficilement. 

A  la  suite  d'une  blessure  du  tympan  ou  d'une  violente  contu- 
sion du  crilne,  la  caisse  peut  être  remplie  de  sang.  Il  en  résulte 
d'abord  une  surdité  complète:  le  tympan  est  repoussé  en  dehors 
et  ne  prêsi-iite  plus  à  Totoscope  qu'une  surface  brunâtre.  Les 
suites  ne  sont  pas  graves,  eu  général;  le  saug  se  résorbe  peu  à 
peu,  s'écoute  même  par  la  trompe  d'Etistuche,  et  l'acuité  audi- 
tive peut  redevenir  normale. 

Quelquefois  aussi  dos  troubles  de  l'ouïe  persistent,  ainsi  que 
ji.'  l'ai  observé  sur  un  oflicîer  dont  la  Léto  avait  porté  violenimenL 
dans  une  chute  de  cheval. 

Si  le  tympan  bombait  trop  fortement  vers  le  conduit,  au  point 
d'occasionner  de  vives  douleurs  ou  des  vertiges,  et  si  la  résor- 
ption ne  paraissait  pas  s'efTectuer  rapidement,  je  ne  verrais  aucun 
inconvénient  à  faire  une  paracentèse  pour  faciliter  l'issue  du 
sang.  Des  douches  d'air  fréquemment  répéli-es  on  favoriseraient 
encore  la  sortie. 

Olites  moifennes. 

L'otite  moyenne  se  présente  sous  des  aspects  cliuiques  tout  à 
faitdissembkblcs.Tant6t,c'fl&l  une  inflammation  aigucqui  envahit 


OTITES  MOYENNES.  127 

brusquement  la  caisse  ;  d'autres  fois,  c'est  une  inflammation  chro- 
nique pouvant  succéder  à  la  précédente  ou  prendre  immédiate- 
ment ce  caractère.  Cette  otite  chronique,  désignée  encore  sous 
le  nom  commode  de  catarrhe,  est  accompagnée  de  suppuration 
ou  bien  ne  suppure  pas.  Enfin,  la  caisse  est  le  siège  d'une  maladie 
singulière,  considérée  pendant  longtemps  comme  étant  de  nature 
nerveuse,  parce  qu'elle  ne  saccompagne  d'aucune  réaction 
inflammatoire  :  cest  l'otite  scléreuse  ou  sclérose  de  la  caisse. 
Nous  aurons  donc  à  examiner  successivement  quatre  états  patho- 
logiques : 

1*  L'otite  moyenne  aiguë  ; 

2*  Le  catarrhe  suppuré  ; 

3*  Le  catarrhe  sec  ; 

it'*  La  sclérose  de  la  caisse. 

Cette  division  n'est  peut-être  pas  en  rapport  avec  celle  des 
auteurs,  mais  je  puis  affirmer  qu'elle  repose  sur  des  données 
cliniques  incontestables. 

1*  Otite  moyemie  aiguë.  —  L'inflammation  aiguë  de  la  caisse 
débute,  en  général,  brusquement,  de  préférence  au  milieu  de  la 
nuit,  aux  heures  les  plus  froides,  car  il  semble  que  le  froid  joue 
le  rôle  le  plus  important  dans  la  production  de  cette  maladie. 
Elle  s'annonce  par  une  douleur  d'une  violence  extrême,  qui  occupe 
l'oreille  et  rayonne  dans  toute  la  tête.  Des  phénomènes  généraux 
ne  tardent  pas  à  apparaître  :  une  vive  agitation,  souvent  du  délire, 
surtout  chez  les  enfants,  ce  qui  peut  en  imposer  pour  un  début 
de  méningite,  mais  il  n'y  a  pas  de  fièvre.  Ce  sont  des  battements 
insupportables  dans  toute  la  tête.  Il  ne  faut  pas  songer  au  plus 
léger  sommeil  :  les  malades  vont,  viennent,  poussent  constam- 
ment des  cris  plaintifs,  et  aucun  remède  ne  parait  les, soulager. 
Les  mouvements  de  déglutition,  d'expiration  forcée,  exaspèrent 
encore  la  douleur,  si  la  trompe  participe  à  la  maladie,  ce  qui  est 
commun.  L'inflammation  peut  se  propager  au  nerf  facial  et 
donner  lieu  à  une  paralysie  faciale.  L'ouïe  est  abolie  de  ce  côté. 

Le  tableau  de  l'otite  moyenne  aiguë  dont  je  viens  de  donner 
une  esquisse  est  tellement  saisissant  qu'on  ne  peut  la  mécon- 
naître. Il  faut  toutefois  s'assurer  qu'il  ne  s'agit  pas  d'une  otite 
externe  ou  d'une  myringite  aiguë,  dont  j'ai  indiqué  plus  haut  les 
caractères. 

L'examen  direct  de  l'oreille  en  fournira,  d'ailleurs,  tout  de  suite 


lis 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES   DE  L"APP\BE1L   AUDITIF. 


I 


la  démonstration  :  l'introduction  du  spéculum  se  fera  facilemeSC^ 
sans  provoi|iuT  du  résistance  do  la  pari  du  malade;  vous  consta- 
terez que  le  conduit  est  libre  et  que  le  tympan  ne  présente  pas 
la  vascularisation  propre  à  la  myringil«.  Au  lieu  d'être  gris  blan- 
châtre, lu  tympan  est  sombre,  ce  qui  témoi(^iie  de  la  disparition 
de  la  translucidité  et  d'un  épancheraent  dans  la  caisse.  Le  mar- 
teau se  voit  encore,  mais  diflicîlement.  Le  reflet  lumineux  a 
disparu,  car  ta  membrant;  bombe  dans  le  conduit  auditiT. 

Après  deux  ou  trois  jours,  les  phénomènes  peuvent  rétrocéder, 
diminuer  ensuite  peu  à  peu,  et  finir  par  disparaître  sans  laisser 
de  traces  appréciables,  mais  il  est  probable  que  dans  ces  cas  favo- 
rables le  malade  a  pIut<M  été  atteint  d'utie  salpingite  aigu<',dont 
(es  symptômes  ressemblent,  en  définitive,  h  l'otite  moyenne,  moins 
l'intensité.  Le  plus  ordinairement,  la  sérosité  qui  s'est  d'abord 
'épanchée  dans  la  cuisse  se  trouble  et  passe  à  la  suppuration.  Le 
pus  fait  effort  contre  les  parois  de  la  caisse  qui  partout  soat 
osseuses,  sauf  au  niveau  du  tympan;  celui-ci  se  distend  de  plus 
«n  plus  et  finit  heureusement  par  se  perforer.  Alors,  survient  un 
soulagement  immédiat,  instantané,  et  la  maladie  entre  dans  une 
nouvelle  phase.  Quelquefois  cependant,  raaîs  rareinenl,  ta  mem- 
brane résiste  et  des  accidents  cérébraux  peuvent  apparaître  qui 
emportent  le  malade. 

Si  vous  6tcs  appelé  tout  à  fait  au  début  de  l'afTection,  conseillez 
des  sangsues,  des  ventouses,  des  bains  d'oreille  calmants  :  mais 
c'est,  en  général,  après  vingt-quatre  ou  quaranlc-liuit  heures 
qu'on  est  consullé  :  eh  bien,  à  ce  moment,  j'insiste  beaucoup 
sur  ce  point,  il  n'y  a  qu'un  seul  traitement  à  faire,  c'est  la  para- 
centèse du  tympan.  Attendez,  dit-on,  que  la  suppuration  se  pro- 
duise, vous  ouvrirez  le  tympan  comme  on  ouvre  un  abcès  ordi- 
naire. Mais  que  gagnez-vous  à  attendre?  rien,  car  l'opération  que 
vous  pratiquez  n'est  pas  grave  en  elle-même  et  ne  saurait  qup 
modiKur  favorablement  ta  marche  de  la  maladie.  Qu'avez-vous 
à  perdre  au  contraire?  tout,  même  le  malade.  En  attendant  l'ou- 
verture spontanée  du  tympan  (et  c'est  raalheureuseiucut  ce  que 
font  la  plupart  des  praticiens),  ou  bien  en  n'ouvrant  que  lorsqu'il 
y  a  imminence  do  perforation,  vouh  donnez  le  temps  au  pus  qui, 
je  le  répète,  est  soumis  à  une  forte  pression,  vous  lui  donnez  le 
temps  de  désorganiser  la  caisse,  de  séjarer  des  osselets  les  uns 
des  autres,  d'altérer  la  membrane  de  la  fenêtre  ovale,  de  spha- 
cOler  le  tympan,  sans  compter  la  possibilité  de  pénétrer  dans  le 


OTITES  MOYENNES.  i29 

crâne  par  les  fissures  de  la  voûte  de  la  caisse  ou  par  le  labyrinthe; 
et  si  la  chaîne  s'échappe  avec  le  pus,  si  le  malade  est  voué  à  une 
surdité  complète  et  irrémédiable,  c'est  Tabstention  ou  la  tempori- 
sation qui  en  sont  la  cause.  Je  ne  parle  pas  du  soulagement  im- 
médiat que  vous  apportez  aux  douleurs  atroces  du  malheureux 
patient  en  débridant  son  tympan,  même  avant  la  formation  du 
pus,  et  cependant  ce  point  a  bien  aussi  son  importance. 

Il  faut  avoir  assisté  aune  paracentèse  du  tympan  pratiquée  dans 
ces  conditions  pour  en  comprendre  Timmense  bienfait.  Ce  n'est 
pas  même  au  bout  d'une  minute  que  les  malades  sont  soulagés, 
c'est  instantanément.  Je  ne  saurais  mieux  comparer  ce  résultat 
qu'à  celui  qu'on  obtient  en  débarrassant  un  malade  d'un  corps 
étranger  de  la  conjonctive.  N'est-ce  pas,  d'ailleurs,  ce  qui  se  passe 
dans  le  panaris,  dans  le  glaucome  aigu,  et  bien  d'autres  circons- 
tances où  la  douleur  tient  à  un  étranglement  des  produits  exsu- 
dés et  à  la  compression  de  filets  nerveux?  Et  quelle  région  est 
mieux  disposée  que  la  caisse  du  tympan  pour  réaliser  les  condi- 
tions d'un  étranglement  douloureux,  puisque  les  parois  du  foyer 
sont  osseuses  et  que  contre  l'une  d'elles  est  palissé  un  rameau 
nerveux  sensitif,  le  rameau  de  Jacobson?  Plusieurs  fois,  j'ai  été 
assez  heureux  pour  intervenir  de  bonne  heure  chez  des  malades 
atteints  d'otite  moyenne  aiguë,  et  le  résultat  a  été  constant  : 
suppression  instantanée  de  la  douleur  et  guérison  rapide  de  la 
maladie. 

Seconde  phase  de  l'otite  moyenne  aiguë.  Abandonnée  à  elle- 
même,  la  suppuration  s'est  établie  à  travers  une  perforation  du 
tympan  et  les  douleurs  ont,  en  grande  partie,  disparu.  Il  existe  un 
calme  et  un  repos  relatifs,  quoiqu'il  survienne  encore  de  temps 
en  temps  des  crises  douloureuses,  lorsque  la  perforation  s'oblitère 
et  que  le  pus  reste  emprisonné  dans  la  caisse. 

L'otite  moyenne  peut  se  propager  au  conduit  auditif  externe, 
jusque  sous  le  périoste  de  l'apophyse  mastoïde,  et  on  voit  alors 
apparaître  un  dbcès  extramastoïdien,  identique  à  celui  que  j'ai 
décrit  comme  conséquence  de  l'otite  externe  sous-périostique. 
Plus  souvent,  l'inflammation  gagne  les  cellules  mastoïdiennes  et 
donne  naissance  à  un  abcès  intramastoïdien,  que  j'étudierai  dans 
un  chapitre  spécial. 

A  cette  période,  le  tympan  est  représenté  par  une  lame  blan- 
châtre sur  laquelle  n'existe  plus  aucun  détail  physiologique.  On 

TiLLAVX, -^  Chirurgie  clinique,  I.  —  9 


130  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

aperçoit  la  perforation,  dont  le  siège  et  les  dimensions  sont  très 
variables,  et,  à  son  niveau,  des  battements  énergiques. 

Comme  traitement,  faites  des  lavages  très  fréquents  de  Toreille, 
en  rapport  d'ailleurs  avec  la  quantité  de  Técoulement  ;  employez 
diverses  solutions  :  solutions  calmantes  au  pavot,  au  chloral,  si 
les  douleurs  persistent  ;  solutions  astringentes,  avec  le  sulfate  de 
zinc,  le  tanin,  le  bismuth,  Tacide  phénique,  le  sublimé,  etc.,  s'il 
nexiste  plus  de  douleurs.  Il  est  bon,  cependant,  de  n'introduire 
qu'avec  ménagement  les  substances  toxiques,  qui  pourraient 
pénétrer  dans  le  pharynx  par  la  trompe  d'Eustache  et  provocjuer 
des  accidents.  Pour  faciliter  la  sortie  du  pus  de  l'intérieur  de  la 
caisse,  pratiquez  des  douches  d'air,  à  condition  que  la  trompe 
soit  perméable.  Si  la  trompe  était  obstruée,  et  que  la  perforation 
du  tympan  fût  étroite  et  située  très  haut,  de  telle  sorte  que  la 
caisse  se  vidât  difficilement,  il  y  aurait  une  indication  à  agrandir 
l'orifice  et  à  le  porter  dans  un  point  plus  déclive.  On  éviterait 
plus  sûrement  ainsi  la  propagatitm  aux  cellules  mastoïdiennes. 

Dans  les  cas  les  plus  favorables,  la  suppuration  diminue  peu  à 
peu  ;  la  perforation  s'oblitère,  si  elle  est  étroite,  et  persiste  dans 
le  cas  contraire.  Suivant  les  désordres  produits  dans  la  caisse  pen- 
dant la  première  phase,  l'audition  revient  en  partie  ou  bien  reste 
perdue  pour  toujours. 

La  suppuration,  au  contraire,  peut  persister,  et  la  maladie,  pas- 
sant à  l'état  chronique,  prend  le  nom  de  catarrhe  suppuré  de  la 
caisse. 

2*  Catarrhe  suppuré  de  la  caisse,  —  Au  point  de  vue  clinique, 
le  catarrhe  de  la  caisse  ne  diffère  du  catarrhe  de  l'oreille  externe 
que  par  le  siège  de  l'écoulement  et  l'existence  de  la  perforation 
du  tympan.  Pour  le  diagnostic  et  le  traitement,  je  renvoie  donc 
le  lecteur  à  ce  (|ue  j'ai  dit  à  propos  de  Totorrliée,  dimt  cette  affec- 
tion constitue  Tune  des  formes  les  plus  habituelles. 

Je  dois  cependant  appeler  l'attenticm  sur  une  variété  particu- 
lière de  catarrhe  suppuré  de  la  caisse  (|ue  Ton  ne  rencontre  que 
chez  les  sujets  tuberculeux. 

Ce  catarrhe  est  chroni^iue  d'emblée  ;  il  ne  succède  pas  à  un 
état  plus  ou  moins  aigu  :  c'est  par  hasard,  et  sans  éprouver  au- 
cune douleur,  (jue  les  malades  constatent  un  écoulement  d'oreille 
et  une  diminution  notable  de  Touïe  de  ce  coté.  En  examinant  le 
tympan,  on  le  trouve  perforé. 


MALADIES  DE  L^OREILLE  MOYENNE.  131 

L'affection  part  ordinairement  du  pharynx,  se  propage  insi- 
dieusement à  la  muqueuse  de  la  trompe,  à  celle  de  la  caisse,  et 
gagne  le  tympan  ;  les  diverses  couches  de  cette .  membrane 
s'ulcèrent  lentement  de  dedans  en  dehors,  et,  comme  dernier 
terme,  survient  la  perforation. 

Cette  maladie  peut  rester  stationnaire  et  n'occasionner  qu'une 
gène  plus  ou  moins  grande,  mais  aussi  déterminer  les  accidents 
propres  aux  suppurations  prolongées.  Quelques  injections  astrin- 
gentes constituent  le  meilleur  traitement. 

La  gravité  spéciale  des  suppurations  chroniques  de  la  caisse 
résulte  des  complications  qui  en  sont  assez  fréquemment  la  con- 
séquence :  je  veux  parler  de  la  carie  du  rocher,  des  lésions  vas- 
culaires,  et  des  accidents  cérébro-méningés.  C'est  pour  éviter  au- 
tant que  possible  ces  complications  qu'il  faut  tarir  au  plus  tôt  les 
écoulements  d'oreille,  et  combattre  vivement  le  préjugé  funeste 
qui  les  fait  considérer  comme  salutaires  à  la  santé. 

La  carie^  c'est-à-dire  la  tuberculose  du  rocher^  ne  se  révèle  pas 
tout  d'abord  par  des  signes  évidents  :  nombre  de  fois,  j'ai  \u  des 
malades  considérés  comme  atteints  de  carie  et  qui,  heureusement, 
n'avaient  qu'une  otorrhée  simple,  susceptible  de  guérir  avec  un 
traitement  approprié.  On  soupçonne  la  carie  aux  caractères 
suivants  :  abondance  et  persistance  de  la  suppuration  malgré  un 
traitement  convenable  ;  fétidité  extrême  du  pus  ;  douleurs  conti- 
nuelles et,  parfois,  un  mouvement  fébrile.  On  en  affirmera 
l'existence,  s'il  est  sorti  des  fragments  d'os  et  s'il  existe  des 
des  trajets  fistuleux  périauriculaires*à  travers  lesquels  on  puisse 
pénétrer  jusqu'à  l'os  avec  un  stylet.  Si  vous  explorez  la  caisse  par 
le  conduit  auditif,  gardez- vous  de  prendre  le  promontoire  pour 
un  séquestre. 

Comme  traitement  :  lavages  fréquents  avec  la  liqueur  de  Van 
Swieten,  avec  les  acides  phénique,  borique,  etc.  Enlevez  les  séques- 
tres, s'ils  sont  mobiles,  et  nettoyez  le  foyer  de  la  carie  à  l'aide  de  la 
curette  tranchante.  J'ai  pu  guérir  de  cette  façon,  et  complètement, 
un  garçon  atteint  d'une  carie  très  profonde  des  deux  rochers,  si 
profonde  que,  d'un  côté,  je  touchais  la  dure-mère.  11  existe  des 
caries  du  rocher  d'origine  syphilitique  contre  lesquelles,  avec  le 
traitement  local,  il  faudra  employer  le  traitement  spécifique. 
Lorsqu'il  s'agit  de  sujets  tuberculeux,  la  guérison  est  beaucoup 
plus  douteuse. 


132  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

La  carîe,  au  lieu  de  porter  sur  les  parois  de  la  caisse  et  sur  le 
rocher,  peut  ôtre  limitée  seulement  aux  osselets  de  l'ouïe,  et  Ton 
a,  dans  ces  derniers  temps,  pratiqué  avec  avantage  l'extirpation 
du  marteau  et  de  Tenclume  par  le  conduit  auditif. 

Si  Ton  suppose  que  la  suppuration  reconnaît  pour  cause  une 
lésion  de  la  voûte  de  la  caisse  (appelée  encore  attique),  là  où 
siègent  la  tête  du  marteau  et  le  corps  de  Tenclume,  et  si  cette 
suppuration  a  résisté  à  tous  les  moyens  ordinaires  de  traitement, 
il  faut  agir  directement  sur  la  partie  malade.  Il  est  difficile 
d  y  accéder  parle  conduit  auditif  externe,  môme  après  destruction 
complète  de  la  membrane  du  tympan.  Stacke  a  suivi  la  voie  que 
je  conseille  plus  haut  pour  l'extraction  des  corps  étrangers  occu- 
pant la  partie  profonde  de  la  caisse  elle-même,  c'est-à-dire  qu'il 
a  détaché  la  portion  cartilagineuse  de  la  portion  osseuse  de  ma- 
nière à  reporter  fortement  le  pavillon  deroreilleenavant.  L'accès 
dans  la  caisse  est  ainsi  rendu  beaucoup  plus  facile.  En  faisant 
sauter  d'un  coup  de  ciseau  et  de  maillet  la  portion  d'os  située 
au-dessus  du  conduit  auditif  externe,  et  formant  paroi  externe 
de  la  voûte,  celle-ci  se  trouve  mise  à  nu  et  peut  être  complète- 
ment nettoyée  de  son  contenu  :  pus,  osselets  séquestrés,  cholé- 
stéatome. 

Cette  même  incision  permet  d'explorer  l'ouverture  des  cellules 
mastoïdiennes,  et  même  d'y  pénétrer  au  besoin  en  enlevant  la 
paroi  postérieure  du  conduit  auditif. 

Les  progrès  de  la  tuberculose  du  rocher  peuvent  déterminer 
l'ulcération  des  gros  vaissedux  du  voisinage  :  delà  veine  jugulaire 
interne,  du  sinus  latéral,  des  sinus  pétreux  et  de  Tartère  carotide 
interne.  Il  se  produit  des  ln'^morragies  successives  par  le  conduit 
auditif,  quelquefois  par  la  bouche  et  le  nez,  si  la  trompe  est 
libre,  et  la  mort  ne  tarde  pas  à  en  être  la  conséquence.  Nous, 
sommes  sans  ressources  contre  cet  accident.  La  couleur  du  sang 
peut  faire  soupçonner  s'il  vient  d'une  veine  ou  d'une  artère,  mais 
la  ligature  de  la  carotide  primitive  elle-même  est  inefficaee, 
puisque  les  carotides  internes  communiquent  à  plein  canal  d'un 
côté  à  Tautre. 

11  n'est  pas  rare  d'observer  aussi  la  phlébite  des  sinus  voisins 
et  la  production  d'une  thrombose,  qui  détermine  un  foyer  de 
ramollissement  cérébral  et  la  mort.  On  peut  évidemment  tout 
tenter  dans  ces  cas  désespérés,  même  l'ouverture  du  sinus  latéral 


Maladies  de  l'oreille  moyenne.  133 

et  Tablation  des  caillots  qu'il  contient,  ainsi  que  cela  a  été  fait 
récemment  (1893). 

Les  accidents  les  plus  fréquents  à  la  suite  des  suppurations 
prolongées  de  Tioreille,  avec  ou  sans  carie  du  rocher,  sont  la  ménin- 
gite et  la  production  d'abcès  intracraniens.  Ces  accidents  peuvent 
être  foudroyants,  et  j'en  ai  vu  un  exemple  dramatique  avec  mon 
eoUègue,  le  D'  Tapret.  Ordinairement,  ils  marchent  avec  une  cer- 
taine lenteur,  mais  n'entraînent  pas  moins  fatalement  la  mort. 
Le  pus  peut  passer  de  la  caisse  par  les  fissures  de  la  face  supé- 
rieure du  rocher,  par  le  vestibule,  après  avoir  détruit  la  fenêtre 
ovale,  ou  par  l'aqueduc  de  Fallope  dans  le  canal  du  nerf  facial, 
et  venir  former  foyer  en  dehors  des  méninges.  Mais,  fait  dont  la 
pathogénie  est  jusqu'alors  inexplicable,  un  abcès  se  forme  par- 
fois dans  le  cerveau  à  une  certaine  distance  de  l'oreille,  sans  que 
la  substance  intermédiaire  soit  altérée,  absolument  comme  les 
foyers  angioleucitiques  loin  du  point  primitivement  malade. 

La  thérapeutique  étant  impuissante  contre  ces  divers  accidents, 
je  n'y  insiste  pas  davantage. 

Il  n'en  est  pas  de  même  des  suppurations  localisées  à  l'apo- 
physe mastoïde,  dont  c'est  ici  le  lieu  de  nous  occuper. 

De  rabcès  iniramasloïdien.  —  L'apophyse  mastoïde  est  creusée 
de  cellules,  qui  communiquent  avec  la  cavité  de  la  caisse  par  un 
large  orifice,  et  sont  couvertes  à  leur  intérieur  d'une  membrane 
muqueuse  commune  :  aussi,  conçoit-on  difficilement  que  l'un  des 
deux  organes  s'enUamme  indépendamment  de  l'autre,  et  presque 
constamment  le  point  de  départ  est  dans  la  caisse. 

Il  résulte  de  la  situation  déclive  des  cellules  par  rapport  à  l'ori- 
fice de  communication  avec  la  caisse,  que  l'écoulement  des  liquides 
qui  y  sont  accumulés  doit  se  faire  difficilement,  et  il  n'est  pas  sur- 
prenant que  le  pus  prenne  une  direction  différente  de  celle  de  la 
caisse  ;  tantôt,  en  effet,  il  se  dirige  vers  l'extérieur,  détruit  peu  à 
peu  les  couches  superficielles  et  aboutit  aux  téguments;  d'autres 
fois,  il  se  fraye  une  voie  à  travers  les  couches  osseuses  qui  le 
séparent  du  conduit  auditif  externe,  au  niveau  de  sa  paroi  posté- 
rieure, et  s'ouvre  dans  ce  conduit,  ou  bien  il  gagne  les  couches 
profondes  et  pénètre  jusque  sous  la  dure -mère. 

La  suppuration  diffuse  de  l'apophyse  mastoïde  coïncide  avec 
ie  catarrhe  suppuré  de  la  caisse.  Par  l'oreille  existe  un  écou- 
lement abondant  de  pus  plus  ou  moins  fétide,  dont  les  lavages  et 


134  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

les  douches  d*air  ne  parviennent  pas  toujours  à  débarrasser  les 
cellules,  et  c'est  alors  qu'il  est  rationnel  de  donner  une  issue  au 
pus  en  trépanant  Tapophyse,  opération  dont  on  abuse  certaine- 
ment de  nos  jours  en  la  pratiquant  d'emblée  alors  que  la  guérison 
est  possible  sans  cette  intervention.  M.  Lœwenberg  croit  pouvoir 
s'en  dispenser  en  agrandissant  l'ouverture  du  tympan,  mais  il  est 
des  cas  où  ce  n'est  pas  suffisant. 

11  est,  en  général,  facile  de  reconnaître  les  suppurations  rft)^W5W 
de  l'apophyse  mastoïde  ;  elles  se  révèlent  par  des  douleurs  derrière 
l'oreille,  par  de  l'empâtement  des  parties  molles,  et  finalement  par 
la  formation  d'un  abcès  sous-périostique,  qui  s'ouvre  à  l'extérieur 
et  donne  naissance  à  une  fistule.  La  principale  difficulté  consiste 
à  savoir  si  l'abcès  est  primitivement  sous-périostique  (Voy.  Oliie 
externe  sous-périostique)^  ou  bien  s'il  vient  des  cellules  mastoï- 
diennes. L'examen  des  signes  locaux  ne  permet  pas  d'arriver  au 
diagnostic,  car  ils  sont  à  peu  près  identiques  dans  les  deux  affec- 
tions. C'est  sur  la  marche  do  la  maladie  qu'il  faudra  se  baser. 
Si  l'abcès  mastoïdien  provient  des  cellules,  il  a  été  précédé  de 
vives  douleurs  dans  la  région,  sans  traces  extérieures  d'inflam- 
mation ;  s'il  est  développé  d'emblée  entre  le  périoste  et  l'os,  les 
douleurs  et  le  gonflement  auront  apparu  simultanément.  Le 
doute  serait  possible  surtout  lorsque  l'affection  date  de  plusieurs 
mois,  lorsqu'il  s'est  établi  des  fistules,  et  que  les  souvenirs  du  pa- 
tient sont  confus,  mais  il  n'offre  pas  alors  de  grave  inconvénient, 
car  le  traitement  doit  être  dirigé  dans  le  môme  sens  pour  les 
deux  cas  :  fendez  largement  les  fistules,  mettez  h  découvert  l'apo- 
physe mastoïde  dans  toute  son  étendue  en  décollant  le  périoste 
et,  vous  laissant  diriger  par  la  lésion  osseuse,  poursuivez  celle-ci 
avec  le  ciseau  et  le  maillet  jusqu'à  la  rencontre  des  parties  saines. 

La  suppuration  de  l'apophyse  mastoïde  ne  revôl  pas  toujours  la 
forme  diffuse;  elle  peut  donner  naissance  à  un  aùcès  circonscrit^ 
qui  présente  le  plus  grand  intérêt  et  mérite  à  tous  égards  d'attirer 
notre  attention,  d  autant  plus  qu'il  n'avait  pas  été  signalé,  du 
moins  avec  les  caractères  qui  lui  sont  propres.  Voici  le  mode 
d'évolution  des  phénomènes  dans  un  cas  type  :  un  malade  a  été 
atteint  d'une  otite  moyenne  aiguo,  le  plus  souvent  abandonnée  à 
elle-même,  c'est-à-dire  qu'il  n'a  pas  ét<'î  pratiqué  de  paracentèse 
du  tympan.  Cette  otite  a  suivi  les  phases  habituelles  :  la  mem- 
brane s'est  perforée,  la  suppuration  a  duré  un  certain  temps, 


MALADIES  DE  L'OREILLE  MOYENNE.  135^ 

puis  a  diminué,  a  fini  par  disparaître,  et  le  tympan  s'est  cicatrisé. 
L'otite  est  donc  guérie,  du  moins  en  apparence.  Cependant,  des 
douleurs  intenses  persistent  de  ce  côté  et  rayonnent  dans  toute  la 
tête,  vers  le  front,  vers  l'œil,  vers  l'occiput,  jusqu'au  sommet  du 
crâne.  Elles  sont  continues,  paroxystiques,  arrachent  souvent  des 
cris  au  malade,  ne  lui  laissent  goûter  aucun  repos  ni  prendre  de 
nourriture  suffisante.  La  santé  générale  s'altère  profondément, 
et  la  prolongation  de  cet  état  amènera  certainement  la  mort  à 
bref  délai.  Pendant  ce  temps,  rien  de  local:  le  tympan  et  la 
caisse  sont  revenus  presque  à  l'état  normal,  la  région  mastoï- 
dienne ne  diffère  en  rien  de  celle  du  côté  opposé,  si  ce  n'est  qu'elle 
est  un  peu  sensible  au  toucher  ;  le  malade  signale  cependant  un 
point  qui  paraît  être  plus  douloureux  et  d'où  lui  semblent  partir 
des  élancements,  mais  il  n'y  a  rien  de  bien  précis. 

En  présence  d'une  semblable  situation,  malgré  l'absence  des 
signes  fournis  par  l'otoscopie,  il  est  rationnel  de  penser  que  peut- 
être  du  pus  est  retenu  dans  la  caisse,  surtout  si  le  tympan  est 
cicatrisé,  et  la  paracentèse  s'impose,  mais  il  ne  sort  aucun  liquide 
et  le  malade  n'éprouve  pas  de  soulagement.  Il  en  est  de  même  de 
la  douche  d'air,  et  l'auscultation  de  l'oreille  ne  fournit  pas  de 
renseignements. 

Le  diagnostic  est  certes  des  plus  difficiles.  Nul  doute  que  le 
point  de  départ  des  accidents  actuels  soit  l'otite  moyenne  :  mais 
sagit-il  d'une  méningite  chronique,  d'un  abcès  situé  dans  les 
méninges  ou  dans  le  cerveau  ?  s  agit-il  d'un  abcès  enkysté,  cir- 
conscrit, de  l'apophyse  mastoïde  ? 

Les  auteurs  disent  unanimement  qu'une  collection  purulente 
développée  dans  l'apophyse  mastoïde  détermine  toujours  à  l'ex- 
térieur un  certain  degré  de  rougeur,  d'œdème  de  la  peau,  une 
augmentation  de  la  température  de  ce  côté:  cela  est  vrai  pour 
la  suppuration  diffuse,  mais  il  importe  de  savoir  qu'un  abcès 
enkysté  peut  occuper  le  centre  de  l'apophyse  mastoïde,  sans 
que  la  présence  en  soit  révélée  par  aucun  signe  local  dans  la 
caisse  ou  derrière  l'oreille.  La  douleur  spontanée  et  provoquée 
par  la  pression  dans  un  point  toujours  le  même  constitue  le  seul 
signe  sur  lequel  on  puisse  baser  le  diagnostic.  D'autre  part,  il  est 
également  certain  qu'un  abcès  enkysté  de  l'apophyse  mastoïde 
peut  provoquer  un  ensemble  d'accidents  tel,  que  les  praticiens  les 
plus  exercés  songent  à  une  méningite  ou  à  un  abcès  du  cerveau. 

Lorsque,  après  mûr  examen,  vous  croirez  à  l'existence  d'un 


136  AFFECTIONS  GlIRURGIGALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF.^ 

abcès  enkysté,  trépanez  l'os.  Voici  les  règles  que  je  conseille 
de  suivre  pour  la  trépanation  de  l'apophyse  mastoïde  : 

La  région  étant  préalablement  rasée  et  aseptisée,  et  le  malade 
endormi,  pratiquez  sur  toute  la  hauteur  do  l'apophyse  mastoïde 
une  incision  verticale,  à  1  centimètre  environ  de  l'attache  de 
l'oreille,  afin  d'éviter  l'auriculaire  ;  décollez  le  périoste  avec  une 
rugine,  de  façon  à  bien  mettre  à  découvert  la  surface  de  l'os. 
Ayez  à  votre  disposition  des  ciseaux  à  froid  de  plusieurs  dimen- 
sions, et  attaquez  l'os  avec  l'un  de  ces  ciseaux  et  un  maillet  de 
plomb.  Faites  porter  la  section  sur  le  point  précis  où  vous  avez 
constaté  la  douleur  à  la  pression,  ou  bien  sur  un  endroit  où  l'os 
est  ou  parait  malade.  Rapprochez-vous,  autant  que  possible,  du 
sommet  de  l'apophyse,  car  vous  vous  éloignez  ainsi  davantage  du 
sinus  latéral.  Enlevez  à  petits  coups  la  couche  compacte,  et  péné- 
trez dans  la  substance  spongieuse,  ce  dont  vous  serez  averti  par 
la  sortie  de  sang  noir  et  la  coloration  brunâtre  de  l'os.  L'ouver- 
ture devra  mesurer  1  centimètre  carré  pour  le  moins.  Si  le  foyer 
n'est  pas  encore  mis  à  nu,  abandonnez  le  ciseau  et  le  maillet 
pour  vous  servir  d'une  forte  sonde  cannelée  ou  d'un  poinçon,  avec 
lesquels  vous  briserez  les  cloisons  qui  séparent  les  cellules,  ou 
d'une  curette  tranchante  de  Volkmann.  Le  seul  acciilmt  à  re- 
douter dans  cette  opération  est  la  blessure  du  sinus  latéral 
(Voy.  fig.  6).  Pour  l'éviter  aussi  sûrement  que  possible,  après 
avoir  pénétré  dans  les  cellules  ne  portez  pas  vos  instruments 
perpendiculairement  à  la  surface  de  l'apophyse,  mais  obliquement 
en  haut  ou  en  bas,  parallèlement  à  la  surface  du  crâne.  L'apo- 
physe mastoïde  est  parfois  traversée  par  des  veines  émissaires 
volumineuses,  dont  l'ouverture  fournit  brusquement  un  flot  de 
sang  noir  et  peut  en  imposer  im  instant  pourTouverturedu  sinus 
lui-niénio  ;  mais  le  peu  de  profondeur  où  vous  avez  pénétré  et  la 
certitude  où  vous  êtes  de  n'avoir  pas  entamé  la  paroi  interne 
compacte  doivent  vous  rassurer. 

Le  foyer  étant  évacué,  soigneusement  lavé,  réunissez  la  peau 
par  première  intention  ;  mettez  un  drain  dans  i'exravation  de 
Tos  et  faites-le  sortir  par  Tangle  inférieur  de  la  plaie. 

Lorsque  la  trépanation  mastoïdienne  est  bien  indiquée  ;  lors- 
qu'il s'agit  surtout  d'un  abcès  enkysté,  les  résultats  en  sont  véri- 
tablement merveilleux.  Les  douleurs,  qui  dataient  de  plusieurs 
mois,  et  quelquefois  de  plusieurs  années,  disparaissent  d'une 
manière  complète  et  instantanée. 


MALADIES  DE  L'OREILLE  MOYENNE.  137 

Je  crois  devoir,  en  finissant,  rapprocher  de  l'otite  moyenne  sup^ 
purée  les  cas  singuliers  d'arthrite  de  la  chaîne  des  osselets,  que 
M.  Hermet  a  attribués  à  la  blennorragie,  au  même  titre  que  les 
arthrites  des  autres  articulations  du  corps,  hypothèse  pour  le 
moins  ingénieuse. 

3**  Catarrhe  sec  de  la  caisse.  —  Les  sujets  atteints  de  catarrhe 
sec  de  la  caisse,  c'est-à-dire  d'inflammation  chronique  non  sup- 
purée,  se  présentent  à  l'observation  dans  les  conditions  suivantes  : 
Ils  n'ont  jamais  été  atteints  de  douleur  ni  d'écoulement  d'oreille; 
la  surdité  s'est  développée  peu  à  peu  sans  secousses  ;  les  deux 
oreilles  sont  généralement  prises  à  la  fois,  mais  la  lésion  est  plus 
avancée  d'un  côté  que  de  l'autre.  Les  malades  sont  incommodés 
'  par  des  bourdonnnements  incessants,  et  n'entendent  plus  du 
tout  pour  peu  qu'il  y  ait  autour  d'eux  un  certain  bruit.  Us  sont 
constamment  enchifrenés,  et  la  muqueuse  naso-pharyngée  est 
affectée  d'inflammation  chronique.  Ce  sont  principalement  des 
sujets  eczémateux. 

Les  auteurs  confondent,  en  général,  la  description  de  cette  lé- 
sion avec  celle  de  la  sclérose  de  la  caisse,  qui  en  est,  à  mon  avis, 
absolument  différente.  Ces  deux  affections  n'ont  de  caractères 
communs  que  ceux  qui  sont  propres  à  d'autres  maladies  de 
l'oreille  ;  la  surdité,  les  bourdonnements  et  l'absence  de  phéno- 
mènes inflammatoires  appréciables.  J'indiquerai  dans  le  para- 
graphe suivant  les  signes  propres  à  la  sclérose,  et  l'on  verra,  en 
particulier,  combien  sont  différents  dans  les  deux  cas  les  rensei- 
gnements fournis  par  l'examen  otoscopique. 

Le  catarrhe  sec  envahit  à  la  fois  les  muqueuses  de  la  trompe 
«t  de  la  caisse,  et  débute  probablement  par  une  pharyngite  qui 
se  propage  de  proche  en  proche  :  aussi  la  trompe,  tout  en  laissant 
passer  un  peu  d'air,  est-elle  moins  perméable  qu'à  l'état  normal. 
Le  tympan  a  perdu,  en  grande  partie,  sa  transparence  :  il  est  de 
couleur  sombre,  brunâtre,  et  le  marteau,  souvent  rétracté,  se  dé- 
tache moins  nettement  ;  le  reflet  lumineux  est  moins  brillant, 
plus  petit,  et,  quelquefois^  il  a  disparu.  La  douche  d'air  pénétrant 
difficilement  dans  la  caisse  ne  modifie  que  peu  ou  pas  la  mem- 
brane, et  Tauscultation  de  l'oreille  ne  fait  pas  percevoir  le  bruit 
spécial  qui  se  produit  par  le  redressement  du  tympan  quand  le 
malade  exécute  l'expérience  de  Valsalva. 

Ces  divers  caractères  me  paraissent  suffisants  pour  permettre 


138  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

de  reconnaître  cette  afTection  et  de  la  différencier  de  toutes  les 
autres.  La  distinction  m'a  paru  d'autant  plus  importante  à  éta- 
blir avec  la  sclérose  de  la  caisse,  que  le  traitement  peut  exercer 
une  véritable  influence  sur  le  catarrhe  sec,  tandis  qu'il  n'exerce 
qu'une  action  bien  problématique  sur  la  marche  de  la  sclérose. 

Dans  le  catarrhe  sec,  l'une  des  indications  est  d'entretenir  la 
perméabilité  de  la  trompe  et  la  mobilité  de^la  chaîne  des  osselets  : 
aussi  le  cathétérisme  est-il  très  utile,  la  douche  simple  étant  en 
général  insuffisante.  Une  seconde  indication  est  de  modifier  l'état 
des  muqueuses,  et,  dans  ce  but,  on  peut  utiliser  avec  avantage 
l'emploi  des  fumigations,  l'injection  de  liquides  dans  la  caisse. 
Les  eaux  qui  sont  indiquées  pour  les  sujets  eczémateux  le  sont 
également  dans  ce  cas  :  la  Bourbouie,  Cauterets,  Luxeuil,  etc. 
Les  douches  nasales  pratiquées  avec  ces  liquides,  en  agissant  contre  * 
le  catarrhe  naso-pharyngé,  rend(?iit  aussi  de  grands  services. 

On  a  souvent  essayé  contre  le  catarrhe  sec  de  la  caisse,  qui, 
jusqu'à  un  certain  point,  se  confond  avec  une  forme  d'obstruction 
de  la  trompe  d'Eustache,  la  paracentèse  du  tympan,  mais  l'alté- 
ration de  la  muqueuse  des  fenêtres  ronde  et  ovale  rend  le  plus 
souvent  cette  opération  inutile  ;  on  n'arrive  même  pas  ainsi  à 
diminuer  les  bourdonnements.  En  définitive,  le  catarrhe  sec  de 
la  caisse  peut  être  amélioré,  mais  on  ne  saurait  le  guérir.  Bien 
heureux  encore  si,  par  un  traitement  méthodique,  on  empêche 
le  malade  d'arriver  à  une  surdité  complète. 

4*  Sclérose  de  la  caisse,  —  La  sclérose  de  la  caisse  est  une  ma- 
ladie présentant  un  type  clinique  adsolument  défini,  mais  dont 
la  nature  intime  et  la  pathogénic  sont  fort  obscures.  Elle  est 
extrêmement  commune.  Le  plus  grand  nombre  des  surdités 
rangées  jadis  parmi  les  surdités  nerveuses  sont  des  scléroses 
de  la  caisse.  Un  fait  certain,  c'est  ([u'elle  est  héréditaire.  En  inter- 
rogeant avec  soin  le  malade,  il  est  bien  rare  de  ne  pas  trouver 
un  cas  semblable  chez  un  ou  plusieurs  de  ses  ascendants  les  plus 
proches. 

J'ai  fait  remarquer  depuis  longtemps  que  Toreille  externe  des 
sujets  atteints  de  sclérose  de  la  caisse  est  g<''néralemeiit  conformée 
d'une  façon  spéciale  :  le  pavillon  est  étalé,  aplati,  désourlé,  sec,  et 
comme  parcheminé;  au  lieu  d'être  arrondi,  l'hélix  est  souvent 
anguleux.  Le  conduit  auditif  externe  n'est  plus  sinueux  et  re- 
courbé, mais  tout  à  fait  rectiligne;  de  plus,  il  est  ordinairement 


MALADIES  DE  L'OREILLE  MOYENNE.  139 

très  large.  Il  en  résulte  que  le  tympan,  situé  directement  dans 
Taxe  du  conduit,  se  voit  nettement,  même  sans  le  secours  du 
spéculum  ;  aussi,  cette  maladie  est-elle  très  favorable  à  l'étude  pour 
les  débutants.  Ce  qui  facilite  encore  l'examen,  c'est  que  le  con- 
duit ne  contient  jamais  de  cérumen;  la  peau  qui  le  tapissse  est 
sèche,  quelquefois  furfuracée.  Du  défaut  d'incurvation  des  parois 
du  conduit,  il  résulte  que  la  membrane  du  tympan,  au  lieu  d'être 
inclinée  sur  l'horizon  d'environ  45*  comme  à  l'état  normal,  est 
sensiblement  verticale,  de  telle  sorte  que  l'on  en  distingue  toutes 
les  parties  à  la  fois. 

Le  tympan  de  ces  sujets  est  donc  très  mal  protégé  contre  l'in- 
fluence de  l'air  extérieur  ;  je  le  compare  à  l'œil  qui  ne  serait  plus 
recouvert  par  les  paupières.  C'est  pourquoi  je  ne  puis  m  empê- 
cher d'attribuer  à  ces  conditions  physiques  un  rôle  important 
dans  la  production  de  la  sclérose  de  la  caisse.  L'aflfection  procé- 
derait de  dehors  en  dedans,  atteignant  d'abord  le  tympan,  puis  la 
caisse,  en  opposition  avec  le  catarrhe  sec,  qui  procède  de  dedans 
en  dehors,  du  pharynx  vers  la  caisse  et  le  tympan. 

La  sclérose  débute  presque  toujours  dans  la  première  jeunesse, 
mais,  comme  sa  marche  est  extrêmement  lente,  les  malades  ou 
les  parents  ne  s'en  préoccupent  que  lorsque  l'affection  est  déjà 
suffisamment  avancée  pour  frapper  les  étrangers.  En  interrogeant 
bien,  on  s'assure  que,  depuis  longtemps  déjà,  l'ouïe,  tout  en  étant 
suffisante,  était  moins  fine  que  celle  des  autres  personnes. 

La  sclérose  de  la  caisse  présente  un  symptôme  qui  lui  est  tout 
à  fait  spécial,  et  tellement  caractéristique  que  l'on  pourrait 
presque  faire  le  diagnostic  de  la  maladie  par  correspondance. 
Ce  symptôme  est  le  suivant  :  lorsque  les  malades  se  trouvent  au 
milieu  du  bruit,  en  chemin  de  fer,  en  omnibus,  ils  entendent  très 
bien,  mieux  môme  que  les  personnes  dont  l'acuité  auditive  est 
normale,  ce  qui  est  dû,  sans  doute,  à  l'ébranlement,  aux  secousses 
que  subit  la  chaîne  des  osselets.  La  constatation  de  ce  fait  rassure 
habituellement  les  malades  sur  l'avenir  de  leur  audition  :  pro- 
fonde erreur,  puisque  c'est  la  preuve  d'une  affection  incurable. 

L'examen  du  tympan  fournit  des  résultats  qui,  comme  le  sym- 
ptôme précédent,  sont  très  caractéristiques  de  la  sclérose  de  la 
caisse.  La  membrane  est  de  couleur  gris  terne  blanchâtre  et  pré- 
sente souvent  des  exsudats  dans  son  épaisseur.  On  n'y  voit  que 
peu  ou  pas  de  vaisseaux.  Un  examen,  même  prolongé,  à  une  vive 
lumière,  n'en  développe  pas  dans  son  épaisseur.  Le  manche  du 


140  AFFECTIONS   CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

marteau  se  détache  très  nettement  sur  la  membrane  ;  de  couleur 
blanche,  il  n'est  pas  flanqué  de  ses  artères  habituelles.  On  l'aper- 
çoit de  face  dans  toute  sa  hauteur  ;  il  n'est  donc  pas  rétracté  du 
côté  de  la  caisse.  Sa  forme  m'a  paru  tout  à  fait  caractéristique,  et 
je  lui  ai  donné,  depuis  longtemps,  le  nom  de  marteau  en  haltère^ 
voici  pourquoi  :  presque  toujours,  un  exsudât  de  forme  arrondie 
entoure  l'extrémité  inférieure  du  manche  du  marteau  au  niveau 
de  lombilic  du  tympan  ;  or,  comme  une  autre  saillie,  l'apophyse 
externe,  siège  à  son  extrémité  supérieure,  le  manche  entier  prend 
assez  exactement  la  forme  d'une  haltère.  La  forme  du  reflet  lumi- 
neux n'a  qu'une  très  médiocre  importance,  puisque  ce  reflet  ne 
présente  pas  de  forme  physiologique  constante. 

La  trompe  d'Eustache  est  libre  ;  les  malades  sentent  très  nette- 
ment l'arrivée  de  l'air  dans  la  caisse  par  toutes  les  méthodes 
d'exploration,  mais  la  douche  d'air  n'imprime  que  très  peu  de 
modiflcations  à  la  surface  du  tympan,  la  chaîne  des  osselets 
étant  plus  ou  moins  ankylosée,  et,  par  conséquent,  immobile.  La 
muqueuse  du  pharynx  est  normale. 

L'acuité  auditive  peut  diminuer  au  point  de  disparaître  entiè- 
rement, mais  les  malades  perçoivent  toujours  les  vibrations  du 
diapason  appliqué  sur  le  front,  et  les  perçoivent  davantage  du 
côté  où  la  lésion  est  le  plus  avancée,  lis  entendent  également  très 
bien  à  l'aide  du  cornet  acoustique. 

Les  bourdonnements  sont  fréquents  et  peuvent  atteindre  un 
degré  qui  rend  la  vie  insupportable  ;  quelquefois,  ils  sont  très 
faibles  et  font  mi^me  défaut.  11  est  évident  que  ces  difl*érences 
tiennent  au  degré  de  pression  exercée  sur  le  labyrinthe;  mais, 
pour  mon  compte,  je  n'ai  pu,  jusqu'à  présent,  en  trouver  la 
manifestation  sur  le  tympan,  parce  que,  je  le  répète,  dans  la 
sclérose  de  la  caisse,  l'ombilic  n'est  pas  déprimé.  11  est  probable 
que  rintensité  des  bourdonnements  est  due  à  une  altération  por- 
tant plus  spécialement  sur  la  membrane  des  deux  fenêtres. 

II  n'est  pas  rare  d'observer  des  vertiges  et  tous  les  accidents 
propres  à  la  maladie  de  Ménière. 

J'ai  signalé  plus  haut  que  le  conduit  auditif  ne  contenait  pas  de 
cérumen.  C'est  un  phénomène  bien  singulier  que  cette  suppres- 
sion complète  de  la  sécrétion  des  glandes,  généralement  si  abon- 
dantes dans  la  portion  cartilagineuse  du  conduit  :  je  n'ai  pas 
d'explication  à  en  fournir,  mais  c'est  un  fait  constant  dans  cette 
aff'ection. 


MALADIES  DE  L*OREILLE  MOYENNE.  141 

J'estime  que  cette  description  est  applicable  à  tous  les  cas 
de  sclérose  de  la  caisse,  avec  des  variantes,  bien  entendu,  comme 
pour  tout  ce  qui  touche  à  la  clinique,  et  je  pense  qu'il  est  facile 
d'établir  le  diagnostic  de  cette  affection. 

Le  traitement  donne  des  résultats  bien  minimes.  Commencez 
par  déclarer  aux  malades  désireux  d'ôtre  exactement  renseignés 
sur  l'avenir  de  leurs  oreilles  (et  ils  sont  nombreux)  qu'ils  ne 
guériront  pas,  quoi  qu'on  fasse,  et  empêchez-les  ainsi  de  subir 
les  traitements  prolongés  qu'on  leur  propose  quelquefois  en  fai- 
sant miroiter  à  leurs  yeux  l'espoir  de  la  guérison.  Ce  sera  encore 
un  service  à  leur  rendre,  d'autant  plus  que  beaucoup  de  ces  trai- 
tements sont  irrationnels  et  aggravent  la  maladie. 

Recommandez  aussi  de  ne  pas  pratiquer  d'injections  auricu- 
laires, car  elles  ne  peuvent  qu'augmenter  les  bourdonnements, 
ainsi,  d'ailleurs,  que  dans  le  catarrhe  sec  et  l'obstruction  de  la 
trompe.  Les  injections,  en  effet,  refoulent  vers  la  paroi  labyrin- 
thique  le  tympan,  qui  n'a  déjà  que  trop  de  tendance  à  y  être  porté 
soit  par  des  adhérences  vicieuses,  soit  par  la  rétraction  de  son 
muscle  tenseur.  J'estime  également  que  l'électrisation  de  l'oreille 
est  plus  nuisible  qu'utile. 

Les  indications  à  remplir  sont  les  suivantes  :  i^  soustraire  le 
tympan  à  Faction  trop  directe  de  l'air  atmosphérique  ;  2°  faire 
parvenir  sur  la  membrane  ou  dans  la  caisse  des  vapeurs  médi- 
camenteuses, et  spécialement  des  vapeurs  d'iode  ;  3*  s'opposer  à 
l'ankylose  des  osselets  par  des  mouvements  imprimés  à  la  chaîne. 
La  première  indication  est  remplie  en  conseillant  au  malade 
de  toujours  porter  dans  ses  oreilles  une  boulette  de  coton.  Au 
lieu  de  tasser  le  coton  entre  les  doigts,  comme  on  le  fait  d'habi- 
tude, on  devra,  au  contraire,  l'étirer  de  manière  que  la  surdité  ne 
soit  pas  augmentée  ;  sinon^  le  malade  se  soustraira  bientôt  à  votre 
prescription. 

La  seconde  indication  est  satisfaite  de  deux  façons  :  en  intro- 
duisant une  boulette  de  coton  iodé  dans  la  boulette  de  coton  blanc, 
suivant  le  conseil  donné  par  N.  Queneau  de  Mussy,  qui  en  retira 
pour  lui-même  un  grand  bénéfice.  La  peau  du  conduit  se  trouve 
ainsi  protégée  contre  l'action  irritante  de  l'iode,  qui  en  ren- 
drait bien  vite  l'usage  insupportable,  et  les  vapeurs  iodées,  traver- 
sant facilement  l'ouate,  sont  en  contact  permanent  avec  le 
tympan. 


442  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

Le  second  procédé  consiste  à  chauffer  légèrement  de  l'iode 
métallique  dans  un  ballon  de  verre  et  à  charger  des  vapeurs  qui 
s  en  dégage  une  poire  de  Politzer.  En  insufflant  ces  vapeurs  dans 
la  caisse,  on  remplit  à  la  fois  deux  des  indications  :  Tintroduc- 
tion  des  vapeurs  iodées  et  la  mobilisation  de  la  chaîne. 

A  ces  prescriptions  se  borne,  à  mon  avis,  le  traitement  utile 
pour  combattre  la  sclérose  de  la  caisse,  mais  je  ferai  remarquer 
que  c'est  plutôt  un  régime  qu'un  traitement  proprement  dit, 
c'est-à-dire  qu'il  devra  entrer  dans  les  habitudes  de  la  vie  du 
malade  :  aussi,  est-il  de  toute  nécessité  que  celui-ci  apprenne  à 
exécuter  lui-même  ces  petites  manœuvres,  que  j'ai  simplifiées 
autant  que  possible  dans  ce  but.  Il  est  permis  d'espérer  que,  dans 
ces  conditions,  la  maladie  marchera  moins  vite  et  n'entraînera 
pas  une  surdité  complète.  C'est  aussi  le  meilleur  moyen  d'arriver 
à  soulager  les  malades  de  leurs  bourdonnements. 

Je  ne  ferai  que  mentionner  une  opération  nouvelle,  qui  a  pour 
but  de  désenclaver  l'étrier  de  la  niche  qu'il  occupe  dans  la  fenêtre 
ovale.  Je  ne  l'ai  pas  pratiquée,  il  est  vrai,  mais,  me  basant  sur 
l'anatomie  de  la  région,  j'avoue  qu'elle  ne  m'inspire  a  priori 
qu'une  confiance  très  médiocre.  L'avenir  nous  apprendra  ce  qu'il 
en  faut  penser. 

2*  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  RÉCEPTION  DES  ONDES 

SONORES  OU  OREILLE  INTERNE. 

L'oreille  interne  comprend  le  labyrinthe,  composé  lui-même  de 
trois  parties  :  le  vestibule,  les  canaux  demi-circulaires  et  le  lima- 
çon. Dans  ces  cavités  se  trouvent  :  un  liquide,  une  fine  poussière 
calcaire  ou  otolithe  et  la  terminaison  du  nerf  auditif.  11  comprend, 
en  outre,  le  conduit  auditif  interne  renfermant  deux  nerfs  :  le 
facial  et  l'auditif  (Voy.  fig.  5). 

Entre  l'oreille  moyenne  et  le  labyrinthe  se  trouvent  les  mem- 
branes des  deux  fenêtres  ovale  et  ronde,  qui,  aiiatomiquemeut, 
appartiennent  aussi  bien  à  l'une  qu'à  l'autre  de  ces  deux  régions, 
au  même  titre  que  la  membrane  du  tympan  appartient  à  la  caisse 
et  au  conduit  auditif  externe.  Aussi,  comprend-on  que  les  lésions 
de  la  caisse  retentissent  souvent  sur  le  labyrinthe  et  donnent  lieu 
à  des  symptômes  qui  sont  d'ordre  labyrinthique,  tels  que  bour- 
donnements et  vertiges,  ainsi  que  nous  l'avons  souvent  fait 
remarquer  dans  les  chapitres  précédents. 


MALADIES  DE  L^REILLE  INTERNE.  143 

Le  diagnostic  dos  maladies  de  Toreille  interne  est  peu  avancé,  et 
le  traitement  moins  encore  :  raison  de  plus  pour  s'efforcer  de 
débrouiller  ce  chaos  et  d'apporter  un  peu  d'ordre  dans  leur  étude. 

Je  ne  ferai  que  mentionner  les  traumatismes  de  Toreille  interne. 
La  profondeur  du  siège  qu'elle  occupe  la  met  généralement  à  l'abri 
des  blessures  directes.  Il  n'en  est  pas  de  môme  des  blessures  in- 
directes, qui  sont  aussi  communes  que  les  fractures  elles-mêmes 
du  rocher;  mais  on  conçoit  qu'elles  jouent  alors  un  rôle  secon- 
daire, et  le  clinicien  ne  les  recherche  que  comme  symptôme 
de  l'affection  principale.  Elles  ne  fournissent,  d'ailleurs,  aucune 
indication  thérapeutique  spéciale. 

La  surdité  peut  aussi  succéder  aune  forte  commotion  du  crâne, 
et  il  me  paraît  bien  difficile  de  rattacher  l'accident  à  sa  véritable 
cause  :  s'il  est  dû,  par  exemple,  à  une  lésion  du  labyrinthe  ou  à 
celle  des  centres  moteurs  corticaux. 

Une  maladie  de  l'oreille  interne  dont  le  diagnostic  est,  en  géné- 
ral, assez  facile,  c'est  la  maladie  de  MemêrCy  appelée  ainsi  du  nom 
de  l'auteur  qui,  le  premier,  l'a  bien  décrite,  et  surtout  l'a  rattachée 
à  sa  véritable  cause,  c'est-à-dire  à  une  altération  des  canaux  demi- 
circulaires.  Jusqu'à  Ménière,  les  sujets  étaient  considérés  comme 
frappés  d'une  congestion  cérébrale.  Voici,  en  effet,  les  phénomènes 
que  présentent  les  malades  : 

Tantôt,  ils  perdent  connaissance  et  tombent;  le  sentiment  revient 
rapidement  et  il  ne  reste  plus  que  de  la  surdité  et  des  bourdonne- 
ments ;  d'autres  fois,  ce  sont  seulement  des  vertiges,  une  tendance 
à  tomber  qui  les  forcent  à  s'arrêter  dans  la  rue,  à  se  cramponnera 
un  objet  quelconque;  ce  sont  encore  des  nausées,  des  vomisse- 
ments. Les  malades  ont  comme  le  mal  de  mer  et  la  position  hori- 
zontale ne  fait  pas  toujoui's  disparaître  l'état  vertigineux. 

En  les  interrogeant  avec  soin,  on  apprend  que  cet  état  est  tou- 
jours précédé,  accompagné,  ou  suivi  de  troubles  de  l'ouïe  :  surdité 
et  bourdonnements.  Il  n'est  donc  pas  difficile,  pour  peu  qu'on  y 
songe,  de  distinguer  le  vertigo  ab  aurelœsa  du  vertigo  a  stomacho 
Ixso,  et  aussi  d'une  congestion  du  cerveau.  Il  faut  encore  recon- 
naître s'il  s'agit  d'une  maladie  de  Ménière  ou  bien  d'une  des  affec- 
tions assez  nombreuses  de  l'oreille  qui,  ainsi  que  je  l'ai  fait 
remarquer  plus  haut,  déterminent  une  augmentation  de  pression 
intralabyrinthique,  et,  par  conséquent,  des  accidents  analogues. 


144  AFFECTIONS  CHIRURGICALES   DE  L'APPAREIL  AUDITIF. 

C'est  par  exclusion^  en  éliminant  successivement  chacune  des 
maladies,  que  le  diagnostic  réel  devra  être  établi. 

On  pourra  recourir  comme  traitement  aux  révulsifs  derrière 
Toreillo  ;  on  a  aussi  recommandé  l'emploi  du  sulfate  de  quinine  à 
la  dose  de  1  gramme  par  jour;  du  salicylate  de  soude  à  la  dose 
de  2  grammes,  mais  sans  résultat  bien  évident.  Je  préfère  donner 
le  sulfate  de  quinine  à  la  dose  de  10  centigrammes  par  jour  et 
le  prolonger  assez  longtemps. 

Voltolini  a  pensé  qu'un  certain  nombre  d'enfants  considérés 
comme  atteints  de  méningite  avaient  une  otite  labyrinthique 
aiguë,  qui  donnerait  lieu  à  des  accidents  analogues  à  ceux  de  la 
méningite.  Lorsqu'un  sujet  est  sourd-muet,  et  que  les  parents 
font  remonter  l'affection  à  des  convulsions  de  l'enfance,  il  est  très 
possible  qu'il  s'agisse  de  la  maladie  de  Voltolini,  mais  la  démons- 
tration n'en  est  pas  encore  suffisamment  complète.  D'ailleurs 
on  conçoit  que  ces  recherches,  très  intéressantes  au  point  de 
vue  pathogénique,  ne  modifient  pas  sensiblement  les  indications 
thérapeutiques. 

Indépendamment  de  la  maladie  de  Ménière  (surdité  et  vertiges) 
et  de  la  maladie  de  Voltolini,  certains  malades  sont  atteints  d'otite 
nerveuse,  dont  le  siège  est  dans  le  labyrinthe  et  que  j'appelle 
otite  labyrinthique^  parce  qu'il  est  difficile  de  savoir  quelle  est 
la  partie  du  labyrinthe  affectée. 

C'est  surtout  avec  la  sclérose  de  la  caisse  que  l'on  peut  con- 
fondre l'otite  labyrinthique,  confusion  qui,  d'ailleurs,  a  été  faite 
jusqu'à  ces  dernières  années.  Dans  les  deux  cas,  en  effet,  la  surdité 
marche  lentement,  il  existe  des  bourdonnements  ;  les  malades  n'ac- 
cusent jamais  de  douleurs  ;  le  pharynx  et  la  trompe  sont  normaux. 

Avec  le  tableau  que  j'ai  tracé  précédemment  de  la  sclérose  de 
la  caisse,  je  pense  qu'il  sera  très  facile  d'établir  le  diagnostic  : 
dans  l'otite  labyrinthique,  il  n'existe  aucune  des  lésions  cons- 
tantes dans  la  sclérose  (tympan  blanchâtre,  épaissi,  privé  de 
vaisseaux,  marteau  en  forme  d'haltère);  la  membrane  du  tympan 
est  absolument  normale.  De  plus,  dans  la  sclérose,  les  vibrations 
du  diapason  appliqué  sur  le  front  sont  très  nettement  perçues  par 
Toreille  malade  ;  elles  sont  peu  ou  pas  perçues  dans  l'otite  laby- 
rinthique. Dans  la  première,  le  malade  entend  très  bien  à  l'aide 
d'un  cornet  acoustique;  dans  la   seconde,    le  cornet   n'apporte 


MALADIES  DE  L^OREILLE  INTERNE.  145 

aucune  amélioration.  Enfin,  nous  avons  vu  que,  dans  le  cas  de 
surdité  unilatérale  due  à  la  sclérose,  c'est  du  côté  sourd  que  le 
malade  entend  les  vibrations  frontales  du  diapason;  ce  phénomène 
n'a  pas  lieu  si  Totite  est  d'origine  labyrinthique,  le  malade  ne 
perçoit  alors  que  du  côté  sain. 

On  arrivera  donc  facilement  au  diagnostic  d'otite  labyrinthique, 
ou  otite  nerveuse. 

Est-il  possible  d'aller  plus  loin  dans  cette  voie  et  de  dire 
s'il  s'agit  du  vestibule,  des  canaux  demi-circulaires,  ou  du  lima- 
çon? il  n'y  a  pas  de  certitude,  mais  il  existe  de  fortes  présomp- 
tions tirées  des  signes  subjectifs.  Nous  savons  déjà  que  les  vertiges, 
l'instabilité  dans  la  marche,  les  mouvements  giratoires,  etc., 
indiquent  d'une  façon  à  peu  près  certaine,  d'après  Ménière  et 
Flourens,  que  la  lésion  a  pour  siège  les  canaux  demi-circulaires. 
Rappelons  aussi  les  observations  suivantes  de  Helmholtz  :  les 
fibres  nerveuses  qui  se  répandent  dans  le  vestibule  ont  pour  fonc- 
tion de  percevoir  les  vibrations  non  périodiques,  c'est-à-dire  les 
bruits  ;  les  fibres  nerveuses  qui  vont  dans  le  limaçon  perçoivent 
les  vibrations  périodiques,  ou  sons  musicaux. 

Or,  si  cette  théorie  est  vraie,  et  elle  n'a  pas  été  contredite, 
que  je  sache*  nous  en  pouvons  tirer  en  pathologie  la  conclusion 
rigoureuse  suivante  :  les  bourdonnements  ayant  le  caractère  de 
bruit  (et  ils  sont  extrêmement  variés)  indiquent  une  lésion 
(laquelle?)  siégeant  dans  le  vestibule  ;  les  bourdonnements  ayant 
le  caractère  de  sons  musicaux  indiquent  que  la  lésion  (laquelle?) 
siège  dans  le  limaçon. 

Le  conduit  auditif  interne  est  le  siège  de  lésions  variées  :  ostéite, 
ostéopériostite,  tumeurs  diverses,  etc.,  dont  le  diagnostic  est  as- 
sez obscur.  On  peut,  cependant,  les  reconnaître,  et  je  suis  certain 
d'avoir  observé  un  cas  d'ostéopériostite  syphilitique  du  conduit 
auditif  interne  sur  un  jeune  homme  qui  était  en  puissance  d'ac- 
cidents secondaires.  Il  fut  pris  un  jour  de  douleurs  violentes 
dans  la  tète,  et,  peu  après,  survinrent  de  la  surdité  et  une  paralysie 
faciale  du  même  côté.  Je  rappellerai  que  le  nerf  facial  affecte  en 
deux  points  des  connexions  intimes  avec  l'organe  de  louïe  :  dans  le 
conduit  auditif  interne,  qu'il  occupe  en  commun  avec  le  nerf  auditif , 
dans  la  caisse  du  tympan,  dont  il  n'est  séparé  que  par  une  lame 
osseuse  très  mince  et,  parfois,  perforée.  La  coïncidence  dé  la 
surdité  avec  la  paralysie  faciale,  sans  aucun  trouble  cérébral, 

ToLAVX. '^  Chintrgie  clinique.  I.  —  10 


146  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

indique  évidemment  une  affection  de  ToreiHe.  La  douleur  et  la 
rapidité  avec  laquelle  se  produisent  les  accidents  sont,  de  plus,  la 
preuve  d'une  affection  inflammatoire.  Or,  si  l'examen  vous  montre 
que  la  caisse  est  saine,  il  en  faut  bien  conclure  que  le  siège  de 
Taffection  est  dans  le  conduit  auditif  interne. 

C'est  par  un  raisonnement  analogue,  et  en  tenant  compte  de 
la  inarche  des  accidents,  que  Ton  diagnostiquerait  les  néoplas- 
mes développés  au  niveau  de  ce  conduit. 

• 

3-»  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  PERCEPTION 

DES  ONDES  SONORES. 

D'après  les  recherches  physiologiques  modernes,  le  centre 
moteur  de  l'appareil  de  l'audition  siège  dans  la  partie  antérieure 
de  la  première  circonvolution  temporale  ( Voy.  fig.  5)  ;  en  consé- 
quence, toute  lésion  portant  en  ce  point  altérera  plus  ou  moins 
profondément  la  fonction.  Il  est  vraisemblable  que  bon  nombre 
de  surdi- mutités  reconnaissent  pour  cause  une  atrophie  ou  un 
arrêt  de  développement  de  cette  portion  de  la  couche  corticale 
du  cerveau,  il  n'est  cependant  pas  possible  d'affirmer  que  cette 
infirmité  ne  dépende  pas  d'une  affection  primitive  du  labyrinthe, 
bien  que  l'absence  complète  de  bourdonnements  puisse  le  faire 
supposer.  D'ailleurs,  cette  distinction  entre  la  surdité  nerveuse 
d'origine  labyrinthique  et  la  surdité  d'origine  cérébrale  ne  pré- 
sente aujourd'hui  qu'un  intérêt  purement  théorique  ;  elle  ne 
mériterait  quelque  importance  que  si  la  question  de  la  trépana- 
tion se  trouvait  posée  à  la  suite  d'un  traumatisme  ayant  direc- 
tement porté  sur  la  région  temporale,  et  je  ne  pense  pas  que  le 
cas  se  soit  présenté  jusqu'à  ce  jour. 

La  craniectomie,  telle  que  je  l'ai  décrite  plus  haut,  à  propos  de  la 
microcéphalie,  sera-t-elle  appelée  plus  tard  à  jouer  un  rôle  dans 
certains  cas  de  surdi-mutité  congénitale  par  arrêt  de  développe- 
ment de  l'encéphale?  Il  me  parait,  en  tous  cas,  rationnel  d'y  songer. 


CUAPITRE  11 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE   L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

L'appareil  de  la  vision  comprend  les  quatre  régions  suivantes  : 
la  région  orbitaire  ;  la  région  palpébrale  ;  la  région  sourcilière  ;  la 


AFFECTIONS  TRAUMATIQUES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.  147 

région  lacrymale.  Nous  étudierons  successivement  la  pathologie 
de  chacune  d'elles. 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE. 

Les  maladies  de  Torbite  sont  tellement  nombreuses  et  leur 
étude  si  vaste,  qu'elles  demanderaient  des  volumes  entiers  pour 
être  décrites  dans  leur  intégralité.  N'en  est-il  pas  de  même, 
d'ailleurs,  de  toutes  les  partie»  de  la  chirurgie  quand  on  en  fait 
l'objet  d'une  étude  spéciale  et  détaillée?  Il  n'était  pas  rationnel, 
dans  un  livre  de  la  nature  de  celui-ci,  de  suivre  les  errements 
des  auteurs,  c'est-à-dire  de  présenter  la  description  successive  de 
toutes  les  maladies  de  l'orbite,  sans  établir  un  lien  clinique  qui 
les  rattache  entre  elles.  J'ai  pensé  qu'il  serait  utile  de  les  grouper 
dans  un  ordre  tel  que  le  praticien  puisse  arriver  plus  facilement 
au  diagnostic,  et,  pour  cela,  j'ai  suivi  dans  ma  description  la 
marche  qu'il  convient  d'adopter  dans  l'examen  des  malades. 
Voici  celle  que  je  crois  la  meilleure  : 

1*"  L'affection  est-elle  de  nature  traumatique?  si  elle  est  trau- 
matique,  porte-t-elle  sur  lorbite  ou  sur  le  globe  de  l'œil  ? 

2°  L'affection  est-elle  de  nature  inflammatoire?  si  elle  est  in- 
flammatoire, porte-t-elle  sur  l'orbite  ou  sur  le  globe  de  l'œil? 

3°  Si  elle  n'est  pas  inflammatoire,  elle  peut  encore  intéresser 
le  globe  de  l'œil  ou  l'orbite.  Consiste-t-elle  alors  : 

A.  En  une  lésion  apparente,  visible  sans  le  secoufsde  l'ophtal- 
moscope,  occupant  le  segment  antérieur  du  globe? 

B.  En  une  lésion  profonde,  appréciable  seulement  à  l'ophtal- 
moscope  (groupe  des  maladies  du  fond  de  l'œil)? 

G.  En  une  lésion  organique  (groupe  des  tumeurs  de  l'orbite}? 

D.  En  un  simple  trouble  de  la  vision  avec  intégrité  des  mem- 
branes et  des  milieux  (maladies  de  la  réfraction  et  de  l'accom- 
modation) ? 

C*est  à  la  solution  de  ces  diverses  questions  que  doit  s'attacher 
le  praticien,  et  je  grouperai  autour  d'elles  les  maladies  de  la 
région  orbi taire. 

AFFECTIONS  TRAUMATIQIES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE. 

Les  traumatismes  de  la  région  orbitaîre  sont  fréquents  et  offrent 
un  grand  intérêt  en  raison  de  leur  gravité,  et^  souvent,  de  la  diffi- 


lis         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

culte  de  préciser  le  diagnostic.  On  rencontre  dans  cette  région 
de&  contusions,  des  plaies,  et  des  corps  étrangers. 

A.  Contusion  de  la  région  orbitaire.  —  La  contusion  peut 
porter  sur  les  parois  osseuses  ou  sur  le  globe  de  l'œil.  La  coiitu- 
sion  des  parois  atteint,  en  général,  les  rebords  de  l'orbite  et, 
principalement,  le  rebord  supérieur,  qui  est  le  plus  saillant. 
Elle  détermine  des  accidents  multiples  :  une  section  de  la  peau 
faite  de  dedans  en  dehors,  comme  par  un  instrument  tranchant, 
une  commotion  cérébrale  à  des  degrés  divers,  une  contusion  du 
nerf  sus-orbitaire  ;  une  cécité  immédiate  d'après  un  mécanisme 
qui  n'est  pas  encore  suffisamment  connu  ;  une  fracture  irradiant 
plus  ou  moins  loin  sur  la  paroi  correspondante  ;  des  déchirures 
vasculaires,  et,  comme  conséquence,  un  épanchement  sanguin 
derrière  le  globe  de  l'œil,  dans  l'intérieur  de  la  capsule  de  Tenon. 

La  contusion  du  globe  s'accompagne  de  désordres  nombreux  qui 
varient,  d'ailleurs,  depuis  un  léger  épanchement  sous-conjonc- 
tival  jusqu'à  la  destruction  complète  de  l'organe.  Ces  désordres  se 
produisent  presque  tous  dans  l'intérieur  de  l'enveloppe  sclérotico- 
cornéenne,  ce  qu'explique  suffisamment  la  structure  duglobe.  C'est 
ainsi  que  dans  une  contusion  violente  on  observe  :  un  décollement 
plus  ou  moins  complet  de  l'iris  et,  comme  conséquence,  un  épan- 
chôment  sanguin  remplissant  les  deux  chambres  ;  un  déplace- 
ment du  cristallin,  qui  peut  se  porter  dans  la  chambre  antérieure 
ou  s'enfoncer  dans  le  corps  vitré  ;  un  épanchement  sanguin  dans 
ce  même  corps  vitré  ;  un  décollement  de  la  choroïde,  de  la 
rétine,  etc. 

Ces  diverses  lésions  ne  peuvent  qu'être  soupçonnées,  car  elles 
sont  masquées  par  le  sang  qui  remplit  la  chambre  antérieure.  Une 
ecchymose  sous-conjonctivalc,  véritable  chémosis  sanguin  ;  une 
opacité  noire,  complète,  derrière  la  cornée  restée  elle-même  trans- 
parente, et  la  perte  totale  de  la  vision,  voilà  ce  qu'on  observe 
sur  un  blessé  atteint  d'une  forte  contusion  du  globe  de  l'œil. 

Il  se  produit  parfois  une  lésion  bien  curieuse  à  la  suite  de  ces 
violentes  contusions,  lorsque  l'agent  contondant  présente  une 
large  surface,  telle  que  le  poing,  l'angle  d'un  bois  de  lit,  etc., 
c'est  une  luxation  sous-conjonctivale  du  cristallin.  Voici  ce  qui  se 
passe  :  l'œil  étant  beaucoup  moins  protégé  en  dehors  qu'en 
dedans,  c'est  sur  la  partie  externe  que  porte  principalement  le 
choc  ;  la  sclérotique,  fortement  repoussée  en  ce  point,  réagit  sur 


CONTUSION  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.  149 

les  milieux  incompressibles  de  Tœil,  qui  viennent  faire  effort  sur 
la  face  interne  de  cette  membrane  et  dans  le  point  opposé  à  la 
pression.  Or,  cette  pression  est  parfois  telle  que  la  sclérotique 
cède  de  dedans  en  dehors,  et  Texpérience  a  démontré  que  la 
déchirure  se  produit  constamment  à  la  partie  interne,  entre  le 
bord  de  la  cornée  et  la  caroncule  lacrymale,  ail  niveau  de{rattache 
du  droit  interne.  Le  cristallin  détaché  de  la  zone  de  Zinn  est 
projeté  par  cette  ouverture  et  sort  de  l'œil.  Mais,  si  la  scléro- 
tique, membrane  absolument  inextensible,  a  dû  céder  sous  Tin- 
fluence  delà  pression  excentrique  des  milieux  de  l'œil,  il  n'en  est 
pas  de  même  de  la  conjonctive,  membrane  très  élastique  :  celle- 
ci  résiste,  et  le  cristallin  va  se  loger  dans  la  couche  celluleuse 
lâche  qui  l'unit  à  la  sclérotique.  La  lentille  fait  alors  relief  dans 
le  point  que  je  viens  d'indiquer,  et  lé  diagnostic  d'aphakie^  peut 
être  établi.  J'ai  ajouté  autrefois  à  ce  signe  [Bull,  de  la  Soc.  de 
chir. ,  1867)  les  caractères  suivants  :  la  paupière  supérieure  a  perdu 
sa  convexité  ;  elle  présente  un  aspect  ridé  et  plissé  ;  la  dépression 
orbito-palpébrale  est  moins  profonde  que  celle  du  côté  opposé. 

La  contusion  du  globe  peut  aussi  retentir  sur  le  nerf  optique  et 
déterminer  un  épanche  ment  sanguin  dans  la  double  gaine  de  ce 
nerf.  Il  est  également  possible  que,  par  suite  de  la  déchirure  de 
quelques  branches  de  l'artère  ophtalinique,  un  foyer  sanguin  se 
soit  produit  derrière  le  globe,  autour  des  muscles,  dans  la  capsule 
de  Tenon. 

Le  diagnostic  de  ces  diverses  variétés  de  contusion  de  l'œil  est, 
le  plus  souvent,  impossible  au  moment  même  de  l'accident,  privés 
que  nous  sommes  de  la  ressource  de  l'ophtalmoscope. 

Si  la  vision  était  abolie,  et  les  milieux  de  l'œil  restés  transpa- 
rents, on  conclurait  à  une  contusion  du  nerf  optique,  ou  bien  à 
une  compression  de  ce  nerf  déterminée  par  un  foyer  sanguin 
périphérique. 

Si  le  foyer  acquiert  un  volume  tellement  considérable  qu'il 
repousse  fortement  le  globe  en  avant  et  produit  une  exophtal- 
mie intense,  le  diagnostic  devient  facile,  car  le  volume  de  l'œil 
lui-même  n'est  pas  augmenté  et  les  milieux  sont  transparents. 

Dans  ces  diverses  contusions  le  pronostic  doit  être  très  ré- 
servé, car,  s'il  est  possible  que  la  vision  revienne,  die  peut  aussi 
être  à  jamais  perdue.  Quelquefois,  des  inflammations  graves,  un 
phlegmon  de  l'orbite,  par  exemple,  en  sont  la  conséquence 
immédiate. 


150         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Quel  traitement  opposer  aux  contusions  de  Torbite  ?  S'il  existe 
une  violente  douleur,  quelques  sangsues  ou  ventouses  à  la  tempe 
sont  indiquées;  instillez  de  Tatropine  entre  les  paupières,  et 
recouvrez  la  région  de  compresses  glacées.  Il  faut  éviter,  autant 
que  possible,  d'ouvrir  les  foyers  sanguins  soit  dans  Tœil,  soit  dans 
Torbito.  S'il  survenait,  cependant,  une  distension  extrême  avec  des 
douleurs  intolérables,  pratiquez  un  débridement  sur  la  cornée,  ou 
bien  au  niveau  de  l'un  des  culs-de-sac  oculo-palpébraux. 

Dans  le  cas  de  luxation  sous-conjonctivale  du  cristallin,  on 
extraira  cet  organe  par  une  incision  conjonctivale  quelques  jours 
après  l'accident,  lorsque  la  plaie  scléroticale  sera  cicatrisée. 

B.  Plaies  de  la  région  orbitaire.  —  Les  plaies  de  cette 
région  sont  produites  par  des  instruments  piquants,  tranchants, 
contondants,  par  les  armes  à  feu  de  toute  espèce,  et  revêtent,  sui- 
vant la  cause  qui  les  a  produites,  un  aspect  différent  facile  à 
comprendre. 

Il  convient  de  rechercher,  tout  d'abord^  si  la  plaie  intéresse  le 
globe  de  l'œil,  et  le  plus  simple  examen  le  fera  généralement  re- 
connaître ;  l'œil  sera  intact  si  les  milieux  sont  transparents  et  si 
la  vision  est  conservée.  Ces  deux  conditions  sont  indispensables, 
car  la  vision  pourrait  être  totalement  perdue  et  le  globe  abso- 
lument sain,  à  la  suite,  par  exemple,  de  la  section  du  nerf  op- 
tique, ainsi  que  j'en  ai  vu  un  cas.  L'examen  ophtalmoscopique 
démontrerait  alors  l'intégrité  du  fond  de  l'œil  et  fixerait  le  dia- 
gnostic. Il  en  serait  de  même,  toutefois,  si,  au  lieu  d'être  coupé, 
le  nerf  optique  était  seulement  comprimé  par  un  épanchement 
sanguin. 

Vous  avez  constaté  que  les  milieux  sont  transparents  et  que  la 
vision  est  conservée,  c'est  donc  que  la  plaie  est  extra-oculaire.  Il 
s'agit  alors  de  savoir  jusqu'où  pénètre  la  plaie  et  quels  organes 
scmt  intéressés  :  la  paralysie  de  quelques-nins  des  muscles,  l'im- 
mobilité de  la  pupille  dilatée  ou  resserrée,  des  troubles  dans  l'ac- 
commodation, feront  prévoir  que  certains  muscles  ou  certains 
nerfs  ont  été  atteints.  De  même  une  hémorragie  abondante,  soit 
externe,  soit  interne,  indiquera  une  blessure  de  l'artère  ophtal- 
mique, surtout  si  le  globe  de  Tœil  est  repoussé  en  avant  et  agité 
de  battements. 

L'agent  vulnérant  peut  avoir  dépassé  les  limites  de  la  région, 
traversé  la  paroi  supérieure,  par  exemple  ;  touché  le  cerveau,  et 


PLAIES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.  15i 

amené  des  accidents  cérébraux  ;  déchiré  le  sinus  caverneux,  la 
carotide  interne,  et  déterminé  la  production  d'un  anévrysme  ar- 
térioso-veineux.  Dans  ce  cas,  une  hémorragie  abondante  pour- 
rait se  produire  par  les  fosses  nasales  à  travers  le  sinus  sphé- 
noïdal  défoncé  ;  une  hémorragie  nasale  surviendrait  également 
à  la  suite  de  la  perforation  de  la  paroi  interne. 

Il  en  pourrait  être  de  même  à  la  suite  d'une  perforation  de  la 
paroi  inférieure,  le  sang  pénétrant  d'abord  dans  le  sinus  maxillaire 
et  dans  la  fosse  nasale  correspondante. 

On  conçoit,  d'ailleurs,  toutes  les  obscurités  que  présente  un 
pareil  diagnostic,  qui  ne  repose  souvent  que  sur  des  présomp- 
tions, d'autant  plus  que  l'exploration  de  la  plaie  avec  un  stylet  ne 
doit  être  faite  qu'avec  la  plus  grande  prudence:  abstenez-vous-en 
même,  si  la  plaie  est  trop  profonde. 

Il  est  à  peine  nécessaire  de  faire  remarquer  que  la  gravité  des 
plaies  extra-oculaires  varie  avec  leur  profondeur,  leurs  compli- 
cations, leurs  conséquences  ultérieures,  etc. 

Le  traitement  chirurgical  est  à  peu  près  nul  et  n'a  de  raison 
d'être  que  dans  les  cas  de  séjour  d'un  corps  étranger,  compli- 
cation dont  je  parlerai  dans  un  instant. 

Lorsque  la  plaie  atteint  le  globe  de  l'œil,  elle  est  pénétrante 
ou  non  pénétrante.  C'est  ainsi  que,  fréquemment,  on  observe  des 
plaies  qui  n'intéressent  que  les  couches  superficielles  de  la  cor- 
née, et  qui  sont  produites  par  des  paillettes  d'acier,  des  grains 
de  plomb,  etc.  Un  instrument  tranchant  pourra  ouvrir  largement 
l'œil  et  déterminer  la  sortie  du  cristallin  et  du  corps  vitré;  un 
instrument  piquant  très  étroit,  comme  une  épingle  par  exemple, 
traversera  la  cornée,  piquera  l'iris,  le  cristallin,  pénétrera  jus- 
qu'à la  pupille,  et  laissera  à  peine  les  traces  de  son  passage  sur  la 
cornée  :  il  dilacérera  les  parties  s'il  est  plus  volumineux,  et  fera 
des  plaies  contuses.  La  déformation  de  l'iris,  un  épanchement 
de  sang  dans  les  chambres  ou  dans  le  corps  vitré,  la  perte  immé- 
diate de  la  vision,  une  douleur  plus  ou  moins  violente,  des  vo- 
missements, sont  les  signes  habituels  de  ces  plaies  pénétrantes. 

Lorsque  le  cristallin  a  été  touché,  môme  légèrement,  il  sur- 
vient rapidement  une  cataracte  traumatique,  et,  très  fréquemment, 
apparaissent  des  accidents  inflammatoires  sur  lesquels  nous 
reviendrons  plus  loin. 

Les  plaies  pénétrantes  de  l'œil,  quel  que  soit  l'instrument  qui 


152         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

les  produit,  compromettent  gravement  la  vision,  et,  souvent,  né- 
cessitent plus  tard  l^énucléation  du  globe. 

Les  antiphlogistiques  locaux,  les  applications  froides,  Tinstil- 
lation  d'un  collyre  à  Tatropine,  constituent  à  peu  près  nos  seules 
ressources  thérapeutiques. 

Nous  pouvons  rapprocher  des  plaies  les  briilures,  qui  attei- 
gnent assez  souvent  le  globe  de  l'œil,  la  cornée  en  particulier. 
Elles  peuvent  être  très  légères,  se  traduire  par  une  exfoliation  de 
la  couche  épidermique,  ou  bien  être  assez  profondes  pour  détruire 
immédiatement  toute  la  membrane.  Il  est  inutile  d'énumérer  les 
causes  très  multiples  qui  les  peuvent  produire,  car  elles  ne 
fournissent  aucune  indication  thérapeutique.  Le  traitement 
n'est  autre  que  celui  des  plaies  de  Tœil  en  général. 

G.  Corps  étrangers  de  la  région  orbitalre.  —  L'histoire 
clinique  des  corps  étrangers  de  la  région  orbitaire  est  des  plus 
intéressantes.  Ces  corps  présentent  des  variétés  infinies  dans  leur 
nature,  leur  volume.  Presque  toujours,  ils  viennent  du  dehors  ; 
cependant  un  séquestre,  une  esquille,  peuvent  jouer  le  rôle  de 
corps  étranger.  11  semblerait,  a  priori,  qu'il  n'est  rien  de  plus 
simple  que  de  savoir  s'il  existe  ou  s'il  n'existe  pas  de  corps  étran- 
ger dans  l'orbite  :  or,  c'est  une  erreur.  La  présence  d'un  corps 
étranger  peut  être  ignorée  non  seulement  du  médecin,  mais  même 
du  malade  :  elle  peut  être  ignorée  au  moment  même  de  l'acci- 
dent, et  à  plus  forte  raison  plus  tard,  lorsque  la  blessure  qu'il  a 
produite  eu  pénétrant  est  cicatrisée. 

Les  corps  étrangers  siègent  en  dehors  de  l'œil,  dans  l'intérieur 
de  l'œil,  ou  dans  l'épaisseur  de  ses  enveloppes. 

Supposons  d'abord  un  corps  étranger  situé  en  dehors  du  globe 
de  l'œil  ;  il  occupe  nécessairement  l'espace  qu'en  anatomie  nous 
désignons  sous  le  nom  de  loge  postérieure  de  l'orbite,  dans  la- 
quelle sont  contenus  muscles,  vaisseaux  et  nerfs.  Cette  loge  me- 
sure environ  2  centimètres  en  profondeur,  et  h  peu  près  autant 
en  largeur,  au  niveau  de  l'entrée  du  nerf  optique  dans  l'œil.  Si 
l'on  considère  qu'elle  est,  en  grande  partie,  remplie  par  une 
couche  cellulo-graisseuse  très  lâche,  on  conçoit  que  des  corps 
étrangers  très  volumineux,  tels  qu'une  balle,  un  éclat  d'obus, 
un  tuyau  de  pipe,  un  fragment  de  bois,  etc.,  y  trouvent  place  et 
y  séjournent;  par  contre,  le  globe  de  l'œil  est  presque  contigu 
aux  parois  orbitaires,  et  l'on  a  peine  à  comprendre  qu'un  bout 


CORPS  ÉTRANGERS  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.  153^ 

de  parapluie,  par  exemple  (observation  de  Nélaton),  soit  intro- 
duit dans  Torbite  sans  vider  l'œil.  La  raison  anatomique  en  est 
que  si  Tceil  est  absoluinent  immobilisé  dans  le  sens  antéro- 
postérieur,  il  est  mobile  dans  le  sens  latéral,  et  se  laisse  reporter 
du  côté  opposé  à  celui  où  pénètre  le  corps  étranger  ;  de  plus,  la 
surface  convexe  et  lisse  de  la  sclérotique  facilite  le  glissement. 

Dès  que  le  corps  étranger  a  pénétré  derrière  l'œil,  et  c'est 
ordinairement  par  l'angle  interne  qu'il  pénètre,  les  bords  de  la 
plaie  conjonctivale  se  rapprochent  aussitôt,  du  sang  s'infiltre  au- 
dessous  de  cette  membrane,  de  telle  sorte  qu'au  premier  exa- 
men rien  n'indique  la  pénétration  d'un  corps  étranger,  à  moins 
que  l'extrémité  n'en  soit  visible.  Les  signes  que  détermine  sa 
présence  ne  se  distinguent  pas,  au  premier  abord,  de  ceux  que 
produit  une  plaie,  de  manière  que,  si  le  malade  ou  les  assis- 
tants ne  donnent  pas  de  renseignements  spéciaux,  le  diagnostic 
est  le  plus  souvent  impossible.  L'introduction  d'un  stylet  four- 
nirait, sans  doute,  des  données  précieuses,  mais  il  faut  être  extrê- 
mement réservé  sur  ce  genre  d'exploration,  s'il  n'existe  pas  de 
symptômes  alarmants.  De  môme  que  les  plaies,  le  corps  étranger 
peut  avoir  dépassé  les  limites  de  la  cavité  orbitaire,  s'être  logé 
dans  le  cerveau,  dans  la  fosse  temporale,  etc.  On  conçoit  combien 
les  symptômes  doivent  varier  suivant  le  siège  qu'il  occupe,  sui- 
vant sa  forme,  son  volume,  son  action  sur  le  nerf  optique,  etc. 
Pendant  ce  temps,  le  globe  lui-môme  peut  rester  parfaitement 
intact,  et  la  vision  est  conservée. 

Les  accidents  disparaissent  successivement,  la  plaie  se  cicatrise, 
et  des  corps  étrangers  volumineux  séjournent  en  ce  lieu  pendant 
de  longues  années,  sans  que  l'on  en  puisse  soupçonner  la  présence. 
D'autres  fois,  au  contraire,  des  douleurs  violentes  persistent,  un 
phlegmon  de  l'orbite  se  déclare  et,  ensuite,  un  abcès.  La  perte  de 
l'œil  et  aussi  la  mort  du  malade  en  peuvent  être  la  conséquence. 

Il  survient,  de  temps  en  temps,  des  poussées  inflammatoires 
qui  éveillent  l'attention.  Quelquefois,  un  trajet  fistuleux  s'est 
établi,  comme  dans  la  remarquable  observation  de  Nélaton. 
L'exploration  du  trajet  permet  alors  de  reconnaître  un  corps 
dur;  mais  ne  serait-ce  point  un  séquestre  ?  C'est  dans  ce  cas  que 
vous  aurez  recours  aux  divers  explorateurs  électriques,  au  stylet 
en  biscuit  de  Sèvres,  de  Nélaton,  pour  reconnaître  un  corps 
métallique;  mais,  si  c'est  un  morceau  de  bois,  un  caillou,  etc., 
vous  serez  très  perplexe,  surtout  si  la  vision  est  conservée,  car 


154         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

il  n'est  pas  indifTérent  de  faire  des  recherches  de  cette  nature  au 
fond  de  Torbite.  Si  Tœil  était  depuis  longtemps  perdu,  les 
recherches  n'auraient  plus  d'inconvénient  et  seraient  singulière- 
ment facilitées  :  eh  bien  I  même  dans  ce  cas,  la  recherche  peut 
être  vaine.  Je  sais  que,  pendant  plusieurs  années,  de  Graefe 
explora  inutilement,  à  plusieurs  reprises,  un  personnage  célèbre 
en  proie  à  de  vives  douleurs,  et  dont  Torbite  contenait  un  éclat 
d'obus  qui  finit  par  sortir  spontanément. 

L'existence  d'un  trajet  fistuleux,  des  poussées  inflammatoires  à 
répétition,  la  persistance  des  douleurs,  quelquefois  la  déviation 
du  globe  de  Tceil,  certains  troubles  de  la  vision  produits  par  des 
paralysies  musculaires,  lemyosis,  la  mydriase,  doivent  faire  son- 
ger à  la  présence  d'un  corps  étranger,  mais  tous  ces  signes  ne 
fournissent  pas  une  preuve  certaine. 

Le  traitement  consiste  à  combattre  énergiquement  les  premiers 
accidents  par  les  antiphlogistiques,  la  glace,  la  compression,  et  à 
extraire  le  corps  étranger  aussitôt  que  possible. 

Je  suppose  un  corps  étranger  intéressant  le  globe  de  l'œil. 

Rien  de  plus  commun  que  les  corps  étrangers  de  la  conjonc- 
tive :  poussières,  insectes,  paillettes  métalliques,  coques  de 
millet,  etc.,  qui  déterminent  une  sensation  très  pénible  que 
chacun  a  éprouvée.  Le  diagnostic  en  est  généralement  facile  et 
fourni  par  le  malade  lui-môme  ;  pas  toujours  cependant.  Un 
homme  avait  été  envoyé  de  bien  loin  à  Paris,  par  son  médecin, 
pour  qu'il  fût  soigné  d'une  conjonctivite  rebelle  et  de  plus  en 
plus  douloureuse  :  je  renversai  la  paupière  supérieure,  et  déta- 
chai une  coque  de  millet  qui  y  séjournait  depuis  un  mois;  il 
repartait  le  soir  même.  Si  le  corps  n'est  pas  implanté  dans  la 
membrane,  les  larmes  et  quelques  légères  pressions  sur  la  pau- 
pière suffisent  aie  chasser.  S'il  est  implanté,  il  sera  utile  de  par- 
courir le  cul-de-sac  conjonctival  avec  un  stylet  mousse,  afin  de 
le  détacher.  Au  besoin,  on  renverserait  la  paupière.  Ces  manœu- 
vres sont  aujourd'hui  rendues  extrêmement  simples  par  l'emploi 
du  chlorhydrate  de  cocaïne,  qui  insensibilise  momentanément 
la  muqueuse. 

Lescorps  étrangers  de  la  cornée,  également  très  communs,  sont^ 
presque  toujours,  des  petites  paillettes  d'acier  incrustées  dans 


CORPS  ÉTRANGERS  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE. 


155 


MSB 


Tépaisseur  de  la  membrane.  Le  diagnostic  en  est  des  plus  faciles, 
puisqu'on  les  voit  à  l'œil  nu.  Mais  il  faut  savoir  à  quelle  profon- 
deur ils  se  trouvent,  ce  qui  est  plus  délicat,  et  nécessite  parfois 
l'emploi  de  l'éclairage  latéral. 

L'éclairage  latéral  ou  oblique  de  l'œil  est  un  très  précieux 
moyen  de  diagnostic  pour  les  lésions  qui  siègent  entre  la  zone 
ciliaire  et  la  cornée.  On  ne  peut  guère 
explorer  autrement  le  cristallin  opa- 
cifié, l'iris,  la  chambre  antérieure  et  la 
cornée.  On  reconnaîtra,  par  exemple, 
de  cette  façon,  la  profondeur  à  laquelle 
siège  une  taie  ou  un  corps  étranger,  la 
présence  des  vaisseaux  les  plus  fins  dans 
la  substance  propre  de  la  cornée,  etc. 
Le  procédé  est  des  plus  simples  :  placez 
une  lampe,  ou,  au  besoin,  une  bougie 
sur  les  côtés  de  l'œil  à  examiner,  à  la 
hauteur  et  un  peu  en  avant  de  cet  œil, 
à  une  distance  de  15  à  20  centimètres 
environ.  A  l'aide  d'une  lentille  bicon-  Fig-  9-  -  Schéma  représentant 
vexe,  tenue  entre  la  lampe  et  l'œil  du  *^'  ^^^^"'^  '^"'^''  ^^°*  ^" 
malade,  projetez  obliquement  les  rayons 
lumineux  à  la  surface  du  globe,  et  exa- 
minez, en  variantl'inclinaison  de  votre 
lôte  et  l'incidence  de  la  lumière  suivant  ^'p:r„teti;ir.urer;rfioréne. 

le   point   que  vous  voudrez    explorer.  MD,  membrane  de  Descemet  ou  de  De- 

Pour     se     faire    une     idée     exacte    du    MEB,  membrane  de  Bowman. 
. .  ,  El  *.  SP,  substance  propre  de  la  cornée. 

siège  qu  occupent  les  corps  étrangers 

dans  la  cornée,  il  faut  se  rappeler  que  cette  membrane  se 
compose  de  cinq  couches  qui  sont,  d'avant  en  arrière  :  1*  une 
couche  épithéliale  ;  2*  la  lame  élastique  antérieure  (membrane 
de  Bowman)  ;  3*  le  tissu  propre  de  la  cornée  ;  4*  la  lame  élas- 
tique postérieure  (membrane  de  Descemet  ou  de  Demours)  ;  5**  une 
couche  épithéliale  (fig.  9). 

Le  plus  ordinairement,  les  corps  étrangers  s'implantent  dans  la 
membrane  de  Bowman.  Us  sont  alors  faciles  àdécouvrir  età  déta- 
cher. Je  me  sers  toujours  du  bec  d'une  plume  d'oie,  qui  me  paraît 
le  meilleur  des  instruments  pour  cet  objet.  .\^ 

Si  le  corps  est  fixé  dans  le  tissu'  propre  de  la  cornée,  il  se 
trouve  alors  complètement  recouvert  par  la  lame  élastique,  qu'il 


compose  la  cornée.  —  Les 
points  noirs  indiquent  le  siège 
que  peuvent  occuper  les  corps 
étrangers. 


156        AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

faut  détruire  par  un  léger  grattage  au  bistouri  avant  de  Tattein- 
drc.  Lorsqu'il  a  pénétré  dans  la  lame  élastique  postérieure,  la 
difficulté  est  plus  grande  encore,  car  Tincision  doit  être  plus 
profonde,  et  il  esta  craindre  que  le  corps  ne  soit  repoussé  dans  la 
chambre  antérieure.  Pour  évitercet  accident.  Desmarres  conseille 
d'introduire  une  aiguille  à  paracentèse  derrière  la  cornée,  afin  de 
donner  un  point  d'appui  au  corps  étranger  et  d'en  empêcher  la 
chute.  Je  répète  que  toutes  ces  petites  manoeuvres,  parfois  très 
délicates  et  fort  douloureuses,  sont  devenues  infiniment  plus 
simples  depuis  l'emploi  de  la  cocaïne  en  chirurgie. 

Le  corps  étranger  ne  s'arrête  pas  toujours  dans  la  cornée  ;  il 
pénètre  dans  l'intérieur  du  globe,  et  peut  occuper  des  situations 
diverses:  la  chambre  antérieure,  l'iris,  le  cristallin,  le  corps  vitré, 
la  papille.  11  est  possible  que  ni  le  malade  ni  le  chirurgien  n'en 
soupçonnent  la  présence.  Un  grain  de  plomb,  par  exemple,  peut 
arriver  jusqu'au  fond  de  l'œil,  en  laissant  à  peine  la  trace  de  son 
passage  sur  la  cornée,  qui  parait  seulement  contuse.  J'énucléaile 
globe  de  l'œil  atrophié  sur  un  jeune  homme  atteint  d'ophtalmie 
sympathique.  Il  racontait  avoir  reçu,  quelque  temps  auparavant,  un 
éclat  de  fer  sur  la  cornée,  mais  affirmait  que  rien  n'avait  pénétré 
dans  l'œil  :  or,  je  trouvai  le  morceau  de  fer  dans  le  corps  vitré. 
Les  cas  analogues  sont  communs. 

La  présence  des  corps  étrangers  situés  en  avant  de  l'équateur 
de  l'œil  sera  décelée  par  l'examen  direct,  et  aussi  par  l'éclairage 
latéral.  En  arrière,  on  les  trouverait  à  l'aide  de  l'ophtalmoscope. 
Toutefois,  s'ils  siègent  derrière  l'iris,  au  niveau  du  muscle  ciliaire, 
il  est  impossible  de  les  distinguer  par  un  éclairage  quelconque,  et 
c'est  en  cet  endroit  que  leur  séjour  est  le  plus  funeste,  en  raison 
de  l'irritation  des  nerfs  ciliaires,  de  laquelle  résulte  souvent  une 
ophtalmie  sympathique. 

L'introduction  et  surtout  le  séjour  d'un  corps  étranger  dans 
l'œil  compromettent  presque  fatalement  l'organe  :  ou  bien  il 
s'enflamme,  se  perfore,  et  s'atrophie  ;  ou  le  cristallin  reste  opaque  ; 
ou  bien  surviennent  des  synéchies  qui  anéantissent  le  champ, 
pupillairc. 

Le  seul  traitement  rationnel  est  l'extraction  du  corps  étranger, 
malheureusement  impossible  dans  beaucoup  de  cas.  Si  le  corps 
siège  dans  la  chambre  antérieure,  enlevez-le  aussitôt  que  possible 
avec  une  curette  ou  une  pince,  après  incision  linéaire  de  la  cornée» 
S'il  est  attaché  à  l'iris,  excisez  la  portion  d'iris  adhérente. 


AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.  157 

Lorsque  le  globe  est  détruit,  il  est  peut-être  préférable  d  en 
pratiquer  tout  de  suite  rénucléation. 

2°  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE. 

L'inflammation  peut  porter  sur  les  parois  orbitaires  elles- 
mêmes  et  leur  revêtement  périostique:  c'est  Vostéopériostite  de 
rorbite;  elle  peuts'emparer  du  tissu  cellulo-graisseux  qui  remplit 
la  loge  postérieure  ;  c'est  le  phlegmon  de  T  or  Aile  ;  enfin,  les  inflam- 
mations de  beaucoup  les  plus  communes  sont  celles  qui  atteignent 
le  globe  lui-même  totalement  ou  partiellement. 

Â.  Inflammations  portant  sur  Torbite.  —  a.  Ostéopé- 
riostite.  —  Une  ostéopériostite  aiguë  peut  se  développer  sur  les 
rebords  de  Torbite,  ou  bien  dans  le  fond  de  la  cavité  ;  dans  ce 
dernier  cas,  elle  se  confond  avec  le  phlegmon  de  Torbite,  dont 
il  est  difficile  de  la  distinguer.  Sur  les  rebords  de  l'orbite,  elle 
est  la  conséquence  d'un  coup,  d'un  choc,  qui,  le  plus  souvent,  ont 
décollé  le  périoste.  Un  gonflement  douloureux  d'abord,  puis  un 
abcès,  et  la  guérison  s'opère;  rien  de  spécial  à  la  région. 

11  n'en  est  pas  de  même  de  Vostéopériostite  chronique^  qui  suc- 
cède, en  général,  à  la  scrofule  ou  à  la  syphilis.  Après  une  période 
plus  ou  moins  longue,  pendant  laquelle  existent  du  gonflement  et 
de  la  douleur  sur  l'une  des  parois  de  Torbite,  avec  déviation  du 
globe  dans  le  sens  opposé  et  diplopie,  un  abcès  apparaît  sur  un 
point  du  pourtour  de  l'orbite,  s'ouvre,  et  reste  fistuleùx  ;  la  peau 
se  rétracte,  l'orifice  s'enfonce  vers  l'orbite,  et  il  en  résulte,  à  la 
longue,  un  renversement  en  dehors  de  la  paupière,  ou  ectropion. 

Peu  grave  par  elle-naême,  l'ostéopériostite  chronique  tire  son 
importance  du  voisinage  avec  le  cerveau  et  le  globe  de  l'œil. 
On  y  opposera  le  traitement  habituel  à  ces  sortes  d'affections: 
d'abord  des  injections,  et,  lorsque  le  stylet  aura  démontré  l'exis- 
tence d'un  séquestre,  on  en  fera  l'extraction.  Le  traitement  géné- 
ral joue  un  rôle  important,  en  raison  de  la  cause  qui  produit 
ordinairement  la  maladie. 

b.  Phlegmon  de  C orbite,  —  Le  phlegmon  de  l'orbite  présente 
une  gravité  extrême,  tant  au  point  de  vue  de  la  vie  du  malade  que 
de  la  conservation  de  l'œil.  Les  sujets  atteints  de  cette  affection 
présentent  un  aspect  tout  particulier  :  le  globe  de  l'œil,  non  dis- 


158         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

tendu  lui-même,  est  fortement  projeté  en  avant  ;  il  est  fixe,  immo- 
bile, et  un  peu  plus  dur;  un  chémosis  volumineux  entoure  la 
cornée  ;  les  deux  dépressions  oculo-palpébrales  supérieure  et  infé- 
rieure sont  remplacées  par  deux  véritables  tumeurs,  qui  soulèvent 
et  repoussent  les  paupières  en  avant.  Les  symptômes  généraux 
sont  des  plus  intenses:  fièvre,  agitation,  délire,  douleur  violente. 
La  vision  est,  leplus  souvent,  abolie.  Le  phlegmon  peut  être  double» 
ce  qui  aggrave  encore  notablement  le  pronostic,  car  la  mort  est 
alors  à  peu  près  fatale.  Tout  cela  est  venu  brusquement,  en  vingt- 
quatre  heures. 

Vous  ne  pourrez  guère  méconnaître  un  phlegmon  de  Torbite  ; 
la  panophtalmite  en  diffère  en  ce  que  les  dépressions  orbito- 
palpébrales  ne  sont  pas  effacées,  et  on  ne  pourrait,  d'autre  part, 
confondre  un  simple  gonflement  phlegmoneux  de  la  paupière  dans 
lequel  le  globe  serait  intact. 

Il  faut,  cependant,  savoir  que  certains  sarcomes  de  Torbite, 
chez  les  jeunes  sujets  principalement,  évoluent  avec  une  rapidité 
telle,  qu'au  début  on  ne  peut  songer  qu'à  un  phlegmon. 

Enquérez-vous  de  la  cause  qui  a  déterminé  le  phlegmon. 
—  Est-ce  un  traumatisme  :  contusion,  plaie,  piqûre,  corps 
étranger,  acte  opératoire  quelconque,  auquel  cas  l'affection  serait 
un  peu  moins  grave?  Je  vis,  en  1884,  dans  mon  service  de  Thôpital 
Beaujon,  survenir  en  une  nuit  un  phlegmon  de  Torbite  sur 
un  jeune  homme  auquel  j'avais  pratiqué  une  opération  la  veille: 
heureusement  il  guérit.  —  Le  malade  était-il  en  convalescence 
d'une  fièvre  grave?  le  pronostic  en  serait  encore  assombri.  —  Le 
malade  présentait-il  déjà  quelques  troubles  cérébraux  avant 
l'apparition  du  phlegmon?  la  mort  serait  alors  fatale,  car  la  mala- 
die aurait  succédé  à  une  méningite,  à  une  thrombose  de  la  veine 
ophtalmique  ou  du  sinus  caverneux;  ce  serait  un  phlegmoà 
secondaire,  et,  dans  ce  cas,  il  est  généralement  double.  On 
conçoit,  d'ailleurs,  qu'il  soit  souvent  difficile  d'établir  si  les 
phcnomènes  méningitiques  sont  primitifs  ou  consécutifs. 

Quant  au  traitement,  pratiquez  tout  de  suite,  aussitôt  l'appa- 
rition des  accidents,  sans  attendre  la  suppuration,  une  large 
incision  transversale  au  niveau  de  chaque  rebord  orbitaire,  et 
pénétrez  dans  Torbite  assez  loin  pour  débrider  la  loge  postérieure, 
c'est-à-dire  pour  inciser  le  feuillet  palpébral  de  Taponévrose  de 
Tenon  (Voy,  Anat,  top.^  fig.  69,  9*  édit.).  Je  crois  que  là  est  le  salut 
du   malade  et  de  Tœil,  si  toutefois  on  peut  les  sauver,  ce  qui. 


AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE   LA   RÉGION  ORBITAIRE.  159 

malheureusement,  est  rare,  même  avec  cette  intervention  hâtive 
et  énergique.  L'incision  doit  pénétrer  au  moins  à  2  centimètres 
de  profondeur  en  allant  couche  par  couche.  Une  large  application 
de  sangsues  aux  tempes  serait  sans  doute  utile,  mais  ne  saurait 
remplacer  de  larges  débridements.  Appliquez  ensuite  des  com- 
presses imbibées  d'acide  borique  à  40  p.  1000.  —  Agissez  sur 
rintestin  avec  le  calomel,  et  calmez  les  douleurs  du  malade  avec 
de  la  morphine. 

B.  Inflammations  portant  sur  le  globe  de  rœil.    — 

L'inflammation  s'empare  du  globe  de  l'œil  dans  sa  totalité,  ce 
qui  constitue  Yophtalmite^  panophtalmite^  ou  bien  se  circons- 
crit à  Tune  de  ses  parties. 

Étudions  d'abord  les  inflammations  totales. 

a.  Panophta Imite,  —  Un  œil  atteint  de  panophtalmite,  ou 
phlegmon  de  l'œil,  présente  les  caractères  suivants  :  à  l'extérieur, 
les  paupières  sont  tuméfiées;  la  conjonctive  est  fortement  injectée 
et  œdématiée  tout  autour  de  la  cornée  (chémosis)  ;  le  globe  est 
à  sa  place,  mais  fortement  tendu,  immobile,  dur  comme  s'il 
était  congelé.  La  cornée  est  trouble,  ou  va  le  devenir  rapidement  : 
elle  s'infiltre  de  pus.  Ce  liquide  remplit  la  chambre  antérieure 
(hypopion).  La  vision  est  abolie.  Par  suite  de  la  compression  ex- 
centrique des  nerfs  ciliaires,  la  cornée  est  insensible  au  toucher, 
mais,  par  contre,  le  malade  est  en  proie  à  des  douleurs  terribles, 
qui  provoquent  de  l'agitation  et,  parfois,  du  délire.  La  compres- 
sion de  la  rétine  produit  de  la  photopsie.  La  cornée,  plus  rare- 
ment la  sclérotique,  ne  tardent  pas  à  s'ouvrir  spontanément  ; 
rœil  se  vide,  s'atrophie  et  se  réduit  bientôt  à  l'état  de  moignon. 
Comme  dans  le  phlegmon  de  Torbite,  beaucoup  plus  rarement 
toutefois,  il  peut  survenir  du  coma  et  des  phénomènes  ménin- 
gi tiques  entraînant  la  mort  du  malade.  Si  cette  terminaison  est 
rare  dans  le  phlegmon  de  l'œil,  la  perte  de  l'organe  est  constante, 
ce  qui  donne  au  pronostic  un  caractère  spécial  de  gravité. 

Vous  ne  pourriez  confondre  une  panophtalmite  qu'avec  un 
glaucome  aigu  ou  un  phlegmon  de  l'orbite.  Dans  un  instant,  nous 
dirons  en  quoi  consiste  le  glaucome  aigu  et  quels  caractères 
le  distinguent.  Quant  au  phlegmon  de  l'orbite,  il  diffère  de  l'oph- 
talmite  par  les  trois  caractères  suivants  :  dans  le  phlegmon  de 
l'orbite,  l'œil  est  projeté  en  avant,  la  cornée  n'a  subi  aucune 


160         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

altération,  les  dépressions  orbito-oculaires  sont  remplacées  par 
•deux  énormes  saillies.  Il  y  a  un  intérêt  majeur  à  établir  ce  dia- 
gnostic différentiel,  car  le  traitement  est  loin  d'être  identique 
dans  les  deux  cas. 

Le  diagnostic  étant,  en  général,  rapidement  fait,  informez-vous 
•de  la  cause  qui  a  produit  cette  grave  affection  ;  elle  aura  de  Tin- 
fluence  sur  votre  détermination.  La  maladie  est-elle  survenue 
spontanément  dans  le  cours  d'une  fièvre  grave?  Est-ce  une  com- 
plication d'une  ophtalmie  d'abord  simple,  ou  bien  est-elle  le  ré- 
sultat d'un  traumatisme  :  acte  opératoire,  contusion,  plaie,  corps 
étranger  ? 

Au  début,  si  la  maladie  est  d'origine  traumatique,  employez  les 
antiphlogistiques  largement;  avec  beaucoup  plus  de  discrétion, 
si  le  sujet  est  convalescent  d'une  fièvre  grave.  Compresses  gla- 
cées, ou,  si  le  malade  s'en  trouve  mieux,  compresses  chaudes 
sur  l'œil.  Frictions  d'onguent  napolitain  belladone  sur  les  tempes; 
<^alomel  à  l'intérieur,  à  dose  fractionnée. 

Lorsque  le  pus  est  formé  dans  la  chambre  antérieure,  fendez 
la  cornée  pour  lui  donner  issue.  Si  les  douleurs  persistent,  ouvrez 
largement  le  globe  en  travers.  Il  faut  s'en  tenir  là  lorsque  l'affec- 
tion est  d'origine  spontanée,  et  attendre  l'affaissement  de  la  coque 
scléroticale.  Mais  est-elle  d'origine  traumatique,  soupçonne-t-on 
surtout  la  présence  d'un  corps  étranger,  pratiquez  l'énucléation 
•du  globe. 

Énucléation  du  globe  de  l'œil.  —  Pour  pratiquer  cette  opéra- 
tion, voici  le  procédé  que  j'ai  proposé  et  mis  souvent  en  pratique 
depuis  bien  des  années,  et  auquel  j'ai  donné  le  nom  de  procédé 
^énucléation  d'arrière  en  avant  y  par  opposition  à  celui  de  Bonnet, 
■qui  se  pratique  d'avant  en  arrière.  Non  seulement  ce  procédé 
■est  plus  rapide,  plus  facile,  mais  il  expose  beaucoup  moins  à 
l'ouverture  de  la  loge  postérieure  de  l'orbite,  ce  qui  est,  ea 
somme,  le  seul  accident  qu'on  ait  à  éviter  au  cours  de  cette  opé- 
ration. 

Prenez  les  précautions  antiseptiques  préliminaires,  et  anes- 
thésiez  le  malade. 

1°  Ecartez  les  paupières  à  l'aide  d'un  blépharostat. 

2**  Saisissez  la  conjonctive  avec  un  pince  à  griffes  au  niveau 
de  l'insertion  du  muscle  droit  externe.  Avec  des  ciseaux  courbes, 
incisez  la  conjonctive  en  ce  point  ainsi  que  le  tendon  du  muscle. 


AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.  161 

3*»  Introduisez  des  ciseaux  courbes  de  moyen  volume  par 
cette  boutonnière,  et,  ensuivant  la  convexité  du  globe,  allez  tout 
de  suite  couper  le  nerf  optique  à  son  entrée  dans  Toeil  (1). 

i""  Implantez  une  pince  à  griffes  dans  la  sclérotique  et  faites 
sortir  le  globe  de  Tœil  par  la  boutonnière  conjonctivale.  Vous 
n'avez  plus  alors  qu'à  raser  de  près  la  sclérotique  avec  les  ci- 
seaux, en  coupant  toutes  les  attaches  membraneuses  et  muscu- 
laires. 

b.  Glaucome  aigu  (Y^auxoç,  vert  de  mer).  —  Bien  que  le  glau- 
corne  aigu  soit,  en  réalité,  une  choroïdite  exsudative  et  non  pas 
une  panophtalmite  véritable,  il  s'en  rapproche  par  tant  de  carac- 
tères cliniques,  qu'il  y  a,  ce  me  semble,  intérêt  à  réunir  ces  deux 
affections. 

En  présence  d'un  malade  dont  l'œil  est  devenu  rapidement 
douloureux  et  dur,  on  doit,  en  efiFet,  se  poser  cette  question  :  Est- 
ce  un  glaucome  aigu,  est-ce  une  ophtalmite?  et  de  la  solution 
de  la  question  résulte  une  intervention  qui  peut  sauver  l'œil. 

Voici  l'état  dans  lequel  se  présente  un  sujet  atteint  de  glau- 
come aigu  : 

Le  malade  a  éprouvé  subitement,  en  général  au  milieu  de  la 
nuit,  une  douleur  atroce  dans  l'un  des  yeux,  et  la  vision  a  dis- 
paru tout  de  suite.  Extérieurement,  très  peu  de  phénomènes 
inflammatoires,  mais  l'œil,  qui  est  d'ordinaire  rénitent,  est 
devenu  dur  comme  du  marbre  ;  la  cornée  a  perdu  sa  sensibilité  ; 
elle  est  terne,  ainsi  que  l'iris;  celui-ci  est  fortement  repoussé 
en  avant.  La  pupille  est  dilatée  et  immobile. 

Il  est  aisé  de  se  rendre  un  compte  exact  de  ces  phénomènes, 
si  l'on  songe  qu'ils  résultent  de  l'épanchement  brusque,  dans  la 
coque  oculaire,  d'une  certaine  quantité  de  liquide  séreux.  Ce 
liquide  comprime  violemment  toutes  les  parties  qui  y  sont  con- 
tenues, ainsi  que  les  nerfs  ciliaires  qui  cheminent  d'arrière  en 
avant  entre  la  choroïde  et  la  sclérotique;  cette  dernière  mem- 
brane fournit,  par  son  inextensibilité  absolue,  un  solide  point 
d'appui  à  la  compression  excentrique  exercée  par  le  liquide. 

D'après  cet  ensemble  de  signes,  il  me  paraît  difficile  de  con- 
fondre le  glaucome  aigu  avec  l'ophtalmite.  Dans  tous  les  cas, 
la    confusion   serait    de  courte  durée,    puisque  la  cornée  sup- 

(I)  L'obliquité  de  la  paroi  externe  de  l'orbite  rend  très  facile  ce  temps  opératoire, 
et  c'est  sur  cette  disposition  anatomique  qu^est  basé  le  procédé. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  !•  *^ 


462        AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

pure  vite  dans  rophtalmite,  ce  qui  n'a  jamais  lieu  dans  le  glaucome. 
Quelle  que  soit  la  théorie  invoquée  pour  expliquer  la  produc- 
tion du  glaucome  aigu,  ce  qu'il  importe  au  plus  haut  degré  de 
savoir,  c'est  qu'en  pratiquant  une  iridectomie  aussi  large  que 
possible  on  supprime  immédiatement  les  douleurs  et  que  la  vi- 
sion reparaît.  C'est  à  de  Graefe  que  revient  l'honneur  de  cette 
véritable  conquête  thérapeutique.  L'opération  doit  être  pratiquée 
aussitôt  que  possible,  sans  quoi  les  milieux  de  l'œil,  et  la  rétine 
en  particulier,  auront  subi  des  désordres  irréparables  :  il  n'y  a 
pas  un  instant  à  perdre. 

Voici  le  manuel  opératoire  de  Viridectomie, 

Lavez  préalablement  les  paupières  et  la  conjonctive  avec  une 
solution  boriquée  à  40  p.  1000;  le  sublimé  convient  également 
très  bien.  Anesthésiez  la  cornée  par  des  instillations  d'une  solu- 
tion de  chlorhydrate  de  cocaïne  à  2  p.  100,  pratiquées  toutes  les 
cinq  minutes,  une  demi-heure  avant  l'opération.  Le  malade 
étant  couché,  placez-vous  à  sa  gauche  pour  opérer  l'œil  gauche  ; 
derrière  sa  tète  pour  opérer  l'œJl  droit,  à  moins  que  vous  ne 
vous  sentiez  suffisamment  sûr  de  votre  main  gauche  pour  opé- 
rer l'œil  droit,  l'incision  devant  porter  sur  la  partie  externe  de 
la  circonférence  cornéenne. 

1"  Introduisez  entre  les  paupières  un  blépharostat. 

2"  Saisissez  l'œil  de  la  main  gauche  avec  une  pince  à  griffes 
entre  la  caroncule  lacrymale  et  la  cornée  ;  ne  craignez  pas  de 
prendre  la  sclérotique,  la  conjonctive  seule  fournissant  un  mau- 
vais point  d'appui  susceptible  de  céder. 

3"  Avec  un  couteau  lancéolaire  coudé,  ponctionnez  la  cornée 
de  la  main  droite,  juste  à  son  union  avec  la  sclérotique  et  à  l'ex- 
trémité externe  de  son  grand  diamètre  transversal.  Faites  péné- 
trer le  couteau  jusqu'à  sa  partie  la  plus  large  dans  la  chambre 
antérieure,  en  avant  de  l'iris,  et  retirez-le  aussitôt. 

4°  Introduisez  par  la  plaie  une  pince  courbe  :  saisissez  l'iris, 
non  pas  avec  l'extrémité  de  la  pince,  mais  avec  la  partie  convexe 
de  ses  branches  ;  attirez  l'iris  à  l'extérieur  tout  doucement  et 
tendez-le. 

5°  Ordonnez  à  un  aide  de  couper  la  partie  saillante  de  l'iris 
avec  des  ciseaux  courbes  sur  le  plat.  Que  l'aide,  avant  de  rap- 
procher les  branches  des  ciseaux  pour  pratiquer  la  section,  dé- 
prime légèrement  le  globe  de  Tœil. 


CONJONCTIVITE.  163 

6°  Ayez  soin  qu'il  ne  reste  pas  d'iris  enclavé  dans  la  plaie. 
Nettoyez,  au  besoin,  avec  une  curette  la  chambre  antérieure,  si 
elle  contient  du  sang.  Lavez  l'œil  avec  l'eau  boriquée  ;  recouvrez- 
le  d'un  petit  tampon  d'ouate  hydrophile  et  d'une  bande  de  flanelle. 
Couvrez  également  l'autre^  œil,  et  tenez  le  malade  dans  une 
chambre  obscure. 

Lorsque  l'iris  est  sain,  Tiridectomie  est  une  opération  facile,  car 
la  membrane  est  aisément  attirée  à  l'extérieur  ;  mais  lorsqu'il 
est  ramolli,  friable,  adhérent,  comme  dans  certains  glaucomes 
chroniques,  par  exemple,  l'opération  devient  impraticable  et 
l'on  n'attire  avec  la  pince  que  des  lambeaux. 

Qu'il  s'agisse  d'enlever  une  partie  de  l'iris,  comme  temps  préli- 
minaire de  l'opération  de  la  cataracte  ;  qu'il  s'agisse  d'un  glau- 
come aigu,  d'un  pannus,  ou  de  l'établissement  d'une  pupille  artifi- 
cielle (iridectomie  optique),  le  procédé  est  toujours  sensiblement  le 
même.  Dans  ce  dernier  cas  toutefois,  il  ne  saurait  y  avoir  un 
lieu  d'élection,  car  on  essaye  d'enlever  l'iris  dans  un  point  cor- 
respondant à  une  éclaircie  de  la  cornée.  On  ne  peut  môme,  quel- 
quefois, que  dilacérer  l'iris  à  ce  niveau. 

Les  inflammations  partielles  du  globe  de  l'œil  portent  :  a,  sur 
la  conjonctive  (conjonctivite);  b,  sur  la  cornée  (kératite);  c.  sur 
la  sclérotique  (sclérite)  ;  d,  sur  l'iris  (iritis)  ;  e.  sur  la  choroïde 
(choroïdite).  La  rétinite  appartient,  en  réalité,  au  groupe  des 
maladies  du  fond  de  l'œil. 

CONJONCTIVITE. 

L'inflammation  de  la  conjonctive  affecte  un  certain  nombre 
de  formes  que  l'on  peut  cliniquement  rattacher  aux  quatre 
suivantes  :  conjonctivite  simple,  exsudative  ou  catarrhale;  con- 
jonctivite purulente;  conjonctivite  granuleuse;  conjonctivite 
diphtérique. 

A.  CoDJonctivite  catarrhale.  —  La  conjonctivite  catarrhale 
offre  comme  caractère  principal  un  développement  considérable 
des  vaisseaux  de  la  conjonctive  ;  ils  sont  flexueux  et  mobiles  sur 
la  sclérotique  ;  de  cette  hyperémie  résulte  une  teinte  rouge  plus 
ou  moins  foncée,  tantôt  partielle,  tantôt  étendue  à  toute  la  sur- 


164  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

face  du  globe,  suivant  Tintensité  de  rinflammation  ;  la  conjonctive 
soulevée  forme  souvent  un  bourrelet  autour  de  la  cornée  (chémo- 
sis,  x^ixwdtç,  de  x^î^oç»  humeur)  .Si  Tinflammation  est  très  intense, 
les  bords  palpébraux  peuvent  être  renversés  en  dehors  (ectropion). 
La  sécrétion  de  la  conjonctive  est  augmentée  et,  en  môme  temps, 
altérée;  Tœil  est  recouvert  par  de  grands  filaments  de  mucus,  et 
est  quelquefois  baigné  par  une  couche  de  muco-pus;  il  existe  du 
larmoiement. 

Les  douleurs  sont  peu  intenses  ;  le  malade  éprouve  surtout  un 
sentiment  de  pesanteur  des  paupières  et  une  sensation  très  pé- 
nible de  corps  étranger.  Il  n'y  a  que  peu  ou  pas  de  photo- 
phobie. 

La  conjonctivite  simple  a  quelquefois  pour  point  de  départ, 
surtout  chez  les  sujets  lymphatiques  et  scrofuleux,  une  petite 
papule  ou  pustule,  qui  occupe  souvent  le  voisinage  de  la  cornée 
et  empiète  même  légèrement  sur  cette  membrane  :  de  là  naissent 
des  pinceaux  de  vaisseaux,  qui  se  répandent  sur  la  conjonctive. 

Recherchez  avec  soin  si  la  conjonctivite,  qui  reconnaît  le  plus 
souvent  pour  cause  l'action  du  froid  humide,  ne  serait  pas  liée  à 
la  présence  d'un  corps  étranger  ou  à  une  aflFection  de  l'appareil 
lacrymal.  Le  travail  prolongé  à  la  lumière  artificielle  produit 
souvent  aussi  cette  inflammation.  Elle  est  fréquente  chez  les 
comptables. 

Le  traitement  consistera  à  supprimer  tout  d'abord  la  cause  : 
enlever  le  corps  étranger,  traiter  les  voies  lacrymales,  suspendre 
le  travail  du  soir,  faire  porter  des  verres  teintés.  Application  de 
compresses  fraîches  ou  chaudes  sur  Toeil  ;  lavages  répétés  aussi 
souvent  que  ce  sera  nécessaire,  en  raison  de  la  sécrétion  du  muco- 
pus,  avec  une  solution  boriquée.  Instillations,  trois  fois  par  jour, 
de  quelques  gouttes  d'un  collyre  composé  de  :  eau  30  grammes, 
nitrate  d'argent,  r>  à  10  centigrammes. 

B.  CoDJonctivite  purulente.  —  bien  autrement  grave  que 
la  précédente,  la  conjonctivite  purulente  est  caractérisée  par  la 
production,  à  la  surface  de  la  conjonctive,  d'une  quantité  consi- 
dérable de  pus,  souvent  très  irritant;  elle  détermine  fatalement  et 
à  bref  délai  la  perte  de  l'œil  si  le  traitement  n'est  pas  bien  conduit. 

On  l'observe  à  la  naissance  :  c'est  Vophtalmie  purulente  des 
notiveaU'fiés  ;  on  l'observe  chez  l'adulte  :  c'est  Vophtalmie 
blennorragique,  La  blennorragie  est,  on  effet,  la  cause  habituelle. 


CONJONCTIVITE.  165 

sinon  exclusive,  de  cette  affection  chez  l'adulte,  et  il  est  bien 
probable  que  la  cause  est  la  même  chez  les  nouveau-nés, 
Taffection  ayant  été  communiquée  à  Tenfant  par  une  vaginite  de 
la  mère  au  moment  de  l'accouchement. 

Quelle  que  soit,  d'ailleurs,  la  cause  qui  a  déterminé  la  pro- 
duction de  l'ophtalmie  purulente,  même  la  cause  rhumatismale 
que  l'on  a  aussi  invoquée,  les  symptômes  étant  identiques  et 
le  traitement  le  même,  on  peut  réunir  ces  diverses  formes  en 
clinique. 

Sachez  d'abord  que  l'ophtalmie  purulente  est  extrêmement 
contagieuse  :  prenez  donc  de  grandes  précautions  pour  l'entou- 
rage et  pour  vous-même.  Faites  détruire  les  linges  qui  ont  servi  ; 
éloignez  les  enfants  qui  n'en  sont  pas  atteints  ;  si  un  œil  est 
affecté,  protégez  l'autre  par  une  occlusion  complète. 

L'aspect  d'un  malade  atteint  d'ophtalmie  purulente  est  carac- 
téristique :  les  paupières  rouges  et  démesurément  tuméfiées  recou- 
vrent le  globe,  la  paupière  supérieure  débordant  l'inférieure;  du 
pus  blanc,  jaunâtre,  épais,  sortant  incessamment  par  la  fente  pal- 
pébrale,  coule  sur  la  joue,  irrite  la  peau,  sur  laquelle  il  laisse 
des  traînées  rouges.  Si  on  entr'ouvre  les  paupières,  ce  qu'on  a 
parfois  beaucoup  de  peine  à  faire,  on  trouve  la  surface  du  globe 
recouverte  de  pus  ;  parfois  même,  ce  liquide,  retenu  par  le  spasme 
de  l'orbiculaire,  s'échappe  brusquement,  sous  forme  de  jet,  et 
peut  être  projeté  sur  le  visage  de  l'explorateur,  ce  dont  il  faut  se 
délier.  La  conjonctive  est  rouge  et  œdématiée  ;  elle  forme  autour 
de  la  cornée  un  bourrelet  si  volumineux  qu'elle  la  recouvre 
presque  entièrement. 

Au  début,  la  cornée  n'a  pas  encore  perdu  sa  transparence  et  la 
vision  est  conservée,  mais  cette  membrane  ne  tarde  pas  à  s'ul- 
cérer en  se  creusant  d'un  sillon  à  sa  circonférence  et  se  détache. 
Elle  peut  aussi  s'infiltrer  de  pus  dans  toute  son  épaisseur  et 
s'ouvrir  spontanément.  Si  l'ouverture  est  petite,  l'iris  s'y  engage 
et  l'obture,  si  elle  est  large,  l'œil  se  vide. 

Pendant  ce  temps,  le  malade  est  en  proie  à  des  douleurs  d'une 
extrême  violence  irradiant  autour  de  l'orbite,  dans  toute  la  tête, 
surtout  si  la  conjonctivite  purulente  est  accompagnée  d'un  cer- 
tain degré  de  panophtalmite,  ce  qui  n'est  pas  rare. 

Le  diagnostic  n'est  donc  pas  difficile  :  la  présence  du  pus,  son 
abondance  et  sa  qualité,  la  différencient  de  la  conjonctivite 
simple,  du  phlegmon  de  la  paupière,  du  phlegmon  de  l'orbite,  de 


I 


166         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

la   pauophtalmite   et  de   l'ophtalmie    diphtérique    dont    nous 
verrons  plus  loin  les  caractères  très  spéciaux. 

Instituez  le  traitement  le  plus  rapidement  possible,  et  un  traite- 
ment énergique.  Il  consiste  en  lavages,  en  cautérisations  et  en 
scarifications.  Les  lavages  bien  faits  peuvent  sauver  l'œil;  ils 
doivent  être  très  fréquents,  presque  continuels.  Il  y  aurait  avan- 
tage à  installer,  si  c'était  possible,  un  appareil  à  courant  continu, 
de  telle  sorte  que  le  pus  soit  chassé  à  mesure  qu'il  se  forme  ; 
employez  l'acide  borique  et  appliquez  en  permanence  sur  la 
région  des  compresses  boriquées.  Les  cautérisations  doivent  être 
répétées  une  ou  deux  fois  par  jour,  selon  l'intensité  de  la  maladie. 
J'ai  vu,  jadis,  bien  des  fois,  Giraldès,  chez  des  enfants,  cautériser, 
avec  le  crayon  de  nitrate  d'argent  non  mitigé,  la  face  interne  de 
la  paupière  retournée,  mais,  malgré  la  précaution  qu'il  prenait  de 
neutraliser  l'excédent  de  nitrate  avec  l'eau  salée,  la  cornée  était 
quelquefois  brûlée.  11  est  préférable  de  se  servir  d'une  solution 
forte  de  nitrate  d'argent,  1  gramme  pour  10  grammes  d'eau,  par 
exemple,  et  de  toucher  aussitôt  la  paupière  avec  de  l'eau  salée  à 
saturation.  Pratiquez  de  nombreuses  scarifications  à  la  surface 
du  chémosis,  surtout  si  ce  dernier  est  très  volumineux.  Prévenez 
toutefois  les  malades  ou  les  familles  que,  même  dans  l'hypothèse 
la  plus  favorable,  celle  de  la  guérison,  il  est  très  probable  que 
la  cornée  conservera  des  opacités  partielles  plus  ou  moins 
étendues. 

G.  Coi^onctivite  granuleuse.  —  Comme  les  précédentes,  la 
conjonctivite  granuleuse  donne  une  physionomie  particulière  au 
sujet  qui  en  est  atteint,  de  telle  sorte  qu'on  peut  la  reconnaître 
presque  à  première  vue. 

Le  malade  se  présente  avec  une  paupière  sensiblement  normale 
comme  couleur  et  comme  épaisseur,  mais  tombante  ;  il  ne  peut 
parvenir  ù  la  relever,  quelque  effort  qu'il  fasse,  ce  qui  donne  à  sa 
figure  un  aspect  grimaçant.  Il  existe  un  larmoiement  incessant, 
et  de  la  photophobie  qui  fait  tenir  la  tète  baissée.  Ces  caractères 
devront  vous  faire  songer  tout  de  suite  à  l'existence  de  granula- 
tions conjonctivales. 

Examinant  alors  la  cornée,  vous  trouverez  ordinairement  la 
partie  supérieure  de  cette  membrane  exulcérée  et  plus  ou  moins 
vascularisée.  Mais  gardez-vous  de  limiter  là  votre  examen,  ce  que 
font,  malheureusement  pour  le  malade,  beaucoup  de  praticiens  ; 


CONJONCTIVITE.  467 

retournez  la  paupière  supérieure  de  façon  à  explorer  la  face  pos- 
térieure du  cartilage  tarse  et  le  cul-de-sac  supérieur  de  la  con- 
jonctive, et  vous  verrez  en  ce  point  le  corps  du  délit,  c'est-à-dire 
les  granulations.  Cet  examen  est  de  toute  importance,  car  la 
kératite  produite  mécaniquement  par  la  pression  continue  des 
granulations  sur  la  partie  correspondante  de  la  cornée  ne  gué- 
rira qu'avec  la  disparition  de  celles-ci.  C'est  une  kératite  d'une 
espèce  particulière,  qu'il  faut  se  garder  de  confondre  avec  celles 
dont  nous  parlerons  plus  loin  et  qui  sont  essentielles. 

Ces  granulations,  désignées  encore  sous  le  nom  de  trachomes 
(Tpa)roiJLa,  rudesse)  pour  les  distinguer  de  l'état  légèrement  granu- 
leux auquel  donne  assez  souvent  lieu  la  conjonctivite  simple 
chronique,  paraissent  être  d'une  nature  toute  spéciale,  parasitaire 
ou  microbienne  pour  quelques  auteurs,  ce  qui,  d'ailleurs,  serait 
bien  d'accord  avec  leur  caractère  essentiellement  contagieux.  11 
est  vraisemblable  que  les  maladies  :  conjonctivite  granuleuse^ 
ophtalmie  d'Ègyptey  ophtalmie  des  armées^  se  rapportent  à  cette 
même  affection  caractérisée  par  un  élément  histologique  dont  la 
nature  n'est  pas  encore  suffisamment  déterminée,  mais  dont 
l'expression  symptomatique  nous  est  connue. 

Les  granulations  occupent,  en  général,  les  culs-de-sac  conjoncti- 
vaux,  et  de  préférence  le  cul-de-sac  supérieur.  Elles  se  présentent 
sous  la  forme  de  petites  saillies  rougeâtres,  grisâtres,  du  volume 
d'une  tète  d'épingle,  mais  pouvant  acquérir  celui  d'un  petit  pois. 
Quand  elles  débutent,  on  les  a  comparées  à  du  tapioca  cuit.  Elles 
affectent  une  marche  essentiellement  chronique,  mais  déterminent 
de  temps  en  temps,  par  l'irritation  qu'elles  produisent,  de  petites 
poussées  de  conjonctivite  aiguë. 

En  disparaissant,  les  trachomes  laissent  à  leur  suite,  dans 
l'épaisseur  de  la  conjonctive,  un  tissu  de  cicatrice  rétractile;  ilen 
résulte  que  la  paupière  se  replie  en  dedans  (entropion)  et  que  les 
cils  viennent  irriter  la  cornée. 

Le  diagnostic  de  cette  maladie  ne  présente  aucune  difficulté  :  il 
suffit  de  songer  à  son  existence  et  d'explorer  la  face  profonde 
des  paupières;  mais  il  n'en  est  pas  de  même  du  traitement. 

Rappelez- vous,  d'abord,  qu'elle  est  éminemment  contagieuse.  Il 
faut  donc  isoler  le  plus  possible  les  granuleux,  prendre  les  soins 
de  propreté  les  plus  méticuleuxpour  les  autres  et  pour  soi-même. 
Ce  qui  réussit  ordinairement  le  mieux,  c'est  la  cautérisation  avec 
le  sulfate  de  cuivre  :  faites  donc  basculer  en  dehors  les  cartilages 


168         AFFECTIONS  CniRURGlCALES   DE   L'aPPAREH.  DE   LA   VISION, 

tarses,  et  touchez  les  granulations  avec  le  crayon.  Le  rësulU 
est  parfoisextrêmement  prompt,  et  les  ulcérations  de  lacornâefl 
cicatrisent  rapidement.  Pour  relever  la  paupi^M-e,  il  suffit  de  fai 
regarder  le  malade  en  bas,  de  presser  avec  un  corps  mousse,  ' 
crayon  par  exi-niple,  sur  le  bord  supérieur  du  cartilage  tarsÉ 
pendant  que  de  l'autre  main  on  saisit  le  bord  ciliaire  et  qu'on  4 
porte  en  h;iut. 

Lorsque  les  paupières  sont  serrées  et  fortement  appliquas  ga| 
le  globe  de  l'œil,  on    soulage    immédiatement  les  malades  l 
agrandissant  la  fente  palpébriile  d'un  coup  de  ciseaux  porté   saû 
la  commissure  externe,  et  la  cornée  peut  se  ciealpîsor,  maïs  l'afTec 
tion  initiale  n'est  pas  guérie. 

Dansunctis  où  tes  trachomes  avaient  un  volume  exceptionm 
et  avaient  résisté  à  toute  espèce  de  cautérisations,  j'endormis  1 
malade,  incisai  la  fente  palpébrale,  enlevai  les  trachomes  avâ| 
des  ciseaux  et  tautérisui  la  surface  avec  le  thermocautère.  Pa| 
surcroît  de  précaution,  je  suturai  la  muqueuse  à  la  peau  poiy 
maintenir  l'ouverture  de  la  fente  palpébrale.  La  guérison  pai 
d'abord  complète  et  le  malade  sortit  de  l'hôpital,  mais,  aprj 
quelques  mois,  l'état  était  redevenu  le  môme. 

De  faits  analogues  on  a  conclu  que  le  véritable  traitement  dfl| 
trachomes  devait  consister  dans  leur  modilicationet  non  pasdai 
leur  destruction.  Pour  cela,  on  a  conseillé  les  divers  liquides  anti-l 
septiques,  l'iodoforme.  On  a  eu  recours  aujéquirity,  et  môme  OlT^ 
n'a  pas  craint  d'inoculer  sur  la  conjonctive  du  pus   blentiorraa 
gique  pour  déterminer  une  puissante   modification,  ressource 
ultime  que  j'aurais  quelque  peine  à  employer. 


I).  Conjonctivite  diphtérique.  —  Cottes  afTeclion  consista 
dans  la  production  k  la   surface  de   la  conjonctive    de   pseudo< 
membranes,  analogues  ù  celles  qui  tapissent  les  nmqueuses  < 
pharynx  et  du  larynx  dans  la  diphtérie.  Comme  les  ophtalmifl) 
purulente  et  granuleuse,  elle  est  essentiellement  contagieuse  * 
apparaît  surtout  pendant  les  épidémies  de  croup.  11  ne  s'agit  ] 
d'un  simple  dépôt  hbrineux  à  la  surface  de  la  conjonctive,  cornu 
Chassaigiiac  ou  a  décrit  dans  certaines  formes  de  conjonctîvil 
purulente  ;  la  fibrine  est  alors  infiltrée  dans  l'épaisseur  même  d 
la  muqueuse.  Voici  les  principaux  caractères  cliniques  de  cetifl 
grave  affection.  Les   paupii^res  ne  sont  pas  aussi  tuméfiées  ( 
dan^  l'ophtalmie  purulent*:  elles  sont  raùlcs  et  ritirfs,  diflicilei 


CONJONCTIVITE.  169 

à  retourner  pour  l'exploration.  La  conjonctive  est  lisse  et  lui- 
sante, d'une  teinte  jaunâtre,  très  épaisse,  comme  gélatineuse,  et 
très  peu  vasculaire.  11  s'écoule  de  Tœil  un  liquide  séreux,  d'un 
gris  sale,  renfermant  des  lambeaux  de  fibrine.  La  cornée  ne  tarde 
pas  à  se  troubler,  puis  elle  se  ramollit,  et  s'ulcère  si  la  maladie 
n'est  pas  promptement  enrayée. 

La  conjonctivite  diphtérique  détermine  une  vive  chaleur 
dans  les  paupières,  de  la  fièvre,  et  un  affaissement  considérable 
du  malade. 

Après  guérison,  la  conjonctive  subit  une  rétraction  cicatri- 
cielle et  parait  comme  cutanisée. 

Cette  affection  marche  très  rapidement,  et  ne  tarde  pas  à  amener 
la  perte  de  l'organe  si  l'on  n'y  porte  remède. 

Au  début,  gardez-vous  surtout  de  cautériser  avec  le  nitrate 
d'argent  ou  tout  autre  caustique,  manœuvre  dont  de  Graefe,  qui 
le  premier  a  décrit  cette  maladie,  a  signalé  le  danger.  Appliquez 
sur  l'œil  des  compresses  glacées  ;  le  froid  parait  être  le  meilleur 
traitement  à  cette  période  de  la  maladie.  Des  irrigations  froides 
rendraient  également  service. 

Les  scarifications  à  la  surface  de  l'œil  sont  inutiles,  puisque  la 
conjonctive  ne  fournirait  pas  de  sang.  On  appliquera  à  la  tempe 
quelques  sangsues. 

Calomel  à  l'intérieur  —  toutes  les  deux  heures  cinq  centi- 
grammes pour  les  adultes  —  un  demi-centigramme  à  un  centi- 
gramme pour  les  enfants  ;  —  continuer  le  calomel  jusqu'à  saliva- 
tion. Frictionner  en  môme  temps  les  cuisses  et  les  bras  avec 
l'onguent  napolitain.  Maintenir  l'œil  sain  complètement  clos. 

Lorsque  les  fausses  membranes  se  sont  en  parties  détachées, 
que  la  conjonctive  a  recouvré  savascularité,  et  que  la  purulence 
s'est  établie,  symptômes  qui  sont  tous  favorables,  on  peut  alors 
avoir  recours  aux  scarifications  :  substituer  les  applications 
chaudes  aux  compresses  glacées,  et,  aussi,  cautériser  la  conjonc- 
tive si  la  cornée  n'est  pas  ulcérée  ou  ramollie. 

De  nos  jours,  la  sérothérapie  a  été  appliquée  au  traitement  de 
la  conjonctivite  diphtérique  et  semble  avoir  produit  des  résultats 
rapides  et  merveilleux,  sans  qu'on  y  ait  adjoint  aucun  traitement 
local;  il  faut  donc  y  avoir  recours  le  plus  tôt  possible. 

Résumons,  en  terminant  ce  chapitre,  les  principaux  caractères 
cliniques  qui  permettent  de  distinguer  entre  elles  les  conjoncti- 
vites catarrhale,  purulente,  et  diphtérique. 


170  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Dans  la  conjonctivite  catarrhale,  les  paupières  sont  peu  tumé- 
fiées ;  le  chémosis  n  est  pas  œdémateux  ;  la  cornée  est  normale 
et  n'a  pas  de  tendance  à  s'ulcérer  ;  Técoulement  est  incolore  ou 
jaunâtre,  muqueux  ou  muco-purulent. 

Dans  la  conjonctivite  purulente,  les  paupières  sont  rouges  et 
très  œdématiées  ;  le  chémosis  est  énorme  et  très  œdémateux;  la 
cornée  devient  rapidement  opaque  et  ne  tarde  pas  à  s'ulcérer; 
l'écoulement  est  franchement  purulent. 

Dans  la  conjonctivite  diphtérique,  il  existe  une  fausse  mem- 
brane intimement  unie  à  la  conjonctive.  Cette  dernière  est  lisse 
dure  et  résistante,  d'un  gris  jaunâtre,  et  très  peu  vasculaire.  Les 
paupières  tuméfiées  sont  dures  et  raides  ;  l'écoulement  est  séreux 
et  d'une  couleur  gris  sale. 

KÉRATITE. 

Les  divers  aspects  sous  lesquels  le  clinicien  est  appelé  à  envi- 
sager la  cornée  atteinte  d'inilammation  sont  les  suivants  : 

11  existe  à  la  surface  de  cette  membrane  une  ou  plusieurs  ulcé- 
rations, superficielles  ou  profondes  :  kératite  ulcéreuse; 

La  cornée  s'est  vascularisée  à  ce  point  qu'elle  se  présente  sous 
l'aspect  d'une  membrane  rouge  et  charnue  :  kératite  vasculaire 
ou  pannus  ; 

Dans  l'épaisseur  môme  de  la  cornée,  au  sein  de  la  substance 
propre,  existe  une  infiltration  plastique,  grisâtre,  diffuse  :  kératite 
interstitielle^  parenchymateuse  ; 

Enfin,  la  cornée  peut  renfermer  un  foyer  purulent  :  kératite 
suppurative. 

Voyons  successivement  les  caractères  cliniques  à  l'aide  des- 
quels nous  pourrons  distinguer  ces  diverses  espèces  de  kératite,  et 
le  traitement  qu'il  convient  de  leur  appliquer. 

A.  Kératite  ulcéreuse.  —  Les  enfants,  et  spécialement  les 
enfants  scrofuleux,  sont  affectés  de  kératite  ulcéreuse,  et  vous 
pourrez,  le  plus  souvent,  établir  le  diagnostic  à  distance  rien  qu'à 
l'attitude  du  malade  :  les  paupières  sont  fortement  serrées  contre 
le  globe  de  l'œil,  la  commissure  externe  est  plissée,  la  tête  est 
fléchie  et  cachée,  autant  que  possible,  par  le  malade  dans  ses 
mains  ou  contre  sa  mère,  afin  d'éviter  le  contact  de  la  lumière. 

Le  symptôme,  en  effet,  qui  domine  dans  cette  alfection,  et  dont 


KÉRATITE.  171 

découlent  presque  tous  les  autres,  est  la  pbotophobie,  qui  acquiert 
une  intensité  extrême.  Que  vous  cherchiez  alors  à  ouvrir  les  pau- 
pières pour  examiner  l'état  de  la  cornée,  vous  éprouverez  une 
résistance  toujours  très  vive,  parfois  invincible,  à  ce  point  qu'il 
faut  recourir  à  l'emploi  du  chloroforme.  Par  suite  de  cette  con- 
traction du  muscle  orbiculaire,  véritable  blépharospasme,  les 
larmes,  sécrétées  en  plus  grande  abondance  qu'à  l'état  normal, 
ne  peuvent  s'écouler,  deviennent  irritantes,  déterminent  un  cer- 
tain degré  de  conjonctivite,  et  môme  d'excoriation  de  la  peau. 

Au  début,  il  n'existait  sur  la  cornée  qu'une  phlyctène,  mais 
celle-ci  s'est  bientôt  ouverte  et  a  fait  place  à  une  ulcération, 
d'abord  très  superficielle,  mettant  à  nu  la  couche  élastique  anté- 
rieure de  la  cornée  où  se  terminent  les  nerfs,  ce  qui  explique 
l'intensité  de  la  photophobie.  Il  peut  exister  plusieurs  ulcérations, 
soit  au  centre,  soit  sur  les  bords  de  la  cornée,  dont  on  constate 
la  présence  directement,  ou,  mieux,  par  l'éclairage  oblique. 

De  Tulcération  part  un  pinceau  de  vaisseaux  qui  se  continuent 
avec  ceux  de  la  conjonctive.  L'ulcération  peut  gagner  en  profondeur, 
atteindre  la  couche  des  libres  propres  de  la  cornée,  et  même  tra- 
verser complètement  cette  membrane.  Quand  il  ne  reste  plus  que 
la  lame  élastique  postérieure,  celle-ci  fait  hernie  à  travers  l'ulcé- 
ration sous  forme  d'une  petite  vésicule  transparente.  A  cette 
période,  les  nerfs  de  la  cornée  étant  détruits,  la  photophobie  est 
beaucoup  moins  intense,  et  arrive  même  à  disparaître  entière- 
ment. Lorsque  la  cornée  a  été  traversée  de  part  en  part,  on  le 
reconnaît  à  la  présence  de  Tiris,  qui  vient  s'appliquer  immédia- 
tement sur  l'ouverture  et  l'obturer. 

Certains  ulcères  de  la  cornée,  au  lieu  de  reconnaître  la  scrofule 
comme  cause,  se  rattachent  à  une  éruption  herpétique,  et  pré- 
sentent, d'ailleurs,  les  mêmes  symptômes  objectifs.  Us  en  dif- 
fèrent principalement  en  ce  qu'ils  sont  accompagnés  et  souvent 
suivis  de  douleurs  névralgiques  très  intenses,  comme  dans  le 
zona  ordinaire. 

Vous  reconnaîtrez  très  facilement  une  kératite  ulcéreuse,  et 
vous  ne  la  confondrez  pas  avec  les  ulcérations  de  la  cornée  pro- 
duites par  les  granulations  de  la  conjonctive,  dont  j'ai  parlé  pré 
cédemment. 

Le  traitement  de  cette  affection  est  simple;  sachez  toutefois 
que  certaines  ulcérations  mettent  une  lenteur  désespérante  à 
se  combler  et  à  guérir,   et  prévenez  les  parties  intéressées  que, 


172         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

dans  rhypothèse  la  plus  heureuse,    il  restera  une  tache  de  la 
cornée. 

Au  début  de  TafiFection,  alors  qu'il  n'existe  encors  qu'une  phlyc- 
tène,  principalement  si  elle  siège  à  la  limite  du  limbe  scléro-cor- 
néen,  j'ai  l'habitude  de  la  toucher  légèrement  avec  la  pointe  très 
effilée  d'un  crayon  de  nitrate  d'argent.  Plus  tard,  lorsque  l'ulcéra- 
tion existe,  surtout  si  elle  occupe  le  centre  ou  les  parties  voisines 
du  centre  de  la  cornée,  l'indication  la  plus  pressante  est  de  s'oppo- 
ser à  l'adhérence  de  l'iris,  c'est-à-dire  aux  synéchies  antérieures  : 
on  aura  donc  recours  journellement  aux  instillations  de  sulfate 
d'atropine  (5  centigr.  pour  30  gr.  d'eau  distillée)  ;  la  pommade  à 
l'oxyde  jaune  de  mercure  (2  gr.  pour  30  gr.  de  vaseline)  a  paru 
donner  de  bons  résultats.  Mettez  le  malade,  autant  que  possible, 
dans  l'obscurité,  et  maintenez  sur  l'œil  des  compresses  trempées 
dans  l'eau  choralée,  si  le  blépharospasme  est  très  intense.  Le 
traitement  général  est   de  rigueur. 

Kératite  vasculaire  ou  pannus  (pannusy  toile).  —  Dans 
cette  variété,  la  cornée  a  perdu  toute  transparence  ;  à  sa  place, 
on  voit  une  membrane  rouge,  comme  charnue.  Il  y  a  toutefois 
divers  degrés,  et  je  crois  devoir  en  établir  deux. 

Dans  un  premier  degré,  les  couches  superficielles  de  la  cornée 
sont  seules  prises,  et  les  vaisseaux  se  continuent  avec  ceux  de  la 
conjonctive  ;  dans  un  second  degré,  toute  l'épaisseur  de  la  cornée 
est  vascularisée,  et  les  vaisseaux  communiquent  non  seulement 
avec  ceux  de  la  conjonctive,  mais  avec  ceux  de  la  sclérotique  et, 
par  leur  intermédiaire,  avec  le  système  vasculaire  irido-choroï- 
dien.  Cette  distinction  est,  sans  doute,  difficile  à  établir  au  lit  du 
malade,  mais  le  traitement  le  démontre  d'une  façon  évidente. 

La  kératite  vasculaire  n'est  pas  une  affection  essentielle,  pri- 
mitive :  c'est  une  modification  de  la  cornée,  qui  résulte  de  l'action 
d'un  certain  nombre  de  causes  qu'il  est  indispensable  de  con- 
naître pour  établir  un  traitement  rationnel. 

Vous  n'aurez  aucune  peine  à  reconnaître  une  kératite  vascu- 
laire, le  diagnostic  s'impose  eu  quelque  sorte,  mais  vous  en  devez 
rechercher  la  cause. 

Provient-elle  d'une  ccmjonctivite  granuleuse?  C'est  la  cause 
de  beaucoup  la  plus  fréquente.  —  Provient-elle  d'une  kératite 
ulcéreuse?  —  d'une  inflammation  chronique  de  la  conjonctive 
entretenue  par   un  mauvais  état  des  voies  lacrymales?  —  Pro- 


KÉRATITE.  173 

vient-elle  d'un  mode  vicieux  d'implantation  des  cils  (trichiasis) 
dont  l'extrémité  libre  vient  irriter  constamment  la  cornée? —  Pro- 
vient-elle d'unentropion,  dont  l'effet  est  le  même?  —  Est-ce  un 
ectropion  (renversement  en  dehors  du  bord  libre  de  la  paupière), 
de  telle  sorte  que  la  cornée  se  trouve  mal  protégée  contre  l'air  exté- 
rieur? Telles  sont  les  causes  habituelles  de  la  kératite  vasculaire. 

Dans  le  principe,  on  ne  voit  que  quelques  vaisseaux  isolés  et 
disséminés  dans  les  couches  superficielles  de  la  cornée,  et  ce 
n'est  pas  encore,  à  proprement  parler,  une  kératite  vasculaire  ; 
mais,  peu  à  peu,  la  cause  persistant,  de  nouveaux  vaisseaux  se 
développent,  se  rapprochent  des  premiers,  et  finissent  par  former 
une  sorte  de  membrane  vasculaire  continue  ;  le  pannus  est  alors 
constitué. 

Avant  de  s'attaquer  au  pannus  lui-môme,  il  est  à  peine  besoin 
de  dire  qu'il  faut  commencer  par  combattre  la  cause  :  détruire 
les  granulations,  guérir  l'ulcération  cornéenne,  rétablir  les  voies 
lacrymales,  traiter  l'entropion,  le  trichiasis,  et  l'ectropion  par  les 
moyens  propres  à  ces  diverses  affections. 

Contre  le  pannus  lui-môme  tous  les  collyres  sont  inefficaces  ; 
l'indication  est  de  détruire  les  vaisseaux  qui  se  rendent  à  la  cor- 
née :  pour  cela,  quand  on  aperçoit  de  gros  troncs  sur  la  conjonc- 
tive, on  peut  les  toucher  vivement  avec  la  pointe  d'un  crayon  de 
nitrate  d'argent,  c'est  un  bon  moyen  qui  réussit  quand  le  pannus 
est  très  léger.  A  une  période  plus  avancée,  il  conviendra  de  pra- 
tiquer le  traitement  de  Furnari,  ce  qu'il  appela  tonsure  de  la 
cofîjonctive:  saisissant  la  conjonctive  avec  une  pince  à  griffes,  on 
en  enlève  ime  large  rondelle  avec  des  ciseaux  courbes  tout  autour 
de  la  cornée.  Ce  traitement  réussit  parfois  merveilleusement  ;  la 
cornée  reprend  rapidement  toute  sa  transparence,  mais  il  échoue 
aussi  d'autres  fois,  c'est  qu'alors  les  vaisseaux  ne  sont  plus  fournis 
seulement  par  la  conjonctive,  mais  par  la  sclérotique,  d'où  l'utilité 
de  la  distinction  que  j'ai  établie  plus  haut.  L'affection  est  alors 
à  peu  près  incurable.  Plusieurs  fois,  dans  des  cas  semblables,  j'ai 
pratiqué  une  large  iridectomie,  mais  sans  grands  résultats,  et 
cependant,  cette  opération  me  paraît  indiquée  dans  la  circonstance, 
puisque  les  circulations  cornéenne  et  irido-choroïdienne  sont 
confondues. 

Devant  l'échec  de  toute  médication,  on  a  songé  à  modifier  la 
cornée  en  inoculant  à  sa  surface  du  pus  blennorragique.  C'est 
évidemment  une  grave  détermination  à  prendre,  mais,  lorsque  les 


174         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

deux  yeux  sont  affectés,  si  l'on  songe  que  le  malade  est  voué  à 
une  cécité  complète  et  destiné  à  soufiFrir  constamment,  on  est 
autorisé  à  lui  proposer  cette  ressource  extrême,  qui,  en  fin  de 
compte,  ne  saurait,  en  cas  d'insuccès,  aggraver  son  état. 

Kératite  interstitielle.  —  Dans  cette  variété  de  kératite,  la 
cornée  se  présente  sous  Taspect  d'un  verre  dépoli.  Les  couches 
superficielles  de  cette  membrane  sont  d'abord  saines  et  transpa- 
rentes :  aussi,  les  troubles  de  la  vision  sont-ils  plus  intenses  que  ne 
semblerait  le  faire  croire  un  examen  direct  de  l'œil  ;  mais,  si  l'on  a 
recours  à  l'éclairage  latéral,  on  constate  l'existence  dans  le  tissu 
propre  à  la  cornée  d'un  véritable  nuage  finement  granuleux  que 
l'on  à  comparée  un  semis  de  verre  pilé.  Il  est  constitué,  d'après 
Sa^misch,  par  le  dépôt  de  corpuscules  lymphoïdes  entre  les  fibres 
cornéennes,  qui  ne  sont  elles-mômesnullement  altérées.  Ce  travail 
s'est  opéré  lentement,  d'une  manière  insidieuse  :  mais,  à  une  pé- 
riode plus  avancée,  la  cornée  se  vascularise  et  la  couche  épithéliale 
s'exfolie.  Alors  surviennent  les  douleurs  et  de  la  photophobie. 
C'est  à  cette  variété  interstitielle  que  Hutchinson  donna,  en  1858, 
le  nom  de  kératite  hérédo-syphilitique,  la  considérant  comme 
une  conséquence  de  la  syphilis  héréditaire,  au  même  titre 
que  l'échancrure  du  bord  libredes  incisives  en  V  renversé,  qui, 
pour  lui,  accompagnerait  toujours  cette  affection.  L'opinion  de 
Hutchinson  compte  des  partisans,  et  encore  plus  d'adversaires,  et 
je  pense,  quant  à  moi,  qu'il  faut  être  plus  que  certain  pour  affir- 
mer une  pathogénie  de  cette  nature  quand  on  songe  aux  consé- 
quences sociales  qui  en  peuvent  résulter. 

En  raison  de  cette  étiologie,  on  a  donné  de  l'iodure  de  potas- 
sium à  l'intérieur;  administrez  également  des  antiscrofuleux, 
un  collyre  à  l'atropine.  Si  la  vascularisation  de  la  cornée  tour- 
nait aupannus,  ayez  recours  àla  tonsure  conjonctivale,  ou  même 
à  riridectomie.  Grâce  h  l'intégrité  de  ses  fibres,  la  cornée  est 
susceptible  de  recouvrer  toute  sa  transparence  lorsque  le  dépôt 
qui  les  séparait  aura  disparu. 

Kératite  suppurative.  —  Cette  variété  est  caractérisée  par 
la  présence  d'une  collection  purulente  au  milieu  de  la  substance 
propre  do  la  cornée;  le  pus  occupe  ordinairement  la  partie 
déclive,  et  affecte  la  forme  d'une  demi-lune  qui  remonte  plus  ou 
moins  vers  le  champ  pupillaire.  Un  coup,  un  corps  étranger,  les 


iRiTis.  nr> 

piqûres  par  les  épis  de  graminées  (kératite  des  moissonneurs), 
une  opération,  etc.,  en  sont  fréquemment  la  cause,  mais  elle 
apparaît  plus  souvent  spontanément  sous  Tinfluence  dW  mau- 
vais état  général,  et  il  peut  se  produire  encore  une  infiltration 
purulente  totale  de  la  membrane,  de  telle  sorte  que  Tœil  est 
irrémédiablement  perdu.  C'est  l'accident  le  plus  redoutable  à  la 
suite  de  l'opération  de  la  cataracte. 

Il  ne  faut  pas  confondre  ces  inûltrations  avec  la  nécrose  de  la 
cornée,  qui  survient  parfois  avec  une  rapidité  foudroyante  à 
la  suite  des  lésions  de  la  cinquième  paire,  ainsi  que  j'en  ai  publié 
un  cas  consécutif  à  une  résection  du  maxillaire  supérieur. 

L'abcès  de  la  cornée  peut  s'ouvrir  au  dehors,  il  peut  aussi  s'ou- 
vrir dans  la  chambre  antérieure  (hypopion  :  Ors,  sous;z:>ov,  pus). 
La  principale  indication  consiste  à  donner  issue  au  pus.  Si  le 
foyer  occupe  seulement  la  cornée,  ouvrez  largement  avec  un 
couteau  lancéolaire  ;  s'il  y  a  en  môme  temps  hypopion,  cette  inci- 
sion, quoique  bonne,  ne  sera  peut-être  pas  suffisante  ;  recourez 
de  préférence  au  procédé  de  Saemisch,  qui  divise  la  cornée  dans 
son  tiers  inférieur  avec  le  couteau  de  de  Graefe,  comme  pour  le 
premier  temps  de  la  cataracte.  Le  pus  s'écoule  parfois  tout  de 
suite,  mais  il  est  souvent  très  épais  et  sort  difficilement  ;  employez 
alors  la  curette.  Appliquez  ensuite  sur  l'œil  des  compresses 
chaudes. 

SCLÉRITE. 

L'inflammation  essentielle,  primitive,  de  la  sclérotique,  est  une 
affection  rare.  Elle  se  présente  d'abord  sous  la  forme  d'une  ou 
de  plusieurs  taches  d'un  rouge  sombre,  mesurant  6  à  7  milli- 
mètres de  diamètre,  et  siégeant  au  niveau  de  l'insertion  des  mus- 
cles droits.  Sur  cette  tache  de  teinte  vineuse  apparaît  ensuite  un 
bouton  jaunâtre,  saillant,  ressemblant  à  une  pustule,  mais  de 
consistance  dure. 

Cette  affection,  qui  paraît  atteindre  surtout  les  rhumatisants, 
occasionne  peu  de  troubles  fonctionnels,  quand  elle  est  limitée  à 
la  sclérotique,  mais  elle  peut  donner  naissance  à  un  staphylome. 

On  a  conseillé  comme  traitement  les  collyres  à  l'atropine,  les 
compresses  chaudes,  et  l'occlusion  de  l'œil. 

IRITIS. 
L'inflammation  de   l'iris  est  une  affection   commune,  assez 


i76         AFFECTIOiNS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

grave  pour  compromettre  sérieusement  la  vision,  et  dont  les 
caractères  cliniques,  tout  en  étant  très  appréciables,  ne  frappent 
pas  tout  d'abord  autant  que  ceux  de  la  conjonctivite  et  de  la 
kératite.  11  en  résulte  que  Tiritis  peut  passer  inaperçue  dans 
sa  première  période,  au  grand  détriment  des  malades,  car  des 
désordres  irréparables  peuvent  s'être  déjà  produits  lorsque  le 
diagnostic  vient  à  être  établi. 

Pour  comprendre  l'iritis,  il  est  nécessaire  de  se  rappeler  les 
connexions  intimes  que  présente  l'iris  par  sa  grande  circonfé- 
rence avec  l'extrémité  antérieure  de  la  choroïde,  ou  zone  choroï- 
dienne,  composée  elle-même  de  deux  parties,  le  muscle  ciliaire 
et  les  procès  ciliaires  :  les  connexions  sont  telles  que  ces  parties 
ne  forment  qu'un  même  système  vasculaire  et  ne  peuvent  guère 
s'enflammer  Tune  sans  l'autre:  aussi,  les  expressions  iritis,  irido- 
choroïdite  antérieure,  ou  par  abréviation  irido-cyclite,  sont-elles 
à  peu  près  synonymes. 

Rappelez-vous  encore  qu'un  des  moyens  de  fixité  de  l'iris  par 
sa  grande  circonférence  est  le  ligament  pectine,  qui  n'est  autre 
lui-même  que  la  lame  élastique  postérieure  de  la  cornée,  ou  mem- 
brane de  Descemet,  qui  se  réfléchit  sur  l'iris.  En  conséquence, 
il  est  difficile  qu'une  iritis  ne  retentisse  pas  sur  cette  membrane 
et  n'amène  pas  un  trouble  dans  la  couche  la  plus  profonde  de  la 
cornée,  et  principalement  à  sa  circonférence.  Do  môme,  une  ké- 
ratite profonde  s'accompagnera  nécessairement  d'iritis.  Des  noms 
spéciaux  ont  été  donnés  à  ces  divers  degrés:  desccmétit^,  aquo- 
capsulite  :  c'est  peut-être  pousser  un  peu  loin  l'analyse,  au  moins 
en  clinique. 

Enfin,  souvenez-vous  que  l'iris  se  compose  de  trois  couches: 
une  antérieure,  opithéliale,  qui  lui  donne  son  aspect  brillant; 
une  moyenne,  vasculo-musculaire,  et  ime  postérieure,  pigmen- 
taire.  Après  une  iritis,  cette  dernière  laisse  souvent  sur  le  cris- 
tallin des  traces  noirâtres  qui  sont  une  preuve  d'iritis  antérieure. 

Vous  reconnaîtrez  riritis  aux  signes  suivants:  extérieurement, 
il  existe  un  cercle  vasculaire  autour  de  la  cornée,  mais  les  vais- 
seaux ne  partent  pas  du  rebord  cornéen  :  ils  en  sont  séparés  par 
un  autre  cercle  gris  blanchâtre  constitué  par  la  sclérotique.  Réflé- 
chissez au  mode  d'enchûssement  de  la  cornée  avec  la  scléro- 
tique et  à  la  manière  dont  s'insère  la  grande  circonférence  de  l'iris. 
Le  point  d'insertion  correspond  au  bord  supérieur  du  biseau 
cornéen,  et  c'est  à  cet  endroit  que  les  vaisseaux  traversent  la 


sclérotique  pour  se  rendre  à  Is  grande  circonfftrence  de  l'iris 
(fig.  10)  :  c'est  donc  de  ce  point  que  part  le  cercle  rouge  inflam- 
matoire de  l'iritis,  séparé  de  la  circonférence  de  la  cornée  par 
toute  la  portion  de  sclérotique  correspondant  au  biseau  cornéen, 
c'est-à-dire  un  millimètre  au  moins,  et,  comme  la  sclérotique  en 
ce  point  est  à  peine  vascularisée,  sa  couleur  tranche  nettement 
sous  forme  d'un  anneau  gris  périkératique  (fig,  H).  Cet  anneau, 
que  ne  signalent  même  pas  les  auteurs  les  plus  modernes,  me 


Kig.  10.  —  Schéma  représentant  le  point   Fig.  1 1.  —  Cercle  gris  périkératique  de 
où  le»  TalBseaui  traversent  la  scléro-  l'iritis. 

tique  pour  ae  rendre  à  la  grande  cir- 
conférence de  l'iris. 

parait  jouer  un  rôle  très  important  dans  le  diagnostic  de  l'iritis, 
et  précisément  au  début  de  l'alTection  alors  que  les  autres  signes 
sont  encore  peu  accusés,  puisque  l'affection  commence  par  une 
hyperémie  de  la  membrane.  Plus  tard,  si  la  marche  de  l'iritis 
est  aigué,  ce  qui  est  rare,  il  est  vrai,  les  vaisseaux  de  la  conjonc- 
tive s'enflamment  à  leur  tour  et  recouvrent  le  cercle  gris 
sclérotical. 

Vous  distinguerez  l'injection  conj'onctivale  de  l'injection  sclé- 
roticale  en  ce  que  les  vaisseaux  qui  constituent  cette  dernière 
partent  à  1  millimètre  environ  du  bord  cornéen,  sont  fins,  rec- 
tilignes,  parallèles  les  uns  aux  autres,  profonds  et  immobiles.  Les 
vaisseaux  conjouctivaux  présentent  les  caractères  opposés:  ils 

TiLHiii.  —  Chirurgie  clinique.  l.   —   12 


178         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

S  avancent  jusqu'à  la  cornée,  sont  gros,  sinueux,  disposés  sans 
ordre,  superficiels,  et  mobiles  sur  la  sclérotique. 

La  cornée  a  conservé  toute  sa  transparence,  surtout  vers  son 
centre,  mais  la  chambre  antérieure  est  trouble.  L'iris,  desquamé, 
a  perdu  son  aspect  lisse  et  brillant,  il  est  terne.  Sa  couleur  est 
également  altérée,  ce  que  Ton  reconnaît  en  la  comparant  avec 
celle  du  côté  opposé;  à  sa  surface  peuvent  se  développer  de  petits 
granulomes,  quelquefois  assez  volumineux. 

Les  signes  pathognomoniques  de  l'iritis  sont  tirés  de  Tétai  de 
la  pupille:  celle-ci  est  immobile  et  déformée.  La  déformation 
peut  n'ôtre  pas  tout  d'abord  très  appréciable,  mais  instillez  quel- 
ques gouttes  d'atropine,  et  vous  la  verrez  apparaître  des  plus  ma- 
nifestes. Cette  déformation  est  due  aux  adhérences  que  Tiris  con- 
tracte rapidement  avec  le  cristallin  (synéchies  postérieures).  La 
pupille  peut  être  complètement  obstruée  par  des  exsudats  fibri- 
neux  qui  interceptent  la  lumière.  L'iris  est  parfois  projeté  en 
avant  et  vient  adhérer  à  la  cornée  (synéchie  antérieure). 

Enfin,  dans  certains  cas  d'iritis  très  aiguë,  la  suppuration  se  déve- 
loppe et  le  pus  s'accumule  dans  la  chambre  antérieure  (hypopion). 

A  ces  signes  physiques  s'ajoutent  des  signes  physiologiques 
spéciaux:  la  vision  est  toujours  altérée,  quelquefois  anéantie.  La 
douleur  est  parfois  violente  et  a  pour  caractère  d'être  circum- 
orbitaire.  La  pression  exercée  sur  le  globe  au  niveau  du  cercle 
ciliaire  est  suivie  d'une  douleur  intense  dans  le  cas  d'irido-cyclite. 

Enfin,  on  peut  observer,  à  des  degrés  divers,  mais  généralement 
faibles,  le  larmoiement,  la  photophobie,  et  le  spasme  des  pau- 
pières. 

Les  symptômes  de  l'iritis  se  développent  parfois  rapidement  et 
prennent  tout  de  suite  une  grande  intensité  :  c'est  Viriiis  aiguë,  qui 
est  presque  toujours  d'origine  rhumatismale,  mais  la  forme  aiguë 
est  rare.  Presque  toujours,  l'iritis  affecte  une  marche  chronique^ 
et  presque  toujours  aussi  elle  est  d'origine  syphilitique  etapparait 
vers  la  fin  de  la  période  secondaire,  du  huitième  au  dixième  mois 
après  rinfection. 

Il  est  inutile,  sans  doute,  de  créer  une  variété  spéciale  d'iritis  sy- 
philitique, car  il  n'y  a,  en  réalité,  de  spécial  que  la  cause.  Toutefois, 
riritis  syphilitique  affecte  une  marche  qui  lui  est  propre,  elle  est 
lente,  insidieuse  :  au  début,  la  vision  est  peu  altérée,  et  c'est  à  peine 
s'il  existe  de  la  douleur.  Fin  un  mot,  bien  qu'elle  ne  présente  pas 
de  signe  pathognomonique,  les  conditions  dans  lesquelles  elle  se 


AFFECTIONS  NON  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORRITAIRE.       179 

développe,  les  allures  qu'elle  présente,  la  feront  reconnaître  du 
premier  coup  par  un  praticien  un  peu  exercé. 

Employez  contre  Tiritis  un  traitement  énergique.  Instillez,  sans 
tarder,  de  l'atropine,  afin  de  dilater  la  pupille  le  plus  possible  et  de 
faire  obstacle  aux  synéchies.  Si  la  forme  est  aiguë  et  les  douleurs 
violentes,  appliquez  à  la  tempe  une  douzaine  de  sangsues.  Si  la 
chambre  antérieure  est  fortement  distendue,  si  les  douleurs  très 
violentes  persistent  au  niveau  du  cercle  ciliaire,  faites  la  paracen- 
tèse de  la  cornée  avec  un  couteau  lancéolaire.  Exercez  ensuite 
sur  Toeil  une  légère  compression,  ou  bien  recouvrez-le  d'un  ban- 
deau flottant,  et  tenez  le  malade  dans  l'obscurité. 

Contre  l'iritis  syphilitique,  faites  de  larges  frictions  circum- 
orbitaires  avec  l'onguent  napolitain  et  donnez  à  l'intérieur  l'iodure 
de  potassium  à  dose  croissante  de  1  à  6  et  8  grammes  par  jour. 

Vous  sauverez  l'œil,  si  vous  intervenez  à  temps  et  énergique- 
ment;  sinon,  les  synéchies  et  les  exsudats  pupillaires  s'organi- 
seront, et  la  vision  sera  à  jamais  altérée  ou  même  perdue. 

CHOROIDITE. 

L'inflammation  de  la  choroïde  envahit  la  zone  choroïdienne,  ou 
bien  le  reste  de  la  membrane.  Nous  avons  déjà  dit,  dans  le  chapitre 
précédent,  que  l'iris  et  la  zone  choroïdienne  sont  si  intimement 
unies  anatomiquement  qu'on  ne  saurait  les  séparer  au  point  de 
vue  pathologique,  et  ce  que  nous  avons  dit  de  l'iritis  s  applique 
suffisamment  à  l'irido-choroïdite  antérieure,  ou  irido-cyclite, 
pour  nous  dispenser  d'y  revenir. 

La  choroïdite  aiguë  donne  naissance  à  cette  grave  affection  que 
j'ai  décrite,  plus  haut,  sous  le  nom  de  glaucome  aigu.  Quant  au 
glaucome  chronique,  à  la  scléro-choroïdite  postérieure,  leur  his- 
toire clinique  sera  présentée  à  propos  des  maladies  du  fond  de  l'œil. 
J'en  dirai  autant  de  la  rétinite  et  de  la  névro-rétinite. 

3»  AFFECTIONS  NON  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE. 

Ainsi  que  je  l'ai  déjà  fait  observer,  ces  affections  comprennent 
quatre  groupes,  dont  je  présenterai  successivement  l'étude  clinique. 

A.  Affections  consistant  en  une  lésion  apparente  vi- 
sible sans  le  secours  de  l'ophtalmoscope^  occupant  le 


180         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

segment  antérieur  du  globe.  —  Les  affections  qui  constituent  ce 
groupe  n'ayant  aucun  lien  qui  les  rattache  entre  elles,  je  les  décrirai 
en  suivant  un  ordre  anatomique,  c'est-à-dire  en  procédant  d'avant 
en  arrière,  des  couches  superficielles  vers  les  couches  profondes. 

Je  commencerai,  toutefois,  par  dire  quelques  mots  de  la  saillie 
anormale  du  globe  de  l'œil,  caractère  qui  frappe  tout  d'abord 
l'observateur.  Cette  saillie  peut  reconnaître  deux  causes  :  la  pro- 
pulsion du  globe  de  l'œil  en  avant,  ou  exophtalmie ^  et  la  distension 
des  membranes  par  la  présence  d'un  liquide  épanché  à  leur  inté- 
rieur, ou  hydr ophtalmie. 

Nous  verrons  ensuite  :  le  ptérygion,  la  pinguecula,  Tenchantis, 
le  dermoïde,  le  gérontoxon  ou  arc  sénile;  les  staphylomes  ;  les 
opacités  de  la  cornée  ;  les  synéchies  ou  fausses  membranes  ;  la 
persistance  de  la  membrane  capsulo-pupillaire,  et  la  cataracte. 

On  rencontre  encore,  sur  la  conjonctive  en  particulier,  d'autres 
lésions,  telles  que  des  polypes,  des  angiomes,  des  lipomes,  des 
sarcomes,  etc.,  mais  je  ne  m'occupe  ici  que  des  affections  qui  sont 
tout  à  fait  spéciales  à  la  région,  car  ces  dernières  constituent,  en 
définitive,  la  grande  exception  et  présentent,  d'ailleurs,  les  mêmes 
caractères  cliniques  que  dans  les  autres  parties  du  corps. 

a.  Exophtalmie.  — L'exophtalmie  signifie:  projection  en  avant 
du  globe  de  l'œil  dans  sa  totalité,  et  sans  altération  de  sa  structure. 

Certaines  personnes  naissent  avec  une  véritable  exophtalmie  ; 
elles  ont  les  yeux  à  fleur  de  tête.  Il  est  possible  que,  dans  ce  cas, 
il  y  ait  une  prédominance  d'action  des  muscles  protracteurs  du 
globe  (les  deux  obliques)  sur  les  muscles  rétracteurs  (les  quatre 
droits).  Ce  qui  tendrait  à  le  faire  supposer,  c'est  qu'à  la  suite  de 
certaines  opérations  de  strabisme,  lorsqu'on  a  divisé  un  peu  trop 
loin  les  deux  droits  latéraux,  il  survient  une  exophtalmie  très 
choquante,  sous  l'influence  de  l'action  des  obliques  que  ne  contre- 
balance plus  celle  des  droits. 

Le  plus  ordinairement,  l'exophtalmie  n'est  que  le  signe  d'une 
autre  maladie,  et  reconnaît  pour  cause  l'existence  d'une  tumeur 
de  nature  quelconque  siégeant  en  arrière  du  globe.  A  ce  titre,  elle 
présente  une  valeur  diagnostique  considérable. 

L'œil  peut  être  projeté  directement  en  avant  ou  bien  sur  les 
côtés. 

Une  variété  bien  curieuse  d'exophtalmie  est  celle  qui  est  liée 
à  l'existence  de  l'affection  désignée  sous  le  nom  de  goitre  exopà^ 


AFFECTIONS  NON  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.       181 

talmique^  et  dont  la  nature  est  difficile  à  déterminer.  Il  n'est  pas 
douteux,  selon  moi,  que  la  propulsion  du  globe  de  Tœil  résulte 
d'une  stase  sanguine  dans  les  vaisseaux  de  Torbite,  due  elle-même 
à  la  compression  que  le  goitre  exerce  sur  les  veines  du  cou,  et  la 
preuve,  c'est  que  dans  une  de  mes  extirpations  de  corps  thyroïde, 
Texophtalmie,  qui  était  énorme,  diminua  aussitôt  sensiblement 
et  ne  tarda  pas  à  disparaître  après  l'opération. 

b.  H  y  dr  ophtalmie,  —  L'hydrophtalmie  est  caractérisée  par 
la  présence,  dans  l'intérieur  du  globe  de  l'œil,  d'un  liquide  sé- 
reux qui  distend  peu  à  peu  la  sclérotique  et  la  cornée  d'une  ma- 
nière uniforme.  Cette  affection  est  facile  à  reconnaître  et  ne  pour- 
rait être  confondue  qu'avec  l'exophtalmie,  mais  il  suffit  d'y 
penser  pour  constater  que  c'est  une  distension  et  non  une  pro- 
pulsion du  globe. 

L'hydrophtalmie,  qui  doit  être  confondue  avec  ce  que  l'on  a 
encore  décrit  sous  le  nom  de  buphtalmie  (Pouç,  bœuf;  o^ôaXjjioç,  œil) 
est  à  l'œil  ce  que  l'hydarthrose  est  aux  articulations,  c'est-à-dire 
une  affection  indolente  et  à  marche  lente.  Elle  est  due  à  une  in- 
flammation chronique  de  la  choroïde  et  à  une  hypersécrétion  de 
l'humeur  aqueuse.  C'est  par  suite  de  cette  pression  graduelle  et 
lente  que  la  sclérotique  et  la  cornée,  membranes  inextensibles  sous 
une  pression  brusque,  arrivent  à  se  distendre  sans  provoquer  les 
douleurs  du  glaucome  aigu.  Les  troubles  fonctionnels  sont  légers 
au  début,  mais,  à  la  longue,  la  vision  s'affaiblit,  et  peut  même 
disparaître. 

Le  traitement  de  l'hydrophtalmie  est  à  peu  près  nul.  On  pour- 
rait pratiquer  de  temps  en  temps  la  paracentèse  de  la  cornée,  et 
même  l'iridectomie. 

c.  Ptérygion  (Tnepuyicv,  petite  aile).  —  Le  ptérygion  se  présente 
sous  l'aspect  d'une  membrane  de  forme  triangulaire,  dont  le  som- 
met répond  à  la  cornée  et  la  base  aux  culs-de-sac  conjonctivaux. 
Ordinairement,  le  ptérygion  est  unique  et  occupe  alors  la  partie 
interne  de  l'œil  ;  la  base  répond  à  la  caroncule  lacrymale.  Il  peut 
être  double,  c'est-à-dire  qu'il  en  existe  un  semblable  à  la  partie 
externe  ;  les  deux  sommets  se  regardent,  peuvent  même  marcher 
l'un  vers  l'autre  et  se  rencontrer  au  centre  de  la  cornée.  Le  plus 
souvent,  un  seul  œil  est  affecté;  cependant,  les  deux  peuvent  être 
pris  à  la  fois  :  j'ai  opéré  une  jeune  fille  atteinte  de  quatre  ptéry- 
gions,  deux  à  chaque  œil. 


182         AI-FECTIONS  CHIRURGICALES   DE   L'APPAHEIL  DE   LA  VISION. 

La  membrane  fait  relief  à  la  surface  du  globe  et  parait  sura- 
joutée à  la  conjonctive.  Les  bords  supérieur  et  inférieur  sont  sail- 
lants, peuvent  Stre  facilement  dégagés  et  soulevés  à  l'aide  d'uii 
stylet  ou  d'une  pince.  Parfois,  leplérygion  estblancli&tre,  d'autres 
fois  il  est  rouge,  très  vascularisé,  comme  charnu.  Le  sommet 
touche,  en  général,  au  rebord  cornéen,  mais  il  peut  empiéter 
la  cornée  et  troubler  la  vision. 

A  l'aide  des  signes  précédents,  on  ne  pourra  confondre  le  plôi 
gion  avec  une  conjonctivite  simple. 

Lorsque  le  ptérygion  est  mince  et  blanc,  c'est  à  peine  s'il  dél 
mine  quelque  gène,  et  le  mieux  est  de  ne  pas  y  toucher;  mais,  loi 
qu'il  est  épais  et  charnu,  lorsque  surtout  il  tend  à  empiéter 
cornée,  il  occasionne  alors  une  gêne  sérieuse,  devient  douloureux 
à  cause  de  la  conjonctivite  qu'il  entretient,  menace  la  vision,  et 
produit  une  difformité  très  choquante  :  il  convient  d'opérer.  Seu- 
lement, prévenez  votre  malade  que  la  cure  du  ptérygion  est  très 
difficile  et  que,  presque  toujours,  il  récidive.  C'est  pourquoi  vous 
aurez  à  choisir  entre  un  grand  nombre  de  procédés.  Celui  que  je 
conseille,  et  qui  m'a  réussi  dans  le  cas  auquel  je  fais  allusion 
plus  haut,  est  la  dissection  trèf  complète  du  ptérygion  et  dos  tissus 
sous-jacents  jusqu'à  la  sclérotique,  puis  sou  excision. 

d.  La  pinguecnla  {pinçuis,  gras]  est  caractérisée  par  une  petit»? 
tumeur  sous-conjonctivale,  d'apparence  graisseuse,  siégeant,  en 
général,  entre  la  cornée  et  la  caroncule  lacrymale,  et  dont  le 
volume  varie  d'une  tfite  d'épingle  à  celui  d'un  grain  de  chènevis. 
N'y  touchez  que  si  le  malade  en  réclame  l'ablation. 

e.  h'enchantis'bi,  dans;  xavQsî,  angle  de  l'œil)  est  une  expression 
réservée  aux  alTections  de  la  caroncule  lacrymale.  Celle-ci  peut 
s'enflammer  et  être  le  [>oint  de  départ  de  tumeurs  variables  ;  on 
y  a  observé  des  calculs  ;  les  poils  qui  s'y  implantent  peuvent 
être  déviés  et  irriter  la  conjonctive. 

Il  n'est  pas  nécessaire  d'insister  sur  le  diagnostic  et  le  traitement 
de  ces  diverses  affections  :  combattez  riiiQainmation  par  les 
astringents';  enlevez  les  poils  déviés,  ain^i  que  les  petites  tumeurs 
de  la  caroncule  si  elles  sont  l'occasion  d'un  trouble  ou  d'une  g&ne 
quelconques. 

{.Dermoïde.  —  Ledormoïde  est  une  petite  tumeur  dont  la  paroi 
est  constituée,  comme  l'indique  son  nom,  par  les  i^-lénu'uts  nor- 


tres 
met 

I 


AFFECTIONS  NON  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  ORBITAIRE.       183 

maux  de  la  peau,  et  qui  siège  ordinairement  sur  le  limbe  scléro- 
cornéal,  à  la  partie  externe  et  inférieure  de  la  cornée.  Son  volume 
est  celui  d'une  lentille,  sa  couleur  grisâtre,  et  sa  surface  est  souvent 
recouverte  de  poils.  Le  dermoïde  est  congénital,  et  sa  production 
se  rattache  au  développement  de  Toeil.  Je  serais  disposé  à  croire 
que  le  dermoïde  résulte  de  la  persistance  d'une  portion  du  derme 
de  l'embryon,  lorsque  les  deux  couches  épidermique  et  dermique 
se  dépriment  et  s'enfoncent  dans  la  vésicule  oculaire  primitive, 
pour  former  le  cristallin  et  la  membrane  capsulo-pupillaire. 

Il  faut  enlever  cette  petite  tumeur  si  elle  gène  le  malade,  mais 
avec  précaution  et  partiellement,  sans  quoi  l'on  ouvrirait  le 
globe  de  l'œil. 

g.  Le  gérontoxonovL  arc sénile  (y^pwv,  vieux;  toÇov,  arc) consiste 
dans  l'existence  d'un  cercle  opaque  qui  se  développe  autour  de 
la  cornée  à  une  certaine  époque  de  la  vie,  non  cependant  d'une 
mfmière  constante.  Ce  cercle  est  produit  par  une  dégénérescence 
graisseuse  de  la  cornée  et  n'occasionne,  d'ailleurs,  ni  gêne,  ni 
trouble  de  la  vision. 

h.  Staphylomes  ((rca^uXi^^,  grappe).  —  On  appelle  staphylome  la 
distension  partielle  du  globe  de  l'œil. 

Cette  distension  peu  t  porter  sur  l'hémisphère  postérieur  du  globe, 
ou  bien  sur  l'hémisphère  fmtérieur,  c'est-à-dire  en  arrière  ou  en 
avant  de  l'équateur.  Le  staphylome  postérieur  fait  partie  des  mala- 
dies du  fond  de  l'œil  et  ne  doit  pas  nous  occuper  dfms  ce  chapitre. 
Voyons  sous  quel  aspect  se  présente  le  staphylome  antérieur. 

Le  staphylome  antérieur  est  constitué  par  une  saillie  portant 
soit  sur  la  sclérotique,  soit,  plus  souvent,  sur  la  cornée  :  d'où 
la  distinction  en  staphylome  cornéen  et  staphylome  sclérotical. 

Le  staphylome  de  la  cornée  est  de  beaucoup  le  plus  intéressant 
par  les  formes  qu'il  revêt  et  par  le  traitement  qu'il  nécessite.  La 
déformation  consiste  en  une  saillie,  généralement  conique,  dont  la 
base  occupe  le  centre  de  la  cornée.  Tantôt  la  cornée  a  conservé 
toute  sa  transparence  :  c'est  le  staphylome  pellucide  ou  trans- 
parent :  tantôt  la  cornée  a  perdu  sa  transparence  :  c'est  le  staphy- 
lome opaque. 

Pourquoi  la  cornée,  dont  la  texture  parait  normale,  se  laisse- 
t-elle  ainsi  distendre  vers  son  centre  par  la  pression  de  l'humeur 
aqueuse?  il  est  difficile  de  le  dire.  Quoi  qu'il  en  soit,  le  staphylome 
pellucide  se  présente  sous  l'aspect  d'une  saillie  conique,  dont  le 


\ 


18i         AFFECTIONS  CHIHURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

sommet  est  dirigé  en  avant  ;  sur  ce  sommet  la  cornée  est  amincie 
et  présente  parfois  un  léger  nuage. 

Le  staphylome  opaque  est,  presque  toujours,  la  conséquence 
d'une  kératite  vasculaire  ancienne.  Le  tissu  cornéen  ramolli  se 
laisse  distendre  peu  à  peu  et  vient  former  entre  les  paupières 
une  saillie  rougeâtre,  brunâtre  (l'iris  en  faisant  partie),  de  forme 
variable,  tantôt  conique,  parfois  arrondie,  cylindrique,  et  même 
rétrécie  au  niveau  de  la  cornée. 

Dans  le  staphylome  pellucide,  la  vision  est  conservée,  mais 
notablement  altérée  ;  le  sujet  est  atteint  de  myopie  et  parfois  d'as- 
tigmatisme. Il  est  à  peine  besoin  de  dire  qu'elle  est  abolie,  et  pour 
toujours,  dans  le  staphylome  opaque. 

11  faut  engager  le  malade  à  se  débarrasser  d'un  staphylome 
opaque  de  la  cornée,  tant  au  point  de  vue  plastique  que  dans  la 
crainte  d'un  retentissement  sur  l'œil  sain. 

Voici  le  procédé  que  je  conseille  :  lavez  soigneusement  l'œil 
avec  l'acide  borique  ;  touchez  avec  la  cocaïne  cinq  ou  six  fois,  un 
quart  d'heure  avant  l'opération  ;  embrochez  le  staphylome  avec 
un  ténaculum  et  coupez  au  ras  de  la  cornée  avec  les  ciseaux 
courbes.  Comme  pansement,  après  avoir  nettoyé  l'œil  avec  la 
solution  boriquée,  mettez  une  couche  d'ouate  et  une  bande  de 
flanelle. 

Si  le  staphylome  reconnaissait  pour  cause  première  un  trauma- 
tisme, si  on  avait  surtout  quelques  raisons  de  croire  à  la  présence 
d'un  corps  étranger  dans  l'œil,  l'énucléation  du  globe  serait  pré- 
férable à  une  ablation  partielle.  Je  serais  d'avis  d'avoir  également 
recours  à  l'énucléation  si,  indépendamment  de  la  gêne  occasionnée 
par  le  staphylome  lui-môme,  le  malade  éprouvait  des  douleurs 
intra-oculaires  ;  vous  le  mettrez  plus  sûrement  ainsi  à  l'abri  de 
l'ophtalmie  sympathique. 

Faut-il  traiter  le  staphylome  pellucide  ?  Si  le  malade  jouit  d'un 
certain  degré  de  vision,  et  si  l'emploi  des  lunettes  sténopéiques 
peut  encore  l'améliorer,  je  suis  d'avis  de  ne  pas  intervenir,  car 
les  diverses  opérations  proposées  :  destruction  du  cône,  trans- 
formation de  la  pupille  en  fente  sténopéique  (Bowman),  irido- 
tomie  (Abadie),  etc.,  sont  loin  de  toujours  réussir  et  peuvent 
aggraver  l'état  du  malade;  cependant,  M.  Galezovvski  a  obtenu  de 
bons  résultats  dans  ces  derniers  temps  en  enlevant  un  petit 
lambeau  transversal  de  la  cornée. 

Le  staphylome  de  la  sclérotique  se  présente  sous  l'aspect  d'une 


AFFECTIONS  NON  INFLAMMATOIRES  DE  LA   RÉGION  ORBITAIRE.      185 

saillie  de  volume  et  de  siège  très  variables,  de  couleur  bleuâtre 
violacée,  recouverte  de  vaisseaux  flexueux  et  variqueux.  Il  est 
consécutif  aux  inflammations  des  diverses  membranes  de  l'œil 
qui  ont  progressivement  aminci  et  distendu  la  sclérotique. 

Le  diagnostic  de  cette  affection  est  facile  ;  tout  au  plus  pourrait- 
on  la  confondre  avec  une  tumeur  mélanique  du  globe  ;  mais  la 
marche  de  la  maladie,  à  défaut  d'autre  signe  clinique,  suffirait  à 
rétablir. 

Comme  l'hydrophtalmie,  le  staphylome  de  la  sclérotique  en- 
traine progressivement  la  perte  de  la  vision. 

La  paracentèse,  l'iridectomie,  sont  les  seules  ressources  ration- 
nelles que  Ton  puisse  opposer  à  son  développement.  Si  la  vision 
était  abolie  et  que  le  staphylome  provoquât  des  douleurs  ou  une 
gène  trop  grandes,  on  proposerait  au  malade  Ténucléation  du  globe. 

i.  Opacités  de  la  cornée.  —  Les  opacités  de  la  cornée  sont 
toujours  la  conséquence  de  kératites  récentes  ou  anciennes.  Sui- 
vant qu'elles  sont  plus  ou  moins  prononcées,  on  en  a  admis  trois 
degrés  :  un  simple  nuage,  néphélion  ;  une  tache  plus  prononcée, 
mais  sombre  et  à  contours  mal  définis,  albugo  ;  une  tache  occu- 
pant toute  l'épaisseur  de  la  cornée  blanche,  brillante,  à  contours 
nettement  accusés,  leucome. 

Le  leucome  n'est  que  trop  facile  à  reconnaître  ;  quanta  l'albugo, 
et  surtout  au  néphélion,  il  est  souvent  nécessaire,  pour  s'en  ren- 
dre un  compte  exact,  de  recourir  à  l'éclairage  latéral  et  aussi  à 
l'ophtalmoscope.  11  est  à  peine  besoin  de  faire  remarquer  que  les 
troubles  de  la^vision  seront  en  rapport  avec  le  degré  de  l'opacité, 
et  aussi  et  surtout  même,  avec  son  siège  :  un  néphélion  central 
gênera  le  malade  plus  qu'un  leucome  latéral,  cela  est  évident. 

Si  le  diagnostic  des  opacités  de  la  cornée  est  facile,  il  n'en  est 
pas  de  même  de  leur  traitement.  Quand  elles  sont  récentes,  on 
pourra  recourir  avantageusement  à  l'insufflation  d'un  mélange 
de  poudre  de  calomel  et  de  sucre  candi  ;  au  sulfate  de  cuivre  ou 
au  nitrate  d'argent,  soit  en  crayon,  soit  en  collyre  ;  aux  diverses 
pommades  de  précipité  rouge,  de  précipité  jaune  :  au  collyre  au 
sulfate  de  soude,  à  l'iodure  de  potassium.  Mais  quand  elles  sont 
acquises,  c'est-à-dire  que  la  cause  productrice  est  déjà  ancienne, 
il  faut  savoir  que  jusqu'à  présent  aucun  traitement  n'a  réussi, 
et  ce  n'est  cependant  pas  faute  d'en  avoir  essayé  un  grand 
nombre,  depuis  le  grattage  jusqu'à  la  transplantation  d'une  cornée 


i86         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L*APPAREIL  DE  LA  VISION. 

prise  sur  un  animal.  Se  préoccupant  du  côté  purement  cosmé- 
tique, MM.  Âbadie  et  de  Wecker  ont  eu  l'idée  ingénieuse  de 
masquer  la  difformité  très  choquante  du  leucome  en  tatouant  la 
cornée  avec  de  Tencre  de  Chine,  mais  ce  n'est  pas  sans  faire  courir 
à  l'œil  quelques  chances  d'inflammation,  et  le  résultat  n'est  peut- 
être  pas  en  rapport  avec  les  risques  à  courir. 

Vous  pourrez,  cependant,  agir  d'une  façon  active  et  efficace 
dans  certains  cas  ;  c'est  lorsque  la  cornée  étant  restée  transpa- 
rente sur  un  point,  il  sera  possible  d'établir  en  regard  de  ce 
point  une  pupille  artificielle  en  pratiquant  l'iridectomie. 

j.  Synéchies  et  fatisses  membranes  (TMyziXy  conimmt6).  —  On 
désigne  sous  ce  nom  les  adhérences  que  contracte  l'iris  soit  en 
avant  avec  la  cornée,  synéchies  antérieures,  soit  en  arrière  avec 
la  capsule  cristallinienne,  synéchies  postérieures.  Elles  sont  con- 
sécutives aux  diverses  lésions  traumatiques  ou  inflammatoires 
étudiées  dans  les  chapitres  précédents.  Les  synéchies  peuvent  être 
partielles,  c'est-à-dire  qu'une  partie  seulement  de  la  petite  cir- 
conférence do  l'iris  est  adhérente  ;  elles  peuvent  être  totales,  et 
cela  a  lieu  surtout  lorsque  des  fausses  membranes  se  sont  orga- 
nisées en  môme  temps  dans  le  champ  pupillaire. 

On  reconnaît  les  synéchies  à  l'examen  direct,  mais  de  préfé- 
rence à  l'éclairage  latéral  et  à  l'ophtalmoscope. 

Le  traitement  ne  fournit  pas  de  résultats  bien  avantageux.  Au 
début,  on  aura  recours  aux  mydriatiques,  à  latropine  en  parti- 
culier. Plus  tard,  silasynéchieest  partielle,  et  surtout  antérieure, 
on  essayera  de  la  diviser  avec  lesynéchotome.  Il  sera  également 
indiqué  de  tenter  la  création  d'une  pupille  artificielle,  d'autant 
plus  que  le  malade  n'a  rien  à  perdre. 

k.  Persistance  de  la  membrane  capsulo-pKpillaire  ou  acorie, 
—  Je  rappelle  qu'au  troisième  mois  de  la  vie  intra-ut<^rine  le 
rristallin  est  enveloppé  de  toutes  parts  par  un  sac,  le  sac  capsulo- 
pupillaire,  alimenté  par  de  nombreux  vaisseaux.  Au  septième 
mois,  le  sac  s'atrophie  et  la  paroi  antérieure  en  se  résorbant  rend 
libre  la  partie  centrale  de  l'anneau  irien  :  c'est  ainsi  que  se  forme 
la  pupille.  Parfois,  cependant,  le  sac  crislallinion  persiste,  et  il  en 
résulte  une  absence  de  la  pupille.  C'est  dans  un  cas  semblable 
que  Chcselden  praticjua  une  pupille  artificielle,  conduite  qu'il 
faudrait  imiter. 


CATARACTE.  187 

I.  Cataracte.  —  Lorsque  la  cornée  est  normale,  la  pupille  in- 
tacte, et  que  derrière  Tiris  existe  un  corps  opaque  qui  masque 
la  transparence  des  milieux  de  Tœil,  la  lésion  porte  sur  le  cris- 
tallin, et  le  malade  est  atteint  de  cataracte. 

Vous  devrez  résoudre  successivement  les  questions  suivantes  : 

Le  malade  est-il  réellement  atteint  de  cataracte  ? 

Quelle  est  Tespèce  de  cataracte  ? 

La  cataracte  est-elle  simple  ou  compliquée  ? 

Quel  est  Tétat  fonctionnel  de  la  rétine  ? 

Quel  traitement  convient-il  d'employer  ? 

Le  malade  est-Il  atteint  de  cataracte?  —  Dans  la 
grande  majorité  des  cas,  le  diagnostic  s'impose  en  quelque 
sorte  ;  on  aperçoit  dans  le  champ  pupillaire,  derrière  Tiris,  une 
tache  gris  jaunâtre  ou  blanche,  qui  augmente  ou  diminue  suivant 
que  la  pupille  s'élargit  ou  se  resserre.  L'examen  à  l'œil  nu  suffit 
donc  le  plus  souvent,  et  le  diagnostic  sera  beaucoup  plus  facile 
encore,  si  l'on  a  pris  la  précaution  d'instiller  dans  l'œil  quelques 
gouttes  d'atropine. 

Lorsque  le  cristallin  est  de  couleur  sombre,  ou  bien  que  les 
milieux  de  l'œil  ont  pris  une  teinte  glaucomateuse,  l'examen  à 
l'œil  nu  ne  suffit  plus,  et  pourrait  induire  en  erreur  :  il  convient 
alors  d'examiner  à  l'éclairage  oblique  et  aussi  à  l'ophtalmo- 
scope.  Avec  cet  instrument,  on  constate  que  la  lumière  ne  tra- 
verse pas  le  champ  pupillaire  et  que  la  pupille  est  occupée  par 
une  tache  noire.  Le  malade  raconte  que  la  vision  s'est  éteinte 
peu  à  peu,  sans  douleur,  et  il  marche  la  tête  basse,  afin  de  dilater 
la  pupille,  qui  laisse  ainsi  passer  les  rayons  marginaux,  la  péri- 
phérie du  cristallin  étant  ordinairement  la  dernière  à  s'opacifier. 

Quelle  est  l'espèce  de  cataracte  ?  —  L'âge  du  malade 
et  le  plus  simple  interrogatoire  vous  apprendront  tout  d'abord  si 
la  cataracte  est  congénitale^  si  elle  a  succédé  à  un  accident,  c'est- 
à-dire  si  elle  est  trauma tique,  ou  bien  si  c'est  la  cataracte  spon- 
tanée habituelle  du  vieillard. 

Disons  tout  de  suite  que,  indépendamment  des  conditions  étio- 
logiques,  la  cataracte  congénitale  a  pour  caractère  de  présenter 
une  couleur  d'un  blanc  mat,  laiteux  ;  que  la  cataracte  trauma- 
tique  est  d'un  blanc  brillant,  éclatant,  et  prenons  comme  type 
de  notre  étude  clinique  la  cataracte  spontanée  des  vieillards, 


188         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISIOX. 

celle  que  nous  rencontrons  dans  la  très  grande  majorité  des  cas. 

Rappelons  que  l'appareil  cristallinien  se  compose  de  la  cap- 
sule d'enveloppe,  la  cristalloïde,  décomposée  elle-même  en  anté- 
rieure et  postérieure,  et  de  la  lentille  cristallinienne  enfermée 
dans  la  capsule.  De  là  Tancienne  division  des  cataractes  en  cap- 
sulaires.  lenticulaires  et  capsulo-lenticulaires,  division  qui  n'a 
guère  de  raison  d'être,  car  l'opacité  de  la  capsule  est  si  rare 
qu'elle  peut  être  négligée  en  clinique. 

La  lentille  cristallinienne,  ou  le  cristallin  proprement  dit,  se 
compose  de  deux  couches  distinctes  :  l'une,  superficielle  ou  péri- 
ph('»rique,  qui  est  molle,  et  l'autre,  profonde  ou  centrale,  qui  est 
ferme.  On  désigne  la  première  sous  le  nom  de  couche  corticale, 
et  la  seconde  sous  celui  de  noyau.  Or,  le  noyau  et  les  couches 
corticales  ne  s'opacifient  pas  à  la  fois,  mais  successivement,  et 
c'est,  en  général,  par  le  noyau  que  commence  la  cataracte.  L'opa- 
cité gagne  de  proche  en  proche  et,  lorsque  les  couches  corticales 
sont  complètement  envahies,  la  cataracte  est  dite  complète  ou 
mûre. 

Les  deux  couches,  même  lorsqu'elles  sont  opacifiées,  conser- 
vent souvent  leur  consistance  relative,  c'est-à-dire  que  le  noyau 
est  plus  ferme  et  les  couches  corticales  plus  molles.  On  donne  à 
cette  variété  de  cataracte,  qui  est  de  beaucoup  la  plus  commune, 
le  nom  de  demi-molle,  expression  qui  pourrait  tromper,  si  on 
l'appliquait  à  la  consistance  de  la  masse  entière.  Toutefois,  le 
rapport  comme  volume  entre  le  noyau  et  les  couches  corticales 
est  loin  d'être  toujours  le  même  :  il  y  a  des  cataractes  à  gros 
noyau,  à  petit  noyau,  et  même  sans  noyau.  Si  le  noyau  est  telle- 
ment gros  qu'il  occupe  à  lui  seul  le  sac  cristallinien,  la  cataracte 
est  dure  ;  si,  au  contraire,  le  noyau  s'est  ramolli  ou  liquéfié,  la 
cataracte  est  molle^  variété  d'ailleurs  extrêmement  rare  chez  le 
vieillard,  à  moins  de  complications. 

Je  signale  comme  curiosité  les  cas  tout  à  fait  exceptionnels 
dans  lesquels  le  noyau  flotte  librement  au  sein  des  couches  péri- 
phériques liquéfiées,  cataracte  dite  à  noyau  flottant. 

Vous  reconnaîtrez  ces  divers  états  de  la  cataracte  à  sa  couleur. 
Le  noyau  opacifié  est  de  couleur  jaune  ambré  ;  les  couches  cor- 
ticales opacifiées  sont  de  couleur  gris  blanc  nacré.  Il  existe  donc 
des  nuances  très  diverses,  en  rapport  avec  la  part  respective  que 
prend  chacune  de  ces  parties  à  la  constitution  do  la  cataracte  : 
on   aperçoit,  en  efi'et,  plus  ou  moins  le  noyau,  suivant  qu'il  est 


CATARAGTK.  189 

recouvert  par  des  couches  plus  ou  moins  épaisses  de  substance 
corticale.  II  en  résulte  que  la  cataracte  demi-molle  présente  une 
coloration  blanc  nacré  avec  un  reflet  jaunâtre,  appréciable  sur- 
tout à  Téclairage  oblique.  Ce  reflet  jaune  est  plus  apparent  si  les 
couches  corticales  sont  moins  épaisses;  il  n'existe  pas  du  tout 
si  la  cataracte  est  molle,  et,  si  la  cataracte  est  dure,  le  noyau  la 
constituant  à  lui  seul,  elle  est  de  couleur  jaune  ambré.  Très 
exceptionnellement,  on  a  signalé  des  cataractes  vertes,  des  cata- 
ractes noires,  dues  à  des  dépôts  de  matière  colorante  dans  le  noyau 

Le  volume  de  la  cataracte  varie  légèrement  suivant  sa  consis- 
tance: la  cataracte  demi-molle  est  un  peu  plus  volumineuse  que 
la  cataracte  dure.  On  le  reconnaît,  dit-on,  à  ce  que  dans  la  cata- 
racte dure,  riris,  n'étant  plus  en  contact  avec  le  cristallin  qui 
s'est  rétracté,  porte  ombre  sur  celui-ci  quand  on  en  examine 
obliquement  la  face  antérieure.  Je  pense  qu'il  faut  tenir  peu  de 
compte  de  ce  signe,  car  il  n'est  pas  probable  que  la  rétraction 
soit  suffisante  pour  que  l'iris  s'écarte  du  cristallin.  Lorsque  vous 
apercevrez  une  ligne  noire  entre  l'iris  et  la  partie  opaque,  con- 
cluez-en beaucoup  plutôt  qu'il  existe  encore  à  la  surface  du  cris- 
tallin des  couches  corticales  transparentes,  et  que,  par  conséquent, 
la  cataracte  est  incomplète.  Il  est,  d'ailleurs,  généralement  très 
facile  de  vérifier  ce  fait,  en  examinant  surtout  la  périphérie  de  la 
lentille,  qui  est  la  dernière  à  se  prendre. 

Vous  avez  donc  acquis  les  notions  suivantes  :  le  malade  est 
affecté  d'une  cataracte;  elle  est  demi-molle,  molle  ou  dure,  com- 
plète ou  incomplète. 

La  cataracte  est-elle  simple  ou  compliquée  ? —  Lorsque 
la  pupille  est  normale,  c'est-à-dire  régulière  et  mobile  ;  lorsque 
le  malade  n'éprouve  pas  de  douleurs  dans  l'œil  ;  lorsque  les  pau- 
pières et  les  voies  lacrymales  sont  saines  ;  lorsqu'il  n'existe  pas 
d'états  constitutionnels,  tels  qu'albuminurie  ou  diabète,  la  cata- 
racte est  dite  simple.  Le  développement  rapide  de  la  cataracte 
ferait  songer  tout  d'abord  à  l'existence  de  ces  deux  dernières 
affections,  et  l'aspect  du  cristallin  serait  celui  des  cataractes 
molles. 

Quel  est  l'état  fonctionnel  de  la  rétine  ?  —  Un  malade 
atteint  de  cataracte,  même  complète,  doit  distinguer  le  jour  de  la 
nuit.  Placez-le  dans  une  chambre  obscure,  promenez  devant  ses 


iflO  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L  APPAREIL  DE  LA  VISION. 

yeux  la  flamme  d'une  bougie  ou  d'une  lampe,  il  doit  Taperce- 
voir  sans  hésitation,  et  la  suivre  dans  tous  ses  mouvements  à 
une  distance  de  un  mètre  au  moins.  Cela  vous  suffit  pour  affir- 
mer qu'il  n'existe  ni  atrophie  de  la  papille,  ni  glaucome,  et  que 
votre  malade  recouvrera  la  vision  s'il  ne  survient  aucune  com- 
plication opératoire,  fait  capital  à  constater  avemt  d'entreprendre 
l'extraction.  Vous  pourrez  corroborer  cette  exploration  à  la 
bougie  par  la  recherche  des  phosphcnes^  c'est-à-dire  en  constatant 
que  la  rétine  perçoit  une  impression  lumineuse  à  la  pression, 
dans  le  point  opposé  à  cette  pression;  mais  cette  constatation 
présente  une  bien  moindre  importance,  car  les  malades  ne  se 
rendent  pas  un  compte  exact  de  ce  que  vous  leur  demandez. 

Donc,  si  la  pupille  n'est  pas  mobile,  si  le  champ  pupillaire 
n*est  pas  très  net,  si  l'iris  est  tremblotant  (signe  de  ramollis- 
sement du  corps  vitré)  ;  si  le  globe  de  Tœil  est  dur  et  douloureux 
(signe  de  glaucome)  ;  si  le  malade  ne  voit  pas  franchement  la 
flamme  d'une  bougie  à  un  mètre  au  moins,  n'opérez  pas,  vous 
n'obtiendriez  aucun  résultat. 

Quant  aux  autres  complications  :  mauvais  état  des  voies  lacry- 
males, de  la  paupière  et  de  la  conjonctive  ;  albuminurie  ;  diabète, 
elles  ne  sont  pas  des  contre-indications  à  l'opération,  à  condition 
de  les  traiter  préalablement. 

Quel  traitement  convient-Il  d'employer?  —  Avant  de 
choisir  le  procédé  opératoire,  vous  avez  à  résoudre  plusieurs 
questions  importantes. 

Faut-il  attendre,  pour  opérer,  que  la  cataracte  soit  mûre,  c'est- 
à-dire  que  les  couches  corticales  soient  complètement  opaques  ? 
Oui,  car  dans  le  cas  contraire  les  parties  encore  transparentes 
restent  emprisonnées  dans  la  capsule  cristallinienne,  qui  se  ferme 
sur  elles,  h  la  manière  d'une  bourse,  et  c'est  ainsi  que  se  forment, 
dans  la  très  grande  majorité  des  cas,  les  cataractes  dites  secon" 
daires^  dont  la  guérisou  présente  des  difficultés  plus  grandes  que 
celle  des  cataractes  primitives. 

Lorsqu'un  seul  œil  est  atteint,  faut-il  opérer?  Non,  en  prin- 
cipe; cependant,  certains  malades  dont  la  profession  exige  Texer- 
cice  de  la  vision  binoculaire  réclament  l'opération,  et  l'on  est 
autorisé  à  la  pratiquer. 

Faut-il  opérer  les  deux  yeux  dans  la  même  séance  ?  Non.  Opé- 
rez d'abord  un  œil,  et  commencez  par  celui  qui  a  été  atteint  le 


CATARACTE.  i91 

premier.  Choisissez  de  préférence  une  saison  de  moyenne  tem- 
pérature, l'automne  en  particulier. 

Lorsque  l'opération  est  décidée,  préparez  votre  malade.  Faites 
en  sorte  qu'il  ne  tousse  pas  ;  disposez  une  chambre  noire  où  il 
séjournera  après  l'opération.  Donnez  la  veille  un  purgatif  salin. 
Au  moment  de  l'opération,  lavez  soigneusement  tout  le  champ 
opératoire  :  paupières,  culs-de-sac  conjonctivaux,  avec  une  solu- 
tion d'acide  borique  à  40  pour  1000,  ou  bien  avec  du  sublimé  au 
2/1000;  insensibilisez  l'œil  avec  la  cocaïne,  à  moins  que  le  ma- 
lade n'exige  du  chloroforme  ;  recouvrez  l'autre  œil  d'un  bandeau. 

L'opération  faite,  lavez  de  nouveau  l'œil  avec  l'acide  borique 
(M.  Panas  conseille  même  les  lavages  intra-oculaires)  ;  exercez  à 
sa  surface  une  douce  compression  avec  un  tampon  d'ouate 
hydrophile  et  une  bande  de  flanelle.  Le  pansement  sera  renou- 
velé les  jours  suivants. 

Quant  aux  cataractes  congénitales,  la  règle  est  de  les  opérer 
le  plus  tôt  possible,  à  condition  qu'elles  soient  complètes  ;  sinon, 
il  faut  attendre.  En  raison  de  leur  consistance  molle  et  même 
liquide,  c'est  à  la  discission  de  la  capsule  que  vous  de^Tez  avoir 
recours  en  général,  comme  méthode  opératoire. 

La  cataracte  traumatique  s'accompagne  fréquemment  d'adhé- 
rences capsulaires,  ce  qui  rend  l'opération  plus  difficile  et  en 
compromet  le  résultat,  et  comme,  d'ailleurs,  un  seul  œil  est 
atteint,  je  repousse  l'opération  dans  ce  cas.  Ce  ne  serait  que  s'il 
survenait  des  accidents  glaucomateux,  ou  pour  des  considérations 
toutes  spéciales  d'esthétique,  qu'on  serait  autorisé  à  tenter 
l'extraction. 

Opération  de  la  cataracte.  —  Il  existe  deux  grandes  méthodes 
d'opération  de  la  cataracte  par  extraction  (de  nos  jours,  il  n'est 
même  plus  question  d'abaissement)  :  la  méthode  française  ou  de 
Daviel,  incision  à  lambeau,  et  la  méthode  allemande  ou  de  de 
Graefe,  incision  linéaire.  Presque  tous  les  temps  opératoires 
difl'èrent  dans  ces  deux  méthodes,  mais  ce  qui  les  distingue 
urtouts,  c'est  le  mode  d'incision  de  la  cornée.  L'incision  de 
Daviel  suit  l'un  des  petits  cercles  de  la  sphère  que  représente  le 
globe  de  Tœil,  tandis  que  l'incision  de  de  Graefe  passe  par  l'un 
des  grands  cercles  :  la  première  est  donc  toujours  oblique  par 
rapport  à  la  surface  du  globe  de  l'œil,  et  la  seconde  perpendi- 
culaire à  cette  surface  (Voy.  fig.  12). 


192         AFKECTIONS  CflinURGICALES  DE   LAPPABEIL  DE  LA  VISION. 

L'incision  de  Davîel  forme  himbeau,  une  sorte  de  soupape  qui 
s'écarte  et  se  rapproche  tivs  facilement  du  globe,  de  telle  façon 
que  le  cristallin  peut  sortir  avec  la  plus  grande  facilita!;  c'est  là 
son  avantage.  L'incision  linéaire,  au  contraire,  l'st  une  simple 
fente,  une  espèce  de  boutonnière  dont  les  bords  n'ont  aucune  ten- 
dance Ji  s'écarter,  et  qui,  par  conséquent,  laisse  moins  facilement 
sortir  le  i-ristallin;  c'est  là  son  inconvénient.  Par  contre,  et 
comme  conséquence,  l'incision  linéaire  guérit  beaucoup  plu» 
rapidement  par  réunion  immédiate  que  l'incision  à  lambeau,  et 
c'est  ce  qui  constitue  sa  supériorité  incontestable.  De  plus,  l'in- 
cision à  lambeau  expose  davantage  à  la  sortie  en  masse  du  corps 
vitré;  le  lambeau  vit  plue  diffici- 
lement; aussi,  l'incision  linéaire 
est-elle  universellement,  et  avec 
raison,  selon  moi,  adoptée  de  nos 
jours. 

Au  début  de  son  importante 
découverte,  de  Graefe  recula  l'in- 
cision aux  limites  extrêmes  de  la 
cornée,  empiétant  même  sur  le 
limbe  sclérotical,  et  s'attacha  à 
ne  sectionner  que  le  quart  supé- 
rieur de  la  circonférence  de  cette 
membrane  en  donnant  au  cou- 
teau, au  moment  de  son  entrée  et  de  sa  sortie  dans  la  sclé- 
rotique, une  direction  telle  qu'aucun  terrain  n'était  perdu  aux 
extrémités  de  la  plaie.  Daviel  avait  fait  trop  grand,  de  Graefe 
faisait  évidemment  trop  petit.  Le  cristallin  sortait  péniblement, 
par  le  fait  de  l'incision  et  aussi  du  fait  de  l'iris,  qui,  se  trouvant 
chassé  vers  la  plaie,  coiffait  le  cristallin  et  faisait  obstacle  à  sa 
sortie.  C'est  pourquoi  de  Graefe  pratiqua  la  section  de  l'iris. 
L'iridectomie  fut  une  opération  de  nécessité. 

En  somme,  la  méthode  française,  si  facile,  si  brillante,  avait  été 
remplacée  par  une  méthode  difficile,  compliquée  et  d'une  exécu- 
tion pénible,  mais  cette  dernière  offrait  plus  de  sécurité:  aussi 
fut-elle  exclusivement  adoptée. 

Cependant  l'auteur  lui-mCmc  et  ses  élèves,  frappés  de  ses  nom- 
breux inconvénients,  lui  firent  subir  d'importantes  modi  11  cations, 
ainsi  que  M.  Notla,  en  France.  L'incision  fut  rapprochée  du 
centre  de  la  cornée,  fut  agrandie,  et  même  portée  tout  au  centre 


par  Kuchler.  L'iris  ne  gênait  plus  dès  lors  pour  la  sortie  du 
cristallin,  el  on  le  respecta.  On  a  beaucoup  discuté  sur  la  valeur 
de  riridectomic  dans  l'opératioD  de  la  cataracte  ;  voici  ce  que  je 
crois  être  la  vérité. 

C'est  après  coup  que  l'on  a  imaginé  que  l'iridectomie  jouait 
un  rôleantiphlogistique  dans  l'opération  de  la  cataracte,  opinion 
qui  ne  me  paraît  pas  soutenable.  De  Graefe  coupa  l'iris  pour 
faciliter  la  sortie  du  cristallin,  de  telle  sorte  que  si  la  méthode 
employée  permet  une  sortie  aisée  de  la  lentille,  riridectomic 
devient  inutile,  et,  partant,  nuisible.  Je  conçois  encore  que  l'on 
pratique  la  section  de  l'iris  pour  s'opposer  à  l'enclavement  de 
cette  membrane  entre  les  lèvres  de  la  plaie,  mais  c'est  toujours 
dans  un  but  mécanique.  En  un  mot,  l'iridectomie  peut  devenir 
une  nécessité  au  cours  d'une  opération  de  cataracte,  mais  on  doit 
la  considérer  comme  une  complication,  et  s'en  dispenser  s'il  est 
possible. 

Dans  une  section  purement  linéaire  do  la  cornée,  les  angles  de 
l'incision  sont  très  aigus  et  ressemblent  à  ceux  d'une  boutonnière 
neuve  :  aussi,  les  bords  s'écartent-ils  difficilement,  même  quand 
l'incision  serait  suffisamment  large;  le  cristallin,  pour  sortir, 
entr'ouvre  les  lèvres  de  cette  boutonnière,  sort  à  frottement  et 
s'essuie,  en  quelque  sorte,  sur 
les  rebords  :  il  en  résulte  que 
les  couches  corticales  molles 
les  plus  superficielles  peuvent 
ainsi  rester  dans  la  chambre 
antérieure,  d'où  la  nécessité 
de  les  aller  chercher  avec  une 
curette  :  c'est  pourquoi  il  est  p.    ,3 

préférable,  après  avoir  fait  la 
ponction  et  ta  contre-ponction  avec  le  couteau  de  de  Graefe,  de 
cheminer  parallèlement  à  la  surface  de  l'œil,  dans  la  hauteur  d'en- 
viron 2  millimètres,  avant  de  retourner  le  tranchant  vers  la  cornée 
(fig.  13]  pour  en  faire  la  section.  On  débride  ainsi  les  angles  de 
la  boutonnière  pour  lui  permettre  de  s'ouvrir  plus  facilement, 
et  l'on  obtient  une  sorte  de  petit  lambeau  quadrilatère.  Mais 
on  aurait  tort  de  dire  que  c'est  là  un  retour  à  ta  méthode  de  Da- 
vid, car,  je  le  répète,  la  section  de  la  cornée  reste  toujours  li- 
néaire, ce  qui  est,  à  mon  avis,  la  caractéristique  de  la  méthode  de 
de  Graefe. 

TitlKul.  —  Chirurgie  clinique.  I.   —  13 


iU         AFFECTIONS  CHlillRGlCALES  l)E   I/APP,\BE1U  DE   L\   VISION.  ^M 

Le  procédé  que  je  conseille  est,  en  déHnitive,  le  suivant  (fig.  iSjl 

Le  malade  étant  couché,  placez-vous  devant  lui  puur  upt^rer 
i'œil  gauche  et  derrière  pour  opérer  l'œil  droit,  à  moins  que  vous 
ne  soyiez  assez  certain  de  votre  main  gauche.  Appliquez  un  blé- 
pharostat,  fixez  l'œil  avec  une  pince  à  griffes,  ou  bien  avec  la  pique 
de  Pamard,  et  exécutez  successivement  les  divers  temps  suivants  : 

1°  Faire  la  ponction  à  l'union  de  la  cornée  et  de  la  sclérotique, 
ù  2  millimètres  environ  au-dessus  du  diamètre  transversol  de  la 
cornée,  et  la  contre-ponction  dans  le  point  diamétralement  opposé, 
avec  le  couteau  de  de  Graefe; 

2°  Cheminer  parallèlement  à  la  face  antérieure  de  l'iris  dans 
la  hauteur  de  2  millimètres,  le  tranchant  du  couteau  dirigé  eu 
haut; 

3"  Tourner  l'instrument  de  façon  que  la  lame  regarde  la  cornée, 
et  couper  cetle-ci  perpendiculairement  à  sa  surface  par  de  légers 
mouvements  de  scie  ; 

4"  Divisi^r  la  capsule  avec  le  kystitome  et  retirer  le  blépha- 
rostat; 

5'  Soulever  la  paupière  supérieure  avec  les  doigts,  ordonner  au 
malade  de  regarder  en  bas,  et  exercer  une  légère  pression  sur  le 
segment  inférieur  du  globe  pour  favoriser  la  sortie  du  crislalliD; 

6°  Nettoyer  la  chambre  antérieure,  s'il  y  reste  du  sang  ou  des 
débris  de  cristallin,  et  faire  le  pansement  ainsi  qu'il  est  dit  plus 
haut. 

La  discisaitm  de  la  capsule,  applicable  à  la  cure  des  cataractes 
congénitales  laiteuses,  se  fait  à  l'aide  d'une  aiguille  fine  que  l'on 
introduit  à  travers  la  cornée  en  dehors  de  son  centre. 

B.  Affections  consistant  en  une  lésion  profonde 
visible  seulement  à  l'opbtalmoscope  (maladies  du  fond 
de  l'OBll).  —  L'aspecl  extérieur  de  l'œil  est  sensiblement  normal, 
les  milieux  sont  transparents,  et  néanmoins  la  vision  est  profon- 
dément altérée  ou  abolie  :  noua  avons  affaire  à  l'une  des  aiïections 
désignées,  il  n'y  a  pas  longtemps  encore,  avant  la  découverte  de 
l'ophtalmoscope,  sous  le  nom  générique  lïamaïuose  (àixxûpuTi;. 
obscurcissement). 

Le  diagnostic  des  maladies  du  fond  de  I'omI  a  fait,  depuis  cette 
<^poquo,  des  progrès  immenses,  ou  plutitt  tout  a  été  créé  sous  ce 
rapport  ;  mais  il  faut  bien  reconnaître  que  la  thérapeutique  u'4^_ 


MALADIES  DU  FOND  DE  L'ŒIL.  195 

a  que  peu  profité  jusqu'à  ce  jour;  je  me  trompe,  ces  belles  décou- 
vertes ont  mis  fin  au  supplice  des  malheureux  amaurotiques  que 
je  voyais,  au  début  de  mes  études,  condamnés  au  séton,  au  moxa 
et  au  cautère  à  perpétuité  ;  c'est  encore  un  bienfait. 

Parmi  les  affections  qui  se  développent  sans  aucun  trouble  appa- 
rent des  milieux  de  l'œil,  du  moins  au  début,  je  dois  signaler 
l'ophtalmie  sympathique,  dont  c'est  ici  le  lieu  de  présenter  la 
description  clinique. 

a.  Ophtalmie  sympathique.  —  Cette  affection  est  caractérisée 
par  la  diminution  graduelle  de  la  vision  dans  un  œil  sain,  sous 
l'influence  d'une  maladie  de  l'autre  œil.  Ainsi,  par  exemple  :  un 
malade  a  été  atteint  d'une  blessure  à  l'œil  droit,  l'œil  s'est  en- 
flammé et  vidé,  et  le  malade,  ne  souffrant  plus  du  tout,  a  repris 
son  existence  habituelle.  Plusieurs  mois,  et  même  plusieurs 
années  après  l'accident,  la  vision  de  l'œil  gauche  diminue  peu  à 
peu  sans  signe  extérieur  visible,  et  même  sans  lésion  appréciable 
à  l'ophtalmoscope.  Il  parait  rationnel  de  ne  pas  s'occuper  de 
l'œil  droit,  qui,  perdu  depuis  longtemps,  ne  cause  aucune  douleur, 
et  de  porter  toute  son  attention  sur  l'œil  gauche  :  c'est  ce  qu'on* 
a  fait  pendant  tous  les  siècles  passés,  jusqu'à  ce  que  Mackensie 
nous  ait  appris  que  la  cause  de  l'affaiblissement  de  la  vision  dans 
l'œil  sain  résidait  dans  l'œil  anciennement  blessé,  que  l'ophtal- 
mie, en  un  mot,  était  sympathique.  Cette  conception  ingénieuse  a 
préservé  bien  des  malades  d'une  cécité  complète. 

Ce  sont  les  blessures  de  la  zone  ciliaire,  et  principalement  la 
présence  de  corps  étrangers  au  niveau  de  cette  zone,  qui  donnent 
généralement  naissance  à  l'ophtalmie  sympathique;  une  inflam- 
mation spontanée  de  l'œil  peut  cependant  en  être  le  point  de 
départ.  Il  est  vraisemblable  que  la  transmission  à  l'œil  sain  se  fait 
par  l'intermédiaire  des  nerfs  ciliaires  irrités  peu  à  peu. 

Au  début  de  l'affection,  il  n'existe,  ai-je  dit,  aucune  lésion  ap- 
préciable, mais  un  simple  trouble  fonctionnel  ;  plus  tard,  il  sur- 
vient de  rirido-cyclite,  qui  peut  amener  la  perte  de  l'œil  :  c'est 
pourquoi  il  y  a  urgence  à  intervenir  activement  le  plus  tôt  pos- 
sible, et  la  meilleure  intervention  consiste  dans  l'énucléation  du 
globe  de  l'œil  anciennement  affecté.  C'est  merveille  de  voir  le 
résultat  de  cette  opération  quand  elle  est  pratiquée  en  temps 
opportun  :  j'ai  vu,  plusieurs  fois,  des  malades,  à  peine  sortis  de 
l'anesthésie,  recouvrer  l'intégrité  de  la  vision. 


i96         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Afin  de  conserver  Toeil,  on  a  pratiqué  la  nevrotomie  optico- 
ciliaire^  c'est-à-dire  la  section  du  nerf  optique  et  des  nerfs  ciliaires 
à  leur  entrée  dans  le  globe;  mais  cette  opération,  d'après  co  que 
nous  constatons  à  la  suite  de  la  section  des  autres  nerfs,  doit  être 
incertaine  dans  ses  résultats  et  je  préfère  Ténucléation. 

Uelongation  du  nerf  optique  (de  Wecker)  destinée,  ainsi 
que  l'énucléation  et  la  nevrotomie  optico-ciliaire,  à  combattre 
Tophtalmie  sympathique,  ne  me  parait  pas  non  plus  devoir  être 
substituée  avantageusement  à  Ténucléation. 

Les  maladies  du  fond  de  l'œil  se  développent  aux  dépens  de  la 
choroïde,  de  la  rétine,  et  du  nerf  optique.  Ce  sont  :  le  glaucome 
chronique,  —  l'atrophie  de  la  choroïde,  —  la  choroïdite  syphili- 
tique, —  les  diverses  variétés  de  rétinite  :  albuminurique,  syphi- 
litique, pigmentaire,  —  le  décollement  de  la  rétine,  —  l'embolie 
de  son  artère  centrale,  —  la  névrite  optique,  l'atrophie  de  la 
papille,  —  le  daltonisme. 

Le  diagnostic  de  ces  diverses  affections  ne  peut  être  établi  qu'à 
Taide  de  l'ophtalmoscope.  Cependant,  vous  pourrez  avoir  déjà  des 
présomptions  d'après  la  marche  de  la  maladie.  Par  exemple,  si  la 
vision  a  été  perdue  subitement,  vous  aurez,  sans  doute,  affaire  à 
une  embolie  de  l'artère  centrale  de  la  rétine  ;  si  une  moitié  du 
champ  visuel  seulement  est  abolie,  ce  sera  probablement  un  décol- 
lement de  la  rétine.  Il  faut  surtout  songer  à  la  possibilité  d'affec- 
tions syphilitiques  de  la  choroïde  ou  de  la  rétine,  contre  lesquelles 
le  traitement  peut  avoir  une  grande  efficacité  ;  elles  apparaissent 
entre  les  deux  périodes  secondaire  et  tertiaire. 

Quoi  qu'il  en  soit,  signalons  les  signes  à  l'aide  desquels  vous 
reconnaîtrez  ces  diverses  affections,  ainsi  que  les  rares  indications 
thérapeutiques  qu'elles  présentent. 

b.  Glaucome  chronique,  —  C'est  cette  affection  que  de  Graefe 
appelait  jadis  amaurose  avec  excavation  du  nerf  optique.  Elle 
est  ainsi  caractérisée  :  dilatation  de  la  pupille,  tension  et  du- 
reté du  globe  de  l'œil,  excavation  du  nerf  optique.  Cette  excava- 
tion est  centrale,  les  bords  en  sont  taillés  à  pic;  les  vaisseaux  qui 
gagnent  le  fond  de  Texcavation  s'infléchissent  brusquement  sur 
ce  bord  et  paraissent  rompus.  Les  artères  présentent  des  batte- 
ments. 

La  vision  s'affaiblit  progressivement  et  finit  par  s'éteindre. 


MALADIES  DU  FOND  DE  L'ŒIL.  197 

On  a  bien  souvent  employé  contre  le  glaucome  chronique  Tiri- 
dectomie  et  la  sclérotomie,  mais  sans  succès.  Peut-être  modifie- 
t-on  par  cette  intervention,  en  définitive  rationnelle,  la  marche 
de  la  maladie  ;  c'est  pourquoi  je  suis  d'avis  de  la  tenter. 

c.  Choroïdite  avec  atrophie^  choroïdite  syphilitique,  —  Au 
début,  on  observe  des  taches  d'un  rouge  sombre,  plus  tard,  de 
grandes  plaques  blanches  d'atrophie  bordées  de  pigment  ;  le  corps 
vitré  est  trouble,  ramolli,  rempli  d'exsudats  mobiles.  Ces  exsu- 
dats  se  présentent  sous  l'aspect  de  corps  flottants  qui  constituent 
le  syncfii/sis  {rj^yy^iç^  mélange.)  Ce  synchysis  n'est  pas  étincelant 
comme  celui  qui  est  constitué  par  la  présence  dans  le  corps  vitré 
de  paillettes  de  cholestérine.  Lorsque  la  choroïdite  est  de  nature 
syphilitique,  les  lésions  qu'elle  engendre  siégeraient  de  préfé- 
rence au  voisinage  de  la  macula,  et  les  exsudats  affecteraient 
une  forme  circînée.  La  papille  est  complètement  voilée.  La  vision 
est  profondément  altérée;  les  malades  voient  à  travers  un  brouil- 
lard très  épais  et  aperçoivent  des  scoiomes  (jxo-cciixa,  obscurcisse- 
ment), ou  mouches  volantes. 

Songez  toujours,  dans  ces  cas,  à  la  syphilis,  et  administrez  le 
traitement  spécifique  qui  peut  guérir  le  malade.  En  dehors  de 
cela,  le  traitement  n'est  que  palliatif. 

d.  Rétinite,  —  La  rétinite  albuminurique  est  caractérisée 
par  la  productioti  d'exsudats  abondants  dans  l'épaisseur  de  la 
rétine  et  des  foyers  hémorragiques  disséminés.  Les  exsudats  se 
traduisent  sous  forme  de  taches  blanches,  brillantes,  entourant 
le  plus  ordinairement  la  macula. 

La  rétinite  syphilitique  présente  beaucoup  de  rapports  avec  la 
choroïdite  de  même  espèce,  et  c'est  avec  raison  qu'on  a  décrit 
l'affection  sous  le  nom  de  chorio-rétinite  syphilitique.  Cette  affec- 
tion n'est  pas  très  rare  à  la  fin  de  la  période  secondaire  de  la 
syphilis.  Vous  serez  mis  sur  la  voie,  si  le  malade  accuse  une 
syphilis  antérieure,  s'il  en  porte  encore  des  traces  sur  la  peau,  s'il 
a  été  déjà  atteint  d'une  iritis,  si  la  cristalloïde  antérieure  en  pré- 
sente les  stigmates,  c'est-à-dire  des  taches  pigmentaires. 

A  l'ophtalmoscope,  on  trouve  comme  un  nuage  de  poussière 
en  avant  de  la  macula  ;  la  papille  est  voilée  ;  des  corps  flottants 
siègent  dans  le  corps  vitré  :  aussi  le  malade  voit-il  des  scotomes 
au  sein  d'un  nuage  très  épais. 


198^       AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Employez  un  traitement  spécifique  énergique,  et  vous  avez 
chance  de  sauver  l'œil  de  votre  malade,  si  vous  arrivez  à  temps, 
c'est-à-dire  avant  la  production  de  désordres  organiques  irrépa- 
rables. 

La  rétinite  pigmentaire  se  présente  avec  des  caractères  tout 
spéciaux.  Quelques  auteurs  l'ont  rattachée  à  la  syphilis  congé- 
nitale, se  basant  sur  ce  qu'elle  est  souvent  héréditaire,  ce  qui 
n'est  certes  pas  une  preuve.  On  l'observe  plus  souvent  sur  les 
sujets  nés  de  mariages  consanguins.  Vous  la  devinerez  tout  de 
suite  parce  que  les  malades  sont  héméralopes^  c'est-à-dire  qu'ils 
ne  voient  plus  après  le  coucher  du  soleil. 

Le  diagnostic  à  l'ophtalmoscope  est  également  très  facile.  La 
rétinite  pigmentaire  se  présente  sous  l'aspect  de  taches  noires 
affectant  un  certain  ordre,  disposées  sur  le  trajet  des  vaisseaux 
rétiniens  et  ressemblant  assez  exactement  aux  ostéoplastes.  C'est 
ce  qui  la  différenciera  des  autres  dépôts  de  pigment  si  communs 
dans  les  affections  du  fond  de  l'œil. 

Autre  caractère  :  ces  taches  pigmentaires  apparaissent  d'abord 
vers  l'équateur  de  l'œil,  puis  se  rapprochent  peu  à  peu  vers  la 
papille,  de  façon  à  enserrer  de  plus  en  plus  concentriquement  le 
champ  visuel.  C'est,  en  effet,  ce  qu'éprouve  le  malade,  qui  finit 
par  ne  plus  voir  que  dans  l'espace  de  quelques  centimètres  carrés  ; 
aussi,  tourne-t-il  la  tète  et  les  yeux  dans  tous  lejs  sens,  ce  qui  lui 
donne  une  physionomie  toute  particulière. 

La  cécité  arrive  fatalement  et  rien  ne  peut  la  retarder. 

Essayez,  à  tout  hasard,  un  traitement  spécifique. 

Décollement  de  la  rétine.  —  Cette  maladie  consiste  dans  l'in- 
terposition d'une  couche  de  liquide  entre  la  choroïde  et  la  rétine, 
de  telle  sorte  que  celle-ci  fait,  pour  ainsi  dire,  hernie  dans  le 
corps  vitré.  Le  corps  vitré  étant  incompressible  et  contenu  dans 
une  membrane  inextensible,  le  décollement  ne  peut  se  produire 
qu'autant  qu'une  partie  de  l'humeur  vitrée  a  été  chassée  au  dehors, 
dans  un  traumatisme,  par  exemple,  ou  bien  que  cette  humeur  a 
subi  une  modification  profonde  dans  sa  composition. 

Le  décollement  de  la  rétine  est,  le  plus  souvent,  une  complica7 
tion  de  la  myopie.  11  se  produit,  en  général,  brusquement  et  se 
manifeste  par  l'abolition  immédiate  d'une  partie  du  champ 
visuel.  Les  objets  paraissent  brisés,  ondulés. 


TUMEURS  DE  L^ORfilTE.  199 

On  peut  reconnaître  le  décollement  de  la  rétine  à  l'image  droite, 
et  Ton  aperçoit  alors  une  saillie  grisâtre,  tremblotante,  offrant 
des  ondulations  en  rapport  avec  les  mouvements  de  la  tète. 

Si  le  décollement  est  accidentel,  la  vision  peut  se  rétablir;  mais, 
dans  le  cas  contraire,  la  marche  est  fatalement  progressive. 

L'indication  est  d'évacuer  le  liquide  pour  favoriser  le  recolle- 
ment, et  on  s'est  servi  à  cet  égard  de  diverses  ponctions  avec  des 
trocarts,  le  thermocautère  ;  du  drainage,  etc.,  mais  sans  résul- 
tats bien  favorables. 

f.  Embolie  de  F  artère  centrale  de  la  rétine,  —  Signalée  par  de 
Graefe,  l'embolie  de  l'artère  centrale  se  manifeste  par  une  cécité 
subite  ;  complète,  si  le  caillot  occupe  le  tronc  même  de  l'artère  ; 
incomplète,  s'il  occupe  seulement  l'une  des  branches.  A  l'ophtal- 
moscope,  on  trouve  la  papille  décolorée,  les  artères  vides  de  sang: 
La  rétine,  privée  de  ses  éléments  de  nutrition,  s'altère  rapidement 
et  la  vision  est  perdue  pour  toujours. 

g.  Névrite  optique  et  atrophie  de  la  papille.  —  L'inflammation 
de  la  papille  du  nerf  optique  est  caractérisée  par  une  stase  san- 
guine considérable.  La  papille  est  gonflée,  œdématiée,  rouge  et 
nébuleuse.  Les  artères  sont  amincies,  et  les  veines  très  dilatées, 
variqueuses.  Il  existe  un  véritable  étranglement  des  vaisseaux  au 
niveau  de  l'ouverture  scléroticale  par  laquelle  s'engage  le  nerf 
optique.  Peu  à  peu  cet  état  se  transforme,  aboutit  à  l'atrophie  de 
la  papille,  et  détermine  une  cécité  complète,  terme  fatal  de  la  plu- 
part des  affections  de  la  rétine  et  de  la  choroïde.  Le  fond  de  l'œil 
présente  alors  un  aspect  caractéristique  :  la  papille  est  blanche, 
décolorée,  et  se  détache  avec  la  netteté  d'un  pain  à  cacheter  blanc 
sur  un  fond  rouge. 

h.  Daltonisme.  —  On  décrit  sous  /ce  nom  la  perte  du  sens 
chromatique,  ou  sens  des  couleurs.  C'est  ordinairement  le  rouge 
et  le  vert  que  les  sujets  ne  peuvent  percevoir  et  confondent  dans 
une  même  nuance.  Très  rarement  il  y  a  abolition  complète  de  ce 
sens  ;  la  perception  persiste,  en  général,  pour  le  jaune,  le  bleu 
et  le  violet. 

C.  Lésions  organiques  de  l'orbite  (tumeurs  de  l'orbite). 

—  Les  tumeurs  développées  dans  la  région  orbitaire  occupent  le 


200         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L^APPAREIL  DE  LA  VISION. 

globe  de  l'œil,  ou  siègent  en  dehors  de  lui  :  elles  sont  donc  intra- 
oculaires  ou  extra-oculaires.  Il  est  habituellenient  facile  de  faire  le 
départ  entre  ces  deux  sortes  de  tumeurs  ;  tout  au  plus,  pourrait-on 
avoir  quelques  doutes  lorsqu'une  tumeur  primitivement  dévelop- 
pée dans  l'œil  a  rompu  ses  barrières  et  envahi  l'orbite,  mais  la 
marche  de  l'affection  vous  mettra  vite  sur  la  voie  du  diagnostic. 

a.  Tumeurs  intra-oculaircs.  —  Je  ne  reviendrai  pas  ici  sur  les 
petites  tumeurs  qui  peuvent  apparaître  à  la  surface  de  l'œil,  et  dont 
j'ai  signalé  plus  haut  la  présence  (dermoïde,  pinguecula,  etc.). 

L'iris  présente  un  certain  nombre  de  tumeurs  que  l'on  peut 
voir  directement,  ou  mieux  avec  l'éclairage  latéral.  On  y  observe 
des  kystes  de  diverse  nature,  en  particulier  des  kystes  épithéliaux, 
qui  font  dans  la  chambre  antérieure  une  saillie  de  couleur  blanc 
nacré  ;  des  tubercules  pouvant  atteindre  le  volume  d'un  pois  ;  des 
gommes.  Le  diagnostic  anatomique  de  ces  diverses  affections  ne 
pourra  être  généralement  établi  qu'à  l'aide  du  microscope. 

Le  seul  traitement  consiste  à  enlever  la  tumeur  avec  la  portion 
d'iris  correspondante. 

La  choroïde  peut  aussi  être  affectée  de  petites  tumeurs  de  na- 
ture tuberculeuse. 

Je  ne  fais  que  signaler  la  présence  des  cysticerques  dans  la 
chambre  antérieure,  le  corps  vitré,  ou  la  rétine.  Ils  se  présentent 
sous  la  forme  d'une  vésicule  arrondie  ou  ovoïde,  d'un  aspect  gris 
jaunâtre,  chatoyant,  et  agités  de  quelques  mouvements.  Le  volume 
est  celui  d'une  grosse  tète  d'épingle. 

On  doit  les  enlever  si  c'est  possible. 

Les  tumeurs  intra-oculaires  les  plus  importantes  et  les  plus 
fréquentes  sont  :  le  sarcome  de  la  choroïde  et  le  yliome  ou  sar- 
corne  névroglique  de  la  rétine.  Ces  tumeurs  étaient  décrites,  il  y  a 
quelques  années  encore,  sous  le  nom  générique  de  cancer  de  FceiL 
Il  est  certain  que  pour  le  clinicien  la  différence  entre  ces  deux 
genres  de  tumeurs  est  bien  minime,  car  elles  ont  une  marche  à 
peu  près  identique. 

Le  sarcome  de  la  choroïde  est  très  souvent  infiltré  de  cellules 
pigmentaires,  sarcome  mélanique  (cancer  mélanique);  on  Tob* 
serve,  le  plus  souvent,  entre  quarante  et  cinquante  ans.  Le  gliome 
de  la  rétine,  spécial  à  Tenfance,  apparaît  entre  six  et  douze  ans,  et 
revêt  l'aspect  d'une  tumeur  molle,  grisâtre,  parfois  rosée  et  trans- 
parente ;  c'est  à  lui  qu'on  réservait  spécialement  le  nom  d'encé- 


TUMEURS  DE  L'ORBITE.  201 

phaloïde  de  Toeil.  Ces  distinctions  une  fois  établies,  on  peut  con- 
fondre ces  deux  néoplasies,  différentes  d'origine  plutôt  que  de 
nature,  dans  une  même  description  clinique. 

Au  début,  la  tumeur,  appréciable  seulement  àTophtalmoscope, 
se  révèle  par  des  douleurs  et  des  troubles  fonctionnels,  variables 
suivant  son  siège  et  son  volume. 

Elle  remplit  peu  à  peu  le  globe,  refoule  ou  envahit  le  corps 
vitré,  repousse  et  détruit  le  cristallin,  Tiris,  et  vient  faire  effort 
contre  la  cornée  et  la  sclérotique.  C'est,  du  moins,  la  marche  habi- 
tuelle du  néoplasme.  Cependant,  ce  dernier  peut  perforer  la  sclé- 
rotique en  arrière  sur  les  côtés  du  nerf  optique  et  se  comporter 
ensuite  comme  une  tumeur  de  l'orbite.  Dans  un  cas  de  ce  genre, 
que  j'opérai,  en  1891,  à  THôtel-Dieu,  le  point  de  départ  cho- 
roïdien  de  la  tumeur  ne  put  être  établi  que  par  un  examen 
très  attentif  que  iit  de  la  pièce  M.  Rochon-Du vigneau.  La  vision 
est,  bien  entendu,  complètement  abolie,  et  les  douleurs  présentent 
une  intensité  extrême. 

La  coque  oculaire  cède,  et  le  produit  s'étale  à  la  surface  deTœil 
sous  forme  de  champignon.  Il  se  produit  alors  une  grande  détente 
dans  les  souffrances. 

Survient  ensuite  la  dernière  phase,  celle  deTenvahissement  des 
régions  voisines  :  crâne,  région  temporale,  fosses  nasales,  sinus  fron- 
taux, maxillaires  ;  c'est  aussi  la  phase  des  écoulements  abondants  de 
matière  purulente.  Tous  ces  désordres  se  sont,  le  plus  souvent,  ac- 
complis en  quelques  mois.  La  généralisation  ne  tarde  pas  à  s'opérer 
dans  les  viscères,  et  le  malade  succombe  dans  un  état  cachectique. 

Le  diagnostic,  qui  ne  peut  être  que  soupçonné  au  début,  à 
moins  d'une  très  grande  habitude  dans  les  examens  ophtalmo- 
scopiques,  est  malheureusement  trop  facile  vers  la  fin. 

Aussitôt  que  vous  aurez  reconnu  l'existence  du  sarcome  cho- 
roïdien  ou  du  gliome  de  la  rétine,  proposez  au  malade  Ténucléa- 
tion  du  globe  de  l'œil.  Sachez  que  la  récidive  est  fréquente  et 
survient  ordinairement  en  quelques  mois.  Poursuivez  la  tumeur, 
autant  que  cela  est  possible,  en  enlevant  toutes  les  parties  molles 
de  Torbite,  en  allant  chercher  les  prolongements  partout  où  ils 
se  trouvent,  spécialement  dans  la  fosse  temporale  et  le  sinus 
maxillaire,  où  leur  présence  pourrait  être  dissimulée. 

b.  Tumeurs  extra-oculaires  ou  orbitaires.  — Les  tumeurs  extra- 
oculaires ou  orbitaires  proprement  dites  prennent  naissance  dans 


202         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Torbite  môme,  ou  n'y  apparaissent  que  secondairement.  Il  sera, 
en  général,  facile  d'établir,  par  Tinterrogatoire  du  malade,  cette 
première  base  du  diagnostic,  puisque  les  symptômes  manifestés 
se  seront  développés  d'abord  dans  les  régions  voisines,  avant 
l'envahissement  de  la  région  orbitaire  :  tel  un  polype  des  fosses 
nasales,  un  polype  naso-pharyngien,  une  tumeur  du  sinus  maxil- 
laire, une  tumeur  du  crâne,  etc. 

De  même,  l'interrogatoire  du  malade  et  la  succession  des  sym- 
ptômes vous  feront  reconnaître  si  une  tumeur  étendue,  je  sup- 
pose, à  la  plus  grande  partie  de  la  face,  a  été  primitivement 
intra-orbitaire. 

Les  tumeurs  primitivement  orbitaires  (abstraction  faite  de 
celles  qui  prennent  leur  point  de  départ  dans  le  globe  de  l'œil 
lui-même)  sont  rares. 

C'est  par  un  abus  de  langage  qu'on  a  pu  ranger  l'œdème  et 
l'emphysème  de  l'orbite  parmi  les  tumeurs.  Ces  affections  peu- 
vent, sans  doute,  produire  un  signe  commun  à  la  plupart  des  néo- 
plasmes :  l'exophtalmie,  mais  ce  ne  sont  pas  plus  des  tumeurs 
que  le  phlegmon  de  l'orbite  ou  le  goitre  exophtalmique. 

Les  tumeurs  de  l'orbite  se  développent  aux  dépens  de  la  glande 
lacrymale,  —  aux  dépens  du  squelette,  exostoses  qui  revêtent 
dans  cette  région  un  caractère  spécial;  —  aux  dépens  de  la 
graisse,  lipomes  ;  —  on  y  rencontre  des  sarcomes  ;  —  des  kystes; 
—  des  tumeurs  du  nerf  optique,  et  des  tumeurs  vasculaires. 

Il  ne  serait  pas  rationnel,  d'ailleurs,  de  clore  ainsi  la  liste  des- 
tumeurs de  l'orbite;  car  il  n  y  a  pas  de  raison  pour  qu'on  ne 
trouve  ici  des  produits  pathologiques  analogues  à  ceux  des  autres 
régions  :  fibromes,  myxomes,  épithéliomes,  lymphadénomes,- 
chondromes,  etc.,  mais  je  dois  signaler  seulement  celles  qui  sont 
plus  spéciales  à  Torbite. 

Quelle  que  soit,  du  reste,  la  nature  de  la  tumeur  orbitaire,  elle- 
donne  naissance  à  un  certain  nombre  de  signes  communs  qui 
permettent  de  résoudre  cette  première  question  : 

Existe-t-il  une  tumeur  dans  f  orbite? 

Les  signes  communs  sont  :  Texophtalmie,  la  douleur,  et  les- 
troubles  de  la  vision. 

Le  plus  important  de  ces  signes  est  Toxophtalmie  ;  tant  qu'il 
n  existe  pas,  on  peut  à  peine  soupçonner  la  présence  d'une  tumeur 


L 


TUMEURS  DE  L'ORBITE.  203 

dans  Torbite.  Son  existence  n'est  cependant  pas  une  preuve 
absolue,  parce  qu'une  périostite,  un  phlegmon,  peuvent  lui 
donner  naissance  ;  mais  alors  les  phénomènes  inflammatoires,  la 
marche  do  TafFection,  ne  permettront  guère  de  se  tromper,  ou,  du 
moins,  Terreur  sera  de  courte  durée,  ainsi  que  je  le  montrerai 
plus  loin.  J'en  dirai  autant  de  Texophtalmie  qui  accompagne  le 
goitre  exophtalmique,  exophtalmie  double  et  dont  la  coexis- 
tence avec  les  palpitations  et  le  goitre  fera  reconnaître  le  caractère. 

L'exophtalmie  sera  quelquefois  directe  ;  elle  pourra  être  laté- 
rale suivant  le  siège  de  la  tumeur. 

La  douleur  est  loin  d'être  par  elle-même  un  symptôme  de 
tumeur  orbitaire,  mais  elle  a  son  importance  diagnostique  sui- 
vant qu'elle  accompagne  l'exophtalmie,  qu'elle  siège  sur  le 
trajet  de  tel  ou  tel  nerf,  et  suivant  la  période  où  elle  est  apparue. 
La  douleur  provoquée  sur  l'œil  malade,  atteint  de  cécité  com- 
plète, par  l'action  de  la  lumière  sur  l'œil  sain  me  parait  plaider 
fortement  en  faveur  d'une  tumeur  primitive  du  nerf  optique. 

La  diplopie,  la  paralysie  de  l'un  des  muscles,  l'apparition  de 
la  myopie,  de  l'hypermétropie,  etc.,  seront  des  symptômes  qui 
non  seulement  prouveront  la  présence  d'une  tumeur  dans  l'orbite, 
mais  encore  renseigneront  sur  le  siège  qu'elle  occupe  ;  c'est  ainsi, 
par  exemple,  que  la  myopie  indiquera  une  compression  latérale 
et  que  l'hypermétropie  fera  supposer  une  compression  du  globe 
dans  le  sens  antéro-postérieur.  Une  cécité  complète  et  survenue 
rapidement  portera  à  penser  que  le  nerf  optique  est  le  siège  de 
la  tumeur.  Il  faut  savoir  si  ce  nerf  est  susceptible  d'éprouver 
un  allongement  considérable  sans  perdre  ses  propriétés  ;  on  le 
constate  dans  certains  traumatismes  et  dans  quelques  cas  d'exoph- 
talmie  assez  prononcée  pour  que  le  globe  de  l'œil,  chassé  en 
quelque  sorte  de  l'orbite,  ne  soit  plus  recouvert  parles  paupières. 

Faisons  maintenant  l'application  de  ces  données  cliniques 
générales  aux  cas  particuliers. 

Il  y  a  toutefois  lieu  d'établir  une  catégorie  à  part  pour  les 
tumeurs  de  la  glande  lacrymale.  En  raison  du  siège  anatomique 
de  la  glande,  les  tumeurs  qui  s'y  développent,  à  moins  d'acquérir 
un  très  gros  volume,  ce  qui  est  rare,  occupent  à  peine  la  cavité 
orbitaire.  Elles  se  portent  de  préférence  en  avant,  et  soulèvent 
la  paupière  supérieure  au  niveau  de  l'angle  externe  de  l'œil  :  aussi 
le  siège  même  de  la  tumeur  est-il  un  signe  de  présomption  d'une 


204         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

réelle  valeur.  C'est  à  peine  si  ces  tumeurs  exercent  une  action 
sur  le  globe  lui-même,  qui  peut,  à  la  rigueur,  être  reporté  plus 
ou  moins  en  dedans,  mais  non  en  avant.  On  ne  constate  donc 
pas  d'exophtalmie.  Les  mouvements  du  globe  sont  parfois 
légèrement  entravés,  mais  il  n  existe  pas  de  troubles  de  la  vision. 
En  général,  les  malades  ne  souffrent  pas. 

Ces  phénomènes  sont  ceux  du  début  ;  on  conçoit,  en  effet,  que 
si  la  glande  acquiert  un  volume  considérable,  elle  finisse  par 
provoquer  des  troubles  sérieux  du  côté  du  globe. 

La  tumeur  peut  être  liquide  ou  solide.  Lorsqu'elle  est  ferme 
au  toucher,  inégale,  irrégulière,  le  diagnostic  est  facile  ;  ce  sera, 
sans  doute,  un  sarcome  (le  sarcome  mélanique  est  plus  spécial 
à  cette  région),  un  chondrome,  et  on  se  rappellera  toutefois  que 
la  glande  lacrymale  est  susceptible  de  contenir  des  calculs  ou 
dacryolithes.  Mais  si  la  tumeur  est  lisse,  régulière,  rénitente, 
indolente,  il  sera  le  plus  souvent  difficile,  je  dirai  presque  impos- 
sible, d'affirmer  qu'il  s'agit  d'un  adénome  ou  d'un  kyste.  En  effet, 
la  région  se  prête  très  peu  à  l'exploration  nécessaire  pour  établir 
ce  diagnostic  ;  la  tumeur  manque  de  point  d'appui  en  arrière  et 
fuit  sous  les  doigts.  J'ai  enlevé  récemment  un  adénome  de  la 
glande  lacrymale  et  j'étais  convaincu  qu'il  s'agissait  d'un  kyste. 

On  pourrait  alors,  en  raison  du  siège  de  la  tumeur,  songer  à  un 
de  ces  kystes  dermoïdes,  relativement  si  fréquents,  qui  occupent 
la  queue  du  sourcil  ;  on  y  songerait  d'autant  mieux  que  quelques- 
uns  de  ces  kystes  s'enfoncent  dans  l'orbite,  au  lieu  de  faire, 
comme  à  l'ordinaire,  un  simple  relief  sur  l'apophyse  orbitaire 
externe.  Vous  distinguerez  ces  derniers  d'une  tumeur  de  la 
glande  lacrymale,  en  ce  que  celle-ci  est  toujours  mobile  dans  tous 
les  sens,  tandis  que  le  kyste  adhère  invariablement  au  squelette 
par  un  point  de  sa  surface. 

L'extirpation  de  ces  tumeurs  doit  être  pratiquée  à  Taide  d'une 
incision  parallèle  au  grand  axe  de  la  paupière  supérieure,  et  Topé- 
ration  ne  présente,  d'ailleurs,  aucune  difficulté.  Je  dirai  plus  loin 
comment  il  convient  d'enlever  la  glande  lacrymale  saine. 

Les  exostoses  de  Corbite  se  reconnaissent  de  prime  abord  dès 
qu'on  applique  le  doigt  sur  la  tumeur  ;  celle-ci  présente,  en  effet, 
une  consistance  éburnée.  Les  exostoses  de  Torbite  ressemblent  à 
celles  qui  se  développent  aux  voisinages  des  fosses  nasales,  dans  les 
sinus  frontaux  et  maxillaires.  Ayant  pris  naissance  dans  la  paroi 


TUMEURS  DE  L^ORBITE.  205 

commune  à  l'orbite  et  à  ces  diverses  cavités,  elles  se  sont  portées 
plutôt  du  côté  de  Torbite.  Il  est  aisé  de  comprendre  les  modifi- 
cations physiques  et  physiologiques  que  ces  tumeurs  apportent 
dans  le  globe  de  l'œil  en  raison  de  leur  volume  et  de  leur  siège. 
L'extirpation  des  exostoses  orbitaires  présente  de  réelles 
difficultés  ;  les  instruments  les  plus  puissants  ne  peuvent  arriver 
à  les  entamer  :  c'est  par  des  mouvements  de  bascule  à  l'aide  d'un 
levier,  en  se  servant  au  besoin  de  la  gouge  et  du  maillet,  qu'on 
en  vient  le  plus  facilement  à  bout. 

Je  n'ai  rien  à  dire  de  spécial  sur  le  lipome  de  l'orbite. 

Quant  au  sarcome,  quel  qu'en  soit  le  point  de  départ  (et  il  est 
probable  que  c'est  la  couche  cellulo-graisseuse  post-oculaire)  il 
faut  savoir  qu'il  peut  marcher  avec  une  rapidité  si  extraordinaire, 
si  foudroyante,  que  l'on  hésite  à  porter  le  diagnostic.  En  voici  un 
exemple  :  Un  jeune  garçon  de  dix-sept  ans,  jusque-là  très  bien 
portant,  commence  à  ressentir  un  peu  de  gêne  dans  l'œil  droit, 
le  2  janvier  1887.  La  conjonctive  est  légèrement  injectée,  mais 
la  vision  est  intacte.  M.  Galezowski  trouve  le  fond  de  l'œil  sain. 
La  paupière  supérieure  se  tuméfie,  l'œil  est  projeté  en  avant 
et  le  jeune  homme  entre  dans  mon  service  le  18  janvier.  L'aspect 
est  absolument  celui  d'un  phlegmon  de  l'orbite  ;  en  tout  cas,  je 
repousse  ridée  d'un  néoplasme,  lequel,  brusquement,  en  quelques 
jours,  aurait  acquis  déjà  un  volume  considérable,  et  je  me  ratta- 
che à  celle  d'une  affection  inflammatoire.  Le  20  janvier,  je  pra- 
tique donc  une  large  et  profonde  incision  au-dessous  de  l'arcade 
sourcilière,  mais  il  ne  s'écoule  que  du  sang.  La  tuméfaction 
augmente,  et  une  véritable  tumeur  apparaît  au-dessous  de  l'œil. 
Force  est  bien  d'accepter  qu'il  s'agit  d'une  lésion  organique,  et, 
le  9  février,  je  pratique  l'énucléation  du  globe  et  le  curage  de 
l'orbite. 

Le  jeune  garçon  sort  de  l'hôpital  le  19  mars.  Mais  la  récidive 
apparaît  tout  de  suite,  et  il  rentre  dans  mon  service  le  2  mai. 
Seconde  opération.  Presque  aussitôt,  nouvelle  récidive  dans  des 
conditions  telle  que  toute  intervention  est  impossible,  et  la  mort 
survient  peu  de  temps  après. 

Le  sarcome  encéphaloïde  est  une  affection  que  nous  observons 
assez  fréquemment  sur  les  jeunes  sujets,  et  en  particulier  au 
niveau  des  membres,  mais  je  n'ai  pas  souvenir  d'avoir  jamais 
vu  une  marche  analogue  à  celle  de  ce  aarcome  galopatU  de  Torbite. 


206  AFFECTIONS  CHIRURGICALES   Dtl  L'APPAREIL  DE   LA  VISION.  ^M 

Kystes  de  torbif.  —  Les  kystes  de  l'orbite  constituent  nne 
affection  intéressante  dont  la  pathogénie  n'est  pas  encore  bien 
établie.  Que  des  kystes  sf^reux  se  développent  aux  dépens  des 
coulisses  tendineuses  des  muscles,  comme  dans  d'autres  parties 
de  l'économie,  cela  est  possible.  Que  l'orbito  renferme  des  kystes 
bydaliques,  rien  non  plus  d'extraordinaire.  Maïs  U  existe  une 
variété  de  kystes,  spéciale  à  l'orbite  :  ce  sont  les  kystes  congéni- 
taux, qui  occupent,  eu  général,  la  partie  inférieure  et  Interne  de  la 
cavité  orbitaire,  et  parmi  ces  kystes  je  signalerai  plus  spécialement 
ceux  qui  coexistent  avec  la  microplilalmie  ou  avec  VanoplUalmin, 

Voici  les  caractères  cliniques  généraux  de  ces  tumeurs  :  Dans 
l'angle  interne  de  l'orbite  et  sur  la  paroi  inférieure,  en  arriére  du 
sac  lacrymal,  on  constate  l'existence  d'une  tumeur  lisse,  arron- 
die, régulière,  ferme  au  toucher,  et  cependant  rénitente,  immo- 
bile, absolument  irréductible  et,  le  plussouvent,  indolente.  11  faut 
toujours,  il  est  vrai,  songer  à  la  possibilité  d'une  méningo-encé- 
phuiocèle.  mais  alors  la  tumeur  est  quelquefois  réductible,  si^ge 
très  en  avant,  au  niveau  de  la  suture  froiito- nasale,  et  ne  s'enfonce 
pas  dans  la  caWté  de  l'orbite  ;  toutefois,  il  est  bon  de  savoir  que 
l'erreui'  est  possible,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  fait  remarquer  au  cba- 
pitre  :  Tumeurs  du  crâne.  En  présence  des  signes  cliniques  précé- 
dents, il  n'y  a  guère  de  doute  possible  :  il  s'agit  d'un  kyste. 

Or.  ces  kystes  peuvent  être  d'origine  dermoide,  comme  ceux  de 
la  queue  du  sourcil,  et  il  me  parait  très  rationnel  de  rattacber  & 
cette  origine  les  kystes  &  coatenu  huileux  de  cette  région. 

Au  lieu  que  la  surface  interne  du  kyste  soit  constituée  par  une 
membrane  analogue  à  la  peau,  il  se  peut,  d'après  un  cas  de 
M.  Panas,  que  ce  soit  une  muqueuse  :  c'est  alors  un  kyste  mu- 
eoïde.  On  peut  l'expliquer  aussi  par  la  théorie  de  l'enclavement, 
non  plus  l'enclavement  de  la  peau,  mais  d'une  muqueuse,  et  ici 
de  la  muqueuse  pituitaire,  au  niveau  de  la  paroi  interne  de  l'orbite. 

Voilà  donc  deux  variétés  de  kystes  congénitaux  de  l'orbite  qui 
paraissent  bien  établies  :  kyste  dermoide  et  kyste  mucoïde.  Ces 
kystes  n'alTectent  aucun  rapport  avec  le  globe  de  l'œil,  et  ne 
diflèrent  pas,  eu  réalité,  de  ceux  de  même  nature  observés  dans 
d'autres  régions  :  au  sourcil,  au  cou,  par  exempte. 

Il  existe  une  troisième  %'ariété  de  kyste  orbitaire  congénital 
en  rapport  intime  avec  le  développement  du  globe  de  l'œil,  coïn- 
cidanl,  en  général,  avec  la  microphtalmîe,  et  dont  l'histoire  est 


TUMEURS  DE  L'ORBITE.  207 

assez  obscure.  Celte  variété  est  bien  spéciale  à  la  région  qui  nous 
occupe.  En  voici  un  cas,  dont  je  crois  devoir  présenter  un  résumé. 
Un  jeune  garçon  de  dix-neuf  ans  entre  dans  mon  service,  le  15 
novembre  1887.  Il  est  atteint  de  microphtalmie  du  côté  droit. 
L'œil  présente  environ  la  moitié  du  volume  de  celui  du  côté 
gauche. 

Vers  Tâge  de  sept  ans,  le  globe  de  l'œil  présenta  une  certaine 
tendance  à  se  porter  en  haut,  et  à  neuf  ans  la  paupière  inférieure 
était  plus  saillante  que  celle  du  côté  opposé.  Il  survint  bientôt 
un  léger  degré  d'ectropion  avec  une  blépharite  glandulo-ciliaire. 
Ces  phénomènes  s'accrurent  progressivement  ;  l'œil  se  porta  plus 
en  haut,  et  la  cornée  finit  par  être  complètement  cachée  derrière 
la  paupière  supérieure.  La  saillie  de  la  paupière  inférieure  aug- 
menta de  plus  en  plus  ;  il  en  fut  de  même  de  Tectropion  ainsi 
que  de  la  blépharite,  et  c'est  seulement  pour  ces  derniers  acci- 
dents, devenus  très  gênants,  que  le  malade  vint  consulter,  car  il 
n'éprouvait  aucune  douleur.  A  ce  moment,  tous  les  mouvements 
de  l'œil  sont  possibles,  sauf  celui  d'abaissement.  La  vision  affai- 
blie (le  malade  ne  peut  lire  de  cet  œil)  existe  cependant  à  un 
certain  degré.  Le  fond  de  l'œil,  examiné  par  M.  Galezowski,  est 
normal. 

En  explorant  l'angle  interne  de  l'orbite,  on  constate  derrière 
la  paupière,  restée  souple  et  mobile,  la  présence  d'une  tumeur  qui 
remplit  cet  angle  et  empiète  sur  la  paroi  inférieure.  Cette  tumeur 
est  lisse,  régulière,  ferme,  rénitente,  sans  battements  ni  souffle, 
indolente  à  la  pression  ;  le  malade  n'accuse  pas  non  plus  de  dou- 
leurs spontanées.  Elle  est  absolument  fixe,  parait  adhérer  à  la 
paroi  interne  de  l'orbite,  et  si  loin  que  porte  le  doigt,  il  n'en  peut 
atteindre  la  limite  postérieure.  La  tumeur  semble  présenter  le 
volume  d'une  grosse  noisette.  C'est  évidemment  un  kyste  congé- 
nital avec  microphtalmie.  Je  pratiquai  Tablation  de  la  tumeur,  le 
21  novembre,  et  je  pus  constater  qu'elle  était  disposée  ainsi  que 
le  représente  le  schéma  ci-contre  (fig.  14). 

C'était  bien  en  eÉei  un  kyste;  mais,  au  lieu  d'adhérer  à  la  paroi 
interne  de  l'orbite,  ainsi  que  je  pensais,  il  était  rattaché  à  la 
sclérotique  par  un  court  pédicule,  que  je  coupai  avec  des  ciseaux 
sans  intéresser  le  globe.  L'aspect  du  kyste  rappelait  exactement 
celui  de  la  sclérotique  elle-même. 

Je  ne  crois  pas  devoir  discuter  ici  les  diverses  hypothèses  émises 
par  les  auteurs  pour  expliquer  le  mode  de  production  de  ces 


20S  AFFECTIONS  CBIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE   LA   VISION. 

kystes.  Il  me  parait  évident  qu'il  convient  de  les  rattacher  an 
développement  du  globe  de  l'œil.  Or,  que  nous  enseigne  à  cet 
égard  l'embryogénie?  Pendant  la  période  embryonnaire,  la  sclé- 
rotique présente  à  sa  partie  inférieure  et  interne  (c'est-à-dire  exac- 
tement dans  le  point  où  se  développent  les  kystes]  une  fente  par 
laquelle  s'engage  le  derme  dans  la  vésicule  oculaire  primitive,  der- 
rière le  cristallin,  pour  constituer  le  corps  vitré.  Lafente  scléroticale 
se  ferme  ensuite  ;  mais  quelquefois  aussi,  elle  cède  sous  l'inÛuence 
probable  de  la  pression  intra-oculaire,  de  manière  à  donner  nais- 


> 


Fig.  U.  ~  Kyste  congénital  de  l'orbite  avec  inicrophtaloûe. 

sance  à  un  staphylome  sdéroticai  congénital.  N'est-il  pas  extrê- 
mement vraisemblable,  sinon  certain,  que  les  kystes  de  cette 
variété  sont  une  conséquence  de  ce  staphylome  sclérotical,  se 
développant  peu  &  peu  jusqu'à  former  une  véritable  poche  en 
continuité  avec  la  sclérotique,  comme  celle  que  j'ai  rencontrée 
chez  mon  malade?  Est-il  surprenant  qu'une  semblable  malforma- 
tion s'accompagne  de  microphtalmie,  ou  même  d'anophtatmie, 
suivant  que  la  tumeur  prend  dans  l'orbite  un  développement  plus 
ou  moins  grand  et  plus  ou  moins  rapide? 

Tumeurs  du  nerf  optique.  —  De  même  que  les  kystes  congé-» 
nitaux  de  l'orbite  avec  microphtalmie,  les  tumeurs  primitives 
du  nerf  optique  constituent  une  affection  rare  et  d'un  diagnostic 
assez  difficile.  Ayant  eu  occasion  d'en  observer  un  chs  bien  type, 
j'en  présenterai  ici  l'analyse  [l'observation  complète  se  trouve 
dans  la  Gazette  des /lépitaiix  au  17  février  1887). 


TUMEURS  DE   L'ORBITE. 


20» 


Unhomme,  âgé  de  quarante  et  un  ans,  instituteur  en  Normandie, 
entra  dans  mon  service  le  l"  décembre  1886. 

Dix-huit  mois  auparavant,  il  avait  commencé  à  ressentir  des 
douleurs  assez  vives  dans  l'œil  gauche  ;  Tœil  était  devenu  un  peu 
proéminent,  et  des  troubles  de  la  vision  étaient  apparus  :  Quand 
il  lisait,  les  lettres  lui  paraissaient  entourées  d'une  auréole  rouge, 
et  les  douleurs  devenaient  plus  intenses.  Notez  que  ces  trois 
phénomènes  :  douleurs  orbitaires  et  circum- 
orbitaires  —  exophtalmîc  —  troubles  de  la 
vision,  apparurent  simullanément. 

Ces  accidents  persistèrent  pendant  quatre 
mois  ;  survînt  une  rémission  de  huit  mois,  après 
laquelle  les  mêmes  phénomènes  reparurent 
plus  intenses  pour  ne  plus  cesser  et  aller  en 
s'aggravant. 

Voici  l'état  du  malade  à  son  entrée  dans  mon 
service. 

L'œil  gauche  fait  une  saillie  considérable  ; 
il  est  presque  entièrement  sorti  de  l'orbite.  Mais 
c'est  bien  une  exophtalmie  simple,  parce  que 
le  globe  lui-même  n'a  pas  augmenté  de  volume; 
il  n'existe  pas  d'épanchement  intra-oculaire, 
et  l'examen  ophtalmoscopique  a  révélé  à 
M.  Galezowski  (qui  m'avait  adressé  le  malade) 
l'existence  d'une  névrite  optique  sans  aucune  autre  altération. 

L'exophtalmie  est  directe.  L'œil  n'a  subi  aucune  déviation. 
Les  mouvements  du  globe,  quoiqu'un  peu  restreints,  sont  tous 
conservés. 

La  cécité  est  absolue  ;  la  lumière,  même  intense,  ne  détermine 
aucune  sensation. 

Le  malade  souffre  beaucoup;  il  passe  des  nuits  terribles.  Les 
douleurs  semblent  siéger  au  fond  de  l'orbite,  d'où  elles  irradient 
vers  le  crâne. 

L'œil  droit  est  normal  ;  la  vision  est  intacte  :  mais  l'impression 
des  rayons  lumineux  sur  cet  œil  sain  provoque  des  douleurs  très 
violentes  dam  l'œil  gauche,  à  tel  point  que,  pour  éviter  ces 
douleurs,  le  malade  tient  l'œil  droit  fermé  (1). 

(I)  Je  crois  devoir  attacher  une  certaioe  importance  ice  symptAme.  au  point  de 

vue  du  diagnoiUc  des  tumeurs  primitives  du   nerr  optique.  Ei^  consultant   mon 

observalioD  il  n'en  a  pas  semblé  ainsi  à  MM.  de  Weckeret  Landolt  (Trailà  complet 

TiLL^nx.  —  Chirurgit  clinique.  I.   —   ti 


Fig.  la,.  —  Tumeur 
primitive  du  nerf 
optique. 


210         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L^APPAREIL  DE  LA  VISION. 

En  présence  de  ces  symptômes,  je  crus  pouvoir  affirmer  qu'il 
s'agissait  d'une  tumeur  primitive  du  nerf  optique,  et  d'une  tumeur 
peu  volumineuse,  en  raison  de  la  conservation  des  mouvements 
du  globe. 

Il  me  paraît,  en  effet,  impossible  d'expliquer  autrement  que  par 
la  présence  d'une  tumeur  dans  le  nerf  optique  :  une  exophtalmie 
simple,  avec  cécité  absolue  et  précoce,  occasionnée  par  une  tu- 
meur de  petit  volume,  alors  surtout  que  ces  deux  phénomènes 
sont  apparus  simultanément. 

Je  pratiquai  Tablation  du  globe  et  de  la  tumeur  le  6  décembre 
1886,  et  je  n'en  saurais  donner  une  meilleure  idée  qu'en  repro- 
duisant le  dessin  qui  fut  immédiatement  fait  par  un  élève  du 
service,  M.  0.  Benoît. 

On  voit  qu'à  son  entrée  dans  le  globe,  le  nerf  optique  est  un  peu 
plus  volumineux  qu'à  Tétat  normal,  et  qu'il  s'élargit  ensuite  pour 
atteindre  environ  le  volume  d'une  grosse  noisette. 

L'examen  histologique,  fait  par  M.  Cornil,  démontra  qu*il  s'agis- 
sait d'un  sarcome  du  nerf  optique,  avec  dégénérescence  granulo- 
graisseuse  des  tubes  nerveux. 

Tous  les  accidents  disparurent  après  l'opération.  Le  malade 
put  reprendre  ses  fonctions,  et  je  suis  heureux  d'ajouter  qu'il 
jouit  actuellement  (janvier  1897)  d'une  très  bonne  santé. 

Tumeurs  vasculaires  de  f  orbite.  —  Les  tumeurs  vasculaires  se 
révèlent  rapidement  par  des  signes  non  équivoques  :  battements, 
bruit  de  souffle  continu  ou  intermittent,  avec  ou  sans  thrilL  Mais 
si  le  diagnostic  d'une  tumeur  vasculaire  de  Torbite  est  aisé,  ii 
n'en  est  pas  de  même  du  diagnostic  de  la  variété. 

Dans  l'état  actuel  de  la  science,  on  ne  saurait  résoudre  les 
questions  suivantes  :  les  tumeurs  vasculaires  de  Torbite  sont-elles 
plus  souvent  artérielles  que  veineuses,  ou  réciproquement?  — 
sont-ce  des  anévrysmes  proprement  dits,  ainsi  que  le  prétend 
Demarquay,  ou  seulement  des  varices  artérielles  (anévrysme 
cirsoïde),  —  ou  bien  des  tumeurs  érectiles  avec  prédominance 

dt ophtalmologie,  par  de  Wecker  et  Landolt,  t.  IV,  1889),  qui  attribuent  les  douleurs 
de  rœii  malade  non  pas  à  l'impression  lumineuse  transmise,  mais  aux  mouvementi 
synergiques  qu'exécute  cet  œil  en  m«^uie  temps  que  Twil  sain.  Je  ferai  toutefois 
remarquer  que  l'action  de  la  lumiôre  seule  sur  l'œil  droit,  sans  le  moindre  mouve- 
ment  de  cet  œil,  déterminait  de  violentes  douleurs  à  gauche,  et  je  persiâtcrai  dans 
mon  opinion  tant  que  Ton  ne  m'aura  pas  démontré  que  ce  phénomène  n'est  pas 
spécial  aux  tumeArs  du  nerf  optique. 


TUMEURS  DE  L'ORBITE.  211 

de  Tun  oii  de  l'autre  système  vasculaire,  —  ou  encore  une 
dilatation  de  la  veine  ophtalmique  due  à  une  communication 
du  sinus  caverneux  avec  la  carotide  interne?  —  La  dilatation 
veineuse  est-elle  simplement  le  résultat  d'une  compression  exer- 
cée sur  la  veine  ophtalmique  au  sommet  de  Torbite  ou  dans 
le  sinus  caverneux? 

Ces  diverses  hypothèses  sont  admissibles  ;  je  ne  puis  cependant 
mempêcher  de  faire  des  réserves  à  propos  de  la  dernière,  à 
savoir  :  la  simple  dilatation  veineuse  due  à  la  compression  de 
la  veine  ophtalmique  au  sommet  de  Torbite,  sans  aucune  com- 
munication avec  le  système  artériel.  Que  cette  compression  pro- 
duise une  tumeur  avec  battements  et  bruits  de  souffle,  cela  est 
difficile  à  accepter,  malgré  le  voisinage  de  Tartère  carotide  interne. 

Sans  doute,  les  faits  de  Nunneley,  reproduits  par  M.  Dumée 
dans  sa  thèse  inaugurale  en  1870,  ceux  de  Bowman,  de  Hulke, 
l'observation  de  M.  Aubry,  donnent  à  cette  théorie  une  base  im- 
portante. Cependant,  il  est  si  anormal  de  voir  une  simple  dila- 
tation veineuse  produire  des  battements  et  du  bruit  de  souffle, 
et,  d'autre  part,  le  fait  s'expliquerait  si  aisément  par  une  commu- 
nication, si  étroite  qu'elle  fût,  entre  la  carotide  interne  et  le  sinus 
caverneux,  que  nous  en  appelons  encore  à  de  nouveaux  faits 
avant  d'accepter  définitivement  cette  variété  de  tumeur  vasculaire 
de  l'orbite. 

M.  Delens  aurait  tendance  h  faire  jouer  un  rôle  prépondérant  à 
l'anévrysme  artérioso-veineux  dans  la  production  des  tumeurs 
orbitaires,  mais  ce  n'est  aussi  qu'une  hypothèse,  assez  vraisem- 
blable, il  est  vrai,  qu'il  appartient  aux  faits  de  confirmer  ou 
d'infirmer.  Dans  tous  les  cas,  les  observateurs  devront,  à  l'avenir, 
noter  avec  grand  soin  si  le  bruit  de  souffle  est  intermittent,  ou 
bien  s'il  est  continu  avec  redoublement,  ce  qui  a  été  presque 
toujours  négligé  jusqu'ici. 

Le  mode  de  production  de  ces  tumeurs  viendrait  à  l'appui  de 
l'hypothèse  de  M.  Delens.  En  efl'et,  souvent  leur  début  a  été 
brusque,  et  elles  ont  succédé  à  un  traumatisme:  ainsi,  dans  une 
observation  de  Velpeau,  il  s'agit  d'un  homme  qui  avait  reçu  un 
violent  coup  de  poing  sur  la  nuque.  Dans  la  remarquable  obser- 
vation de  Desormeaux,  il  s'agit  également  d'un  homme  qui, 
dans  une  chute,  eut  la  tête  fortement  serrée  entre  une  caisse 
et  une  grue. 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  diverses  tumeurs  vasculaires  de  l'orbite 


212  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

donnent  lieu  à  des  symptômes  à  peu  près  identiques,  et  la  dis- 
tinction des  variétés  n'a  qu'une  importance  clinique  secondaire, 
car  un  môme  traitement  leur  est  applicable. 

C'est  à  la  ligature  de  la  carotide  primitive  qu'on  devra  le  plus 
souvent  recourir,  si  toutefois  l'affection  provoque  des  accidents 
graves.  En  1870,  M.  Delens  avait  réuni  33  cas  de  ligature  de  la 
carotide  primitive  pratiquée  pour  des  tumeurs  vasculaires  de 
l'orbite.  Sur  ces  33  cas,  il  y  eut  22  succès,  5  succès  partiels,  un 
insuccès,  et  o  morts,  statistique  assurément  encourageante.  De- 
puis cette  époque,  M.  Chauvel  a  fourni  une  statistique  également 
favorable  et  dans  des  proportions  sensiblement  égales  :  56  cas, 
37  guérisons,  11  insuccès,  8  morts.  La  ligature  de  la  carotide 
primitive,  qui  donne,  en  général,  une  moyenne  de  41  à  43  p.  100 
de  mortalité,  est  donc  moins  grave  ici,  puisqu'elle  ne  parait 
donner  que  14  à  16  p.  100,  ce  qu'il  n'est  pas  bien  facile  d'expliquer. 

Toutefois,  avant  de  se  décider  à  cette  grave  intervention,  on 
pourrait  essayer  la  compression  digitale  sur  la  carotide  primitive. 
Vanzetti  en  obtint  de  bons  résultats  ;  on  y  joindrait  les  appli- 
cations locales  de  glace.  Ces  deux  moyens  combinés  m'ont 
donné,  si  ce  n'est  la  guérison,  au  moins  une  amélioration  très 
grande  dans  un  cas  d'anévrysme  cirsoïde  extrêmement  étendu, 
non  de  l'orbite,  il  est  vrai,  mais  le  mode  d'action  est  le  même, 
quelle  que  soit  la  région. 

On  a  employé  les  injections  de  perchlorure  de  fer,  et- Desor- 
meaux a  dû  à  cette  méthode  un  succès  :  mais  je  n'ose  trop  con- 
seiller ce  moyen,  par  crainte  de  la  thrombose  des  sinus.  Si  on  y 
avait  recours,  il  serait  bon  de  comprimer  au  cou  la  veine  jugu- 
laire interne,  pendant  quelques  minutes,  pour  diminuerle  cours  du 
sang.  Je  répète  que,  si  le  malade  n'éprouve  que  de  la  gêne,  mon 
avis  est  qu'il  faut  s'abstenir  de  tout  traitement  actif,  d'autant  plus 
que  les  tumeurs  pulsatiles  de  l'orbite  n'abolissent  généralement 
pas  la  vision.  On  lui  conseillera  d'éviter  les  causes  qui  activent  la 
circulation  et  on  prescrira  la  digitale. 

D.  Affeotions  consistant  en  un  simple  trouble  de  la 
vision  avec  Intégrité  de  la  membrane  et  des  milieux 
(maladies  de  la  réfiraction  et  de  raccommodation).  — 

Les  affections  de  l'œil  qui  répondent  à  ce  titre  sont  produites  par 
des  anomalies  de  la  réfraction  ou  de  l'accommodation.  J'y  join- 
drai le  strabisme. 


MALADIES  DE  LA  RÉFRACTION  ET  DE  L'ACCOMMODATION.  213 

Anomalies  de  laré fraction,  —  L'axe  antéro-postérieur  du  globe, 
ou  axe  optique,  est  normalement  en  rapport  avec  la  puissance  de 
Tappareil  dioptrique  ou  réfringent  de  Toeil.  On  appelle  emmétrope 
le  sujet  chez  lequel  existe  ce  rapport  normal.  Mais  il  n'en  est  pas 
toujours  ainsi.  Cet  axe,  qui  est  de  24  millimètres,  je  suppose, 
chez  un  sujet  emmétrope,  peut  se  trouver  ou  plus  long  ou  plus 
court  avec  un  même  appareil  dioptrique  :  il  en  résulte  des  mala- 
dies de  la  réfraction.  En  effet,  à  Tétat  normal,  l'appareil  dioptrique 
de  l'œil  est  disposé  de  façon  que  le  foyer  des  rayons  parallèles  se 
fasse  sur  la  rétine  :  mais,  supposons  un  même  appareil  dioptrique 
avec  un  axe  antéro-postérieur  trop  long  :  qu'arrivera-t-il  ?  Le  foyer 
se  fera  non  plus  sur  la  rétine,  mais  en  avant  de  cette  membrane 
sur  laquelle  se  produisent  alors  des  cercles  de  diffusion.  Cet  état 
constitue  la  myopie. 

Supposons,  au  contraire,  un  axe  optique  trop  court:  l'appareil 
dioptrique  est  disposé  pour  faire  converger  les  rayons  lumineux 
à  24  millimètres  en  arrière  de  la  cornée  ;  si  l'écran  rétinien  se 
trouve  seulement  à  22  millimètres,  il  est  évident  que  le  foyer  se 
fera  à  2  millimètres  en  arrière  de  l'écran  ,  qui  ne  recevra,  lui, 
qu'une  image  très  diffuse.  Cet  état  de  l'œil  constitue  l'hypermé- 
tropie. 

Les  divers  méridiens  de  la  cornée  doivent  avoir  la  même  cour- 
bure pour  que  le  foyer  se  fasse  au  môme  point  sur  la  rétine. 
Lorsque  les  méridiens  de  l'œil  appartiennent  à  une  courbure  diffé- 
rente, cet  état  constitue  V astigmatisme, 

a.  Myopie  ((jluo),  fermer;  wi];,  œil).  —  La  myopie  est  caractérisée 
anatomiquement  par  une  déformation  du  globe  telle,  que  son  axe 
optique  est  trop  long  pour  la  puissance  des  milieux  réfringents; 
cette  disposition  est  souvent  héréditaire  et  congénitale,  mais  elle 
peut  être  acquise,  surtout  pendant  les  études  où  l'enfant,  pour  la 
vision  de  près,  est  obligé  de  faire  des  efforts  d'accommodation  qui 
allongent  l'axe  antéro-postérieur  du  globe.  Il  en  résulte  au  côté 
externe  de  la  papille  une  dépression  de  la  sclérotique  à  laquelle  on 
a  donné  le  nom  de  staphylome  postérieur.  La  myopie  progressive 
peut  amener  des  troubles  graves  dans  l'œil  :  l'atrophie  de  la  cho- 
roïde, le  décollement  de  la  rétine  :  aussi  doit-on  s'en  occuper 
comme  d'une  affection  sérieuse. 

Le  diagnostic  de  la  myopie  s'impose.  Les  sujets  ne  voient  les 
objets  que  lorsqu'ils  sont  très  rapprochés  ;  la  vision  à  distance  est 


su  AFFECTIONS  CHlElUnGlCALES   tIE   LAPPAREIL   IIE   LA   VISION. 

confuse.  Le  myope  cligne  constamment  îles  yeux  (d'où  l'expres- 
sion de  myopiej,  afin  tle  transformer  le  plus  possible  sa  pupille 
en  une  feule  sténopéiriue  en  t^cartant  les  rayons  mnrginaux. 

I,a  (i^terminalion  du  degré  de  myopie  peut  se  faire  à  l'ophtal- 
moscope,  mais  dans  la  pratique  elle  se  fait  par  l'essayage  successif 
de  verres  approprii^s. 

Le  foyer,  avons-nous  dit,  se  fait  chez  le  myope  en  avant  de  la 
ri^tine:  donc  l'œil  manque  de  divergence,  ce  qu'on  lui  rendra  à 
Taide  de  verres  biconcaves.  Le  traitement  consistera  dans  l'emploi 
de  ces  verres  aussitôt  que  la  myopie  se  manifestera,  afin  d't^viler 
tout  effort  d'accommodation. 

b.  Htjpfrmélropie.  —  L'hypermétropie  est  un  vice  de  con- 
formation du  globe  de  l'œil  tel.  que  l'a.xe  optique  élanl  trop  court 
pour  la  puissance  des  milieux  réfringents,  le  foyer  de  l'objet 
perçu  se  fait  en  arrii're  do  la  rétine  et  il  en  résuile  la  produc- 
tion de  cercles  de  diffusion.  C'est  à  Donders  que  nous  devons  lu 
connaissance  de  cet  H&i  de  l'œil.  Jusqu'à  cette  importante  dé- 
couverte, l'embarras  était  grand  lorsqu'on  se  trouvait  en  présence 
d'un  jeune  sujet  qui  accusait  des  troubles  graves  de  la  vision, 
et  qui,  cependant,  n'était  ni  myope  ni  presbyte;  on  se  contentait 
de  dire  qu'il  avait  la  vue  faible,  ou  bien  qu'il  était  presbyte  avant 
l'ilge. 

Pendant  de  longues  années,  souvent  jusqu'à  l'âge  de  vingt-cinq 
à  trente  ans.  lu  sujet  hypermétrope  voitcomme  l'emmétrope;  cela 
tient  à  ce  que  son  appareil  accommoda  tenr,  c'est-à-dire  son  muscle 
cilitiire,  travaille  activement  de  façon  à  augmenter  la  courbure  de 
In  lentille  cristal! inicn ne,  et  fournit  ainsi  à  l'appareil  dioptrique 
de  l'œil  la  quantité  de  convergence  dont  il  a  be.soîn  pour  ramener 
le  fiiyer  sur  la  rétine.  On  dil  que,  pendant  toute  cette  période, 
l'hyper mélropie  est  latente. 

MaiB  te  muscle  accommodateur  se  fatigue  à  la  longue,  et  dès 
lors  l'hypermélropic  devient  manifestf,  il  y  a  de  l'asthénopie 
accommoda livc.  Voici  comuR-nl  les  phéuomfmes  apparaissent  : 
Lusujelse  livTc.  je  suppose,  à  la  lecture  ou  à  la  couture  ;  pendant 
dix  minutes,  un  quart  d'heure,  la  vision  est  tri^s  distincte,  mais, 
ensuite,  les  objets  se  brouillent;  il  faut  suspendre  le  travail  un 
instant  et  la  vision  redevient  nette  pourse  brouiller  de  nouveau. 
Si  le  sujet  insiste,  il  survienl  du  larmoiement  et  des  douleurs 
circum-orbitaires.  Quant  aux  ubj<'ts  éloignés,  ils  sont  très  bien 


MALADIES  DE  LA   RÉFRACTION  ET  DE  L'ACCOMMODATION.  215 

perçus  sans  fatigue.  A  ce  tableau  sommaire  vous  reconnaîtrez 
toujours  un  sujet  hypermétrope. 

Chez  l'hypermétrope,  on  voit  le  fond  de  Toeil  à  Timage  droite, 
mais  pour  déterminer  le  degré  d'hypermétropie  il  faut  Texamen 
avec  Tophtalmoscope  à  réfraction.  Dans  la  pratique  ordinaire, 
on  peut  se  contenter  de  Tessayage  avec  des  verres  convexes,  et 
Ton  conseille  au  malade  d'employer  les  verres  avec  lesquels  les 
caractères  commencent  à  devenir  troubles. 

c.  Astigmatisme.  —  Cette  anomalie  de  la  réfraction  tient  à  ce 
que  la  cornée  n'est  pas  formée  dWe  portion  de  sphère  absolu- 
ment régulière,  et  que,  dès  lors,  les  grands  cercles  ou  méridiens 
qui  la  coupent  ne  peuvent  venir  faire  foyer  au  même  point  de  la 
rétine.  Pour  le  reconnaître,  placez  devant  le  malade  un  carton 
sur  lequel  sont  tracées  des  lignes  parallèles,  les  unes  verticales, 
les  autres  horizontales,  comme  les  barreaux  d'une  grille  :  il 
pourra,  à  volonté,  distinguer  nettement  soit  les  unes,  soit  les 
autres,  mais  jamais  les  deux  à  la  fois. 

On  mesure  et  on  corrige  Tastigmatisme  par  l'essayage  de 
verres  cylindriques. 

Anomalies  de  r accommodation,  —  L'accommodation  de  l'œil 
aux  distances  a  pour  agent  le  muscle  ciliaire  qui,  par  sa  con- 
traction, détermine  des  modifications  de  courbure  du  cristallin. 
On  sait  que  l'instillation  de  l'atropine  dans  l'œil  paralyse  momen- 
tanément cette  action;  la  pupille  se  dilate  alors  latgement  et 
devient  immobile  (mydriase).  L'emploi  de  l'ésérine,  au  contraire, 
détermine  le  spasme  du  muscle  ciliaire  et  il  se  produit  un  resser- 
rement de  la  pupille  (myosis).  Mais  ces  états  ne  sont  que  transi- 
toires, ou  liés  à  d'autres  afifections. 

La  principale  anomalie  de  l'accommodation  est  la  presbytie, 
qui  consiste  en  une  diminution  graduelle  de  la  puissance  accom- 
modative.  L'agent  actif,  muscle  ciliaire,  s'affaiblit  peut-être  et 
se  contracte  moins  activement,  mais  la  cause  principale  de  la 
presbytie  réside  dans  les  modifications  de  texture  de  l'agent  pas- 
sif, c'est-à-dire  du  cristallin.  Les  courbures  de  cet  organe  ne 
peuvent  plus  se  modifier  suffisamment,  et  c'est  en  cela  que  le 
presbyte  diffère  de  l'hypermétrope,  chez  lequel  l'agent  actif  de 
Taccommodation  est  seul  en  cause. 

On  sait  que  le  sujet  est  obligé,  pour  voir  distinctement,  d'écarter 


216         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

peu  à  peu  les  objets  de  ses  yeux  et  que  cet  état  comporte  Temploi 
de  verres  convexes  appropriés. 

a.  Strabisme,  —  Le  strabisme  est  caractérisé  par  la  déviation 
des  yeux.  Deux  causes  principales  peuvent  produire  cette  dévia- 
tion :  la  paralysie  des  muscles  de  Tœil,  strabisme  paralytique  ; 
le  défaut  de  synergie  des  muscles  antagonistes,  strabisme  vrai. 
C'est  ce  dernier  qui  nous  intéresse  tout  spécialement  en  chirur- 
gie, parce  qu'il  est  susceptible  de  guérir  à  Taide  d'une  opération. 

En  présence  donc  d'un  sujet  atteint  de  strabisme,  vous  devrez 
résoudre  cette  première  question  :  le  strabisme  est-il  dû  à  la  para- 
lysie d'un  des  muscles?  ou  bien  est-il  purement  dynamique,  c'est- 
à-dire  produit  par  un  défaut  de  synergie  musculaire  ?  J'indiquerai, 
en  même  temps  que  la  réponse  à  ces  questions,  la  manière  de 
déterminer  le  muscle  qui  est  paralysé. 

Dans  le  cas  de  paralysie  d'un  seul  œil,  si  on  pratique  Tocclu- 
sion  de  l'œil  sain,  on  remarque  une  diminution  notable  dans  la 
motilité  de  l'œil  malade  ;  l'arc  excursif  qu'il  peut  décrire  est 
moins  considérable  qu'à  l'état  normal,  ce  qui  n'a  pas  lieu  dans  le 
strabisme  vrai. 

La  déviation  secondaire  de  l\vï[  sain  dans  la  paralysie  muscu- 
laire est  plus  grande  que  la  déviation  primitive  de  l'œil  malade, 
tandis  que  ces  deux  déviations  sont  égales  dans  le  strabisme  (1). 

Enfin,  il  y  a  presque  toujours,  dans  le  premier  cas,  diplopie 
binoculaire  ;  c'est  même  là  très  souvent  ce  qui  constitue  le  seul 
signe  vraiment  manifeste  de  la  paralysie  oculaire. 

La  diplopie  ne  fait  défaut  que  dans  quelques  rares  cas,  comme 
dans  celui  d'amblyopie  d'un  des  deux  yeux.  11  est  d'autres  circons- 
tances où  le  malade  peut  encore,  par  sa  volonté,  annihiler  cette 
diplopie,  qui  est  très  gênante  et  cause  du  vertige,  mais  pour  cela 
il  est  obligé  de  donner  à  sa  tète  une  attitude  renversée  ou  pen- 
chée, qui,  par  elle  seule,  peut  mettre  le  chirurgien  sur  la  voie  du 
diagnostic. 

(1)  Voici  ce  qu*oii  entend  par  déviation  secondaire  et  comment  on  la  constate  : 
supposez  une  paralysie  du  droit  externe  gauche;  faites  regarder  le  malade  en  face, 
rœil  malade  est  dévié  en  dedans  de  I  à  C  millimrtres  :  c'est  là  la  déviation  primi- 
tive ;  fermez  Vœi\  sain,  alors  Tœil  malade  seul  essayera  de  fixer  le  même  point  que 
tout  à  rheure,  et  le  malade  fera  de  grands  eiTorts  ])our  fixer  ce  point,  ce  qu'il  ne 
pourra  faire quln complètement;  au  même  instant  découvrez  rapidement  Tœil  sain, 
et  vous  le  verrez  fortement  tourné  en  dedans,  beaucoup  plus  en  dedans  que  ne 
Tétait  tout  à  Theure  l'autre  œil  :  c'est  là  la  déviation  secondaire. 


STRABISME.  217 

La  diplopie,  Tun  des  symptômes  les  plus  importants  de  la  para- 
lysie oculaire,  est  aussi  ce  qui  la  distingue  le  mieux  du  strabisme. 
Dans  le  strabisme,  en  effet,  la  diplopicest  éphémère,  elle  n'existe 
qu'au  début  de  TafiFection.  L'horreur  de  la  vision  double  fait  que, 
tout  d'abord,  le  malade  exclut  un  œil  (celui  qui  jouit  de  la  plus 
forte  insuffisance  musculaire,  ou  encore  celui  dont  l'acuité  visuelle 
est  la  moins  considérable)  de  la  vision  binoculaire,  puis,  peu  à  peu, 
arrive  à  produire  chez  lui  ce  phénomène  désigné  sous  le  nom  de 
neutralisation  des  images  rétiniennes.  Cette  neutralisation  n'est 
autre  chose  que  l'impossibilité  pour  la  rétine  de  pouvoir  être 
impressionnée  facilement  et  rapidement  parla  lumière;  c'est  une 
sorte  d'anesthésie  que  Ion  observe  assez  souvent  après  l'opération 
de  la  cataracte,  où.  le  malade,  aussitôt  que  le  cristallin  opaque  est 
extrait,  n'accuse  d'autre  sensation  que  de  voir  une  teinte  bleue 
générale. 

Par  une  attitude  spéciale  de  la  tète,  le  malade  atteint  de  para- 
lysie oculaire  peut  donc  faire  disparaître  sa  diplopie,  grâce  à  ce 
que  celle-ci  n'existe  pas  dans  une  moitié  du  champ  visuel,  que  ce 
soit  dans  le  sens  latéral  ou  dans  le  sens  vertical.  Cette  moitié  est 
précisément  celle  vers  laquelle  devrait  être  tournée  la  pupille,  si 
tel  ou  tel  muscle  n'était  pas  paralysé  ;  en  un  mot,  la  diplopie 
n'existe  qu'au  moment  où  devrait  fonctionner  le  muscle  paralysé. 
Il  faut  ajouter  aussi  que  les  images  doubles  sont  d'autant  plus 
écartées  l'une  de  l'autre  que  l'action  du  muscle  devrait  être  portée 
à  son  maximum. 

Comment  arrive-t-on,  lorsqu'il  y  a  diplopie  dans  une  des  moi- 
tiées  latérales  du  champ  visuel,  à  savoir  de  quel  côté  est  la  para- 
lysie, si  elle  vient  du  droit  externe  d'un  côté,  ou  du  droit  interne 
de  l'autre? 

Comment  résout-on  le  même  problème  quand  la  diplopie  occupe 
une  des  moitiés  verticales  du  champ  visuel? 

Nous  supposons  que  le  cas  présente  quelque  difficulté,  c'est- 
à-dire  que  le  strabisme  est  à  peine  apparent,  que  l'arc  excursif  de 
l'œil  est  peu  diminué,  que  la  diplopie  accusée  par  le  malade  est 
à  peu  près  le  seul  signe  manifeste,  comme  il  arrive  dans  beaucoup 
de  paralysies  incomplètes.  Voici  le  procédé  suivi  généralement  : 

On  se  sert  de  verres  colorés  en  rouge  ou  en  bleu  :  les  malades, 
étant  dans  une  chambre  obscure,  portent  devant  l'un  des  yeux, 
n'importe  lequel,  un  de  ces  verres  colorés.  L'explorateur,  placé  à 
3  ou  4  mètres,  et  muni   d'une  bougie  allumée,  commande  au 


218  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

malade  de  tenir  la  tête  fixe  et  de  sunTe  la  flamme  de  cette  bougie 
dans  tous  les  points  où  il  la  portera,  c'est-à-dire  en  haut,  en  bas, 
à  droite,  à  gauche,  ou  bien  encore  dans  les  directions  intermé- 
diaires à  ces  points.  Si  Tun  quelconque  des  muscles  est  incapable 
de  porter  Tœil  dans  le  sens  indiqué,  l'œil  sain  seul  pourra  fixer 
la  lumière,  et  alors,  les  deux  yeux  cessant  de  converger  vers  ce 
même  point,  la  lumière  de  la  bougie  ira  former  son  imago  sur  la 
rétine  en  des  points  qui  ne  seront  pas  id(»ntiques,  il  y  auradiplo- 
pie.  Tune  des  images  paraîtra  colorée  suivant  la  couleur  du  verre. 

Prenons  un  exemple  :  un  malade  présente  de  la  diplopio  lors- 
qu'il regarde  à  gauche  :  évidemment,  l'un  des  deux  muscles  qui 
portent  les  yeux  à  gauche,  le  droit  externe  gauche  ou  le  droit  in- 
terne droit,  est  paralysé.  Pour  déterminer  lequel  des  deux,  pla- 
çons un  verre  rouge  au-devant  de  l'un  des  yeux,  le  gauche,  si  Ton 
veut.  L'image  rouge  se  trouvera  à  droite  ou  à  gauche  de  celle  qui 
n'est  pas  colorée  ;  si  elle  est  à  droite,  les  images  sont  croisées.  Or,  la 
physiologie  nous  enseigne  que,  lorsque  les  images  sont  croisées,  les 
axes  optiques  se  décroisent  ou  divergent  ;  qu'inversement,  lors- 
que les  images  ne  se  croisent  pas,  les  axes  optiques  se  croisent  : 
donc,  dans  le  cas  particulier,  les  axes  optiques  divergent,  c'est- 
à-dire  que  l'œil  droit  n'a  pu  suivre  l'œil  gauche,  et  que  la  paralysie 
porte  sur  le  muscle  droit  interne  du  côté  droit.  Si  les  images  étaient 
homonymes,  c'est-à-dire  non  croisées,  cela  signifierait  que  les  axes 
optiques  se  croisent,  que  l'œil  gauche  n'a  pu  se  porter  suffisam- 
ment en  dehors,  que  son  muscle  droit  externe  est  paralysé.  Géné- 
ralisant le  fait,  nous  dirons  que  datus  la  paralysie  d'un  des  droits 
internes  les  images  sont  croisées,  tandis  que  dans  la  paralysie  d'un 
des  droits  externes  les  images  sont  homonymes  ou  directes. 

Autre  exemple  :  un  malade  présente  de  la  diplopie  lorsqu'il 
regarde  en  bas:  c'est  qu'évidemment  les  agents  de  l'abaissement 
sont  paralysés  dans  l'un  des  deux  yeux.  Il  s'agit  de  déterminer  quel 
est  l'œil  atteint  de  paralysie  et  quel  est  celui  des  deux  muscles  abais- 
seursdecetœil  (droit  inférieur  et  grand  oblique)  qui  est  paralysé. 

Plaçons  un  verre  rouge  au-devant  de  Tua  des  deux  yeux,  le 
gauche,  si  l'on  veut.  L'image  rouge  se  trouvera  au-dessus  ou  au- 
dessous  de  l'autre  image  ;  si  elle  se  trouve  au-dessous,  c'est  que 
rimage rétinienne  de  ce  côté  se  fait  au-dessus  de  X^macula^  c'est- 
à-dire  que  l'œil  gauche  n'a  pu  s'abaisser  autant  que  l'autre,  et  que 
c'est  du  côté  gauche  qu'a  lieu  la  paralysie  ;  si,  au  contraire,  l'image 
rouge  était  au-dessus  de  l'autre,  la  paralysie  frapperait  l'œil  droit. 


STRABISxME.  219 

Généralisant  le  fait,  nous  dirons  que  dans  la  diplopie  inférieure 
r image  située  le  plus  bas  est  celle  que  voit  l'œil  paralysé. 

Il  reste  à  déterminer  celui  des  deux  muscles  abaisseurs  qui  est 
paralysé.  Or,  dans  le  cas  que  j*ai  supposé,  les  images  ne  sont  pas 
seulement  situées  directement  Tune  au-dessus  de  l'autre,  mais 
elle  subissent  encore  un  écartement  latéral,  lorsque  les  yeux  qui 
regardent  en  bas  se  portent  en  même  temps  en  dedans  ou  en 
dehors;  elles  sont  aussi  croisées  ou  homonymes  (1). 

Si  elles  sont  croisées,  c'est  un  muscle  agissant  comme  le  droit 
interne,  c'est-à-dire  adducteur,  qui  sera  paralysé  :  ce  sera  donc  le 
droit  intérieur.  Si  les  images  sont  homonymes,  ce  sera  un  muscle 
agissant  comme  le  droit  externe,  c'est-à-dire  abducteur,  qui  sera 
paralysé  :  ce  sera  donc  le  grand  oblique. 

Un  même  raisonnement  est  applicable  à  la  paralysie  des  muscles 
élévateurs. 

En  résumé,  la  diplopie  dans  le  champ  visuel  latéral  est  due  à 
la  paralysie  de  l'un  des  muscles  droits  latéraux. 

Les  images  sont  croisées  dans  la  paralysie  du  droit  interne. 

Les  images  sont  homonymes  ou  directes  dans  la  paralysie  du 
droit  externe. 

La  diplopie  dans  le  champ  visuel  inférieur  ou  supérieur  est 
due  :  dans  le  premier  cas,  à  la  paralysie  du  droit  inférieur  ou  du 
grand  oblique  (ou  des  deux  à  la  fois,  ce  qui  est  fort  rare)  ;  dans  le 
second  cas,  à  la  paralysie  du  droit  supérieur  ou  du  petit  oblique 
(ou  des  deux  à  la  fois,  ce  qui  est  également  fort  rare). 

Si  la  diplopie  inférieure  est  le  résultat  de  la  paralysie  du  grand 
oblique,  les  images  seront  homonymes. 

Les  images  seront  croisées^  si  la  diplopie  résulte  de  la  paralysie 
du  droit  inférieur. 

De  même,  pour  la  diplopie  dans  le  champ  visuel  supérieur,  la 
paralysie  du  petit  oblique  donnera  des  images  homonymes,  et 
celle  du  droit  supérieur  des  images  croisées. 

Revenons  maintenant  à  l'étude  du  strabisme  vrai,  ou  strabisme 
proprement  dit.  Tantôt,  il  y  a  prédominance  d'action  du  droit  in- 
terne, l'œil  est  dévié  en  dedans,  le  strabisme  est  convergent^  c'est 
de  beaucoup   le   plus  fréquent.  Donders   a  montré  qu'il  était 

(1)  Si,  dans  toute  retendue  du  champ  visuel  latéral,  les  deux  images  restaient 
constamment  sur  une  môme  ligne  verticale,  c'est  qu'il  y  aurait  une  paralysie  simul- 
tanée des  deux  muscles  abaisseurs,  ce  qui  est  fort  rare. 


220         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L  APPAREIL  DE  LA  VISION. 

très  souvent  lié  à  rhypermétropie,  en  raison  des  efforts  continuels 
de  convergence  que  doit  faire  le  sujet  pour  remédier  au  vice  de 
conformation  de  son  œil.  Tantôt,  il  y  a  prédominance  d'action 
du  droit  externe  sur  Tin  terne,  Tœil  est  dévié  en  dehors  :  c'est 
le  strabisme  divergent^  généralement  lié  à  la  myopie.  On  con- 
çoit tout  l'intérêt  pratique  que  présente  la  relation  directe  du  stra- 
bisme avec  la  myopie  et  l'hypermétropie,  puisqu'en  faisant  porter 
aux  enfants  les  verres  appropriés  à  leur  état  on  pourra,  lorsqu'il 
n'est  encore  qn^iniermiltenlj  s'opposer  à  l'établissement  du  stra- 
bisme permanent. 

Lorsque,  dans  le  strabisme  convergent,  il  y  a  prédominance 
d'action  des  muscles  droits  internes  de  chaque  côté,  avec  acuité 
visuelle  égale  des  deux  yeux,  le  sujet  louchera  tantôt  d'un  côté, 
tantôt  de  l'autre,  le  strabisme  sera  alternant. 

L'emploi  des  verres  appropriés,  l'exercice  de  la  vision  binocu- 
laire à  l'aide  du  stéréoscope,  conseillé  par  M.  Javal,  constituent  la 
meilleure  méthode  de  traitement,  mais  on  devra  souvent,  lorsque 
le  strabisme  est  très  prononcé  et  définitif,  y  joindre  la  strabo- 
tomie,  c'est-à-dire  la  section  du  tendon  du  muscle  vers  lequel 
l'œil  est  ordinairement  dévié,  par  conséquent,  du  droit  interne.  La 
vision  binoculaire  ne  se  rétablira  pas  tout  de  suite  après  l'opé- 
ration, mais  on  en  facilitera  le  retour  par  l'emploi  du  stéréoscope. 

Voici  le  procédé  opératoire  à  suivre  pour  pratiquer  la  strabo- 
tomie. 

Strabotomie  ou  myotomie  oculaire.  —  Celte  opération  consiste 
dans  la  section  d'un  ou  de  plusieurs  tendons  des  muscles  de  l'œil, 
généralement  des  droits.  Simple  en  elle-même,  elle  exige  une 
connaissance  exacte  de  l'insertion  des  nmscles  droits  sur  la  sclé- 
rotique. Je  rappellerai  à  cet  égard  que  l'insertion  ne  se  fait  pas  à 
la  même  distance  de  la  cornée  pour  chaque  muscle  ;  elle  est  suc- 
cessivement à  3,  6,  7  et  8  millimètres,  en  partant  du  droit  interne 
pour  aboutir  au  droit  supérieur,  en  sorte  que  la  ligne  dinsortion 
des  muscles  représente  une  spirale  et  non  une  circonférence. 

Les  tendons,  faciles  à  reconnaître  sur  le  vivant,  se  présentent 
sous  la  forme  de  libres  nettement  parallèles,  blanches,  nacrées, 
très  brillantes,  distinctes,  par  conséquent,  de  la  sclérotique  dont 
la  teinte  est  d'un  blanc  mat  uniforme.  L'insertion  se  fait  sur  une 
surface  très  étroite. 

La  conjonctive  glisse  facilement  au-dovant  du  tendon  :  aussi, 


STRABISME.  221 

pour  découvrir  celui-ci,  suffit-il  de  soulever  avec  une  pince  la  con- 
jonctive au  niveau  du  point  d'insertion,  de  diviser  avec  des  ciseaux 
courbes  le  pli  ainsi  formé,  et  d'inciser  Faponévrose  dans  un 
second  temps.  Il  sera  alors  facile  de  passer  au-dessous  du  muscle 
un  crochet  mousse  et  d'en  pratiquer  la  section. 

On  obtiendra  un  résultat  très  différent  suivant  qu'avec  le  muscle 
on  incisera  une  portion  plus  ou  moins  grande  d'aponévrose.  En 
effet,  d'une  part,  cette  aponévrose  s'attache  autour  de  la  cornée  sur 
la  sclérotique  au-devant  de  l'insertion  des  droits  ;  d'autre  part,  la 
gaine  fibreuse  fournie  par  l'aponévrose  au  muscle  est  fort  résis- 
tante et  adhérente  à  ce  muscle,  et  cette  gaine  fibreuse  adhérente  au 
muscle  est  elle-même  solidement  fixée  au  rebord  de  lorbite.  Il  en 
résulte  que,  môme  après  la  section  du  tendon  d'insertion,  la  con- 
traction du  muscle  correspondant  ne  sera  pas  sans  action  sur  le 
globe  de  l'œil,  à  condition  que  la  gaine  fibreuse  ait  été  respectée. 
Il  ne  faudrait  pas  croire,  en  effet,  qu'une  fois  le  tendon  coupé,  le 
muscle  se  rétractera  dans  l'orbite,  ce  qui  aurait  lieu  si  la  gaine 
dont  il  est  enveloppé  ne  lui  était  pas  adhérente.  Mais  si  le  chirur- 
gien, ne  limitant  pas  la  section  au  tendon,  va  trop  loin  en  arrière, 
s'il  entame  le  corps  charnu  du  muscle,  s'il  divise  la  gaine  fibreuse 
qui  l'entoure,  le  muscle  deviendra  alors  complètement  isolé  du 
globe  ;  il  se  rétractera  dans  la  loge  postérieure,  son  action  sera 
absolument  annulée,  et  le  résultat  obtenu  dépassera  de  beaucoup 
le  but  à  atteindre,  c'est-à-dire  qu'à  un  strabisme  peut-être  léger 
succédera  un  strabisme  énorme  du  côté  opposé  ;  le  globe  de  l'œil 
fera  en  avant  une  saillie  due  à  l'action  des  obliques  que  ne  pourra 
plus  contre-balancer  suffisamment  l'action  des  droits. 

Il  y  a  donc  une  certaine  mesure  à  observer  dans  la  section  du 
tendon  et  de  son  enveloppe  fibreuse.  Il  faut  diviser  assez  et  pas 
trop,  sous  peine  de  n'avoir  aucun  résultat,  ou  d'obtenir  un  stra- 
bisme opposé  et  incurable  avec  saillie  du  globe  :  là  est  toute  la 
difficulté  de  la  strabotomîe.  Un  strabisme  très  prononcé  nécessi- 
tera une  plus  grande  incision  qu'un  strabisme  léger,  cela  est  évi- 
dent :  aussi,  n'est-ce  que  par  l'examen  attentif,  la  mensuration 
exacte  du  degré  de  strabisme,  et  aussi,  il  faut  bien  le  dire,  après 
une  expérience  acquise,  que  le  chirurgien  trouvera  la  mesure 
juste  à  donner  à  la  section. 

En  résumé,  il  faut  procéder  de  la  façon  suivante  : 

l^  Après  les  précautions  antiseptiques  préliminaires,  écarter  les 
paupières  avec  le  blépharostat ; 


222         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE   L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

2**  Saisir  la  conjonctive  avec  une  pince  à  griffes,  la  diviser  avec 
des  ciseaux,  ainsi  que  la  couche  sous-conjonctivale,  et  ensuite 
Taponévroso  recouvrant  le  tendon  ; 

3°  Passer  un  crochet  mousse  sous  le  tendon  et  le  soulever; 

4°  Diviser  le  tendon  avec  les  ciseaux. 

Comme  pansement  :  lavage  de  Tœil,  léger  bandeau  compressif. 

2«  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  RÉGION  PALPÉBRALE. 

La  région  palbébrale,  constituée  exclusivement  par  les  paupières, 
est  susceptible  d'être  atteinte  par  des  blessures,  des  brûlures,  des 
inflammations,  des  lésions  organiques  et  des  déformations  mul- 
tiples. 

A.  Blessures  des  paupières.  —  Les  blessures  des  pau- 
pières sont  des  plaies  simples  ou  contuses  et  des  contusions. 

Une  plaie  de  la  paupière  peut  n'intéresser  que  les  couches  su- 
perficielles de  cette  membrane,  ou  bien  la  traverser  intégralement 
pour  atteindre  soit  le  globe  de  Tœil,  soit  la  loge  postérieure  de 
Torbite,  suivant  le  point  de  la  paupière  intéressé.  Je  n'ai  pas 
besoin  d'insister  sur  le  diagnostic. 

Il  ne  sera  pas  non  plus  difficile,  en  général,  de  reconnaître  la 
variété  de  l'instrument  qui  les  a  produites. 

Après  avoir  lavé  la  plaie  avec  une  solution  boriquée,  faites  la 
réunion  immédiate  aussi  souvent  que  cela  sera  possible,  c'est- 
à-dire  quand  la  plaie  n'est  pas  trop  contuse,  et  môme,  dans  ce  cas, 
rapprochez  avec  soin  les  bords  pour  éviter  Teclropion  ultérieur. 

La  contusion  des  paupières  présente  quelques  caractères  spé- 
ciaux en  rapport  avec  la  structure  de  ces  parties.  L'épanchement 
sanguin  se  fait  toujours  dans  la  couche  celluleusc  très  lâche  qui 
est  située  entre  le  muscle  orbiculaire  et  le  cartilage  tarse  :  aussi,  le 
sang  s'infiltre  très  rapidement  dans  cette  couche  et  donne  nais- 
sance à  une  bosse  sanguine,  quelquefois  énorme,  et  à  de  larges  ec- 
chymoses qui  recouvrent  complètement  le  globe  de  l'œil.  L'appli- 
cation de  quelques  compresses  résolutives  suffira  pour  amener 
une  guérison  rapide. 

B.  Brûlures  des  paupières.  —  Les  brûlures  des  paupières 
ne  sont  pas  rares  et  ont  été  fréquemment  produites,  dans  ces  der- 
nières années,  par  la  projection  d'acide  sulfurique  sur  le  visage. 
Le  traitement  est  celui  des  brûlures  en  général  :  enduire  la  partie 


INFLAMMATION  DES  PAUPIÈRES.  223 

brûlée  de  Uniment  oléo-calcaire  ou  d'une  solution  d'acide  picrique 
et  recouvrir  d'ouate.  Lorsque  survient  la  cicatrice,  il  faut  s'opposer, 
autant  que  possible,  à  la  déviation  du  bord  libre,  à  la  production 
de  l'ectropion,  au  tiraillement  des  commissures  :  mais  nous  ne 
pouvons  rien,  le  plus  souvent,  contre  la  formation  du  tissu  cica- 
triciel, ni  contre  sa  rétraction  ultérieure.  On  pourra  essayer  des 
greffes  appliquées  sur  les  bourgeons  charnus  pendant  la  cicatri- 
sation, mais  sans  espérer  de  résultat  appréciable.  Il  faut  laisser 
la  cicatrice  se  faire,  en  la  dirigeant  le  mieux  possible,  attendre 
que  le  tissu  cicatriciel  ait  épuisé  sa  puissance  rétractile,  et  s'occu- 
per seulement  alors  de  réparer  le  désastre  par  une  opération 
autoplastique. 

C.  Inflammation  des  paupières.  —  On  rencontre  aux  pau- 
pières des  maladies  inflammatoires  propres  à  toutes  les  régions  : 
l'érysipèle,  le  phlegmon,  l'anthrax,  mais  on  y  trouve  aussi  des 
inflammations  spéciales,  qui  revêtent  ordinairement  un  caractère 
chronique  et  que  l'on  désigne  sous  le  nom  de  blépharites. 

Faisons  tout  d'abord  remarquer  que  les  maladies  inflammatoires 
empruntent  une  certaine  gravité  au  voisinage  du  cerveau  :  les 
circulations  veineuses  intra  et  extracraniennes  communiquent, 
en  effet,  entre  elles  au  niveau  du  grand  angle  de  l'œil  :  d'où  la  pos- 
sibilité d'embolie  et  de  thrombose  des  sinus  de  la  dure-mère, 
affections  toujours  mortelles. 

En  raison  de  la  finesse  extrême  de  la  peau  des  paupières,  et  sans 
doute  aussi  à  cause  de  l'absence  de  couche  sous-cutanée,  Vérysi- 
pèle  des  paupières  s  accompagne  très  souvent  de  plaques  gangre- 
neuses, lesquelles,  d'ailleurs,  ne  déterminent  généralement  pas 
de  rétraction  cicatricielle  ni  de  déformations  ultérieures. 

Le  phlegmon  des  paupières  occupe  la  couche  celluleuse  sous- 
musculaire  :  aussi,  de  même  que  les  épanchements  sanguins, 
s'accompagne-t-il  d'un  gonflement  considérable.  Il  ne  faudrait 
pas  confondre  le  phlegmon  de  la  paupière  avec  le  phlegmon  de 
l'orbite,  dont  le  pronostic  est  inflniment  plus  grave.  Les  deux 
foyers  inflammatoires  sont  anatomiquement  séparés  l'un  de 
l'autre  par  le  feuillet  palpébral  de  l'aponévrose  de  Tenon,  qui,  du 
rebord  de  l'orbite  où  il  se  fixe  solidement,  se  rend  au  nerf  optique. 
Dans  le  phlegmon  des  paupières,  le  globe  de  l'œil  est  recouvert, 
mais  il  reste  toujours  mobile,  occupe  sa  situation  normale,  et 
n'est  pas  douloureux. 


22t         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Lorsqu'un  abcès  de  la  paupière  succède  au  phlegmon,  il  faut 
l'ouvrir,  et  je  pense  qu'une  très  petite  incision  verticale  convient 
mieux  qu'une  incision  horizontale,  tant  les  bords  s'écartent  mal  et 
ont  de  la  tendance  à  se  recroqueviller  après  cette  dernière  incision. 

Les  paupières  peuvent  être  le  siège  d'anthrax,  mais  surtout  de 
pustule  maligne.  On  traitera  cette  dernière  par  les  moyens  ordi- 
naires: cautérisations,  injections  interstitielles  de  teinture  d'iode. 
La  pustule  maligne  est  souvent  suivie  d'une  déformation  très 
notable  des  paupières. 

Une  affection  inflammatoire  très  commune  de  cette  région  est 
celle  qui  est  connue  sous  le  nom  dHorgeolety  vulgairement  appelée 
compère-loriot.  Elle  occupe  le  bord  libre  et  a  pour  siège  une 
glande  sébacée.  Occasionnée  presque  toujours  par  la  fatigue,  cette 
maladie  légère  ne  nécessite  que  quelques  applications  locales  de 
compresses  trempées  dans  l'eau  boriquée. 

a.  Blépharite  glandulo-ciliaire.  —  De  toutes  les  affections  des 
paupières,  la  plus  commune  est  celle  qui  atteint  le  bord  libre,  et 
que  l'on  décrit  sous  le  nom  de  blépharite  glandulo-ciliaire.  Elle 
consiste  en  une  inflammation  chronique  siégeant  dans  les  folli- 
cules pileux  qui  donnent  naissance  aux  cils,  et  dans  les  glandes 
sébacées  annexées  à  ces  follicules.  Elle  est  spéciale  aux  sujets 
lymphatiques  et  scrofuleux,  par  conséquent  à  l'enfance.  Comme 
signes,  on  observe  une  rougeur  du  bord  libre  et  une  sécrétion  plus 
abondante  des  glandes,  qui  accole  entre  eux  les  deux  bords  palpé- 
braux  pendant  le  sommeil.  Plus  tard,  des  croûtes  siègent  à  la 
racine  des  cils,  et,  si  on  les  enlève,  on  voit  à  leur  place  de  petites 
ulcérations.  Les  cils  finissent  par  tomber,  la  paupière  se  renverse 
légèrement  en  dehors,  la  fente  palpébrale  se  rétrécit;  bref,  cette 
affection,  tout  en  ne  compromettant  pas  sérieusement  la  vision,  est 
grave  par  la  déformation  très  disgracieuse  qu'elle  détermine.  Une 
fois  tombés,  les  cils,  dont  le  bulbe  a  été  détruit,  ne  repoussent  plus, 
et  il  reste  sur  le  bord  libre  des  paupières  une  surface  glabre, 
stigmate  indélébile  d'une  blépharite  glandulo-ciliaire  ancienne. 

Cette  affection  ne  provoque  que  de  légers  troubles  physiolo- 
giques, à  moins  qu'il  n'existe  en  même  temps  un  c(»rtain  degré 
de  conjonctivite  ;  elle  est  plutôt  g(^nanto  que  douloureuse  ; 
cependant  il  faut  la  traiter  avec  la  plus  grande  attention. 

Après  avoir  bien  lavé  la  paupière  avec  une  solution  boriquée, 
touchez  soigneusement  le  bord  libre,  au  niveau  do  la  base  des 


AFFECTIONS  ORGANIQUES  DES  PAUPIÈRES.  225 

cils,  avec  un  pinceau  enduit  d*une  pommade  au  précipité  rouge 
au  centième;  augmentez  la  dose,  si  celle-ci  ne  suffisait  pas,  et 
administrez  à  Tintérieur  tous  les  reconstituants. 

b.  Blépharospasme.  — Il  me  paraît  rationnel  de  rapprocher  des 
affections  inflammatoires  des  paupières  le  spasme  du  muscle 
orbiculaire  désigné  sous  le  nom  de  blépharospasme,  dont  j'ai 
si  souvent  signalé  l'existence  comme  symptôme  de  diverses 
affections  des  membranes  de  rœil,  et  en  particulier  de  la  kératite 
ulcéreuse. 

Cette  contracture  peut  être,  en  quelque  sorte,  essentielle  : 
provoquée  par  une  afifection  légère,  une  simple  conjonctivite, 
par  exemple,  elle  finit  par  constituer  la  maladie  principale  et 
détermine  des  accidents  qui  lui  sont  propres.  C'est  ainsi  qu'il 
existe  parfois  une  douleur  très  intense  dans  toute  la  région  de 
Torbiculaire  ;  le  bord  libre  des  paupières,  fortement  attiré  en 
dedans  vers  le  globe  de  Tœil,  finit  par  se  renverser  et  forme  un 
entropion  ;  les  cils  frottant  alors  sur  la  cornée  provoquent,  à  leur 
tour,  des  symptômes  graves  de  conjonctivite  et  de  kératite.  C'est 
un  cercle  vicieux  :  une  lésion  très  légère  de  la  conjonctive  ou  de 
la  cornée  provoque  un  blépharospasme  qui,  à  son  tour,  produit 
des  lésions  graves  de  ces  mêmes  membranes. 

Lorsque  le  blépharospasme  n'est  plus  simplement  réflexe, 
comme  dans  le  cas  précédent,  mais  lié  à  une  névrite,  la  guérison 
en  est  très  difficile  par  les  moyens  purement  médicaux  :  tous 
peuvent  échouer.  Si  le  spasme  est  tel,  que  vous  ne  puissiez  vaincre 
la  résistance  du  muscle  pour  examiner  l'œil  sans  provoquer  une 
douleur  d'une  extrême  violence,  endormez  le  malade  afin  d'établir 
le  diagnostic;  j'entends  le  diagnostic  de  la  cause,  c'est-à-dire 
reconnaître  s'il  existe  un  ulcère  de  la  cornée,  une  conjonctivite, 
un  corps  étranger,  ou  si  le  spasme  est  essentiel.  Dans  ce  dernier 
cas,  essayez  l'atropine,  la  cocaïne,  la  morphine,  les  courants 
continus,  etc.,  et,  si  l'affection  ne  cède  pas,  coupez  le  nerf 
frontal  à  sa  sortie  de  l'orbite,  ou  mieux  réséquez-en  une  partie. 
Une  jeune  fille  atteinte  de  blépharospasme  double,  qui  s'aggravait 
de  jour  en  jour,  malgré  tout  ce  que  j'employais,  ouvrit  les  yeux 
comme  par  enchantement  après  la  section  sous-cutanée  des  deux 
nerfs  frontaux,  et  la  guérison  fut  durable. 

D.  Affections  organiques  des  paupières.  —  Les  affec- 
tions organiques  des  paupières  sont  peu  nombreuses.  Je  ne  ferai 

TiLhkVX.  —  Chirurgie  clinique.  I.   —  i5 


226         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL   DE  LA  VISION. 

que  signaler  Vépithéliome^  qui  est  assez  commun,  mais  ne  présente 
rien  de  spécial  à  la  région,  si  ce  n'est  que  l'ablation  de  la  tumeur 
découvre  Tœil.  11  convient  de  réparer,  autant  que  possible,  la  perte 
de  substance  au  moment  môme  de  l'opération.  Empruntez  un 
lambeau  soit  à  la  joue,  soit  au  front;  il  est  impossible  d'indiquer 
à  cet  égard  des  règles  précises.  Le  cancroïde  des  paupières  m'a 
paru  présenter  une  marche  remarquablement  lente,  ou  du  moins 
mettre  beaucoup  de  temps  à  envahir  les  parties  voisines.  J'ai 
opéré,  en  1892,  pour  la  sixième  fois  depuis  quatorze  ans,  un 
homme  très  vigoureux,  âgé  de  trente-neuf  ans,  atteint  d'un  can- 
croïde de  l'angle  interne  l'œil  droit;  je  dus  sacrifier  le  globe 
de  l'œil  atteint  lui-même,  mais  la  santé  générale  est  restée  excel- 
lente et  il  n'y  a  plus  eu  de  récidive  (août  1896). 

Le  diagnostic  du  cancroïde  des  paupières  est,  en  général,  des 
plus  faciles.  Sachez  cependant  qu'il  peut  être  confondu  avec  un 
chancre  induré,  surtout  s'il  s'agit  d'un  vieillard  dont  l'âge  exclut, 
de  prime  abord,  l'idée  de  chancre.  Un  cas  de  ce  genre  s'est  pré- 
senté dans  mon  service,  où  un  malade  m'avait  été  adressé  pour 
y  être  opéré  d'un  épithéliome  de  la  paupière.  L'interrogatoire 
était,  en  effet,  tout  à  l'avantage  de  ce  diagnostic,  et  cependant 
l'aspect  de  l'ulcération,  la  rapidité  de  son  développement,  la  pré- 
cocité de  l'induration  ganglionnaire,  me  firent  diagnostiquer  un 
chancre,  ce  que  l'événement  ne  tarda  pas  à  vérifier,  car  survint 
la  roséole,  et  le  malade  guérit  rapidement.  Ce  malheureux  rac- 
commodait les  vieilles  chaussures,  et  nul  doute  pour  moi  qu'en 
se  grattant  le  coin  de  l'œil,  il  se  fût  inoculé  du  pus  provenant  de 
plaques  muqueuses  des  orteils  d'un  de  ses  clients. 

Je  signalerai  encore  les  tumeurs  ou  taches  érectiles  qui  affec- 
tent une  certaine  prédilection  pour  les  paupières.  Le  meilleur 
traitement  consiste  à  détruire  le  tissu  avec  la  pointe  la  plus  fine 
du  thermocautère  :  c'est,  du  moins,  le  procédé  qui  me  parait  le 
meilleur  et  dont  j'ai  maintes  fois  obtenu  de  bons  résultats. 

Les  tumeurs  appartenant  exclusivement  aux  paupières  sont  le 
millet  et  le  chalazion. 

Le  millet  consiste  en  une  petite  tumeur  du  volume  d'une  grosse 
tête  d'épingle,  ressemblant  à  un  grain  de  mil,  siégeant  au  niveau 
du  bord  libre,  et  de  couleur  blanc  jaunâtre.  Cette  tumeur  est 
développée  aux  dépens  d'une  glande  sébacée  :  c'est  un  petit  kyste 
sébacé.  Si  le  sujet  désire  qu'on  l'en  débarrasse,  évacuez  le  con- 


k 


AFFECTIONS  ORGANIQUES  DES  PAUPIÈRES.  227 

tenu  avec  une  aiguille  à  cataracte,  ou  mieux,  retranchez  le  tout 
d'un  coup  de  ciseaux  courbes. 

Le  chalazion  (yaXaÇa,  grêlon)  est  une  production  développée 
aux  dépens  des  glandes  de  Meibomius.  Il  apparaît  sous  la  forme 
d'une  petite  tumeur  ayant,  en  général,  le  volume  d'un  grêlon, 
occupant  Tune  ou  Tautre  paupière.  Il  fait  relief  sous  la  peau  ou 
bien  sous  la  muqueuse.  Tantôt  le  chalazion  contient  du  liquide 
épais  et  visqueux  :  c'est  un  kyste  ;  tantôt  il  est  solide  :  c'est  un 
adénome.  Mais  je  n'ai  jamais  pu,  pour  mon  compte,  établir  ce 
diagnostic  avant  l'opération,  le  globe  de  l'œil  se  prêtant  peu  à  la 
recherche  de  la  fluctuation. 

Le  traitement  est,  d'ailleurs,  le  même  dans  les  deux  cas.  11  n'est 
pas  rare  d'observer  la  disparition  spontanée  du  chalazion  :  aussi, 
n'est-il  pas  nécessaire  d'en  arriver  à  l'opération  immédiate.  Lors- 
qu'il ne  disparaît  pas,  et  qu'il  est  l'occasion  d'une  gêne  quelconque 
pour  le  malade,  on  en  peut  pratiquer  l'extraction  par  la  peau  ou 
par  la  muqueuse,  suivant  les  cas.  L'usage  de  la  pince  fenêtrée  de 
Desmarres,  en  protégeant  le  globe  de  l'œil,  même  contre  un  opé- 
rateur maladroit,  a  rendu  cette  opération  plus  simple  encore 
qu'autrefois.  Si  le  chalazion  était  kystique  et  que  l'on  ne  fût  pas 
bien  certain  d'avoir  enlevé  la  poche  entière,  on  la  cautériserait 
avec  un  crayon  de  nitrate  d'argent.  Un  morceau  de  taffetas  d'An- 
gleterre ou  de  baudruche  collodionnée,  une  mince  couche  d'ouate 
et  une  bande  de  flanelle  constitueront  le  pansement. 

Je  me  contenterai  de  mentionner  les  plaques  jaunâtres,  qu'il 
n'est  pas  rare  d'observer  sur  les  paupières,  et  qui  ressembleraient 
à  un  tatouage,  si  elles  n'étaient  parfois  un  peu  proéminentes, 
Je  mentionnerai  également  la  singulière  affection  décrite  par 
M.  Le  Roy  de  Méricourt  sous  le  nom  de  chromhidrose^  affection 
qui  fit  beaucoup  de  bruit,  il  y  a  quelques  années,  à  propos  d'un 
prétendu  fait  de  simulation.  La  chromhidrose  résulte  d'une 
perversion  dans  la  sécrétion  des  glandes  sébacées  des  paupières. 
Elle  est  caractérisée  par  des  plaques  noires  ou  bleues,  occupant 
le  plus  souvent  la  paupière  inférieure  et  la  joue,  répandues  par- 
fois sur  toute  la  peau  de  la  face  et  du  front.  Ces  taches  s'enlèvent 
très  facilement,  et  la  peau  redevient  blanche,  jusqu'à  ce  qu'une 
nouvelle  sécrétion  de  sébum  pigmenté  la  recouvre  de  nouveau. 

E.  Déformation  des  paupières.  — Le  groupe  des  affections 
répondant  à  ce  titre  est  le  plus  important.  La  paupière  peut  être 


228  AFFECTIONS  CflIRURGlCALKS  [JE  L'APPAHEiL  I)E   LA   ViSION. 

déformée  par  une  cause  originelle,  mais  plus  souvent  par  suite 
d'un  traumatisme  ou  d'une  inllammation  chronique.  Parmi  ces 
déformations,  les  unes  sont  rares  et  les  autres  communes.  Les 
déformations  rares  sont  :  l'ahlépharie  ou  absence  des  paupières, 
le  lagoplitâlmos,  le  coloboma,  lYpicantlius,  rankyloblépharon, 
le  symblépharon,  la  blépharoptose  ou  ptosis.  —  Les  déformations 
communes  sont  :  le  blépharopbimosis,  le  trichiasis,  l'entroploQ 
et  i'ectropion. 

a.  Able'pftarie.  —  Un  enfant  peut  venir  au  monde  sans  pau- 
pières, mais  il  est  atteint  d'autres  vices  de  conformation  qui 
l'empf^cbent  de  vivre.  L'ablt'pharie  est  généralement  acquise, 
et  résulte  de  brûlures,  de  gangrène,  de  pustule  maligne.  Tantôt 
l'une,  tantôt  les  deuxpaupièrt's  sont  détruites,  et  le  globe  de  l'œil, 
constamment  exposé  aux  injures  de  l'aîr,  est  gravement  compro- 
mis. Il  faut  le  maintenir  recouvert  de  linges  humides,  mais  le 
véritable  traitement  est  l'autoplastie,  c'est-à-dire  la  réfection  des 
paupières.  La  conduite  à  tenir  étant,  d'ailleurs,  la  même  que  dans 
les  cas  d'ectropion  très  prononcé,  j'indiquerai  plus  loin  le  meil- 
leur procédé  h.  mettre  en  usage,  c'est-à-dire  celui  de  Denunril- 
liers,  dont  j'ai  pu  observer  les  résultats  pendant  mon  internat 
chez  ce  remarquable  opérateur. 

b.  Lagophtalmos{\x^h<i,  liè^Te;  ôf&iXnâî,  œil).  —  Le  lagophtat- 
mos  est  un  raccourcissement  des  paupières  dont  les  bords  libres 
ont  peine  h.  se  mettre  au  contact  pour  recouvrir  l'œil.  C'est  on 
degré  d'ablt-pharie. 

Si  une  intervention  est  nécessaire,  vous  aurez  recours  au 
traitement  de  I'ectropion.  Une  variété  de  lagophtalmos  résulte 
de  la  paralysie  du  nerf  faciaL  Le  muscle  orbiculaire  étant  para- 
lysé, la  paupière  est  attirée  en  liant  par  l'action  du  releveur 
dépourvu  d'antagoniste,  et  l'occlusion  de  l'œil  ne  se  produit 
plus. 

c.  Calohoma  («iXoSs^a;,  mutilation).  —  Le  coloboma  est  carac- 
térisé par  la  fente  verticale  de  la  paupière,  qu'elle  soit  congéni- 
tale ou  acquise.  I^  coloboma  congénital  atteint,  le  plus  souvent, 
la  paupière  supérieure.  Avivement  des  deux  bords  et  suture, 
comme  dans  le  bec-de-liè%Te. 


DÉFORMATION  DES  PAUPIÈRES.  229 

d.  Epicanthus  (ext,  sur;  xavôoç,  angle  de  Toeil).  —  C'est  un  repli 
cutané  triangulaire  recouvrant  Tangle  interne  de  Toeil,  et  se  con- 
tinuant directement  d'un  bord  de  la  paupière  à  Tautre.  Il  est 
congénital  ou  acquis.  Ce  repli  est  parfois  assez  développé  pour 
gêner  notablement  la  vision,  et  il  convient  d'en  pratiquer  la 
résection.  On  peut  éprouver  une  certaine  difficulté  à  empêcher 
la  récidive. 

e.  Ankyloblépharon.  —  On  donne  ce  nom  à  la  soudure  entre 
eux  des  bords  libres  des  paupières.  On  l'obtient  parfois  à  Taide 
d'une  opération,  dont  je  parlerai  plus  loin,  la  blépharorraphie. 
Le  traitement  consiste  à  désunir  les  paupières  d'un  coup  de 
ciseaux. 

f.  Symblépharon.  —  On  dénomme  ainsi  la  soudure  partielle  ou 
totale  de  la  face  profonde  des  paupières  avec  le  globe  de  Tœil. 
Très  rarement  congénital,  il  peut  succéder  à  une  plaie  ou  bien  à 
une  ophtalmie  purulente,  mais  il  est,  presque  toujours,  la  consé- 
quence d'une  brûlure.  La  soudure  peut  s'établir  entre  la  conjonc- 
tive oculaire  ou  la  cornée,  et  on  conçoit  que  le  pronostic  dififère 
dans  les  deux  cas.  S'il  n'existe  qu'une  simple  bride  conjonctivale, 
on  la  divisera  facilement  d'un  coup  de  ciseaux,  mais  si  l'adhé- 
rence est  totale,  on  éprouvera  les  plus  grandes  difficultés  pour 
empêcher  les  surfaces  de  s'accoler  de  nouveau  après  leur  désu- 
nion. Deux  indications  sont  à  remplir  :  maintenir  les  paupières 
écartées  du  globe  de  l'œil  pendant  un  temps  suffisant,  et  recou- 
vrir l'œil  avec  des  débris  de  conjonctive  saine  que  l'on  suture 
entre  eux,  si  toutefois  il  existe  encore  de  la  conjonctive.  Le  ma- 
nuel opératoire  doit  donc  varier  avec  chaque  cas  particulier.  On 
pourrait  tenter  des  greffes. 

g.  Blépharoptose  ou  ptosis  (gXéçapcv,  paupière  ;  xTûai;,  chute).  — 
Cette  déformation  consiste  dans,  la  chute  de  la  paupière  supé- 
rieure ;  celle-ci  forme  un  rideau  que  le  malade  est  impuissant  à 
relever.  Il  faut  se  garder  de  confondre  cet  état  avec  le  blépharo- 
spasme,  qui  est  dû  à  la  contracture  de  Torbiculaire. 

La  paralysie  de  la  troisième  paire,  en  détruisant  l'action  du 
muscle  releveur  de  la  paupière,  seul  antagoniste  de  l'orbiculaire, 
est  la  cause  la  plus  fréquente  du  ptosis.  Une  infiltration  de  la 
paupière  par  du  liquide,  de  la  graisse,  une  cause  quelconque 


230  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

susceptible  d'en  augmenter  le  poids,  produit  le  même  résultat, 
c'est-à-dire  que  la  charge  est  au-dessus  des  forces  du  muscle 
releveur,  et  la  paupière  reste  au-devant  de  l'œil. 

Il  faut  traiter  la  paralysie  de  la  troisième  paire  lorsqu'elle  est 
la  cause  première  de  la  maladie,  et,  au  besoin,  retrancher  un  mor- 
ceau de  la  paupière  à  l'aide  d'une  pince,  dite  pince  à  ptosis. 

h.  Blépharophimosis,  —  Cette  déformatipn  est  plus  commune 
que  les  précédentes,  parce  qu'elle  est,  presque  toujours,  la  con- 
séquence de  la  blépharite  glandulo-ciliaire  chronique,  très  com- 
mune elle-même.  Le  blépharophimosis  consiste  dans  le  rétré- 
cissement de  la  fente  palpébrale,  par  suite  de  la  soudure  des  deux 
bords  libres  au  niveau  de  la  commissure  externe. 

Lorsqu'on  examine  un  sujet  atteint  depuis  plusieurs  années 
de  blépharite  glandulo-ciliaire,  si  un  seul  œil  a  été  affecté,  on  ne 
voit  pas  d'abord  de  différence  dans  la  dimension  de  l'ouverture 
palpébrale  d'un  côté  à  l'autre,  mais  cette  différence  devient  ma- 
nifeste si  le  sujet  ouvre  largement  les  deux  yeux  ;  la  commissure 
externe  s'est  comblée  peu  à  peu,  et,  sous  l'influence  de  Tinflam- 
mation  chronique,  il  s'est  produit  ce  que  nous  cherchons  parfois 
à  obtenir  pour  la  guérison  de  certaines  fistules,  une  cicatrice 
angulaire. 

Une  intervention  ne  devient  nécessaire  que  si  le  malade  la 
réclame,  ou  bien  s'il  existe  en  même  temps  des  granulations  pal- 
pébrales.  L'opération,  très  simple  d'ailleurs  consiste  à  fendre 
la  commissure  et  à  suturer  la  muqueuse  avec  la  peau  de  chacune 
des  lèvres  de  la  plaie. 

L  Trichiasis  (6p(Ç,  cheveu).  —  Le  trichiasis  consiste  dans  une 
implantation  vicieuse  des  cils.  Au  lieu  que  leur  extrémité  libre 
soit  dirigée  en  avant,  comme  à  l'état  normal,  elle  regarde  en 
arrière  et  vient  frotter  sur  la  cornée,  où  elle  détermine  une  irri- 
tation constante  et,  en  fin  de  compte,  une  kératite  souvent  grave. 
Dans  Tentropion  (maladie  caractérisée  par  le  renversement  en 
dedans  du  bord  libre  de  la  paupière)  les  cils  viennent  également 
toucher  et  irriter  la  cornée,  mais  il  ne  faut  pas  confondre  cette 
affection  avec  le  trichiasis  proprement  dit,  dans  lequel  les  cils 
seuls,  et  non  la  paupière,  sont  déviés.  Lorsque  la  déviation  ne 
porte  que  sur  quelques  cils,  on  peut  les  arracher  isolément  avec 
une  pince,  et  c'est  merveille  de  voir  combien  les  accidents  dis- 


DÉFORMATION   DES  PAUPIÈRES.  231 

paraissent  rapidement,  mais  ils  repoussent.  Le  meilleur  traite- 
ment consiste  alors  à  les  enlever  avec  leur  bulbe.  Pour  cela,  on 
peut  exciser  tout  le  bord  palpébral  ;  il  est  cependant  préférable 
de  le  dédoubler  avec  un  bistouri  fin,  de  façon  à  laisser  intacte  la 
partie  de  ce  bord  à  laquelle  aboutissent  les  glandes  de  Meibomius. 

j.  Entropion  (£v,  dans  ;  Tpérw,  tourner).  —  L'entropion  est,  ainsi 
que  je  viens  de  le  dire,  une  déformation  de  la  paupière  constituée 
par  le  renversement  en  dedans  de  son  bord  libre.  L'entropion 
produit  une  irritation  constante  de  la  conjonctive  et  de  la  cornée  : 
l'œil  devient  douloureux,  larmoyant,  et  redoute  la  lumière.  Sur- 
viennent ensuite  des  ulcérations,  des  abcès  de  la  cornée  ;  cette 
membrane  se  vascularise  et  la  vision  se  trouve  fortement  com- 
promise, si  on  n'intervient  pas. 

Le  diagnostic  de  l'entropion  s'impose.  Il  suffit  d'attirer  les 
paupières  en  dehors  pourvoir  aussitôt  leur  bord  libre  se  dérouler: 
mais  à  peine  les  a-t-on  abandonnées  que  les  bords  s'enroulent  de 
nouveau.  C'est  ainsi,  d'ailleurs,  que  vous  établirez  le  diagnostic 
entre  le  trichiasis  et  l'entropion. 

Deux  causes  de  nature  toute  diflFérente  produisent  l'entropion 
et  réclament  pour  cette  atfection  un  traitement  également  diffé- 
rent. Tantôt,  il  résulte  d'une  contracture  spasmodique  de  l'orbi- 
culaire,  principalement  de  la  portion  ciliaire  de  ce  muscle.  Cette 
contracture  reconnaît  pour  cause  habituelle  une  conjonctivite,  ou 
bien  un  ulcère  de  la  cornée.  L'entropion  est  alors  la  conséquence 
ultime  du  blépharospasme,  dont  j'ai  parlé  dans  un  paragraphe 
précédent  :  c'est  un  entropion  spasmodique.  Pour  le  combattre, 
vous  devrez  vous  attaquer  à  la  cause  qui  le  produit,  conjonctivite 
ou  kératite,  dont  il  n'est  qu'un  symptôme.  J'ai  déjà  dit  que,  dans 
les  cas  où  le  blépharospasme  est,  en  quelque  sorte,  essentiel,  on 
en  peut  venir  à  bout  par  la  section  ou  la  résection  des  nerfs 
frontaux.  Mais  ce  n'est  pas  là  le  véritable  entropion;  le  renver- 
sement en  dedans  des  paupières  reconnaît  le  plus  ordinairement 
pour  cause  une  altération  organique  des  couches  qui  les  consti- 
tuent, en  particulier  de  la  conjonctive  et  des  cartilages  tarses,  à 
la  suite  de  la  conjonctivite  granuleuse. 

Ces  parties  rétractées  attirent  en  dedans  le  bord  libre  des 
paupières  et  les  maintiennent  dans  cette  situation  vicieuse  d'une 
façon  permanente  :  c'est  Ventropion  organique.  Ainsi  produit, 
Tentropion  ne  peut  disparaître  sans  une  intervention  chirurgicale. 


232  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

On  a  bien  essayé  souvent  d'attirer  et  de  maintenir  en  dehors  les 
bords  de  la  paupière  avec  une  couche  de  coUodion,  mais  le  résultat 
n'est  que  temporaire. 

Voici  l'opération  que  je  conseille  :  circonscrire  par  doux  inci- 
sions une  portion  de  paupière  ayant  la  forme  d'un  tranche 
d'orange  et  une  hauteur  en  rapport  avec  le  degré  de  l'entropion  ; 
enlever  la  peau  et  la  couche  musculaire  ;  suturer  ensuite  les  deux 
lèvres  de  la  plaie.  Le  bord  libre  se  trouve,  de  la  sorte,  fortement 
relevé,  et  vous  n  aurez  pas  de  récidive,  à  moins  que  la  maladie 
primitive  ne  soit  pas  encore  guérie. 

k.  Ectropion  (èx,  hors;  Tpérw,  tourner).  —  L'ectropion  est  le 
renversement  en  dehors  du  bord  libre  des  paupières.  C'est  l'une 
des  déformations  les  plus  communes  et  aussi  les  plus  graves  de 
cette  région.  Il  affecte  des  degrés  très  divers,  depuis  une  simple 
déviation  jusqu'à  la  destruction  complète  des  paupières,  de  telle 
sorte  que  les  bords  ciliaires  sont  reportés  au  niveau  du  sourcil 
ou  vers  la  fosse  canine. 

L'ectropion  peut  résulter  d'un  défaut  de  tonicité  du  muscle 
orbiculaire,  comme  chez  certains  vieillards,  par  exemple,  et  il 
occupe  alors  généralement  la  paupière  inférieure  :  c'est  Vectro- 
pion  paralytique  qui,  suivant  moi,  serait  mieux  dénommé  ectropion 
atonique^  car  il  n'existe  pas,  en  réalité,  de  paralysie.  On  aperçoit 
un  rebord  rougeâtre  fort  disgracieux  ;  le  point  lacrjrmal  inférieur 
est  dévié,  l'œil  est  larmoyant  et  souvent  recouvert  de  muco-pus, 
mais  l'occlusion  du  globe  se  fait  néanmoins.  Il  est  bien  rare 
qu'il  soit  nécessaire  d'agir  activement  dans  ce  cas  :  une  pom- 
made au  précipité  rouge  suffit,  en  général.  Cette  variété  d'ectro- 
pion  peut,  cependant, reconnaître  pourpoint  de  départ  une  affec- 
tion des  voies  lacrymales,  et  ce  serait  môme  la  cause  habituelle, 
pour  certains  auteurs.  Il  convient  alors,  pour  faire  disparaître 
la  déformation,  de  traiter  les  voies  lacrymales  par  les  moyens 
que  j'indiquerai  plus  loin. 

La  blépharite  glandulq-ciliaire  s'accompagne  souvent,  à  la 
longue,  d'un  renversement  du  bord  libre  en  dehors  :  c'est  Vectro- 
pion  inflammatoire^  qui  ne  demande  pas  de  traitement  spécial 
autre  que  celui  de  la  blépharite. 

Le  véritable  ectropion  est  celui  qui  résulte  de  la  production 
d'une  cicatrice  vicieuse,  Vectropion  cicatriciel.  11  succède  à  des 
plaies  mal  réunies,  à  la  gangrène,  et  surtout  aux  brûlures.  Je  n'ai 


DÉFORMATION   DES  PAUPIÈRES.  233 

pas  besoin  d'insister  sur  les  signes  que  présente  cette  affection, 
ni  sur  les  troubles  profonds  qu'elle  apporte  dans  Torgane  de  la 
vision.  Une  opération  est  indispensable  pour  y  porter  remède. 

Beaucoup  d'opérations  ont  été  proposées  pour  guérir  Tectro- 
pion,  et  le  praticien  éprouve  quelque  peine  à  se  retrouver  et  à 
choisir  au  milieu  de  cette  riche  énumération.  Je  me  contenterai 
de  faire  connaître  mon  opinion  sur  ce  sujet  délicat  : 

1**  Toute  opération  d'ectropion  doit  débuter  par  la  suture  des 
deux  bords  palpébraux,  c'est-à-dire  par  la  blépharorraphie  ; 

2°  Si  l'ectropion  est  assez  peu  prononcé  pour  que  la  coaptation 
des  deux  bords  palpébraux  se  fasse  sans  tiraillement  de  la  peau, 
l'opération  doit  se  borner  là  ; 

3°  Si  la  peau  est  trop  tiraillée,  il  faut  pratiquer  dans  l'épaisseur 
des  paupières  ime  incision  horizontale,  dite  libératrice; 

4**  Si  l'écartement  des  deux  lèvres  de  la  plaie  qui  résulte  de 
cette  incision  est  tellement  large  qu'on  ait  à  craindre  une  cica- 
trisation difficile  et  la  reproduction  de  l'ectropion  lorsqu'on 
libérera  les  paupières,  il  faut  pratiquer  une  autoplastie,  c'est- 
à-dire  interposer  un  lambeau  cutané  entre  les  deux  lèvres  de  la 
plaie. 

Telles  sont,  à  mon  avis,  les  règles  générales  qui  doivent  guider 
le  chirurgien  dans  le  traitement  de  l'ectropion. 

La  blépharorraphie  est  une  opération  très  simple  :  il  suffit 
d'enlever  avec  une  pince  à  griffes  et  un  bistouri  fin  une  bande- 
lette du  bord  libre  de  chaque  paupière,  en  suivant  la  lèvre  posté- 
rieure du  bord,  sans  toucher  aux  cils,  et  de  réunir  avec  des  fils  de 
soie  très  minces.  On  laissera  à  la  commissure  interne  une  porte  ou- 
verte pour  l'écoulement  des  larmes  à  partir  des  points  lacrymaux. 

Quant  à  l'autoplastie,  le  meilleur  procédé  est,  à  coup  sûr,  ce- 
lui de  Denonvilliers,  qui  lui  a  dû  de  si  nombreux  et  si  brillants 
succès.  Voici  en  quoi  il  consiste  (je  suppose  qu'il  s'agisse  de  la 
paupière  supérieure).  Le  bord  libre  de  la  paupière  étant  libéré 
par  une  incision  horizontale,  est  disséqué  et  abaissé  jusqu'au- 
devant  de  l'œil.  11  en  résulte  une  vaste  plaie  qu'il  faut  combler. 
On  dessine  à  l'avance  sur  la  tempe  correspondante  un  lambeau 
cutané,  dont  la  dimension  et  la  forme  sont  en  rapport  avec  la  sur- 
face cruentée.  On  pratique  deux  incisions  verticales  dont  l'une, 
l'antérieure,  se  continue  en  bas  avec  la  lèvre  supérieure  de  la 
plaie,  et  l'autre,  la  postérieure,  avec  la  lèvre  inférieure.  Ces  deux 
incisions  sont  réunies  l'une  à  l'autre  en  haut  par  une   incision 


234         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

arrondie.  Ce  lambeau  est  ensuite  disséqué  de  haut  en  bas,  et  il 
se  continue  par  sa  base  avec  la  lèvre  inférieure  de  la  plaie.  On 
lui  fait  alors  subir  un  mouvement  de  torsion  sur  son  pédicule,  de 
telle  sorte  que  de  vertical  qu'il  était  il  devienne  horizontal,  et  on 
l'insinue  entre  les  deux  lèvres  de  la  plaie.  On  pratique  ensuite 
la  suture,  de  telle  manière  que  le  bord  postérieur  du  lambeau  est 
réuni  à  la  lèvre  supérieure  de  Tincision  et  le  bord  antérieur  de 
ce  même  lambeau  à  la  lè\Te  inférieure.  L'extrémité  supérieure 
du  lambeau  répond  à  l'angle  interne  de  l'œil  et  la  base  à  la  com- 
missure externe.  Cette  base,  très  saillante  en  raison  de  la  tor- 
sion du  lambeau,  s'affaisse  rapidement,  et  on  est  surpris  de  voir 
que  la  plaie  de  la  tempe,  d'abord  énorme,  se  rétrécit  avec  rapi- 
dité et  ne  laisse  bientôt  plus  qu'une  ligne  cicatricielle. 

De  même  que  pour  les  autoplasties,  le  lambeau  doit  être 
largement  taillé  :  il  convient  surtout  de  lui  donner  une  grande 
hauteur,  en  raison  de  la  perte  sensible  que  la  torsion  lui  fait 
subir. 

Combien  de  temps  faut-il  maintenir  les  bords  libres  des  pau- 
pières soudés  entre  eux  par  la  blépharorraphie  ?  Il  est  bon  que 
les  parties  soient  devenues  souples,  mobiles,  qu'elles  ne  parais- 
sent nullement  tiraillées,  et  j'estime  qu'une  année  environ  est 
nécessaire  pour  obtenir  ce  résultat. 

3«  MALADIES  CHIRURGICALES  DE  LA  RÉGION  SOURCILIÈRE. 

Les  traumatismes  de  la  région  sourcilière  méritent  d'attirer 
notre  attention ,  car  ils  présentent  des  caractères  tout  à  fait  spéciaux 
en  rapport  avec  les  dispositions  anatomiqucs.  D'abord,  cette  région 
est  recouverte  de  poils  dont  la  présence  dans  une  plaie  contuseest 
susceptible  de  produire  quelque  complication.  La  peau  est  très 
adliérent(.^  par  sa  face  profonde  à  la  couche  musculaire  sous-jacen te, 
d'où  la  difficulté  qu'en  présente  la  dissection  et  le  peu  d'écartemeni 
des  bords  des  plaies.  La  peau,  doublée  de  sa  couche  musculaire, 
repose  sur  une  portion  osseuse  saillante,  presque  tranchante,  l'ar- 
cade orbitaire  ;  à  ce  niveau  se  trouve  un  nerf  sensitif,  le  frontal,, 
exposé  à  être  fortement  contusionné  en  môme  temps  que  la  peau; 
le  squelette  lui-même  présente  une  disposition  toute  spéciale: il 
renferme  une  largo  cavité,  le  sinus  frontal  ;  enfin,  le  sourcil  répond 
à  la  première  fente  branchiale  supérieure,  ce  qui  imprime  encoreà 
cette  région  un  caractère  particulier,  de  telle  sorte  que  contusions^ 


MALADIES  DE  LA  RÉGION  SOURCILIÉRE.  235 

plaies,  fractures,  lésions  organiques  du  sourcil,  diffèrent  des 
mêmes  affections  observées  dans  les  autres  parties  du  corps. 

L'arcade  orbitaire  sous-tend  les  téguments,  si  bien  qu'une  con- 
tusion du  sourcil  s'accompagne  en  même  temps  d'une  contusion 
de  Tos  et  du  périoste,  pour  peu  qu'elle  soit  intense.  11  y  a  donc 
lieu  de  faire  quelques  réserves  sur  la  durée  de  la  maladie,  qui 
peut  se  compliquer  d'une  ostéopériostite,  ainsi  qu'on  le  constate 
si  souvent  au  niveau  de  la  crête  du  tibia,  par  exemple,  où  les 
conditions  anatomiques  sont  sensiblement  les  mêmes. 

La  contusion  peut  porter  sur  le  nerf  frontal  et  occasionner  plus 
tard  des  douleurs  assez  vives  sur  le  trajet  de  cette  branche  ner- 
veuse pour  en  nécessiter  la  résection  ou  l'élongation. 

A  la  suite  de  contusions  violentes  sur  la  région  sourcilière,  on 
a  vu  survenir,  très  rarement  il  est  vrai,  une  cécité  complète  et 
subite  ;  c'est  au  moins  ce  que  racontent  tous  les  auteurs.  Le  nerf 
frontal  a  été  incriminé  ;  d'autres  explications  ont  été  fournies 
pour  expliquer  ce  phénomène,  dont  il  nous  suffit  de  constater  la 
possibilité. 

On  conçoit  qu'une  contusion  du  sourcil  puisse  déterminer  un 
décollement  de  la  muqueuse  du  sinus  frontal,  un  épanchement 
sanguin  dans  le  sinus,  et  que  cet  accident  soit  la  source  de  dou- 
leurs de  tête  que  l'on  ne  sait  trop  à  quelle  cause  rattacher  plus  tard. 

hes  plaies  du  sourcil  sont  simples  ou  contuses.  Un  point  bien 
particulier  de  leur  histoire,  c'est  qu'elles  sont,  le  plus  souvent, 
produites  de  dedans  en  dehors,  c'est-à-dire  que  l'arcade  orbitaire 
tranchante  est  l'agent  de  la  section.  Vous  pouvez  comparer  ce  phé- 
nomène à  celui  qui  se  produit  assez  fréquemment  au  niveau  des 
fractures  bimalléolaires  par  abduction,  lorsque  la  peau  se  coupe 
sur  le  bord  tranchant  de  la  malléole  interne  dont  le  sommet 
a  été  arraché. 

Dans  ce  cas,  au  sourcil  ainsi  qu'à  la  cheville,  la  peau  est  coupée 
nettement  comme  par  un  couteau.  On  devine  la  conséquence  qu'il 
faut  en  tirer,  c'est  que  dans  les  plaies  du  sourcil  l'os  est  ordinai- 
rement à  nu  au  fond  de  la  plaie,  ce  qui  constitue  une  certaine 
complication  dont  il  convient  de  tenir  compte  pour  établir  le  pro- 
nostic. La  peau  et  la  couche  musculaire  sous-jacente  sont  telle- 
ment fusionnées  que  les  bords  de  la  plaie  n'ont  pas  de  tendance  à 
l'écartement,  à  moins  qu'il  ne  se  soit  formé  un  véritable  lambeau 
ayant  décollé  la  couche  lâche  et  lamelleuse  située  entre  le  périoste 


236  AFFECTIOiNS  CIIIRURGICALES  DE  L  APPAREIL  DE  LA  VISION. 

et  le  plan  musculatre,  cette  couche  qui  permet  de  froncer  le  sour- 
cil. Dans  les  plaies  sans  lambeau  du  sourcil,  la  peau  est  donc 
comme  lézardée. 

Le  pansement  d'une  plaie  du  sourcil  doit  ùtre  fait  avec  le  plus 
grand  soin,  en  raison  des  considérations  qui  précèdent.  Com- 
mencez par  raser  la  région,  enlevez  les  poils  qui  pourraient  être 
contenus  dans  la  plaie.  11  n'y  a  généralement  pas  d'hémorragies  à 
redouter  et  l'hémostase  se  fait  d'elle-même.  Lavez  la  plaie  avec 
une  solution  phéniquée  forte.  Si  la  plaie  est  contuse,  mâchée, 
comme  cela  a  lieu  assez  souvent  à  la  suite  des  chutes  sur  des 
gravois  ,  par  exemple,  ne  faites  pas  de  réunion  ;  si  la  plaie  est 
nette,  un  peu  longue,  surtout  si  elle  est  à  lambeau,  réunissez 
immédiatement,  mais  placez  toujours  un  drain  à  l'un  des  angles, 
dans  l'hypothèse  possible  d'une  suppuration.  Recouvrez  d'un 
pansement  antiseptique. 

La  région  sourcilière  peut  être  le  siège  de /r«c/wre5.  En  étudiant 
les  fractures  du  crâne  en  général,  (.-'est  à  dessein  que  je  n'en  ai 
pas  parlé,  parce  qu'elles  offrent  un  intérêt  régional  tout  particu- 
lier, en  raison  du  dédoublement  des  os  du  crâne  à  ce  niveau 
pour  constituer  le  sinus  frontal. 

Rappelez-vous  que  la  fracture  peut  n'intéresser  que  la  lame 
antérieure  du  sinus,  et  que  vous  serez  tenté  de  croire  à  la  péné- 
tration de  la  fracture  dans  la  cavité  crânienne,  alors  que  celle-ci 
n'est  nullement  ouverte.  Pour  donner  de  ce  genre  de  fracture  une 
idée  exacte,  je  rapporterai  le  fait  suivant  : 

Je  fus  appelé  auprès  d'une  jeune  fille  de  vingt  ans,  qui  venait  de 
tomber  en  tenant  à  lamam  un  cruchon  en  grès.  Le  cruchon  était 
brisé  en  mille  pièces,  et  la  jeune  fille  présentait,  au  niveau  du 
soutcil  droit,  une  plaie  béante  dans  laquelle  le  doigt  pénétrait 
largement;  le  frontal  était  fracturé,  un  fragment  complètement 
découvert  faisait  sous  la  peau  une  saillie  d'environ  2  centimè- 
tres. Je  cherchai  à  réduire  ce  fragment  en  l'abaissant  et  trouvai 
une  résistance  invincible;  l'exploration  attentive  de  la  plaie  m'en 
fournit  bientôt  l'explication  :  à  la  profondeur  d'au  moins  3  centi- 
mètres, siégeait  un  fragment  du  cruchon  gros  comme  une  forte 
noisette,  qui,  enclavé  dans  l'épaisseur  du  frontal,  faisait  office  de 
cale.  Cette  large  cavité  béante  au  niveau  du  sourcil,  limitée 
en  avant  par  la  table  externe  du  frontal  relevée,  fermée  en 
arrière   par  la  lame  vitrée,  que  je  pus    sentir   avec  le  doigt, 


MALADIES  DE  LA  RÉGION   SOURCILIÈRE.  237 

n  était  autre,  en  définitive,  que  le  sinus  frontal  lui-même,  dont 
la  base  avait  été  défoncée,  et  dont  la  paroi  antérieure,  fracturée 
très  loin  en  haut,  au  niveau  du  sommet  du  sinus,  était  maintenue 
relevée  et  calée  par  le  morceau  de  grès.  Le  foyer  de  la  fracture 
était  rempli  de  sang  agité  par  des  battements  isochrones  à  ceux 
du  pouls  :  aussi  avais-je  pensé,  à  première  vue,  que  le  cerveau  lui- 
même  était  mis  à  nu  dans  cette  large  étendue.  Le  corps  étranger 
fut  extrait  etlaguérison  s'opéra  rapidement. 

Je  ne  mets  pas  eu  doute  que  la  lésion  ait  été  limitée  au  sinus 
frontal,  ce  qui  diminuait  singulièrement  la  gravité  du  pronostic. 
Cette  jeune  fille  avait,  d'ailleurs,  les  bosses  frontales  remarqua- 
blement développées. 

La  région  sourcilière  peut  être  le  siège  de  tumeurs  variées,  au 
même  titre  que  les  autres  parties  du  corps,  mais  on  en  observe 
une  toute  spéciale,  le  kyste  dermoïde.  Je  rappelle  que  ce  genre  de 
kyste  a  pour  caractère  anatomique  d'être  constitué  par  une 
poche  dont  la  paroi  interne  contient  les  éléments  de  la  peau  : 
cellules  épithéliales,  glandes  sébacées,  poils,  glandes  sudori pares, 
ce  qui  le  distingue  des  kystes  sébacés  ordinaires  résultant  de  la 
distension  d'une  glande  sébacée.  Un  kyste  dermoïde  est  formé 
par  la  peau  retournée.  On  suppose,  ce  qui  n'a  rien  que  de  très 
vraisemblable,  qu'une  portion  du  feuillet  cutané  de  l'embryon  a 
été  pincée  entre  les  deux  lèvres  de  la  fente  branchiale  supérieure 
au  moment  de  la  fermeture  de  cette  fente.  Le  dermoïde  a  pour 
siège  à  peu  près  constant  la  queue  du  sourcil.«En  raison  de  son 
mode  de  développement,  il  est  congénital,  recouvert  par  toutes  les 
couches  dont  se  compose  la  région,  etadhérentausquelette.  Cepen- 
dant, avec  le  temps,  il  peut  être  légèrement  mobilisé  sur  le  frontal. 

Il  n'apparaît  habituellement  que  plusieurs  années  après  la 
naissance  et  arrive  lentement  au  volume  d'une  noisette.  Il  peut 
toutefois  acquérir  un  volume  beaucoup  plus  considérable  ;  j'en 
ai  observé  qui  égalaient  une  mandarine,  se  prolongeaient  dans 
la  région  temporale,  ou  s'abaissaient  au-devant  de  l'œil,  qu'ils 
recouvraient  en  partie. 

Le  diagnostic  découle  aisément  de  cet  ensemble  de  signes.  — 
La  difficulté  serait  plus  grande  si  le  dermoïde  occupait  le  grand 
angle  de  l'œil.  Rappelez- vous,  en  effet,  ce  que  j'ai  dit  plus  haut  à 
propos  des  tumeurs  du  crâne  :  lorsqu'une  tumeur  est  congénitale, 
médiane,  lorsqu'elle  siège  au  niveau  ou  au  voisinage  d'une  suture. 


238         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

songez  àuncencéphalocèle.  Mais,  lorsque  le  kyste  répond  à  l'apo- 
physe orbitaire  externe,  ce  qui  est  la  règle,  il  ne  saurait  être 
confondu  avec  aucune  autre  tumeur. 

En  ne  consultant  que  les  troubles  apportés  par  le  dermoïde  du 
sourcil  dans  la  santé  générale  du  sujet,  on  serait  tenté  de  ne  faire 
aucun  traitement  :  aussi,  certains  malades  préfèrent-ils  garder 
leur  tumeur,  qui  n'occasionne  pas  la  moindre  gùne.  Toutefois, 
conseillez  toujours  Textirpation  (seule  opération  indiquée),  à 
cause  du  développement  que  le  kyste  peut  prendre  ultérieure- 
ment ;  la  gravité  du  traumatisme  étant,  en  général,  en  rapport 
avec  son  étendue,  mieux  vaut  enlever  une  tumeur  lorsqu'elle  est 
petite  que  d'attendre  qu'elle  ait  atteint  un  volume  qui  rend 
l'opération  urgente  et  plus  sérieuse. 

L'opération  sera  pratiquée  de  la  façon  suivante  :  rasez  les 
sourcils,  aseptisez  le  champ  opératoire,  incisez  parallèlement  à 
l'arcade  orbitaire  au  milieu  des  poils,  de  manière  que  la  cicatrice 
soit  dissimulée  autant  que  possible.  Rappelez-vous  (et  c'est  le 
point  le  plus  important)  que,  pour  arriver  sur  la  poche,  le  bistouri 
doit  traverser  les  trois  plans  qui  constituent  la  poche  muscu- 
laire rorbiculaire,  frontal,  sourcilier.  Arrivé  surlapoche,  énucléez 
en  faisant  écarter  les  deux  lèvres  de  l'incision.  Ayez  grand  soin 
d'extraire  la  poche  entière,  pour  éviter  la  persistance  d'un  trajet 
fistuleux.  Aseptisez  la  plaie  ;  réunion  par  première  intention; 
enlevez  les  sutures  le  troisième  jour. 

4»  MALADIES  CHIRURGICALES  DE  LA  RÉGION  LACRYMALE. 

Je  désigne  sous  le  nom  de  région  lacrymale  l'ensemble  des 
voies  lacrymales,  comprenant  :  les  glandes  lacrymales,  les  points 
et  canalicules  lacrymaux,  le  sac  lacrymal  et  le  canal  nasal. 

Les  maladies  de  la  glande  lacrymale  sont  rares.  On  y  peut 
rencontrer  les  néoplasies  et  les  dégénérescences  propres  aux 
autres  glandes  acineuses  de  l'économie  :  on  y  a  vu  des  kystes.  La 
tumeur  le  plus  souvent  observée  est  un  sarcome  mélanique  ;  on 
y  a  trouvé  des  calculs  ou  dacryolithes  (Voirie  chapitre  Tumeurs 
deCorbité).  Le  meilleur  procédé  opératoire  pour  enlever  laglande 
lacrymale  est  le  suivant  : 

Pratiquer  au  niveau  de  la  queue  du  sourcil  une  incision  paral- 
lèle au  rebord  de  l'orbite,  traversant  toutes  les  parties  molles,  y 
compris  le  périoste  ;  décoller  ce  périoste,  qui  est  très  résistant, 


MALADIES  DE  LA  RÉGION  LACRYMALE.  239 

et  rabaisser.  On  rencontre  aussitôt  le  feuillet  orbitaire  de  Tapo- 
névrose  de  Tenon,  ou  périoste  de  Torbite,  qui  est  si  mince  que 
les  granulations  glandulaires  se  voient  à  travers,  et  Ton  enlève  la 
glande  avec  la  plus  grande  facilité,  en  même  temps  qu'on  évite 
d'ouvrir  la  loge  postérieure  de  Torbite.  Ce  procédé  est  surtout 
applicable  à  Textirpation  de  la  glande  lacrymale  saine,  pratiquée 
plusieurs  fois  pour  un  épiphora  rebelle. 

Je  Tai  faite  moi-même,  en  1884,  àThôpital  Beaujon,  dans  les 
conditions  suivantes  :  Un  jeune  homme  était  atteint  d'épiphora, 
par  suite  d'une  inflammation  chronique  des  voies  lacrymales.  11 
avait  été  traité  par  la  dilatation  avec  les  stylets  de  Bowman,  et 
les  conduits  fonctionnaient  d'une  façon  en  apparence  régulière  ; 
l'injection  faite  par  le  point  lacrymal  avec  la  seringue  d'Anel 
pénétrait  dans  la  fosse  nasale,  et,  cependant,  le  jeune  homme 
était  loin  d'être  satisfait.  C'est  qu'il  était  bijoutier.  Or,  le  débit 
par  les  voies  lacrymales  était  insuffisant,  et,  très  fréquemment, 
les  larmes  séjournant  au-devant  de  la  cornée  troublaient  la 
vision.  Je  songeai  à  tarir  la  source  et  proposai  l'extirpation  de  la 
glande,  qui  fut  acceptée  avec  empressement.  L'opération  fut 
facile,  quoique  pratiquée  sans  chloroforme  par  suite  de  circons- 
tances spéciales,  et  le  jeune  homme  a  pu,  dès  lors,  reprendre 
son  travail  dans  les  conditions  normales. 

Les  malades  atteints  d'une  affection  des  voies  lacrymales  pré- 
sentent comme  signes  principaux  :  du  larmoiement^  une  tumeur 
située  dans  le  grand  angle  de  l'œil,  tumeur  lacrymale^  ou  une 
fistule  occupant  le  même  siège,  fistule  lacrymale. 

A.  Larmoiement,  épiphora  (èx{,  sur  ;  çipo),  porter).  —  Le 
larmoiement  se  manifeste  dans  deux  conditions  absolument 
différentes  ;  il  peut  être  dû  à  une  exagération  de  sécrétion  des 
larmes  alors  que  les  voies  lacrymales  sont  saines  :  les  émotions 
morales,  les  corps  étrangers  de  la  conjonctive  et  de  la  cornée, 
les  ulcérations  et  presque  toutes  les  inflammations  du  globe  de 
l'œil  produisent  ce  résultat  ;  la  sécrétion  est  plus  considérable 
que  le  débit  par  le  canal  nasal,  et  le  surplus  des  larmes,  après 
avoir  rempli  le  lac  lacrymal,  déborde  sur  la  joue. 

Le  diagnostic  de  cette  variété  de  larmoiement  étant  facile  à 
faire  d'emblée,  occupons-nous  de  celui  qui  dépend  d'une  lésion 
des  voies  lacrymales. 

Nombre  de  malades  ne  vous  consulteront  que  pour  le  larmoie- 


ÎW         AKF»;TI0SS  CHIKUBGICALES  DE  LAPPAHEIL  DE  LA  V1SI0^. 

riipiil  fît  VOUS  tieudruntk  peu  près  ce  langage  :  —  Ma  visioD  o'est 
[juK  altiirf'ie,  je  ne  soulTre  nullement,  mais,  de  temps  en  temps. 
i'ii'ii  se  remplit  de  larmes,  surtout  s'il  est  exposé  à  l'air  froid 
f;t  au  vent;  je  suis  contraint  de  l'essuyer  constamment  pour 
voir  clair. 

Le  larmoiement  «^tant  un  signe  propre  à  ta  plupart  des  affections 
d«!S  voit;s  lacrymales,  vous  devrez  tout  d'abord  en  déterminer  la 
4:aus«-,  et  la  plus  vraisemlilahle  est  une  obstruction  des  voies 
lacrymales.  Pourtant,  il  peut  n'exister  qu'une  simple  dénation 
dea  points  et  canaliculcs  lacrymaux,  ce  que  l'examen  direct  vous 
prouve  tout  de suitc:ainsi,  dans  l'ectropion,  la  bléphariteglandu- 
locilinire,  certains  chalazions  placés  près  du  bord  libre,  etc.  Lee 
points  lacrymaux  peuvent  cependant  présenter  une  apparence 
normale  et  ne  pas  donner  passage  aux  larmes,  mais  c'est  beau- 
coup plus  rare  :  ils  sont  alors  oblitérés  par  un  spasme,  un  corps 
étranger,  ou  simplement  rétrécis  ;  d'autres  fois,  au  contraire,  ils 
soûl  perméables,  mais  alîaissés,  dans  la  paralysie  faciale,  par 
exemple. 

L'exumcn  direct  des  points  lacrymaux  ne  vous  a  rien  révélé: 
ils  sont  normaux,  leur  oriiico  regarde  en  arrière  et  plonge  dans 
le  lac  lacrymal:  à  quoi  donc  tient  le  larmoiement?  Pour  le  recon- 
naître, il  convient  do  pratiquer  une  injection  avec  la  seringue 
d'Anol  remplie  d'eau  tiède.  Le  malade  étant  assis,  introduisez  la 
seringue  par  un  point  lacrymal,  l'inférieur  de  préférence.  Rap- 
pelez-vous que  le  canal  qui  fait  suite  à  cet  orifice  est  d'abord 
perpendiculaire,  ot  ensuite  parallèle  au  bord  libre  de  la  paupière, 
notiiin  auatomiquo  sans  le  secours  de  laquelle  vous  ne  réussirez 
{tas  à  entrer  dans  le  canalicule  lacrymal. 

Si  le  liquide  pénètre  et  descend  dans  la  narine,  concluez-en  que 
les  voies  sont  libres.  Vous  reconnaîtrez  qu'elles  soutplusou  moins 
libres  suivant  que  le  liquide  pénétrera  avec  plus  ou  moins  de 
facilité.  Si  U>  lii^nide  n'arrive  pas  dans  la  narine,  mais  ressort 
h.pttr  le  point  lacryiual  supérieur,  c'est  que  les  deux  canalicules 
DDaux  sont  libres  et  qu'il  existe  un  obstacle  dans  le  sac  lacry- 
,  Enfin,  NÎ  le  liquide  ne  pénètre  pas  et  reflue  par  le  point 
lal  injoclt-,  li<  canalicule  est  évidemment  obstrué.  Répétez 
■  l'injfîctiou  pur  le  point  lacrymal  supérieur. 
i  Cette  ttxplonitit^m  bien  conduite  vous  fournira  des  renseigne- 

iDU  Ir^s  pn-cicii  \  sur  l'état  des  voies  lacrymales  et  sur  la  cause 
B  du  lumuiemenl. 


MALADIES  DE  LA   RÉGION  LACRYMALE.  2ii 

Tumeur  et  fistule  lacrymales.  —  Un  malade  peut  èlre 
atteint  non  seulement  d'épiphora,  mais  encore  de  tumeur  lacry- 
male. Cette  vieille  expression,  consacrée  par  Tusage,  ne  traduit 
pas  rigoureusement  la  réalité,  dans  le  sens  où  nous  comprenons 
aujourd'hui  le  mot  tumeur,  puisque  la  tumeur  lacrymale  est 
constituée  par  la  distension,  souvent  momentanée,  du  sac  lacry- 
mal ;  conscrvons-la  néanmoins. 

Dans  l'angle  interne  de  l'œil,  au-dessous  et  en  arrière  du  ten- 
don direct  de  l'orbiculaire,  c'est-à-dire  au  niveau  même  du  sac 
lacrymal,  existe  une  tumeur,  en  général  du  volume  d'un  gros 
pois,  qui  se  vide  facilement  par  les  points  lacrymaux  lorsqu'on 
presse  à  sa  surface  ;  l'œil  se  trouve  alors  baigné  par  une  certaine 
quantité  de  liquide  blanchâtre,  plus  ou  moins  épais,  ressemblant 
à  du  mueo-pus.  Le  sac  se  distend  de  nouveau  et  ainsi  de  suite. 
Le  malade  n'en  éprouve  pas,  le  plus  souvent,  d'autre  inconvénient, 
Voici  donc  l'aspect  sous  lequel  se  présente  un  sujet  affecté  de 
tumeur  lacrymale,  lorsqu'il  n'existe  aucun  caractère  inflamma- 
toire :  la  peau  est  normale,  le  grand  angle  de  l'œil  est  plus  ou 
moins  distendu  par  une  tumeur  qui  se  vide  sous  la  moindre  pres- 
sion, ou  bien  par  l'injection  avec  la  seringue  d'Anel;  le  larmoie- 
ment est  presque  continuel  ;  la  narine  du  côté  correspondant  est 
sèche,  et  le  malade  éprouve  plutôt  un  sentiment  de  gène  que  de 
douleur.  Tumeur  lacrymale,  catarrhe  chronique  du  sac,  dacryo- 
cystite  chronique,  sont  les  termes  qui  désignent  cet  état. 

Le  liquide  contenu  dans  le  sac  peut  y  être  emprisonné  de  toutes 
parts,  et  constitue  un  véritable  kyste  désigné  sous  le  nom  de 
mucocèle  (îxj;a,  mucus;  y,T^hT^,  tumeur). 

Le  catarrhe  chronique  du  sac,  ou  tumeur  lacrymale  propre- 
ment dite,  peut  persister  sans  modifications  notables  pendant  un 
grand  nombre  d'années,  mais  parfois  il  survient  aussi  des  compli- 
cations, et  la  plus  fréquente  est  l'inflammation  aiguë  du  sac  ou 
dacryocijstite  (Baxpjo),  pleurer  ;  xuatiç,  sac)  ;  apparaissent  alors  les 
symptômes  d'un  véritable  phlegmon  :  gonflement  considérable, 
chaleur,  rougeur,  douleurs  violentes.  Ces  phénomènes  peuvent 
rétrograder  progressivement,  mais  la  suppuration  survient  sou- 
vent et  un  abcès  s  ouvre  dans  le  grand  angle  de  l'œil.  L'abcès 
s'oblitère  spontanément  en  général  :  cependant  il  peut  persister, 
surtout  lorsqu'il  communique  avec  l'intérieur  du  sac,  et  ainsi 
s'établit  la  fistule  lacrymale,  qui  constitue  une  infirmité  perma- 
nente, si  le  traitement  n'intervient. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.    —   16 


242  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Non  seulement  rinflammation  s'empare  du  sac,  mais  elle 
s'étend  toujours  à  une  certaine  distance  au  pourtour,  et,  comme 
le  propre  de  la  dacryocystitc  aiguC  est  de  se  reproduire  de  temps 
en  temps,  il  en  résulte  que  le  squelette  lui-même  peut  être  atteint 
et  que  Ton  observe  des  lésions  de  Tos  unguis  en  particulier. 

Au  lieu  d'un  phlegmon,  ce  sont  des  poussées  d'érysipèle  qui 
apparaissent  de  temps  en  temps  sur  les  sujets  atteints  de  catarrhe 
chronique  du  sac  lacrymal. 

Il  est  facile,  par  un  examen  un  peu  attentif,  de  constater  les 
signes  qui  précèdent,  et,  en  conséquence,  d'établir  le  diagnostic  de 
la  tumeur  lacrymale,  ainsi  que  de  ses  complications:  phlegmon, 
abcès,  érysipèle,  fistule,  ostéite. 

L'énumération  seule  de  ces  complications  prouve  qu'il  faut 
toujours  engager  le  malade  à  soigner  une  tumeur  lacrymale.  Mais, 
dira-t-il,  je  n'éprouve  aucune  douleur,  simplement  un  peu  de 
gêne  :  c'est  vrai,  tant  qu'il  ne  survient  pas  de  phase  aiguë,  mais 
comme  cette  phase  est  à  peu  près  certaine  et  qu'elle  peut  en- 
traîner des  accidents  sérieux,  conseillez  un  traitement. 

Le  traitement  varie  nécessairement  suivant  la  cause  qui  produit 
l'affection.  Lorsque  le  larmoiement  est  la  conséquence  d'une  dé- 
viation des  points  et  canalicules  lacrymaux,  produite  elle-même 
par  un  ectropion,  une  blépharite,  etc.,  commencez  par  vous  occu- 
per de  ces  dernières  maladies. 

Contre  le  rétrécissement  du  point  lacrymal  et  des  canalicules 
lacrymaux,  le  meilleur  et  à  peu  près  unique  traitement  est  celui 
proposé  par  Bowman,  et  qui  consiste  à  les  fendre  à  l'aide  du  cou- 
teau de  Weber.  Cette  opération  est  très  simple,  tout  à  fait  insi- 
gnifiante comme  douleur,  surtout  avec  l'emploi  de  la  cocaïne,  et 
manque  rarement  son  but. 

Le  traitement  de  la  tumeur  lacrymale  est  assez  compliqué.  Au- 
jourd'hui, cependant,  l'accord  paraît  être  unanime,  car  nous  som- 
mes fixés  sur  la  pathogénie  de  cette  affection.  A  une  certaine 
époque,  on  a  fait  jouer  un  rôle  prépondérant  h  l'action  de  val- 
vules hypothétiques;  la  tumeur  lacrymale  reconnaissait  pour  ori- 
gine une  cause  toute  mécanique,  et  on  y  remédiait  de  même  en 
introduisant  dans  les  voies  lacrymales  des  canules  à  demeure  de 
modèle  varié  (Scarpa,  Dupuylren).  Il  est  bien  certain  qu'il  existe 
une  obstruction  des  voies  lacrymales  ;  que  le  traitement  doit  ten- 
dre à  la  faire  disparaître  :  mais  l'obstruction  elle-même  est  oc- 
casionnée et  entretenue  par  une  inflammation  chronique  de  la 


MALADIES  DE  LA  REGION   LACRYMALE.  243 

muqueuse,  ainsi  que  cela  se  passe,  par  exemple,  dans  Turètre 
pour  la  production  des  rétrécissements  de  ce  canal. 

On  peut  diriger  contre  la  tumeur  lacrymale  un  traitement 
palliatif  et  un  traitement  curatif. 

Le  traitement  palliatif  s'applique  surtout  à  la  première  période, 
lorsque  les  malades  sont  atteints  de  larmoiement,  avec  légère  dis- 
tension du  sac,  et  qu'il  suffit  d'une  faible  pression  pour  vider  le 
contenu,  soit  par  les  points  lacrymaux,  soit  par  le  canal  nasal. 
Une  injection,  pratiquée  par  le  malade  lui-même,  avec  la  seringue 
d'Anel,  suffit  à  débarrasser  le  sac  et  à  faire  disparaître  momenta- 
nément les  petits  inconvénients  de  la  maladie.  Beaucoup  de  sujets 
passent  ainsi  une  partie  de  leur  existence,  mais  il  est  préférable 
de  recourir  au  traitement  curatif. 

Rendre  au  canal  lacrymo-nasal  son  calibre  normal  et  combattre 
l'inflammation  de  la  muqueuse,  telles  sont  les  deux  indications  à 
remplir  pour  atteindre  ce  but. 

La  première  est  satisfaite  aujourd'hui  par  l'emploi  de  la  mé- 
thode de  Bowman,  qui  consiste  à  inciser  d'abord  le  point  et  les 
canalicules  lacrymaux  avec  le  couteau  de  Wcber,  et  à  dilater 
peu  à  peu  le  canal  avec  des  stylets  de  plus  en  plus  volumineux. 
Voici  la  manière  de  procéder  :  introduisez  d'abord  le  stylet  paral- 
lèlement à  la  direction  du  canalicule  jusqu'à  ce  qu'il  bute  contre 
la  paroi  interne  du  sac,  et  ramenez-le  à  la  verticale  ;  pressez 
alors  doucement  en  lui  donnant  la  direction  du  canal  lacrymo- 
nasal,  c'est-à-dire  en  le  portant  en  bas,  en  arrière  et  en  dehors. 
N'exercez  aucune  violence,  et  rappelez-vous  que  le  canal  nasal  est 
tapissé  par  une  fibro-muqueuse  résistante,  mais  très  peu  adhé- 
rente aux  parois  du  canal,  do  telle  sorte  que  le  stylet  pénètre 
facilement  entre  la  muqueuse  et  l'os. 

L'inconvénient  du  traitement  est  de  durer  longtemps.  De  plus, 
l'introduction  des  stylets  reste  parfois  difficile  et  douloureuse  : 
c'est  pour  cela  que  l'on  a  eu  recours,  dans  certains  cas,  à  la  strictu- 
rotomie  du  canal  lacrymo-nasal  à  l'aide  des  couteaux  de  Stilling 
ou  de  Giraud-Teulon.  Cette  dernière  opération  est  bonne  et 
tout  aussi  rationnelle  que  l'urétrotomie  interne  dans  cer- 
tains rétrécissements  de  l'urètre.  Elle  convient  surtout  chez  les 
enfants. 

La  seconde  indication,  c'est-à-dire  combattre  l'inflammation  de 
la  muqueuse,  est  remplie  par  les  injections  astringentes  :  nitrate 
d'argent,  sulfate  de  zinc,  etc. 


244  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'APPAREIL  DE  LA  VISION. 

Il  est  une  autre  méthode  de  traitement,  applicable  surtout 
lorsque  le  sac  est  très  distendu  :  c'est  la  ponction  et  la  cauté- 
risation. Au  lieu  de  fendre  les  canalicules  lacrymaux,  on  fend  direc- 
tement le  sac  par  sa  paroi  antérieure,  opération  désignée  sous 
le  nom  de  ponction  du  sac  lacrymal.  La  manœuvre  est  assez  déli- 
cate et  demande  une  description  spéciale. 

Je  rappellerai  d'abord  sommairement  les  rapports  du  sac 
lacrymal. 

Us  doivent  être  considérés  surtout  en  avant.  Le  sac  lacrymal  est 
recouvert  par  la  peau,  le  tissu  cellulaire  assez  dense  de  la  com- 
missure et  le  tendon  direct  de  l'orbiculaire.  Ce  tendon  croise  trans- 
versalement le  sac  de  façon  à  le  diviser  en  deux  parties  inégales  ; 
la  supérieure,  qui  est  la  plus  petite,  représente  généralement  le 
tiers  de  la  hauteur  totale.  Il  en  résulte  que  dans  la  tumeur  la- 
crymale la  saillie  sera  située  principalement  au-dessous  du  ten- 
don, et  que  c'est  également  toujours  au-dessous  de  ce  tendon  qu'il 
faudra  pratiquer  la  ponction  du  sac,  soit  pour  donner  issue  au 
pus,  soit  pour  y  introduire  des  instruments.  Or,  en  exerçant  une 
légère  traction  sur  la  commissure  externe,  le  tendon  fait  une 
saillie  toujours  appréciable,  môme  lorsque  le  sac  est  distendu; 
il  se  dessine  sous  la  forme  d'une  bride  transversale. 

De  plus,  la  gouttière  lacrymale  dans  laijuellc  est  contenu  le 
sac  est  limitée  par  deux  crêtes  dont  une,  antérieure,  est  formée 
par  la  branche  montante  du  maxillaire  supérieur  :  or,  cette  crête, 
qui  se  continue  avec  le  bord  inférieur  de  Torbito,  est  très  saillante 
et  toujours  accessible  au  doigt.  Ce  sera  donc  un  point  de  repère 
précieux,  puisque  le  sac  est  placé  immédiatement  en  arrière  d'elle. 
Par  conséquent,  pour  ponctionner  avec  succès  le  sac  lacrymal,  le 
chirurgien  se  basera  sur  les  trois  données  suivantes  :  le  relief  du 
tendon  de  l'orbiculaire,  la  crête  antérieure  de  la  gouttière  la- 
crymale, l'obliquité  en  bas,  en  arrière  et  en  dehors  du  canal.  Il 
fera  saillir  le  tendon  par  un  aide,  portera  l'indicateur  gauche  sur 
le  rebord  de  l'orbite,  de  façon  à  sentir  la  crête  osseuse  entre 
l'ongle  et  la  pulpe  du  doigt,  et,  tenant  de  la  main  droite  le  bis- 
touri, ponctionnera  au-dessous  du  tendon  en  suivant  la  surface 
unguéale  et  dans  la  direction  indiquée,  le  dos  du  bistouri  tourné 
du  côté  du  nez. 

Le  sac  étant  ouvert,  il  faut  en  écarter  les  parois  avec  des  stylets 
recourbés,  ou  mieux  avec  le  spéculum  de  Magne  construit  dansée 
but,  afin  de  protéger  les  bords  de  la  plaie  contre  l'effet  du  caus- 


MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION.  245 

tique,  surtout  si  ron  se  sert  d'un  caustique  liquide,  comme  le 
beurre  d'antimoine.  Ce  caustique  est  très  puissant  et  d'une  appli- 
cation facile  dans  le  cas  particulier;  on  a  eu  recours  également 
au  nitrate  d'argent,  au  chlorure  de  zinc,  au  fer  rouge,  etc. 

La  cautérisation  du  sac  a  suffi  bien  des  fois  à  guérir  à  elle  seule 
la  tumeur  lacrymale  sans  aucune  dilatation  préalable  ou  consé- 
cutive, preuve  évidente  du  rôle  prépondérant  que  joue  Tinflamma- 
tion  dans  la  production  de  la  maladie.  Toutefois,  avant  que  la  plaie 
se  ferme,  il  me  paraît  bon  d'introduire  jusque  dans  la  narine  les 
derniers  numéros  des  stylets  de  Bowman.  Lorsque  la  guérison 
sera  complète  et  que  toute  trace  de  tumeur  lacrymale  aura  disparu 
(Topération  ne  laisse  pas  de  cicatrice  appréciable),  il  sera  utile 
de  faire,  de  temps  en  temps,  une  injection  par  les  points  lacry- 
maux pour  maintenir  le  sac  en  bon  état  et  empêcher  la  récidive. 

La  dacryocystite  aiguë  ne  demande  pas  d'autre  traitement  que 
celui  du  phlegmon  ordinaire.  Si  la  fistule  lacrymale  résiste  à  la 
dilatation  par  la  méthode  de  Bowman,  on  fera  l'ouverture  et 
la  cautérisation  du  sac.  C'est  aussi  le  seul  traitement  applicable 
au  mucocèle. 

En  résumé,  combattez  l'atrésie  des  points  et  canalicules  lacry- 
maux par  l'incision  à  l'aide  du  couteau  de  Weber.  Traitez  le 
larmoiement  lié  au  catarrhe  chronique  du  sac  lacrymal  par  la 
méthode  de  Bowman,  c'est-à-dire  :  incision  des  canalicules,  dila- 
tation graduelle  avec  les  stylets.  Ajoutez-y  les  injections  astrin- 
gentes. Si  la  dilatation  marche  mal,  recourez  à  la  stricturotomie 
avec  le  couteau  de  Stilling. 

Lorsque  le  grand  angle  est  fortement  distendu,  donnez  la  pré- 
férence à  la  méthode  de  Magne  :  ponction  du  sac  et  cautérisation. 


CHAPITRE  III 

MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

L'appareil  de  l'olfaction  comprend  le  nez  et  les  fosses  nasales. 
Il  me  paraît  rationnel  d'y  rattacher  la  portion  nasale  du  pharynx, 
ainsi  que  les  sinus  :  maxillaires,  frontaux  et  sphénoïdaux.  Nous 
étudierons  successivement  les  affections  chirurgicales  de  chacune 
de  ces  parties. 


246  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

Â.  Maladies  du  nez.  —  Les  traumatismes  du  nez  consistent 
en  contusions,  plaies,  ou  fractures. 

Les  contusions  du  nez  ne  présentent  rien  de  particulier. 

hes  plaies  doivent  être  traitées  avec  le  plus  grand  soin,  de  façon 
à  éviter  les  déformations  ultérieures.  La  réunion  immédiate  est 
de  rigueur;  il  convient  même  de  la  tenter  dans  les  plaies  con- 
tuses,  pourvu  que  les  parties  molles  ne  soient  pas  trop  mâchées. 
Il  existe  souvent  des  graviers,  des  poussières,  qu'il  faut  enlever 
soigneusement. 

Lorsqu'une  portion  du  lobule  du  nez  a  été  complètement 
détachée,  réappliquez-la  et  suturez.  Cette  sorte  de  greffe  peut 
reprendre  vie. 

Les  fractures  du  nez  portent  sur  les  os  propres  et  sur  la  ])ranche 
montante  du  maxillaire  supérieur;  la  cloison  peut  être  intacte,  ou 
fracturée  en  môme  temps.  Dans  ce  dernier  cas,  la  déformation  est 
beaucoup  plus  appréciable,  car  le  nez  est  affaissé.  Le  tassement 
du  nez  avec  une  dépression  profonde  sur  la  face  dorsale  en  peut 
être  la  conséquence. 

Il  est,  en  général,  assez  facile  de  reconnaître  une  fracture  des  os 
du  nez  :  le  malade  a  perdu  une  notable  quantité  de  sang  par  les 
narines  au  moment  de  Taccident  ;  on  constate  assez  souvent  un 
peu  d'emphysème  sous-cutané  et,  si  Ton  saisit  le  dos  du  nez  entre 
le  pouce  et  l'index,  on  perçoit  la  crépitation  en  imprimant  à  l'or- 
gane des  mouvements  latéraux.  Cette  exploration  détermine  une 
douleur  vive.  L'emphysème  de  la  racine  du  nez  est  certainement 
un  bon  signe  de  fracture  ;  il  est  utile,  cependant,  de  se  rappeler  que 
la  rupture  du  sac  lacrymal  pourrait  donner  lieu  au  môme  phéno- 
mène et  s'accompagnerait  également  de  douleur  à  la  pression 
ainsi  que  d'hémorragie  nasale.  La  crépitation  est  donc,  avec  la 
mobilité  anormale,  le  meilleur  élément  de  diagnostic. 

La  fracture  des  os  du  nez  a  été  souvent  méconnue,  lorsque 
les  signes  étaient  peu  accusés,  et  surtout  lorsqu'il  n'existait  ni 
déplacement  ni  déformation;  d'ailleurs,  l'erreur  est  alors  peu 
préjudiciable  au  malade,  car  le  traitement  ne  consiste  que  dans 
Tapplication  de  quelques  compresses  résolutives  sur  le  nez.  S'il 
existe  de  la  déformation,  si  Tun  des  fragments  faisait  saillie  dans 
la  fosse  nasale,  il  serait  indiqué  de  le  relever.  De  luènic,  si  la  voûte 
nasale  était  affaissée  par  suite  d'une  fracture  de  la  cloison,  il 
conviendrait  de  la  redresser,  et,  au  besoin,  de  la  soutenir  pendant 
quelques  jours  à  l'aide  d  un  tamponnement. 


k 


MALADIES  DU  NEZ.  247 

La  peau  du  nez  est  fréquemment  le  siège  d'éry  thèmes,  entretenus 
par  l'intempérance  du  sujet  ou  par  une  disposition  générale. 
Dans  ce  dernier  cas,  l'affection  est  souvent  liée  à  l'existence,  dans 
les  narines,  d'éruptions  eczémateuses,  qu'il  faut  faire  disparaître 
pour  guérir  l'érythème.  On  sait  que  cette  même  éruption  est  le 
point  de  départ  habituel  des  érysipèles  spontanés  de  la  face. 

On  observe  aussi  sur  le  nez  des  bourgeonnements,  des  saillies 
qui  peuvent  atteindre  un  volume  tel,  qu'on  leur  a  donné  le  nom 
d'éléphantiasis.  Les  ouvrages  classiques  en  représentent  des 
exemples  vraiment  monstrueux. 

Lorsque  les  tumeurs  sont  petites,  disséminées,  les  glandes  séba- 
cées seules  sont  en  cause  ;  c'est  de  l'acné  qui  a  reçu  l'épithète  de 
rosacea^  et  un  très  bon  moyen  de  traitement  consiste  à  les  toucher 
avec  un  mélange  de  15  grammes  de  collodion  pour  1  gramme 
d'acide  salicylique  :  mais,  dans  le  véritable  éléphantiasis,  tous  les 
éléments  qui  entrent  dans  la  composition  du  nez  ont  subi  une 
véritable  hypertrophie,  y  compris  les  cartilages. 

Cette  affection  nécessite  un  traitement  chirurgical.  On  enlèvera 
les  tumeurs  à  l'aide  d'un  de  nos  nombreux  moyens  de  diérèse. 
Chaque  cas  fournira,  d'ailleurs,  des  indications  particulières  qu'il 
est  impossible  de  spécifier  à  l'avance. 

Le  nez  est  un  lieu  de  prédilection  pour  les  ulcérations  de  toutes 
sortes.  On  y  rencontre  des  ulcérations  scrofuleuses  (le  lupus)  ;  des 
ulcérations  syphilitiques  :  primitives,  secondaires  et  tertiaires  ; 
des  ulcérations  cancroïdales.  Le  diagnostic  est  souvent  facile  à 
établir  entre  elles,  mais  il  est  parfois  si  difficile  qu'il  est  bon,  avant 
de  se  prononcer,  d'essayer  la  touche  du  traitement  spécifique. 

Le  diagnostic  est  surtout  facile,  si  l'on  assiste  au  début  de  la 
maladie.  On  neconfondrapasun  chancre  induré  (accident  très  rare 
au  nez)  avec  un  épithéliome  ulcéré,  en  se  basant  principalement  sur 
la  marche  de  l'affection,  le  chancre  arrivant  en  quelques  jours  aune 
phase  dont  le  développement  demanderait  plusieurs  mois  pour  l'épi- 
théliome.  Les  plaques  inégales,  irrégulières,  du  lupus  se  reconnaî- 
tront aisément.  La  tumeur  constituée  par  l'épithéliome  des  glandes 
sudoripares  au  niveau  de  l'aile  du  nez  ne  laissera  pas  de  doutes 
sur  sa  nature,  de  même  que  les  cancroïdes  dermiques,  qu'il  n'est 
pas  rare  d'observer  sur  le  dos  et  à  la  racine  du  nez  des  vieillards. 

Mais,  lorsqu'un  sujet  se  présente  avec  une  vaste  ulcération 
ayant  détruit  tout  ou  presque  tout  l'organe,  le  clinicien  éprouve 


Î48  MALAUIES  DE   fAPPABEIL  liE   L"OLFACT10>. 

toujours  un  ciTtaîn  embarras  pour  se  proiioQcer;  le  lupus  est, il 
i-st  vrai,  l'apanage  de  la  jfuiiease,  et  le  cancroide  celui  de  la  vieil- 
lesse ;  l'ulcère  syphilitique  présenUi  une  coloration,  une  forme  de 
ses  bords,  qui  lui  sontspéciales  etqu'une  longue  pratique  permet, 
le  plus  souvent,  dereconnaitre,  mais,  en  définitive,  le  diagnostic  De 
repose  que  sur  des  nuances  qu'on  n'apprécie  pas  toujours  de  la 
même  manière,  ou  qu'ont  pu  modilier  des  traitements  antérieurs. 
Cependant,  le  lupus  et  l'ulcère  syphilitique  secondaire  ou  tertiaire 
se  cicatrisent  après  avoir  achevé  leur  œuvre  de  destruction,  tandi» 
que  le  cancroïdc  ne  se  cicatrise  pas  et  ronge  toute  la  face  de 
proche  en  proche. 

En  présence  d'une  ulcération  du  nez,  il  convient  toujours 
d'administrer  le  traitement  antisyphilitique  avant  d'intervenir 
d'une  façon  chirurgicale. 

La  syphilis,  surtout  la  syphilis  tertiaire  sous  forme  de  gomnies, 
peut  se  développer  non  dans  l'épaisseur  de  la  peau,  mais  dans  tes 
couches  plus  profondes  du  nez,  sur  son  squelette,  os  et  cartilages, 
et  eu  particulier  sur  sa  cloison.  Il  en  résulte  qu'à  un  moment 
donné  le  nez  s'effondre  et  s'aplatit. 

Il  n'est  pas  rare  non  plus  d'observer  la  circonstance  suivante  : 
un  sujet  est  atteint  d'un  épithéUome  dermique  delà  racine  du  nez, 
et  le  praticien  applitpic  à  sa  surface  une  couche  de  pAte  de  Vienne, 
par  exemple;  le  caustique  détruit  tout  jusqu'aux  os  inclusivement, 
et  il  reste  une  ouverture  par  laquelle  sortent  l'air  et  les  muco- 
sités nasales. 

Au  résumé,  que  ce  soit  h  la  suite  d'un  traumatisme,  tel  que 
coup  de  sabre,  éclat  d'obus,  ou  bien  à  la  suite  d'une  ulcération,  le 
nez  est  quelquefois  détruit  dans  sa  totalité.  M  peut  i>lre  seulement 
affaissé  par  destruction  de  sa  charpente.  La  destruction  peut  n'être 
que  partielle,  porter  sur  une  ou  sur  les  deux  ailes  ou  sur  la  sous- 
cloison.  Tels  sont  les  divers  «us  en  pré.sence  desquels  se  trouvera 
le  praticien,  et  qui  nécessiteront  son  intervention. 

Lorsqu'une  perte  de  substance  du  nez  est  cicatrisée,  lorstiue  la 
nature  a  épuisé  sa  force  réparatrice  et  qu'il  reste  une  difformité 
choquante,  il  convient  de  pratiquer  une  opération  auloplastique 
qui   porte  le  nom  de  rhinoplustie. 


tthinopiastie.  —  Cette  opération  est  totale  ou  partielle,  suivant 
qu'il  s'agit  de  restaurer  lu  totalité  ou  bien  une  partie  du  nez. 
Lorsque  le  nez  est  simplement  déformé  h  la  suite  de  la  destruction 


MALADIES   DU   NEZ-  Si9 

de  la  cloison,  que  la  cause  soitlraumatique  ou  spontanée,  faut-il 
tenter  de  le  redresser,  de  le  déplisser?  D'une  façon  générale,  je  ne 
le  crois  pas.  L'aspect  du  malade  est  sans  doute  fort  disgracieux, 
mais  une  autoplastie  quelconque  aura  pour  résultat  de  substituer 
un  genre  de  laideur  à  un  autre  genre  :  au  lieu  d'un  nez  en  retrait 


Kig.  1C.  —  Sujet  prt'^entant  ui 


z  {Héparationfuite  sur  la  figure  I"). 


VOUS  obtiendrez,  en  cas  de  succès,  un  nez  en  saillie  constitué  par 
une  masse  de  cbnirplus  ou  moins  informe;  la  cosmétique  n'y  aura 
pas  gagné  grandcliose,  car  ce  que  nous  ne  pouvons  refaire,  c'est 
la  charpente  destinée  à  soutenir  les  parties  molles  et  à  donner 
au  nez  sa  forme.  En  conséquence,  lant  que  le  nez  existe,  si  laid, 
si  déformé  qu'il  soit,  du  moment  oii  il  recouvre  les  fosses  nasales 
et  s'op|K>se  à  l'écoulement  incessant  des  mucosités  nasales,  tant 


2Ke  MALADIES   [IE   LAI'PAHEIT.  DE   L  llLKACTlON. 

que  c'est  une  difforniitô  et  non  une  infirmiti5.  ji'  pense  que  le 
mieux  est  de  sabstenir  de  toiile  opération.  Cependant,  je  dois 
reconnaitre  que  M.  Cli.iput  a  présent*^  à  la  Socît^tii  de  chit 
en  1893,  une  femme  dont  il  avait  maintpnii  le  neï.  redreM 


Kig.  17.  —  niiliioplDKtlf,  Ufiir 


ri^paraliou  par  le  [ircréilf'  de  N^laUrn. 


l'uido  d'une  charpente  inétjkiliquc  en    platine  ou  en  argent  doré, 
ot  lo  rt^siiltat  était  très  satisfuisant.  Se  miiiittiendra-l-il? 

Mais,  ijuand  l'orj^ne  est  dt^truit  dans  sa  totnlitii,  ou  même 
partiellement,  il  en  résulte  uno  vérituLile  intirmité,  qui  met  les 
malades  en  dehors  des  conditions  de  noire  \ie  sociale.  Un  soldat, 
dont  le  nez  avait  élé  emporté.'!  (ira\clolle  jinr  nu  (''clat  d'oliiis,  ne 


MALADIES  DU  NEZ. 


251 


pouvait,  quelque  glorieuse  que  fût  sa  blessure,  trouver  de  travail 
dans  aucun  atelier  de  Paris.  Un  jeune  homme,  auquel  la  syphilis 
avait  enlevé  Taile  gauche  du  nez,  me  déclarait  n'avoir  plus  d'autre 
ressource  que  le  suicide,  si  je  ne  réussissais  à  le  rendre  présen- 
table. C'est  qu'en  effet  l'aspect  de  l'intérieur  des  fosses  nasales,  de 
la  muqueuse  rougeâtre  couverte  de  mucus,  cause  un  dégoût 
profond.  Une  simple  fistulette,  même  située  sur  le  dos  du  nez, 
rend  la  vie  insupportable  à  certains  malades. 

L'autoplastie  du  nez  présente  donc  une  importance  considérable. 
La  prothèse,  il  est  vrai,  peut  rendre  des  services,  et  elle  a  réalisé 


» 


•  •  • 


•  •  t 


"  •  t  •  " 


Fig.  18.  —  Tracé  des  lambeaux  pour  pratiquer  la  rhinoplastie  d*après  le  procédé 

de  Nélaton. 

en  caouchouc  des  nez  irréprochables;  mais  il  ne  faut  y  avoir  re- 
cours que  lorsque  toute  opération  autoplastique  est  impossible, 
comme  à  la  suite  de  certains  lupus,  par  exemple  :  le  plus  simple 
opercule  en  peau  vaut  mieux  que  le  plus  beau  nez  artificiel. 

On  en  pourrait,  d'ailleurs,  combiner  l'emploi  dans  certaines 
circonstances,  lorsque,  par  exemple,  le  sujet  doit  être  vu  à 
distance.  ^ 

Les  opérations  autoplastiques  applicables  à  la  restauration  du 
nez  sont  :  la  réfection  totale  ;  —  la  réfection  d'une  ou  des  deux 
ailes  ;  —  celle  de  la  sous-cloison  ;  —  l'oblitération  d'un  orifice 
ou  d'une  perte  de  substance  siégeant  à  la  surface  du  nez. 

Rhinoplastie  totale,  —  Diverses  méthodes  sont  employées  pour 
reconstituer  le  nez  dans  sa  totalité;  celle  que  je  conseille  est  la 
méthode  française,  ou  méthode  par  glissement  ;  les  lambeaux 
doivent  être  pris  de  chaque  côté  sur  la  joue,  d'après  le  procédé 
de  Nélaton. 


232  MALADIES  DE  LAPPAREIL  DE  L  OLFACTION. 

Les  figures  16,  17  et  18,  me  paraissent  de  nature  à  rendre 
inutile  une  description  détaillée. 

De  chaque  côté  delà  perte  de  substance,  taillez  un  lambeau  dont 
le  pédicule  réponde  à  la  racine  du  nez  ;  descendez  jusqu'à  la  lèvre 
supérieure.  Tracez  la  base  du  lambeau  suivant  une  ligne  sinueuse 
qui  permette  de  reconstituer  la  narine.  Mobilisez  les  lambeaux  et 
suturez-les  sur  la  ligne  médiane.  Maintenez  un  bout  de  sonde 
dans  chaque  narine  jusqu'à  cicatrisation. 

Lorsque  la  destruction  du  nez  s'étend  si  loin  qu'il  n'y  a  plus 
moyen  de  trouver  un  lambeau  sur  la  joue,  on  pourra  tenter  de 
le  prendre  sur  le  front  (méthode  indienne)  ou  sur  le  bras  (méthode 
italienne),  et  en  suivant  les  procédés  qui  sont  décrits  et  figurés 
partout. 

Restauration  de  Faile  du  nez,  —  Que  Taile  du  nez  ait  été 
détruite  par  la  syphilis  (c'est  la  cause  la  plus  habituelle,  et  on 
l'observe  sur  de  tout  jeunes  gens)  ou  bien  emporté  par  le  chi- 
rurgien dans  l'ablation  d'un  cancroïde  de  cette  région,  le  pro- 
cédé réparateur  est  le  même  dans  les  deux  cas.  Voici  celui  que 
je  conseille,  et  qui  m'a  donné  plusieurs  fois  des  résultats  toès 
satisfaisants. 

Les  figures  19  et  20  en  donnent  une  idée  exacte.  Je  prends  le 
lambeau  sur  la  face  latérale  du  nez  et  le  détache  suffisamment  par 
sa  face  profcmde  pour  qu'il  puisse  être  immobilisé  et  attiré  en  bas 
sur  la  pert^  de  substance. 

Restauration  de  la  sous-cloison,  —  La  difformité  qu'entraîne  la 
])ertodcla  sous-cloison  est  beaucoup  moindre  que  celle  qui  résulte 
de  la  destruction  de  l'aile  du  nez  :  aussi,  l'autoplastie  n'est-elle  pas 
aussi  indiquée  que  dans  le  cas  précédent  :  cependant,  on  est  autorisé 
à  la  pratiquer,  si  le  malade  la  réclame.  On  prendra  comme  lambeau 
la  partie  médiane  de  la  lèvre  supérieure. 

Oblitération  d'un  orifice  siégeant  sur  le  dos  du  nez.  —  Qu'il 
exister  à  la  surface  du  nez  un  orifice  communiquant  avec  les  fosses 
nasales,  ou  bien  simplement  une  perte  de  substance  résultant  de 
l'ablation  d'une  tumeur  épithiUiale,  le  procédé  opératoire  qu'il 
convient  d'employer  est  sensiblement  le  même  dans  les  deux 
cas.  Voici  celui  que  j'ai  suivi  plusieurs  fois  et  que  je  conseille  : 

Reportez-vous  à  la  figure  21.  J'ai  reproduit  en  pointillé  le  tracé 


HALADIES  DU   NEZ. 


du  lambeau  qu'il  convient  de  tailler.  Celui-ci  est  détaché  par  aa 
face  profonde,  mobilisé,  attiré  vers  la  ligne  médiane  et  suturé  au 
bord  opposé,  préalablement  avivé. 
11  se  peut  qu'un  orifice  très  étroit  siège  au  niveau  du  lobule  du 


Fig.  19.  —  Destruction  de  l'aile  gaucbe      t'ig.  10.  ■ 


nez  et  ne  nécessite  pas  l'emploi  d'une  véritable  autoplastie. 
J'ai  été  assez  beureux  pour  guérir  un  jeune  confrère,  affecté  de 
cette  disposition  qui  le  rendait  le  plus  malheureux  des  hommes. 
Je  touchai  le  trajet  avec  une  pointe  de  thermocautère,  et, 
quarantc-huii  heures  après,  ayant  auparavant  gratté  les  surfaces 


MALADIES  DE   L'APPAnKli,   llE  L'OLKACTIÛN. 


obistouri  très  étroit, 


•,  et  la  r 


passai  ui 
parfaite. 

11  est  à  peine  besoin  do  faire  remartfucr  que  les  opérations  pré- 
cédentes exigent  pour  réussir  les  soins  les  plus  minutieux,  ainsi 
d'ailleurs  que  toutes  les  autoplasties,   mais  il  faut  réaliser  dans 


I 


iT  lulj't'iricp  du  dut  ilu  nc^z.   Les  li^^nes 
1  c[u'il  ff-nviciit  de  Tnirc  jinur  ohli 

le  eus  particulier  deux  conditions  spéciales:  le  malade  ne  doit  ni  se 
moucher,  ni  éternuer  pendant  les  premitresquariink-huit  heures 
pour  le  inoina  :  aussi  convient-il  d'entretenir  dans  la  chambre  u 
t«mpérature  absolument  unifurme  et  d'éviter  la  plus  lé^fre  cause 
de  rerrnidissement. 

B.  Maladies  des  fosses  nasales.  —  Les  fusses  nasale_sstMit 
le  siège  fréquent  d'héiiiorrng'iesrtppeléesc/yM/ojris.  On  yrencnntre 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  2o5 

des  corps  étrangers;  elles  sont  souvent  atteintes  d'une  inflam- 
mation chronique  avec  ou  sans  ozène,  et  contiennent  un  certain 
nombre  de  tumeurs,  en  particulier  le  myxome. 

Je  commencerai,  toutefois,  par  dire  quelques  mots  des  trauma- 
tismes. 

Si  les  traumatismes  du  nez  (contusions,  plaies,  fractures)  sont 
fréquents,  on  rencontre,  au  contraire,  moins  souvent  ces  mêmes 
lésions  dans  les  fosses  nasales,  vu  la  profondeur  où  elles  sont 
situées.  Les  fractures,  cependant,  ne  sont  pas  rares,  mais  elles 
atteignent  les  os  qui  contribuent  à  leur  constitution  et  ne  sau- 
raient être  appelées  fractures  des  fosses  nasales  :  nous  disons,  en 
effet,  fracture  de  Tethmoïde,  fracture  du  sphénoïde,  lorsque  c'est 
la  voûte  qui  est  atteinte,  et  nous  les  rangeons  à  juste  titre  parmi  les 
fractures  de  la  base  du  crâne;  de  même  une  fracture  de  la  paroi 
inférieure  est  dite  fracture  de  la  voûte  palatine;  de  môme  aussi  la 
fracture  du  maxillaire  supérieur  et  celle  des  apophyses  ptérygoïdes. 

On  ne  peut  réellement  désigner  sous  le  nom  de  fractures  des 
fosses  nasales  que  celles  du  cornet  inférieur  et  de  la  cloison, 
parce  qu'alors  le  traumatisme  est  limité  à  des  organes  faisant  par- 
tie exclusive  de  la  région,  et  que  les  symptômes  tirent  leurs  ca- 
ractères de  la  région  elle-même.  Les  fractures  du  vomer  et  du 
cornet  inférieur  isolées,  sans  fracture  des  os  du  crâne  et  de  la  face, 
sont  évidemment  très  rares  et  ne  sauraient  guère  être  produites 
que  par  une  cause  directe,  Tintroduction  d'un  corps  étranger,  tel 
qu'un  bout  de  bois,  do  fer,  etc. 

Les  signes  généraux  qu'elles  fournissent  sont  un  écoulement  de 
sang  plus  ou  moins  abondant  et  une  douleur  vive.  Quant  aux 
signes  spéciaux,  on  observera  une  déviation  de  la  cloison,  s'il 
s'agit  du  vomer,  déviation  parfois  telle  que  l'une  des  fosses  nasales 
peut  être  complètement  obstruée.  Lorsque  le  cornet  inférieur  est 
fracturé,  il  en  peut  résulter  une  compression,  une  oblitération 
même  de  l'orifice  inférieur  du  canal  nasal,  avec  toutes  les  consé- 
quences :  épiphora,  catarrhe  du  sac  lacrymal,  etc. 

Si  le  diagnostic  de  ces  lésions  était  établi  avec  précision, 
d'après  ces  seules  données,  et  ce  n'est  évidemment  pas  facile,  il 
conviendrait  de  relever  le  cornet  inférieur,  de  redresser  la  cloison 
avec  une  sonde  cannelée,  ou  bien  une  sonde  de  femme. 

Les  plaies  des  fosses  nasales  empruntent,  comme  les  fractures, 
leur  principal  intérêt  au  voisinage  de  la  cavité  crânienne.  Un 


i 


256  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

instrument  piquant  pénètre  d'autant  plus  facilement  dans  le  crâne 
qu'il  y  est  conduit  directement  par  le  plan  incliné  du  nez,  et  que 
la  lame  criblée  de  Tethmoïde  n'offre  qu'une  très  minime  résis- 
tance. 11  est  bon  de  songer  à  la  possibilité  de  ces  plaies,  en  méde- 
cine légale  :  on  conçoit,  en  effet,  qu'un  instrument  piquant,  un 
morceau  de  fer  pointu,  ainsi  que  j'en  ai  observé  un  exemple  à 
Beaujon,  pénètre  dans  le  crâne  et  provoque  la  mort  sans  que  le 
cadavre  porte  aucune  trace  de  blessure  extérieure.  On  peut  donc 
exclure  l'idée  d'un  meurtre,  ce  qui  eut  lieu,  d'ailleurs,  dans 
le  cas  auquel  je  fais  allusion.  De  même  une  balle  de  revolver 
de  petit  calibre  pénétrerait  directement  dans  le  cerveau  à  travers 
la  lame  criblée  sans  laisser  de  traces  extérieures  appréciables. 

On  peut  rapprocher  des  plaies  de  la  voûte  des  fosses  nasales 
l'arrachement  d'une  portion  de  cette  voûte  dans  l'extirpation  des 
polypes.  J'ai  rapporté  avec  quelques  détails,  dans  mon  Traité 
(Vanatomie  topographique,  im  cas  de  ce  genre  :  pendant  plusieurs 
années,  le  malade  fut  atteint  d'un  écoulement  très  abondant  de 
liquide  céphalo-rachidien  par  le  nez. 

Je  rappelle  que  la  muqueuse  pituitaire  qui  tapisse  de  chaque 
côté  la  cloison  nasale  est  épaisse,  résistante  et,  de  plus,  médiocre- 
ment adhérente  par  sa  face  profonde.  Il  en  résulte  qu'à  la  suite 
d'un  traumatisme  elle  peut  se  décoller  d'un  seul  côté,  ou  des 
deux  côtés  à  la  fois,  et  qu'il  se  produit  alors  un  épanchement 
sanguin  constituant  une  hématocèle  de  la  cloison.  Lorsque  la 
tumeur  est  double,  on  ne  peut  la  confondre  avec  aucune  autre 
affection;  lorsqu'elle  est  unilatérale,  ce  qui  est  le  cas  le  plus 
commun,  il  serait  aisé  de  la  prendre  d'abord  pour  une  déviation 
de  la  cloison,  mais  il  suffira,  pour  établir  le  diagnostic,  d'ins- 
pecter l'autre  narine  :  au  niveau  de  la  saillie  dans  la  narine 
droite,  je  suppose,  on  trouvera  une  dépression  correspondante 
dans  la  narine  gauche,  s'il  s'agit  d'une  déviation. 

Je  ne  crois  pas  utile  d'ouvrir  ces  hématocèles,  à  moins  d'indi- 
cations spéciales,  telles  que  gène  de  la  respiration,  douleur. 

Le  foyer  sanguin  est  susceptible  de  se  transformer  en  foyer 
purulent,  et  l'abcès  de  la  cloison  se  reconnaît  aux  mêmes  signes 
physiques  que  l'hématocèle.  On  en  fera  l'ouverture  au  bistouri. 

Epistaxis.  —  L'épistaxis  est  le  saignement  du  nez.  Hien  de 
plus  commun  que  cet  accident,  et  rieu  de  plus  simple  aussi  dans 
la  très  grande  majorité  des  cas,  puisque  le  sang  s'arrête  de  lui- 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  257 

même  :  mais  parfois  le  sang  ne  s'arrête  pas  et  le  praticien  doit 
intervenir;  Thémostase  présente  même  de  temps  en  temps  de 
réelles  difficultés  et  le  tamponnement  devient  nécessaire. 

L'épistaxis  traumatique  se  prolonge  rarement,  à  moins  de  sur- 
venir sur  un  sujet  hémophile.  Ce  sont,  en  général,  les  épistaxis 
spontanées  qui  se  transforment  en  de  véritables  hémorragies. 
Voici  la  conduite  que  Ton  tient  ordinairement.  On  commence  par 
remploi  des  moyens  de  traitement  les  plus  simples  :  application 
sur  le  nez,  le  front,  la  nuque,  de  compresses  froides  ou  glacées  ; 
élévation  du  bras  du  côté  correspondant  à  l'hémorragie,  admi- 
nistration à  rintérieur  du  sulfate  de  quinine,  de  quelques  gouttes 
de  perchlorure  de  fer.  On  songe  ensuite  à  toucher  la  muqueuse 
pituitaire  avec  le  perchlorure  de  fer,  qu'il  faut  avoir  soin  de  ne 
pas  employer  pur,  mais  mélangé  avec  deux  tiers  d'eau.  On  porte 
directement  le  mélange  soit  avec  un  pinceau,  ou  à  l'aide  d'une  ' 
injection.  Enfin,  si  l'hémorragie  continue,  on  bouche  la  narine 
avec  un  tampon  de  charpie,  ce  qui  constitue  le  tamponnement 
antérieur;  cette  dernière  manœuvre  peut,  d'ailleurs,  être  avan- 
tageusement remplacée  en  oblitérant  avec  les  doigts  le  nez  du 
malade.  Le  sang  ne  sort  plus  par  devant,  il  est  vrai,  mais  il  peut 
saccumuler  en  arrière,  tomber  dans  la  gorge,  ou  s'écouler  par 
l'autre  narine;  le  tamponnement  antérieur  ne  sert  alors  qu'à 
donner  patience  au  malade;  après  un  temps  variable,  suivant  le 
degré  de  l'écoulement,  il  faut  enfin  recourir  au  tamponnement 
véritable,  c'est-à-dire  à  l'occlusion  de  l'orifice  postérieur  des 
fosses  nasales,  seul  traitement  efficace  des  épistaxis  rebelles. 
Souvent,  on  recule  le  plus  possible  cette  petite  opération,  désa- 
gréable à  pratiquer  et  à  subir,  mais,  comme  il  faudra  en  défi- 
nitive y  arriver,  mieux  vaut  ne  pas  attendre  que  le  malade  ait 
perdu  une  grande  quantité  de  sang. 

Pour  qu'il  atteigne  son  but  et  produise  le  minimum  d'accidents 
possible,  le  tamponnement  doit  être  pratiqué  suivant  certaines 
règles  qui  n'ont  pas  été  suffisamment  établies  jusqu'ici. 

D'abord,  le  tampon  ne  doit  pas  seulement  être  maintenu  appli- 
qué contre  l'orifice  postérieur  de  la  fosse  nasale,  à  la  manière 
d'un  couvercle,  il  doit  pénétrera  frottement  dans  la.  cavité  comme 
un  bouchon.  S'il  n'est  qu'appliqué  sur  l'orifice,  il  pourra,  sans 
doute,  remplir  son  but,  mais  à  condition  d'être  fortement  serré, 
sinon  le  sang  sortira  sur  les  côtés.  Or,  qu'arrive-t-il  lorsque  le 
tampon  est  seulement  appliqué?  D'abord,  il  fait  dans  le  pharynx 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  17 


2Se  MALADIES  DE   L'APPAREIL   DE  L'OLFACTIO. 

une  forte  saillie  qui  gène  singulièrement  le  malade,  lui  cause 
parfois  un  véritable  supplice  devant  durer  plusieurs  jours,  et 
s'oppose  aux  mouvements  de  déglutition,  mais  il  est  encore  la 
source  fréquente  d'un  accident  plus  grave.  Veuillez  vous  reporter 
à  la  figure  92  de  mon  Traité  d'anatomie  topographiçue  {9°  éd.), 
où  vous  verrez  les  rapports  qu'affecte  le  pavillon  de  la  trompe 
d'Eustache  avec  l'orifice  postérieur  des  fosses  nasales  :  vous 
constaterez  qu'un  tampon  appliqué  sur  cet  orifice  comprime 
nécessairement  la  trompe.  Le  séjour  prolongé  du  tampon  y  dé- 
veloppe une  inflammation  qui  se  propage  &  la  caisse,  et  c'est 
ainsi  que  vous  comprendrez  pourquoi  l'otite  moyenne  aiguë,  avec 
toutes  ses  conséquences,  a  éli'  isigoalée  par  les  auteurs  comme 
une  suite  assez  fréquente  du  tamponnement  des'fosses  nasales. 
Comment  éviter  cet  inconvénient? C'est  en  donnant  au  tampon 
une  forme  convenable,  en  rnpportavec  l'orifice  par  lequel  il  doit 
pénétrer.  Or,  cet  orifice  n'est  pas  circulaire,  mais  rectangulaire; 
il  mesure  chez  l'adulte  une  hauteur  moyenne  de  2  centimètres  à 
2  centimètres  1/2,  et  une  largeur 
moitié  moindre.  Ne  faites  donc  pas 
une  boulette  de  charpie  arrondie 
devolume  quelconque,  ayantquel- 
quefois  celui  d'une  noix  :  cons- 
truisez un  tampon,  en  quelque 
sorte  sur  mesure,  tel  que  je  le 
figure  ici  en  vous  représentant  la 
forme  de  l'orifice  dans  lequel  il 
Fig.  21.  -  Forme  et  dimen.ioa.  du  ^,^•^^  pén^rcr  ;  donnez-lui  une  di- 
tampoQ  pour  le  Umponnement  dei  .        ,  . 

foMes  Duaiea  d'adulte.  mension  de  3  centimètres  en  hau- 

teur et  IS  millimètres  de  largeur, 
afin  que,  les  hords  se  repliant  légèrement,  il  entre  à  frottement 
et  bouche  hermétiquement  la  caviti^  en  venant  s'appliquer  sur 
l'extrémité  postérieure  du  cornet  inférieur  qui  lui  sert  do  point 
d'arrêt.  De  cette  façon,  vous  assurerez  rin^mostasc,  vous  n'irri- 
terez pas  la  trompe  d'Eustache;  le  tampon,  buaucoup  moins 
gênant,  sera  mieux  supporté,  et  le  voile  du  palais  pourra  se 
mouvoir  librement  pendant  la  déglutition. 

Préparez  le  tampon  avec  de  la  cliai-pie,  ou  encore  avec  de  la 
mèche  de  coton;  il  doit  iHre  sec;  serrez-le  en  son  milieu  avec  un 
fil  très  solide,  de  telle  sorte  que  deux  longs  Ixiuls  de  fil  dépas- 
sent de  chaque  côté.  Si  le  tampon  était  destiné  Èi  être  seulement 


MALADIES  DES  FOSSES  iNASALES.  259 

appliqué  contre  rorifice,  le  fil  devrait  être  double,  ainsi  qu'on 
le  conseille  généralement,  afin  de  pouvoir  le  maintenir  à  Taide 
d'un  nœud  fait  sur  le  tampon  antérieur,  mais,  comme  le  tampon 
doit  pénétrer  à  frottement,  il  se  maintient  de  lui-même,  et  il  est 
préférable  de  se  servir  d'un  fil  simple. 

Le  temps  difficile  et  pénible  de  l'opération  consiste  dans  le  pas- 
sage du  fil  des  fosses  nasales  dans  la  bouche.  Toutes  les  trousses 
contiennent  dans  ce  but  une  sonde  spéciale,  la  sonde  de  Belloc, 
dont  il  faut  d'avance  vérifier  le  fonctionnement.  Cet  instrument 
très  ingénieux  peut  être  remplacé  par  une  sonde  en  gomme  que 
l'on  pousse  doucement  d^^vant  en  arrière  et  dont  on  saisit  avec 
une  pince  l'extrémité  libre  derrière  le  voile  du  palais,  afin  de 
l'attirer  à  l'extérieur  pour  y  attacher  le  fil  :  mais  si,  ce  qui  est 
habituel,  l'isthme  du  gosier  est  rempli  de  sang  et  de  mucosités, 
si  le  malade  est  intolérant  et  fait  des  efforts  incessants  de  vomis- 
sement, on  peut  éprouver  une  certaine  peine,  même  à  voir  la 
sonde  ;  masquée  par  le  sang,  ou  cachée  derrière  un  des  piliers, 
elle  est  difficile  à  saisir,  de  sorte  que,  à  mon  avis,  la  sonde  de  Belloc 
est  l'instrument  de  choix. 

L'extrémité  de  la  sonde  de  Belloc,  qui  fait  spontanément  saillie 
dans  la  bouche  en  contournant  le  voile  du  palais,  est  attirée  à 
l'extérieur,  et  on  y  fixe  un  des  bouts  du  fil:  ce  bout  est  attiré  par 
la  narine  avec  la  sonde.  L'opération  peut,  dès  lors,  être  considérée 
comme  presque  achevée  ;  on  laisse  un  instant  reposer  le  malade 
«ton  peut  lui  faire  gargariser  la  bouche  pour  enlever  les  muco- 
sités sanguinolentes  qui  remplissent  l'isthme  du  gosier.  Attirez 
ensuite  le  fil  de  façon  à  engager  le  tampon  dans  la  bouche,  puis 
derrière  le  voile  du  palais,  et  enfin  dans  l'orifice  postérieur  des 
fosses  nasales  ;  tirez  sur  le  fil  jusqu'à  ce  que  vous  sentiez  que  le 
tampon  est  arc-bouté  contre  le  cornet  inférieur. 

Un  bout  du  fil  est  fixé  hors  de  la  bouche  pour  plusieurs  rai- 
sons :  d'abord,  ce  fil  permet  de  retirer  le  tampon  quand  on 
voudra  et  empêche  qu'il  ne  soit  dégluti  ;  ensuite,  il  sert  à  appli- 
quer un  second  tampon,  si,  pour  une  raison  quelconque,  le  pre- 
mier ne  suffisait  pas;  jl  joue  le  rôle  de  fil  d'attente  :  aussi,  bien 
que  sa  présence  sur  le  voile  du  palais  gêne  un  peu  les  malades, 
faut-il  absolument  maintenir  ce  fil  pendant  la  durée  du  trai- 
tement. 

Pour  pratiquer  le  tamponnement  antérieur,  faites  une  queue 
de   cerf-volant  avec  trois  ou  quatre   bourdonnets    assez  petits 


260  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

pour  être  facilement  introduits  Tun  après  l'autre  sans  faire  souf- 
frir le  malade,  et  laissez  sortir  par  la  narine  le  fil  qui  les  relie 
entre  eux.  Les  trois  bouts  de  fil  qui  sortent,  un  par  la  bouche  et 
deux  par  la  narine,  sont  ramenés  derrière  Toreille  correspon- 
dante. 

Voici  comment  je  conseille  d*agir  les  jours  suivants  :  après 
quarante-huit  heures,  retirez  le  tampon  antérieur,  nettoyez  la 
narine,  lavez  au  besoin  la  fosse  nasale  avec  de  Teau  phéniquée 
et  laissez  en  place  le  tampon  postérieur.  Le  lendemain,  s'il  ne 
s'est  pas  écoulé  de  sang,  enlevez  le  tampon  postérieur,  mais 
laissez  un  bout  de  fil,  qui  doit  être  assez  long  pour  sortir  par  la 
bouche  et  permettre,  en  cas  de  besoin,  la  facile  application  d'un 
autre  tampon.  Le  lendemain,  si  rien  ne  vous  fait  craindre  une 
hémorragie,  enlevez  le  fil. 

Corps  étrangers.  —  Nous  avons  assez  rarement  l'occasion  dans 
la  pratique  d'observer  des  corps  étrangers  dans  les  fosses  nasales  ; 
ce  n'est  pas  que  les  enfants  ne  s'en  introduisent  plus  souvent 
encore  dans  cette  cavité  que  dans  l'oreille,  mais  ils  sont,  en 
général,  expulsés  spontanément  dans  l'action  de  se  moucher.  Je 
ne  saurais  comprendre  parmi  les  corps  étrangers  les  amas  de 
mucus  nasal  concret  que  l'on  a  désignés  du  nom  de  rhinolithes  : 
ils  me  paraissent  devoir  être  rattachés  à  la  forme  de  coryza 
caséeuxdont  je  parlerai  plus  loin. 

Fait  important  à  établir,  surtout  au  point  de  vue  du  diagnostic: 
les  corps  étrangers  des  fosses  nasales  peuvent  être,  et  sont  même 
probablement  le  plus  souvent  introduits  d'arrière  on  avant  pen- 
dant les  repas  lorsqu'on  avale  de  travers,  ou  pendant  un  vomis- 
sement. Un  noyau  de  cerise,  par  exemple,  peut  très  facilement 
s'y  engager  de  cette  façon  et  y  séjourner  sans  que  le  malade  en 
soupçonne  la  présence.  Des  corps  étrangers  de  toute  espèce  peu- 
vent être  introduits  d'avant  en  arrière,  soit  directement  par  le 
malade,  soit  à  la  suite  d'un  accident  ou  coup  de  feu.  Notons 
en  particulier  l'introduction  de  corps  susceptibles  de  se  tuméfier 
et  même  de  germer,  comme  un  haricot,  je  suppose.  Enfin,  on 
observe  assez  fréquemment  dans  les  pays  chauds,  d'après 
MM.  les  D"  Coquerel  et  d'Ornellas,  la  présence  dans  les  fosses 
nasales  d'une  mouche,  la  lucilia  hominivore  :  les  larves  de  cette 
mouche  peuvent  même  pénétrer  jusque  dans  les  sinus  frontaux 
et  donner  lieu  à  des  accidents  terribles.  C'est  sur  les  sujets  en- 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  261 

dormis  en  plein  air  que  cet  insecte  dépose  ses  œufs  à  l'entrée  des 
narines,  surtout  s'il  y  a  du  mucus  :  aussi,  bien  que  l'accident 
soit  fort  rare  dans  notre  pays,  est-il  bon  de  surveiller  à.  cet  égard 
les  enfants  et  de  les  protéger  pendant  leur  sommeil,  principale- 
ment contre  la  grosse  mouche  bleue,  dite  mouche  à  viande. 

Le  diagnostic  des  corps  étrangers  est  parfois  tellement  facile 
qu'il  s'impose,  mais  il  peut  présenter  de  sérieuses  difficultés  et , 
dans  certains  cas,  devenir  impossible.  J'avais  dans  mon  service,  à 
l'hôpital  Beaiijon,  une  pauvre  vieille  femme  atteinte,  depuis  plu- 
sieurs années,  d'un  coryza  chronique.  Il  s'écoulait  fréquemment 
par  la  narine  du  pus  fétide,  et  le  stylet  me  conduisait  à  une 
certaine  profondeur  sur  une  surface  dure,  sèche  et  rugueuse.  Je 
diagnostiquai  une  nécrose  du  vomer.  En  raison  de  l'âge  et  de  la 
constitution  de  la  malade,  je  pensai  que  l'afTection  était  de  na- 
ture syphilitique,  pure  calomnie  de  ma  part,  car,  à  l'aide  d'une 
pince,  je  retirai  un  noyau  de  cerise,  cause  de  tous  les  acci- 
dents. 

Certains  corps  étrangers  peuvent  provoquer  des  épistaxis  abon- 
dantes. Une  jeune  femme  avait  reçu  un  grain  de  plomb  de  chasse, 
<qui  avait  pénétré  dans  la  narine  droite  par  l'angle  interne  de 
l'œil.  Où  était  exactement  le  grain  de  plomb  ?  on  ne  pouvait  le 
savoir  ;  mais  il  survint  une  épistaxis  d'une  abondance  extrême, 
que  mon  ami  le  D'  Vœlker  ne  put  parvenir  à  arrêter  par  les 
moyens  ordinaires,  et  qui  nécessita  un  tamponnement  que  je  dus 
même  renouveler  une  deuxième  fois. 

C'est  ordinairement  à  une  suppuration  chronique  plus  ou 
moins  fétide  que  donne  lieu  le  séjour  prolongé  des  corps  étrangers 
des  fosses  nasales,  et  il  faut  toujours  songer  à  leur  existence  pos- 
sible quand  on  examine  pour  la  première  fois  un  sujet  atteint 
d'ozène.  A  l'aide  du  spéculum  7iasi  éclairé  par  lalumière  réfléchie, 
et  surtout  avec  le  stylet,  on  essayera  de  reconnaître  la  cause 
réelle  de  la  suppuration.  Quelques  malades  se  plaignent,  en 
outre,  d'éprouver  dans  les  narines  des  douleurs  intenses  qui 
irradient  du  côté  des  sinus  et  revêtent  une  forme  névralgique. 

Dès  que  le  corps  étranger  aura  été  reconnu  par  la  vue  ou  le 
toucher,  il  faudra  en  pratiquer  le  plus  tôt  possible  l'extraction 
avec  pinces,  crochets,  curettes,  lenettes,  etc.  Si  son  existence 
était  certaine  et  qu'en  raison  de  son  volume  on  ne  pût  Textraire 
par  les  voies  naturelles,  il  serait  indiqué  de  détacher  le  nez, 
comme  je  l'indiquerai  plus  loin  à  propos  de  l'ozène. 


262  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

Coryza  chronique,  —  Le  coryza  chronique,  c'est-à-dire  Tiii- 
flammation  chronique  de  la  membrane  pituitaire,  comprend  un 
certain  nombre  d'états  pathologiques  fort  dissemblables  :  c'est 
ainsi  qu'il  peut  n'être  que  la  suite  d'un  coryza  aigu.  Il  peut  être 
lié  à  un  état  catarrhal  de  Tarrière-gorge,  et  je  m'en  occuperai 
ultérieurement  sous  le  nom  de  catarrhe  naso-pharyngien,  en 
étudiant  les  affections  de  l'arrière-cavité  des  fosses  nasales.  Ces 
formes  sont  caractérisées  par  un  enchifrènement  habituel  et  une 
perversion  de  la  sécrétion  des  glandes  de  la  pituitaire,  qui  est 
tantôt  exagérée,  et  tantôt,  au  contraire,  diminuée  :  dans  ce 
dernier  cas,  c'est  le  coryza  sec.  Les  malades  éprouvent  quelques 
douleurs  frontales,  ont  le  plus  souvent  perdu  le  sens  de  l'odorat^ 
mais  ils  n'exhalent  aucune  mauvaise  odeur. 

Cette  affection  a  encore  été  désignée  sous  le  nom  de  rhinite 
hyperplasique  parce  qu'elle  s'accompagne  ordinairement  d'une 
hypertrophie  de  la  pituitaire,  presque  toujours  partielle,  et  de 
préférence  au  niveau  du  cornet  inférieur.  Le  traitement  doit 
être  celui  que  j'indiquerai  plus  loin  à  propos  du  catarrhe  naso- 
pharyngien.  Si  des  bourrelets  muqueux  persistaient  et  gênaient 
le  malade,  on  pourrait  les  cautériser  au  galvanocautère,  petite 
opération  sans  gravité  dont  on  use  et  abuse  même  beaucoup  de 
nos  jours. 

On  rencontre  d'autres  formes  de  coryza  chronique  dans  les- 
quelles le  signe  principal,  celui  sur  lequel  les  malades  et  les  pa- 
rents appellent  essentiellement  l'attention  du  chirurgien,  est  une 
odeur  plus  ou  moins  prononcée,  parfois  infecte  et  repoussante, 
et  auxquelles  on  donne  le  non!  à!ozène.  L'expression  ozène,  qui 
signifie  sentir  mauvais^  n'est,  en  réalité,  qu'un  symptôme,  mais 
ce  symptôme  est  si  caractéristique,  qu'il  mérite  de  donner  son 
nom  à  la  maladie  au  même  titre  que  la  rougeole,  par  exemple. 

J'estime  donc  que  toute  affection  chronique  des  fosses  nasales 
produisant  une  mauvaise  odeur  doit  être  considérée  comme  un 
ozène. 

Il  en  existe  plusieurs  espèces  qu'il  s'agit  de  déterminer. 

Tantôt,  les  fosses  nasales  sont  atteintes  d'ulcérations  analogues 
à  celles  qui  constituent  le  lupus  du  nez,  et,  comme  elles,  de  nature 
tuberculeuse  ;  tantôt,  ces  ulcérati(ms  sont  d'origine  syphilitique  ; 
d'autres  fois,  les  fosses  nasales  sont  remplies  par  un  produit  nau- 
séabond, ressemblant  à  du  mastic  ou  à  du  fromage  mou;  enfin, 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  263 

il  n'existe  pas  de  lésion  anatomique  nettement  appréciable,  variété 
qui  est  la  plus  fréquente. 

J'admets  donc  quatre  espèces  d'ozène  :  Vozène  tuberculeux^ 
Vozène  syphilitique^  Vozène  caséeux^  et  Vozèiie  essentiel  ou  idio- 
pathique. 

J'ai  dit  plus  haut  que  le  séjour  prolongé  d'un  corps  étranger 
dans  les  fosses  nasales  pouvait  produire  une  suppuration  fétide, 
mais  on  ne  saurait,  à  mon  sens,  considérer  comme  un  ozène 
véritable  cette  affection  à  laquelle  il  faudra  néanmoins  songer  en 
établissant  le  diagnostie. 

Je  cite  également  pour  mémoire  les  ulcérations  que  Ton  trouve 
dans  la  morve,  et  qui  concernent  surtout  la  chirurgie  vétérinaire. 

L'ozène  est-il  de  nature  microbienne  ?  Certains  travaux  récents 
tendent  à  le  démontrer,  et  Ton  a  espéré  guérir  Taffection  par  la 
sérothérapie,  mais,  sans  contester  ce  que  ces  recherches  peuvent 
offrir  d'intéressant,  je  m'en  tiens  encore  aujourd'hui  au  côté 
purement  clinique. 

Lorsqu'un  malade  se  présente  à  notre  examen  avec  un  écou- 
lement purulent  et  fétide  des  fosses  nasales,  avant  de  rechercher 
à  quelle  variété  d'ozène  nous  avons  affaire,  il  faut  d'abord  résoudre 
cette  première  question  :  d'où  vient  le  pus? 

Il  est  évident  qu'une  tumeur  développée  dans  les  fosses  nasales, 
ou  dans  leur  voisinage,  peut  quelquefois  provoquer  un  écoulement 
purulent,  mais  ce  phénomène  est  alors  secondaire  et  il  n'est  pas, 
en  général,  difficile  de  le  rattacher  à  sa  véritable  cause.  Le  dia- 
gnostic est  un  peu  plus  difficile  si  le  pus  provient  des  sinus  fron- 
taux et  maxillaires  ;  mais,  outre  qu'il  existe  des  signes  propres 
aux  affections  de  ces  sinus,  il  est  facile  de  constater  que  les  fosses 
nasales  elles-mêmes  sont  libres  et  saines.  De  plus,  et  c'est  là  un 
un  signe  pathognomonique,  l'écoulement,  au  lieu  d'être  à  peu  près 
continu  comme  dans  Tozène,  est  intermittent;  il  ne  se  produit 
pas  lorsque  le  malade  est  couché,  et  survient  en  abondance  si  le 
malade  penche  la  tête,  comme  pour  écrire,  par  exepiiple. 

Le  pus  provient  bien  des  fosses  nasales.  Il  s'agit  maintenant  de 
savoir  si  nous  sommes  en  présence  d'un  ozme  tuberculeux  ou  d'un 
ozène  syphilitique^  car  les  deux  autres  variétés  ne  s'accompagnent 
pas  d'écoulement  purulent.  Le  diagnostic  n'est  pas  toujours  facile 
à  établir  :  dans  les  deux  cas,  en  effet,  la  muqueuse  pituitaire  est 
boursouflée,  ulcérée,  et  il  existe  un  écoulement  incessant  de  pus 
fétide  ;  les  os  peuvent  être  altérés,  nécrosés,  accident  qui  paraît 


264  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

ôtre  cependant  plus  fréquent  dans  l'ozène  syphilitique  que  dans 
l'ozène  tuberculeux.  Les  malades  sont  fortement  enchifrenés,  ont 
la  voix  nasonnée,  respirent  très  difficilement  par  le  nez. 

L'odorat  est  presque  toujours  supprimé  (1). 

La  rhinoscopie  antérieure  avec  le  spéculum  nasi  et  la  rhino- 
scopie  postérieure  pourront,  sans  doute,  fournir  des  renseigne- 
ments intéressants  sur  le  siège  et  la  forme  des  ulcérations  ou  des 
séquestres,  mais  j'avoue   navoir  jamais  tiré  grand  parti  de  ce 
genre  d'exploration,  quiyà  mon  sens,  n'a  qu'une  médiocre  valeur 
clinique.  La  rhinoscopie  postérieure,   qui  consiste  à  introduire 
au-dessus  du   voile  du  palais  un  miroir  à  la  surface  duquel  se 
reQète  l'image  de  l'orifice  postérieur  des  fosses  nasales,  présente 
le  plus  souvent  des  difficultés  matérielles  insurmontables,  prin- 
cipalement chez   les  sujets  dont   le    voile   du  palais  est   très 
rapproché  de  la  paroi  .postérieure  du  pharynx,  et  il  existe  à  cet 
égard  de  grandes  variétés.   On  peut  sans  doute,  chez  quelques 
malades,  habituer  les  organes  au  contact  des  instruments,  surtout 
si  l'on  a  soin  de  badigeonner  les  parties  avec  une  solution  de 
cocaïne,  mais  il  faut  néanmoins  un  temps  assez  long.  La  rhino- 
scopie postérieure  demande,  en  outre,  une  expérience  consommée 
qu'acquièrent  seulement  ceux  qui  se  livrent  journellement  à  ce 
genre   d'investigation,  et    encore,   c'était   l'opinion  du  regretté 
Isambert,  ne  fournit-elle  que  peu  de  renseignements  utiles  au 
clinicien.  Quant  à  la  rhinoscopie  antérieure  pratiquée  avec   le 
spéculum  nasi,  soit  à  la  lumière  directe,  soit  à  la  lumière  réfléchie 
à  l'aide  d'un  miroir,  je  n'y  attache  aussi  qu'une  minime  impor- 
tance. J'ai  à  peu  près  constamment  observé  ce  qui  suit  :  ou  bien 
le  spéculum  reste  dans  la  narine  et  on  ne  voit  rien  de  plus  qu'en 
regardant  directement,  la  tète  étant  renversée  et  le  lobule  relevé; 
ou  bien  on   l'introduit  plus  profondément  et,  aussitôt  que  l'on 
écarte  un  peu  les  valves,  les  malades,  non  seulement  les  enfants, 
mais  aussi  les  adultes,  éprouvent  une  vive  douleur,  se  soustraient 

(1)  L'odorat  peut  être  conservé,  bien  que  le  malade  exhale  une  odeur  nauséabonde. 
C'est  ce  que  j'ai  observé,  en  1885,  dans  mon  service  de  riIôtel-Dieu,  sur  une  élève 
sage-femme  que  m'avait  adressée  le  professeur  Pajot.  Cette  malade  avait  un  écou- 
lement incessant  de  pus  fétide,  etTexploration  directe  conduisait  sur  un  séquestre. 
Elle  sentait  parfaitement  les  odeurs,  eten  particulier  celle  qu'elle  exlialait  elle-même. 
J'en  conclus  que  la  lésion  n'occupait  que  la  portion  inférieure  des  fosses  nasales, 
dite  portion  respiratoire,  tandis  que  la  partie  supérieure,  celle  où  se  distribue  le 
nerf  olfactif,  devait  être  saine,  ce  que  révénement  justifia  d'ailleurs.  La  malade  fut, 
en  effet,  complètement  guérie  par  l'extraction  d'un  séquestre  comprenant  tout  le 
cornet  inférieur. 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  265 

à  l'examen  et  refusent  de  s'y  soumettre  à  nouveau.  D'autres  con- 
frères sont  peut-être  plus  heureux,  mais  voilà  ce  que  j'ai  vu  à 
peu  près  constamment.  Je  ne  repousse  pas  ce  mode  d'examen,  je 
le  pratique  même  d'habitude,  mais  j'engage  à  n'y  attacher  que  le 
degré  d'importance  qu'il  mérite,  et  cela  pour  toutes  les  affections 
des  fosses  nasales. 

Bien  autrement  utile  est  l'exploration  méthodique  des  fosses 
nasales  avec  un  stylet  ou  une  sonde  mousse,  dans  le  genre  de  la 
sonde  de  femme,  par  exemple.  En  se  représentant  bien  à  l'esprit  les 
détails  anatomiques,  on  parcourt  successivement  le  méat  inférieur, 
le  méat  moyen,  le  méat  supérieur  et  la  cloison  dans  toute  sa 
hauteur.  A  Taide  du  doigt  recourbé  en  crochet  derrière  le  voile 
du  palais,  on  se  rend  un  compte  exact  de  la  disposition  de  Tori- 
fice  postérieur. 

Lorsque  le  sujet  est  jeune,  lorsqu'il  n'accuse  pas  daffection 
syphilitique  antérieure,  lorsque  surtout  on  n'en  trouve  aucune 
trace  récente  ou  ancienne,  force  est  bien  de  diagnostiquer  un 
ozène  tuberculeux,  mais  l'origine  de  la  maladie  est  plus  souvent 
syphilitique.  Elle  survient,  en  général,  dans  la  période  tertiaire 
de  la  syphilis,  quoiqu'on  l'observe  aussi  pendant  la  période  secon- 
daire :  la  muqueuse  est  alors  recouverte  de  plaques  muqueuses 
qui  exhalent  une  odeur  insupportable.  Le  diagnostic  ne  présente, 
dans  ce  cas,  aucune  difficulté. 

Le  traitement  est  local  et  général  ;  le  traitement  local  consiste 
surtout  en  injections,  et  j'indiquerai  plus  loin,  à  propos  de  l'ozène 
essentiel,  la  manière  de  les  pratiquer.  Il  faut  extraire  les  séquestres 
aussitôt  qu'ils  sont  mobiles.  Le  traitement  général  consiste  dans 
les  reconstituants  pour  l'ozène  tuberculeux  et  dans  le  traitement 
spécifique  pour  l'ozène  syphilitique.  Ce  dernier  doit  être  fait  aus- 
sitôt que  possible,  et  largement,  soit  avec  le  sirop  de  Gibert,  soit 
avec  l'iodure  de  potassium  à  dose  croissante  de  1  à  6  grammes 
par  jour.  Peut-être,  en  arrivant  à  temps,  pourrez-vous  sauver 
le  squelette  nasal. 

Ozène  caséeux.  —  Sous  une  influence  difficile  à  déterminer,  il 
se  produit  parfois  dans  les  fosses  nasales  une  sécrétion  de  matière 
épaisse,  grisâtre,  blanchâtre,  de  la  consistance  du  fromage  mou  ou 
de  la  matière  sébacée  ;  elle  s'y  accumule  peu  à  peu  et  est  souvent 
expulsée,  sous  forme  de  masse  isolée,  dans  laclion  de  se  moucher 
ou  de  renifler.  Elle  s'y  accumule  de  nouveau  et  est  rejetée  de 


266  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  LOLFAGTIOiN. 

môme.  Quand  on  examine  le  produit  à  sa  sortie  du  nez,  on  est 
portr»  à  croire  à  l'expulsion  d'un  corps  étranger,  tant  il  a  des  con- 
tours bien  limités,  mais  il  se  désagrège  facilement  et  on  le  trouve 
composé  en  grande  partie  de  substance  épithéliale. 

  mesure  que  le  départ  se  produit  dans  la  fosse  nasale,  Tair 
passe  de  plus  en  plus  difficilement,  puis  ne  passe  plus  et  un 
ichor  fétide  s'écoule  par  la  narine.  Dès  que  le  bouchon  est  expulsé, 
les  accidents  disparaissent  complètement  pour  se  reproduire  peu 
après.  J'ai  vu  des  malades  chez  lesquels  ces  phénomènes  s'étaient 
ainsi  succédé  pendant  des  années.  '  ' 

Il  arrive  cependant  que  le  bouchon  trop  adhérent  ou  trop 
gros  ne  sort  pas  ;  son  volume  augmente  peu  à  peu  et  les  désor- 
dres les  plus  graves  en  peuvent  être  la  conséquence  :  sur  une 
jeune  femme  que  j'opérai  à  Beaujon,  la  cavité  du  nez  et  celle  des 
fosses  nasales  étaient  littéralement  remplies  parle  produit  caséeux 
qui  débordait  des  narines;  la  cloison,  les  cornets  étaient  dé- 
truits et  le  nez  considérablement  élargi. 

Je  ne  pense  pas  qu'après  avoir  indiqué  ces  caractères  de 
l'ozène  caséeux  il  soit  nécessaire  d'insister  sur  le  diagnostic,  car 
il  est  bien  rare  qu'en  venant  consulter,  le  malade  n'apporte  pas 
le  corps  du  délit,  ou  du  moins  ne  donne  pas  des  renseignements 
suffisamment  précis.  Lorsque  la  masse  a  rempli  les  narines,  on 
pourrait  la  confondre  avec  de  volumineux  myxomes  dont  la  co- 
loration rosée  habituelle  serait  altérée  et  devenue  grisfttre,  mais 
la  consistance  de  la  masse  caséeuse  dans  laquelle  pénètre  aisé- 
ment le  stylet  et  l'expulsion  de  fragments  détachés  ne  tarderont 
pas  à  faire  reconnaître  la  nature  de  la  maladie. 

Au  début  de  l'affection,  il  faut  favoriser  par  des  injections 
fréquentes  la  sortie  du  produit  caséeux,  et  ce  traitement  s'oppo- 
sera en  même  temps  à  la  reproduction  de  la  maladie.  On  devra 
également  modifier  la  surface  de  la  pituitaire,  mais  j'insisterai 
sur  ces  points  dans  le  paragraphe  suivant. 

Si  la  matière  caséeuse  ne  peut  être  chassée  par  Tinjection,  il 
en  faut  pratiquer  l'extraction  à  l'aide  de  curettes.  Lorsque  la 
matière  remplit  toute  la  cavité,  le  curage  se  fait  difficilement  d'une 
manière  complète  à  travers  les  narines,  et  il  est  bon,  d'ailleurs, 
après  le  curage,  de  cautériser  vigoureusement  les  parois.  Voici  l'opé- 
ration que  je  pratiquai  sur  la  jeûne  femme  à  laquelle  je  viens  de 
faire  allusion  :  le  nez  fut  détaché  complclement,  eu  portant  le  bis- 
touri sur  le  sillon  muqueux  naso-labial,  et  renversé  sur  le  front 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  267 

de  façon  à  mettre  complètement  à  découvert  les  fosses  nasales  ;  la 
matière  caséeuse  fut  enlevée  rapidement  avec  une  curette,  lea 
parois  osseuses  nettoyées  et  touchées  avec  le  fer  rouge  sur  toute- 
leur  surface.  Le  nez,  rabattu  ensuite,  reprit  aussitôt  sa  place,  et 
aucun  pansement  ne  fut  nécessaire.  Quelques  jours  après,  la 
malade  sortait  de  Thôpital  complètement  débarrassée,  et  je  sais 
que  la  guérison  s'est  maintenue.  Cette  opération,  imaginée  par  le- 
D^  Rouge  (de  Lausanne),  est  d'une  exécution  facile  ;  elle  donne  un 
large  accès  dans  les  fosses  nasales,  surtout  quand  celles-ci  sont 
déjà  distendues  par  un  produit  quelconque,  et  n'offre  pas  de  gra- 
vité. De  plus,  elle  ne  laisse  à  sa  suite  aucune  cicatrice. 

Ozène  essentiel  ou  idiopathiqtie.  —  L'expression  d'ozène  essentiel' 
n'est  évidemment  que  relative,  car  cette  maladie  est  occasionnée, 
ou  du  moins  accompagnée  par  une  altération  de  la  muqueuse* 
pituitaire,  mais  la  lésion  est,  en  réalité,  très  peu  prononcée,  sur- 
tout si  on  la  compare  à  celle  des  affections  précédentes.  D'après 
une  opinion  toute  moderne,  née  en  Allemagne  et  que  Calmettes 
soutint  en  France,  l'ozène  essentiel  serait  le  résultat  d'un 
vice  de  conformation  des  fosses  nasales.  Par  suite  d'une  atrophie 
du  cornet  inférieur,  les  fosses  nasales  seraient  trop  larges  ;  la 
colonne  d'air  qui  les  traverse  pendant  l'expiration,  rencontrant 
moins  d'obstacles  à  sa  sortie,  serait  impuissante  à  chasser  les  mu- 
cosités, et  ces  dernières,  en  s'accumulant,  deviendraient  fétides  au 
contact  de  l'air.  Il  faut,  à  mon  avis,  faire  très  bon  marché  des 
théories  en  général;  toutefois,  j'avoue  que  celle-ci  me  surprend  et 
ne  me  satisfait  que  médiocrement.  J'ai  la  conviction  d'avoir 
exploré  bon  nombre  de  fosses  nasales  des  sujets  atteints  d'ozène 
sans  rencontrer  cette  dilatation  ;  et  comment,  d'ailleurs,  expliquer 
avec  cette  théorie  l'apparition  de  la  maladie  à  l'âge  de  douze, 
quinze  ans  et  plus,   alors  que  la  conformation  est  congénitale  ? 

Quoi  qu'il  en  soit,  voici  l'étatdans  lequel  se  présentent  les  sujets 
atteints  d'ozène  essentiel.  Ils  se  plaignent  de  trois  choses  :  besoin 
trop  fréquent  de  se  moucher,  formation  dans  les  narines  de  croûtes 
plus  ou  moins  épaisses,  difficiles  à  expulser,  et  dégagement  d'une 
mauvaise  odeur.  Il  n'existe  pas  d'écoulement  purulent.  A  part 
cela,  la  santé  est,  en  général,  excellente,  et  rien  dans  l'aspect  ex- 
térieur ne  révèle  cette  infirmité,  car  les  malades  ne  présentent  ordi- 
nairement aucun  des  attributs  de  la  scrofule  ni  de  la  syphilis. 
L'odeur  est  d'autant  plus  forte  que  les  croûtes  de  mucus  desséché 


SGS  M\LA[)IEb   liE  L'AI'PAIŒIL   1>E   LOLFACTION.  ^M 

sont  restées  filus  longtemps  dans  le  nez  ;  uUe  diminue  au  point  ^H 
\  disparaître  presque  complf-tement  quand    les  croAtes  ont  é^H 
expulsées.  L'odeur  augmente  parfois  d'une  façon  appréciatile^^f 
Tépoquo  dos  règles;  enfin,  elle  présente  des  degrés  très  varittbl^H 
,  d'un  sujet  à  l'autre  et  aussi  chez  le  mâiue  sujet,  ce  qui  ne  mepar^H 
pas  être  favorable  à  la  théorie  mécanique  des  autours  allemand^H 
car,  enfin,  tel  sujet  exhale  une  odeur  infecte,  tel  autre  sent  ft  peij^H 
mauvais  :  est-ce  donc  que  le  premier  a  les  narines  plus  largos  f^H 
le  second  ?mais  tous  les  duux  mouchent  descrodtes  qui  présenta^H 
les  mêmes  caractères  extérieurs  et  séjournent  un  temps  égal  dl^H 
les  narines  au  contact  de  l'air,  et  chacun  sait  que  certains  su  ja^| 
salissent  beaucoup  de  mouchoirs,  mouchent  des  croûtos  de  mucus 
et,  cependant,  ne  sentent  pas  mauvais,  Il  ne  me  paraît  pas  dou- 
teux qu'il  existe  chez  ces  malades  une  altération  primitive,  soit 
dans  la  muqueuse,  soit  dans  le  produit  de  sécrétion  des  fosses  a 
sales,  et  c'est  k  juste  raison  que  Trousseau  comparait  les  put* 
b  ceux  qui  sentent  mauvais  des  pieds. 

Cet  état  persiste  jM'udantde  longues  années  sans  suhir  de  mw 
ficatiuns  notables,  et  parait  cependant  diminuer  avec  le  tempj 
car  il  est  très  rare  de  rencontrer  celte  forme  d'ozène  chez  b 
personnes  ftgéos,  à  moins  qu'ello  neulraine  uue  mort  plus  rupî^ 
ce  que  j'ignore. 

I*  traitement  de  cette  afFection  est  incertain,  et  la  guériat 
entourée  des  plus  grandes  diflicultés:  aussi,  ne  fuut-il  janmisl 
promettre  aux  malades,  que  cet  état  plonge  dans  une  griu 
tristesse,  surtout  quand  il  s'agit  de  jeunes  filles. 

Et  d'abord,  faut-il  pratiquer  un  traitement  chirurgical  sur  li 
personnes  atteintes  d'ozéne  essentiel  '.'  Beaucoup  do  médecins, 
reconnaissant  à  cette  maladie  une  origine  consliluliuiinelle. 
repoussent  le  traitement  local  comme  inutile  et  se  contentent  des 
modificateurs  généraux.  Ce  raisonnement  me])aralt  aussi  just^  que 
celui  qui  consisterait  une  pus  traiter  localement  un  abcès  froid,  euus 
prétexte  qu'il  est  d'origine  diatbésique.  Certainement,  tout  n'est 
pas  local  dans  celte  maladie,  mais  il  y  a  une  manifestation  locale 
très  pénible,  sinon  douloureuse,  qu'un  traitement  approprié  peut 
atténuer  et  uu^nie  guérir,  si  on  l'emploie  concurremment  avec 
le  traitement  général,  lorsque  l'oz-ène  apparaît  de  bonne  heure, 
vers  huit  ou  dix  ans.  jr  suppose,  chez  uue  petite  fille,  c'est  uue 
erreur  de  croire  qu'il  diminuera  ou  dispaniitru  à  l'époque  de  UM 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  269 

puberté  :  il  faut  donc  conseiller  de  commencer  le  traitement  le 
plus  tôt  possible. 

Le  traitement  de  Tozène  est  palliatif  et  curatif  :  le  premier 
consiste  à  faire  disparaître  les  croûtes  nasales  à  Taide  d'injections  ; 
le  second  a  pour  but  de  produire  une  modification  de  la  muqueuse 
pituitaire  et  de  ses  produits  de  sécrétion. 

Les  injections,  appelées  encore  douches  nasales  liquides,  par 
opposition  aux  douches  d'air  dont  je  me  suis  occupé  en  étudiant 
les  maladies  de  Toreille,  jouent  un  rôle  très  important  dans  la 
plupart  des  affections  des  fosses  nasales  et  méritent  d'être  dé- 
crites avec  soin,  d'autant  plus  que  bon  nombre  de  praticiens  ne 
savent  pas  exactement  en  quoi  elles  consistent. 

Pour  qu'une  injection  nasale  produise  un  effet  convenable,  il 
faut  que  le  liquide  pénètre  par  une  fosse  nasale  et  ressorte  par 
l'autre,  après  avoir  lavé  la  face  dorsale  du  voile  du  palais  et  la 
portion  nasale  du  pharynx.  Il  est  donc  nécessaire,  pour  obtenir 
ce  résultat,  que  le  voile  du  palais  soit  redressé  et  tondu,  sans  quoi 
le  liquide,  descendant  dans  le  pharynx  et  dans  le  larynx,  détermi- 
nerait un  accès  de  suffocation.  Pour  tendre  le  voile  du  palais,  il  faut 
respirer  par  la  bouche,  ou,  ce  qui  vaut  mieux,  faire  passer  le  cou- 
rant du  liquide  après  que  le  malade  a  fait  une  grande  inspiration, 
de  façon  à  pouvoir  cesser  de  respirer  un  instant.  Pendant  tout  le 
temps  que  la  respiration  est  suspendue,  le  liquide  pénètre  en  tota- 
lité d'une  fosse  nasale  dans  l'autre.  Les  malades,  même  les  enfants, 
arrivent  très  facilement  à  pratiquer  eux-mêmes  cette  injection.  Je 
conseille  ordinairement,  dans  ce  but,  l'irrigateur,  mais  il  est  très 
commode  aussi  d'employer  un  système  en  caoutchouc  fonctionnant 
comme  le  clysopompe,  ou  bien  le  siphon  de  Weber.  On  peut,  de 
cette  manière,  introduire  facilement  et  rapidement  une  quantité 
considérable  de  liquide  et  faire  un  nettoyage  complet  ;  la  seule  con- 
dition est  que  les  deux  fosses  nasales  soient  complètement  perméa- 
bles. Tout  autre  système  d'injection  est  à  peu  près  de  nulle  valeur. 

On  emploiera  successivement  ou  alternativement  comme  liquide 
injecté  :  de  l'eau  phéniquée,  boriquée,  do  l'eau  de  goudron,  de 
l'eau  salée,  chloralée,  du  chlorate  de  potasse,  etc.,  des  eaux  miné- 
rales sulfureuses,  l'eau  de  la  Bourboule,  etc.  Ces  injections  rendent 
un  énorme  service  aux  malades  ;  elles  détergent  les  fosses  nasales 
et  masquent  la  mauvaise  odeur,  si  elles  ne  la  détruisent  pas. 
Cependant,  malgré  ce  courant  de  liquide  balayant  plusieurs  fois 
par  jour  les  produits  de  sécrétion,  les  croûtes  ne  s'en  forment  pas 


k 


270  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L  OLFACTION. 

moins  et  sont  expulsées  quand  elles  ont  acquis  un  certain  volume. 
Par  conséquent,  les  injections,  môme  très  bien  faites,  ne  gué- 
rissent pas  les  malades,  à  moins  peut-être  qu'elles  ne  soient 
employées  tout  à  fait  au  déhutde  l'affection.  On  est  donc  autorisé 
k  tenter  quelque  chose  de  plus,  afin  de  modifier  la  muqueuse  : 
c'est  ce  que  j'appelle  le  traitement  curatif. 

Je  me  sers,  en  général,  de  la  teinture  d'iode,  au  moins  au  début 
du  traitement,  et  je  l'applique  delà  façon  suivante  :  le  sujet  étant 
endormi  (cette  opération  est  très  douloureuse  et  serait  abso- 
lument impraticable  sans  le  secours  du  chloroforme),  un  pinceau 
de  charpie  ou  de  blaireau  bien  imbibé  de  teinture  d'iode  est  intro- 
duit dans  les  fosses  nasales  ;  je  touche  successivement  le  méat 
inférieur,  le  méat  moyen,  le  méat  supérieur  de  l'un  et  de  l'autre 
côté.  J'ai  soin,  pendant  la  durée  du  traitement,  de  suspendre  l'usage 
des  injections  afin  de  mieux  apprécier  le  résultat  produit.  Un  la- 
vage complet  des  fosses  nasales  est  seulement  pratiqué  un  instant 
avant  la  cautérisation,  pour  que  l'action  de  la  teinture  d'iode  sur 
la  muqueuse  soit  plus  immédiate.  Cette  manœuvre  est  répétée  à 
quatre  ou  cinq  jours  de  distance  huit  à  dix  fois  de  suite.  On  pour- 
rait remplacer  la  teinture  d'iode  par  la  liqueur  de  Van  Swieten,  une 
solution  concentrée  de  nitrate  d'argent,  de  chlorure  de  zinc,  etc. 

Est-on  certain  de  guérir  ainsi  l'ozène  essentiel  ?  non,  sans  doute; 
cependant,  j'affirme  avoir  obtenu  des  guérisons,  et  presque  tou- 
jours de  l'amélioration. 

Quant  à  l'ozène  tuberculeux  et  syphilitique,  si  les  injections  ne 
suffisaient  pas  à  amener  la  guéri  son  et  qu'une  extraction  des  sé- 
questres et  une  cautérisation  au  fer  rouge  fussent  jugées  néces- 
saires, il  faudrait  recourir  à  l'opération  du  D'  Rouge,  c'est-à-dire 
détacher  préalablement  le  nez  de  bas  en  haut,  afin  d'agir  directe- 
ment sur  les  fosses  nasales,  ce  que  j'ai  pratiqué  à  l'Hôtel-Dieu 
(1885),  avec  un  plein  succès,  sur  l'élève  soge-femme  dont  j'ai 
déjà  parlé  plus  haut. 

Se  basant  sur  la  tliéorie  qu'ils  ont  proposée  pour  expliquer  la 
production  de  l'ozène  essentiel,  les  auteurs  allemands  conseillent 
l'introduction  dans  la  fosse  nasale  d'un  cylindre  de  coton  qui  a 
pour  but  d'en  rétrécir  le  calibre  :  la  sécrétion,  disent-ils,  est  modifiée 
et  ne  porte  plus  aucune  odeur.  Je  ne  suis  pas  à  même  d'apprécier 
l'efficacité  de  ce  traitement  que  je  u'ai  pas  employé,  mais  on 
conviendra  qu'il  est  loin  de  constituer  une  guérison  et  que  des 
injections  bien  faites  arriveront  probablement  au  même  but. 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  271 

Tumeurs  des  fosses  tiasales.  —  On  rencontre  dans  les  fosses 
nasales  un  certain  nombre  de  tumeurs  (je  ne  parle  que  de  celles 
qui  s'y  développent  primitivement)  fort  différentes  les  unes  des 
autres.  Parmi  ces  tumeurs,  Tune  d'elles  est  remarquable  par  sa 
fréquence  et  par  la  prédilection  qu'elle  affecte  pour  cette  région  : 
je  veux  parler  du  myxome  désigné  sous  le  nom  de  polype  des 
fosses  nasales  :  c'est  par  là  que  je  commencerai  cette  étude. 

Polypes  ou  myxomes  des  fosses  nasales.  —  Les  polypes  des  fosses 
nasales  se  présentent  sous  la  forme  de  tumeurs  arrondies  dont 
la  couleur  blanc  rosé  caractéristique  se  détache  nettement  sur  le 
fond  rouge  de  la  piluitaire.  Ils  sont  pédicules,  s'implantent,  en 
général,  dans  le  méat  moyen  vers  la  voûte  de  la  ca\4té.  Presque 
constamment  ils  se  portent  vers  l'ouverture  antérieure  des  fosses 
nasales,  cependant,  exceptionnellement,  les  polypes  peuvent  faire 
saillie  à  l'orifice  postérieur  et  déprimer  le  voile  du  palais. 

Mobile  sur  son  pédicule,  la  tumeur  est  agitée  de  mouvements 
de  propulsion  en  avant,  si  l'on  fait  expirer  le  malade  en  fermant 
l'autre  narine. 

Le  nombre  des  polypes  ainsi  que  leur  volume  sont  extrême- 
ment variables  :  tantôt,  il  n'existe  qu'un  seul  polype  ramifié  comme 
une  grappe  ou  bien  mamelonné  comme  une  tomate,  ce  cas  est  le 
plus  heureux,  car  on  peut  guérir  le  malade  d'un  coup  ;  le  plus 
souvent,  il  en  existe  plusieurs  ;  c'est  quelquefois  un  véritable 
semis  de  polypes  implantés  un  peu  sur  tous  les  points  de  la  mu- 
queuse, circonstance  très  défavorable,  car  un  grand  nombre  de 
prises  sont  nécessaires  pour  débarrasser  les  malades  et  la  récidive 
est  la  règle.  Dans  certains  cas,  les  i)olypes  sont  tassés,  comme 
empilés  dans  les  fosses  nasales,  et  le  nez  élargi  se  trouve  consi- 
dérablement déformé. 

Les  polypes,  étant  très  hygrométriques,  se  tuméfient  par  les 
temps  humides  et  gênent  alors  beaucoup  plus  les  malades.  Ils  n'oc- 
casionnent, d'ailleurs,  aucune  douleur,  mais  seulement  de  la  gêne, 
qui  atteint  son  maximum  lorsque  les  deux  narines  sont  affectées 
à  la  fois  et  complètement  oblitérées.  Les  malades  ne  peuvent  plus 
respirer  que  la  bouche  ouverte  :  la  gorge  est  constamment  sèche, 
la  voix  nasonnée,  etc.  Lorsqu'il  passe  encore  un  peu  d'air,  on 
perçoit  un  bruit  de  drapeau  dû  à  la  locomotion  du  polype.  Parfois, 
on  observe  un  écoulement  séro-purulent. 

Le  diagnostic  des  polypes  des  fosses  nasales  est  ordinairement 


272  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

très  facile  àTaide  des  signes  qui  précèdent.  Quand  le  myxome  est 
resté  longtemps  dans  les  narines,  la  partie  exposée  à  Tair  subit 
une  modification  de  texture  qui  en  altère  Taspect  :  la  muqueuse 
qui  le  recouvre,  au  lieu  d'être  limitée  en  ce  point  par  une  couche 
d  epitliélium  cylindrique  à  cils  vibratiles,  ainsi  que  cela  a  lieu  sur 
le  reste  de  la  surface,  est  tapissée  par  une  couche  d'épithélium 
pavimenteux  stratifié.  Il  en  résulta  que  le  polype,  de  rosé  qu'il 
doit  être,  devient  gris  brunâtre,  de  consistance  plus  ferme,  et  on 
pourrait  le  confondre  avec  une  tumeur  d'une  autre  nature,  un 
polype  glandulaire,  par  exemple,  erreur  qui  ne  peut  être  évitée 
que  par  Texamen  histologique.  L'erreur  n'est  pas  grave,  d'ailleurs, 
puisqu'un  même  traitement  est  applicable  à  ces  deux  cas,  dont  le 
pronostic,  toutefois,  est  différent. 

Une  erreur  plus  préjudiciable  aux  malades  consiste  à  prendre 
pour  un  polype  l'extrémité  antérieure  du  cornet  inférieur  ou  la 
saillie  formée  par  la  déviation  de  la  cloison  :  mais  la  muqueuse 
pituitaire  est  rougeâtre  ;  elle  forme  une  saillie  qui  n'est  nullement 
mobile,  et  il  suffit,  en  général,  d'être  prévenu  pour  éviter  Terreur. 

La  déviation  de  la  cloison  en  a  imposé  plus  d'une  fois  pour  un 
polype.  Elle  se  présente  sous  l'aspect  d'une  tumeur  souvent  rouge, 
parfois  rosée,  qui  obstrue  la  fosse  nasale  et  s'oppose  plus  ou  moins 
au  passage  de  l'air.  Le  diagnostic  en  est  facile  :  dans  la  narine  oppo- 
sée à  celle  où  existe  la  saillie  se  trouve  une  dépression  siégeant 
au  point  correspondant.  De  plus,  si  on  explore  la  cloison  avec  un 
stylet,  on  voit  que  la  tumeur  fait  corps  avec  elle,  et  (|u'on  ne  peut 
ni  la  soulever  ni  la  mobiliser.  C'est  ce  denier  signe  qui  sert  à 
différencier  les  polypes  d'une  tumeur  quelconque  développée 
dans  l'épaisseur  de  la  cloison  :  fibrome,  ostéome,  chondrome. 

Afin  de  ne  pas  revenir  sur  la  déviation  de  la  cloison,  je  dirai 
(|uc  cette  petite  'difformité  gêne  très  peu  les  malades  et  que, 
jusqu'à  présent,  je  n'ai  pas  jugé  utile  de  pratiquer  d'opération 
pour  y  remédier. 

Le  seul  traitement  à  opposer  aux  polypes  des  fosses  nasales 
est  lexlirpation,  et  le  meilleur  procédé  est  l'extraction  avec  dos 
pinces.  Ces  pinces  sont  légèrement  recourbées  à  leur  extrémitij 
et  les  mors  aplatis  latéralement  pour  mieux  pénétrer  dans  les 
fosses  nasales.  Certiiins  malades  sont  doués  d'une  sensibilité 
tellement  vive,  que  l'introduction  de  la  pince  cause  par  elle-même 
une  réelle  douleur  :  dautres,  au  contraire,  n'éprouvent  qu'un 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  273 

chatouillement   désagréable.    Chez  les  premiers,    badigeonnez 
préalablement  les  surfaces  avec  une  solution  de  cocaïne. 

Laj)rincipale  difficulté  consiste  à  éviter  la  prise  de  la  muqueuse 
et  des  cornets  avec  la  pince  et  à  ne  pas  saisir  indistinctement 
tout  ce  qui  se  rencontre  sous  l'instrument  :  c*est  dans  ce  but  que 
Ton  a  conseillé  d'éclairer  les  fosses  nasales  avec  le  miroir  frontal 
et  de  se  conduire  comme  j'ai  conseillé  de  le  faire  pour  l'extrac- 
tion des  corps  étrangers  du  conduit  auditif,  c'est-à-dire  de 
n'enlever  que  ce  que  l'on  voit.  Ce  procédé  est  rationnel,  sans 
doute,  et  met  sûrement  à  l'abri  des  erreurs,  mais  il  n'est  appli- 
cable qu'au  début  de  l'opération,  lorsque  la  fosse  nasale  n'est 
pas  remplie  de  sang  et  qu'il  n'y  a  qu'un  seul  polype  à  extraire. 
Lorsqu'il  y  a  de  nombreux  polypes,  lorsqu'ils  sont  petits  et  siègent 
à  la  partie  postérieure  des  fosses  nasales  remplies  de  sang,  ce 
procédé  ne  donne  plus  qu'une  fausse  sécurité  ;  il  est  même  irréa- 
lisable, parce  qu'on  ne  voit  plus  rien  d'une  façon  distincte.  Il  est 
alors  préférable  d'agir  comme  on  le  fait  dans  la  lithotritie  pour 
rechercher  les  fragments  de  la  pierre  avec  le  seul  secours  du  tou- 
cher. Voici  comment  je  conseille  de  manœuvrer  dans  tous  les  cas  : 

Le  sujet  est  assis  sur  une  chaise  basse,  la  tête  légèrement  ren- 
versée en  arrière.  La  pince  est  introduite  fermée  jusqu'au  niveau 
du  polype.  Les  deux  branches  sont  alors  écartées  l'une  de  l'autre, 
et  s'appliquent  contre  les  parois  des  fosses  nasales,  lesquelles 
de  la  sorte  ne  peuvent  être  saisies.  Fermant  l'autre  narine,  on 
ordonne  au  malade  de  faire  une  forte  expiration,  qui  a  pour  but 
de  porter  le  polype  d'arrière  en  avant  et  de  le  pousser  entre  les 
mors  de  la  pince  ouverte.  Les  anneaux  sont  alors  rapprochés  et 
maintenus  par  le  cran  d'arrêt.  Soutenant  la  pince  de  la  main 
gauche,  on  lui  imprime  de  la  droite  des  mouvements  de  torsion 
sur  place  sans  aucune  traction,  et  le  polype  se  détache  au  niveau 
de  son  pédicule.  Cette  même  manœuvre  est  répétée  autant  de 
fois  qu'il  est  nécessaire.  On  détermine  ainsi  le  minimum  de 
douleur,  et  il  est  à  peu  près  impossible  de  saisir  la  muqueuse  ou 
les  cornets. 

Il  est  assez  commun,  lorsque  les  polypes  sont  nombreux,  de  ne 
pouvoir  débarrasser  le  malade  dans  une  seule  séance,  et  l'on  est 
parfois  surpris  de  trouver  encore  des  polypes  très  volumineux 
que  l'on  n'avait  pas  rencontrés.  Ces  derniers  étaient  probablement 
tassés  et  refoulés  au  niveau  de  leur  attache  à  la  voûte  des  fosses 
nasales. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique,  I.   —  iS 


274  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

Le  traitement  consécutif  est  nul. 

La  récidive  est  fréquente,  et  c'est  vainement,  jusqu'à  présent 
du  moins,  que  j'ai  cherché  à  m'y  opposer  en  faisant  renifler  des 
poudres  d'alun,  du  tanin,  etc.,  en  faisant  pratiquer  des  douches 
nasales  avec  des  solutions  liquides. 

Au  lieu  d'être  constitués  par  du  tissu  myxomateux,  les  polypes 
des  fosses  nasales  peuvent  se  développer  aux  dépens  des  glandes, 
qui  sont  si  abondantes  dans  l'épaisseur  de  la  pituitaire.  Ce  sont 
des  polyadénomes,  et  souvent  de  véritables  épithéliomes  glandu- 
laires, analogues  à  ceux  que  l'on  trouve  parfois  dans  la  cavité 
utérine.  Ces  tumeurs  de  couleur  brunâtre  peuvent  atteindre  un 
volume  considérable,  repousser  et  détruire  les  cornets,  franchir 
la  limite  des  fosses  nasales,  soit  qu'elles  fassent  saillie  à  l'extérieur, 
ou  dans  le  pharynx,  ou  vers  l'angle  interne  de  l'œil,  qui  se  trouve 
fortement  repoussé  en  dedans.  Ces  productions  me  paraissent 
devoir  être,  en  clinique,  rapprochées  des  polypes  muqueux,  parce 
que,  comme  eux,  elles  sont  pédiculées  et  peuvent  être  enlevées 
facilement  sans  occasionner  trop  de  dégâts.  La  couleur  les  fera 
surtout  reconnaître;  cependant,  il  sera  parfois  utile,  pour  établir 
le  diagnostic,  de  porter  un  fragment  sous  le  champ  du  microscope. 
Toutefois,  les  myxomes  s'observent  souvent  des  deux  côtés  à  la 
fois,  tandis  qu'il  m'a  semblé  que  les  polyadénomes  étaient  ordi- 
nairement unilatéraux.  L'obstruction  de  la  fosse  nasale,  la  défor- 
mation du  nez,  les  épistaxis  et  les  douleurs  irradiant  dans  la  tète, 
sont  des  signes  qui  leur  sont  propres. 

Le  pronostic  de  cette  variété  de  polypes  est  beaucoup  plus  sé- 
rieux que  celui  des  myxomes,  en  raison  de  leur  tendance  mar- 
quée à  la  récidive,  et  aussi  du  volume  considérable  qu'ils  peuvent 
atteindre  rapidement,  les  myxomes  restant  souvent  stationnaires 
pendant  de  longues  années. 

Si  les  polyadénomes  sont  peu  développés,  il  convient  de  les 
extirper  par  les  voies  naturelles,  à  l'aide  de  pinces,  comme  les 
myxomes,  mais  lorqu'ils  sont  volumineux  et  débordent  la 
région,  une  opération  préliminaire  est  indispensable  pour  les 
enlever  en  totalité  et  pénétrer  jusqu'à  leur  insertion.  Celle  qui 
convient  le  mieux,  en  général,  est  une  incision  verticale  partant 
de  l'angle  interne  de  l'œil,  descendant  dans  le  sillon  naso-jugal, 
et  gagnant  la  commissure  en  traversant  le  pli  gonio-labial.  La 
cicatrice  qui  en  résulte  est  peu  apparente,  môme  chez  les  femmes. 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  275 

Le  lambeau  comprenant  Taile  du  nez  est  détaché,  et  la  fosse 
nasale  largement  ouverte.  Si  un  prolongement  avait  traversé 
Tethmoïde  et  pénétré  dans  Torbite,  il  serait  nécessaire  de  résé- 
quer, avec  la  pince  de  Liston,  une  portion  de  la  branche  montante 
du  maxillaire  supérieur.  La  réunion  immédiate  sera  pratiquée 
avec  le  plus  grand  soin  pour  obtenir  le  minimum  de  déformation. 

Tumeurs  diverses  des  fosses  nasales.  —  On  rencontre  dans  les 
fosses  nasales,  indépendamment  des  myxomes  et  des  polyadé- 
nomes,  qui  sont  de  beaucoup  les  plus  communs,  des  sarcomes, 
des  fibromes,  et  des  ostéomes. 

Les  sarcomes  évoluent  comme  les  polyadénomes  et  donnent 
lieu  aux  mêmes  signes  physiques,  de  telle  sorte  que  le  diagnostic 
anatomique  de  la  tumeur  ne  peut  être  fait  qu'à  l'aide  du  micro- 
scope. 

Cependant,  si  la  tumeur  présente  une  maj*che  rapide,  si  elle 
n'est  pas  pédiculée,  on  est  autorisé  à  soupçonner  l'existence  du 
sarcome. 

Le  traitement  est,  d'ailleurs,  le  même  :  pratiquer  l'extirpation 
de  la  tumeur  le  plus  tôt  possible,  soit  par  les  voies  naturelles,  si 
elle  n'est  pas  trop  volumineuse,  soit  en  se  créant  une  voie  arti- 
ficielle, ainsi  que  je  l'ai  dit  précédemment. 

Les  fibromes  des  fosses  nasales  méritent  une  mention  spéciale, 
car  ils  constituent  une  variété  de  tumeur  propre  à  la  région,  et 
même  à  une  certaine  partie  de  la  région.  On  les  a,  en  effet, 
observés  au  voisinage  de  l'orifice  postérieur,  dans  le  point  où  la 
muqueuse  pituitaire  est  doublée  par  une  couche  fibreuse  très 
épaisse,  aux  dépens  de  laquelle  se  développe  la  tumeur,  ainsi  que 
l'a  fait  remarquer  M.  Panas.  Ces  fibromes  donnant  lieu  à  un  en- 
semble de  signes  qui  se  rapprochent  de  ceux  que  déterminent  les 
polypes  naso-pharyngiens,  j'y  reviendrai  à  propos  de  ces  derniers. 

Les  ostéomes  des  fosses  nasales  prennent  généralement  naissance 
dans  les  sinus  de  la  face  :  aussi  les  décrirai-je  avec  les  affections 
de  ces  cavités. 

C.  Maladies  de  Tarrlère-cavlté  des  fosses  nasales.  — 

L'arrière-cavité  des  fosses  nasales  est  encore  désignée  sous  le 
nom  de  portion  nasale  du  pharynx,  de  pharynx  nasal,  de  rhino- 
pharynx. 


S78  HA1.AMKS   i)E  L'APPAHF.1L   DE   L'OLKACTIOM.  ^^M 

C'est  uii  espace  quadrilatère,  limité  en  arrière  par  l'apophyse 
basilaire.  en  avant  par  l'orifice  postérieur  des  fosses  nasales  et  le 
bord  tranchant  du  vonier,  de  chaque  càli'  par  l'aile  interne  des 
apophyses  ptérygoïdes.  on  bas  par  le  voile  du  palais.  Cet  espace 
mesure  environ  3  centimètres  en  hauteur  et  en  largeur.  Quant  à 
sa  profondeur,  elle  est  très  va  riable  :  chez  certains  sujets,  tu  face 
dorsale  du  palais  touche  presque  la  paroi  postérieure  du  pharynx, 
de  telle  sorte  qu'il  est  très  difficile  d'explorer  la  région  avec  le 
doigt  recourhi^  en  crochet  derrière  le  voile.  Je  rappelle  que  lu 
paroi  postérieure  de  cette  cavité  est  exclusivement  formée  par 
l'apophyse  basilaire,  l'arc  antt^rieur  de  l'atlas  correspondant  exac- 
tement au  prolongement  de  la  voûte  osseuse  du  palais.  L'apophyse 
est  très  obliquement  dirij^ée  en  bas  et  en  arrière,  circonstance 
qu'il  ne  faut  pas  oublier  quand  il  s'agît  d'enlever  une  tumeur 
développée  à  sa  surface  avec  Vécraseur  linéaire  ou  «ne  mise  mé- 
tallique quelconque.  L'angle  que  forme  l'apophyse  basilaire  avec 
l'arc  antérieur  do  l'atlas  est  comblé  par  un  trousseau  fibreux 
d'une  grande  épaisseur,  et  d'où  naissent,  dans  la  majorité  des  cas, 
les  polypes  naso-pharyngiens  (  Voy.  Anal,  topogr.,  lig.  9i,  9°  éd.). 

Un  autre  détail  anatomique  d'une  haute  importance  est  relatif 
aux  glandes  de  cette  région.  On  trouve,  en  effet,  une  couche 
épaisse  de  plusieurs  millinnètres  de  follicutes  lymphatiques 
simples  ou  composés,  comme  ceux  dos  ttmygdales.  Il  existe,  en 
outre,  une  couche  épaisse  de  glandes  en  grappes  visibles  à  l'œil 
nu.  Leur  existence  rend  coraple  de  phénomènes  pathologiques 
absolument  spéciaux  h  cette  région,  et  que  je  signalerai  plus  loin. 

En  raison  de  la  profondeur  à  laquelle  siège  le  rhi no-pharynx, 
les  blessures  de  cette  région  sont  rares.  Je  ne  parle  pas  des  frac- 
tures de  l'apophyse  basilaire,  qui  font  partie  des  fractures  de 
la  base  du  crâne.  Des  instruments  piquants  peuvent  y  pénétrer 
par  la  bouche  et  par  les  fosses  nasales,  mais  ce  sont  principale- 
ment dos  plaies  par  armes  à  feu  qu'on  y  observe  à  la  suite  de 
tentatives  de  suicide.  Le  diagnostic  en  est  fort  difficile,  et  la  bles- 
sure lie  peut  être,  le  plus  souvent,  que  soupçonnée. 

]m  truiloment  osl  il  peu  près  nul  et  ne  saurait  être  dirigé  que 
contre  les  complications  inflammatoires  qui  [wuvnnt  se  dévelop- 
pera la  milite. 

La  portion  itasale  du  pharynx  est  le  siège  fréquent  d'une  în- 
fiammation  chronique  qui  porte  le  nom  de  ealnirhennso-pharyn- 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  277 

fften;  on  y  rencontre  des  ulcérations  de  nature  diverse;  des 
adénomes  \  une  tumeur  spéciale  connue  sous  le  nom  de  polype 
naso-pharyngien  et  le  fibro-myxome. 

Catarrhe  naso-pharyngien.  —  Les  sujets  atteints  de  cette  afifec- 
tion  présentent  un  nasonnement  habituel  :  ils  respirent  avec  dif- 
ficulté par  les  fosses  nasales,  et  dorment  ordinairement  la  bouche 
ouverte,  d'où  résulte  une  certaine  sécheresse  de  la  gorge.  La 
trompe  d'Eustache  participe  souvent  à  Tinflammation  :  aussi,  les 
malades  ont  l'ouïe  moins  fine  et  souvent  même  sont  atteints  d'un 
certain  degré  de  surdité.  J'ai  déjà  dit,  plus  haut,  que  le  catarrhe  sec 
de  la  caisse  du  tympan  était  la  conséquence  ultime  de  cette  affection. 

La  guérison  s'obtient  très  difficilement,  parce  que  le  catarrhe 
est  souvent  lié  à  un  état  constitutionnel  :  scrofule,  herpétisme,  etc. 
Aussi,  l'usage  des  eaux  sulfureuses  et  arsenicales  est-il  indiqué. 
Comme  traitement  local,  on  aura  recours  aux  douches  liquides 
nasales,  sur  lesquelles  j'ai  insisté  en  étudiant  l'ozène,  aux  pul- 
vérisations d'eaux  minérales. 

Ulcérations.  —  Les  ulcérations  de  la  portion  nasale  du  pha- 
rynx ne  sont  pas  rares,  et  elles  reconnaissent,  en  général,  pour 
cause  la  syphilis  à  l'état  de  plaques  muqueuses  ou  de  gommes 
ulcérées;  elles  peuvent  cependant  être  liées  à  la  scrofule.  Si  1^ 
lésion  occupe  le  voisinage  de  la  trompe  d'Eustache,  le  diagnostic 
ne  peut  guère  être  affirmé  qu'à  l'aide  du  rhinoscope,  dont  l'em- 
ploi, je  l'ai  déjà  dit,  présente  des  difficultés  parfois  insurmonta- 
bles :  aussi,  ne  peut-on,  le  plus  souvent,  que  les  soupçonner.  La 
syphilis  peut,  à  la  longue,  déterminer  une  atrésie  de  l'isthme 
du  gosier,  qu'Alphonse  Guérin  compara  à  celle  qu'une  cause 
analogue  détermine  sur  le  rectum.  On  peut  même  observer  la 
soudure  du  voile  du  palais  avec  la  paroi  pharyngienne,  de  telle 
sorte  que  toute  communication  entre  les  cavités  buccale  et 
nasale  est  interceptée. 

Ces  ulcérations  se  traduisent  par  une  sécrétion  puriforme,  de  la 
douleur,  de  la  difficulté  dans  la  déglutition,  souvent  par  une 
odeur  infecte.  L'ouïe  peut  être  plus  ou  moins  altérée. 

Le  traitement  consistera  dans  l'application  de  topiques  locaux, 
à  l'aide  d'une  baleine  recourbée  en  crochet  et  portée  derrière  le 
voile  ;  on  emploiera  le  nitrate  d'argent,  la  teinture  d'iode,  etc.  ; 
les  douches  nasales  pratiquées  avec  des  liquides  antiseptiques  : 
acides  phénique,    thymique,   solution    de   chloral,   seront  d'un 


à 


278  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

puissant  secours.  Le  traitement  général,  reconstituant  en  cas  de 
scrofule,  ou  spécifique  dans  le  cas  de  syphilis,  sera  mis  concur- 
remment en  usage. 

Adénoïde,  —  La  présence  de  tumeurs  adénoïdes  dans  l'arrière- 
cavité  des  fosses  nasales  est  assez  commune.  Ces  tumeurs  siègent 
ordinairement  sur  les  parties  latérales  au  pourtour  des  trompes 
d'Eustache.  On  peut  toutefois  en  rencontrer  dans  d'autres  points, 
par  exemple  à  la  face  supérieure  du  voile  du  palais  ;  j'en  ai  pu- 
blié un  cas  dans  la  Gazette  des  hôpitaux  (19  mars  4885)  [\).  Il 
s'agissait  d'une  femme  âgée  de  quarante  ans,  mais  c'est  prin- 
cipalement chez  les  enfants  qu'on  les  observe.  Les  follicules  clos 
de  la  région  représentent  une  sorte  d'amygdale  diffuse,  et  ils 
subissent  une  hypertrophie  comme  l'amygdale  elle-même. 

Les  signes  auxquels  donne  lieu  cette  variété  de  tumeur  adé- 
noïde sont  à  peu  près  les  mêmes  que  ceux  du  catarrhe  naso- 
pharyngien  :  nasonnement,  difficulté  à  respirer  par  le  nez  ;  les  ma- 
lades dorment  la  bouche  ouverte,  ronflent  fortement  et  crachent 
parfois  un  peu  de  sang  au  réveil.  L'ouïe  est  plus  ou  moins  altérée, 
et  généralement  d'une  façon  intermittente  ;  l'odorat  diminue. 

Cet  ensemble  de  signes  se  rapproche  beaucoup  de  celui  auquel 
donne  lieu  l'hypertrophie  des  amygdales  :  aussi,  confond-on  sou- 
vent ces  deux  affections,  qui  ont,  d'ailleurs,  des  liens  de  parenté 
très  étroits;  mais  un  examen  attentif  démontre  que  les  amyg- 
dales ne  sont  pas  tuméfiées,  ou,  du  moins,  ne  le  sont  pas  suffisam- 
ment pour  expliquer  les  accidents.  L'un  des  meilleurs  moyens 
d'établir  le  diagnostic  est  d'examiner  avec  le  rhinoscope,  si  l'on 
peut,  mais  surtout  d'explorer  la  région  avec  le  doigt  recourbé 
en  crochet  derrière  le  voile  du  palais. 

Au  résumé,  lorsqu'on  voit  un  enfant,  de  préférence  une  jeune 
fille,  présenter  les  signes  de  l'hypertrophie  des  amygdales  sans 
altération  appréciable  de  ces  glandes,  il  est  à  peu  près  certain 
qu'il  existe  une  adénoïde  du  pharynx  nasal.  Ces  enfants  ont  ordi- 
nairement une  constitution  lymphatique,  et  souvent  on  trouve 
en  même  temps  des  ganglions  cervicaux  engorgés. 

Le  traitement  de  cette  affection  présente  quelques  difficultés, 

(1)  J'ai  opéré  de  nouveau  cette  malade,  A  la  Charité,  onze  ans  plus  tard,  en  1896. 
La  récidive,  quoique  très  tardive,  et  les  caractères  cliniques  de  la  tumeur  qui  rem- 
plissait le  rhino-pharynx  et  avait  envahi  les  deux  fosses  nasales,  me  faisaient 
craindre  un  épithéliome,  mais  Texamen  pratiqué  par  .M.  Pilliet  démontra  qu'il  s'agis- 
sait d^un  adénome  pur. 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  279 

car  il  n'est  pas  toujours  aisé  de  manœuvrer  dans  cette  région.  Il 
faut,  d'ailleurs,  savoir  que  ces  tumeurs  sont  susceptibles  de  dimi- 
nuer spontanément  avec  l'âge  :  aussi,  ne  doit-on  pas  se  hâter  d'in- 
tervenir. Mais  les  symptômes  sont  parfois  si  accusés,  surtout  du 
côté  de  la  trompe  d'Eustache,  qu'il  est  plus  sage  de  ne  pas 
attendre  l'efifet  du  temps. 

Une  circonstance  favorable  au  traitement  est  que  ces  tumeurs 
sont  facilement  énucléables  :  ainsi,  dans  le  cas  de  ma  malade, 
après  avoir  fendu  le  voile  du  palais  (ce  qui  fut  fait  sans  provo- 
quer aucune  douleur,  grâce  aux  applications  préalables  de 
cocaïne),  je  pus  détacher  la  tumeur  avec  le  doigt  et  l'extraire  en 
moins  de  temps  qu'il  n'en  faut  pour  le  dire  :  mais  c'est  excep- 
tionnellement qu'il  est  nécessaire  de  fendre  le  voile  du  palais  ;  il 
faut  agir  par-dessus.  Voici  la  marche  que  je  conseille  de  suivre 
pour  les  adénoïdes  des  jeunes  sujets  :  commencez  le  traitement 
par  des  douches  nasales  liquides,  si  toutefois  les  deux  fosses 
nasales  sont  perméables,  et  si  l'âge  des  malades  en  permet  l'usage. 
Employez  le  chlorate  de  potasse,  les  eaux  sulfureuses,  etc.  ;  avec 
une  baleine  recourbée  au  bout  de  laquelle  est  fixée  une  petite 
éponge,  touchez  la  partie  malade  avec  une  solution  de  nitrate 
d'argent  (1  gramme  pour  10  grammes  d'eau).  Si  ce  traitement 
échoue,  il  faudra  enlever  la  tumeur.  Essayez  de  la  détacher  avec 
l'ongle,  et  si  c'est  impossible,  servez- vous  de  l'instrument  tran- 
chant. Un  grand  nombre  d'instruments  ont  été  imaginés  pour 
pratiquer  cette  opération  ,  chaque  spécialiste  ayant  le  sien.  On  se 
sert  de  pinces  coupantes  recourbées,  ou  mieux  du  couteau  de 
Schmidt,  qui  opère  une  sorte  de  raclage.  Si  l'enfant  est  trop  indo- 
cile, il  sera  endormi  et  placé  la  tête  renversée,  mais  on  aura, 
autant  que  possible,  recours  à  l'anesthésie  locale  par  la  cocaïne. 

Polypes  nasO'pharyngiens.  —  On  voit  quelquefois  naître  de 
l'apophyse  basilaire,  probablement  aux  dépens  du  trousseau 
fibreux  que  j'ai  signalé  plus  haut,  une  tumeur  de  nature  fibreuse, 
contenant  cependant  dans  son  épaisseur  des  éléments  fusiformes, 
à  laquelle  on  donne  le  nom  de  polype  naso-pharyngien,  bien 
qu'elle  ne  soit  pas  nettement  pédi culée.  Cette  tumeur  est  très 
remarquable  en  ce  qu'elle  ne  se  développe  que  dans  l'adolescence, 
de  quinze  à  vingt-cinq  ans,  et  qu'elle  est  spéciale  au  sexe  mascu- 
lin; on  n'en  a  pas,  jusqu'ici,  signalé  d'authentiques  chez  la  femme. 
Cette   considération  d'âge  et  de  sexe  doit  donc  être  prise  en 


280  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

très  sérieuse  considération  pour  l'établissement  du  diagnostic. 
Autre  détail  important  :  le  polype  fibreux  naso-pharyngieii 
ne  s'observe  plus  à  partir  de  trente  ans,  parce  que,  d'après  les  obser- 
vations judicieuses  de  Gosselin  et  de  Legouest,  il  aurait  une 
tendance  à  disparaître  spontanément  à  partir  d'une  certaine 
époque  de  la  vie.  Si  ce  fait  était  confirmé  d'une  manière  absolue, 
il  serait  d'une  importance  capitale  dans  le  traitement  de  cette 
affection,  car,  au  lieu  de  cherchera  faire  des  opérations  radicales, 
toujours  très  périlleuses  pour  la  vie  du  malade,  il  suffirait  d'at- 
tendre que  les  accidents  fussent  menaçants  pour  opérer,  et  ensuite 
d'avoir  recours  aux  méthodes  les  plus  douces  qui  permettent 
d'atteindre  sans  encombre  la  période  de  régression  ;  les  opéra- 
tions partielles  seraient  suffisantes. 

Une  tumeur  siégeant  au-dessus  du  voile  du  palais,  et  dont  le 
doigt  sent  nettement  l'implantation  sur  la  paroi  pharyngienne 
postérieure,  tumeur  de  couleur  le  plus  souvent  violacée,  ferme 
au  toucher,  un  peu  rénitente,  immobile  sur  son  point  d  attache, 
déprimant  le  voile  du  palais,  tel  est  l'aspect  sous  lequel  se  pré- 
sente le  polype  naso-pharyngien.  La  tumeur  peut  acquérir  un 
volume  considérable  et  envoyer  des  prolongements  dans  diverses 
directions  :  en  bas,  vers  le  larynx  ;  en  avant,  dans  les  deux  fosses 
nasales,  qui  se  trouvent  considérablement  élargies  ;  en  dehors, 
vers  la  fosse  zygomatique  en  passant  par  le  trou  sphéno-palatin  ; 
en  haut,  vers  la  cavité  crânienne  qui  peut  être  ouverte  par  la  des- 
truction de  l'apophyse  basilaire. 

11  est  facile  de  deviner  tous  les  troubles  qu'apporte,  dans  la 
santé  du  jeune  garçon,  une  tumeur  ayant  atteint  un  pareil  déve- 
loppement :  la  respiration  ne  peut  se  faire  que  par  la  bouche,  et 
encore  est-elle  très  pénible  en  cas  de  prolongement  laryngien; 
la  d^lutition,  la  phonation  sont  altérées  ;  la  face  est  considéra- 
blement déformée.  Il  n'existe  pas  de  troubles  cérébraux,  même 
dans  le  cas  de  communication  avec  la  cavité  crânienne. 

La  tumeur  est  peu  vasculaire  par  elle-même,  mais  la  muqueuse 
du  pharynx  qui  la  recouvre  renferme  un  grand  nombre  de  vais- 
seaux. Or,  la  muqueuse,  exposée  incessamment  au  contact  de  l'air, 
puisque  le  malade  respire  la  bouche  ouverte,  finit  par  s'ulcérer, 
et  il  survient  des  hémorragies  qui  constituent  l'un  des  plus 
graves  accidents  des  polypes  naso-pharyngien.  Ces  hémorra- 
gioB  se  répètent  fréquemment  et  plongent  le  malade  dans  une 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  281 

anémie  profonde,  à  ce  point  qu'il  ne  tarde  pas  à  succomber. 
Le  diagnostic  des  polypes  fibreux  naso-pharyngiens  est  généra- 
lement facile.  On  pourrait,  toutefois,  les  confondre  avec  une  autre 
tumeur  de  cette  région,  décrite  seulement  depuis  1869  sous  le 
nom  de  fibro-myxome^  et  dont  je  m'occuperai  plus  loin. 

S'il  est  aisé  de  reconnaître  un  polype  naso-pharyngien,  il  Test 
beaucoup  moins  de  le  traiter.  Ce  point  de  médecine  opératoire  a 
vivement  préoccupé,  età  juste  titre,  les  chirurgiens  de  notre  temps. 

Et  d'abord,  faut-il  opérer  un  polype  naso-pharyngien  ?  On  con- 
çoit que  la  question  puisse  être  posée,  après  ce  que  je  viens  de 
dire  de  l'opinion  de  Gosselin  et  de  Legouest.  D'une  façon  générale, 
on  peut  répondre  par  l'affirmative.  Cependant,  si  le  sujet  avait 
dépassé  une  vingtaine  d'années,  si  la  tumeur  était  peu  volumi- 
neuse, ne  provoquait  pas  d'hémorragies,  on  pourrait  se  conten- 
ter d'une  expectation  armée. 

Le  chirurgien  mis  en  demeure  d'opérer  un  polype  naso-pharjm- 
gien  doit  choisir  entre  plusieurs  méthodes.  On  peut  diviser  ces 
dernières  en  méthodes  non  sanglantes  et  méthodes  sanglantes.  Les 
premières  consistent  dans  la  destruction  de  la  tumeur  avec  des 
caustiques,  le  chlorure  de  zinc,  par  exemple,  et  dans  l'emploi  de 
l'électrolyse.  Les  secondes  comprennent  l'ablation  de  la  tumeur 
avec  l'instrument  tranchant,  ou  un  autre  mode  de  diérèse  tel  que 
l'écraseur  linéaire,  le  galvano  ou  le  thermocautère  ;  l'écoulement 
sanguin  est,  sans  doute,  moins  abondant  avec  ces  instruments 
spéciaux,  mais  il  s'en  produit  toujours  une  certaine  quantité. 

Trois  voies  ont  été  suivies  pour  arriver  jusqu'au  polype  :  la 
voie  buccale,  avec  ou  sans  division  de  la  voûte  palatine  ;  la  voie 
nasale  avec  réclinaison  du  nez,  et  la  voie  génienne  avec  résection 
du  maxillaire  supérieur. 

Quelle  est  la  meilleure  méthode,  la  méthode  de  choix?  La  ré- 
ponse à  cette  question  est  impossible  à  faire,  parce  que  chaque 
méthode  convient,  selon  moi,  à  des  cas  particuliers. 

Il  me  paraît  utile  d'admettre,  sous  ce  rapport,  les  trois  cas  cli- 
niques suivants  :  1*^  la  tumeur  forme  saillie  dans  le  pharynx  et 
ne  déborde  pas  cette  cavité  ;  2°  la  tumeur  envoie  des  prolonge- 
ments dans  les  fosses  nasales  ;  3^  la  tumeur  envoie  des  prolon- 
gements dans  la  fosse  zygoma tique. 

Dans  le  premier  cas,  lorsque  le  polype  est  limité  au  pharynx,  la 
voie  buccale  est  celle  qui  se  trouve  tout  indiquée.  Il  sera  le  plus 


282  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

souvent  nécessaire  de  fendre  le  voile  du  palais  dans  son  milieu, 
et  môme  d^intéresser  la  voûte  suivant  la  pratique  de  Nélaton,  ce  qui 
permet  d'arriver  directement  sur  le  point  d'implantation  du  polype. 
M.  E.  Bœckel  a  eu  Tidée  de  couper  le  voile  en  travers  au  lieu  de 
le  couper  en  long,  mais  je  doute  qu'on  ait  ainsi  autant  de  facilités 
pour  atteindre  le  but  principal,  c'est-à-dire  la  découverte  du  polype. 

L'incision  de  Nélaton  donne  un  jour  très  large,  et  le  chirurgien 
peut  alors  employer  directement  divers  moyens  de  destruction. 
C'est  dans  ces  cas  que  convient  surtout  la  méthode  électrolytique, 
qui  donna  de  bons  résultats  à  Nélaton,  mais  a  l'inconvénient  d'agir 
très  lentement.  Il  faut  se  servir  d'une  pile  composée  de  6  à  12  élé- 
ments, enfoncer  dans  le  sein  de  la  tumeur  une  aiguille  correspon- 
dant au  pôle  négatif  (Nélaton  enfonçait  les  deux  aiguilles),  laisser 
en  place  l'aiguille  pendant  cinq  à  dix  minutes,  et  renouveler  cette 
manœuvre  tous  les  quatre  ou  cinq  jours. 

A.  Richard  préférait  enfoncer  dans  la  tumeur  des  flèches  de 
pâte  de  Ganquoin. 

Enfin,  on  pourrait  se  servir  de  l'anse  galvanique,  du  thermo- 
cautère. L'anse  galvanique,  de  môme  que  la  chaîne  de  l'écraseur, 
seraient  des  moyens  très  indiqués  dans  ce  cas,  mais  comme  il  n'est 
pas  possible  de  faire  manœuvrer  ces  instruments  de  bas  en  haut 
mais  seulement  de  haut  en  bas,  il  résulte  de  la  direction  très  obli- 
que en  bas  et  en  arrière  de  l'apophyse  basilaire  qu'une  bonne 
partie  du  polype  n'est  pas  enlevée.  Rampola  avait  eu  jadis  l'idée 
ingénieuse,  pour  vaincre  cette  difficulté,  de  faire  agir  la  chaîne 
de  l'écrasour  de  bas  en  haut,  en  faisant  pénétrer  celle-ci  par 
l'angle  interne  de  l'œil  jusque  dans  le  pharynx  ;  mais  je  pusm'as- 
surer,  en  1861,  avec  Rampola  lui-môme,  que  l'exécution  de  cette 
manœuvre  est  à  peu  près  impossible.  En  dernier  ressort,  on  aurait 
recours  au  bistouri,  aux  ciseaux,  aux  rugines  tranchantes.  Il  y 
aura  avantage  à  opérer,  la  tète  du  sujet  étant  fortement  renver- 
sée, d'après  le  procédé  de  Rose.  Qn  peut  ainsi  détacher  rapi- 
dement le  pédicule  avec  la  pince  de  Ruault. 

L'ouverture  palatine  est  maintenue  jusqu'à  guérison  si  on  a 
eu  recours  à  l'électrolyse,  et  on  loblitère  ensuite  par  une  opéra- 
tion complémentaire.  Rappelons  que  la  destruction  absolument 
complète  du  pédicule  n'est  peut-être  pas  indispensable. 

Dans  le  second  cas  clinique,  la  tumeur  a  envoyé  des  prolonge- 
ments dans  les  fosses  nasales  :  or,  il  arrive  que  ces  dernières  sont 
distendues,  que  la  cloison  et  les  cornets  sont  refoulés  et  détruits. 


MALADIES  DES  FOSSES  NASALES.  283 

ce  qui  permet  un  libre  accès  sur  le  polype.  La  voie  nasale,  com- 
binée ou  non  avec  une  boutonnière  palatine,  est  alors  indiquée. 
Remarquez,  d'ailleurs,  qu'eu  égard  aux  dispositions  anatomiques 
cette  voie  est  la  meilleure,  puisque  l'apophyse  basilaire  se  trouve 
exactement  dans  l'axe  des  fosses  nasales.  Cette  méthode, 
conseillée  par  Chassaignac  et  par  M.  OUier,  consiste  à  détacher 
le  nez  à  sa  base  et  à  le  rabattre  sur  la  bouche.  Les  fragments  du 
polype  sont  arrachés,  et,  à  l'aide  d'une  curette  tranchante,  on 
pénètre  sur  le  pédicule  que  l'cm  détache.  Une  pince  de  Museux, 
préalablement  implantée  par  la  bouche  dans  la  tumeur,  sert  à 
attirer  celle-ci  au  dehors  quand  elle  est  détachée,  et  l'empêche  de 
tomber  sur  l'orifice  supérieur  du  larynx. 

Enfin,  lorsque  le  polype  a  atteint  un  volume  considérable,  lors- 
qu'il envoie  des  prolongements  dans  toutes  les  directions,  et  en 
particulier  dans  la  fosse  zygomatique,  les  méthodes  précédentes 
ne  sont  pas  suffisantes  :  une  mutilation  préalable  est  nécessaire 
pour  arriver  jusque  sur  la  tumeur  ;  pour  en  faire  l'extirpation  com- 
plète, il  faut  suivre  la  voie  génienne  et  pratiquer  la  résection  du 
maxillaire  supérieur. 

C'est  un  sacrifice,  à  coup  sûr  pénible,  que  d'enlever  un  maxil- 
laire sain  sur  un  jeune  garçon;  aussi,  a-t-on  songé  à  détacher 
seulement  le  maxillaire  en  conservant  les  principaux  moyens  de 
nutrition,  à  le  récliner,  à  l'écarter,  à  pratiquer,  en  un  mot,  une 
résection  temporaire.  Huguier  eut,  le  premier,  cette  pensée  ingé- 
nieuse. Je  ne  saurais  me  prononcer  sur  la  valeur  clinique  de  cette 
opération  ;  ce  que  je  puis  dire,  c'est  qu'elle  est,  sur  le  cadavre, 
d'une  exécution  très  difficile,  et  qu'elle  ne  donne  peut-être  pas  un 
jour  suffisant  pour  mener  à  bien  l'opération  dont  elle  n'est  que 
le  prélude.  Le  sacrifice  du  maxillaire  supérieur  est  douloureux, 
sans  doute,  mais,  en  somme,  je  pense  qu'il  ne  faut  pas  s'arrêter 
à  cette  considération,  car  c'est  la  vie  du  jeune  homme  qui  est 
immédiatement  en  péril.  Une  condition  de  succès  dans  ce  genre 
d'opérations  est  d'aller  vite  :  or,  la  résection  temporaire  est  plus 
pénible,  plus  longue  que  la  résection  définitive  :  aussi,  je  préfère 
cette  dernière  jusqu'à  nouvel  ordre,  d'autant  plus  qu'il  n'est  pas 
démontré  que  le  maxillaire  supérieur  ainsi  détaché  puisse  tou- 
jours reprendre  vie  lorsqu'il  a  été  remis  en  place. 

Fibro-myxome  du  pharynx  nasal.  —  On  désigne  sous  ce  nom 
une  tumeurcomposée,  ainsi  que  l'indique  son  nom,  de  tissu  fibreux 


284  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

et  de  tissu  myxomafeux.  Depuis  le  cas  présenté  ea  1869,  par 
Legouest,  les  exemples  se  sont  multipliés,  et  j'en  ai  moi-môme 
publié  (Gaz.  des  kôp.,  3  janvier  1886)  une  observation  bien 
typique.  La  figure  23  représente  exactement  la  tumeur,  et  k' 
schéma  (fig.  2i}  donne  une  idëe  fidèle  de  la  situation  qu'elle  occu- 
pait. Ces  dessins  ont  été  faits 
par  M.  le  D'  Loisnel  (de  Li- 
sieux).  alors  élève  dans  mon 
service. 

Le  libro-myxome  du  pha- 
rynxnasat  est  bien,  en  réalité, 
un  polype  naso -pharyngien 
dans  le  sens  grammatical  du 
mot,  puisqu'il  est  pédicule  et 
siège  partie  dans  les  fosses 
nasales,  partie  dans  le  pha- 
rynx, mais  il  diffère  essen- 
tiellement du  polype  pure- 
ment libreux.  On  peut  dire 
que,  sauf  le  siège  commun 
aux  deux  genres  de  tumeurs, 
tous  tes  autres  caractères  sont 
différents.  Le  pronostic,  en 
particulier,  est  loind'èlre  iden- 
tique, le  fibrome  étant  infini- 
ment plus  grave  que  le  tibro- 
myxome.  Voici  les  principaux 
signes  cliniques  qui  permet- 
tent de  les  différencier  : 
A.  loba  usai.  I.£  libromc  est  spécial  au 

cl  X«u  pX"|  é^Mii  H.^.i.  lum»».  sexe  mascul  in  et  aux  adoles- 

cents ;  —  le  fibro-myxome 
s'observe  chez  les  femmes  et  à  tous  les  âges  de  la  vie.  Le  fibrome 
est  très  ferme  au  toucher;  —  le  libro-myxome  est  presque  mou. 
Le  fibrome  attaque  les  os,  pénètre  dans  les  cavités  de  la  face  et 
les  détruit  ;  —  le  libi-o-myxome  n'attaque  jamais  les  os,  même 
après  plusieurs  années  d'existence.  Le  libromc  s'imjjluDte  toujours 
sur  l'apophyse  basilaire;  —  le  fibro-myxome  s'insère  de  préfé- 
rence au  pourtour  de  l'orifice  postérieur  des  fusses  nasales;  la 
paroi  pharyngienne  est  libre.  L'implantation  du  fibrome  est  très 


Fig.îS,- 


MALADIES  DES  POSSES  NASALES.  28S 

large,  c'est  une  tumeur  sessi le  ;  —  le  flbro-myxome  est  beaucoup 
plus  neltement  pédicule,  on  lui  imprime  des  mouvements  dans 
le  sens  transversal,  il  pend  dans  le  pharynx  comme  un  battant 
de  c/oche.  Le  fibrome  provoque  toujours  des  hémorragies,  qui 
compromettent  la  vie  du  malade  ;  le  jibro-mi/xome  n'en  provoque 
jamais. 

11  i-ûsulte  do  ces  différences  nombreuses  que  le  traitement  des 


Fig.  34.  -'  Schéma  reproduisant  la  dit  position  et  le  mode  d'implantation  du  fibro- 
myiome  nasal  représenté  ligure  33. 

fibro-myxomes  est  beaucoup  plus  simple  que  celuides  fibromes. 
Dans  le  cas  qui  m'est  personnel,  je  fendis  le  voile  du  palais  sur  la 
ligne  médiane,  et,  après  avoir  passé  un  fil  dans  la  tumeur  pour 
qu'elle  ne  pût  tomber  sur  l'orifice  supérieur  du  larynx,  je  la  dé- 
tachai facilement  avec  une  curette  tranchante:  le  voile  du  palais 
fut  aussitôt  recousu.  Il  me  paraît  probable  que  j'aurais  pu 
arracher  la  tumeur  en  la  saisissant  avec  des  pinces  courbes  por- 
tées derrière  le  voile  resté  intact,  et  c'est  ce  que 'o  tenterais  d'abord 
dans  un  cas  analogue. 


286  MALADIES  DE   L'APPAHEIL   [iE   LTJLKACTION. 

II.  Ifaladies  des  sinus  de  la  face.  —  Au  nombre  de  IrolS 
li;s  sinus  spliL-nuidat,  Fiuntal,  et  maxillaire,  soiil  loin  de  pri^senter 
chacun  1)1  inènio  ini|i(ii'tunce  patliol unique.  Le  premier  n'a  pas  de 
maladies  qui  luisoii'nt  propres:  le  second  est  très  rarement  atteint; 
il  n'en  est  pas  de  mâme  du  sinus  maxillaire,  dont  les  alTections 
sont  assez  communes. 


Maladies  du  sinus  frontal,  — A  propos  do  la  région  sourcilière 
j'ai  parlé  des  (raclures  du  sinus  FronUil,  jo  n'y  reviendrai  pas  ici. 

J'ai  déjà  signalû  également  la  pénétration  dans  les  sinus  fron- 
taux de  larves  d'insectes  (la  lucilic  hominïvore)  qui  peuvent  s'y 
développer  et  causer  de  très  graves  accidents  ;  mais  ce  sont  là  des 
lésions  dont  il  suffît  de  faire  mention.  On  conçoit  que  des  corps 
étrangers,  tels  que  balles,  grains  de  plomb,  etc..  puissent  s'y 
loger. 

L'in/lammalion  de  la  muqueuse  qui  tapisse  les  sinus  frontaux 
doit  être  tr^s  commune,  car  il  est  vraisemblable  que  les  douleurs 
frontales  qui  accompagnent  si  souvent  le  coryza  aigu  en  sont  la 
conséquence,  mais  elle  disparaît,  en  gt'uéral.  avec  le  coryza,  sans 
laisser  de  traces. 

Il  peut  cependant  n'en  pas  être  ainsi  ;  sous  une  influence  qn'il 
est  difficile  de  préciser,  peut-ftlre  une  disposition  anatomiquespé- 
ciatu,  l'inflammation  persiste  dans  la  cavité  du  stnus  et  peut  don- 
ner naissance  h  l'affection  décrite  sous  le  nom  d'hydropisie  ou 
d'abcès dusinus frontal.  J'ai  observé  récemment  un  avocat,  qui, à 
la  suite  d'une  longue  station  sur  le  pont  au  Change,  fut  atteint  de 
coryza  aigu  accompagne  d'une  douleur  frontale  telle  qu'il  dut 
quitter  le  palais.  Depuis  cette  époque,  l'inflammation  a  persisté 
et  produit  des  signes  que  je  vais  signaler  plus  loin. 

On  conçoit  que  l'ostéite,  la  iiécrosodu  frontal,  puissent  donner 
naissance  k  des  collections  purulentes  du  sinus,  mais  ces  eus  n'ont 
rien  de  spécial  ot  rentrent  dans  ta  catégorie  des  abcès  du  crdne, 
qui  ont  été  étudiés  plus  haut. 

Une  douleur  plus  ou  moins  intense,  siégeant  toujours  dans  le 
même  point,  la  région  du  sinus,  douleur  difTérant  de  celle  de  la 
migraine  en  ce  qu'elle  ne  s'accompagne  pas  de  troubles  gastriques, 
cl  ayant  succédé  à  un  coryza  aigu,  esta  peu  prés  le  seul  symptl^me 
par  lequel  se  révèlucette  afTection  dans  les  premiers  temps.  Mais 
bientfit  apparaissent  deux  signes  spéciaux;  un  écoulement  par  les 
fosses  nasales  et  la  déformation  do  la  région  frontale.  Le  malade 


MALADIES  DES  SINUS  DE  LA  FACE.  287 

raconte  qu'il  est  atteint  d'un  écoulement  séro-purulent  par  Tune 
des  narines,  et  que  cet  écoulement  est  intermittent.  Il  n'a  jamais 
lieu  pendant  la  nuit,  lorsque  le  malade  est  couché,  mais  seulement 
quand  il  est  debout,  et  surtout  lorsqu'il  incline  la  tête  en  avant, 
pour  écrire,  par  exemple.  On  peut  considérer  ce  signe  comme 
pathognomon ique,  car,  si  le  liquide  ne  provient  pas  du  sinus 
maxillaire,  ou  si  ce  n'est  pas  du  liquide  céphalo-rachidien,  ce  qu'il 
est  facile  de  reconnaître  par  l'examen  direct  et  surtout  par  l'ana- 
lyse  clinique,  il  ne  saurait  provenir  que  du  sinus  frontal,  du 
moment  où  il  ne  s'écoule  que  dans  la  position  déclive  de  la  tète 

On  conçoit,  toute  fois,  que  l'écoulement  par  le  nez  puisse  manquer 
si  l'orifice  de  communication  avec  les  fosses  nasales  est  oblitéré. 
C'est  alors  que  l'on  pourraitconfondre  une  affection  du  sinus  avec 
une  ostéopériostite  du  rebord  orbitaire,  et  ces  deux  affections 
présentent,  en  effet,  un  certain  nombre  de  points  communs. 

La  déformation  de  la  régi  on  frontale  consiste  en  une  saillie  exa- 
gérée de  la  région  sourcilière  par  rapport  à  celle  du  côté  opposé. 
Les  parois  du  sinus  sont  effectivement  peu  à  peu  distendues  par  le 
liquide:  la  paroi  antérieure  du  côté  de  la  peau  ;  la  paroi  postérieure 
du  côté  de  la  cavité  crânienne  ;  la  paroi  inférieure  du  côté  de  l'or- 
bite. Il  peut  môme,  dans  ce  dernier  cas,  survenir  de  l'exophtal- 
mie.  On  conçoit,  d'ailleurs,  que  cette  distension  varie  suivant  que 
l'écoulement  du  liquide  au  dehors  se  fait  plus  ou  moins  facile- 
ment. 

Je  rappelle  que  l'orifice  constant  du  sinus  maxillaire  se  trouve 
dans  l'infundibulum  qui  fait  communiquer  le  méat  moyen  avec 
le  sinus  frontal,  et  qu'en  conséquence  une  partie  du  liquide  qui 
s'écoule  de  ce  dernier  sinus  tombe  non  dans  la  fosse  nasale,  mais 
dans  l'antre  d'Highmore  :  aussi,  les  malades  accusent-ils  une 
certaine  douleur  dans  la  région  de  la  fosse  canine. 

Que  deviennent  les  collections  du  sinus  frontal  ?  L'écoulement 
par  le  nez  peut  persister  indéfiniment  et  constituer  une  sorte  de 
soupape  de  sûreté,  mais  il  se  peut  aussi  que  les  parois  du  sinus 
se  distendent  et  s'amincissent  de  plus  en  plus,  au  point  de  se  per- 
forer, surtout  du  côté  de  la  peau  ;  il  en  résulte  alors  la  formation 
d'une /istule^  qui  persiste.  On  conçoit  la  gravité  de  l'ouverture  du 
côté  de  l'encéphale. 

Le  traitement  de  cette  affection  n'est  pas  sans  présenter  de 
réelles  difficultés  :  lorsque  les  symptômes  sont  peu  accusés  et  que 
le  malade  n'éprouve  qu'une  gêne  plus  ou  moins  grande  ;  lorsque 


288  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

l'état  général  est  normal,  je  suis  d'avis  qu'il  n'y  a  pas  lieu  d'in- 
tervenir d'une  façon  chirurgicale  ;  il  faut  surveiller  attentivement 
les  phénomènes  du  côté  du  cerveau,  du  côté  de  l'orbite,  et  atten- 
dre. Il  est  malheureusement  difficile,  sinon  impossible,  de  porter 
des  substances  modificatrices  dans  la  cavité  atteinte  :  le  canal  de 
communication  du  sinus  avec  la  fosse  nasale  est  tellement  si- 
nueux que  je  ne  vois  guère  le  moyen  d'y  faire  pénétrer  ni  liquides, 
ni  gaz.  Pour  cela,  il  faudrait  agrandir  ce  canal,  ce  qui  serait, 
d'ailleurs,  assez  facile,  étant  connue  la  direction  de  l'infundibulum 
du  méat  moyen,  on  y  pourrait  faire  pénétrer  un  trocart  courbe 
assez  volumineux  pour  y  introduire  une  sonde,  évacuer  le  con- 
tenu et  faire  des  lavages  dans  le  sinus.  Peut-être  pourrait-on 
songer  à  cette  opération  avant  d'en  pratiquer  une  plus  importante, 
d'autant  plus  qu'elle  ne  présenterait  que  peu  de  gravité.  L'objec- 
tion la  plus  sérieuse,  c'est  que  l'orifice  ainsi  produit  aurait,  sans 
doute,  une  grande  tendance  à  se  resserrer,  ce  qui  rendrait  néces- 
saire une  nouvelle  intervention. 

Lorsque  des  accidents  menaçants  se  développent  du  côté  du 
cerveau  ou  du  côté  de  l'orbite,  lorsque  la  distension  du  sinus 
est  considérable  et  provoque  de  violentes  douleurs  qui  réagissent 
sur  l'état  général  du  malade,  il  n'y  a  plus  qu'un  parti  à  prendre, 
c'est  d'ouvrir  la  cavité  du  sinus  à  l'aide  d'une  couronne  de  trépan 
en  pratiquant  une  incision  parallèle  à  la  ligne  des  sourcils  préa- 
lablement rasés  :  mais  l'opération  ne  devrait  pas  se  borner  là. 
En  effet,  lorsque  le  sinus  frontal  a  été  ouvert  pour  une  cause 
quelconque,  il  reste  souvent  à  la  suite  une  fistule,  dont  laguérison 
présente  les  plus  grandes  difficultés,  ce  qui  se  conçoit,  puisque 
les  parois  de  la  cavité  suppurante  ne  peuvent  se  rapprocher 
complètement  de  façon  à  l'oblitérer.  Or,  la  fistule  se  produira 
fatalement,  si  l'orifice  de  communication  du  sinus  frontal  avec 
les  fosses  nasales  est  fermé.  Pour  débarrasser  les  malades  de 
cette  infirmité  des  plus  pénibles,  ou  pour  la  prévenir,  il  faut  donc 
assurer  l'écoulement  du  produit  de  sécrétion  par  ses  voies  natu- 
relles, c'est-à-dire  par  les  fosses  nasales.  En  conséquence,  je 
pense  qu'après  avoir  largement  ouvert  la  paroi  antérieure  du 
sinus,  il  faudra  faire  pénétrer  un  stylet  soit  de  bas  en  haut,  soit 
de  haut  en  bas,  dans  l'orifice  de  communication  avec  les  fosses 
nasales,  et  introduire  un  drain  à  travers  cet  orifice,  que  l'on  agran- 
dirait au  besoin.  Si  Torifice  était  oblitéré,  il  serait  encore  plus 
nécessaire  de  le  rétablir,  car  la  guérison  de  la  fistule  est  à  ce  prix. 


à 


MALADIES  DES  SINUS  DE  LA  FACE.  289 

Le  sinus  frontal  peut  être  le  siège  de  tumeurs  osseuses  ébur- 
nées,  dont  j'ai  déjà  parlé  plus  haut  à  propos  des  tumeurs  du 
crâne,  et  sur  lesquelles  je  reviendrai  dans  le  chapitre  suivant. 

Maladies  du  sinus  maxillaire.  —  Le  sinus  maxillaire  est  rare- 
ment le  siège  de  traumatismes.  Dans  un  grand  délabrement  de 
la  face,  sa  paroi  antérieure  peut  être  déprimée,  défoncée,  sa 
cavité  remplie  de  sang,  et  Ton  conçoit  que  des  corps  étrangers 
puissent  s'y  loger  et  y  demeurer  sans  qu'on  en  soupçonne  la 
présence.  Le  traitement  est  des  plus  simples,  car  il  suffit  d'at- 
tendre la  réparation  des  désordres  produits,  en  donnant  au 
malade  des  soins  généraux.  Si  l'on  pouvait  reconnaître  l'existence 
d'un  corps  étranger,  il  suffiroit,  pour  l'extraire,  d'ouvrir  la  paroi 
antérieure  du  sinus  par  la  fosse  canine. 

Les  inflammations  de  la  muqueuse  du  sinus  maxillaire  sont 
également  assez  rares,  ainsi  que  les  collections  purulentes  de 
cette  cavité.  Les  ostéites,  les  nécroses  de  la  mâchoire  supérieure 
sont  susceptibles  de  les  déterminer,  mais  d'une  façon  secondaire* 
La  cause  la  plus  ordinaire  des  afifections  inflammatoires  du  sinus 
maxillaire  est  le  rapport  qu'il  afifecte  avec  la  racine  des  mo- 
laires ;  une  très  mince  couche  osseuse  sépare  le  fond  de  l'alvéole 
de  la  muqueuse,  et  quelquefois  même  la  racine  est  à  nu  dans  le 
sinus.  Il  est  donc  aisé  de  concevoir  que  les  ostéopériostites 
alvéolo-dentaires,  les  altérations  de  la  racine  des  dents,  puissent, 
à  la  longue,  déterminer  une  inflammation  de  voisinage. 

On  ne  peut  souvent  que  soupçonner  l'existence  d'un  abcès  du 
sinus  par  l'existence  et  la  persistance  de  douleurs  vives,  profondes, 
siégeant  dans  l'épaisseur  de  la  mâchoire  supérieure,  avec  intégrité 
des  parties  molles  de  la  région.  Toutefois,  un  signe  important 
peut  se  rencontrer  :  c'est  l'écoulement  qui  se  fait,  dans  certains 
cas,  par  le  nez.  Il  n'est  pas  rare,  en  effet,  de  constater  une  com- 
munication entre  le  sinus  maxillaire  et  le  méat  moyen.  Cet 
orifice  est  situé  très  haut  par  rapport  au  plancher  du  sinus,  aussi 
l'écoulement  par  le  nez  ne  se  produit-il  pas  lorsque  le  sujet  est 
debout,  à  moins  que  le  sinus  ne  soit  tout  à  fait  rempli.  Mais 
lorsque  le  sujet  est  couché,  lorsqu'il  incline  la  tête  du  côté  du 
sinus  sain,  le  liquide  pénètre  alors  dans  la  fosse  nasale  corres- 
pondante et,  par  son  odeur  nauséabonde,  incommode  singulière- 
ment le  malade.  Le  liquide  peut,  pendant  le  sommeil,  tomber 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique,  I.   —   19 


290  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L'OLFACTION. 

dans  restomac  et  provoquer  des  troubles  gastriques  intenses.  Un 
malade  était  soigné,  dans  ces  conditions,  par  mon  collègue 
M.  Potain.  Je  reconnus  une  suppuration  du  sinus  maxillaire 
gauche,  pratiquai  l'opération  nécessaire,  et,  dès  le  lendemain,  les 
phénomènes  gastriques  qui  persistaient  depuis  plusieurs  mois 
avaient  complètement  disparu. 

Il  est  extrêmement  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible, 
d'affirmer  au  début  qu'il  ne  s'agit  pas  d'une  tumeur  organique. 
Ce  ne  sont  que  la  marche  de  la  maladie  et  le  résultat  fourni  par 
l'opération  qui  fixent  le  diagnostic.  On  pourrait  encore  songer  à 
une  névralgie  du  nerf  sous-orbi taire,  mais  les  névralgies  pré- 
sentent des  caractères  particuliers  qui  permettent  d'éviter 
l'erreur  :  les  douleurs  sont  alors  paroxystiques,  intermittentes, 
rayonnantes. 

Un  cas  plus  complexe  est  celui  dans  lequel  existerait  une  né- 
vralgie du  nerf  sous-orbitairc,  en  même  temps  qu'une  inflamma- 
tion du  sinus  maxillaire,  et  le  fait  est  possible,  en  raison  des 
rapports  anatomiques  qui  existent  entre  le  nerf  et  la  paroi  supé- 
rieure du  sinus.  Dans  un  cas  de  ce  genre,  après  avoir  réséqué  le 
nerf  sous-orbitaire  au  fond  de  l'orbite,  j'ouvris  largement  le  sinus 
et  trouvai  la  muqueuse  très  épaissie,  tomenteuse,  remplissant 
presque  complètement  la  cavité.  Je  nettoyai  le  sinus  et  le  lavai 
avec  une  solution  phéniquée  forte.  Les  accidents  d'une  intensité 
extrême,  qui  avaient  nécessité  cette  opération,  ne  disparurent  que 
peu  à  peu,  à  mesure  que  l'inflammation  du  sinus  disparaissait 
elle-même,  preuve,  ce  me  semble,  que  la  névralgie  n'était  que 
secondaire. 

Lorsqu'on  a  des  raisons  de  croire  qu'il  existe  dans  le  sinus 
maxillaire  une  collection  purulente,  il  faut  donner  issue  au  pus 
par  une  opération  qui  porte  le  nom  do  trépanation  du  sinus, 
opération  des  plus  simples,  que  l'on  peut  pratiquer  par  deux  voies 
différentes  :  le  fond  d'un  alvéole  ou  la  fosse  canine.  Lorsqu'une 
molaire  manque  (les  petites  molaires  ou  la  première  grosse  mo- 
laire), la  voie  alvéolaire  est  tout  indiquée,  puisqu'elle  mène 
directement  dans  le  sinus  et  dans  le  point  le  plus  déclive  :  mais 
s'il  ne  manque  pas  de  dents,  il  est  préférable  de  pénétrer  au  niveau 
du  pli  gingivo-labial  et  d'ouvrir  la  cavité  par  sa  paroi  antérieure. 
On  se  sert  à  cet  effet  d'une  sorte  de  poinçon  conique  et  triangu- 
laire. 

Cette  opération,  quoique  simple  et  inoffensive,  ne  doit  cepen- 


MALADIES  DES  SINUS  DE  LA  FACE.  291 

dant  être  pratiquée  que  lorsqu'elle  est  bien  réellement  indispen- 
sable, parce  qu'elle  laisse  souvent  après  elle  une  fistule  dont  la 
guérison  est  parfois  d'une  difficulté  insurmontable.  L'impossibi- 
lité de  rapprocher  les  unes  des  autres  les  parois  osseuses  du  sinus 
rend  bien  compte  de  la  production  de  ces  fistules,  surtout  lorsque 
l'orifice  siège  au  fond  d'un  alvéole.  Il  semble  que  la  cure  de  la 
fistule  soit  plus  aisée  lorsque  celle-ci  occupe  la  fosse  canine,  car 
l'orifice  peut  être  recouvert  par  la  muqueuse  et  le  périoste.  La 
fistule  a  d'autant  plus  de  chances  de  devenir  permanente  que 
l'on  est  obligé  de  laisser  plus  longtemps  dans  son  intérieur  le 
tube  qui  sert  à  faire  les  lavages  quotidiens.  Pour  mettre  le  ma- 
lade à  l'abri  de  l'écoulement  incessant  de  pus  dans  la  bouche,  on 
n'a  parfois  d'autre  ressource  que  celle  d'introduire  un  bouchon 
dans  l'orifice.  L'ouverture  du^inus  maxillaire,  exposant  donc  les 
malades  à  une  véritable  infirmité,  ne  doit  être  faite  qu'à  bon 
escient,  et  je  pense  qu'à  moins  de  raisons  spéciales  la  voie  de  la 
fosse  canine  est  la  meilleure. 

Dans  une  opération  d'ouverture  du  sinus  maxillaire  pour 
abcès  (1889),  ayant  lavé,  gratté  et  touché  ensuite  la  muqueuse  avec 
une  solution  de  chlorure  de  zinc,  je  cherchai  à  obtenir  la  fermeture 
immédiate  de  Torifice,  dans  l'espérance  que  la  suppuration  ne  se 
produirait  plus.  J'y  réussis,  mais  les  phénomènes  réapparurent 
et  je  dus  ouvrir  à  nouveau  la  cavité  et  y  introduire  un  drain  pour 
faire  des  lavages.  La  malade  conserve  encore  son  drain  (1896). 

Je  ne  parle  que  pour  mémoire  du  cathétérisme  du  sinus  maxil- 
laire, que  l'on  avait  la  prétention  de  faire  par  le  méat  moyen  des 
fosses  nasales,  à  travers  l'orifice  de  communication  de  ces  deux 
cavités  II  suffit,  pour  juger  cette  manœuvre,  de  dire  que,  le  plus 
souvent,  cet  orifice  n'existe  pas. 

Les  kystes  du  sinus  maxillaire  sont  une  affection  relativement 
commune.  Avant  les  recherches  de  Giraldès,  on  donnait,  en  gé- 
néral, à  cette  affection  le  nom  d'hydropisie  du  sinus,  parce  qu'on 
supposait  que  le  liquide  occupait  la  cavité  elle-même,  c'est-à-dire 
était  sécrété  par  la  muqueuse,  tandis  que  les  kystes  se  déve- 
loppent primitivement  dans  la  muqueuse  aux  dépens  des  glandes 
qu'elle  renferme  dans  son  épaisseur.  Ces  kystes  remplissent  peu 
à  peu  la  cavité  osseuse  et  en  distendent  les  parois,  tout  comme  le 
ferait,  d'ailleurs,  une  collection  de  liquide  directement  en  contact 
avec  la  muqueuse. 


292  MALADIES  DE  L'APPAREIL  DE  L*0LFACT10N. 

D^autres  kystes  dcH'cloppés  dans  le  voisinage  du  sinus  maxil- 
laire aux  dépens  du  système  dentaire  finissent  également  par  faire 
saillie  dans  le  sinus,  le  remplissent,  et  les  signes  cliniques  fournis 
par  ces  productions  d'origine  diverse  arrivent  à  se  confondre 
tellement  qu'il  est  impossible  de  les  différencier  les  unes  des 
autres  au  lit  du  malade.  Le  sinus  maxillaire  est  rempli  par  une 
collection  liquide,  voilà  ce  que  la  clinique  apprend.  Quant  à 
savoir  si  le  liquide  est  ou  non  enkysté,  et,  dans  ce  dernier  cas, 
à  reconnaître  d'où  part  le  kyste,  c'est  affaire  à  Fanatomie  patholo* 
gique,  etcette  notion  n'a,  d'ailleurs,  qu*une  très  médiocre  importance 
pour  le  traitement.  Je  re\nendrai  plus  loin  sur  ce  sujet  à  propos 
des  tumeurs  de  la  mâchoire  inférieure. 

Le  traitement  de  ces  kystes  est  plus  simple  que  celui  de  la 
sinusite  et  réussit  plus  souvent  à  amener  la  cure  radicale. 
Agissez  sous  la  lè\Te  supérieure  par  la  fosse  canine,  détachez  la 
muqueuse,  enlevez  avec  les  ciseaux  une  portion  de  la  paroi 
osseuse  amincie,  et  touchez  la  cavité  avec  la  teinture  d'iode  ou  la 
solution  au  chlorure  de  zinc.  11  sera,  en  général,  nécessaire  d'y 
introduire,  pendant  quelque  temps,  un  petit  bourdonnet  de 
gaze  iodoformée,  mais  le  retrait  se  produit  graduellement  et 
détermine  la  guérison  complète. 

Des  tumeurs  du  sintis  maxillaire  en  général.  —  Le  sinus  maxil- 
laire peut  être  le  point  de  départ  des  néoplasmes  que  l'on  observe 
dans  les  autres  régions  :  sarcome,  épithéliome,  carcinome,  etc., 
qui  se  développent  aux  dépens  delà  muqueuse.  11  faut,  toutefois, 
remarquer  que,  dans  la  très  grande  majorité  des  cas,  le  sinus  n'est 
envahi  que  secondairement  par  des  productions  morbides  pri- 
mitivement situées  dans  l'épaisseur  du  maxillaire  supérieur.  Ce 
serait  donc  faire  double  emploi  que  de  décrire  ici  la  marche, 
l'évolution  de  ces  tumeurs  et  les  symptômes  qu'elles  provoquent, 
d'autant  plus  qu'ils  sont  à  peu  près  identiques,  quel  que  soit  le 
point  de  départ  primitif.  C'est  à  grand'peine  si  Ton  peut  sur  le 
vivant  reconnaître  ce  point  de  départ,  et  quelquefois  même  on  n'y 
réussit  pas  avec  la  pièce  pathologique  entre  les  mains.  J'ajoute 
que  pour  le  traitement  il  n'importe  en  rien  qu'une  tumeur  de  la 
mâchoire  ait  pris  son  point  de  départ  dans  le  sinus  ou  dans 
l'épaisseur  du  rebord  alvéolaire  :  je  renvoie  d(mc  l'étude  des 
tumeurs  du  sinus  maxillaire  au  chapitre  «  Tumeurs  du  maxil- 
laire supérieur  ». 


MALADIES  DES  SINUS  DE  LA  FACE.  293 

Je  crois  cependant  devoir  faire  exception  pour  Tune  d'entre 
elles,  qui  présente  des  caractères  bien  particuliers  dont  j'ai  parlé 
plusieurs  fois  déjà  :  c'est  Vostéome.  Cette  tumeur  mériterait  d'être 
décrite  sous  le  nom  d^ostéome  de  la  face^  parce  qu'elle  peut 
prendre  son  point  de  départ  dans  le  sinus  frontal,  l'orbite,  les 
fosses  nasales,  le  sinus  maxillaire,  et,  dans  ces  divers  cas,  pré- 
sente des  caractères  identiques.  J'ajoute  que,  lorsque  la  tumeur 
est  volumineuse  et  a  refoulé  les  parties,  il  est  souvent  impossible 
d'en  déterminer  rigoureusement  le  point  de  départ.  Disons  aussi 
que  son  extrême  rareté  en  constitue  presque  une  curiosité  pa- 
thologique. 

Ces  tumeurs  sont  remarquables  au  point  de  vue  pathogénique 
en  ce  qu'elles  paraissent  se  développer  ordinairement  aux  dépens, 
non  pas  des  os  eux-mêmes,  mais  de  la  couche  profonde  de  la 
fibro-muqueuse  qui  tapisse  l'appareil  de  l'olfaction.  Cette  mu- 
queuse jouant  dans  ces  régions  le  rôle  de  périoste,  on  peut  donc 
dire  que  ce  sont  des  productions  périostales. 

On  ne  saurait  les  méconnaître  sur  le  vivant,  car.  elles  présen- 
tent la  marche  des  tumeurs  bénignes,  c'est-à-dire  une  marche 
extrêmement  lente,  et  sont  d'une  dureté  pierreuse.  C'est,  en  effet, 
un  de  leurs  caractères  les  plus  constants  que  d'offrir  la  consis- 
tance éburnée.  Elles  contiennent  parfois  dans  leur  épaisseur  du 
tissu  spongieux,  mais  le  plus  souvent  un  tissu  qui  ressemble  à  de 
l'ivoire;  aussi,  sont-elles  inattaquables  avec  nos  instruments  ordi- 
naires, et  l'on  conçoit  que  Michon,  par  exemple,  ait  pu  jadis 
passer  un  temps  infini  à  sectionner  ce  qu'il  considérait  comme  le 
point  d'attache  de  la  tumeur.  Or,  il  résulte  de  l'origine  périostale 
de  ces  tumeurs,  ainsi  que  le  fit  remarquer  Dolbeau,  qu'il  n'y  a 
pas,  en  réalité,  de  pédicule,  de  point  d'attache  au  squelette;  la 
tumeur  est  enclavée  dans  les  os  de  la  face  et  immobilisée  dans 
une  cavité  osseuse.  Les  conséquences  opératoires  qui  découlent 
de  cette  disposition  présentent  une  haute  importance.  Au  lieu  de 
chercher  à  détacher  très  laborieusement  un  pédicule  qui  n'existe 
pas,  il  faut,  à  l'aide  du  ciseau  et  du  maillet,  agrandir  la  loge 
osseuse  qui  contient  la  tumeur,  et,  quand  celle-ci  est  suffisamment 
dégagée,  exercer  à  sa  circonférence  des  pesées  à  Taide  d'un  levier. 
L'opération  devient  alors  relativement  simple. 

On  s'est  occupé,  dans  ces  dernières  années,  des  affections  du 
sinus  sphénoïdal,  que  certains  praticiens  ont  la  prétention  de  dia- 


294  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

gnostiquer  par  Texploration  directe.  L'anatomie  nous  enseigne 
que  la  chose  ne  doit  pas  être  facile,  et,  sans  vouloir  contester  les 
résultats  annoncés,  j'avoue  n'avoir  aucune  expérience  sur  ce 
sujet. 


CHAPITRE  IV 

MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES 

Je  suivrai  pour  cette  étude  l'ordre  que  j'ai  adopté  dans  mon 
Traité  danatomie  topographique,  c'est-à-dire  que  je  passerai  suc- 
cessivement en  revue  les  maladies  : 

1®  De  la  région  parotidienne  ; 

2*  De  la  joue  ; 

3°  Des  lèvres  ; 

i""  De  la  région  palatine  ; 

5°  Du  plancher  de  la  bouche  ; 

6®  De  l'isthme  du  gosier  ; 

7*  De  la  mâchoire  supérieure  ; 

8**  De  la  mâchoire  inférieure  ; 

9*  Des  dents  et  des  gencives. 

l'»  MALADIES  DE  LA  RÉGION  PAROTIDIENNE. 

A.  Traumatismes.  —  La  région  parotidienne  est  assez  rare- 
ment affectée  de  traumatismes.  Par  contre,  les  plaies  qu'on  y 
observe  présentent  une  gravité  particulière,  en  raison  des  vais- 
seaux et  des  nerfs  qui  s'y  rencontrent  ;  en  raison  aussi  de  la  bles- 
sure de  la  glande  parotide,  dont  une  fistule  salivaire  peut  être  la 
conséquence. 

Si  la  plaie  est  superficielle,  elle  ne  diffère  pas  de  celle  des  autres 
régions  ;  tout  au  plus  pourrait-elle  avoir  intéressé  le  nerf  auriculo- 
temporal,  ce  qui  n'offre  pas  grand  inconvénient  :  mais,  si  la  plaie 
est  profonde,  de  quelque  nature  qu'elle  soit,  il  peut  survenir  des 
accidents  qui  placent  le  chirurgien  dans  une  situation  fort  embar- 
rassante. Le  principal  est  une  hémorragie  immédiate,  prove- 
nant de  la  blessure  d'une  des  nombreuses  artères  contenues  dans 
la  loge  parotidienne  ou  dans  son  voisinage.  La  plaie  porte-t-elle 
sur  une  collatérale  :  l'occipitale,  l'auriculaire  postérieure?  Porte- 


MALADIES  DE  LA  RÉGION   PAROTIDIENNE.  295 

t-elle  sur  le  tronc  de  la  carotide  externe,  ou  même  sur  le  tronc 
beaucoup  plus  profond  de  la  carotide  interne?  Autant  de  ques- 
tions dont  la  solution  présente  les  plus  grandes  difficultés.  Si  la 
plaie  est  large  et  permet  une  exploration  complète,  on  arrive  à 
voir  le  vaisseau  blessé,  mais  si  la  plaie  est  le  résultat  d'un  ins- 
trument piquant,  d'un  couteau  à  lame  étroite,  ou  d'une  arme  à 
feu,  le  problème  est  à  peu  près  insoluble. 

Que  faire  dans  ce  cas? 

Une  compression  méthodique  pourra  réussir,  et,  lorsqu'on  ne 
connaît  pas  Tartère  blessée,  je  suis  d'avis  qu'il  est  bon  de  com- 
mencer par  là,  car  cette  manœuvre  suffira  peut-être,  s'il  s'agit 
simplement  d'une  collatérale  :  mais,  si  l'hémorragie  persiste, 
une  intervention  directe  sera  nécessaire. 

Ou  bien  la  plaie  extérieure  est  large,  ou  bien  elle  est  étroite. 
Dans  le  premier  cas,  l'indication  est  toute  tracée  :  nettoyez  la 
plaie,  débarrassez-la  des  caillots  qui  la  remplissent,  et  allez  à  la 
recherche  du  vaisseau.  Il  est  indispensable,  en  raison  des  nom- 
breuses anastomoses  des  carotides  entre  elles,  de  faire  l'hémo- 
stase sur  les  deux  bouts.  Si  vous  le  pouvez,  appliquez  une  liga- 
ture sur  chacun  d'eux.  La  région  est  si  profonde  et  ses  parois 
latérales  sont  si  rapprochées  Tune  de  l'autre,  quïl  sera  peut-être 
difficile  de  placer  un  fil;  dans  ce  cas,  appliquez  une  pince  à 
forci  pressure,  que  vous  laisserez  en  place  pendant  vingt- 
quatre  heures. 

Si  la  plaie  est  très  étroite,  faut-il  l'agrandir  pour  aller  chercher 
le  vaisseau  dans  les  profondeurs  de  l'excavation  parotidienne? 
C'est  évidemment  la  meilleure  pratique  à  suivre,  c'est  même  la 
seule  qui  soit  logique  d'une  façon  générale,  mais  elle  présente  un 
inconvénient  sérieux  dans  le  cas  particulier.  Le  nerf  facial  tra- 
verse la  région  d'arrière  en  avant  et  croise  presque  à  angle  droit 
la  direction  de  la  carotide  externe,  qui  est  verticale.  Or,  ce  nerf 
est  plus  superficiel  que  l'artère,  de  telle  sorte  que,  si  l'on  prati- 
que une  incision  pour  découvrir  le  vaisseau,  il  y  a  toutes  chances 
de  couper  le  nerf  en  route,  avant  d'arriver  sur  l'artère,  et  il  en 
résultera  une  paralysie  faciale.  Il  est  vrai  que,  lorsque  la  vie  du 
malade  est  en  jeu,  cet  accident  vient  en  second  plan;  cependant, 
il  constitue  une  infirmité  si  pénible  qu'il  faut  tout  faire  pour 
l'éviter.  Le  nerf  facial  courra  de  grands  dangers,  surtout  si  l'in- 
cision est  pratiquée  verticalement,  c'est-à-dire  dans  un  sens  per- 
pendiculaire à  sa  direction  :  il  faudra  donc  faire  une  incision 


i 


296  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

horizontale,  parallèle  aux  branches  principales  du  nerf,  et  che- 
miner dans  le  même  sens  en  écartant  les  parties  molles,  jusqu'à 
ce  qu'on  arrive  sur  le  vaisseau.  A  rencontre  de  l'artère,  qui 
adhère  solidement  au  stroma  fibreux  de  la  glande,  le  nerf  facial 
est  entouré  d'une  couche  celluleuse  lâche,  qui  facilitera  son 
éloignement  du  champ  opératoire. 

On  pourrait  encore  songer  à  la  ligature  à  distance  de  la  caro- 
tide primitive  ou  de  la  carotide  externe,  mais  cette  méthode  est 
beaucoup  moins  certaine  que  la  précédente,  ainsi  que  je  le  démon- 
trerai dans  un  instant. 

Nous  avons  raisonné  dans  l'hypothèse  d'une  hémorragie  pri- 
mitive, voyons  le  cas  suivant.  L'hémorragie  s'est  arrêtée  spon- 
tanément ou  par  la  compression,  mais  après  quelques  jours  elle 
se  reproduit,  s'arrête,  et  se  reproduit  encore  ;  bref,  il  existe  une 
hémorragie  secondaire.  Si  les  parties  molles  de  la  région  ne  sont 
pas  trop  altérées,  on  devra  suivre  la  môme  conduite  que  dans  le 
cas  précédent,  c'est-à-dire  aller  trouver  les  deux  bouts  de  l'artère  : 
mais,  s'il  existe  une  violente  inflammation  de  la  région,  si  les 
parties  sont  tuméfiées,  indurées,  ce  qui  a  lieu  surtout  dans  le  cas 
de  plaie  par  arme  à  feu,  la  recherche  dans  la  plaie  devient  à  peu 
près  irréalisable.  Quelle  conduite  tenir? 

Il  faut  évidemment  faire  l'hémostase  à  distance,  mais  quel 
vaisseau  convient-il  de  découvrir?  La  blessure  porte-t-elle  sur  la 
carotide  externe  ou  sur  l'interne?  Il  est  souvent  fort  difficile  de 

« 

le  dire.  Cependant,  si  les  battements  ont  complètement  disparu 
dans  l'artère  temporale,  ou  s'ils  sont  beaucoup  moins  forts  que 
ceux  du  côté  opposé,  il  est  vraisemblable  que  la  lésion  porte 
sur  la  carotide  externe,  et  alors  il  n'y  a  pas  de  doute,  c'est  ce 
vaisseau  qu'il  faudra  lier  à  son  origine  :  mais,  dans  le  doute, 
disent  la  plupart  des  auteurs,  ou  bien  si  la  ligature  de  la  carotide 
externe  n'avait  pas  suffi,  liez  le  tronc  commun  aux  deux  caro- 
tides, c'est-à-dire  la  carotide  primitive.  Il  semble  que  qui  peut 
le  plus  peut  le  moins,  mais  ce  n'est  pas  exact  dans  l'espèce,  et 
cette  dernière  ligature  ne  donne  qu'une  bien  médiocre  sécurité. 
Rappelez- vous,  en  effet,  que  les  deux  carotides  internes  s'anasto- 
mosent largement  entre  elles  par  la  communicante  antérieure,  et 
qu'elles  s'abouchent  également  à  plein  canal  avec  les  artères 
vertébrales.  Or,  à  quoi  servira  de  lier  la  carotide  primitive  dans 
l'hypothèse  d'une  blessure  de  la  carotide  interne?  Absolument 
à  rien.  Cette  ligature  sera  plus  efficace,  sans  <loute,  dans  Thypo- 


MALADIES  DE  LA  RÉGION  PAROTIDIENiNE.  207 

thèse  d'une  blessure  de  la  carotide  externe  :  mais  n'y  a-t-il  pas 
lieu  de  craindre  que  le  sang  ne  survienne  dans  le  bout  central  de 
cette  artère  par  la  carotide  interne  qui  sera  libre  ? 

De  cette  discussion  il  résulte  que,  dans  une  hémorragie  de  la 
région  parotidienne,  s'il  est  impossible,  pour  une  cause  quel- 
conque, de  faire  l'hémostase  dans  la  plaie,  on  doit  lier  la  caro- 
tide externe  à  son  origine,  si  c'est  ce  vaisseau  qui  est  blessé,  et 
encore  faut-il  savoir  qu'une  hémorragie  peut  se  reproduire  par  le 
bout  périphérique,  en  raison  des  nombreuses  anastomoses  des 
artères  du  cuir  chevelu  d'un  côté  à  l'autre.  Si  l'hémorragie 
provient  de  la  carotide  interne,  et  qu'on  ne  puisse  faire  l'hémo- 
stase dans  la  plaie,  la  lésion  est  au-dessus  de  nos  ressources, 
aucune  ligature  à  distance  ne  pouvant  réussir. 

En  cas  de  doute,  sur  la  source  de  l'hémorragie,  plutôt  que  de 
lier  la  carotide  primitive,  il  faut  découvrir  les  carotides  externe 
et  interne  à  leur  origine,  et  les  lier  isolément. 

Un  autre  accident  consécutif  aux  plaies  profondes  de  la  région 
parotidienne,  c'est  la  section  du  nerf  facial  et  la  paralysie  qui  en 
est  la  conséquence.  La  section  peut  porter  sur  le  tronc  du  nerf 
ou  sur  l'une  de  ses  deux  branches  principales  de  bifurcation,  d'où 
la  production  d'une  paralysie  totale  ou  partielle  de  la  face.  Nos 
ressources  chirurgicales  sont  certes,  bien  minimes  alors  ;  cepen- 
dant, je  n'hésiterais  pas  en  parail  cas  à  rechercher  dans  la  plaie 
les  deux  bouts  du  nerf,  et  à  les  suturer  le  plus  exactement  pos- 
sible. Le  malade  n'a  rien  à  perdre  en  tentant  l'entreprise. 

Un  troisième  accident  des  plaies  profondes  est  la  blessure  de 
la  glande  parotide  et  l'établissement  d'une  fistule  salivaire.  Ces 
fistules  consécutives  à  une  plaie  de  la  glande  sont  loin  d'être 
aussi  constantes  que  celles  qui  résultent  d'une  plaie  du  canal  de 
Sténon.  Elles  en  sont  même  très  rarement  la  conséquence,  à 
moins  qu'il  ne  s'établisse  une  suppuration  prolongée  par  le  séjour 
d'un  corps  étranger,  je  suppose.  Nous  en  avons  souvent  la 
preuve  dans  les  opérations  que  nous  pratiquons  sur  la  région. 
Lorsqu'une  tumeur  siège  dans  l'épaisseur  de  la  glande,  celle-ci 
est  nécessairement  divisée  dans  une  grande  étendue,  et  je  n'ai 
jamais  vu,  pour  mon  compte,  une  fistule  succéder  à  ces  opéra- 
tions ;  il  s'écoule  parfois,  pendant  quelques  jours,  un  mélange  de 
salive  et  de  pus,  mais,  en  général,  la  plaie  se  referme  spontané- 
ment. Si  elle  persistait,  il  suffirait  d'établir  un  peu  de  compres- 
sion et,  au  besoin,  de  faire  une  légère  cautérisation.  Cet  accident 


^08  MALADIES   DE  l-\  ilOUCHE   ET   DE  SES   nRl'ENDANCES. 

est,  en  somme,  beaucoup  plus  léger  ([ue  les  deux  précédents. 
L'artère  carotide  externe  est  uccompagnée  dans  l'épaisseur  de 
1b  parotide  par  la  veine  jugulaire  externe,  de  môme  que  dans 
profiindeur  de  l'excavation  l'arti^re  carotide  interne  est  aci 
pagnée  de  In  veine  jugulaire  interne  :  il  est  donc  possible  que 
deux  vaisseaux  soient  blessés  à  la  fois  et  qu'il  en  résulte 
blisseraent  d'un  anévrysme  artérioso-veineux.  De  mâme,  une 
simple  piqûre  de  ces  artères  pourrait  donner  naissance  à  la  pro- 
duction d'un  anévrysme  artériel,  maïs  ces  accidents  sont  d'une 
rareté  extrême.  Si  un  traitement  chirurgical  devenait  nécessaire, 
car  je  suis  d'avîs  de  temporiser  tant  qu'il  n'y  a  pas  d'accidents 
pressants,  le  seul  rationnel  consisterait  à  découvrir  rorifice  de 
communication  entre  les  vaisseaux  et  ù  placer  une  ligature  au- 
dessus  et  au-dessous  ;  en  cas  d'impossibilité,  on  pratiquerait  la 
ligature  de  In  carolide  primitive. 


ur  (le 

lOS  J^^^ 


B.  Inflammations  de  la  région  parotidienne.  —  La  régii 
purotidienne  est  le  siège  d'iutlammattous  spéciales  qui  ont  reçu 
le  nom  de  piirotidites.  It  en  existe  deux  espèces  distinctes  :  l'une 
d'elles,  la  plus   bénigne,  porte  le  nom  A'oreillon,  affection 
Henné,  les  ourles,  et  l'autre  celui  de  phlegmon  de  la  parotide. 


1 

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ine 

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L'oreillon  est  une  affection  spéciale  à  l'enfance,  plutôt  médf- 
cale  que  chirurgicale,  qui  se  traduit  par  un  gonflement  doulou- 
reux de  In  région,  sans  rougeur  ni  clialeur,  occupant  souvent  les 
deux  eûtes,  de  nature  épidémîque,  et  se  terminant  toujours  par 
résolution  ;  c'est  une  sorte  de  lluxion.  l'n  des  traits  les  plus 
remarquables  de  cette  affection  est  sa  coïncidence  avec  une 
orchitfl,  une  ovarile,  une  mammitt!  et  même  (D'  Leriche.  1893) 
ime  dacryo-adénite.  Le  diagnostic  s'impose  eu  quelque  sorte  de 
lui-même,  et  le  traitement  consiste  dans  l'upplicntinn  de  quelques 
topiques  calmants  et  résolutifs.  ^| 

Bien  autrement  grave  est  le  phlegmon  de  lu  parotide,  ou  par^B 
lidite  proprement  dite.  Elle  se  rencontre  le  plus  ordinairemeat 
dans  le  cours  des  fièvres  graves,  la  fièvre  typhoïde  en  particulier, 
dans  leH  états  cachectiques,  et  résult4>  probablement  du  transport 
d'un  produit  septique,  d'un  microbe,  de  la  bouche  dans  la  glande 
par  le  canal  de  Sténon.  En  mâme  tumps  que  la  n'-gion  est  tum^ 
fiée  comme  dans  l'oreillon,  elle  est  rouge  et  chnude, 


INFLAMMATIONS  DE  LA  RÉGION  PAROTIDIENNE.  299 

lades  éprouvent  un  grand  état  de  malaise.  La  suppuration  en- 
vahit à  peu  près  constamment  et  vite  toute  l'épaisseur  de  la 
glande,  mais,  en  raison  de  la  texture  très  serrée  du  stroma  de 
la  parotide,  le  pus  se  collecte  difficilement,  reste  longtemps  à 
Tétat  d'infiltration,  de  telle  sorte  qu'il  n'existe  pas  de  fluctuation 
véritable.  11  faut  tenir  grand  compte  de  cette  disposition,  afin  de 
donner  issue  au  pus  en  temps  opportun.  Si  l'on  attend,  en  effet, 
que  la  suppuration  soit  très  manifeste,  il  est  souvent  trop  tard 
pour  éviter  la  production  des  fusées  purulentes  vers  la  bouche, 
le  pharynx,  l'oreille,  sans  compter  qu'une  incision  précoce  sou- 
lage beaucoup  les  malades.  Il  est  bon  d'agir  dès  que  l'on  constate 
de  l'empâtement,  une  sorte  d'oedème. 

L'incision  devant  être  assez  profonde,  il  convient  de  songer  à  la 
blessure  possible  du  nerf  facial.  Aussi,  rapprochez-vous  de  préfé- 
rence du  sterno-mastoïdien  plutôt  que  de  l'angle  de  la  mâchoire, 
le  nerf  devenant  de  plus  en  plus  superficiel  à  mesure  qu'il  arrive 
près  du  masséter,  à  la  surface  duquel  il  s'épanouit.  Parvenu  à  la 
profondeur  de  1  1/2  à  2  centimètres,  si  vous  jugez  nécessaire 
d'aller  plus  loin,  abandonnez  le  bistouri,  servez-vous  de  la  sonde 
cannelée  pour  débrider,  et  faites  des  mouvements  de  va-et-vient 
dans  le  sens  transversal,  c'est-à-dire  parallèles  à  la  direction  du 
nerf. 

La  région  parotidienne  peut  renfermer  des  abcès  provenant 
d'une  autre  source,  une  lésion  de  l'articulation  temporo-maxillaire, 
par  exemple.  L'origine  la  plus  fréquente  est  l'oreille.  Il  suffit  de 
se  rappeler  que  les  granulations  de  la  parotide  sont  en  rapport 
immédiat  avec  la  portion  cartilagineuse  du  conduit  auditif  externe, 
sans  interposition  d'un  plan  aponévrotique,  pour  comprendre  la 
propagation  d'une  otite  externe  à  la  parotide,  d'autant  mieux  que 
le  pus  peut  passer  à  travers  les  incisures  du  cartilage.  C'est  sur- 
tout dans  l'otite  externe,  que  j'ai  appelée  sous-périostique,  que 
Ton  observera  cette  complication. 

Ilest  encore  une  autre  source  de  phlegmon  parotidien.  La  glande 
présente  dans  son  épaisseur  quelques  ganglions  lymphatiques,  qui 
reçoivent  les  vaisseaux  des  parties  supérieure  et  antérieure  du 
crâne;  l'un  de  ces  ganglions  est  superficiel,  constant,  et  désigné 
sous  le  nom  de  préauriculaire.  Ces  ganglions  peuvent  être  atteints 
d'adénite  et  donner  naissance  à  un  adéno-phlegmon  de  la  loge 
parotidienne.  On  observera  alors  une  inflammation  franche  et 
un  gonflement  beaucoup  plus  circonscrit  que  dans  la  parotidite 


300  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET   DE  SES  DÉPENDANCES. 

septique.  Il  faut  attendre  alors,  avant  d'ouvrir,  que  la  collection 
purulente  se  manifeste  par  une  iluctuation  évidente. 

Rapprochons  des  affections  inflammatoires  de  la  région  paroti- 
dienne  le  simple  engorgement  de  la  glande  par  rétention  de  la 
salive,  à  la  suite  de  Fobslruction  du  canal  de  Sténon.  Des  corps 
étrangers  s'y  peuvent  engager,  ou  bien  c'est  un  petit  calcul,  un 
caillot  sanguin  ou  un  spasme  qui  déterminent  celte  obstruction. 
Toute  la  région  est  tuméfiée  sans  réaction  inflammatoire,  et  la 
douleur  est  très  vive.  Il  faut  alors  pratiquer  le  catbétérisme  du 
canal,  ainsi  que  je  le  dirai  en  étudiant  les  affections  de  la  joue. 

Je  signalerai  encore  une  affection  inflammatoire  curieuse  delà 
parotide  et  dont  la  pathogénie  me  semble  fort  obscure.  Ghassaignac 
la  désigna  sous  le  nom  de  parotidite  purulente  canaliculaire^  ce 
qui  ne  nous  apprend  pas  grand'chose.  Voici  un  fait  que  j'observai 
à  Beaujon,  et  qui  donnera  une  bonne  idée  de  la  maladie.  Un  jeune 
homme,  âgé  de  seize  ans,  est  pris  subitement  d'un  gonflement  de 
la  parotide  gauche.  En  quarante-huit  heures,  apparaît  sous  la  peau 
une  tumeur  du  volume  d'un  œuf  de  poule,  nettement  limitée  à  la 
région,  et  cette  tumeur  disparait  en  vingt-quatre  heures.  Cette 
disparition  est  due  à  l'écoulement  par  la  bouche,  à  travers  le  canal 
de  Sténon,  d'un  liquide  purulent  d'aspect  laiteux.  La  tumeur  est 
indolente,  et  la  pression  à  sa  surface  détermine  la  sortie  du  pus 
par  la  bouche.  C'est  la  quatrième  fois  depuis  sept  ans  que  les 
mêmes  phénomènes  se  produisent.  Le  catbétérisme  du  canal  de 
Sténon  ne  me  permit  de  découvrir  lexistence  d'aucun  calcul 
salivaire. 

C.  Tumeurs  de  la  région  parotidienne.  —  La  peau  et  la 
couche  sous-cutanée  qui  passent  au-devant  de  la  glande  parotide 
sont  susceptibles  de  présenter  les  mêmes  affections  que  dans  les 
autres  parties  du  corps  :  on  y  rencontre  des  lipomes,  des  kystes 
sébacés,  des  angiomes,  des  épithéliomes  :  mais  ces  tumeurs  ne 
présentent  rien  qui  soit  spécial  à  la  région.  11  n'en  est  pas  de 
même  de  celles  qui  sont  situées  dans  la  lofje  parotidienne  et  dont 
je  m'occuperai  spécialement  dans  ce  chapitre. 

Il  est  facile  de  reconnaître  si  la  tumeur  est  située  en  dedans  ou 
en  dehors  de  l'aponévrose  qui  limite  la  loge  par  l'épaisseur  des 
parties  qui  la  couvrent  et  par  sa  délimitation  précise. 

Les  tumeurs  de  la  parotide  empruntent,  de  même  que  les  plaies, 
un  caractère  tout  particulier  aux  dispositions  anatomiques  de  la 


TUMEURS  DE  LA   RÉGION  PXROTIDIENNE.  301 

région,  et  c'est  ce  qui  rend  leur  étude  intéressante.  Je  signalerai  la 
présence  de  Tartère  carotide  externe  au  sein  de  la  glande,  mais 
surtout  celle  du  nerf  facial.  Les  rapports  de  la  tumeur  avec  le  nerf 
seront  Tun  des  points  les  plus  délicats  à  déterminer  dans  le  dia- 
gnostic. Autre  détail  d'une  importance  majeure  :  la  loge  paroti- 
dienne  est  incomplète  et  présente  constamment  un  orifice  dans  la 
partie  la  plus  profonde  de  la  région,  en  avant  de  l'apophyse  sty- 
loïde.  Par  cet  orifice,  s'engage  un  prolongement  de  la  glande  qui 
se  trouve  directement  en  contact  avec  les  vaisseaux  et  nerfs  de 
l'espace  maxillo-pharyngien  :  artère  carotide  interne,  veine  jugu- 
laire interne,  nerfs  pneumogastrique,  spinal,  glosso-pharyngien. 
Ce  rapport  fait  déjà  pressentir  combien  doit  être  périlleuse  l'extir- 
pation complète  de  la  glande,  surtout  lorsqu'elle  est  atteinte  de 
dégénérescence  et  que  sa  délimitation  est  encore  moins  précise 
qu'à  l'état  normal. 

Los  tumeurs  de  la  loge  parotidienne  doivent  être  divisées  en 
gazeuses^  liquides  et  solides.  C'est  à  déterminer  ce  caractère  qu'il 
faut  tout  d'abord  s'attacher  pour  établir  le  diagnostic. 

Je  ne  ferai  que  mentionner  les  tumeurs  gazeuses,  dont  j'ai  rap- 
porté un  cas  que  j'observai  à  l'hôpital  Saint-Louis.  Je  n'en  connais 
pas  d'autre  exemple.  Il  s'agissait  d'un  homme  exerçant  la  profes- 
sion de  souffleur  de  verre.  Dans  la  région  parotidienne  existait 
une  tumeur  du  volume  d'un  œuf  de  pigeon,  sonore  à  la  percus- 
sion et  réductible.  Une  injection  de  lait  pratiquée  dans  la  tumeur 
pénétra  dans  la  bouche  par  le  canal  de  Sténon,  dont  l'orifice  était 
dilaté.  Le  repos  et  la  compression  suffirent  à  faire  disparaître  la 
tumeur. 

Il  faut  rapprocher  de  ces  tumeurs  purement  gazeuses  celles, 
également  tout  à  fait  exceptionnelles,  dans  lesquelles  existe  un 
mélange  de  pus  et  d'air  dans  la  poche.  En  pressant  cette  dernière, 
le  pus  s'écoule  dans  la  bouche,  et  Ton  perçoit  un  bruit  de  gargouil- 
lement :  il  est  probable  que  l'origine  est  la  même  dans  les  deux 
cas. 

Les  tumeurs  liquides  de  la  parotide  sont  des  anévrysmes  ou 
des  kystes. 

Les  anévrysmes  sont  artériels  ou  artério-veineux.  Fort  rares, 
d'ailleurs,  ils  ne  dififèrent  pas  de  ceux  que  l'on  observe  dans  les 
autres  régions  et  donnent  lieu  à  des  phénomènes  dus  à  la  com- 


302  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPExNDANCES. 

pression  des   organes  voisins,  au  même  titre  que  les   diverses 
tumeurs  de  la  parotide. 

Les  kystes  de  la  loge  parotidienne  sont  relativement  fréquents. 
Ils  sont  constitués  par  une  distension  des  culs-de-sac  glandulaires 
et  peuvent  contenir  de  la  salive.  On  y  rencontre  même  des  calculs 
en  plus  ou  moins  grand  nombre.  Ils  sont  parfois  purement  séreux 
—  j'ai  opéré  à  Beaujon,  en  1878,  un  kyste  hydatique  —  mais  ils 
contiennent  le  plus  ordinairement  un  liquide  noirâtre  semblable 
à  du  café.  Ce  sont  des  kystes  sanguins,  qui  me  paraissent  pré- 
senter une  grande  analogie  avec  ceux  que  Ton  observe  plus 
fréquemment  encore  dans  le  corps  thyroïde. 

Au  point  de  vue  des  signes  cliniques,  les  kystes  de  la  parotide 
ne  diffèrent  pas  de  ceux  des  autres  régions  du  corps,  c'est-à-dire 
qu'ils  constituent  des  tumeurs  lisses,  régulières,  de  consistance 
absolument  uniforme,  fluctuantes  et  indolentes. 

Ils  affectent  des  sièges  fort  différents,  et,  sous  ce  rapport, 
peuvent  être  divisés  en  trois  espèces  :  les  kystes  superficiels,  les 
interstitiels  et  les  profonds.  Les  premiers  forment  relief  sous  la 
peau,  mais,  comme  ils  sont  recouverts  par  une  couche  plus  ou 
moins  épaisse  de  tissu  glandulaire,  il  est  beaucoup  plus  difficile 
d'en  constater  exactement  la  consistance,  et  on  peut  très  facile- 
ment les  confondre  avec  un  adénome,  dont  les  caractères  exté- 
rieurs sont  sensiblement  les  mêmes. 

Les  kystes  parotidiens  profonds  sont  développés,  sans  doute,  aux 
dépens  du  prolongement  pharyngien  de  la  glande,  et  l'on  conçoit 
que  leur  diagnostic  présente  une  certaine  obscurité,  qu'il  soit 
même  tout  à  fait  impossible  au  début.  On  trouve  sur  les  parties 
latérales  du  pharynx,  au  niveau  de  l'amygdale,  une  tumeur  lisse 
et  fluctuante  qui  s'est  développée  d'une  façon  indolente.  On  pour- 
rait songer  à  un  anévrysme  de  l'artère  carotide  interne,  mais  la 
tumeur  est  complètement  silencieuse.  En  pressant  avec  une  main 
sur  la  peau,  un  doigt  de  l'autre  main  étant  dans  le  pharynx,  on 
peut  déterminer  la  fluctuation,  ce  qui  constitue  un  signe  patho- 
gnomonique.  La  tumeur  comprime  la  veine  jugulaire  interne  et 
produit  parfois  des  phénomènes  de  congestion  cérébrale  ;  sup- 
posez que  le  nerf  facial  soit  aussi  comprimé  et  qu'il  existe  une 
paralysie  faciale,  on  conçoit  que  Ton  puisse  songer  tout  d'abord  à 
une  affection  du  cerveau.  Un  homme  me  fut  amené  dans  ces  con- 
ditions à  Beaujon,  et  ma  première  idée  fut  qu'il  était  atteint  d'une 


TUMEUBS  DE  LA  RÉGION  PAROTIDIENiNE.  303 

tumeur  cérébrale,  parce  que  les  accidents  s'étaient  développés 
lentement.  Je  pratiquai  une  ponction  de  la  tumeur  par  le  pharynx, 
retirai  une  assez  grande  quantité  de  liquide  noirâtre,  et  les  acci- 
dents de  compression  disparurent.  Le  liquide  se  reproduisit:  je  ré- 
pétai la  ponction  plusieurs  fois,  et  finalement  le  malade  sortit  guéri . 
J'ai  établi  plus  haut  un  rapprochement  entre  les  kystes  de  la 
parotide  et  ceux  du  corps  thyroïde  ;  non  seulement  ces  kystes  ont 
de  l'analogie  par  la  nature  de  leur  contenu,  ils  se  ressemblent 
encore  par  la  circonstance  suivante  :  la  ponction  donne  issue  à  du 
liquide  noirâtre,  mais,  lorsque  .ce  liquide  est  écoulé,  c'est  du  sang 
pur  qui  sort  à  la  suite,  et  avec  la  même  abondance  ;  la  canule  re- 
tirée, le  kyste  se  remplit  immédiatement,  devient  extrêmement 
tendu,  et  quelquefois  est  agité  de  battements.  Je  ne  saurais 
fournir  l'explication  de  ce  phénomène  qui  ne  se  produit  pas  dans 
les  kystes  séreux,  mais  seulement  dans  les  kystes  sanguins  et  dans 
certains  cas  seulement,  car,  heureusement,  il  ne  survient  pas  sur 
le  malade  atteint  de  kyste  profond.  Je  parlerai  plus  loin  de  leur 
traitement. 

Les  tumeurs  solides  de  la  région  parotidienne  sont  nombreuses. 
Les  auteurs  les  divisent  en  bénignes  et  en  malignes,  ce  qui  ne  me 
satisfait  pas  beaucoup,  car,  si  l'on  peut  quelquefois  dire  à  l'avance 
que  telle  tumeur  sera  bénigne,  ce  n'est  souvent  que  l'avenir  qui 
le  démontre.  De  plus,  une  tumeur  primitivement  bénigne  peut 
devenir  maligne  en  subissant  certaines  transformations. 

Je  préfère  une  division  basée  sur  un  caractère  anatomique  que 
la  clinique  peut  révéler  dans  la  très  grande  majorité  des  cas  :  les 
tumeurs  sont  encapsulées^  mobiles  sur  les  parties  sous-jacentes,  ou 
bien  elles  ne  sont  pas  encapsulées^  mais  adhérentes  et  fusionnées 
avec  les  tissus  ambiants.  Remarquez,  d'ailleurs,  que  les  premières 
sont  ordinairement  de  nature  bénigne,  tandis  que  les  secondes 
sont,  presque  toujours,  de  nature  maligne. 

Les  tumeurs  encapsulées  ou  mobiles  sont:  l'adénome,  le  sar- 
come, lechondrome,  lemyxome,  lelymphome;  ce  sont,  dumoins, 
celles  que  l'on  y  rencontre  le  plus  souvent.  Les  tumeurs  non 
encapsulées,  et  par  conséquent  non  mobiles,  sont  le  carcinome, 
le  lipome  profond  et  l'angiome. 

Je  ne  décrirai  pas  en  particulier  chacune  des  tumeurs  encap- 
sulées, car  leur  texture  est  la  même  que  celle  qu'elles  présentent 
dans  tous  les  autres  points  du  corps.  Je  les  décrirai  d'autant  moins 


304  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

isolément  que,  d'après  les  examens  de  Ranvier,  on  les  rencontre 
très  rarement  à  Tétat  de  pureté  ;  ce  sont  généralement  des  tumeurs 
mixtes:  Virchow  n'a-t-il  pas  décrit  le  chondro-myxo-sarcome  de 
la  parotide  ?  Si  l'usage  du  microscope  est  indispensable  pour 
connaître  la  nature  exacte  de  la  tumeur,  il  ne  faut  pas  demander 
à  la  clinique  plus  qu'elle  ne  peut  donner.  En  se  basant  sur  la 
conformation  extérieure,  sur  la  marche,  le  mode  de  développe- 
ment de  la  tumeur,  on  peut  supposer  qu'il  y  a  prédominance  de 
tel  ou  tel  tissu,  mais  aller  plus  loin  est  s'exposer  à  Terreur,  et 
d'ailleurs  ce  n'est  pas  nécessaire  pour  établir  un  diagnostic  suffi- 
samment exact  et  instituer  une  thérapeutique  rationnelle. 

Les  tumeurs  non  encapsulées,  le  carcinome,  le  lipome  et  l'an- 
giome, ne  doivent  pas  davantage  nous  occuper  isolément. 

Etant  donnée  une  tumeur  quelconque  siégeant  dans  la  région 
parotidienne,  quelle  conduite  doit  tenir  le  chirurgien?  Trois  pro- 
blèmes sont  à  résoudre  : 

1*  La  nature  de  la  tumeur  ; 

2**  Ses  connexions  avec  les  principaux  organes  de  la  région  ; 

3*  Le  traitement  qu'il  convient  d'employer. 

!•  Nature  de  la  tumeur.  —  Le  premier  soin  du  chirurgien  sera 
de  reconnaître  si  elle  appartient  aux  tumeurs  gazeuses,  liquides 
ou  solides.  La  sonorité,  la  réductibilité  de  la  tumeur  gazeuse 
avec  ou  sans  gargouillement,  la  feront  diagnostiquer  tout  de  suite. 
Je  répète  que  cette  variété  de  tumeur  est  plutôt  une  curiosité 
pathologique. 

La  fluctuation  est  le  seul  signe  qui  autorise  à  admettre  l'exis- 
tence d'une  tumeur  liquide. 

La  poche  contient-elle  du  pus,  du  sang,  un  liquide  sanguinolent, 
ou  bien  de  la  sérosité  ?  Ce  pourrait  être  un  abcès  froid  développé 
dans  un  des  ganglions  lymphatiques  situés  dans  la  loge,  ou  bien 
consécutif  à  une  affection  de  l'oreille,  de  l'articulation  tempbro- 
maxillaire.  Mais  le  malade  aura  quelquefois  éprouvé  ou  éprouvera 
encore  de  la  douleur,  la  marche  aura  été  assez  rapide.  Cependant, 
le  diagnostic  peut  être  si  obscur  dans  ce  eus  qu'il  exige  l'emploi 
de  la  ponction  exploratrice,  car  un  abcès  froid  peut  être  absolu- 
ment indolent. 

La  poche  contient-elle  du  sang?  on  n'est  autorisé  à  l'admettre, 
que  s'il    existe   des  signes  d'anévrysme  :   battements,   souffle, 


TUMEURS  DE  LA   RÉGION  PAROTIDIENNE.  305 

thrill,  etc.  ;  or  l'anévrysme  est  fort  rare  dans  cette  région  ;  cepen- 
dant j'ai  dit  plus  haut,  à  propos  des  plaies,  qu'on  y  avait  observé 
des  anévrysmes  artérioso-veineux  et  j'enai  présenté  un  exemple, 
en  1890,  à  la  Société  de  chirurgie. 

Le  kyste  renferme-t-il  un  liquide  sanguinolent,  noirâtre,  ou  bien 
de  la  sérosité  ?  Si  la  poche  faisait  une  saillie  suffisante  à  la  surface 
des  téguments,  on  rechercherait  le  phénomène  de  la  transparence, 
et  encore  faut-il  avoir  soin  de  se  servir  d'un  stéthoscope,  car  la 
simple  application  de  la  main  posée  en  travers,  laissant  passer  les 
rayons  lumineux  entre  la  peau  et  les  doigts,  fait  croire  aune  trans- 
parence, qui  n'existe  pas  en  réalité  :  mais  la  tumeur  fait  très  rare- 
ment une  saillie  suffisante,  et  ce  diagnostic  ne  peut,  le  plus  sou- 
vent, être  établi  qu'à  l'aide  d'une  ponction  exploratrice  ;  on  ne 
pourra  reconnaître  autrement  qu'il  s'agit  d'un  kyste  hydatique. 

Vous  avez  admis  l'existence  d'un  kyste  séreux  ou  séro-sangui- 
nolent,  mais  ce  n'est  pas  encore  tout.  Ce  kyste  est-il  simple,  idio- 
pathique,  en  quelque  sorte,  ou  bien  est-il  développé  au  sein  d'une 
masse  sarcomateuse? est-ce  un  cysto-sarcome?  L'absence  de  toute 
partie  indurée  à  son  pourtour  le  fera  généralement  reconnaître. 
Cependant,  ce  point  capital  dans  l'établissement  du  diagnostic  peut 
rester  obscur  et  nécessite  alors  l'emploi  de  la  ponction  explo- 
ratrice. Si,  la  poche  étant  vidée,  il  ne  reste  plus  trace  de  la  tu- 
meur c'est  que  le  kyste  est  simple. 

Un  examen  minutieux  ne  vous  a  permis  de  reconnaître  aucune 
espèce  de  fluctuation,  la  tumeur  est  solide.  Appartient-elle  au 
groupe  des  tumeurs  encapsulées?  Pour  le  reconnaître,  recherchez 
si  la  peau  et  la  couche  sous-cutanée  glissent  facilement  à  sa  sur- 
face ;  mettez  le  sterno-mastoïdien  dans  un  relâchement  complet, 
car  son  aponévrose  se  continuant  avec  celle  qui  ferme  la  loge, 
cette  dernière  pourrait  se  trouver  tendue  et  brider  la  tumeur 
pendant  la  contraction  du  muscle.  Imprimez  à  la  tumeur  des 
mouvements  dans  tous  les  sens  et  voyez  si  elle  est  mobile,  si  elle 
se  déplace.  Elle  pourrait  être  fixée  en  un  point,  vers  le  lobule 
de  l'oreille,  par  exemple,  etappendueen  ce  point  par  un  pédicule, 
autour  duquel  elle  paraît  se  mouvoir,  sans  cesser  pour  cela  d'être 
encapsulée.  D'ailleurs,  si  la  tumeur  fait  à  la  surface  de  la  région 
une  saillie  nettement  circonscrite,  c'est  qu'elle  est  encapsulée, 
quand  bien  même  on  ne  lui  imprimerait  pas  de  mouvements  sur 
les  couches  profondes,  quand  bien  même  la  peau  serait  adhé- 
rente. En  effet,  l'enclavement  de  la  tumeur  dans  la  loge  peut 

TiLLAUX.  —  Chiimrgie  clinique.  I.   —  20 


306  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

en  masquer  la  mobilité,  et  la  peau  est  susceptible  d'éprouver  à  la 
longue  un  certain  degré  d'inflammation,  et  même  de  sulcérer. 

La  tumeur  appartient  au  groupe  des  tumeurs  encapsulées.  Si 
elle  est  lisse,  régulière,  de  consistance  élastique,  c'est-à-dire  réni- 
tente,  si  elle  s'est  développée  très  lentement,  si,  par  exemple, 
en  l'espace  de  cinq  à  six  ans,  elle  a  atteint  le  volume  d'un  œuf 
de  pigeon,  il  est  vraisemblable  qu*il  s'agit  d'un  adénome.  Cepen- 
dant, un  fibrome^  un  lymphome  donneraient  lieu  aux  mêmes 
signes  cliniques.  Toutefois,  il  est  rare  qu'un  lymphome  soit 
unique. 

La  tumeur  a- t-elle  marché  un  peu  plus  vite,  est-elle  de  consis- 
tance inégale,  molle  dans  certains  points,  plus  ferme  dans  d'au- 
tres, tout  en  conservant  sa  rénitence,  il  est  probable  qu'il  sagit 
d'un  sarcome^  et  il  est  très  possible  aussi  (ju  après  ablation  le 
microscope  révèle  l'existence  d'un  tissu  myxomateux. 

Si,  au  contraire,  la  tumeur  est  irrégulière,  inégale,  bosselée, 
d'aspect  mural  ;  si  elle  est  dure  au  toucher,  privée  de  toute  réni- 
tence, vous  avez  affaire  à  un  chondronie. 

M.  Hanvier  a  quelquefois  rencontré  dans  ces  diverses  tumeurs 
de  la  parotide  de  VépUhéliome  tubulé^  mais,  je  le  répète,  ces  di- 
vers détails  de  texture  intime,  très  intéressants  sans  doute,  que 
nous  révèle  l'histologie,  f(mt  plutôt  partie  de  l'histoire  naturelle 
des  tumeurs  que  de  leur  étude  clinique,  puisqu*aucun  signe  ne 
nous  permet  de  les  apprécier  sur  le  vivant. 

La  tumeur  n'est  pas  mobile  sur  les  couches  profondes,  elle  fait 
corps  avec  la  parotide;  elle  pointe  du  côté  de  la  peau,  suivant  une 
bonne  comparaison,  comme  une  tête  de  brioche,  mais  elle  ne 
forme  pas  une  saillie  nettement  limitée  à  son  pourtour,  bien  cir- 
conscrite ;  elle  ne  se  détache  pas  de  la  région  :  c'est  qu'elle  n'est 
pas  encapsulée,  c'est-à-dire  que  les  éléments  qui  la  constituent 
se  fusionnent  avec  les  éléments  voisins,  sans  interposition  d  au- 
cune couche  celluleuse  qui  les  sépare  et  les  isole.  II  s  agit  alors, 
à  peu  près  certainement,  d'un  carcinome. 

On  rencontre,  très  exceptionnellement,  il  est  vrai,  dans  cette 
région,  une  tumeur  d'une  nature  toute  différente  et  qui  paraît 
également  fusionnée  avec  la  glande  :  c'est  un  lipome  profond. 
Dans  le  fond  de  lexcavation  parotidienne,  en  effet,  entre  la  glande 
et  l'apophyse  styloïde,  existe  une  couche  celluleuse  au  sein  de 
laquelle  peut  prendre  naissance  un  lipome.  Celui-ci  envoie  par- 
fois un  prolongement  vers  la  joue,  ou  bien  vers  la  peau  :  il  re- 


TUMEURS  DE  LA   RÉGION  PAROTIDIENNE.  SOT 

pousse  la  glande  en  divers  sens  et  semble  faire  corps  avec  elle, 
mais  il  est  impossible  de  confondre  avec  le  cancer  de  la  parotide 
une  tumeur  absolument  indolente  et  qui  marche  très  lentement. 
On  conçoit,  d'ailleurs,  que  le  diagnostic  soit  très  obscur,  à  peu 
près  impossible  même,  lorsque  la  tumeur  n'a  pas  franchi  les 
limites  de  la  loge  parotidienne.  Au  surplus,  les  lipomes  profonds 
sont  tellement  rares  d'une  façon  absolue,  et  aussi  relativement 
aux  autres  variétés  de  tumeurs,  qu'on  est  presque  en  droit  de 
les  négliger  dans  un  diagnostic  différentiel.  J'en  dirai  autant  de 
l'angiome  caverneux,  dont  mon  ami  le  D'  Notta  présenta  un 
bel  exemple  à  la  Société  de  chirurgie,  en  1880.  La  consistance 
spéciale  de  cette  dernière  tumeur,  qui  est  pâteuse,  la  ferait,  en 
général,  reconnaître. 

2°  Connexiofis  de  la  tumeur  avec  les  principaux  organes  de  la  ré^ 
(jion.  —  Il  faut  reconnaître  les  connexions  qu'affecte  la  tumeur 
avec  la  parotide,  avec  l'artère  carotide  externe,  avec  le  pharynx 
et  le  paquet  vasculo-nerveux  de  l'espace  maxillo-pharyngien, 
avec  le  nerf  facial.  Il  faudra  ensuite  rechercher  le  retentissement 
de  la  tumeur  sur  le  système  lymphatique  et  sur  la  santé  générale 
du  malade. 

Je  viens  d'établir  comme  base  du  diagnostic  différentiel  des 
tumeurs  de  la  parotide  que  celles-ci  étaient  parfois  absolument 
indépendantes  de  la  glande,  dont  les  séparait  une  couche  de 
tissu  cellulaire  formant  capsule.  Dans  ces  cas,  la  glande  est 
comprimée,  refoulée,  aplatie,  ainsi  que  les  organes  qu'elle 
contient,  et,  en  particulier,  le  nerf  facial,  dont  le  chirurgien  doit 
toujours  se  préoccuper  quand  il  s'agit  d'une  tumeur  de  la  paro- 
tide. La  parotide  peut  môme  finir  par  s'atrophier  à  ce  point 
qu'elle  a  presque  entièrement  disparu.  Sur  un  jeune  Canadien, 
venu  exprès  à  Paris  pour  se  faire  opérer  d'un  sarcome  récidivé 
de  la  région  parotidienne,  et  que  je  présentai  guéri  à  la  Société 
de  chirurgie  (et  chez  lequel  la  guérison  s'est  maintenue),  après 
avoir  réséqué  la  branche  montante  du  maxillaire  inférieur,  je 
nettoyai  l'excavation  parotidienne,  si  bien  que  l'apophyse  styloïde 
et  les  muscles  qui  en  partent  étaient  complètement  à  découvert. 
Or  ce  jeune  homme  n  avait  pas  trace  de  paralysie  faciale.  Est-ce 
à  dire  que  j'avais  disséqué  le  nerf  aQn  de  le  ménager?  pas  Je 
moins  du  monde  ;  je  ne  l'avais  pas  vu  au  cours  de  l'opération  : 
c'est  donc  qu'il  avait  été  rt'fnulé  tout  à  fait  en  haut  de  la  loge  avec 


308  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET   DE  SES  DÉPENDANCES. 

la  glande,  tellement  atrophiée  qu'on  aurait  pu  la  croire  absente. 
Je  suis  convaincu  que  les  prétendues  extirpations  do  la  parotide 
avec  conservation  du  nerf  facial  sont  des  cas  analogues  à  celui-là. 

Dans  le  cancer  de  la  parotide,  au  contraire,  le  néoplasme  et  la 
glande  ne  font  qu'un,  le  nerf  facial  et  la  carotide  externe  sont 
englobés  dans  son  épaisseur,  et  il  est  matériellement  impossible, 
pour  peu  que  la  tumeur  ait  un  certain  volume,  de  conserver  ces 
derniers  organes,  si  l'on  veut  faire  une  opération  complète.  J'ai 
assisté  jadis  à  une  opération  de  ce  genre  où  le  nerf  facial  fut 
respecté,  mais  l'opération  avait  été  très  incomplète,  le  chirurgien 
n'ayant  enlevé  de  la  tumeur  que  ce  qui  faisait  une  saillie  à 
l'extérieur,  que  la  tête  de  la  brioche,  pour  me  servir  de  la  com- 
paraison précédente. 

Les  connexions  avec  l'artère  carotide  externe  n'ont  qu'une  im- 
portance secondaire,  car  le  pis  qui  puisse  arriver  est  la  section  de 
cette  artère,  ce  qui  causera,  sans  doute,  une  complication  momen- 
tanée désagréable,  mais  non  sérieuse.  Cependant^  il  est  bon  de 
s'enquérir  si  l'artère  siège  en  dehors  ou  en  dedans  de  la  tumeur, 
en  avant  ou  en  arrière,  ce  que  fera  reconnaître  l'existence  des 
battements. 

Les  connexions  avec  le  nerf  facial  nous  sont  connues  dans  le 
cas  de  cancer,  ce  nerf  fait  corps  avec  la  tumeur;  mais  dans  les 
tumeurs  encapsulées,  celles  précisément  qui  sont  justiciables 
d'une  intervention  chirurgicale,  il  serait  de  la  plus  haute  impor- 
tance de  connaître  son  siège  précis.  A-t-il  été  refoulé  en  dehors 
vers  la  peau,  ou  bien  en  dedans  vers  le  fond  de  l'excavation  ?  il 
est  malheureusement  impossible  de  le  savoir  exactement,  et 
nous  n'avons  à  cet  égard  que  des  présomptions.  Si  la  tumeur 
fait  à  l'extérieur  un  relief  considérable  et  ne  s'enfonce  pas  dans 
l'excavation,  il  est  probable  que  le  nerf  a  été  refoulé  en  dedans 
et  que  l'opérateur  ne  le  rencontrera  pas  en  route,  mais  ce  n'est  pas 
certain,  et  il  faut  toujours  se  comporter  comme  si  le  nerf  devait 
être  superficiel,  car  cela  peut  exister  dans  le  cas  même  en  appa- 
rence le  plus  favorable. 

Les  connexions  avec  le  pharynx  seront  appréciées  par  le  tou- 
cher buccal,  combiné  à  une  pression  exercée  à  la  surface  de  la 
région.  C'est  de  la  sorte  que  seront  diagnostiqués  les  kystes  pro- 
fonds ainsi  que  les  lipomes.  J'ai  déjà  dit  que  la  compression  de 
la  veine  jugulaire  interne  pouvait  déterminer  des  phénomènes 
de  congestion  du  cerveau. 


TUMEURS  DE  LA  RÉGION   PAROTIDIENiNE.  309 

Le  système  lym plia  tique  sera  indemne  dans  le  cas  de  tumeurs 
encapsulées  ;  on  trouvera  souvent  des  ganglions  tuméfiés  et  durs 
dans  le  cas  do  cancer. 

La  santé  générale  ne  subit  aucune  altération,  s'il  s'agit  d'une 
ciiïection  du  premier  groupe;  elle  est  rapidement  atteinte  dans  le 
cancer.  Dans  ce  dernier  cas  aussi,  il  n'est  pas  rare  d'observer  une 
paralysie  faciale  par  compression,  et  les  malades  sont  en  proie 
h  de  violentes  douleurs,  ce  qui  n  a  lieu  que  très  exceptionnellement 
dans  les  tumeurs  encapsulées. 

3°  Traitement  des  tumeurs  de  la  loge  parotidienne.  —  Comment 
se  comporter  à  l'égard  des  kystes  de  la  parotide  ?  Je  ne  parle  que 
des  kystes  simples  et  non  des  cysto-sarcomes.  11  convient  de 
faire  une  ponction  et,  si  l'on  veut,  une  injection  iodée  comme 
dans  l'hydrocèle  de  la  tunique  vaginale.  Cependant,  les  ponctions 
simples,  et  répétées  au  besoin  plusieurs  fois,  peuvent  amener  la 
guérisou.  La  conduite  est  beaucoup  plus  difficile  à  tracer  quand 
il  s'agit  d'un  kyst«  sanguin  qui  s'est  rempli  de  suite  pendant  la 
ponction  même.  Aucune  injection  irritante  ne  peut  alors  réussir. 
Dans  un  cas  de  ce  genre  que  j'ai  longtemps  observé  dans  mon  ser- 
vice, j'ai  fait,  avec  le  D'  Onimus,  plusieurs  séances  d'électrolyse, 
dans  le  but  de  déterminer  la  production  de  caillots  et  la  régression 
graduelle  de  la  poche,  mais  je  n  ai  pas  réussi.  Si  la  tumeur  ne 
s  enfonce  pas  trop  dans  l'excavation  parotidienne,  on  en  peut 
pratiquer  l'extraction  comme  s'il  s'agissait  d'une  simple  tumeur, 
mais  il  faut  s  abstenir  d'enlever  les  kystes  profonds  à  prolonge- 
ment pharyngien. 

Le  cancer  de  la  parotide  ne  doit  être  extirpé  que  s'il  est  possible 
de  l'enlever  dans  sa  totalité.  Or,  s'il  estvolumineux,  s'il  remplit  la 
loge,  s'il  la  déborde  môme  du  côté  du  pharynx,  de  la  joue,  de 
Toreille,  ce  que  j'ai  dit  précédemment  de  ses  connexions  prouve 
qu'il  ne  pourra  être  enlevé  qu'en  faisant  courir  aux  malades  les 
plus  graves  dangers  immédiats.  Mieux  donc  est  alors  de  s  abstenir 
et  de  se  contenter  de  soulager  le  plus  possible.  Le  cancer  ne  doit 
rire  opéré  (ju'au  début,  quand  on  peut  le  circonscrire,  et  encore 
faut-il  prévenir  le  malade  que  son  nerf  facial  court  des  dangers 
sérieux. 

Il  faut  conseiller  aux  malades  l'ablation  de  toutes  les  tumeurs 
encapsulées,  et  cela  le  plus  rapidement  possible.  Ces  tumeurs,  en 
effet,  grossissent  parfois  avec  une  rapidité  extrême  (fig.  25),  aniè- 


310  MALADIES  IIE  LA  BOUCUE  ET  DE  SES  DÉPEMUNUES. 

neiit,  &  la  longue,  uiie  Jt^fonnalioii  et  une  gîiio  iiot^iLles,  peuvent 

s'ulcérer,  et  même  subir  des  transformations  de  mauvaise  nature. 

J'en  figure  «no  ici,  que  j'ai  observée  el  njn'ri'i'  dans  nmn  scr- 


¥iu.  V>.  - 


vice  de  l'Hôtel-Dieu,  eu  IKtto.  ï.ii  tumeur  avult  acquis  ce  volume 
en  l'espace  de  deux  ans  environ. 

Voici  la  manière  habilndle  df  pron'di'r  à  r<>]irr;itiun  dans  les 
cas  simples  : 

Pruti(|uvr une  incision  vcrllL-ule  parulièleanliordde  lamâclioire 


MALADIES  DE  LA  JOUE. 


31t 


inférieure  pour  que  la  cicatrice  se  perde  dans  le  pli  de  la  peau. 
Inciser  avec  la  plus  minutieuse  attention  et  à  petits  coups,  en 
épongeant  souvent  et  pensant  toujours  au  nerf  facial.  Si  on  ren- 
contre ce  nerf,  le  récliner  avec  un  crochet  mousse  ;  arrivé  sur  la 
tumeur,  la  dégager  par  sa  circonférence  et  abandonner  alors  le 
bistouri,  autant  que  possible  ;  saisir  la  tumeur  avec  une  pince  à 
griffes,  la  faire  basculer  de  préférence  de  haut  en  bas,  la  détacher 
des  parties  profondes  avec  une  sonde  cannelée,  en  ayant  soin  que 
rinstrument  reste  toujours  en  contact  avec  elle  sans  faire  d'échap- 
pées, réunir  par  première  intention  en  plaçant  un  petit  drain  dans 
l'angle  inférieur  de  la  plaie.  Lorsque  la  peau  est  altérée,  comme 
dans  le  cas  figuré  plus  haut,  il  reste  après  l'opération  une  vaste 
plaie  ouverte,  qui  se  cicatrise  peu  à  peu  par  seconde  intention. 


TABLBAU  STXOPTIQUB  DBS   TUMEURS  PROPRES  A  LA   I.OOB  PAROTIDIEIfNB. 


Gazeuses 


Liquides 


Solides 


Kystes 


Anév  rysDies. 


Encapsulées. 


.1 


Non  encapsulées. . . 


\  Ne  contenant  que  de  Tair. 
(  Contenant  du  pus  et  de  l'air. 

Purulents. 

Séreux. 

Sanguins. 

Cysto-sarcomes. 

Artériels. 

Artério-veineux. 

Adénome. 

Sarcome. 

Chondrome. 

Fibrome. 

Myxome. 

Lymphome. 
^  Carcinome. 
j  Lipome  profond. 
(  Angiome  caverneux. 


2«  MALADIES  DE  LA  JOUE. 

Dans  mon  Traité  (Tanatomie  topographique ^']'d\  décomposé  la 
joue,  pour  les  besoins  de  la  description,  en  plusieurs  sous-régions  : 
massétérine,  malaire,  sous-orbi  taire,  mentonnière  et  buccale,  mais 
cette  division  n'est  pas  applicable  à  la  clinique.  Les  maladies  des 
régions  malaire  et  sous-orbitaire  seront  étudiées  avec  celles  de  la 
mâchoire  supérieure,  et  les  maladies  des  régions  massétérine  et 
mentonnière  avec  celles  de  la  mâchoire  inférieure.  Ce  sont  donc  les 
affections  de  la  portion  buccale  que  j'aurai  seulement  en  vue  dans 


312  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

ce  chapitre,  de  cette  portion  exclusivement  formée  de  parties 
molles,  limitée  en  dehors  par  la  peau,  et  en  dedans  par  la  mu- 
queuse buccale.  J'engage  le  lecteur  à  consulter  la  ligure  98  de 
mon  Traité d'aiiatomie  topographique  (9*  édition),  qui  représente 
une  coupe  horizontale  de  la  joue^  et  sans  la(|uelle  il  est  difficile 
de  se  faire  une  idée  exacte  du  rapport  des  organes  qui  entrent 
dans  la  composition  de  la  région. 

Dans  chaque  partie  du  corps  existe,  en  général,  un  4)rgane  plus 
importantque  les  autres  etqui  doit  attirer  spécialement  Tattention  ; 
c'est  ici  le  canal  excréteur  de  la  glande  parotide,  canal  de  Sténon, 
dont  la  blessure  peut  être  suivie  de  conséquences  sérieuses. 

Toutes  les  fois  que  le  chirurgien  porte  le  bistouri  sur  la  joue, 
il  doit  songer  au  canal  de  Sténon,  et  avoir  présente  à  Tesprit  la 
situation  de  ce  conduit. 

On  observe  à  la  joue  des  plaies,  des  brûlures,  des  abcès,  dos 
gangrènes,  dos  fistules,  des  névralgies,  et  quelques  tumeui*s  spé- 
ciales. 

A.  Plaies  de  la  Joue.  —  Les  plaies  accidentelles  de  la  joue  ne 
sont  pas  très  communes,  parce  que  les  chocs  portent  ordinairement 
sur  les  parties  de  la  face  qui  sont  les  plus  saiUantes  :  le  front,  le 
sourcil,  le  nez,  les  lèvres,  le  menton.  Je  nai  rien  de  particulière 
en  dire,  si  ce  n  est  que  la  réunion  doit  être  pratiquée  avec  un 
soin  minutieux,  pour  éviter  une  cicatrice  trop  apparente  ou 
vicieuse.  Il  faut  rechercher  la  première  intention,  même  dans  le 
ras  de  plaie  contuse.  Lorsque  la  plaie  est  profonde  et  produite 
principalement  par  un  instrument  tranchant,  il  en  peut  résulter 
une  blessure  du  canal  de  Sténon.  Si  la  section  est  incomplète,  le 
canal  peut  se  cicatriser,  mais,  si  la  section  est  complète,  il  se 
produira  très  probablement  une  fistule  salivairequo  Ton  pourrait 
peut-être,  d'ailleurs,  prévenir  à  Taide  d'une  mano'uvre  spéciale 
au  moment  du  premier  pansement,  ainsi  que  je  le  dirai  plus  loin 
en  parlant  des  fistules. 

Les  plaies  chirurgicales  faites  dans  le  but  d'ouvrir  un  abcès  de 
la  joue,  d'enlever  une  tumeur,  de  sectionner  ou  résécpier  le  nerf 
buccal,  doivent  toujours  être  combinées  de  manière  à  épargner, 
autant  que  possible,  le  canal  de  Sténon.  Happolez-vous  que  ce 
canal  présente  une  direction  horizontale  et  siège  sur  le  traj(»t  d'une 
ligne  étendue  du  tragus  à  la  commissure  labiale.  Toutes  les  fois 
donc  qu'une  incision  doit  atteindrez  une  certaine  profondeur,  il  est 


MALADIES  DE  LA  JOUE.  313 

préférable  de  ne  pas  lui  donner  une  direction  verticale,  perpen- 
diculaire à  celle  du  canal  de  Sténon,  mais  de  la  faire  parallèle 
à  ce  canal. 

B.  Brûlures  de  la  Joue.  —  Les  brûlures  de  la  joue  se  rencon- 
trent dans  la  pratique  plus  souvent  que  les  plaies.  Ce  sont  des 
enfants  ou  bien  des  épileptiques  qui  tombent  dans  le  feu  ;  des 
sujets  à  la  face  desquels  on  a  projeté  une  substance  caustique,  ou 
encore  des  malades  cautérisés  pour  une  pustule  maligne.  La 
gravité  de  ces  brûlures  consiste  dans  les  déformations  que  déter- 
mine ultérieurement  le  tissu  de  cicatrice  sur  les  paupières,  le  nez, 
les  lèvres.  Malheureusement,  le  traitement  ne  saurait  empêcher  la 
production  de  ces  cicatrices  vicieuses.  Il  y  aurait  cependant  inté- 
rêt à  recouvrir  la  plaie  de  greffes,  et  surtout  de  greffes  dermiques. 

G.  Abcès  de  la  Joue.  —  Les  abcès  de  la  joue  sont  situés  soit 
en  dehors,  soit  en  dedans  de  Taponévrose  buccinatrice.  S'ils  sont 
situés  en  dehors,  ils  évoluent  vers  la  peau,  et  c'est  par  cette  voie 
qu'ilss'ouvrentspontanémentouqu'ilen  faut  pratiquer  l'ouverture. 

Lorsque  le  pus  siège  sous  l'aponévrose,  l'abcès  fait  saillie  du 
côté  de  la  bouche,  et  c'est  par  la  muqueuse  qu'on  peut  l'ouvrir.  Je 
rappelle  ici  que  la  couche  cellulo-graisseuse  sous-aponévrotique 
de  la  joue  se  continue  avec  celle  de  la  fosse  zygomatique,  de  la 
région  temporale  profonde,  et  avec  celle  qui  est  située  au  fond  de 
la  loge  parotidienne.  La  joue  peut  donc  être  Taboutissant  des 
foyers  purulents  développés  dans  ces  diverses  régions. 

D.  Gangrène  de  la  Joue.  —  Génioplastle.  —  La  joue  est  le 
siège  d'une  affection,  heureusement  rare,  caractérisée  par  le  déve- 
loppement d^une  large  plaque  de  gangrène,  spéciale  aux  enfants, 
et  qui  a  reçu  le  nom  de  noma.  Toute  l'épaisseur  de  la  joue  est 
envahie,  et,  si  les  malades  guérissent,  ce  qui  est  l'exception,  il 
reste  à  la  suite  des  cicatrices  vicieuses,  qui  non  seulement  dé- 
forment le  visage,  mais  entravent  le  mouvement  des  mâchoires 
par  suite  des  adhérences  qui  s'établissent  avec  les  maxillaires. 
Plus  tard,  lorsque  la  nature  a  achevé  son  œuvre  de  réparation,  il 
est  parfois  possible  d'intervenir  par  une  opération  autoplas- 
tique, de  pratiquer  une  génioplastie^  mais  l'étoffe  manque,  le  plus 
souvent,  pour  réparer  une  telle  perte  de  substance. 

On  commencera  par  détacher  les  adhérences  qui  unissent  sou- 


^ 


314  MALADIES  DE  LA  BOUCHE   ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

vent  Tun  à  Tautre  les  deux  maxillaires  ;  pour  diminuer  l'éten- 
due de  la  brèche,  il  est  quelquefois  nécessaire  d'enlever  les  mo- 
laires ;  il  est  à  craindre  que,  même  avec  ce  sacrifice,  on  n'arrive 
pas  à  la  combler  complètement  et  que,  les  brides  se  reprodui- 
sant, le  malade  ne  retrouve  pas  la  liberté  des  mouvements 
des  mâchoires. 

La  principale  difficulté  de  la  génioplastie  n'est  pas  tant,  en  effet, 
de  trouver  une  quantité  de  peau  suffisante,  car  on  pourrait  en 
emprunter  au  cou  en  prolongeant  suffisamment  en  bas  les  inci- 
sions, comme  nous  le  faisons  pour  restaurer  la  lèvre  inférieure, 
ou  sur  le  bras  en  suivant  la  méthode  italienne  ;  la  difficulté,  c'est 
de  trouver  de  la  muqueuse  pour  doubler  cette  peau.  S'il  n'existe 
pas  de  muqueuse  sur  la  face  profonde  du  lambeau,  celle-ci 
contracte  presque  fatalement  des  adhérences  nouvelles,  et  si 
la  difformité  est  en  partie  masquée,  ce  qui  est  déjà  beaucoup 
sans  doute,  la  fonction  ne  se  rétablit  pas.  Or,  où  prendre  de  la 
muqueuse?  ce  ne  peut  être  que  sur  les  lèvres,  mais  c  est  souvent 
impossible.  11  existe  dans  ces  cas  difficiles  une  dernière  ressource, 
c'est  de  réséquer  le  maxillaire  inférieur  de  ce  côté,  afin  de  dimi- 
nuer encore  davantage  l'étendue  de  la  perte  de  substance  à  com- 
bler, et,  surtout,  de  permettre  la  mobilisation  de  l'autre  côté.  Il 
semblerait  a /7non  qu'une  moitié  de  maxillaire  soit  impuissante  à 
fournir  un  bon  point  d'appui  pour  la  mastication,  mais  c'est  une 
erreur  :  le  jeune  Canadien,  auquel  j'ai  fait  allusion  plus  haut, 
cassait  très  facilement  une  noisette  entre  ses  dents  sans  le  secours 
d'aucun  appareil  prothétique. 

E.  Fistules  de  la  Joue.  —  Les  fistules  de  la  joue  sont  de 
deux  espèces  :  les  fistules  purulentes  et  les  fistules  salivaires;  les 
premières  sont  très  communes,  les  secondes  fort  rares. 

Les  fistules  purulentes  se  rattachent  à  deux  causes  principales  : 
une  lésion  du  squelette  et  une  altération  du  système  dentaire.  Ces 
deux  causes  peuvent  exister  à  la  fois,  mais  c'est  la  maladie  de  la 
dent  qui  est  primitive  et  a  déterminé,  à  la  longue,  une  altération  de 
l'os.  Il  est  facile  d'établir  le  diagnostic  de  cette  affection  ;  toutefois, 
il  ne  faut  pas  s'attendre  à  ce  que  le  stylet  introduit  par  l'un  des 
trajets  fistuleux  (il  y  en  a  souvent  plusieurs)  conduise  nécessai- 
rement sur  une  partie  dénudée  ;  c'est  même  là  une  cause  d'erreur 
très  préjudiciable  au  malade,  car  on  en  conclut  que  la  fistule  n'est 
pas  d'origine  dentaire,  et  le  retard  apporté  au  seul  traitement  utile 


TUMEURS  DE  LA   RÉGION  PAROTIDIENNE.  SOT 

pousse  la  glande  en  divers  sens  et  semble  faire  corps  avec  elle, 
mais  il  est  impossible  de  confondre  avec  le  cancer  de  la  parotide 
une  tumeur  absolument  indolente  et  qui  marche  très  lentement. 
On  conçoit,  d'ailleurs,  que  le  diagnostic  soit  très  obscur,  à  peu 
près  impossible  même,  lorsque  la  tumeur  n'a  pas  franchi  les 
limites  de  la  loge  parotidienne.  Au  surplus,  les  lipomes  profonds 
sont  tellement  rares  d'une  façon  absolue,  et  aussi  relativement 
aux  autres  variétés  de  tumeurs,  qu'on  est  presque  en  droit  de 
les  négliger  dans  un  diagnostic  différentiel.  J'en  dirai  autant  de 
l'angiome  caverneux,  dont  mon  ami  le  D'  Notta  présenta  un 
bel  exemple  à  la  Société  de  chirurgie,  en  1880.  La  consistance 
spéciale  de  cette  dernière  tumeur,  qui  est  pâteuse,  la  ferait,  en 
général,  reconnaître. 

2**  Connexioîis  de  la  tumeur  avec  les  principaux  organes  de  la  ré^ 
gion.  —  Il  faut  reconnaître  les  connexions  qu'affecte  la  tumeur 
avec  la  parotide,  avec  l'artère  carotide  externe,  avec  le  pharynx 
et  le  paquet  vasculo-nerveux  de  l'espace  maxillo-pharyngien, 
avec  le  nerf  facial.  Il  faudra  ensuite  rechercher  le  retentissement 
de  la  tumeur  sur  le  système  lymphatique  et  sur  la  santé  générale 
du  malade. 

Je  viens  d'établir  comme  base  du  diagnostic  différentiel  des 
tumeurs  de  la  parotide  que  celles-ci  étaient  parfois  absolument 
indépendantes  de  la  glande,  dont  les  séparait  une  couche  de 
tissu  cellulaire  formant  capsule.  Dans  ces  cas,  la  glande  est 
comprimée,  refoulée,  aplatie,  ainsi  que  les  organes  qu'elle 
contient,  et,  en  particulier,  le  nerf  facial,  dont  le  chirurgien  doit 
toujours  se  préoccuper  quand  il  s'agit  d'une  tumeur  de  la  paro- 
tide. La  parotide  peut  même  finir  par  s'atrophier  à  ce  point 
qu'elle  a  presque  entièrement  disparu.  Sur  un  jeune  Canadien, 
venu  exprès  à  Paris  pour  se  faire  opérer  d'un  sarcome  récidivé 
de  la  région  parotidienne,  et  que  je  présentai  guéri  à  la  Société 
de  chirurgie  (et  chez  lequel  la  guérison  s  est  maintenue),  après 
avoir  réséqué  la  branche  montante  du  maxillaire  inférieur,  je 
nettoyai  l'excavation  parotidienne,  si  bien  que  l'apophyse  styloïde 
et  les  muscles  qui  en  partent  étaient  complètement  à  découvert. 
Or  ce  jeune  homme  n'avait  pas  trace  de  paralysie  faciale.  Est-ce 
adiré  que  j'avais  disséqué  le  nerf  afin  de  le  ménager?  pas  Je 
moins  du  monde  ;  je  ne  l'avais  pas  vu  au  cours  de  l'opération  : 
c'est  donc  qu'il  avait  été  nfoulé  tout  à  fait  en  haut  de  la  loge  avec 


TUMEURS  DE  LA   RÉGION   PAROTIDIENNE.  309 

Le  système  lymphatique  sera  indemne  dans  le  cas  de  tumeurs 
encapsulées  ;  on  trouvera  souvent  des  ganglions  tuméfiés  et  durs 
dans  le  cas  de  cancer. 

La  santé  générale  ne  subit  aucune  altération,  s'il  sagit  d'une 
affection  du  premier  groupe;  elle  est  rapidement  atteinte  dans  le 
cancer.  Dans  ce  dernier  cas  aussi,  il  n'est  pas  rare  d'observer  une 
paralysie  faciale  par  compression,  et  les  malades  sont  en  proie 
à  de  violentes  douleurs,  ce  qui  n  a  lieu  que  très  exceptionnellement 
dans  les  tumeurs  encapsulées. 

3°  Traitement  des  tumeurs  de  la  loge  parotidienne.  —  Comment 
se  comporter  à  l'égard  des  kystes  de  la  parotide  ?  Je  ne  parle  que 
des  kystes  simples  et  non  des  cysto-sarcomes.  Il  convient  de 
faire  une  ponction  et,  si  Ton  veut,  une  injection  iodée  comme 
dans  rhydrocèle  de  la  tunique  vaginale.  Cependant,  les  ponctions 
simples,  et  répétées  au  besoin  plusieurs  fois,  peuvent  amener  la 
guérison.  La  conduite  est  beaucoup  plus  difficile  à  tracer  quand 
il  sagit  d'un  kyst«  sanguin  qui  s'est  rempli  de  suite  pendant  la 
(K)Dction  même.  Aucune  injection  irritante  ne  peut  alors  réussir. 
Dans  un  cas  de  ce  genre  que  j'ai  longtemps  observé  dans  mon  ser- 
vice, j'ai  fait,  avec  le  D' Onimus,  plusieurs  séances  d'électrolyse, 
dans  le  but  de  déterminer  la  production  de  caillots  et  la  régression 
graduelle  de  la  poche,  mais  je  n  ai  pas  réussi.  Si  la  tumeur  ne 
s  enfonce  pas  trop  dans  lexcavation  parotidienne,  on  en  peut 
pratiquer  l'extraction  comme  s'il  s'agissait  d'une  simple  tumeur, 
mais  il  faut  s  abstenir  d'enlever  les  kystes  profonds  à  prolonge- 
ment pharyngien. 

Le  cancer  de  la  parotide  ne  doit  être  extirpé  que  s'il  est  possible 
de  l'enlever  dans  sa  totalité.  Or,  s'il  estvolumineux,  s'il  remplit  la 
loge,  sil  la  déborde  même  du  côté  du  pharynx,  de  la  joue,  de 
l'oreille,  ce  que  j'ai  dit  précédemment  de  ses  connexions  prouve 
qu'il  ne  pourra  être  enlevé  qu'en  faisant  courir  aux  malades  les 
plus  graves  dangers  immédiats.  Mieux  donc  est  alors  de  s'abstenir 
et  de  se  contenter  de  soulager  le  plus  possible.  Le  cancer  ne  doit 
être  opéré  qu'au  début,  quand  on  peut  le  circonscrire,  et  encore 
faut-il  prévenir  le  malade  que  son  nerf  facial  court  des  dangers 
sérieux. 

II  faut  conseiller  aux  malades  lablation  de  toutes  les  tumeurs 
encapsulées,  et  cela  le  plus  rapidement  possible.  Ces  tumeurs,  en 
effet,  grossissent  parfois  avec  une  rapidité  extrême  (fig.  25),  aniè- 


MALADIES  DE  LA  JOUE. 


31t 


inférieure  pour  que  la  cicatrice  se  perde  dans  le  pli  de  la  peau. 
Inciser  avec  la  plus  minutieuse  attention  et  à  petits  coups,  en 
épongeant  souvent  et  pensant  toujours  au  nerf  facial.  Si  on  ren- 
contre ce  nerf,  le  récliner  avec  un  crochet  mousse  ;  arrivé  sur  la 
tumeur,  la  dégager  par  sa  circonférence  et  abandonner  alors  le 
bistouri,  autant  que  possible  ;  saisir  la  tumeur  avec  une  pince  à 
griffes,  la  faire  basculer  de  préférence  de  haut  en  bas,  la  détacher 
des  parties  profondes  avec  une  sonde  cannelée,  en  ayant  soin  que 
Tinstrument  reste  toujours  en  contact  avec  elle  sans  faire  d'échap- 
pées, réunir  par  première  intention  en  plaçant  un  petit  drain  dans 
l'angle  inférieur  de  la  plaie.  Lorsque  la  peau  est  altérée,  comme 
dans  le  cas  figuré  plus  haut,  il  reste  après  l'opération  une  vaste 
plaie  ouverte,  qui  se  cicatrise  peu  à  peu  par  seconde  intention. 


TABLBAU  SYNOPTIQUE  DBS   TUMEURS   PROPRRS  A  LA   I.OOB  PAROTIDIEIfNB. 


Gazeuses 


Liquides , 


Solides 


Kystes 


Anév  rysmes. 


/  Encapsulées. 


Non  encapsulées. . 


\  Ne  contenant  que  de  Tair. 
i  Contenant  du  pus  et  de  Tair. 

Purulents. 

Séreux. 

Sanguins. 
\  Cysto-sarcomes. 

Î  Artériels. 
Artério-veineux. 

Adénome. 

Sarcome. 

Chondrome. 

Fibrome. 

Myxome. 

Lymphome. 
^  Carcinome. 

Lipome  profond. 
(  Angiome  caverneux. 


2*  MALADIES  DE  LA  JOUE. 

Dans  mon  Traité  (Tanatomie  topographique /l'dîi  décomposé  la 
joue,  pour  les  besoins  de  la  description,  en  plusieurs  sous-régions  : 
massétérine,  malaire,  sous-orbitaire,  mentonnière  et  buccale,  mais 
cette  division  n'est  pas  applicable  à  la  clinique.  Les  maladies  des 
régions  malaire  et  sous-orbitaire  seront  étudiées  avec  celles  de  la 
mâchoire  supérieure,  et  les  maladies  des  régions  massétérine  et 
mentonnière  avec  celles  de  la  mâchoire  inférieure.  Ce  sont  donc  les 
affections  de  la  portion  buccale  que  j'aurai  seulement  en  vue  dans 


312  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET   DE  SES  DÉPEiNDANCES. 

ce  chapitre,  de  cette  portion  exclusivement  formée  de  parties 
molles,  limitée  en  dehors  par  la  peau,  et  en  dedans  par  la  mu- 
queuse buccale.  J'engage  le  lecteur  à  consulter  la  figure  98  de 
mon  Traité d'anatomie  topographique  (9*  édition),  qui  représente 
une  coupe  horizontale  de  la  joue^  et  sans  laquelle  il  est  difficile 
de  se  faire  une  idée  exacte  du  rapport  des  organes  qui  entrent 
dans  la  composition  de  la  région. 

Dans  chaque  partie  du  corps  existe,  en  général,  un  organe  plus 
important  que  les  autres  et  qui  doit  attirer  spécialement  l'attention  ; 
c'est  ici  le  canal  excréteur  de  la  glande  parotide,  canal  de  Sténon, 
dont  la  blessure  peut  être  suivie  de  conséquences  sérieuses. 

Toutes  les  fois  que  le  chirurgien  porte  le  bistouri  sur  la  joue, 
il  doit  songer  au  canal  de  Sténon,  et  avoir  présente  à  l'esprit  la 
situation  de  ce  conduit. 

On  observe  à  la  joue  des  plaies,  des  brûlures,  des  abcès,  des 
gangrènes,  des  fistules,  des  névralgies,  et  quelques  tumeurs  spé- 
ciales. 

A.  Plaies  de  la  Joue.  —  Les  plaies  accidentelles  de  la  joue  ne 
sont  pas  très  communes,  parce  que  les  chocs  portent  ordinairement 
sur  les  parties  de  la  face  qui  sont  les  plus  saillantes  :  le  front,  le 
sourcil,  le  nez,  les  lèvres,  le  menton.  Je  n'ai  rien  de  particulière 
en  dire,  si  ce  n'est  que  la  réunion  doit  être  pratiquée  avec  un 
soin  minutieux,  pour  éviter  une  cicatrice  trop  apparente  ou 
vicieuse.  Il  faut  rechercher  la  première  intention,  même  dans  le 
ras  de  plaie  contuse.  Lorsque  la  plaie  est  profonde  et  produite 
principalement  par  un  instrument  tranchant,  il  en  peut  résulter 
une  blessure  du  canal  de  Sténon.  Si  la  section  est  incomplète,  le 
canal  peut  se  cicatriser,  mais,  si  la  section  est  complète,  il  se 
produira  très  probablement  une  fistule  salivaire  que  l'on  pourrait 
peut-être,  d'ailleurs,  prévenir  à  l'aide  d'une  manoeuvre  spéciale 
au  moment  du  premier  pansement,  ainsi  que  je  le  dirai  plus  loin 
en  parlant  des  fistules. 

Les  plaies  chirurgicales  faites  dans  le  but  d'ouvrir  un  abcès  de 
la  joue,  d'enlever  une  tumeur,  de  sectionner  ou  résé(|uer  le  nerf 
buccal,  doivent  toujours  être  combinées  de  manière  à  épargner, 
autant  que  possible,  le  canal  de  Sténon.  Rappelez-vous  que  ce 
canal  présente  une  dirt'ction  horizontale  et  siège  sur  le  trajet  d*unc 
ligno  étendue  du  tragus  à  la  commissure  labiale.  Toutes  les  fois 
donc  qu'une  incision  doit  atteindre  une  certaine  profondeur,  il  est 


MALADIES  DE  LA  JOUE.  313 

préférable  de  ne  pas  lui  donner  une  direction  verticale,  perpen- 
diculaire à  celle  du  canal  de  Sténon,  mais  de  la  faire  parallèle 
à  ce  canal. 

B.  Brûlures  de  la  joue.  —  Les  brûlures  de  la  joue  se  rencon- 
trent dans  la  pratique  plus  souvent  que  les  plaies.  Ce  sont  des 
enfants  ou  bien  des  épileptiques  qui  tombent  dans  le  feu  ;  des 
sujets  à  la  face  desquels  on  a  projeté  une  substance  caustique,  ou 
encore  des  malades  cautérisés  pour  une  pustule  maligne.  La 
gravité  de  ces  brûlures  consiste  dans  les  déformations  que  déter- 
mine ultérieurement  le  tissu  de  cicatrice  sur  les  paupières,  le  nez, 
les  lèvres.  Malheureusement,  le  traitement  ne  saurait  empêcher  la 
production  de  ces  cicatrices  vicieuses.  Il  y  aurait  cependant  inté- 
rêt à  recouvrir  la  plaie  de  greffes,  et  surtout  de  greffes  dermiques. 

C.  Abcès  de  la  Joue.  —  Les  abcès  de  la  joue  sont  situés  soit 
en  dehors,  soit  en  dedans  de  laponévrose  buccinatrice.  S'ils  sont 
situés  en  dehors,  ils  évoluent  vers  la  peau,  et  c'est  par  cette  voie 
qu'ils  s'ouvrent  spontanément  ou  qu'il  en  faut  pratiquer  Touverture . 

Lorsque  le  pus  siège  sous  Taponévrose,  Tabcès  fait  saillie  du 
côté  de  la  bouche,  et  c  est  par  la  muqueuse  qu'on  peut  l'ouvrir.  Je 
rappelle  ici  que  la  couche  cellulo-graisseuse  sous-aponévrotique 
de  la  joue  se  continue  avec  celle  de  la  fosse  zygomatique,  de  la 
région  temporale  profonde,  et  avec  celle  qui  est  située  au  fond  de 
la  loge  parotidienne.  La  joue  peut  donc  être  l'aboutissant  des 
foyers  purulents  développés  dans  ces  diverses  régions. 

D.  Oansn^ène  de  la  Joue.  —  Génioplastle.  — La  joue  est  le 
siège  d'une  affection,  heureusement  rare,  caractérisée  par  le  déve- 
loppement d'une  large  plaque  de  gangrène,  spéciale  aux  enfants, 
et  qui  a  reçu  le  nom  de  noma.  Toute  l'épaisseur  de  la  joue  est 
envahie,  et,  si  les  malades  guérissent,  ce  qui  est  l'exception,  il 
reste  à  la  suite  des  cicatrices  vicieuses,  qui  non  seulement  dé- 
forment le  visage,  mais  entravent  le  mouvement  des  mâchoires 
par  suite  des  adhérences  qui  s'établissent  avec  les  maxillaires. 
Plus  tard,  lorsque  la  nature  a  achevé  son  œuvre  de  réparation,  il 
est  parfois  possible  d'intervenir  par  une  opération  autoplas- 
tique, de  pratiquer  une  géniopiastie,  mais  l'étoffe  manque,  le  plus 
souvent,  pour  réparer  une  telle  perte  de  substance. 

On  commencera  par  détacher  les  adhérences  qui  unissent  sou- 


3IÏ 


MALADIES   tiE   LX   TtOUCIIE   ET   DE  SES.  Di^IPEMlANCES. 


vent  l'un  à  l'autre  les  deux  maxillaires;  pour  iliminner  Tel 
due  de  la  brèche,  il  est  quelquefois  nécessaire  d'enle%'er  les 
laires  ;  il  est  à  craindre  que,  tn^me  avoc  cl-  sarrilice,  on  n'arri' 
pas  à  la  combler  cimpIMeraent  et  que,  les  brides  se  reprodui- 
sant, le  malade  ne  retrouve  pars  lu  liberté  des  mouvemuuls 
des  mâolioires. 

La  principale  dilliculté  de  la  génioplastie  n'est  pas  tant,  en 
de  trouver  une  quantité  de  peau  suflisanlfl,  car  on  pourrail' 
emprunter  au  cou  en  prolongeant  suffisamment  en  bas  les  ind- 
sions,  comme  nous  le  faisons  pour  restaurer  la  lèvre  inférieure, 
ou  sur  le  bras  en  suivant  la  méthode  italienne  ;  la  difficulté,  c'est 
de  trouver  de  Ib  muqueuse  pour  doubler  cette  peau.  S'il  n'exista; 
pas  de  muqueuse  sur  la  face  profonde  du  lambeau,  celle-ci 
contracte  presque  fataK.'ment  des  adhérences  nouvelles,  et  si 
la  difformité  est  en  partie  masquée,  ce  qui  est  déjà  beaucoup 
sans  doute,  la  fonction  ne  se  rétablit  pas.  Or.  où  prendre  de  la 
muqueuse?  ce  ne  peut  être  que  sur  les  lèvres,  mais  r'est  souvent 
impossible.  Il  existe  dans  ces  cas  difficiles  une  dernière  ressource, 
c'est  de  réséquer  le  maxillaire  inférieur  de  ce  ciMé,  afin  dn  dimi- 
nuer encore  davantage  l'étendue  de  la  perte  de  substance  à  com- 
bler, et,  surtout,  de  permettre  la  mobilisation  de  l'autre  cdté.  Il 
semblerait  a  ;)riof-j  qu'une  moitié  de  maxillaire  soit  impuissante  à 
fournir  un  bon  point  d'appui  pour  la  mastication,  mais  c'est  «ne 
erreur  :  le  jeune  Canadien,  auquel  j'ai  fuit  allusion  plus  haut, 
cassait  très  facilement  une  noisette  eutre  ses  dents  sans  le  secours 
d'uuL-un  jqipareil  protliétique. 


E.  Fistules  de  la  joue.  —  Les  listules  de  la  joue  sont 
deux  espèces  :  les  fixliilex  purulentes  et  les  fislnlfs  salivaires; 
premières  sont  très  comumnes,  les  secondes  fort  rares. 

Les  fistules  purulentes  se  rattachent  à  deux  causes  principal* 
nne  lésion  du  squelette  et  une  altération  du  système  dentaire.  Ces 
deux  causes  peuvent  exister  à  la  fois,  mais  c'est  la  maladie  de  la 
dent  qui  est  primitive  et  a  déterminé,  à  la  longue,  une  altt^ration  de 
l'os.  Il  est  facile  d'étiiblir  le  diagnostic  de  cette  atfection;  toutefois, 
il  ne  faut  pas  s'attendre  à  ce  que  le  slylet  introduit  par  l'un  des 
trajets  fistuleux  (il  y  en  a  souvent  plusieurs)  conduise  nécessai* 
rement  sur  une  partie  dénudé*.-;  c'est  même  là  une  cause  d'erreur 
très  préjudiciable  au  malade,  car  on  en  conclut  que  la  fistule  n'est 
plis  d'origine  dentaire,  et  le  relanl  apporti'  au  seul  traitement  u( 


Hjr« I 


MALADIES  DE  LA  JOUE.  315 

prolonge  la  suppuration  en  accentuant  de  plus  en  plus  la  diffor- 
mité. Le  praticien  doit  être  bien  pénétré  de  ceci  :  toutes  les  fois 
qtiil  existe  un  trajet  fistuleux  au  voisinage  des  maxillaires,  il  est 
presque  certain  que  le  point  de  départ  est  dentaire. 

La  découverte  de  la  dent  malade  n'est  pas  toujours  facile,  car  il 
se  peut  que  la  couronne  soit  intacte,  la  racine  seule  altérée,  et 
que  le  malade  n'accuse  aucune  douleur;  d'ailleurs  je  reviendrai 
plus  loin  sur  ce  point  en  étudiant  les  dents.  Toutefois,  en  exami- 
nant la  face  interne  de  la  joue,  on  trouve,  en  général,  un  cordon 
dur,  qui  part  de  la  fistule  et  se  dirige  vers  le  collet  de  la  dent  ma- 
lade, ou  bien  du  côté  delà  partie  osseuse  altérée.  11  faut,  sans  plus 
tarder,  enlever  la  dent  ou  les  dents  suspectes,  et  c'est  merveille 
de  voir  des  fistules  qui  durent  parfois  depuis  des  années,  guérir 
en  quelques  jours  lorsque  le  diagnostic  a  été  fait  exactement. 

J'ai  observé  sur  une  enfant  âgée  de  quelques  mois  des  fistules 
géniennes,  dues  à  une  cause  que  je  crois  très  rare,  l'ectopie  de 
follicules  dentaires  dans  l'épaisseur  du  maxillaire  supérieur  vers 
le  plancher  de  l'orbite.  Je  dus  enlever  tous  les  follicules  pour 
guérir  l'enfant. 

Si  le  point  de  départ  de  la  fistule  était  osseux,  il  serait  nécessaire 
de  pratiquer  une  incision  soit  à  travers  la  fistule,  soit  par  la  bouche 
au  niveau  du  repli  muqueux  gingivo-buccal,  pour  arriver  jusque 
sur  la  partie  malade,  et  en  pratiquer  l'ablation. 

Les  fistules  salivaires  résultent  de  la  division  du  canal  de  Sténon. 
En  étudiant  la  région  parotidienne,  nous  avons  vu  que  la  bles- 
sure de  la  glande  parotide  pouvait  être  suivie  de  l'établissement 
d'une  fistule  salivaire,  généralement  facile  à  guérir  par  une  simple 
cautérisation  et  môme  la  compression  seule.  Il  n'en  est  pas  de 
môme  des  fistules  du  canal  de  Sténon,  lesquelles,  une  fois  établies, 
n'ont  aucune  tendance  à  guérir  spontanément  et  nécessitent  tou- 
jours une  intervention,  souvent  délicate. 

La  cause  de  ces  fistules  est  ordinairement  une  plaie  qui  a  divisé 
complètement  le  canal  ;  un  abcès  consécutif  à  la  présence  d'un 
corps  étranger,  d'un  calcul,  pourrait  aussi  les  produire.  Le  dia- 
gnostic s'impose,  puisqu'il  s'écoule  par  l'orifice  génien  un  liquide 
clair,  limpide,  surtout  au  moment  des  repas. 

Les  indications  à  remplir  sont  les  suivantes  :  1*  rétablir  le  cours 
normal  de  la  salive  :  mais  c'est  impossible,  car  on  ne  retrouverait 
que  fort  difficilement  dans  l'épaisseur  de  la  joue  le  bout  périphé- 


316  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET   DE  SES  DÉPENDANCES. 

rique  du  canal,  et  comment,  d^iilleurs,  réunir  les  deux  bouts?  — 
2"*  tarir  la  source  de  la  salive  en  atrophiant  ou  en  extirpant  l'or- 
gane sécréteur,  la  glande  parotide,  mais  on  ny  réussira  pas,  si 
ce  n'est  à  Taide  d'une  opération  grave  laissant  après  elle  des 
traces  plus  pénibles  que  la  fistule  elle-même;  —  3*"  détourner  le 
cours  de  la  salive  en  créant  un  nouvel  orifice  dans  la  cavité  buc- 
cale ;  cette  dernière  indication  est  la  vraie  et  c'est  à  la  remplir 
que  se  sont  attachés  les  chirurgiens  à  Taide  des  nombreux  pro- 
cédés qui  ont  été  proposés. 

Je  dois  établir  à  cet  égard  une  distinction  importante  qui  n'a 
peut-être  pas  été  faite  jusqu'ici.  Le  canal  de  Sténon  présente  dans 
son  trajet  deux  portions  distinctes  :  une  portion  massétérine  et 
une  buccale.  La  fistule  peut  porter  sur  l'une  ou  Tautre  de  ces  por- 
tions. Or,  l'indication  précédente,  à  savoir  établir  un  nouvel  ori- 
fice buccal,  est  impossible  à  remplir  dans  la  première  portion, 
puisqu'il  faudrait  pour  cela  traverser  le  masséter,  la  branche 
montante  du  maxillaire  inférieur,  le  ptérygoïdien  interne,  et  encore 
narri  verait-on  pas  dans  la  bouche,  mais  dans  la  fosse  zygomatique. 
La  méthode  n'est  donc  applicable  qu'à  la  portion  buccale  ou  buc- 
cinatrice  du  canal,  et  il  en  résulte  qu'une  fistule  salivaire  de  la 
portion  massétérine  doit  être  considérée  comme  incurable.  Avant 
de  se  prononcer,  il  faudrait  toutefois  établir  un  diagnostic  très 
exact,  c  est-à-dire  être  certain  que  la  fistule  part  bien  du  canal  et 
non  de  la  parotide  accessoire,  qui  accompagne  et  recouvre  sou- 
vent le  canal  jusqu'au  bord  antérieur  du  masséter.  On  le  recon- 
naîtra à  ce  signe  :  si  la  fistule  part  du  canal,  il  ne  s*é(*oulera  pas 
du  tout  de  salive  par  la  bouche,  tandis  que,  si  elle  partdelaglandey 
il  s'en  écoulera  à  la  fois  et  par  la  joue  et  par  la  bouche.  Ce  dia- 
|;:nostic  a  d'autant  plus  d'importance  que,  si  la  fistule  du  canal 
est  incurable,  celle  de  la  glande  peut  très  bien  guérir,  ainsi  que 
je  l'ai  déjà  dit  plus  haut. 

Nous  admettons  <|ue  le  malade  est  atteint  d'une  fistule  salivaire 
curable  siégeant  sur  la  partie  buccale  du  canal.  Comment  réaliser 
la  seule  indication  qu'il  y  ait  à  remplir,  c'est-à-dire  dériver  le  cours 
de  la  salive?  11  suffit  de  perforer  la  muqueuse  buccale  dans  le 
point  correspondant  à  Torifice  fistuleux  cutané,  de  façon  que  la 
salive  s'écoule  par  la  bouche,  mais  la  difficulté  est  de  maintenir 
cet  orifice  ouvert.  On  y  peut  réussir  de  plusieurs  manières  :  en 
perforant  la  joue  avec  un  fer  rouge  ou  le  thermoitautère  pour 
produire  une  escarre.   Desault   maintenait  une  mèche  dans  le 


MALADIES  DE   LA  JOUE.  317 

trajet  ;  Déguise  coupait  peu  à  peu  un  bout  de  muqueuse  avec  un 
fil  de  plomb  noué  dans  la  bouche.  Je  serais  d'avis  de  commencer 
par  remploi  du  moyen  suivant  :  traverser  de  part  en  part  la  joue 
au  niveau  de  la  fistule,  introduire  un  drain  dans  le  trajet,  tirer  le 
drain  de  façon  que  Textrémitë  externe  affleure  la  peau,  faire 
sortir  Tautre  extrémité  par  la  bouche,  le  fixer  au  niveau  de  la 
commissure,  et  réunir  ensuite  la  plaie  extérieure  convenablement 
avivée.  Laisser  le  tube  en  place  pendant  trois  ou  quatre  jours, 
jusqu'à  cicatrisation  de  la  peau. 

J'ai  parlé  précédemment  des  plaies  de  la  joue  dans  lesquelles  le 
canal  de  Sténon  est  intéressé  ;  je  crois  que,  dans  ces  cas,  si  la 
paroi  buccale  n'est  pas  divisée  dans  sa  totalité,  il  y  aurait  lieu  de 
le  fendre  pour  que  la  salive  puisse  s'écouler,  d'y  introduire,  au 
besoin,  un  tube  à  drainage  et  de  fermer  ensuite  la  plaie  extérieure  : 
on  éviterait  sans  doute  ainsi  la  production  d'une  fistule  salivaire 
consécutive. 

F.  Névralgies  de  la  Joue.  —  Dans  l'épaisseur  de  la  joue,  se 
trouve  un  plexus  nerveux  formé  par  l'anastomose  du  nerf  facial 
et  du  buccal,  branche  de  la  cinquième  paire.  Cette  dernière  est 
parfois  le  siège  de  névralgies  fort  douloureuses  et  peut  même  dé- 
terminer à  la  surface  de  la  peau  la  production  d'un  zona  génien. 
Il  est  facile  de  diagnostiquer  la  névralgie  par  la  direction  et  le  siège 
des  irradiations  douloureuses  étendues  suivant  une  ligne  allant 
de  l'oreille  vers  la  partie  moyenne  de  la  joue.  Elles  offrent  trois 
points  douloureux  :  1°  en  avant  du  lobule  de  l'oreille  ;  2°  près  du 
rebord  antérieur  du  masséter  ;  3"  à  la  partie  moyenne  de  la  joue. 
Lorsque  cette  névralgie  est  rebelle  aux  moyens  ordinaires  de  trai- 
tement, on  a  pu  songer  à  pratiquer  la  résection  ou  l'élongation 
du  nerf.  Les  procédés  de  Michel  (de  Strasbourg),  de  MM.  Letiévant 
et  Valette  (de  Lyon),  consistent  à  atteindre  le  nerf  par  une  inci- 
sion à  la  peau,  pratiquée  parallèlement  au  bord  antérieur  du  mas- 
séter ;  mais  la  présence  du  canal  de  Sténon,  de  l'artère  faciale  et 
de  quelques  rameaux  moteurs  du  facial,  rend  cette  opération  très 
difficile  et  souvent  nuisible,  d'autant  plus  que  ces  divers  organes 
ont  une  direction  perpendiculaire  à  celle  de  l'incision.  Pour  ma 
part,  je  préférerais  une  incision  horizontale  passant  au-dessous 
de  la  ligne  fictive  qui  indique  la  direction  du  canal  de  Sténon(ligne 
étendue  du  lobule  de  l'oreilleàla  commissure  labiale),  afin  d'éviter 
l'inconvénient  le  plus  sérieux,  la  fistule  salivaire. 


318  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

M.  Panas  a  pratiqué  la  section  du  nerf  buccal  suivant  une 
méthode  qui  me  parait  encore  préférable  :  déjà  Nélaton  l'avait 
employée,  mais  sans  en  tracer  les  règles.  Elle  consiste  à  opérer 
par  la  bouche.  Après  avoir  disposé  convenablement  son  malade, 
le  chirurgien  place  Tongle  de  son  indicateur  sur  la  lèvre  externe 
du  bord  antérieur  de  la  branche  montante,  à  sa  partie  moyenne, 
et  coupe  successivement  en  avant  de  ce  bord  la  muqueuse  et  les 
libres  du  buccinateur;  il  recherche  ensuite  le  nerf  avec  la  sonde 
cannelée  et  en  pratique  la  section. 

(i.  Tumeurs  diverses  de  la  joue.  — Les  tumeurs  de  la 
joue  se  développent  aux  dépens  de  la  graisse  :  ce  sont  des  lipomes  ; 
aux  dépens  du  groupe  des  glandes  molaires  :  ce  sont  des  kystes, 
des  adénomes,  adéno-sarcomes,  etc.  ;  aux  dépens  du  canal  de 
Sténon  :  des  calculs,  des  kystes. 

On  rencontre  plus  souvent  des  kystes  sébacés,  des  angiomes, 
des  épithéliomes,  mais  ces  tumeurs  n'offrent  rien  de  spécial  à  la 
région.  Je  dirai  seulement  qnïl  convient  d'enlever  les  kystes 
sébacés  avec  le  bistouri,  afin  d'obtenir  une  cicatrice  linéaire  ;  j'ai 
l'habitude  de  traiter  les  angiomes  en  les  lardant  avec  la  pointe  du 
thermocautère  chauffé  au  rouge  sombre.  Quant  aux  épithéliomes, 
si  leur  ablation  entraîne  une  grande  perte  de  substance,  il  faut  la 
réparer  aussitôt  par  la  génioplastie,  en  empruntant  de  la  peau 
aux  parties  voisines. 

Lipomes  de  la  joue,  —  La  joue  présente  deux  couches  de  graisse 
distinctes  :  l'une,  superficielle  sous-cutanée,  sus-aponévrotique  ; 
l'autre,  profonde,  sous-aponévro tique.  La  première  couche  com- 
munique avec  le  tissu  cellulo-adipeux  sous-cutané  des  régions 
temporale  et  parotidienne  ;  la  seconde  se  continue  avec  les 
graisses  de  la  fosse  zygomatique,  et,  par  suite,  avec  la  couche 
sous-aponévrotique  de  la  région  temporale,  ainsi  qu  avec  le  tissu 
celluleux  lâche  occupant  le  fond  de  la  loge  parotidienne. 

Ces  notions  anatomiques  jettent  une  certaine  clarté  sur  la  ques- 
tion encore  obscure  des  lipomes  de  la  joue.  Se  développant  aux 
dépens  des  deux  couches  de  tissu  adipeux  qui  existent  dans  la 
région,  ils  sont  :  les  uns  sous>cutanés  ou  sus-aponévrotiques  ;  les 
autres  sous-aponévrotiques.  C'est  à  tort  qu'on  désigne  ces  der- 
niers sous  le  nom  de  sous-muqueux^  car  ils  ne  siègent  jamais 
directement  sous  la  muqueuse,   mais  bien  à  la  face  externe  du 


MALADIES  DE  LA  JOUE.  319 

muscle  buccinateur  ;  la  cause  de  Terreur  vient  de  ce  que,  bridés 
en  dehors  par  l'aponévrose,  ils  font  saillie  dans  la  bouche  plutôt 
que  sous  la  peau.  On  conçoit  donc  qu'un  lipome  sous-aponévro- 
tique  de  la  joue  puisse  gagner  la  fosse  zygomatique,  la  fosse 
temporale,  et  forme  une  tumeur  profonde  dont  le  diagnostic  sera 
fort  difficile.  On  conçoit  également  que  des  lipomes  développés 
dans  le  même  point  se  propagent  à  la  loge  parotidienne  en  passant 
derrière  la  branche  montante,  ou  que,  réciproquement,  ils  vien- 
nent de  la  région  parotidienne  faire  saillie  dans  la  joue. 

Cette  étiologic  des  lipomes  génien s  offre  plus  qu'un  intérêt  théo- 
rique. En  effet,  si  le  lipome  est  sous-aponévrotique,  on  devra 
l'attaquer  par  la  muqueuse  buccale.  Dolbeau  a  fait  remarquer  que 
ces  tumeurs  ne  présentent  aucune  adhérence  avec  les  parties  voi- 
smes  ;  que  la  graisse  dont  elles  sont  formées  est  molle,  s'étire  sous 
l'effet  d'une  traction  soutenue,  en  sorte  qu'on  en  peut  faire  l'extir- 
pation par  une  incision  étroite.  Etait-ce  le  cas  du  lipome  dont  a 
parlé  Demarquay  à  la  Société  de  chirurgie,  et  qu'il  a  désigné  du 
nom  de  lipome  sous-parotidien  ?  Il  en  fit  l'extraction  de  dehors 
en  dedans  à  travers  la  parotide.  Il  sera  bon  de  rechercher  si  les  li- 
pomes parotidiens  profonds  font  saillie  du  côté  de  la  bouche,  car, 
en  les  attaquant  par  la  voie  buccale,  on  substituerait  une  opération 
très  légère  à  un  grave  traumatisme. 

Kystes^  adéiiomes^  adéno-sarcomes  de  la  joue,  —  Au-dessous  de 
l'aponévrose  buccinatrice,  entre  ce  feuillet  fibreux  et  le  muscle, 
se  trouve  constamment  un  groupe  de  glandes  en  grappe,  dont  le 
conduit  excréteur  traverse  les  fibres  musculaires  et  va  s'ouvrir  à  la 
surface  de  la  muqueuse.  11  est  vraisemblable  que  les  kystes  ou  les 
tumeurs  solides  de  nature  bénigne  que  l'on  observe  parfois,  ra- 
rement, il  est  vrai,  dans  l'épaisseur  des  joues,  ont  pour  point  de 
départ  ce  groupe  glandulaire.  Bridées  par  l'aponévrose,  ces  tumeurs 
ont  plus  de  tendance  à  faire  saillie  du  côté  delà  muqueuse  que  vers 
la  peau,  et  c'est  par  la  bouche  qu'il  convient  de  les  attaquer.  Je 
crois  inutile  de  m'y  arrêter  davantage,  car  c'est  tout  ce  qu'elles 
présentent  de  particulier  dans  cette  région.  On  éviterait  la  bles- 
sure du  canal  de  Sténon  en  pratiquant  une  incision  horizontale 
en  dehors  de  la  ligne  que  j'ai  indiquée  précédemment  comme 
représentant  la  direction  du  canal. 

Le  canal  de  Sténon  peut  renfermer  des  calculs,  des  corps  étrangers 


320  MALADIES  DE  LA  BOUCBE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

introduits  par  son  orifice  dilaté  ;  il  peut  contenir  des  caillots  san- 
guins à  la  suite  d'une  contusion  de  la  face.  Dans  ces  diverses  cir- 
constances, le  cours  de  la  salive  est  interrompu,  et  il  en  résulte 
un  gonflement  très  douloureux  de  la  glande  parotide.  Le  toucher 
buccal  permet  parfois  de  reconnaître  la  présence  d'un  calcul,  dont 
on  pratique  facilement  rextra<;tion  directe  en  incisant  la  muqueuse 
à  sa  surface  ;  mais  on  peut  ne  pas  le  sentir,  et  le  diagnostic  n'est 
établi  qu'à  Taide  du  cathétérisme.  Cette  exploration  peut  aussi 
servir  de  moyen  de  traitement  lorsqu'il  s'agit  d'une  obstruction 
passagère  du  canal. 

J'ai  observé  dans  mon  service  (mai  1886),  chez  une  femme 
d'une  quarantaine  d'années,  une  affection  du  canal  de  Sténon 
que  je  crois  absolument  rare.  Sous  une  influence  que  je  n'ai 
pu  déterminer,  ce  canal  se  dilata  peu  à  peu  et,  dans  l'espace  de 
dix-huit  mois,  parvint  à  acquérir  le  volume  d'un  œuf  de  poule. 
La  tumeur  était  bilobée,  dirigée  transversalement  dans  le  sens 
du  canal,  et  à  peu  près  indolente.  La  pression  à  sa  surface  faisait 
sourdre  à  travers  l'orifice  buccal  un  liquide  lactescent.  La  glande 
elle-même  n'était  pas  tuméfiée.  Je  fendis  largement  le  kyste  par 
la  bouche  et  touchai  la  surface  interne  avec  la  teinture  d'iode, 
qui  amena  la  gué  ri  son. 

Bien  que  l'orifice  du  canal  de  Sténon  soit  très  étroit,  on  réussit 
cependant  ày  introduire  un  stylet  fin.  Il  suffit  de  se  rappeler  qu'il 
correspond  à  la  partie  moyenne  du  coll(?t  de  la  première  grosse 
molaire  supérieure,  qu'il  est  situé  à  4  millimètres  au-dessous  du 
cul-de-sac  de  la  muqueuse  gingivo-buccale,  et  à  33  millimètres 
■TOviron  en  arrière  de  la  commissure.  Les  courbures  du  canal 
causeront  un  léger  obstacle  au  cathétérisme,  mais  on  les  fera 
disparaître  par  une  traction  exercée  sur  la  joue. 

3<»  MALADIES  DES  LÈVRES. 

Les  lèvres  sont  le  siège  de  deux  affections  que  nous  rencontrons 
communément  dans  la  pratique  et  qui  nécessitent  toujours  une 
intervention  active  et  souvent  délicate  :  Tépithéliome  et  le  bec-de- 
lièvre;  je  m'en  occuperai  donc  d'une  façon  plus  spéciale.  On  y 
observe  cependant  aussi  d'autres  vices  de  conformation,  tels  que 
la  macrochylie,  l'atrésie  buccale.  Elles  sont  également  le  siège  de 
plaies,  d'abcès,  de  furoncles,  d'anthrax,  d'ulcérations,  de  tumeurs 
variées  dont  je  dirai  seulement  quelques  mots. 


k 


MALADIES  DES  LÈVRES.  324 

Macrochylie. — Une  grosse  lèvre  est,  presque  toujours,  l'indice 
d'un  tempérament  scrofuleux  et  ne  nécessite  aucune  intervention. 
En  est-il  de  même  de  ces  hypertrophies  énormes  de  la  lèvre  supé- 
rieure, de  ces  sortes  d'éléphantiasis  que  Ton  peut  comparer  à  la 
macroglossie,  analogues  à  celle  que  présenta  Blot  à  la  Société 
de  chirurgie,  en  1873?  Dolbeau  résolut  la  question  en  opérant,  en 
1874,  l'enfant  auquel  je  viens  de  faire  allusion.  Il  dédoubla  la  lèvre 
à  l'aide  de  deux  incisions  horizontales,  l'une  rapprochée  de  la  peau, 
l'autre  de  la  muqueuse,  et  en  enleva  un  fragment  de  forme 
prismatique  et  triangulaire.  Après  avoir  ainsi  diminué  l'épaisseur 
de  la  lèvre,  il  en  diminua  la  largeur  en  retranchant  un  lambeau 
triangulaire  de  la  muqueuse  comprenant  environ  le  tiers  moyen 
de  celle-ci. 

Il  n'y  eut  pas  d'hémorragie  appréciable. 

L'examen  histologique  de  cette  pièce  exceptionnelle,  sinon 
unique,  faite  par  le  professeur  Grancher,  alors  chef  du  laboratoire 
d'histologie  de  Clamart,  démontra  qu'elle  était  essentiellement 
composée  de  faisceaux  de  tissu  conjonctif  parfaitement  organisé. 
Entre  les  faisceaux  existaient  des  espaces  de  dimensions  variables, 
qui  n'étaient  autres  que  des  espaces  lymphatiques. 

Atrésie  buccale.  —  Si  l'orifice  buccal  est  parfois  large,  il 
peut  aussi  être  très  étroit,  surtout  dans  certains  cas  pathologiques, 
à  la  suite  de  brûlures,  par  exemple.  On  peut  remédier  à  cette 
atrésie  par  la  très  ingénieuse  opération  de  DifiFenbach,  qui  con- 
siste à  retrancher  au  niveau  de  chaque  commissure  un  lambeau 
ayant  la  forme  d'un  V  à  base  interne,  comprenant  seulement  la 
peau  ;  à  diviser  ensuite  la  muqueuse  et  en  ourler  les  deux  lèvres 
de  la  plaie  cutanée. 

Plaies  des  lèvres.  —  Les  plaies  des  lèvres  s'observent 
fréquemment  :  je  ne  parle  pas  des  plaies  chirurgicales,  dont  je 
m'occuperai  plus  loin.  Bien  qu'elles  soient  ordinairement  contuses, 
il  n'en  faut  pas  moins  pratiquer  la  réunion  avec  le  plus  grand  soin, 
en  retranchant  au  besoin  avec  des  ciseaux  les  petits  lambeaux  de 
peau  ou  de  muqueuse  qui  pourraient  s'opposer  à  la  réunion  immé- 
diate. La  suture  doit  être  faite  de  façon  que  les  artères  coro- 
naires soient  comprises  dans  l'anse  du  fil. 

Abcès  des  lèvres,  furoncles,  anthrax.  —  Les  abcès  pro- 
prement dits  des  lèvres  sont  assez  rares  ;  il  n'en  est  pas  de  môme 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  21 


322  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

des  furoncles  et  des  anthrax,  qu'on  y  observe  fréquemment,  sur- 
tout à  la  lèvre  supérieure,  grâce  au  grand  nombre  de  follicules 
pileux  et  de  glandes  sébacées  qui  s'y  trouvent.  Je  rapprocherai 
de  ces  deux  affections  la  pustule  maligne,  qui  se  rencontre  aux 
lèvres  comme,  d^ailleurs,  sur  toutes  les  parties  découvertes  du 
corps.  Ces  diverses  affections,  très  douloureuses,  empruntent  leur 
principal  caractère  de  gravité  à  ce  qu'elles  peuvent  déterminer 
une  phlébite  de  la  veine  faciale  qui  se  propage  à  la  veine  ophtal- 
mique et  au  sinus  caverneux  avec  tous  les  accidents  de  la  throm- 
bose des  sinus.  S'il  s'agit  d'une  pustule  maligne,  on  pourra 
débrider  avec  le  thermocautère,  mais  le  meilleur  traitement  con- 
siste à  cerner  la  tumeur  avec  des  injections  interstitielles  de 
teinture  d'iode,  traitement  applicable,  du  reste,  à  la  pustule 
maligne,  quel  qu'en  soit  le  siège. 

Ulcérations  des  lèvres.  —  On  rencontre  très  souvent  sur 
les  lèvres  des  ulcérations  de  diverse  nature.  Ce  sont  tantôt  des 
plaques  d'herpès,  qu'il  est  très  facile  de  reconnaître  au  groupement 
des  vésicules  multiples  qui  les  composent,  ou  des  aphtes  de  courte 
durée,  ou  bien  des  plaques  muqueuses  qui  occupent  de  préférence 
les  commissures.  Ce  sont  encore  des  ulcérations  cancroïdales 
siégeant  presque  constamment  sur  la  lèvre  inférieure,  ou  un 
chancre  induré.  J'ai  rencontré  deux  fois  une  vaste  exulcération  de 
toute  la  surface  des  deux  lèvres,  très  douloureuse,  rebelle  au 
traitement,  sur  des  hommes  d'ailleurs  très  bien  portants.  Je  n'ai 
pu  en  découvrir  la  cause. 

En  général,  le  praticien  n'éprouve  d'hésitation  à  se  prononcer 
qu'entre  le  chancre  induré  et  un  ulcère  épitfiélial,  mais,  outre  que 
ces  deux  affections  ont  une  physionomie  spéciale  qui  trompe  peu 
quand  on  les  a  observées  une  seule  fois,  le  chancre  se  présente  de 
préférence  chez  les  jeunes  sujets,  arrive  en  quelques  jours  à  un 
degré  d'ulcération  que  le  cancroïde  mettrait  plusieurs  mois  à 
atteindre,  et  s'accompagne,  dès  le  débul,  d'adénopathie  sous- 
maxillaire,  caractères  opposés  à  ceux  de  l'épithéliome. 

Tumeurs  des  lèvres.  —  Il  n'entre  pas  de  tissu  adipeux  dans 
la  constitution  des  lèvres,  pas  plus  que  dans  celle  des  paupières 
ou  de  la  verge,  aussi  n'y  rencontre-t-on  pas  de  lipomes.  Par  contre, 
les  lèvres  sont  très  abondamment  fournies  de  glandes  acineuses, 
qui  forment  sous  la  muqueuse  une  couche  épaisse  de  plusieurs 


MALADIES  DES  LÈVRES.  323 

millimètres.  Cette  couche  est  parfois  si  abondante,  qu'elle  refoule 
la  muqueuse  et  donne  naissance  à  une  sorte  de  double  lèvre.  Il 
n'y  aurait  aucun  inconvénient  à  faire  disparaître  par  une  excision 
ce  vice  de  conformation  assez  disgracieux. 

Les  glandes  des  lèvres  peuvent  être  le  point  de  départ  de  kystes 
et  d^adénomes.  Gomme  dans  les  autres  régions,  le  tissu  glandulaire 
peut  coexister  avec  le  tissu  sarcomateux  et  cartilagineux.  Ces 
tumeurs  font,  de  préférence,  saillie  vers  la  muqueuse,  et  c'est  de 
ce  côté  qu'il  convient  d'en  faire  l'extirpation. 

Les  lèvres  sont  assez  fréquemment  le  siège  d'angiomes.  Je  con- 
sidère que  le  meilleur  traitement  consiste  à  larder  la  tumeur  avec 
la  pointe  du  thermocautère  chauffée  au  rouge  sombre,  de  façon 
à  ne  provoquer  aucun  écoulement  de  sang.  Il  faut  opérer  le  plus 
tôt  possible. 

Épithéliome  des  lèvres.  —  L'épithéliome  ou  cancroïde  des 
lèvres,  appelé  encore  cancer  des  fumeurs,  est  une  affection  des 
plus  communes,  des  plus  graves,  et  qui  atteint  à  peu  près  exclu- 
sivement le  sexe  masculin. 

On  en  a  cherché  l'explication  dans  l'usage  du  tabac,  mais  il  y  a 
des  pays  où  les  femmes  fument,  même  la  pipe,  et  elles  ne  sont 
pas  pour  cela  atteintes  de  cancroïde  des  lèvres.  La  vérité  est 
qu'une  irritation  locale  prolongée  peut  déterminer  l'apparition 
d'un  épithéliome  de  la  lèvre,  mais  sur  un  sujet  qui  est  prédisposé. 
Cette  affection  siège  presque  toujours  sur  la  lèvre  inférieure. 

Le  cancroïde  est  une  maladie  de  l'âge  mûr  et  de  la  vieillesse, 
ce  qui  constitue  même  un  élément  de  diagnostic.  Il  débute  sur 
le  bord  de  la  lèvre  et  forme  d'abord  un  petit  bouton,  ainsi  que 
disent  les  malades.  Ce  bouton,  un  peu  dur,  est  parfaitement  limité. 

Il  ne  tarde  pas  à  s'ulcérer,  et  les  sécrétions  de  l'ulcère,  en  se 
desséchant  à  l'air,  forment  croûte.  La  croûte  se  détache,  ou  bien 
est  enlevée,  et  à  sa  place  on  trouve  une  surface  d'un  rouge  vif, 
granuleuse  et  saignante  ;  une  croûte  se  forme  de  nouveau  et 
ainsi  de  suite.  Cependant,  la  tumeur  s'étend  du  côté  de  la  mu- 
queuse, du  côté  de  la  peau,  et  forme  le  plus  souvent  saillie  au- 
dessus  du  niveau  de  la  lèvre  ;  c'est  une  surface  rugueuse,  iné- 
gale, mamelonnée,  d'aspect  mural.  Non  seulement  le  cancroïde 
s'étend  en  profondeur,  il  s'étend  aussi  en  largeur  et  finit  par  ga- 
gner la  commissure  voisine,  de  telle  sorte  qu'il  ne  reste  presque 
plus  de  muqueuse  saine.  Plus  tard  encore,  la  lèvre  tout  entière  est 


BEC-DE-LIÈVRE.  329 

je  préfère  le  bistouri,  ou  mieux  encore  les  ciseaux,  qui  sont  plus 
hémostatiques.  Il  s'écoule  un  peu  de  sang,  il  est  vrai,  mais,  si  Ton 
procède  par  petits  coups  en  comprimant  à  mesure  avec  le  doigt, 
la  quantité  est  minime.  Il  est  bon  de  placer  une  éponge  dans  la 
bouche,  afin  que  Tenfant  n  avale  pas  le  sang.  Il  faut  que  la  joue 
et  la  narine  soient  complètement  mobilisées  pour  obtenir  un 
résultat  favorable,  empêcher  la  traction,  et  ramener  l'aile  du 
nez  à  sa  place.  On  évite  ainsi  d'embrocher  le  nez  à  sa  base  avec 
une  longue  aiguille,  ainsi  que  l'ont  conseillé  quelques  chirurgiens. 
C'est  lorsque  l'aile  du  nez  est  très  reportée  en  dehors  (ce  qui  né- 
cessite un  large  décollement)  que  je  suis  d'avis  d'attendre  pour 
opérer  que  l'enfant  ait  atteint  la  deuxième  ou  la  troisième  année. 

3®  BeC'de-lièvre  compliqué  avec  saillie  de  l'os  incisif.  —  Dans 
ce  cas,  le  bec-de -lièvre  est  nécessairement  double.  L'os  incisif 
fait  en  avant  une  saillie  plus  ou  moins  grande,  et  il  est  recou- 
vert par  une  petite  plaque  de  peau  arrondie  qui  se  continue  avec 
l'extrémité  du  nez  et  pourra  servir  à  refaire  la  sous-cloison.  Il 
est  bien  évident  qu'il  faut  attendre,  pour  opérer,  que  l'enfant 
ait  une  résistance  suffisante,  car  l'opération  est  plus  sérieuse 
encore  que  dans  le  cas  précédent.  Je  pense  que  trois  ou  quatre 
ans  sont  nécessaires,  ce  qui  dépend,  d'ailleurs,  de  la  santé  du 
sujet. 

Comment  se  comporter  à  l'égard  du  tubercule  incisif  médian  ? 
La  question  est  délicate.  En  principe,  il  faut  le  conserver,  puisqu'il 
contient  les  dents  incisives,  mais  ce  n'est  pas  toujours  possible. 
Il  est  si  saillant,  dans  certains  cas,  que  force  est  de  le  réséquer,  et 
le  meilleur  procédé  est  un  coup  de  pince  de  Liston  après  dissection 
de  la  peau  qui  le  recouvre.  Il  est  bon  d'être  prévenu  qu'il  ren- 
ferme quelquefois  des  artères  assez  volumineuses.  Lorsque  le  tuber- 
cule n'est  pas  trop  saillant,  il  faut  essayer  de  le  réduire  en  le  re- 
foulant eu  arrière  jusqu'à  ce  qu'il  prenne  place  entre  les  deux 
maxillaires  supérieurs.  Le  refoulement  simple  peut  suffire  en 
produisant  une  certaine  effraction,  et  c'est  le  procédé  que  je  pré- 
fère. Si  on  rencontrait  trop  de  résistance,  on  donnerait  un  coup 
de  pince  de  Liston  sur  la  cloison  qui  supporte  le  tubercule,  de 
façon  à  produire  par  la  pression  une  sorte  de  chevauchement. 
On  a  aussi  conseillé  de  pratiquer  une  excision,  d'enlever  un 
morceau  triangulaire  de  la  cloison,  mais  je  préfère  le  refoulement 
avec  ou  sans  section. 


324  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

envahie  ;  des  fragments  sphacélés  se  détachent  de  la  tumeur,  et  les 
incisives  sont  découvertes,  ainsi  que  le  rebord  alvéolaire.  Le  pé- 
rioste du  maxillaire  inférieur  se  prend  à  son  tour,  fait  corps  avec 
le  tissu  morbide,  et  Thistologie  nous  enseigne  qu'à  cette  pé- 
riode Tos  lui-même  est  pénétré  par  des  traînées  de  tissu  épithé- 
lial.  La  salive,  qui  n*est  plus  retenue,  s'écoule  incessamment 
par  la  bouche,  entraînant  avec  elle  le  pus  sanieux  que  sécrète 
la  surface  ulcérée,  ce  qui  cause  au  malheureux  un  tourment  con- 
tinuel, d'autant  plus  que  la  sécrétion  salivaire  est  encore  plus 
active  qu'à  l'état  normal. 

Au  début  de  l'affection,  les  ganglions  sous-maxillaires  sont 
intacts,  mais  ils  ne  tardent  pas  à  être  atteints,  et  c'est  à  cons- 
tater leur  lésion  que  doit  surtout  s'attacher  le  chirurgien,  lorsqu'ils 
sont  encore  peu  développés.  Le  meilleur  mode  d'exploration  con- 
siste à  appliquer  un  doigt  dans  la  bouche,  tandis  qu'un  doigt 
de  l'autre  main  déprime  la  peau  dans  le  point  correspondant  : 
on  peut  ainsi  apprécier  l'existence  de  ganglions  d'un  très  petit 
volume.  Plus  tard,  cette  exploration  minutieuse  devient  inutile, 
car  les  ganglions  forment  sous  la  mâchoire  une  tumeur  dure, 
immobile,  appréciable  même  à  la  vue. 

Tandis  que  les  phénomèmes  locaux  se  déroulent  ainsi,  et  même 
lorsque  déjà  ils  sont  parvenus  à  une  période  avancée,  l'état  gé- 
néral reste  très  bon  ;  il  n'existe  aucun  signe  d'infection  ni  de 
généralisation  ;  le  malade  souffre  peu  et  conserve  toutes  les 
apparences  de  la  santé.  Cependant,  mais  après  de  longs  mois, 
il  finit  par  maigrir,  pâlir,  devient  jaune,  et  succombe  avec  les  si- 
gnes de  la  cachexie  cancéreuse. 

Le  traitement  de  l'épithéliome  des  lèvres  est  exclusivement 
chirurgical  ;  il  faut  enlever  la  tumeur  le  plus  tôt  et  aussi  radi- 
calement que  possible  :  —  le  plus  tôt  possible,  car  on  a  chance 
d'arriver  avant  le  commencement  de  l'infection  ganglionnaire,  et 
radicalement,  afin  de  ne  laisser  aucune  traînée  épithéliale.  Si  les 
ganglions  sous-maxillaires  sont  atteints,  l'opération  n'est  com- 
plète et  n'est  légitime  que  si  on  les  enlève  en  même  temps  que 
la  tumeur.  Lorsque  la  lèvre  est  détruite,  le  périoste  atteint,  l'os 
envahi,  et  qu'il  existe  sous  la  mâchoire  une  masse  ganglionnaire 
indurée  et  partout  adhérente,  je  pense  qu'il  convient  de  s'abs- 
tenir, car  on  est  certain  de  ne  pas  enlever  la  totalité  du  mal.  Ce 
qu'il  faut  éviter  par-dessus  tout,  ce  sont  les  demi-mesures,  telles 


MALADIES  DES  LÈVRES.  325 

que  les  cautérisations  légères  au  nitrate  d'argent,  qui  ne  font 
qu'activer  la  marche  de  la  maladie,  d'oii  le  nom  de  noli  me  tangere. 

Le  procédé  d'extirpation  est,  en  général,  des  plus  simples,  et 
varie  d'ailleurs  suivant  l'étendue  de  la  lésion.  S'il  n'existe  qu'un 
simple  bouton  bien  limité,  du  volume  d'un  pois,  par  exemple,  et 
ne  dépassant  pas  le  tissu  muqueux  de  la  lèvre,  il  suffit  de  l'enlever 
d'un  coup  de  ciseaux  courbes.  Si  la  tumeur  est  plus  volumineuse, 
mais  que,  cependant,  une  partie  du  bord  libre  soit  saine,  il  faut,  la 
lèvre  étant  préalablement  bien  tendue  par  un  aide,  qui  comprime 
en  même  temps  les  coronaires  au  niveau  des  commissures,  il  faut, 
dis-je,  circonscrire  la  tumeur  par  deux  incisions  latérales  qui  se 
rejoignent  au-dessous  d'elle  de  façon  à  former  un  V.  Les  deux 
lèvres  de  la  plaie  sont  ensuite  rapprochées  et  réunies  par  pre- 
mière intention.  L'ouverture  de  la  bouche  parait  d'abord  singuliè- 
rement rétrécie,  mais  elle  s'agrandit  avec  le  temps,  et  c'est  à 
grand'peine  que  l'on  aperçoit  les  traces  d'une  opération,  si  la  su- 
ture a  été  bien  faite. 

Si  le  cancroïde  était  fort  étendu  en  largeur  et  occupait  la  lèvre 
presque  d'une  commissure  à  l'autre,  on  serait  contraint  de  ne  pas 
réunir  et  de  panser  à  plat.  Enfin,  si  la  lèvre  est  complètement 
envahie  jusqu'à  sa  base  et  d'un  côté  à  l'autre,  il  est  nécessaire  de 
boucher  immédiatement  la  large  brèche  par  une  autoplastie.  Le 
meilleur  procédé,  le  seul  même  à  employer,  est  celui  de  Chopart  ; 
faire  partir  de  chaque  angle  de  la  plaie  une  incision  verticale  al- 
lant jusqu'à  l'os  hyoïde  ;  disséquer  ce  vaste  lambeau  carré,  le  re- 
lever jusqu'à  ce  que  son  bord  supérieur  réponde  aux  commissures, 
et  le  suturer  dans  cette  position.  Le  résultat  immédiat  de  cette 
opération  est  très  satisfaisant,  car  la  perte  de  substance  est  exac- 
tement comblée  :  mais,  plus  tard,  le  lambeau  se  colle  sur  le 
maxillaire,  se  rétracte,  et,  comme  son  bord  libre  n'est  pas 
ourlé  d'une  muqueuse,  il  reste  immobile,  ne  retient  que  très 
incomplètement  la  salive,  et  ne  saurait  remplir  l'office  de  la  lèvre. 

Il  est  bien  entendu  que  les  ganglions  lymphatiques  seront  en- 
levés par  une  incision  indépendante,  en  suivant  le  procédé  que 
j'indiquerai  en  étudiant  les  maladies  du  cou. 

Bec-de-lièvre.  —  On  désigne  sous  ce  nom  la  division  con- 
génitale de  la  lèvre  supérieure.  On  peut,  en  eff'et,  négliger  les 
divisions  congénitales  de  la  lèvre  inférieure,  dont  la  science  ne 
compte  qu'un  très  petit  nombre  de  cas.   Pour  bien  comprendre 


326  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

le  bec-de-lièvre,  il  est  utile  de  faire  appel  au  mode  de  déve- 
loppement des  lèvres.  Je  le  rappellerai  sommairement  (1). 

Cette  question  d'embryogénie,  restée  longtemps  obscure,  a  été 
résolue  de  la  manière  la  plus  complète  par  notre  savant  compa- 
triote Goste.  Tout  le  monde  est  aujourd'hui  d'accord  pour  ad- 
mettre que  ce  vice  de  conformation  n'est  autre  chose  qu'un  ar- 
rêt de  développement,  plus  ou  moins  compliqué  suivant  qu'il 
s'est  produit  à  une  période  plus  ou  moins  avancée  de  la  vie  em- 
bryonnaire. 

Les  lèvres  ont  pour  origine  des  bourgeons  qui«  d'abord  placés 
sur  les  côtés  de  l'extrémité  céphalique,  vont  au-devant  les  uns 
des  autres  vers  la  ligne  médiane,  où  ils  finissent  par  se  rencontrer 
et  se  souder. 

La  lèvre  inférieure  est  formée  de  deux  bourgeons,  la  lèvre 
supérieure  de  trois. 

Les  deux  bourgeons  de  la  lèvre  inférieure  marchent  très  vite 
l'un  vers  l'autre,  et  il  est  très  rare  qu'ils  ne  parviennent  pas  à 
se  souder. 

Les  bourgeons  de  la  lèvre  supérieure  sont  l'un  médian,  les  deux 
autres  latéraux.  Le  premier  a  été  appelé  par  Goste  bourgeon  in~ 
cisif^  les  seconds  sont  les  bourgeons  maxillaires.  Le  bourgeon  in- 
cisif renferme  les  germes  des  dents  incisives  et  est  lui-même  com- 
posé de  deux  moitiés  symétriques.  11  correspond  à  la  cloison  des 
fosses  nasales. 

Etant  donnés  ces  trois  bourgeons  qui  marchent  à  la  rencontre 
les  uns  des  autres,  on  conçoit  que,  sous  une  iniluence  que  nous 
ignorons  d'ailleurs  complètement,  la  rencontre  ne  se  fasse  pas, 
soit  d'un  côté,  soit  de  l'autre,  soit  des  deux  à  la  fois,  c'est-à-dire 
qu'il  existe  à  la  naissance  un  bec-de-lièvre  unilatéral  ou  bilatéral. 
Il  existe  aussi  des  becs-de-lièvre  médians  par  suite  de  l'écar- 
tement  des  deux  moitiés  de  l'os  incisif,  mais  le  cas  est  tout  à 
fait  exceptionnel. 

L'arrêt  de  développement  peut  porter  sur  toute  la  profondeur 
du  bourgeon,  c'est-à-dire  qu'en  même  temps  que  la  lèvre  sera 
divisée  on  observera  une  fente  portant  à  la  fois  sur  la  voûte  et 
voile  du  palais  :  ce  sera  un  bec-de-lièvre  Sipipelé  giieule-de-loup. 

(1)  Quelques  notions  nouvelles  ont  été  ajoutées  au  développement  des  bourgeon 
maxillaires;  le  lecteur  en  trouvera  la  mention  dans  mon  Traité  (Tanatomie;  mais 
ce  qui  suit  est  amplement  suffisant  pour  comprendre  la  pathogénie  du  bec-de- 
Uèvre. 


BEC-DE-LIÈVRE.  327 

L'arrêt  de  développement  pourra  ne  consister  qu'en  une  encoche 
du  bord  libre  de  la  lèvre  supérieure,  difformité  qui  est  la  plus 
simple  de  toutes,  ou  bien  en  une  division  limitée  au  voile  du 
palais. 

Le  bec-de-lièvre  unilatéral  occupe,  le  plus  souvent,  le  côté 
gauche. 

Lorsqu'il  est  bilatéral  et  accompagné  d'une  division  de  la  voûte 
palatine,  c'est  à-dire  lorsque  les  deux  bourgeons  maxillaires  ont 
été  frappés  à  la  fois  d'arrêt  de  développement  dans  toute  leur 
profondeur,  le  bourgeon  médian  ou  incisif,  resté  isolé  sur  la  ligne 
médiane,  n'en  a  pas  moins  continué  à  se  développer.  De  plus, 
n'étant  pas  bridé  en  avant  par  la  lèvre  supérieure,  puisqu'elle  fait 
défaut,  ce  bourgeon  prend  des  proportions  énormes  ;  il  se  déjette 
en  avant,  devient  presque  horizontal,  et  forme  un  véritable  bec 
d'oiseau  qui  continue  la  saillie  du  nez. 

Le  bec-de-lièvre  présente  donc  des  variétés  multiples  sur  les- 
quelles il  importe  d'insister,  parce  que  ce  sont  elles  qui  four- 
nissent les  indications  et  commandent  le  mode  opératoire. 

Le  bec-de-lièvre  est  simple  ou  compliqué.  Par  l'expression  de 
simple,  je  n'entends  pas  dire  que  le  bec-de-lièvre  n'existe  que 
d'un  côté,  car  il  peut  être  simple,  quoique  bilatéral. 

On  doit  désigner  sous  le  nom  de  bec-de -lièvre  simple  celui 
dont  les  bords  peuvent  se  rapprocher  complètement  sans  qu'il 
soit  nécessaire  de  pratiquer  le  moindre  décollement  pour  obtenir 
la  réunion  ;  la  division  peut,  dans  ce  cas,  occuper  une  partie 
seulement  de  la  hauteur  de  la  lèvre,  toute  la  lèvre,  pénétrer 
même  dans  la  narine  correspondante,  mais  le  rebord  alvéolaire 
et  la  voûte  palatine  sont  intacts. 

Le  bec-de-lièvre  compliqué  (et  je  me  place  ici  au  point  de  vue 
purement  clinique)  est  celui  dont  la  réunion  exige  non  seulement 
l'avivement  des  bords,  mais  encore  une  autre  opération  adjuvante, 
telle  que  décollement  de  la  lèvre,  résection  d'os.  Il  s'accompagne 
le  plus  souvent  de  division  palatine. 

On  peut,  ce  me  semble,  rapporter  à  trois  les  cas  en  présence 
desquels  se  trouve  le  praticien  :  1°  le  bec-de-lièvre  est  simple  ;  — 
2**  le  bec-de-lièvre  est  compliqué,  mais  il  n'existe  pas  de  saillie 
de  l'os  intermaxillaire  ;  —  S*'  il  existe  une  saillie  médiane  de  l'os 
incisif.  La  conduite  à  tenir  est  différente  dans  chacune  de  ces  trois 
circonstances. 


32S  MXLAHIIÎS  DE  L\    ilOUCElE   ET   DE  SES   [^ePE^DA^CF,S. 

1"  Bfc-df-lirvrc  nimple.  —  Od  nous  demande  constamment  : 
A  quel  âgp  de  la  vie  faut-il  opt-rer  le  buc-de-lièvre  ?  Il  est  impi^s- 
sîble  de  rt^pondre  à  cette  question  d'une  manière  gént^rule,  i-ar  cela 
dépend  des  cas.  J'estime,  pour  mon  compte,  que  le  bec-de-lièvre 
simple,  celui  qui,  je  le  véçkle,  n'exige  qu'un  avivement.  doit  être 
opért^  tout  de  suite  après  la  naissance  :  le  traumatisme  est  insigni- 
liant  et  la  perte  de  sang  si  minime  que  l'enfant  ne  court  aucun 
danger.  D'autre  part,  il  y  a  grand  iat<^rôtpour  l'alimentation  &  ce 
que  la  lèvre  soit  rdpart^e  le  plus  tôt  possible.  Je  dirai,  plus  li 
comment  il  faut  pratiquer  l'aviv^^ment  et  la  suture. 

2*  Bet-de-liévre  compti/^ue  sans  saiUie  de  fos  incisif.  —  Cctl 
variété  de  bec -de-lièvre  exige  le  décollement  de  l'un  ou  des  deux 
bords  de  la  division  pour  en  obtenir  le  nipprochement,  et,  par 
conséquent,  ne  doit  jamais  être  opérée  à  la  naissance.  Il  rt^suite, 
en  effet,  do  l'opération  une  perle  de  sang  assez  notable,  qui  ex- 
poserait  grandement  la  vie  du  nouveau-né.  J'estime  qu'il  faut 
attendre  la  Tm  delà  première  année,  et  encore,  si  l'opération  préli- 
minaire à  lavivemont  devait  avoir  quelque  importance,  il  serait 
préférable  de  reculer  la  limite  jusqu'à  deux  ou  trois  ans.  Ce  qui 
s'oppose  au  rapprochement  des  lèvres  de  la  division,  c'est  l'aile 
du  nez  (la  gauche,  en  général,  le  buc-de-lièvre  étant  plus  fréquent 
de  ce  côte),  laquelle,  déjetée  plus  ou  moins  fortement  en  dehors, 
est  adhérente  au  maxillaire  supérieur.  Il  faut  donc  détacber,  mo- 
biliser celle  uile,  et  souvent  pour  cela  porter  la  dissection  jusque 
dans  la  fosse  canine.  Tne  simple  division  du  repli  muqueux  suffit, 
en  général,  ft  libérer  età  mobiliser  le  bord  droit.  Cette  variété  s'ac- 
t-oni pagne,  dans  bien  des  cas,  de  la  division  du  rebord  alvéolaire  et 
de  la  voûte  palatine,  mais  je  suis  d'avis  qu'il  ne  faut  s'occufwr  que 
de  la  restauration  de  la  lèvre,  laissant  pour  beaucoup  plus  tard  celle 
du  palais.  Dans  le  i-.is  de  division  du  rebord  alvéolaire,  il  est  fré- 
quent, sinon  constant,  d'observer  un  rcliofbeaucoup  plus  prononcé 
de  la  partie  qui  sous-teud  le  côté  droit  de  la  division.  C'est  encore 
un  obstacle  au  rapprochement  ;  d'où  la  nécessité  d'un  décollement 
plus  grand  de  lu  face  profonde  de  la  lèvre  de  ce  côté.  Il  ne  faut, 
d'ailleurs,  exercer  aucune actiun  sur  cette  saillie  osseuse,  qui  s'af- 
faissera peu  à  peu  par  la  pression  île  la  lèvre  restaurée. 

Je  ne  suis  pas  d'avis  d'opérer  le  décollement  des  deux  lèvres  de 
la  division  avec  le  thermocautère,  h  cause  des  escarres  qui  en  sont 
la  conséquence  et  de  la  suppurutii  m  que  provoque  leur  élimination  ; 


P 


BEC-DE-LIÈVRE.  329 

je  préfère  le  bistouri,  ou  mieux  encore  les  ciseaux,  qui  sont  plus 
hémostatiques.  11  s'écoule  un  peu  de  sang,  il  est  vrai,  mais,  si  Ton 
procède  par  petits  coups  en  comprimant  à  mesure  avec  le  doigt, 
la  quantité  est  minime.  Il  est  bon  de  placer  une  éponge  dans  la 
bouche,  afin  que  l'enfant  n'avale  pas  le  sang.  11  faut  que  la  joue 
et  la  narine  soient  complètement  mobilisées  pour  obtenir  un 
résultat  favorable,  empêcher  la  traction,  et  ramener  l'aile  du 
nez  à  sa  place.  On  évite  ainsi  d'embrocher  le  nez  à  sa  base  avec 
une  longue  aiguille,  ainsi  que  l'ont  conseillé  quelques  chirurgiens. 
C'est  lorsque  l'aile  du  nez  est  très  reportée  en  dehors  (ce  qui  né- 
cessite un  large  décollement)  que  je  suis  d'avis  d'attendre  pour 
opérer  que  l'enfant  ait  atteint  la  deuxième  ou  la  troisième  année. 

3**  Bec-de-lièvre  compliqué  avec  saillie  de  Vos  incisif.  —  Dans 
ce  cas,  le  bec-de -lièvre  est  nécessairement  double.  L'os  incisif 
fait  en  avant  une  saillie  plus  ou  moins  grande,  et  il  est  recou- 
vert par  une  petite  plaque  de  peau  arrondie  qui  se  continue  avec 
l'extrémité  du  nez  et  pourra  servir  à  refaire  la  sous-cloison.  Il 
est  bien  évident  qu'il  faut  attendre,  pour  opérer,  que  l'enfant 
ait  une  résistance  suffisante,  car  l'opération  est  plus  sérieuse 
encore  que  dans  le  cas  précédent.  Je  pense  que  trois  ou  quatre 
ans  sont  nécessaires,  ce  qui  dépend,  d'ailleurs,  de  la  santé  du 
sujet. 

Comment  se  comporter  à  l'égard  du  tubercule  incisif  médian  ? 
La  question  est  délicate.  En  principe,  il  faut  le  conserver,  puisqu'il 
contient  les  dents  incisives,  mais  ce  n'est  pas  toujours  possible. 
11  est  si  saillant,  dans  certains  cas,  que  force  est  de  le  réséquer,  et 
le  meilleur  procédé  est  un  coup  de  pince  de  Liston  après  dissection 
de  la  peau  qui  le  recouvre.  Il  est  bon  d'être  prévenu  qu'il  ren- 
ferme quelquefois  des  artères  assez  volumineuses.  Lorsque  le  tuber- 
cule n'est  pas  trop  saillant,  il  faut  essayer  de  le  réduire  en  le  re- 
foulant en  arrière  jusqu'à  ce  qu'il  prenne  place  entre  les  deux 
maxillaires  supérieurs.  Le  refoulement  simple  peut  suffire  en 
produisant  une  certaine  effraction,  et  c'est  le  procédé  que  je  pré- 
fère. Si  on  rencontrait  trop  de  résistance,  on  donnerait  un  coup 
de  pince  de  Liston  sur  la  cloison  qui  supporte  le  tubercule,  de 
façon  à  produire  par  la  pression  une  sorte  de  chevauchement. 
On  a  aussi  conseillé  de  pratiquer  une  excision,  d'enlever  un 
morceau  triangulaire  de  la  cloison,  mais  je  préfère  le  refoulement 
avec  ou  sans  section. 


330  MALADIES  DE  LA  BOUCnE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

Lorsque  Ton  a  réséqué  ou  réduit  le  tubercule  incisif,  je  pense 
que,  d'une  façon  générale,  il  est  plus  sage  d'ajourner  le  reste  de 
l'opération  à  une  époque  ultérieure.  Si  ce  premier  temps  est  bien 
supporté,  on  procédera  à  i'avivement  et  à  la  suture  huit  ou  quinze 
jours  après  ;  sinon,  on  attendra  plus  longtemps.  Dans  le  dernier 
cas  que  j'ai  opéré,  l'enfant,  âgé  de  quatre  ans,  fut  tellement  affai- 
bli par  la  résection  du  tubercule  médian,  que  je  dus  le  renvoyer 
chez  lui,  remettant  à  plusieurs  mois  le  complément  de  l'opération. 

Mode  (T avivement  et  suture  du  bec-de-lièvre,  —  Quelle  que  soit 
la  variété  du  bec-de-lièvre,  qu'il  ait  été  ou  non  nécessaire  de  pra- 
tiquer des  décollements,  la  réduction  du  tubercule  médian,  une 
opération  préliminaire  quelconque,  il  faut  ensuite  procéder  à 
l'avivement  et  à  la  suture  en  suivant  les  règles  que  je  vais  main- 
tenant tracer. 

L'avivement  doit  être  fait,  en  général,  avec  le  bistouri.  Il  doit 
comprendre  toute  l'épaisseur  de  chaque  bord  de  la  division.  Ayez 
grand  soin  d'aviver  l'angle  supérieur  dans  la  narine.  On  s'est 
beaucoup  préoccupé  de  rendre  au  bord  libre  de  la  lèvre  sa  phy- 
sionomie normale,  et  surtout  d'éviter  une  encoche  qui  se  produit 
souvent  au  niveau  de  la  suture.  Dans  ce  but,  on  a  varié  la  forme 
de  l'avivement  en  taillant  des  petits  lambeaux,  soit  d'un  côté, 
soit  des  deux  côtés.  Lorsque  le  bec-de-lièvre  est  simple,  que  les 
bords  de  la  division  sont  facilement  rapprochés  l'un  de  l'autre, 
que  l'aile  du  nez  n'est  pas  déjetée,  et  que  l'arcade  alvéolaire  est 
complète,  il  suffit  quelquefois,  pour  obtenir  un  bon  résultat,  de 
faire  un  avivement  ordinaire,  c'est-à-dire  d'enlever  complètement 
avec  le  bistouri  ou  avec  les  ciseaux  un  liséré  de  chacun  des  bords 
sans  se  préoccuper  de  l'encoche  ;  c'est  au  chirurgien  d'apprécier 
si  les  deux  bords  de  la  plaie  sont  suffisamment  parallèles  pour 
que  le  bord  libre  de  la  lèvre  soit  rectiligne  après  la  réunion. 

Le  plus  souvent,  il  est  préférable  de  ne  pas  détacher  complè- 
tement la  bande  d'avivement,  de  la  conserver  de  l'un  ou  des 
deux  côtés,  afin  de  s'en  servir  pour  combler  la  dépression  qui 
constitue  lencoche.  Je  me  sers,  depuis  bien  des  années,  d'un  pro- 
cédé décrit  sous  le  nom  de  procédé  de  Giraldès.  Il  consiste,  ainsi 
que  le  montre  la  figure  26,  à  enlever  complètement  la  bande 
gauche  d'avivement  en  conservant  la  bande  droite,  qui  reste  adh<'»- 
rente  par  sa  base  au  bord  libre  et  que  Ton  abaisse  de  manière  qu'elle 
devienne  horizontale. 


BEC-DE-LIÉVRE.  331 

Si  les  deux  bords  de  la  division  étaient  également  déjetés  en 
dehors  et  que  l'on  craignit  de  mantjuer  d'étoffe,  il  serait  préférable 
de  conseri'er  les  deux  bandes  d'avivement,  selon  le  procédé  de 
Glémot  et  de  Nélaton,  et  de  les  renverser  comme  le  montre  la 
ligure  27.  Nélaton  abaissait  les  deux  bandes  d'avivement  entières 
en  les  maintenant  réunies  entre  elles  par  leur  sommet,  ce  qui 
me  parait  inutile,  car  l'extrémité  se  sphacè]e,ou  forme  une  saillie 
qu'il  faut  retrancher  ensuite. 

Après  avoir  attendu  suffisamment  pour  que  l'hémostase  soit 
complète,  procédez  à  la  suture.  On  se  servait  presque  exclusi- 
vement jadis,  et  on  se  sert  encore  quelquefois  aujourd'hui,  de  la 


Fig.  ÎG.  —  Opération  du  bec-de-liùvre  Kig.  !7,  —  Opération  du  bec-de-liùv  r 

à  un  lambeau.  à   deux  lambeaux. 

suture  entortillée  avec  des  épingles,  mais  je  pense  que  la  suture  à 
points  séparés  avec  du  crin  de  Florence  est  préférable.  Employez 
pour  passer  les  fils  une  aiguille  très  lîue. 

La  manière  de  passer  les  lits  présente  dans  l'espèce  une  réelle 
importance.  On  voit  des  enfants  opérés  régulièrement  du  bec- 
de-liëvTe,  sans  accidents  ni  complications,  s'éteindre  ensuite  tout 
doucement  dans  les  heures  qui  suivent  l'opération,  et  cela  parce 
que  la  suture  n'a  pas  été  bien  faite.  Ces  enfants  succombent  h 
l'hémorragie  qui  se  produit  au  niveau  du  bord  postérieur  de  la 
plaie  par  l'artère  coronaire,  celle-ci  n'ayant  pas  été  comprise 
dans  l'anse  du  fil,  comme  elle  eut  di)  l'être.  Rappelons  que  cette 
artère  est  beaucoup  plus  rapprochée  de  la  muqueuse  que  de  la 
peau  et  qu'elle  est  située  en  arrière  du  muscle  orbiculaire  au  sein 
de  la  couche  glanduleuse.  Or,  si  les  deux  bouts  de  l'artère  ne  sont 
pas  compris  dans  la  suture,  ils  restent  béants  dans  la  plaie.  Étant 


332  MALADIES  DE  LA   BOUCHE   ET  DE  SES  DËPENDANCES. 

donnée,  en  effet,  la  direction  des  fibres  de  l'orbiculaire,  toute  plaie 
verticale  des  lèvres  présente  une  grande  tendance  à  l'écartement 
de  ses  bords,  et  si,  dans  le  bec-de-lièvre  en  particulier,  toute  l'é- 
paisseur  de  la  lèvre  n'est  pas  comprise  dans  la  suture,  il  reste  en 
arrière  des  fils  une  sorte  d'hiatus  dans  lequel  s'ouvrent  précisé- 
ment les  coronaires.  Ajoutons  que  l'enfant  exécuta  des  mouve- 
ments de  succion  qui  favorisent  la  sortie  du  sang,  dont  une  perte, 
môme  minime,  peut  entraîner  la  mort.  La  figure  2S  montre  la  ma- 
nière de  passer  tes  fils.  Introduite  par  la  peau  il  quelques  milli- 


Fig.  J8,  —  Manière  de  passer  le  fli  dans  la  sulure  du  bec-de-liè 


mètres  de  la  plaie,  l'aiguille  doit  pénétrer  obliquement  dans 
l'épaisseur  de  la  lèvre  et  sortir  juste  à  l'union  de  la  muqueuse 
avec  la  couche  glandulaire,  pour  suivre  un  trajet  inverse  du 
côté  opposé.  Il  est  aisé  de  comprendre  qu'avec  une  pareille  suture 
toute  hémorragie  ultérieure  est  impossible.  Évitez,  toutefois, 
d'interposer  la  muqueuse  entre  les  lèvres  de  la  plaie,  ce  qui  pour- 
rait faire  manquer  la  réunion.  Quatre  ou  cinq  points  de  suture 
wront  ordinairement  nécessaires.  Il  suffira  de  les  laisser  trois  ou 
quatre  jours  en  place. 

Comme  pansement,  une  mince  couche  de  gaze  très  souple, 
maintenue  avec  une  bande  étroite  qui  entoure  la  tète.  L'opéré 
doit  être  nourri  à  la  cuiller.  Après  l'enlèvement  des  fils,  il  est 
bon  de  soutenir  la  suture  à  l'aide  de  quelques  bandelettes  de 
tarlatane  coUodionnée,  ou  bien  avec  du  coUodion  iodoformé. 


MALADIES  DE  LA  VOUTE  PALATINE.  333 

4°  MALADIES  DE  LA  RÉGION  PALATINE. 

La  région  palatine  comprend  la  voûte  et  le  voile  du  palais.  J'étu- 
dierai successivement  les  maladies  de  Tune  et  de  Tautre. 

Maladies  de  la  votiie  palatine. 

Les  maladies  de  la  voûte  palatine  sont  peu  nombreuses  :  c  est  à 
peine  si  Ton  y  observe  des  plaies,  et  ce  sont  généralement  des 
plaies  par  armes  à  feu  produites  dans  un  but  de  suicide.  Elles 
ne  présentent,  d'ailleurs,  rien  de  spécial  à  noter. 

11  est  rare  également  d'y  observer  des  tumeurs,  au  moins 
primitives,  car  la  plupart  des  néoplasmes  qui  bombent  vers  la 
bouche  à  travers  le  palais  ont  pris  naissance  dans  les  parties  voi- 
sines :  le  maxillaire  supérieur,  le  nez.  Ghassaignac  avait  cru 
trouver  un  signe  précieux  de  syphilis  dans  ce  qu'il  appela  Texos- 
tose  raédio-palatine,  mais  cette  légère  saillie  se  rencontre  sur 
des  sujets  non  syphilitiques. 

Il  n'y  a  pas  de  raison  pour  que  la  voûte  palatine  ne  soit  le 
siège  de  tumeurs  diverses  ainsi  que  les  autres  régions,  et  l'on  en 
a  observé,  en  effet,  un  certain  nombre  :  anévrysme  de  l'artère  pa- 
latine postérieure,  angiomes,  adénomes,  sarcomes,  etc.,  mais 
elles  sont  si  exceptionnelles  qu'il  me  parait  inutile  d'y  insister, 
d'autant  plus  qu'elles  ne  donnent  lieu  à  aucune  considération 
clinique  spéciale. 

Un  follicule  dentaire  peut  s'être  égaré  dans  la  voûte  palatine,  y 
devenir  kystique,  ou  bien  suivre  son  évolution  normale,  et  Ton 
trouve  plus  tard  une  dent  solidement  implantée  dans  le  palais.  Je 
pense  qu'à  moins  de  gène  trop  grande  pour  le  malade  il  ne  faut 
pas  enlever  ces  dents,  car  il  en  pourrait  résulter  une  perforation 
de  la  voûte,  ce  qui  serait  autrement  sérieux  pour  le  malade. 

Les  affections  qui  méritent  une  attention  particulière  sont  l'in- 
flammation, les  ulcérations,  la  perforation,  et  l'absence  du  palais. 

A.  Inflammation  de  la  voûte  palatine.  —  Les  inflamma- 
tions de  la  voûte  palatine  sont  assez  communes  et  reconnaissent 
ordinairement  pour  cause  initiale  une  lésion  dentaire  :  c'est  une 
périostitealvéolo-dentaire  qui  se  propage  à  la  fibro-muqueuse  pala- 
tine. 11  se  produit  un  abcès,  qui  siège  le  plus  souvent  au  voisinage 


334  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

du  rebord  alvéolaire,  au  niveau  de  la  couche  glanduleuse.  Cesabcès 
causent  de  vives  douleurs  par  suite  de  la  compression  et  de  la  dis- 
tension des  nerfs  palatins.  Un  détail  anatomique,dontil  faut  tou- 
jours se  souvenir  quand  on  observe  une  affection  de  la  voûte  pa- 
latine, c'est  que  le  périoste  et  la  muqueuse  ne  forment  qu'une 
seule  et  même  membrane  :  il  en  résulte  que  le  pus  est  en  contact 
direct  avec  Tos.  Or,  cet  os,  qui  se  trouve  compris  entre  deux  mu- 
queuses :  la  pituitaire  en  dessus  et  la  fibro-muqueuse  palatine  en 
dessous,  reçoit  de  cette  dernière  ses  principaux  éléments  de 
nutrition.  Si  donc  elle  se  trouve  décollée  dans  une  certaine  éten- 
due, et  si  surtout  ce  décollement  persiste  un  certain  temps,  il  se 
produit  une  nécrose  qui  peut  elle-même  entraîner  une  perforation 
de  la  voûte,  accident  rare  toutefois  dans  les  inflammations  simples. 

L'abcès  constitue  une  petite  tumeur  rouge,  tendue,  fluctuante, 
fort  douloureuse,  facilement  reconnaissable.  Il  faut  commencer 
par  enlever  la  dent,  cause  première  de  tout  le  mal,  et  il  est  pos- 
sible que  cela  suffise  pour  guérir  le  malade,  le  pus  s'écoulnnt  par 
Talvéole  ;  sinon,  il  faut  ouvrir  Fabcès.  Cette  ouverture  doit  être 
faite  avec  une  certaine  précaution,  car  il  n  est  pas  rare  de  lui  voir 
succéder  un  écoulement  de  sang  abondant,  et  même  une  petite  hé- 
morragie. Deux  conditions  la  favorisent  :  d'abord  la  situation 
de  Tartère  palatine  postérieure  dans  l'épaisseur  de  la  fibro-mu- 
queuse,  et,  par  suite,  dans  la  paroi  qu'il  faut  traverser  pour 
pénétrer  dans  le  foyer,  et  ensuite  une  sorte  de  gondolement  de  la 
muqueuse  qui  rend  la  compression  difficile,  inefficace,  en  s'oppo- 
sant  à  l'application  immédiate  de  la  paroi  sur  le  squelette.  De 
plus,  l'artère  palatine  postérieure  est  souvent  assez  volumineuse. 
Rappelez-vous  que  le  tronc  de  cette  artère  siège  très  excentri- 
quement  tout  près  des  rebords  alvéolaires,  et,  par  conséquent, 
portez  le  bistouri  le  plus  près  possible  de  la  ligne  médiane,  où 
vous  ne  rencontrerez  que  des  artérioles  et  une  libro-muqueuse 
beaucoup  plus  mince  que  sur  les  côtés. 

La  voûte  palatine  peut  être  le  siège  non  seulement  d'inflamma- 
tion aiguë,  mais  encore  d'inflammation  chronique.  J'en  ai  observé, 
en  1884,  un  exemple  bien  remarquable  sur  le  prince  X...,  avec  le 
regretté  N.  Gueneau  de  Mussy  et  mon  collègue  Labadie-Lagrave. 
Le  malade  avait  été  jadis  diabétique  et  albuminurique.  11  n'exis- 
tait plus  une  seule  dent  à  la  mâchoire  supérieure  et,  comme  cause 
locale,  nous  ne  pûmes  invoquer  que  la  pression  longtemps  pro- 
longée d'un  dentier.  La  fibro-muqueuse  palatine  était  considéra- 


MALADIES  DE  LA   VOUTE  PALATINE.  335 

blemeut  épaissie  ;  pendant  plusieurs  mois,  il  sortit  avec  le  pus  une 
grande  quantité  de  petits  séquestres,  et  une  étroite  communication, 
suffisante  cependant  pour  déterminer  un  coryza  très  gênant  et  re- 
belle, s'établit  avec  la  fosse  nasale  droite.  Malgré  le  mauvais  état 
général,  l'affection  marchait  vers  la  guérison,  lorsqu'un  érysipèle 
de  la  face  et  du  crâne  emporta  le  malade  en  quelques  jours. 

B.  Ulcérations  de  la  voûte  palatine.  —  Les  ulcérations  de 
la  voûte  palatine  sont  loin  d'être  rares  et  se  rattachent  à  plusieurs 
causes  distinctes  ;  la  plus  importante  d'entre  elles,  la  plus  fréquente 
aussi,  celle  à  laquelle  il  faut  toujours  songer,  est  la  syphilis,  pour 
laquelle  le  palais  est,  en  quelque  sorte,  un  siège  d'élection.  La 
syphilis  s'y  montre  à  la  période  secondaire  sous  forme  de  pla- 
ques muqueuses,  mais  surtout  à  la  période  tertiaire  sous  forme 
de  gommes.  Les  plaques  muqueuses  sont  des  ulcérations  super- 
ficielles, coexistant  avec  des  plaques  semblables  qui  occupent  les 
lèvres  ou  le  pharynx,  et  qui  disparaissent  assez  rapidement  sans 
laisser  de  traces.  Il  n'en  est  pas  de  même  des  gommes.  Quel  que 
soit  leur  point  de  départ  primitif  :  pituitaire,  paroi  osseuse  ou 
fibro-muqueuse  palatine,  ce  qu'il  est,  d'ailleurs,  assez  difficile  de 
déterminer  d'une  façon  précise,  car  on  ne  voit  pas  souvent  les 
malades  à  cette  période,  l'évolution  est  identique  ainsi  que  le  ré- 
sultat, c'est-à-dire  la  perforation  de  la  voûte  palatine.  Je  crois 
cependant  que  le  siège  le  plus  commun  de  cette  production  est  la 
fibro-muqueuse  palatine.  La  tumeur,  formée  d'abord  par  le  dé- 
pôt du  tissu  gommeux,  se  ramollit,  donne  naissance  à  un  abcès 
qui  décolle  la  muqueuse,  et  ne  tarde  pas  à  s'ulcérer.  La  nécrose 
se  produit  par  le  mécanisme  que  je  signalais  tout  à  l'heure,  et 
une  perforation  plus  ou  moins  étendue  en  est  le  résultat. 

La  tuberculose  et  l'épithéliome  donnent  également  naissance  à 
des  ulcérations  de  la  voûte  palatine.  Toutefois,  le  cancroïde  pri- 
mitif de  cette  région  est  d'une  extrême  rareté  ;  les  bords  en  sont 
durs,  grisâtres,  et  la  marche  est  relativement  lente.  Une  gomme 
détruit  le  palais  en  quelques  semaines,  tandis  qu'il  faut  plusieurs 
mois  au  cancroïde  pour  produire  le  même  effet  ;  les  bords  de 
Tulcère  ne  sont  pas  décollés  comme  dans  la  gomme.  Cette  dernière 
se  rencontre  assez  fréquemment  chez  des  sujets  encore  jeunes, 
et  les  femmes  y  sont  très  exposées,  tandis  que  le  cancroïde 
apparaît  à  un  âge  avancé  et  de  préférence  chez  les  hommes. 
Enfin,  le  sujet  syphilitique  accuse  souvent  des  antécédents,  est 


336  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

atteint  d'autres  manifestations  sur  divers  points  du  corps,  et 
présente  ce  que  j'appelle  le  faciès  syphilitique,  qui  ne  trompe 
pas  souvent  un  œil  exercé. 

Le  diagnostic  différentiel  avec  Tulcère  tuberculeux  ou  strumeux 
est  plus  diflicile,  car  il  existe  un  certain  nombre  de  caractères 
communs  :  Tàge,  le  sexe,  la  marche  assez  rapide,  le  décollement 
des  bords,  mais  la  couleur  n'est  pas  la  môme  ;  la  gomme  est 
d'un  rouge  foncé,  et,  bien  qu'il  soit  malaisé  de  faire  une  analyse 
exacte  des  signes,  parce  que  ces  deux  affections  ne  se  distinguent 
que  par  des  nuances,  il  est  certain  que  la  gomme  strumeuse  et 
la  gomme  syphilitique  ne  présentent  pas  le  môme  aspect,  et  que 
la  première  impression  éprouvée  par  un  bon  praticien  le  trompe 
rarement. 

Quoi  qu'il  en  soit,  une  erreur  de  diagnostic  est  possible,  môme 
facile  :  aussi,  en  présence  d'une  ulcération  de  la  voûte  palatine,  le 
traitement  doit-il  toujours  être  dirigé  d'emblée  comme  s'il  s'agis- 
sait de  syphilis,  car,  dans  ce  dernier  cas,  si  Ton  arrive  à  temps, 
la  maladie  sera  vite  enrayée  et  Ton  évitera  la  perforation. 

C.  Perforation  et  division  de  la  voûte  palatine.  — 
Uranoplastie.  —  La  voûte  palatine  peut  être  détruite  partiel- 
lement par  Tune  des  causes  que  je  viens  de  signaler:  c'est  Is,  per- 
foration ;  elle  fait  défaut  à  la  naissance  par  suite  d'une  vice  de 
conformation  lié,  en  général,  au  bec-de-lièvre  :  c'est  la  division.  On 
porte  remède  à  ces  deux  affections  par  une  opération  identique, 
Vttranoplastie. 

S'il  est,  à  la  rigueur,  possible  de  discuter  l'utilité  d'une  inter- 
vention chirurgicale  dans  la  division  de  la  voûte  palatine,  il 
n'en  saurait  être  de  môme  pour  la  perforation  :  alors  l'opé- 
ration s'impose.  Il  est  à  peine  besoin  de  signaler  les  graves 
inconvénients  qui  résultent  d'une  perforation  :  le  nasonnement 
de  la  voix,  le  passage  des  aliments  par  les  fosses  nasales,  etc. 
L'opération  est  d'autant  plus  indiquée  dans  ce  cas,  qu'elle  donne, 
si  elle  réussit,  un  résultat  complet  au  point  de  vue  fonctionnel, 
ce  qui  n'a  pas  toujours  lieu  dans  la  division.  Donc^  conseillez  tou- 
jours, imposez  en  quelque  sorte  l'opération  aux  sujets  atteints  de 
perforation  ;  attendez,  bien  entendu,  pour  agir,  que  celle-ci  soit 
définitivement  acquise,  c'est-à-dire  la  cessation  de  tout  travail 
réparateur  naturel.  11  convient  aussi  que  toute  manifestation 
syphilitique  ait  disparu  depuis  un  certain  temps. 


MALADIES  DE  LA  VOÛTE  PALATINE.  337 

La  division  congénitale  du  palais  présente  des  degrés  et  des 
aspects  variables.  Elle  est  partielle  ou  totale,  s'accompagne  ou 
non  du  bec-de-lièvre  avec  ou  sans  division  des  arcades  alvéolaires  ; 
elle  est  médiane,  c'est-à-dire  qu'il  n  existe  pas  de  cloison,  ou  bien 
bilatérale;  dans  ce  cas,  le  vomer  existe;  la  division  peut  être 
latérale  et  la  cloison  vient  s'insérer  sur  le  bord  de  la  division. 
Tantôt  la  fente  est  très  étroite,  c'est  plutôt  une  fissure  :  les  deux 
apophyses  palatines  du  maxillaire  supérieur  sont  inclinées  vers 
la  ligne  médiane.  Elles  sont,  au  contraire,  quelquefois  fortement 
déjetées  en  dehors,  dirigées  presque  verticalement,  et  la  division 
est  alors  très  large.  Ces  degrés,  ces  variétés,  impriment,  sans  doute, 
quelques  modifications  aux  procédés  opératoires,  mais  de  très 
minime  importance,  car  l'uranoplastie  a  des  règles  fixes  appli- 
cables à  tous  les  cas. 

Deux  questions  sont  d'abord  à  résoudre  :  Faut-il  opérer  les 
divisions  congénitales  de  la  voûte  palatine  ?  A  quel  âge  faut-il 
pratiquer  l'opération? 

Il  est  incontestable  que  la  prothèse  a  fait  de  grands  progrès 
depuis  une  vingtaine  d'années  et  qu'un  bon  appareil  rend  au  ma- 
lade de  signalés  services.  Dans  sa  leçon  clinique  du  i**"  mars  1860, 
Nélaton,  établissant  le  parallèle  entre  la  prothèse  et  l'autoplas- 
tie,  concluait,  sans  hésitation,  en  faveur  de  la  prothèse,  et  présen- 
tait à  son  auditoire  un  jeune  homme  atteint  de  division  complète 
de  la  voûte  et  du  voile,  qui  parlait  très  correctement  après  huit 
mois  seulement  d'appareil.  Jamais,  disait-il,  l'autoplastie  ne 
donne  un  pareil  résultat.  Si  nous  ajoutons  qu'à  cette  époque 
l'antisepsie  chirurgicale  n'existait  pas  et  que  les  résultats  opé- 
ratoires étaient  moins  souvent  favorables  qu'aujourd'hui,  on 
conçoit  que  Nélaton  hésitât  à  employer  une  opération  difficile, 
pénible  pour  l'opéré  et  pour  l'opérateur,  incertaine  dans  ses  ré- 
sultats immédiats  ou  plastiques,  et  incomplète  dans  ses  résul- 
tats fonctionnels,  lorsqu'il  avait  à  sa  disposition  un  moyen  sim- 
ple, facile,  non  douloureux,  et  pour  le  moins,  pensait-il,  aussi 
efficace.  J'ai  entendu  raconter  l'histoire  d'un  malade,  qui,  n'ayant 
trouvé  aucune  amélioration  dans  le  timbre  de  sa  voix  à  la  suite 
de  la  staphylorraphie,  se  fit  à  nouveau  diviser  le  voile  du  palais 
pour  porter  un  appareil  prothétique.  Nous  avons  certainement 
plus  de  chances  aujourd'hui  d'obtenir  un  résultat  opératoire  satis- 
faisant, et  nous  pouvons  endormir  les  malades  en  les  opérant  la 
tête  renversée;   d'autre  part,   l'expérience  a  démontré  qu'il  est 

TiLLAUX.  ^-  Chirurgie  clinique.  I.  —  22 


338  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

possible  d'obtenir  avec  une  éducation  convenable  des  résultats 
fonctionnels  complets  à  la  suite  de  Tautoplastie.  De  plus,  il  est 
incontestable  qu'il  est  préférable  pour  un  malade  de  posséder,  à 
mérite  égal,  un  véritable  palais,  plutôt  qu'un  palais  en  caoutchouc. 
Les  appareils  prothétiques  sont  coûteux,  demandent  un  certain 
entretien,  doivent  être  remplacés,  et  conviennent  peu,  par  consé- 
quent, aux  personnes  de  la  classe  pauvre.  11  ne  me  parait  donc 
pas  douteux  que  le  devoir  du  chirurgien  est  de  conseiller  l'auto- 
plastie  dans  le  cas  de  division  congénitale  de  la  voûte  palatine, 
après  avoir  exposé  au  malade  et  à  sa  famille  les  avantages  et  les 
inconvénients  des  deux  méthodes. 

On  vous  posera  certainement  cette  question  :  Etes- vous  sûr 
que  l'opération  fera  disparaître  le  nasonnement  d'une  manière 
complète  ?  Ne  vous  engagez  pas  trop  sur  ce  point,  car  vous  ne 
pouvez  avoir  de  certitude,  le  résultat  définitif  dépendant  souvent 
de  l'intelligence  du  sujet  et  de  l'éducation  vocale  qu'il  recevra 
ultérieurement.  Il  se  peut  aussi  que,  malgré  une  restauration 
parfaite,  la  voûte  et  le  voile  restent  relativement  atrophiés,  ce 
qui  s'oppose  au  rétablissement  complet  de  la  fonction. 

J'ai  dit,  plus  haut,  que  le  bec-de-lièvre  compliqué  ne  devait  pas 
être  opéré  dès  la  naissance,  à  cause  de  la  perte  de  sang  qu'en- 
traîne l'opération.  Je  ferai  a  fortiori  la  même  remarque  en  ce  qui 
concerne  l'uranoplastie  :  ce  serait  exposer  grandement  les  jours  de 
l'enfant  que  de  l'opérer  dans  les  premiers  mois  de  la  vie  ;  atten- 
dez plusieurs  années.  On  conçoit,  d'ailleurs,  qu'il  faille  sous  ce 
rapport  tenir  compte  de  la  constitution  du  sujet,  mais  on  peut, 
en  général,  opérer  de  huit  à  onze  ans,  âge  auquel  les  muscles 
peuvent  encore  être  soumis  à  une  gymnastique  convenable. 

Procédé  opératoire  de  furanoplastie.  —  Si  le  sujet  est  suffi- 
samment avancé  en  âge  pour  s'armer  de  courage,  il  est  possible 
d'opérer  sans  chloroforme,  car  le  temps  vraiment  douloureux,  le 
temps  du  décollement,  est  de  peu  de  durée  :  mais,  s'il  s'agit  d'un 
enfant  de  huit  à  dix  ans,  l'anesthésie  est  indispensable;  l'injection 
de  cocaïne  devra  rendre,  à  l'avenir,  de  grands  services  dans  ce  cas. 

J'ai  opéré  le  plus  souvent  sans  chloroforme  et  tenu  mes  ma- 
lades assis  :  mais  le  sujet  endormi  doit  nécessairement  être  cou- 
ché, et  la  meilleure  position  à  donner  à  la  ti'^tc  est,  suivant  la  pra- 
tique de  Rose,  de  la  renverser  en  arrière  en  débordant  le  lit. 
Au  lieu  d'opérer  de  bas  en  haut  dans  la  bouche,  le  chirurgien 


MALADIES  DE  LA  VOÛTE  PALATINE.  339 

Opère  de  haut  eu  bas,  et  le  sang  peut  être  épongé  au  lieu  de 
iomber  dans  le  pharynx  ;  la  bouche  sera  maintenue  ouverte  à 
l'aide  d'un  bâillon. 

Je  [n'ai  pas  à  discuter  ici  les  divers  procédés  d'uranoplastîe  ; 
d'ailleurs,  il  n'y  en  a  qu'un  seul  bon,  celui  de  Baizeau,  dit  pro- 
cédé à  double  pont  de  lambeaux.  Le  temps  principal  de  l'opé- 
ration, celui  dont  dépend  le  résultat,  c'est  la  confection  des 


Fig.  39.  —  Uranoplastie.  —  Celle  Hgure  a  pour  but  de  montrer  le  point  où  doivent 
porter  les  iDciiions  latéralei  et  le  mode  de  décollement  des  lambeaux. 

lambeaux  destinés  à  combler  la  perforation  ou  la  division,  et  je 
répète  que  le  procédé  opératoire  est  identique  dans  les  deux 
cas.  L'accident  le  plus  redoutable,  celui  qui,  jusqu'à  notre  époque, 
avait  rendu  l'uranoplastie  impraticable,  c'est  la  gangrène  des 
lambeaux.  J'ai  étudié  ce  point  spécial,  avec  quelques  détails, 
dans  un  Mémoire  publié  en  1872,  ainsi  que  dans  mon  Traité 
d'anatomie  lopographique,  et  j'ai  montré  que  cet  accident  serait  à 
coup  sûr  évité,  si  l'on  conservait  dans  ie  lambeau  l'artère  palatine 
postérieure.  C'est  en  évitant  de  couper  cette  artère  que  l'on  se 
met  également  à  l'abri  de  l'hémorragie  primitive  et  secondaire 


340  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

qui  a  parfois  occasionné  la  mort  du  sujet.  Me  basant  sur  le 
siège  qu'occupe  dans  le  palais  Tartère  palatine  postérieure,  j'ai 
établi  le  point  où  il  fallait  toujours  pratiquer  les  incisions  laté- 
rales afin  d'avoir  Tartère  dans  le  lambeau.  En  autoplastie,  il  est 
de  règle  de  donner  au  lambeau  une  largeur  en  rapport  avec 
retendue  de  la  perte  de  substance  qu'il  s'agit  de  combler,  mais 
cette  règle  n'est  pas  applicable  à  l'uranoplastie,  et  j'ai  cru  de- 
voir formuler  ce  précepte  :  Quelle  que  soit  rétendue  de  la  perte  de 
substance  ou  de  V écartement  des  apophyses  palatines^  les  incisiom 
latérales  doivent  porter  sur  le  même  point  de  la  voûte.  L'incision 
sera  donc  pratiquée  aussi  excentriquement  que  possible  (fig.  29), 
en  longeant  Tarcade  alvéolaire,  sur  le  collet  des  dents. 

Voici  maintenant  le  procédé  opératoire  et  la  succession  des 
temps  dont  il  se  compose. 

1*  Incision  latérale.  —  Pratiquer  avec  le  bistouri  une  incision 
allant  jusque  sur  l'os,  et  étendue  de  la  dernière  grosse  molaire 
à  la  canine. 

2**  Décollement.  —  Introduire  par  cette  incision  une  spatule  ou 
une  rugine  mousse,  et,  à  l'aide  de  pesées  successives,  décoller  la 
fibro-riiuqueuse  dans  toute  l'étendue  comprise  entre  les  limites  de 
l'incision  et  entre  celle-ci  et  la  perforation;  l'extrémité  de  la  spa- 
tule doit  pénétrer  dans  la  perforation  afin  que  le  décollement  soit 
complet.  La  môme  manœuvre  est  ensuite  pratiquée  du  côté  op- 
posé. La  fibro-niuqueuse  palatine  représente  alors,  de  chaque 
côté  de  la  perforation,  un  pont  flottant  qui  se  continue  en  avant 
et  en  arrière  avec  la  partie  non  décollée  et  qui  contient  dans 
son  épaisseur  les  vaisseaux  et  nerfs  du  palais.  Si  le  décollement 
devait  porter  en  arrière  plus  loin  que  la  dernière  grosse  molaire, 
quand  on  restaure,  par  exemple,  en  même  temps  le  voile  du 
palais,  il  faudrait  procéder  avec  ménagement  au  niveau  de  la 
grosse  molaire,  en  se  rappelant  que  c'est  à  ce  niveau  que  la 
palatine  postérieure  sort  du  canal  palatin  pour  pénétrer  dans  les 
parties  molles  de  la  voûte . 

Le  décollement  constitue  le  temps  difficile,  douloureux,  de 
Turanoplastie,  et  l'opération  peut  être  considérée  comme  presque 
achevée  quand  il  est  bien  effectué,  ce  qui  demande  à  peine  quel- 
ques instants.  On  laisse  alors  reposer  le  malade,  s'il  n'est  pas 
endormi  (et  je  conseille  de  ne  pas  endormir  les  adultes);  il  se 
lave  la  bouche  et  on  attend  qu'il  ne  s'écoule  plus  de  sang. 

3*  Aviver  les  bords  de  la  perforation.  —  Ce  temps  est,  à  la  rigueur, 


MALADIES  DE  LA  VOÛTE  PALATINE.  341 

inutile,  puisque  les  bords  étant  décollés  de  l'os  se  trouvent  par  là 
même  saignants,  et  j'ai  pu  obtenir  des  réunions  l'année  dernière 
encore  (1896),  à  la  clinique  de  la  Charité,  sans  rien  retrancher  de 
la  muqueuse  ;  cependant,  si  ces  bords  sont  trop  amincis,  il  est 
préférable  d'en  retrancher  un  petit  Liséré,  afin  de  leur  donner 
surtout  plus  d'épaisseur. 

4*  Suturer  les  lambeaux.  —  La  suture  est  faite  avec  des  fils 
métalliques  ou  avec  des  fils  de  soie.  On  se  sort  d'une  aiguille 
analogue  à  celle  de  Reverdin,  ou  bien  d'une  aiguille  courbe  or- 


Fig.  30.  —  Uranoplaitie  après  la  réparation  de  la  perte  de  substance. 

dinaire.  Grâce  à  l'abaissement  facile  des  deux  lambeaux  flottants, 
ce  temps  est,  en  général,  assez  aisé.  Lorsque  le  rapprochement 
est  effectué,  il  reste  de  chaque  côté  une  surface  plus  ou  moins 
large  (fig.  30}  constituée  par  le  squelette  de  la  voûte  palatine, 
mais  il  ne  survient  pas  de  nécrose,  et  ces  surfaces  s'oblitèrent 
rapidement. 

Le  malade  sera  nourri  à  la  cuiller  avec  des  aliments  liquides, 
pendant  les  premiers  jours  ;  les  sutures  seront  enlevées  du  cin- 
quième au  sixième  jour. 

Lorsque  la  division  est  unilatérale,  je  suppose,  et  que  la  cloison 


342  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

des  fosses  nasales  vient  s'implanter  sur  les  bords  de  la  division, 
on  pourrait,  à  Texemple  de  M.  Lannelongue,  détacher  un  mor- 
ceau de  la  pituitaire  et  le  rabattre  pour  combler  la  perte  de 
substance. 

Lorsque  M.  Baizeau  décrivit  son  procédé  d'uranoplastie,  il 
est  bien  évident  qu'il  comprenait  le  périoste  de  la  voûte  palatine 
dans  ses  lambeaux,  et  j'ajoute  même  qu'il  n'aurait  pu  faire  au- 
trement en  pratiquant  le  décollement,  puisque  muqueuse  et  pé- 
rioste ne  font  qu'une  seule  et  môme  membrane  :  aussi,  ne  puis- 
je  comprendre  que  des  chirurgiens,  mômes  français,  persistent 
à  attribuer  à  Langenbeck  le  mérite  d'avoir  fait  la  première  ura- 
noplastie  sous-périostique. 

Simon  et  Fergusson,  imités  en  France  par  M.  Lannelongue, 
ont  divisé  à  la  fois  la  fibro-muqueuse  et  l'os  sous-jacent,  de  fa- 
çon à  mobiliser  un  lambeau  ostéomuqueux.  Je  préfère,  pour  mon 
compte,  le  procédé  de  M.  Baizeau  tel  que  je  l'ai  décrit. 

Maladies  du  voile  du  palais. 

Le  voile  du  palais  est  susceptible,  comme  la  voûte,  d'être  at- 
teint par  des  blessures  de  diverse  nature,  des  plaies  par  armes 
à  feu  en  particulier.  Le  chirurgien  incise  quelquefois  lui-même 
le  voile  du  palais  comme  temps  préliminaire  de  l'ablation  d'une 
tumeur  développée  en  arrière  et  au-dessus  de  lui.  Je  n'ai  rien  à 
dire  de  ces  plaies,  sinon  qu'il  faut,  quand  on  le  peut,  réparer  le 
voile  par  le  procédé  que  j'indiquerai  plus  loin,  et  le  plus  tôt 
possible. 

A.  XTlcérations.  —  Les  ulcérations  du  voile  du  palais  sont 
fréquentes.  Elles  peuvent  être  de  nature  tuberculeuse,  mais  re- 
connaissent beaucoup  plus  souvent  comme  cause  la  syphilis.  On 
y  observe  des  plaques  muqueuses,  surtout  au  niveau  des  piliers, 
mais  ce  sont  surtout  des  gommes  qui  se  développent  dans  son 
épaisseur.  Ces  tumeurs  gommeuses  se  ramollissent,  s'ulcèrent,  et 
finissent  par  perforer  le  voile.  Les  ulcérations  cancroïdales,  fré- 
quentes sur  les  piliers,  se  développent  très  rarement  sur  le  voile 
lui-même.  Ce  que  j'ai  dit  du  diagnostic  différentiel  des  ulcéra- 
tions de  la  voûte  s'applique  à  celles  du  voile,  et  je  répète  qu'il 
faut  se  hâter  d'avoir  recours  au  traitement  spécifique  par  le  si- 
de   Gibert  et  l'iodure  de  potassium,  ce  qui  permet  d'évi- 


MALADIES  DU  VOILE  DU  PALAIS.  343 

ter  la  perforation,  et  même  de  la  guérir  dans  certains  cas. 
Les  ulcérations  du  voile  du  palais,  lorsqu'elles  coexistent  avec 
des  lésions  semblables  de  la  paroi  postérieure  du  pharynx,  sont 
susceptibles  de  déterminer  à  la  longue  une  lésion  singulière,  très 
rare,  il  est  vrai,  consistant  dans  la  soudure  du  voile  à  la  colonne 
vertébrale,  de  telle  sorte  qu41  n'existe  plus  de  communication 
entre  les  fosses  nasales  et  la  bouche.  Il  n'est  pas  nécessaire  d'in- 
sister sur  les  troubles  physiologiques  qu'entraîne  cette  lésion, 
contre  laquelle,  d'ailleurs,  il  n'y  a  le  plus  souvent  rien  à  faire. 

B.  Tumeurs  du  voile  du  palais.  —  Le  voile  du  palais  peut 
être  le  siège  de  tumeurs  de  nature  diverse,  mais  il  en  est  une 
spéciale  à  cette  région  c'est  Vadénome.  Je  rappellerai  que  les  deux 
faces  du  voile  sont  tapissées  par  une  membrane  muqueuse,  et  que 
sous  chaque  muqueuse  existe  une  épaisse  couche  de  glandes  en 
grappes.  Il  y  a  donc  deux  couches  de  glandes,  l'une  supérieure, 
l'autre  inférieure.  Chacune  d'elles  peut  être  le  point  de  départ 
d'une  tumeur  adénoïde,  mais  c'est  principalement  aux  dépens  de 
la  couche  inférieure  ou  buccale  que  celle-ci  se  développe.  Les  deux 
couches  sont  séparées  l'une  de  l'autre  par  les  muscles  staphylins, 
mais  surtout  par  l'aponévrose  palatine.  Cette  aponévrose,  forte- 
ment tendue  entre  les  deux  apophyses  ptérygoïdes,  détermine  la 
direction  que  prend  la  tumeur  :  l'adénome  supérieur  fait  saillie 
dans  le  pharynx  nasal,  l'adénome  inférieur  se  développe  vers  la 
cavité  buccale. 

Le  diagnostic  de  l'adénome  nasal  présente  une  certaine  diffi- 
culté. Il  déprime  légèrement  le  voile,  fait  vers  l'orifice  postérieur 
des  fosses  nasales  une  saillie  en  rapport  avec  son  volume,  et 
donne  naissance  à  des  signes  à  peu  près  identiques  à  ceux  d'un 
polype  fibreux  de  l'orifice  postérieur.  Le  principal  élément  de 
diagnostic  est  le  suivant  :  introduisez  l'index  derrière  le  voile 
du  palais,  recourbez-le  en  crochet,  explorez  la  face  supérieure, 
et  vous  constaterez  aisément  que  la  tumeur  fait  corps  avec  le 
voile  lui-même  J'ai  déjà  parlé,  plus  haut,  de  cette  variété  d'adé- 
nome à  propos  des  affections  du  rhino-pharynx. 

L'adénome  buccal,  celui  qui  prend  son  point  de  départ  dans  la 
couche  glandulaire  inférieure,  se  développe  exclusivement  du  côté 
de  la  bouche.  II  fait  une  saillie  en  rapport  avec  son  volume,  et  peut 
remplir  complètement  l'isthme  du  gosier,  au  point  de  s'opposer 
à  la  respiration  et  à  la  déglutition. 


344  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

L'adénome  du  voile  du  palais,  qu'il  soit  nasal  ou  buccal,  présente 
une  consistance  rénitente  et  une  marche  lent«,  les  caractères,  en 
un  mot,  propres  aux  adénomes  en  général.  Toutefois,  un  caractère 
particulier  aux  adénomes  palatins,  c'est  qu'ils  sont  très  facilement 
énucléables.  11  en  résulte  que  le  traitement  doit  consister  en  une 
simple  incision  pratiquée  h  leur  surface  ;  une  pince  à  griffesetune 
spatule  suftisent  pour  compléter  l'opération.  Dans  le  cas  au- 
quel je  fais  allusion  plus  haut,  je  dus  fendre  préalablement  le 
voile  pour  arriver  sur  la  tumeur,  que  je  pus  énucléer  avec  le 
doigt. 

C.  Vices  de  conformation  du  voile  du  palais.  —  Le 

voile  du  palais  peut  être  atteint  de  division  congénitale,  laquelle 
occupe  toujours  la  ligne  médiane;  la  di\nsionpeut  être  limitée  à 
une  partie  du  voile  ou  bien  à  tout  le  voile  ;  elle  peut  s  accompagner 
de  la  di\4sion  partielle  ou  totale  de  la  voûte  palatine  avec  bec- 
de-lièvre,  ce  qui  constitue  la  gueule-de-loup. 

Non  seulement  le  voile  peut  être  divisé  sur  la  ligne  médiane, 
il  est  parfois  aussi  atrophié,  circonstance  importante  à  noter  au 
point  de  vue  de  la  staphylorraphio,  car  alors,  môme  après  une 
opération  bien  réussie,  on  n'obtient  qu'un  résultat  très  médiocre 
tant  au  point  de  vue  plastique  qu'à  celui  du  rétablissement  fonc- 
tionnel; peut-être,  dans  ce  cas,  vaudrait-il  mieux  s  abstenir  de 
toute  intervention  chirurgicale. 

Je  répéterai  pour  le  voile  ce  que  j'ai  dit  à  propos  de  la  voûte, 
c'est  que  l'autoplastie  doit  être  préférée  à  la  prothèse  toutes  les 
fois  qu'il  y  a  chances  d'obtenir  un  résultat  favorable  cVst-à-dire 
lorsque  l'étoffe  est  suffisante.  On  doit  attendre  le  môme  âge  pour 
agir,  huit  ou  dix  ans.  L'emploi  du  chloroforme  est  moins  néces- 
saire que  pour  l'uranoplastie,  car  l'opération  est  beaucoup  moins 
douloureuse,  grâce  surtout  à  l'emploi  de  la  cocaïne.  J'ai  ainsi 
opéré  une  jeune  iille  d'une  douzaine  d'années  qui  n'a  pas  senti 
l'avivcment  ;  le  passage  seul  des  lils  a  été  un  peu  douloureux. 
Cependant,  il  faut  avoir  affaire  à  un  enfant  très  docile,  sans 
quoi  le  chloroforme  est  indispensable,  et  on  opérera  la  tète 
renversée.  Chez  un  adulte,  l'anesthésie  est  inutile. 

Staphyiorraphie,  —  On  désigne  sous  ce  nom  l'opération  desti- 
née à  réunir  les  deux  moitiés  divisées  du  voile  du  palais.  Elle  se 
compose  de  deux  temps,  l'avivement  et  la  suture.   L'avivement 


MALADIES  DU  PLANCHER  DE  LA  BOUCHE.  345 

doit  porter  sur  toute  Tépaisseur  des  bords,  afin  de  pouvoir  opposer 
entre  eux  des  surfaces  d'une  certaine  largeur;  la  lèvre  droite  de  la 
division  doit  être  avivée  de  la  main  gauche,  et  réciproquement.  On 
se  servira  d'une  longue  pince  à  griffes  pour  saisir  le  voile  et  d'un 
bistouri  à  lame  mince  et  étroite.  Je  conseille  de  faire  Tavivement 
de  bas  en  haut,  afin  de  ne  pas  être  gêné  par  le  sang. 

La  suture  est  le  temps  difficile  de  la  staphylorraphie,  et  Ton 
a  imaginé  un  certain  nombre  de  procédés,  surtout  pour  passer  le 
fil  d'arrière  en  avant  dans  la  lèvre  droite  de  la  division,  mais 
aujourd'hui  nous  nous  servons  d'une  aiguille  à  manche,  analogue 
à  celle  de  Reverdin,  et  nous  traversons  les  deux  lèvres  du  môme 
coup,  comme  dans  une  suture  ordinaire.  Ce  temps  opératoire  se 
trouve  ainsi  beaucoup  simplifié. 

On  emploiera  des  fils  métalliques  fins  ou  des  fils  de  soie  en 
nombre  nécessairement  variable,  assez  rapprochés  les  uns  des 
autres.  Lorsque  tous  les  fils  sont  passés,  faites  le  rapprochement 
des  bords  de  la  division  et  assurez-vous  que  la  coaptation  s'effec- 
tue sans  effort,  sans  tiraillement,  sans  tension  trop  prononcée. 
11  ne  reste  plus  alors,  après  avoir  attendu  que  les  surfaces  sai- 
gnantes soient  sèches,  qu'à  fixer  chacun  des  points  de  suture  en 
procédant  d'avant  en  arrière. 

Si  l'on  constate  que  les  lèvres  de  la  division  se  rapprochent 
difficilement,  et  que  le  voile  soit  alors  fortement  tendu,  il  est 
indispensable  de  pratiquer  sur  les  parties  latérales,  et  de  chaque 
côté,  une  incision  libératrice  parallèle  à  la  division.  On  incise  avec 
le  bistouri  couche  par  couche  jusqu'à  ce  que  le  rapprochement 
s'effectue  sans  effort;  c'est  la  seule  règle  qu'il  soit,  à  mon  sens, 
utile  de  formuler  quant  à  la  profondeur  à  donner  aux  incisions 
latérales. 

Le  malade  sera  nourri  à  la  cuiller  ou  au  biberon,  avec  des  ali- 
ments liquides,  pendant  les  trois  ou  quatre  premiers  jours,  et  les 
fils  seront  enlevés  le  cinquième  ou  le  sixième  jour. 

MALADIES  DU  PLANCHER  DE  LA  BOUCHE. 

Le  plancher  de  la  bouche  peut  se  décomposer  en  deux  parties 
dont  l'une  contient  la  langue  et  l'autre  la  glande  sublinguale. 
J'étudierai  tour  à  tour  les  maladies  de  ces  deux  régions. 


MALAIllES  DE  L*   IIOrCIIE  ET   !>E  SES   OËPEND.VXCES. 


Maladies  de  la  tangue. 

Les  iêsions  iraumatiqttes  de  la  lunt^ue  :  plaies,  contusions,  corps 
(étrangers,  sont  rares  et  ne  présentent  rien  de  spécial.  Les  moi 
sures  sont  plus  communes,  chez  les  épileptiijucs,  par  exempf 
on  ferait,  au  besoin,  une  suture,  si  un  liimbeau  était  (létacb<.J 
n'ai  rien  à  dire  des  brûlures. 

La  langue  est  susceptible  de  se  tumélicr  dans  le  cas  de  gM^^ 
site,  et  la  luméfaction  se  développe  avec  une  exlrôme  rapidité. 
C'est  ce  que  nous  voyons  souvent  à  la  suite  de  l'emploi  du  thermo- 
cautère, dans  la  slumatiU;  raercuriolle,  etc.;  l'application  d'une 
substance  seplique  sur  la  liingue  produit  le  même  elîet:  un  in- 
dividu, qui  avait  sottement  parié  de  manger  un  crapaud,  vît 
sa  langue  prendre  un  développement  énorme  et  succomba  as- 
phyxié. Un  malade  présenta,  dans  mon  service,  une  glosstle  due 
à  une  gangrène  cachectique  du  plancher  do  la  bouche. 

Quelle  que  soit  la  cause  du  gonllement,  les  malades  éprouvant 
une  gène  considérable  de  la  déglutition,  de  la  phonation,  mais 
surtout  de  la  respiration,  à  ce  point  qu'ils  peuveut  succomber  h 
l'asphyxie.  S'il  existait  un  phlegmon  du  plancher  de  la  bouche 
ou  de  la  région  sus-hyoïdienne,  il  faudrait  pratiquer,  sans 
retard,  un  large  débridement.  Si  le  gonllemeut  ne  porte  que  sur 
la  langue  et  devient  menaçant,  faites  une  incision  profonde  sur 
la  face  dorsale,  et,  si  la  situation  ne  s'améliore  pas,  ayez  recours 
h  la  trachéotomie. 


Je  rapprocherai  de  cette  affection  celle,  beaucoup  plus  rare, 
décrite  sous  le  nom  de  maçroglome  et  qui  est  congénitale,  on  i 
plul6t  qui  se  développe  dans  les  premières  années  de  l'existenco. 
La  langue  peut  prendre  un  volume  tel  qu'elle  n'est  plus  contenue 
dans  la  bouche  et  pend  au  dehoi*».  On  devine  aisément  les  trouble* 
multiples  qui  en  résultent.  Si  la  vie  do  l'enfant  était  compromise, 
il  faudrait  nécessairement  agir  et  retrancher  la  partie  excédente 
de  l'organe,  bien  que  cetlo  opération  présente  de  graves  dangers, 
surtout  à  cause  do  l'iiémorragie  possible.  La  méthode  de  diérèse 
que  je  préférerais  serait  l'excision  avec  le  bistouri  ou  les  ciseaux 
d'une  portion  de  la  langue,  préalablement  cornée  avec  de  lonj 


MALADIES  DE  LA   LANGUE.  347 

pinces  hémostatiques  laissées  en  place  pendant  vingt-quatre  heures 
après  Topération.  Le  thermocautère  fournit  sans  doute,  s'il  est 
bien  dirigé,  une  hémostase  primitive  suffisante,  sinon  complète, 
mais  il  expose  beaucoup  à  Thémorragie  secondaire  lors  de  la 
chute  des  escarres;  Técraseur  linéaire  serait  préférable. 

La  glossite  peut  se  terminer  par  la  production  d'un  abcès  déve- 
loppé au  sein  des  fibres  musculaires  de  la  langue.  Cet  abcès  diflfère 
de  ceux  observés  dans  les  autres  régions  en  ce  qu'il  présente  une 
consistance  ferme  qui  le  fait  ressembler  à  une  tumeur  solide;  la 
fluctuation  y  est  fort  difficile  à  percevoir,  et  c'est  en  se  basant  sur- 
tout sur  le  mode  de  développement  et  la  marche  de  l'affection 
que  l'on  en  pourra  établir  le  diagnostic.  L'ouverture  au  bistouri 
est  le  seul  traitement  convenable. 

Lésions  organiques  de  la  langue.  —  Les  lésions  organiques 
de  la  langue  se  manifestent  sous  deux  formes  distinctes  :  à  l'état 
de  tumeur  non  ulcérée,  à  l'état  d'ulcération. 

Les  tumeurs  de  la  langue  peuvent  être  divisées  clinique- 
ment  en  deux  groupes  :  les  tumeurs  rares  et  les  tumeurs  com- 
munes. 

Le  groupe  de  tumeurs  rares  comprend  :  les  anévrysmes,  les 
angiomes,  les  kystes,  les  lipomes,  les  fibromes  et  les  sarcomes. 
Ce  sont,  du  moins,  celles  qui  ont  été,  jusqu'à  ce  jour,  rencontrées 
dans  l'épaisseur  delà  langue.  On  voit  qu'elles  peuvent  être  elles- 
mêmes  subdivisées  en  solides  et  en  liquides. 

Les  tumeurs  communes  sont  le  syphilome  et  l'épithéliome. 

Le  syphilome  lingual  peut  être  diffus^  il  existe  alors  une  indu- 
ration plus  ou  moins  étendue  de  l'organe,  occupant  soit  les  couches 
superficielles,  soit  les  couches  profondes  ;  c'est  une  sorte  de  sclé- 
rose de  la  langue.  Il  peut  être  circonscrit  et  se  présenter  sous  la 
forme  d'une  gomme. 

L'épithéliome  est  tantôt  superficiel  et  revêt  l'aspect  d'un  papil- 
lome  ;  tantôt,  il  est  situé  profondément  dans  l'épaisseur  de  la 
langue,  il  est  interstitiel. 

La  gomme  et  l'épithéliome  ne  tardent  pas  à  aboutir  à  l'ulcé- 
ration. 

Les  ulcérations  de  la  langue  sont  d'origine  traumatique,  tuber- 
culeuse, syphilitique,  ou  épithéliale. 


348  MALADIES  DE  LA  BOUCUE   ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

Je  crois  devoir  résumer  ces  diverses  notions  dans  le  tableau 
synoptique  suivant  : 

.     ,  (  diffus. 

'  Anévrysme  ...  .. 

^  (  circonscrit. 

I 

(  tache  érectile. 

Angiome j 

°  i  caverneux. 

1  muqueux. 
.  -  j  séreux. 

ï^ystes ^  purulents. 

hydatiques. 

dermoïdes. 
,  ^   sessiles. 

^^P^'"^' *   pédicules. 

Tumeurs  de  la  langue. . .  (  \  i  sessiles. 

Fibromes \     ,,.     ,, 

i  pédicules. 

\  sessiles. 
Swcomes /pédicules. 

(  diffus. 
/Syphiloine....   J  eirconscrlt. 

Communes.  )  -  .  , 

\  .  i  superliciel. 

(  Epithéliome  . .  ,  interstitiel. 
,  Traumatiques. 
.   Tuberculeuses. 

UlcéraUons  de  la  langue |  Syphilitiques.,  j  secondaires. 

j  (  tertiaires. 

Épithéliales. 

Tumeurs  de  la  langue.  —  Avant  de  ni'occuper  des  lésions 
organiques  communes  de  la  langue,  je  dois  mentionner  le  sar- 
come, qui  a  fait  récemment  Tobjet  d'une  excellente  étude  de 
M.  Marion,  prosecteur  de  la  Faculté.  Le  sarcome  est  quelquefois 
pédicule,  plus  souvent  interstitiel  et  séparé  des  parties  voisines 
par  une  capsule  d'enveloppe.  Il  diffère  cliniquement  de  Tépithé- 
liome  en  ce  qu'il  se  développe  également  dans  les  deux  sexes,  et 
de  préférence  chez  les  jeunes  sujets,  ce  qui,  d'ailleurs,  est  le  pro- 
pre du  sarcome  en  général.  Le  traitement  ne  diffère  pas  de  celui 
que  j'indiquerai  pour  l'épithéliome. 

La  tumeur  qui  est  de  beaucoup  la  plus  commune  dans  la 
langue  est  l'épithéliome,  aussi  grouperai-je  autour  d'elle  les 
diverses  notions  qui  nous  permettront  d  arriver  au  diagnostic. 

\j^ epithéliome^  cancroïde^  cancer  de  la  langue,  est  une  des  affec- 
tions les  plus  graves  qui  puissent  atteindre  Thomme.  On  l'ob- 
serve très  rarement  chez  la  femme,  et  il  me  paraît  bien  difficile 
d'en  découvrir  la  cause  réelle.  Ainsi  que  je  l'ai  déjà  dit  à  propos 
des  lèvres,  diverses  causes  irritantes  locales  peuvent  déterminer 


TUMEURS  DE  LA  LANGUE.  349 

Tapparition  du  cancroïde  de  la  langue,  mais  sur  un  sujet  qui  en 
porte  en  lui  le  germe,  ou,  si  Ton  préfère,  sur  un  sujet  qui  pré- 
sente un  terrain  de  culture  favorable  au  développement  de  la 
maladie,  terrain  que  lui  ont  transmis  ses  parents,  car  presque 
toujours  plusieurs  ont  été  atteints  d'aCFections  semblables.  Entre 
cette  prédisposition  et  la  diathèse  héréditaire  admise  avant  les 
théories  actuelles,  je  ne  vois  guère,  pour  mon  compte,  qu  une 
différence  de  mots. 

L'épithéliome  de  la  langue  présente  deux  formes  au  début. 
Tantôt,  il  apparaît  sous  Taspect  d'un  petit  ulcère  à  contours  in- 
durés occupant  presque  toujours  Tun  des  bords  de  la  langue, 
ou  bien  sous  celui  d  une  tumeur  siégesuit  également  au  niveau 
d'un  bord,  située  dans  l'épaisseur  des  fibres  musculaires,  et  recou- 
verte par  la  muqueuse  saine.  Le  diagnostic  est  souvent  difficile 
à  établir  à  cette  période.  Est-ce  une  plaque  muqueuse,  une  ul- 
cération produite  par  une  dent  mauvaise  ou  par  des  tubercules? 
J indiquerai  plus  loin  la  réponse  à  cette  question. 

Lorsqu'il  y  a  seulement  tumeur,  c'est  surtout  avec  un  syphi- 
lome  lingual  que  la  confusion  peut  être  faite,  car  les  signes  sont 
sensiblement  les  mômes.  La  tumeur  est,  en  général,  peu  appa- 
rente à  l'extérieur,  en  raison  du  léger  relief  qu'elle  fait  sous  la 
muqueuse,  mais,  si  l'on  saisit  la  langue  entre  le  pouce  et  l'index 
on  sent  un  noyau  très  dur  dont  il  est  possible  de  délimiter  net- 
tement les  contours,  et  qui  s'étend  souvent  beaucoup  plus  loin 
que  ne  le  faisait  tout  d'abord  supposer  l'aspect  de  l'organe.  Les 
principaux  éléments  du  diagnostic  différentiel  sont  les  suivants  : 
la  tumeur  épithéliale  occupe  le  bord  de  la  langue  ou  la  partie 
voisine  du  bord  ;  —  la  tumeur  gommeuse  siège  de  préférence 
au  centre  ;  la  première  est  unique,  —  la  seconde  est  souvent 
multiple.  Ricord  disait  que,  dans  ce  cas,  la  langue  semble  rem- 
bourrée de  noisettes,  expression  pittoresque  qu'il  est  bonde  con- 
server. Le  sujet  syphilitique  présente  souvent  d'autres  signes 
d'infection  sur  la  peau  ou  sur  le  squelette.  Mais,  il  faut  bien  dire 
que  ces  éléments  ne  sont  pas  suffisants  pour  acquérir  une  certi- 
tude, et,  d'ailleurs,  l'on  se  plaît  toujours  à  espérer  au  début 
qu'il  s'agit  d'une  gomme,  surtout  si  le  malade  accuse  l'existence 
antérieure  d'un  chancre  induré,  ce  qui,  cependant,  est  loin  d'être 
une  preuve.  J'ai  soigné  un  malheureux  affecté  d'un  épithé- 
liome  à  marche  aiguë,  et  qui,  jadis,  avait  été  atteint  de  chancre 
infectant.  Tout  cela  prouve  que,  même  avec  de  fortes  présomp- 


350  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

lions  en  faveur  de  Tépithéliome,  il  faut  donner  à  Tintérieur  de 
riodure  de  potassium,  mais  à  doses  rapidement  croissantes,  jus- 
qu'à 6  et  8  grammes  par  jour,  pour  ne  pas  perdre  de  temps  et 
ne  pas  laisser  la  maladie  envahir  le  système  lymphatique,  qui 
est,  ou,  du  moins,  qui  parait  souvent  intact  à  cette  période. 

Il  se  pourrait  que  la  tumeur  appartînt  au  groupe  de  celles  que 
j'ai  appelées  rares.  On  y  devra  songer,  si  on  ne  rencontre  pas 
les  caractères  propres  aux  tumeurs  communes,  c  est-à-dire  à 
l'épithéliome  et  au  syphilome.  Je  ferai  d'abord  observer  qu'il 
est  à  peu  près  impossible  de  reconnaître  au  toucher  s'il  s  agit 
d'un  fibrome  ou  d'un  kyste,  car  la  consistance  est  la  même  dans 
les  deux  cas,  en  raison  de  la  distension  de  la  poche. 

Lorsque  la  tumeur  est  unique;  lorsqu'elle  s'est  développée  len- 
tement et  d'une  manière  indolente  ;  lorsque  la  muqueuse  linguale 
glisse  facilement  à  sa  surface,  n'y  adhère  en  aucun  point,  et 
peut  être  plissée  avec  les  doigts  ;  lorsque  la  tumeur  est  mobile 
sur  les  couches  profondes  et  paraît,  en  quelque  sorte,  énucléable  ; 
lorsque  sa  consistance  est  rénitente,  sa  surface  lisse  et  absolu- 
ment régulière,  on  est  autorisé  à  rejeter  l'idée  d'un  syphilome, 
même  d'un  épithéliome  central,  et  à  diagnostiquer  une  tumeur 
bénigne,  telle  que  kyste,  fibrome,  lipome  (4).  Je  laisse  de  côté 
les  tumeurs  vasculaires  anévrysmes,  angiomes)  ;  elles  donnent 
lieu  à  des  signes  spéciaux  qui  les  feront  facilement  reconnaître. 

Mais,  poursuivons  l'étude  clinique  de  l'épithéliome. 

L'ulcération  primitive  s'agrandit,  ou  bien  la  tumeur  s'ulcère 
et  les  deux  formes  se  confondent  bientôt  lorsque  la  maladie  est 
confirmée.  Alors,  se  déroule  le  spectacle  lamentable  du  cancroïde 
lingual,  tel  que  nous  l'observons  journellement,  sur  lequel  il 
est  inutile  d'insister  longuement.  La  langue  est  successivement 
envahie  de  la  pointe  à  la  base,  et  quelquefois  d'un  bord  à  l'autre  ; 
le  plus  souvent^  cependant,  une  moitié  seule  est  prise.  Le  plan- 
cher de  la  bouche  est,  à  son  tour,  intéressé,  puis  les  piliers  du 
voile  du  palais.  Le  malade  peut  à  peine  mouvoir  sa  langue, 
rend  incessamment  par  la  bouche  une  salive  mêlée  d'ichor  fétide, 
et  ressent  souvent  des  douleurs  intolérables,  surtout  dans  l'oreille 


(1)  J'ai  développé  ce  diagnostic  différentiel  dans  une  de  mes  leçons  à  THôtel- 
Dieu  (février  I886)à  propos  d'un  homme  qui  portait  au  niveau  du  bord  gauche  de 
la  langue  une  petite  tumeur  du  volume  d'un  gros  pois.  Je  pensai  qu'il  s'agissait 
d'un  fibrome.  C'était  un  kyste  simple,  dont  l'examen  histologiquc  fut  pratiqué  par 
M.  Cornil. 


TUMEURS  DE  LA  LANGUE.  351 

correspondante.  A  cette  période,  on  observe  sous  la  mâchoire  des 
ganglions  lymphatiques  indurés. 

La  santé  générale,  d'abord  restée  bonne,  s'altère  peu  à  peu  par 
suite  d'une  alimentation  insuffisante  et  de  l'absorption  des  ma- 
tières putrides,  qui  de  la  bouche  tombent  dans  l'estomac.  Sur- 
viennent aussi  fréquemment  des  hémorragies,  qui  affaiblissent 
encore  le  malade  et  hâtent  sa  fin.  C'est  la  période  cachectique, 
et  le  sujet  succombe,  en  général,  dans  le  cours  de  la  deuxième 
année  après  le  début  de  l'affection   abandonnée  à  elle-même. 

Il  est  une  variété  de  cancroïde  qui  marche  souvent  avec  plus 
de  lenteur  :  c'est  celle  qui  succède  au  psoriasis  lingual^  leucopldsie 
linguale.  Cette  dernière  affection  est  caractérisée  par  des  plaques 
blanches,  laiteuses,  appelées  encore  plaques  des  fumeurs,  impro- 
prement, je  crois,  car  il  ne  me  paraît  pas  que  l'usage  du  tabac 
contribue  à  leur  évolution.  Ces  plaques  peuvent  se  rencontrer  en 
grand  nombre,  disséminées  à  la  face  dorsale  de  la  langue,  sur  ses 
bords,  et  même  sur  la  face  interne  des  joues.  Elles  persistent 
pendant  de  longues  années,  dix,  quinze  ans,  sans  occasionner  la 
moindre  gêne  (1).  A  un  certain  moment,  on  voit  se  déve- 
lopper au-dessous  d'elles  un  noyau  induré  qui  parcourt  les  phases 
du  cancroïde  ordinaire,  mais,  en  général,  plus  lentement.  En  con- 
séquence, lorsqu'un  sujet  est  atteint  de  leucoplasie  linguale,  il 
faut  lui  conseiller  de  s'en  débarrasser,  parce  qu'elle  peut  devenir 
le  point  de  départ  d'une  affection  infiniment  plus  grave.  L'opé- 
ration consistera  en  une  abrasion  complète. 

Le  traitement  de  l'épithéliome  de  la  langue  présente  souvent 
de  grandes  difficultés.  Rappelons  d'abord  que,  jusqu'ici  du  moins, 
toutes  les  médications  internes  ont  échoué,  et  que  jamais  cette 
affection  ne  guérit  spontanément.  Le  seul  traitement  interne 
qu'il  faille  employer  au  début  est  le  traitement  antisyphilitique, 
et  je  répète  qu'il  doit  être  mené  rapidement,  afin  d'acquérir  une 
certitude  aussitôt  que  possible.  C'est  donc  à  la  médecine  opéra- 
toire qu'il  faut  recourir  en  dernier  ressort. 

Doit-on  opérer  l'épithéliome  de  la  langue  ?  On  conçoit  qu'on 

(1)  J'ai  opéré  l'année  dernière  (1896),  à  la  Charité,  un  homme  de  soixante-huit  ans 
atteint  depuis  une  trentaine  d'années  d'une  plaque  leucoplasique  de  la  langue. 
D'après  Texamen  de  M.  Pilliet,  la  lésion  n'avait  pas  encore  dépassé  les  limites  du 
derme  muqueux,  mais  il  serait  très  imprudent  de  se  baser  sur  ces  cas  favorables 
pour  temporiser. 


352  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES   DÉPENDANCES. 

ait  pu  se  poser  cette  question  en  présence  de  certains  cas  dans 
lesquels  il  semble  que  l'opération  ait  accéléré  la  marche  de 
la  maladie  ;  mais  les  faits  de  ce  genre  sont  exceptionnels,  et  il  ne 
me  paraît  pas  douteux  que  Tintervention  soit  utile  lorsqu'elle  est 
opportune  et  complète.  Cependant,  il  faut  bien  savoir  que  Tépi- 
théliome  de  la  langue  est  l'un  de  ceux  qui  récidivent  le  plus  fata- 
lement et  le  plus  rapidement,  en  sorte  qu'en  réalité  la  plupart 
des  opérés,  du  moins  parmi  ceux  que  j'ai  vus,  ne  retirent  qu'un 
court  bénéfice  de  l'opération. 

Doit-on  opérer  tous  les  épithéliomes  de  la  langue?  Non,  certes. 
Il  ne  faut  agir  que  si  l'afiFection  est  nettement  limitée,  si  on  est 
certain,  par  conséquent,  d'enlever  complètement  et  au  delà  la 
totalité  du  mal.  Mais  la  tumeur  va  jusqu'à  l'épiglotte;  toute  l'é- 
paisseur de  la  langue  est  envahie  ;  cet  organe  est  immobilisé 
dans  le  plancher  de  la  bouche  ;  les  ganglions  forment  sous  la 
mâchoire  une  masse  volumineuse,  souvent  fixe  et  adhérente  à 
l'os  :  je  refuse,  pour  mon  compte,  d'opérer  dans  ces  conditions. 
Nous  avons  parfois,  en  quelque  sorte,  la  main  forcée  ;  des  ma- 
lades ont  des  douleurs  si  violentes  et  réclament  une  opération 
avec  une  telle  insistance  que,  comme  beaucoup  de  mes  collègues 
sans  doute,  je  me  suis  laissé  entraîner,  surtout  au  début  de  ma 
carrière  chirurgicale,  à  intervenir  dans  ces  cas  désespérés  ;  mais' 
il  faut  bien  reconnaître  que  l'opération  est  inutile  et  ne  donne 
guère  au  malade  qu'une  satisfaction  morale,  ce  qui,  j'en  con- 
viens, est  encore  un  bienfait. 

Lors  donc  que  le  cancroïde  forme  dans  la  langue  un  noyau  in- 
duré dont  on  apprécie  nettement  les  contours  avec  le  doigt,  il 
faut  engager  le  malade  à  se  faire  opérer,  et  cela  le  plus  tôt 
possible. 

Il  n'existe  pas  de  procédé  opératoire  applicable  à  tous  les 
sujets,  le  chirurgien  devant  s'inspirer  des  indications  fournies 
par  chaque  cas  particulier.  Je  ne  parle  pas  ici  du  cancroïde  pri- 
mitivement développé  dans  le  plancher  de  la  bouche  au  niveau 
des  glandes  sublinguales,  dont  je  m'occuperai  dans  le  chapitre 
suivant  :  je  n'ai  pas  non  plus  en  vue  le  cancroïde  ayant  son 
point  de  départ  au  niveau  de  l'isthme  du  gosier,  dans  les  piliers 
du  palais  ou  dans  l'amygdale;  ces  deux  variétés  de  cancroïde 
buccal,  également  très  fréquentes,  nécessitent  des  opérations 
spéciales  dont  je  m'occuperai  plus  loin.  Il  ne  s'agit  que  de 
Tépithéliome  de  la  langue,  plus  ou  moins  étendu,  mais  limité 


TUMEURS  DE  LA  LANGUE.  353 

à  cet  organe,  avec  ou  sans  engorgement  ganglionnaire  sous- 
maxillaire. 

De  nombreux  procédés  ont  été  appliqués  au  traitement  du 
cancroïde  lingual,  et  on  en  trouvera  Ténumération  dans  les 
traités  spéciaux  de  médecine  opératoire.  Je  me  contenterai  de 
faire  connaître  celui  que  je  considère  comme  le  meilleur. 

Il  est  bon,  tout  d'abord,  de  résoudre  quelques  questions  géné- 
rales. 

Faut-il  endormir  le  malade  ?  L'emploi  du  chloroforme  com- 
plique sans  doute  l'opération  ;  cependant,  je  me  sers  toujours  de 
Tanesthésie.  Si  la  tumeur  est  de  petit  volume,  une  injection  de 
cocaïne  suffit.  Le  malade  étant  endormi,  il  est  indispensable 
de  tenir  les  arcades  dentaires  écartées  Tune  de  l'autre  avec  un 
des  nombreux  instruments  imaginés  à  cet  effet.  Un  coin  en  bois 
remplirait  le  môme  office.  Le  soin  de  maintenir  la  bouche  ouverte 
sera  confié  à  un  aide  spécial.  La. langue  doit  être  attirée  et 
maintenue  hors  de  la  bouche;  des  pinces  ont  été  construites 
dans  ce  but,  mais  le  meilleur  moyen  consiste  à  passer  à  travers 
l'organe  un  fil  solide  qui  sert  à  le  fixer  pendant  tout  le  cours  de 
l'opération.  Le  passage  du  fil  ne  laisse  aucune  trace,  tandis  que 
la  pince  contusionne  très  fortement  les  tissus  et  provoque 
ultérieurement  un  certain  degré  de  glossite. 

De  quels  instruments  faut-il  se  servir?  L'écraseur  linéaire  a 
joui  d'une  grande  faveur  à  l'époque  de  Chassaignac,  mais  il  n'est 
pas  souvent  applicable,  car  il  faut  pour  cela  que  la  tumeur  soit 
préalablement  pédiculée  ;  cependant,  il  convient  très  bien  à  quel- 
ques cas  que  je  déterminerai  plus  loin.  Le  thermocautère 
Paquelin  est  très  à  la  mode  actuellement,  et,  comme  tout  le 
monde,  je  me  sers  journellement  de  ce  très  ingénieux  instrument  ; 
néanmoins,  je  suis  décidé  à  y  renoncer  pour  ce  cas  particulier, 
où  il  présente,  à  mon  sens,  des  inconvénients  sérieux,  et  ne 
donne  qu'une  fausse  sécurité.  En  effet,  s'il  met  à  l'abri  de  l'hémor- 
ragie primitive,  à  condition  toutefois  d'être  très  bien  manié,  il 
favorise  l'hémorragie  secondaire  qui  se  produit  à  la  chute  des 
escarres,  du  quatrième  au  sixième  jour.  De  plus,  il  brûle 
souvent  les  lèvres,  les  joues,  et,  dans  tous  les  cas,  produit, 
pendant  les  deux  ou  trois  jours  qui  suivent  l'opération,  un 
gonflement  inflammatoire  de  la  langue  très  pénible  pour  le  malade, 
et  qui  gêne  parfois  la  respiration. 

Je  suis  revenu,    pour  mon   compte,    à   l'usage  du  bistouri, 

TiLLACX.  —  Chirurgie  clinique,  I.  —  23 


354  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

OU  mieux  des  ciseaux,  mais  après  avoir  cerné  préalablement  la 
tumeur  avec  les  longues  pinces  à  forcipressure  de  Péan,  qui 
rendent  les  plus  grands  services  dans  le  cas  particulier.  La 
section  est  exsangue,  et,  si  Ton  retire  les  pinces,  il  est  facile  le 
plus  souvent  de  mettre  un  fil  sur  le  vaisseau  ouvert,  de  le  tordre, 
ou  d'y  appliquer  une  petite  pince  hémostatique  qui  reste 
vingt-quatre  heures  en  place. 

Un  point  très  délicat  est  d'alimenter  convenablement  les 
malades  dans  les  jours  qui  suivent  l'opération,  surtout  lorsque 
une  grande  partie  de  la  langue  a  été  enlevée.  Cependant  on 
y  parvient  ordinairement  à  l'aide  du  biberon.  Quelques  chirur- 
giens accoutument  le  malade,  pendant  les  jours  qui  précèdent,  à 
supporter  dans  les  fosses  nasales  la  sonde  en  caoutchouc  rouge 
de  Nélaton,  à  l'aide  de  laquelle  on  pourra  injecter  des  aliments 
dans  l'estomac.  11  ne  me  paraît  pas  nécessaire  de  la  fixer  à 
demeure,  comme  le  faisait  Krishaber,  à  moins  que  l'introduction 
ne  présente  des  difficultés  inaccoutumées. 

Abordons  maintenant  le  procédé  opératoire. 

On  peut  suivre  deux  voies  pour  arriver  sur  la  langue  :  la  voie 
buccale  et  la  voie  sus-hyoïdienne,  ou  plutôt  il  convient  de  suivre 
en  môme  temps  ces  deux  voies,  dans  certains  cas  que  je  vais 
déterminer. 

Au  point  de  vue  clinique,  lecancroïde  lingual  se  présente  sous 
les  trois  aspects  suivants  :  il  occupe  la  pointe,  le  milieu,  ou  bien 
la  base  delà  langue (1)  ;  il  s'accompagne  ou  non  d'engorgement 
ganglionnaire. 

Èpithéliome  de  la  pointe  de  la  langue,  —  C'est  le  cas  le  plus 
simple  :  la  langue  étant  attirée  au  dehors,  on  sent  entre  les  doigts 
les  bords  indurés  de  l'ulcère,  ou  bien  une  petite  tumeur  comme 
une  bille,  et  il  suffit  d'embrocher  la  partie  malade  avec  un  téna- 
culum  et  d'en  faire  l'excision  d'un  coup  de  ciseaux  courbes.  Si  la 
tumeur  s'engage  trop  loin  dans  la  langue  pour  être  enlevée  de  la 
sorte,  on  la  circonscrit  par  deux  incisions  qui  se  rejoignent  en 
arrière  en  forme  de  a  •  Un  fil  de  soie  réunit  les  deux  bords  et 
suffit  en  même  temps  pour  assurer  l'hémostase  d'une  manière 
complète. 

(I)  U  est  bien  évident  que  Ton  rencontre  des  cas  intermédiaires,  puisque  chaque 
point  de  1&  langue  peut  être  envahi,  mais  j'estime  que  cette  division  est  pratique 
au  point  de  vue  de  la  médecine  opératoire. 


TUMEURS  DE  LA  LANGUE.  355 

Epithéliome  du  fnilieu  de  la  langue.  —  Il  est  encore  possible,  en 
général,  d'opérer  cet  epithéliome  par  la  voie  buccale  seule.  Deux 
cas  cliniques  peuvent  se  présenter.  Tantôt,  c'est  le  cas  le  plus  rare, 
Tépithéliome  est  étendu  en  surface  sur  le  dos  de  la  langue,  et  a 
succédé  à  un  psoriasis  lingual  sous  lequel  il  s'est  développé.  Il 
s  enfonce  peu  dans  les  fibres  musculaires;  c'est  plutôt  une  plaque 
indurée  de  quelques  millimètres  de  profondeur. 

Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  dans  ce  cas  : 

Attirez  fortement  la  langue  au  dehors  avec  un  fil  passé  dans  la 
pointe,  enfoncez  de  fortes  aiguilles  au-dessous  de  la  tumeur  en 
dépassant  largement  les  limites,  et  disposez-les  en  croix  (-f-),  in- 
troduisez une  chaîne  d'écraseur  au-dessous  des  broches  et  divisez 
très  lentement  le  pédicule  ainsi  formé,  en  avançant  de  deux  crans 
par  minute.  L'écraseur  linéaire  me  paraît  devoir  être  conservé 
pour  l'extirpation  de  cette  variété  de  cancroïde. 

Plus  souvent,  l'épithéliome  du  milieu  de  la  langue  est  étendu  en 
profondeur  et  forme  une  masse  nettement  isolée,  occupant  toute 
l'épaisseur  de  l'organe  et  s'avançant  jusqu'à  la  ligne  médiane 
qu'elle  déborde  parfois.  Mais  en  attirant  fortement  la  langue,  la 
tumeur  est  facilement  accessible  et  fait  presque  complètement 
saillie  au  dehors.  Employez,  dans  ce  cas,  les  grandes  pinces 
hémostatiques  de  Péan;  appliquez-en  deux  ou  trois,  suivant 
les  besoins,  dans  le  sens  antéro-postérieur,  horizontal,  et  dans 
le  sens  transversal  ;  divisez  avec  le  bistouri  ou  les  ciseaux  la  par- 
tie ainsi  circonscrite  et  enlevez  ensuite  les  pinces.  Si  une  artère 
donne,  tordez-la  ou  mettez-y  un  fil,  et  faites  la  suture  en  réunis- 
sant la  face  supérieure  et  la  face  inférieure  de  la  langue.  Cette 
suture  a  l'avantage  de  rapprocher  les  bords  de  la  plaie  et  surtout 
d'arrêter  l'hémorragie  en  nappe,  même  celle  fournie  par  des  ar- 
tères trop  enfoncées  dans  la  langue  pour  qu'on  les  puisse  saisir. 

Epithéliome  de  la  base  de  la  langue.  —  Lorsque  l'épithéliome 
s'étend  jusqu'à  la  base  de  la  langue  et  rentre  toutefois  dans  les 
conditions  de  ceux  que  j'ai  déclarés  opérables,  c'est-à-dire  que  les 
limites  sont  accessibles  au  doigt  de  tous  côtés,  les  procédés  pré- 
cédents ne  lui  sont  pas  applicables.  Il  faut  encore,  selon  moi, 
suivre  la  voie  buccale  comme  voie  principale,  mais,  en  même 
temps,  faire  une  opération  préliminaire.  L'opération  est  alors  très 
complexe. 

Je  vais  supposer  le  cas  le  plus  grave  de  ceux  qui  sont  opérables. 

La  langue  est  envahie  jusqu'à  l'épiglotte  d'un  côté  seulement. 


356  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

ce  qui  est  le  cas  habituel  (1  ),  et  il  existe  des  ganglions  sous-maxil- 
laires plus  ou  moins  volumineux,  mais  mobiles  et  énucléables. 
L'opération  doit  être  conduite  de  la  façon  suivante  :  commencer 
par  faire  la  ligature  de  Tartère  linguale  du  côté  correspondant 
(j'indiquerai  le  manuel  opératoire  en  étudiant  les  maladies  de 
la  région  sus-hyoïdienne),  et  par  cette  même  incision  enlever 
tous  les  ganglions  malades.  On  fera  bien  d'enlever  en  même 
temps  la  glande  sublinguale  et  même  la  glande  sous-maxil- 
laire, dans  la  loge  desquelles  peuvent  se  trouver  de  petits 
ganglions  qui,  sans  cela,  échapperaient  à  l'investigation.  Em- 
portez ensuite  avec  des  ciseaux  la  portion  de  langue  malade.  Si 
vous  pouvez  y  parvenir  en  agrandissant  suffisamment  l'orifice  buc- 
cal, limitez  là  votre  action  ;  sinon,  pratiquez  une  incision  commis- 
surale  allant  jusqu'au  masséter.  Cette  incision  donne  un  très 
grand  jour  et  facilite  singulièrement  l'accès  sur  la  base  de  la  langue. 
Elle  serait  absolument  indispensable  et  il  faudrait  commencer  par 
cet  acte  opératoire,  s'il  n  y  avait  pas  de  ganglions  sous-maxillaires 
et  si  l'on  ne  jugeait  pas  à  propos  Je  lier  préalablement  l'artère 
linguale.  Dans  ce  cas,  après  cette  incision,  on  appliquerait  les 
pinces  de  Péan  et  on  se  comporterait  comme  je  l'ai  dit  pour  l'épi - 
théliome  du  milieu  de  la  langue,  en  portant  successivement  les 
pinces  de  pins  en  plus  en  arrière.  L'incision  commissurale  permet 
de  voir  ce  que  l'on  fait,  et  surtout  d'assurer  rhf3mostase  :  elle  se 
cicatrise  rapidement,  ne  déforme  que  légèrement  le  visage  (sur- 
tout celui  de  l'homme),  et  je  suis  d'avis  d'y  avoir  toujours  recours 
lorsqu'on  éprouve  quelques  difficultés  à  atteindre  la  limite  pos- 
térieure du  cancroïde. 

Ce  qu'il  y  a  de  lamentable,  c'est  que,  malgré  tout,  même  après 
les  opérations  en  apparence  les  plus  complètes,  la  récidive  sur- 
vient presque  fatalement  et  à  bref  délai.  Pour  mon  compte,  je 
n'ai  pas  encore  vu  d'exception  à  cette  règle  décourageante. 

nioérations  de  la  langue.  — Les  ulcérations  de  la  langue 
sont  fréquentes  et  reconnaissent  pour  cause  :  une  dent  mauvaise, 
la  syphilis,  le  tubercule,  et  le  cancer.  Il  en  existe  donc  de  quatre 
espèces.  Disons  tout  de  suite  que  le  diagnostic  diiïérentiel,  facile 

(1)  J*ai  opéré,  en  1882,  à  Thôpital  Beaujon,  un  hommes  atteint  malgré  son  jeune 
âge  (27  ans),  d'un  épithéliome  occupant  la  totalité  de  la  langue  jusqu'au  V  lingual. 
Je  dus  pratiquer  la  ligature  de  chacune  des  linguales,  et  enlevai  ensuite  la  partie 
malade  avec  quelques  coups  de  ciseaux. 


k. 


MALADIES  DE  LA  RÉGION  SUBLINGUALE.  357 

quelquefois,  lorsqu'il  s'agit,  par  exemple,  d'une  plaque  mu- 
queuse, est  souvent  si  douteux  que  les  praticiens  doivent  essayer, 
avant  de  se  prononcer,  la  pierre  de  touche  du  traitement  spécifique. 

Voici  les  signes  qui  pourront  les  différencier  les  unes  des 
autres  :  l'ulcération  traumatique,  ou  d'origine  dentaire,  siège  exac- 
tement sur  un  bord  de  la  langue  et  répond  à  un  chicot ,  ou  bien  à 
une  dent  dont  la  couronne  est  coupante  ;  la  base  de  l'ulcère  pré- 
sente parfois  une  induration  inflammatoire,  ce  qui  lui  donne  une 
grande  ressemblance  avec  la  variété  de  cancroïde  débutant  par 
une  ulcération,  car  le  siège  est  habituellement  le  même.  L'ablation 
du  chicot,  le  limage  de  la  dent,  feront  rapidement  disparaître  la 
lésion  qu'ils  ont  produite.  Si  cette  dernière  persistait,  ou  si  aucune 
cause  irritante  n'en  expliquait  la  production,  il  faudrait  conclure 
à  un  épithéliome. 

La  syphilis  se  manifeste  à  la  langue  sous  deux  formes  :  la 
plaque  muqueuse  et  la  gomme  ulcérée.  Je  ne  fais  que  mentionner 
le  chancre  induré,  qui  est  beaucoup  plus  rare  encore  que  celui 
des  lèvres.  Le  chancre  occupe  la  pointe  de  la  langue  et  présente 
une  marche  qui  ne  permet  pas  l'erreur,  pour  peu  que  Ton  y 
songe.  II  s'accompagne,  en  général,  rapidement  d'adénopathie 
sous-maxillaire  (1).  L'ulcère  est  rond,  à  bords  nettement  dé- 
coupés, à  fond  grisâtre  et  induré. 

Les  plaques  muqueuses  de  la  langue  sont  le  plus  souvent  multi- 
ples, superficielles,  non  indurées,  et  ne  pourraient  être  confondues 
qu'avec  des  aphtes  simples,  dont  elles  diffèrent  surtout  par  leur 
persistance.  Elles  affectent,  presque  toujours,  la  forme  de  fentes, 
de  fissures,  et  sont  très  douloureuses. 

La  gomme  ulcérée  ressemble,  sous  beaucoup  de  rapports,  à  l'épi- 
théliome  ulcéré  ;  l'ulcère  repose  dans  les  deux  cas  sur  une  base 
indurée.  Mais  la  gomme  est  souvent  multiple,  elle  occupe  de  pré- 
férence le  milieu  de  l'organe  ;  les  bords  sont  décollés  et  l'indura- 
tion n'est  pas  aussi  grande  que  dans  le  cancroïde.  En  somme,  ce 
ne  sont  là  que  des  nuances  qui  peuvent  donner  seulement  une 
probabilité  :  aussi,  faut-il  toujours  traiter  le  malade  comme  sïl 
s'agissait  de  syphilis. 

(l)  J'ai  observé,  en  1886,  dans  mon  service  de  THôtel-Dieu,  une  vieille  femme 
atteinte  d'un  chancre  induré  de  la  pointe  de  la  langue  dont  le  diagnostic  ne 
pouvait  être  douteux  ;  cependant,  il  n'existait  pas  d'adénopathie  sous-maxillaire 
appréciable.  Depuis  celte  époque,  j'ai  constaté  plusieurs  fois  l'absence  d'adénopa- 
thie dans  des  cas  de  chancre  syphilitiques  non  douteux  (note  de  la  A*  édition). 


358  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

L'ulcère  tuberculeux  apparaît  chez  les  phtisiques  et  coïucide^ 
en  général,  avec  d'autres  manifestations  de  même  nature.  Un  carac- 
tère essentiel,  c'est  que  la  base  n'est  pas  indurée  et  qu'il  affecte 
la  forme  de  plaques.  Les  bords  de  la  plaque  sont  nettement  dé- 
coupés, le  fond  en  est  jaunâtre  ;  tout  autour,  on  aperçoit  fréquem- 
ment une  série  de  petits  points  jaunes  du  volume  d'une  tête 
d'épingle.  Ajoutons  que  ces  plaques  occupent  le  milieu  ou  les 
bords  de  la  langue  et  sont  souvent  multiples. 

Maladies  de  la  région  sublinguale. 

La  région  sublinguale,  située  entre  la  partie  libre  de  la  face 
inférieure  de  la  langue  et  la  face  postérieure  du  maxillaire  infé- 
rieur, comprend  comme  organe  principal  la  glande  sublinguale  : 
on  y  rencontre,  en  outre,  le  canal  de  Warthon  et  une  cavité  close 
constante,  appelée  bourse  de  Fleischmann,  que  j'ai  représentée 
et  dont  j'ai  donné  une  description  détaillée  dams  mon  Traité  d'ana- 
tomie  topographique.  On  trouve  également  un  repli  muqueux 
qui  fixe  la  langue  au  plancher  de  la  bouche,  le  frein  de  la  langue. 

Cette  région  est  le  siège  de  prédilection  d'une  tumeur  dont  la 
pathogénie  a  exercé  et  exerce  encore  aujourd'hui,  la  sagacité  des 
chirurgiens,  la  grenouillette,  dont  je  m'occuperai  principalement 
dans  ce  chapitre.  Mais,  auparavant,  passons  en  re\'ue  certaines 
autres  affections  qu'on  y  observe  plus  rarement. 

Quelquefois  le  frein  est  plus  développé  qu'il  ne  convient  et 
parait  gêner  un  peu  les  mouvements  de  la  langue.  Si  l'enfant  est 
en  retard  pour  parler,  les  parents  l'amènent  au  chirurgien  pour 
lui  faire  couper  le  filet^  supposant,  ce  qui  d'ailleurs  est  inexact, 
que  cette  disposition  est  la  cause  du  retard.  Toutefois,  lorsque  le 
frein  s'avance  trop  près  de  l'arcade  dentaire,  il  n'y  a  pas  d'incon- 
vénient à  le  diviser.  Le  meilleur  procédé  consiste  à  soulever  la 
langue  avec  le  bout  le  plus  large  de  la  sonde  cannelée,  à  intro- 
duire le  frein  dans  la  fente  que  présente  cette  extrémité  et  à  le 
sectionner  d'un  coup  de  ciseaux.  Il  faut  éviter  de  couper  les 
veines  ranines,  ce  qui  est  très  facile,  en  raison  de  la  transparence 
des  tissus. 

On  s'est  occupé  depuis  quelques  années  d'une  affection  connue 
sous  le  nom  d'angine  de  Ludivig  et  dont  le  siège  me  paraît  être  la 
région  sublinguale.  L'expression  d'angine  est  défectueuse  et  celle  de 


MALADIES  DE  LA  RÉGION  SUBLINGUALE.  359 

phlegmon  de  la  région  sublinguale  plus  exacte.  11  survient  un  gonfle- 
ment considérable,  inquiétant,  du  plancher  de  la  bouche  et  de  la  ré- 
gion sus-hyoïdienne.  Unabcès  ne  tarde  pas  àse  former,  et,  chose  im- 
portante à  savoir,  le  foyer  siège  au-dessus  du  muscle  my  lo-hyoïdien . 

Èpithéliome  de  la  région  sublinguale,  —  La  muqueuse  qui  ta- 
pisse la  région  sublinguale  peut  être  le  siège  d'une  variété  de 
cancroïde  buccal  qui  présente  une  gravité  comparable  à  celui  de 
la  langue  et  nécessite  une  opération  spéciale.  Il  débute,  en  général, 
par  une  ulcération  très  superficielle  occupant  le  frein  et  les  côtés 
du  frein.  Il  s'étend  peu  à  peu  en  largeur  et  en  profondeur,  gagne 
la  glande  sublinguale,  la  face  inférieure  de  la  langue,  atteint  le 
périoste  de  la  mâchoire,  et  finit  par  attaquer  l'os  lui-même.  Les 
mouvements  de  la  langue  sont  entravés  ;  il  s'écoule  incessam- 
ment par  la  bouche  une  sanie  putride  composée  d'un  mélange  de 
salive  et  de  pus,  cl  le  malade  est  en  proie  à  de  violentes  douleurs. 
Les  ganglions  sus-hyoïdiens  médians  sont  principalement  enva- 
his ;  cependant,  il  m'a  semblé,  dans  les  cas  soumis  à  mon  obser- 
vation, que  le  système  lymphatique  résistait  plus  longtemps  à 
l'envahissement  que  dans  le  cancroïde  lingual. 

Si  le  praticien  peut  parfois  conserver  des  doutes  sur  l'existence 
du  cancroïde  lingual,  il  n'en  saurait  être  de  même  ici,  car  je  ne 
connais  pas  d'affection  de  la  région  qui  puisse  être  confondue 
avec  celle  que  je  viens  de  décrire. 

Le  traitement  consiste  dans  Tablation  pratiquée  le  plus  tôt 
possible. 

Trois  cas  cliniques,  ou  plutôt  trois  phases  de  la  maladie  se  pré- 
sentent et  nécessitent  une  opération  différente  :  1°  la  maladie  est 
limitée  à  la  muqueuse  ;  2""  toutes  les  parties  molles  situées  au- 
dessus  du  muscle  mylo-hyoïdien  sont  envahies  ;  3°  le  squelette 
est  atteint  en  même  temps  que  les  parties  molles. 

Dans  le  premier  cas,  c'est-à-dire  tout  à  fait  au  début  de  la  ma- 
ladie, une  large  excision  de  la  muqueuse  pratiquée  par  la  bouche 
sans  opération  préliminaire  peut  suffire,  mais  il  est  bien  rare  que 
l'on  intervienne  à  temps  pour  se  contenter  de  cette  intervention, 
car  les  malades  emploient  souvent  des  remèdes  divers  :  garga- 
rismes  variés,  cautérisations  superficielles,  etc.,  avant  de  se 
décider  à  subir  une  opération  sérieuse. 

Dans  le  second  cas,  une  opération  préliminaire  me  paraît  indis- 
pensable pour  enlever  la  totalité  du  mal  et  mener  à  bien  l'acte 


360  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

opératoire  :  il  faut  diviser  sur  la  ligne  médiane  la  lèvre  inférieure 
d'abord  et  le  maxillaire  inférieur  ensuite.  Je  dirai  plus  loin,  à  pro- 
pos des  maladies  de  cet  os,  comment  il  convient  d'exécuter  ces 
deux  sections  qui  constituent  les  premiers  temps  de  la  résection 
totale.  Les  deux  moitiés  de  la  mâchoire  étant  écartées  l'une  de 
l'autre  et  la  langue  fortement  attirée  en  avant  à  l'aide  d'un  fil 
passé  dans  sa  pointe,  on  peut  enlever  avec  le  bistouri  ou  des  ci- 
seaux tout  ce  qui  est  affecté.  L'hémostase  est  généralement  facile, 
puisque  les  parties  sont  sous  les  yeux..  On  réunit  ensuite  les  deux 
moitiés  du  maxillaire  à  l'aide  d'un  fil  métallique,  ainsi  que  la 
lèvre  inférieure.  L'emploi  du  chloroforme  présente  moins  d'in- 
convénients ici  que  lorsqu'il  s'agit  de  la  langue  elle-même,  car  le 
sang  s'écoule  en  grande  partie  au  dehors,  au  lieu  de  tomber  dans 
le  pharynx.  On  est  bien  tenté  d'enlever  les  parties  malades  avec 
le  thermocautère,  mais  cet  instrument  expose  trop  aux  hémor- 
ragies secondaires  lors  de  la  chute  des  escarres  pour  que  j'ose  en 
conseiller  l'usage  dans  ce  cas  particulier,  en  raison  delà  difficulté 
à  se  rendre  maître  du  sang. 

La  troisième  phase  de  la  maladie,  c'est-à-dire  l'envahissement 
du  squelette,  nécessite  une  intervention  plus  compliquée  que  la 
précédente,  car  il  ne  suffit  plus  de  sectionner  le  maxillaire  inférieur 
sur  sa  ligne  médiane,  il  faut  encore  en  réséquer  une  portion  à 
l'aide  de  deux  incisions  pratiquées  de  chaque  côté  de  cette  ligne, 
à  une  distance  variable  suivant  l'étendue  de  la  lésion.  Cette  opé- 
ration entraine  une  mutilation  et  une  déformation  considérables 
du  visage  ;  j'en  indiquerai  plus  loin  le  manuel  opératoire. 

Maladies  de  la  portion  sublinguale  du  canal  de  Warthon,  —  La 
seule  affection  du  canal  de  Warthon  qui  nous  intéresse  est  la 
présence  de  corps  étrangers  dans  son  intérieur.  Ceux-ci  peuvent 
provenir  du  dehors  et  ce  sont  alors,  en  général,  des  débris  d'ali- 
ments, ou  bien  provenir  du  dedans,  ce  sont  des  calculs  salivaires. 

En  raison  de  l'étroitesse  de  l'orifice  buccal  du  canal  de  Warthon, 
et  aussi,  sans  doute,  de  sa  contractilité,  les  corps  étrangers  s'y 
introduisent  très  rarement.  Lorsque  Taceident  se  produit,  les  ma- 
lades éprouvent  une  douleur  subite  et  violente  dans  le  plancher 
de  la  bouche,  une  véritable  angoisse,  et  il  survient  du  gonflement 
de  la  région  sus-hyoïdienne  au  niveau  de  la  glande  sous-maxil- 
laire. Dans  un  cas  de  ce  genre,  je  fus  assez  heureux  pour  faire 
disparaître  le  phénomène  aussi  vite  qu'il  était  venu,   en  prati- 


MALADIES  DE  LÀ  RÉGION  SUBLINGUALE.  361 

quant  le  cathétérisme  avec  un  stylet  très  fin,  et  c'est,  je  crois, 
le  seul  traitement  rationnel  à  exécuter. 

Les  calculs  s'observent  moins  rarement,  car  la  glande  sous- 
maxillaire  est  le  siège  le  plus  habituel  des  concrétions  salivaires. 
Ces  calculs  ont  une  forme  allongée,  olivaire,  et  forment  dans  le 
plancher  de  la  bouche,  derrière  la  glande  sublinguale,  une  tumeur 
dure  que  Ton  peut  sentir  avec  le  doigt.  Le  diagnostic  de  ces  cal- 
culs n'est  donc  pas  difficile,  et  c'est  parce  qu'ils  n'y  songent  pas 
que  la  plupart  des  praticiens  en  méconnaissent  la  présence.  Les 
calculs  déterminent  de  très  vives  douleurs  sur  tout  le  trajet  du 
canal  et  au  niveau  de  la  glande  sous-maxillaire  qui  est  tuméfiée. 
Fixés  le  plus  souvent  dans  le  point  qu'ils  occupent,  ils  peuvent 
cependant  changer  de  place  et  se  porter  de  temps  en  temps  vers 
la  région  sus-hyoïdienne,  comme  cela  avait  lieu  dans  le  dernier 
ras  que  j'ai  observé,  dé  telle  sorte  qu'on  ne  les  sent  plus  par  la 
bouche.  Ils  cheminent  peu  à  peu  vers  l'orifice  du  canal,  et 
finissent  par  s'y  montrer  sous  forme  d'une  petite  saillie  blanche 
et,  enfin,  sortent  parfois  spontanément,  au  grand  étonnement  du 
malade,  et  souvent  aussi  du  médecin. 

La  seule  indication  à  remplir  est  de  faire  une  incision  sur  le 
relief  même  que  forme  le  calcul  et  de  l'enlever  :  le  malade  est 
instantanément  guéri. 

Tumeurs  diverses  de  la  région  sublinguale.  —  La  glande  sublin- 
guale est,  au  même  titre  que  les  autres  glandes  acineuses,  le 
siège  de  tumeurs  solides  :  adénomes,  adéno-sarcomes,  fibro- 
mes, etc.  ;  on  trouve  aussi  dans  cette  région  des  lipomes  qui 
affectent  le  même  caractère  que  les  lipomes  de  la  joue,  c'est-à-dire 
qu'une  fois  la  muqueuse  incisée  ils  s'étirent  facilement  sous  la 
simple  traction  d'une  pince,  mais  ces  cas  sont  absolument  excep- 
tionnels et  ne  doivent  pas  nous  occuper  ici  davantage. 

Par  contre,  on  observe  très  souvent  dans  cette  région  des 
tumeurs  kystiques.  Ces  kystes  contiennent  des  matières  tantôt 
molles,  tantôt  liquides  :  les  premiers  sont  des  kystes  dermoïdes, 
les  seconds  des  grenouillettes. 

Kystes  dermoïdes  de  la  région  sublinguale.  —  Los 

maxillaire  inférieur  est  primitivement  formé  de  deux  moitiés  qui 
se  soudent  de  très  bonne  heure  sur  la  ligne  médiane  pour  former 
la  symphyse  du  menton  :  or,  il  est  très  vraisemblable  que  sur  cer- 


362  MALADIES  DE  LA  fiOUCRE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

tains  sujets  il  se  produit  au  moment  de  la  fermeture  un  pince- 
ment du  feuillet  corné  de  Tembryon,  donnant  plus  tard  naissance 
à  la  production  d'un  kyste  dermoïde,  ainsi  qu'on  Tobserve  à  la 
queue  du  sourcil.  Ce  kyste  se  développe  peu  à  peu  et  parvient 
quelquefois  à  un  volume  considérable.  En  1885,  j'en  opérai  un 
présentant  le  volume  d'un  gros  œuf  de  dinde.  Il  occupe  alors 
toute  la  région  sublinguale  de  Tun  ou  des  deux  côtés,  déprime 
le  plancher  buccal  au  point  de  faire  une  saillie  très  disgracieuse 
à  la  région  sus-hyoïdienne,  refoule  la  langue  contre  le  palais,  et 
gène  quelquefois  la  déglutition  et  surtout  la  phonation. 

Les  signes  qui  permettent  de  reconnaître  cette  variété  de  kyste 
sont  les  suivants  :  la  tumeur  est  molle,  pâteuse,  sans  aucune 
rénitence,  et  se  laisse  déprimer  comme  si  elle  contenait  du  mastic 
de  vitrier.  Elle  est  absolument  indolente,  n'occasionne  que  de  la 
gène.  Elle  est  congénitale,  ou  du  moins  remonte  aux  premières 
années  de  la  vie.  Il  est  impossible,  à  l'aide  de  ces  caractères,  de 
méconnaître  le  dermoïde  sublingual,  aucune  autre  tumeur  n'en 
présentant  de  semblables. 

J'ai  pu,  en  1883,  à  l'hôpital  Beaujon,  énucléer  complètement 
par  la  bouche  un  gros  kyste  qui  a  adhc'îrait  que  faiblement  aux 
parties  périphériques,  ce  qui  d'ailleurs  est  la  règle,  mais  le 
meilleur  traitement  consiste  h  extirper  la  poche  par  la  région 
sus-hyoïdienne. 

Grenouillettes  (1).  —  La  grenouillettc  se  présente  sous  deux 
formes  distinctes  :  la  forme  aiguë  et  la  forme  chronique. 

La  grenouillette  aiguës  plus  rare  que  la  grenouillette  chronique, 
se  manifeste  de  la  manière  suivante  :  un  sujet  est  en  pleine  santé 
et  n'éprouve  pas  la  moindre  gène  du  côté  du  plancher  de  la 
bouche.  Tout  à  coup,  sans  cause  appréciable,  il  est  pris  d'une 
violente  douleur  sous  la  langue  ;  en  même  temps,  survient  en  ce 
point  un  gonflement  considérable  qui  refoule  la  langue  vers  le 
palais,  entrave  la  respiration,  et  détermine  un  obstacle  presque 
compléta  la  déglutition  et  à  la  phonation. 

On  devine  l'angoisse  qu'éprouve  le  malade  en  se  sentant  ainsi 

(1)  La  plupart  lies  auteurs  ajoutent  l'épilhète  de  sublin<^uale  pour  différencier  cette 
grenouillette  de  celle  qui  se  développe  dans  la  région  sus-hyoïdienne  et  qu*on 
appelle  grenouillette  sus-hyoïdienne.  Je  pense,  toutefois,  qu'il  n'existe  qu'une  seule 
espèce  de  grenouillette,  toujours  primitivement  sublinguale  et  dont  la  sus-hyoï- 
dienne n'est  qu'un  prolongement  ou  un  diverliculum.  J'njoute  que  le  siège  anato- 
mique  de  la  grenouillette  est  constamment,  selon  moi,  la  bourse  de  Fleischmann. 


MALADIES  DE  LA  RÉGION  SUBLINGUALE.  :<63 

subitement  envahi  par  un  mal  inconnu  qui  le  menace  d'asphyxie. 
J'ai  observé  un  homme  qui,  s'étant  couché  très  bien  portant,  fut 
réveillé  brusquement  au  milieu  de  la  nuit  par  l'apparition  d'une 
grenouillette  aiguë  ;  une  femme  tisonnait  au  coin  du  feu  quand 
les  mêmes  accidents  se  développèrent.  On  trouve  alors  au-dessous 
de  la  langue  une  tumeur  molle,  tendue,  rénitente,  fluctuante,  qui 
occupe  un  côté  ou  les  deux  côtés  de  la  ligne  médiane,  ou  cette  ligne 
elle-même,  et  la  ponction  démontre  qu'elle  est  constituée  par  une 
collection  de  liquide.  Or,  est-il  possible  qu'une  masse  liquide 
enkystée  ait  pu  apparaître  subitement,  si  ce  n'est  dans  une  cavité 
préexistante?  Si  l'on  considère,  en  outre,  que  la  grenouillette  chro- 
nique présente  une  forme  et  des  rapports  identiques  à  ceux  de  la 
précédente  et  n'en  diffère  que  parle  mode  d'évolution,  n'est-il  pas 
évident  que  ces  deux  maladies  ont  le  même  siège  ?  La  difficulté 
est  de  savoir  d'où  vient  le  liquide.  Est-il  sécrété  parles  parois  de 
la  cavité  ;  provient-il  d'une  glande  salivaire,  du  canal  deWarthon 
déchiré  ?  Gela  est  problable,  mais  je  ne  saurais  l'affirmer,  et  c'est 
à  cette  recherche  qu'il  convient  de  nous  borner  aujourd'hui  pour 
compléter  l'histoire  de  la  grenouillette. 

La  grenouillette  aignë  est  facile  à  reconnaître  d'emblée  et  ne 
pourrait  être  confondue,  en  raison  de  sa  marche,  qu'avec  un 
phlegmon  du  plancher  de  la  bouche,  mais,  dans  ce  dernier  cas,  il 
existe  une  tuméfaction  générale  et  non  une  tumeur  bien  cir- 
conscrite ;  il  y  a  de  Tœdème,  de  l'empâtement,  et  non  de  la 
rénitence  et  de  la  fluctuation.  Le  phlegmon  du  plancher  s'accom- 
pagne de  phénomènes  généraux  qui  n'existent  pas  dans  la  gre- 
nouillette aiguë,  où  tout  est  local. 

Le  traitement  consiste  à  ouvrir  tout  de  suite  la  poche,  par  le 
procédé  que  je  vais  indiquer  dans  un  instant,  et  à  évacuer  le  con- 
tenu, qui  est  un  liquide  blanchâtre,  plus  ou  moins  rosé,  épais  et 
filant  comme  du  blanc  d'œuf.  Les  accidents  disparaissent  aussitôt. 

La  grenouillette  chronique  ne  difl'ère  de  la  précédente,  je  le  ré- 
pète, que  par  son  mode  de  développement,  qui  s'effectue  d'une 
fîK'on  lente  et  progressive.  Elle  consiste  en  une  tumeur  nettement 
circonscrite^  occupant  un  côté  seulement  ou  la  totalité  de  l'espace 
sul)lingual,  soulevant  la  muqueuse  et  le  frein  de  la  langue,  refou- 
lant cet  organe  en  haut  et  en  arrière.  La  tumeur  est  tendue, 
rénitente,  fluctuante,  et  en  quelque  sorte  transparente,  tant  est 
mince,  le  plus  souvent,  la  muqueuse  qui  la  recouvre.  Elle  gêne 


MALADIES   DE  L'ISTHME   DU  OOSlEfl.  3G.Ï 

nettement  la  paroi  profonde  du  kysle.  Faire  laver  la  bouche  du 
malade  et  attendre  (]ue  tout  i^coulenieu  t  de  sang  ait  cesse.  Promener 
alors  un  crayon  de  nitrate  d'argent  sur  toute  la  surface  interne  de 
la  poche.  Il  sera  bon  de  renouveler  deux  ou  trois  fois  la  même 
niutérisation  dans  les  jours  suivants,  lorsque  les  escarres  seront 
détachées. 

Si  la  grenouillettc  envoie  un  prolongement  dans  la  région  sus- 
liyoïdienne,  c'est  encore  par  la  boucbe  qu'il  faut  agir  et  par  le 
même  procédé.  Seulement,  il  sera  préféruble  de  se  servir,  pour 
toucher  la  paroi,  d'un  petit  tampon  d'ouate  imbibé  de  teinture 
d'iode.  On  pénètre  ainsi  très  facilement  de  la  poche  sublinguale 
dans  ta  poche  sus-hyoïdienne  et  la  guérison  peut  être  obtenue  du 
premier  coup,  ainsi  que  je  l'ai  observé,  en  1SÎI3,  h  la  î'itié. 


B°  MALADIES  DE  L1ST11ME  DL'  GOSIICR. 

L'ifithnie  du  goiiier  e\ii  l'orilice  intermédiaire  à  la  bouche  et  au 
pharynx.  Il  nous  présente  à  étudier  les  maladies  des  piliers  du 
voile  du  palais  et  celles  de  l'amygdale. 

On  observe  dans  cette  région  des  ulcérations  diverses.  Elles  sont 
presque  toujours  de  nature  syphilitique  ou  épithélîale.  Ces  ulcéra- 
tions empruntent  un  caractère  de  gravité  exceptionnel  à  la  région 
qu'elles  occupent.  Eu  effet,  immédiatement  en  dehors  de  l'amyg- 
dale se  trouve  l'artère  carotide  interne,  et  il  est  possible  que  ce 
vaisseau  soit  ulcéré  ù  la  longue,  d'où  la  production  d'une  hémor- 
ragie rapidement  mortelle. 

Les  ulcérations  syphiliUques  de  l'isthme  du  gosier  se  présentent, 
le  plus  souvent,  ft  l'état  de  plaques  muqueuses  disséminées  h  la 
surface  des  piliers  ou  sur  l'amygdale,  et  leur  diagnostic  n'offre 
aucune  difhculté.  A.  Guérin  a  décrit  une  sorte  de  rétrécisse- 
ment syphilitique  de  l'isthme  du  gosier,  qu'il  a  comparé  à  l'atré- 
sio  de  même  nature  que  l'on  rencontre  si  fréquemment  dans  le 
rectum. 


tiplthôUome  de  nstbme  du  gosier.  ~  L'épithéliome  de 
l'isthme  du  gosier  est  une  variété  de  cancroïde  buccal  plus  grave 
encore  peut-être  que  celui  de  la  tangue,  en  ce  qu'il  est  moins 
accessible  à  l'action  chirurgicale,  et  souveut  même,  à  mon  sens, 
tout  à  fait  inopérable.  Il  ilébuU.'  tantôt  par  le  pilier  antérieur, 
~  aU>t  par  l'amygdale,  et  le  praticîOD  se  demande  au  début,  comme 


MALADIES  DE  L'ISTHME  DU  GOSIER.  367 

Abcès  de  l'isthme  du  gosier.  —  La  science  possède  et  les 
journaux  publient  de  temps  en  temps  des  cas  d'hémorragie  fou- 
droyante à  la  suite  de  Tincision  d'un  abcès  de  l'amygdale,  la  caro- 
tide interne  avant  été  ouverte  :  ces  faits  ont  bien  le  droit  de  faire 
réfléchir  le  praticien  au  moment  d'enfoncer  un  bistouri  dans  cette 
région,  d'autant  plus  que  l'accident  est  arrivé  entre  les  mains  de 
chirurgiens  compétents. 

Je  crois  devoir  établir  ici  une  distinction  qui  n'a  pas  encore  été 
faite  et  qui  rend  compte  des  faits  observés. 

Il  existe  deux  espèces  d'abcès  pouvant  venir  faire  saillie  à  la  ré- 
gion amygdalienne  :  l'une  prend  son  point  de  départ  dans  la  loge 
de  l'amygdale,  l'autre  en  dehors  de  cette  loge.  Le  premier  de  ces 
abcès  est  à  peu  près  constamment  consécutif  à  une  amygdalite 
aiguë  ;  le  second  à  un  adéno-phlegmon  d'un  ganglion  profond 
du  cou.  Or,  la  carotide  interne  se  trouve  en  contact  immédiat  avec 
la  face  externe  de  l'amygdale  dont  la  sépare  une  cloison  cellulo- 
fibreuse,  et  les  ganglions  lymphatiques  reposent  sur  la  face 
externe  de  cette  artère. 

11  est  facile  de  déduire  les  conséquences  résultant  de  ces 
rapports  anatomiques  :  l'abcès  de  l'amygdale  repousse  la  caro- 
tide en  dehors  ;  l'adéno-phlegmon  la  repousse  en  dedans  :  c'est 
donc  affaire  de  diagnostic.  En  présence  d'un  abcès  de  la  région 
amygdalienne  saillant  dans  le  pharynx,  posez-vous  toujours  cette 
question  :  Le  pus  vient-il  de  l'amygdale  ou  d'un  ganglion  profond 
du  cou?  C'est  principalement  à  la  marche  de  l'affection  qu'il  fau- 
dra demander  la  solution  du  problème.  L'abcès  amygdalien  sera 
ouvert  sans  le  moindre  danger  par  la  bouche  ;  dans  le  cas  con- 
traire, recherchez  si  le  foyer  n'est  pas  accessible  du  côté  de  la 
peau,  et,  lorsqu'il  faut  intervenir  par  la  bouche,  recherchez  avec 
le  plus  grand  soin,  à  l'aide  du  doigt,  l'existence  des  battements  ar- 
tériels. Lorsque  la  carotide  interne  est  blessée,  comprimez  tout 
de  suite  la  carotide  primitive  au  milieu  du  tubercule  carotidien 
et,  s'il  en  est  temps  encore,  pratiquez  la  ligature  de  cette  artère, 
ou  mieux  celle  de  la  carotide  interne  à  son  origine. 

Hypertrophie  des  amygdales.  —  Amygdalotomie.  — 

Rien  de  plus  commun  que  l'hypertrophie  des  amygdales,  et  rien 
aussi  de  plus  commun  que  cette  question  :  Faut-il  enlever  les 
amygdales  ? 

L'hypertrophie  des  amygdales  entraîne  un  certain   nombre 


364  MALADIES  DE  LA  fiOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

un  peu  la  respiration  et  la  déglutition,  mais  modifie  surtout 
profondément  la  voix,  qui  prend  un  caractère  de  coassement  tout 
spécial. 

Comme  dans  le  cas  précédent,  le  contenu  de  la  poche  est  un 
liquide  blanc  jaunâtre,  épais  et  filant  comme  le  blanc  d'œuf.  L'ana- 
lyse chimique  y  fait  découvrir  les  principes  caractéristiques  de  la 
salive. 

On  conçoit  que  sous  l'influence  d'un  traumatisme  quelconque, 
ou  par  le  fait  même  de  Touverture  spontanée  d'un  vaisseau  san- 
guin, un  épanchement  de  sang  puisse  se  produire  dans  la  bourse 
de  Fleischmann,  et  c'est  sans  doute  cette  variété  que  Dolbeau 
décrivit  sous  le  nom  de  grenotiillette  sanguine. 

Pour  bien  faire  comprendre  ma  pensée  sur  le  siège  et  les  formes 
de  la  grenouillette,  il  me  suffit  de  comparer  ce  qui  se  passe  sous 
la  langue  à  ce  que  Ton  observe  dans  les  séreuses  en  général,  dans 
la  vaginale  en  particulier,  où  nous  observons  la  vaginalite  aiguë, 
l'hydrocèle  et  Thématocèle,  qui  me  paraissent  correspondre  exac- 
tement à  la  grenouillette  aiguë,  la  grenouillette  chronique  et  la 
grenouillette  sanguine. 

Il  est  inutile  d  insister  sur  le  diagnostic  de  cette  affection,  qui 
ne  saurait  être  confondue  qu'avec  Tœdème  du  plancher  de  la 
bouche  :  mais  pour  différencier  ces  deux  états,  je  n'aurais  qu'à 
reproduire  une  partie  de  ce  que  je  viens  de  dire  à  propos  du  dia- 
gnostic de  la  grenouillette  aiguë. 

Comme  la  pathogénie,  le  traitement  de  la  grenouillette  a  exercé 
la  sagacité  des  chirurgiens,  ainsi  qu'en  témoigne  le  nombre  des 
traitements  proposés.  Cette  affection  est,  en  effet,  très  sujette  à 
récidive,  en  raison  du  mode  de  constitution  de  la  bourse  de 
Fleischmann  (Voy.  fig.  109  et  110,  Traité  (Tanat,  topogr,,  9"  édi- 
tion), dont  les  parois  restent  écartées  Tune  de  l'autre  après  l'éva- 
cuation du  liquide. 

Voici  le  procédé  que  je  conseille,  après  lavoir  mis  en  pratique 
un  grand  nombre  de  fois,  et,  en  général,  avec  un  succès  complet. 
11  est,  en  outre,  d'une  extrême  simplicité,  ce  qui  a  bien  sa  valeur, 
si  l'on  songe  que  des  chirureriens  ont  proposé  la  dissection  et 
lexcision  de  la  poche. 

Introduire  dans  la  partie  saillante  de  la  tumeur  un  ténaculum 
et  enlever  d'un  coup  de  ciseaux  courbes  la  portion  ainsi  embro- 
chée. Le  liquide  s'écoule  aussitôt,  les  bords  de  la  plaie  s'écartent, 
et  il  en  résulte  une  large  ouverture  à  travers  laquelle  on  voit 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  369 

tome  —  et  de  préférence  celui  qui  se  manœuvre  d'une  seule  main. 
Il  faut  s  assurer  auparavant  de  son  bon  fonctionnement,  car  j'en  ai 
vu  faire  défaut  à  moitié  route  (et  c'est  le  principal  reproche  qu'on 
puisse  adresser  à  cet  instrument  si  ingénieux).  La  dimension  de  la 
lunette  doit  être  en  rapport  avec  le  volume  de  Tamygdale,  car, 
si  elle  est  trop  large,  la  lame  coupera  mal.  Déprimez  avec  l'ins- 
trument la  base  de  la  langue  et  chargez  l'amygdale  de  bas  en 
haut,  en  profitant  du  moment  où  les  deux  glandes  se  rapprochent 
fortement  l'une  de  l'autre.  Faites  ensuite  laver  la  bouche  avec  de 
l'eau  légèrement  vinaigrée. 

L'ignipuncture  avec  le  galvanocautère  jouit  actuellement  d'une 
certaine  vogue,  mais  je  ne  l'ai  pas  employée  jusqu'à  ce  jour. 

7°  AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE. 

La  plupart  des  auteurs  décrivent  dans  un  chapitre  unique  les 
maladies  des  deux  mâchoires,  en  raison  de  plusieurs  caractères 
communs  :  mais  il  y  a  aussi  des  signes  spéciaux,  et  surtout  des 
opérations  spéciales  à  chacune  d'elles,  et  il  me  semble  préférable 
de  les  étudier  séparément,  au  risque  de  quelques  répétitions. 

La  mâchoire  supérieure  peut  être  le  siège  de  fractures,  d'in- 
flammations, de  fistules,  de  névralgies,  et  de  tumeurs. 

A.  Fractures  de  la  m&choire  supérieure.  —  Les  frac- 
tures de  la  mâchoire  supérieure  sont,  le  plus  souvent,  la  consé- 
quence d'un  choc  direct  :  chute  sur  un  corps  dur  et  anguleux, 
coup  de  pied  de  cheval,  éclat  d'obus,  etc.  Le  choc  porte  sur  le 
rebord  alvéolaire  seul,  sur  la  branche  montante,  sur  Tos  ma- 
laire ou  sur  le  corps  de  l'os.  Ces  fractures  saccompagnent  tou- 
jours d'un  délabrement  plus  ou  moins  considérable  des  parties 
molles  de  la  face  et  donnent  lieu  à  un  écoulement  abondant  de 
sang  par  le  nez  et  la  bouche.  Le  diagnostic  en  est  généralement 
facile  :  vive  douleur  à  la  pression  dans  un  point  déterminé  ; 
mobilité  anormale  et  crépitation,  surtout  si  le  siège  de  la  frac- 
ture est  le  rebord  alvéolaire. 

Les  blessés  atteints  de  ces  violents  traumatismes  présentent 
tout  d'abord  un  aspect  de  nature  à  faire  porter  un  pronostic  grave, 
d'autant  plus  qu'il  existe  ordinairement  en  même  temps  un  cer- 
tain degré  de  commotion  cérébrale,  mais  les  accidents  ne  tardent 
pas  à  diminuer  et  la  guérison  se  fait,  en  général,  rapidement. 

TiLLAUX.  —  CArViirpie  c/ini^iie.  1.   —  24 


AFFECTIONS  DE  LA   MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  371 

môme  de  la  nécrose,  et  une  ou  deux  fistules  permanentes  s'éta- 
blissent. Ces  accidents  se  produisent  d'autant  mieux  si  le  sujet 
est  doué  d'un  tempérament  lymphatique. 

C.  Fistules  de  la  m&choire  supérieure.  —  Ainsi  que  je 
viens  de  le  dire,  les  fistules  cutanées  de  la  mâchoire  supérieure 
reconnaissent,  à  peu  près  constamment,  pour  origine  première 
une  lésion  dentaire  (je  parlerai  plus  loin  du  genre  de  lésion).  A  la 
lésion  primitive  peut  s'être  jointe  une  altération  chronique  du 
périoste  ou  de  Tos,  de  telle  sorte  qu'à  cette  période  l'ablation  de 
la  dent  malade  n'est  plus  suffisante  pour  amener  la  guérison,  sur- 
tout s'il  existe  un  point  nécrosé.  A  propos  de  la  joue,  j'ai  déjà 
parlé  de  ces  fistules  et  fait  remarquer  qu'en  explorant  par  la  bouche 
on  constatait  souvent  l'existence  d'un  cordon  dur  étendu  de  la 
fistule  à  la  portion  du  maxillaire  malade,  et  l'on  conçoit  combien 
ce  signe  est  un  guide  précieux  pour  le  diagnostic  et  le  traitement. 
Les  orifices  fistuleux  sont  souvent  multiples,  car  il  se  produit  une 
série  d'abcès;  la  joue  est  déprimée,  irrégulière,  ce  qui  constitue 
une  difformité  très  choquante. 

L'exploration  des  trajets  fistuleux  avec  un  stylet  peut  ne  pas 
conduire,  et  m'a  semblé  môme  conduire  rarement  sur  le  point 
malade,  mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  admettre  que  l'os  est 
intact,  et  surtout  qu'il  n'y  a  pas  de  dent  malade.  Toutes  les 
fois  qu'il  existe  une  fistule  au  niveau  de  la  mâchoire  supérieure 
et  que  le  canal  de  Sténon  n'est  pas  en  cause,  ce  qu'il  est  très 
facile  de  constater,  la  maladie  est  certainement  liée  à  la  lésion 
d'une  dent,  ou,  en  môme  temps,  de  la  partie  voisine  du  sque- 
lette. 

Il  ne  faut  donc  pas  s'attarder  à  traiter  ces  fistules  par  les  injec- 
tions, les  cautérisations,  etc.,  on  perd  ainsi  du  temps  ;  la  lésion 
s'étend,  mais,  surtout,  les  cicatrices  cutanées  deviennent  de  plus 
en  plus  indélébiles,  car,  plus  tard,  le  sujet  portera  d'autant  moins 
les  traces  de  son  atfection  que  celle-ci  aura  duré  moins  longtemps. 
Explorez  donc  avec  soin  le  système  dentaire;  recherchez  s'il 
existe  au  niveau  de  la  fistule  ou  du  cordon  induré  qui  en  part  une 
(lent  cariée,  un  chicot,  ou  bien  une  racine  restée  dans  l'alvéole 
après  fracture  de  la  couronne,  et  faites-en  l'extraction  :  c'est  par 
là  que  doit  commencer  le  traitement  sans  toucher  à  la  fistule  elle- 
même.  Celle-ci  guérira  spontanément  et  vite,  s'il  n'y  a  pas  d'autre 
lésion  concomitante.  Si,  après  un  certain  nombre  de  jours,  l'état 


364  MAUHIF-S  DE  r,\  DOUCHE  ET  DE  SES  DEPENDANCES. 

un  peu  la  respiration  et  la  déglutition,  mais  modifie   surtout 

profondi'tnent  la  voix.  <^ui  prend  un  caractère  de  coasiiement  tout 

spécial. 

Comme  dans  le  ciis  préciident,  le  contenu  de  la  poche  est  un 
li'juide  blanc  jaunâtre,  épaiset  filant  comme  le  blanc  d'n'uf.  L'ana- 
lyse chimique  y  Tait  découvrir  les  principes  caractéristiques  du  1b 
salive. 

On  conçoit  que  sous  l'influence  d'un  traumatisme  quolcooqne, 
on  par  le  fait  m{^ine  de  l'ouverture  spontanée  d'un  vaisseau  ean- 
guin.  un  épanchement  de  sang  puisse  se  produire  dans  la  bourse 
de  Fleiscbmann,  et  c'est  sans  doute  cette  variété  que  Dolbenu 
décrivit  sous  le  nom  de  grenouilleite  sangiiinp. 

Pour  bien  fuire  comprendre  ma  pensée  sur  le  siège  et  lesforme.s 
de  la  grenouillette,  il  me  suffit  de  comparer  ce  qui  se  passe  sons 
lit  langue  à  ceque  l'on  observe  dans  lus  séreuses  en  général,  dans 
la  vaginale  en  particulier,  où  nous  observons  la  vaginaitte  aigut', 
l'bydrocèle  et  l'bématocèle,  qui  me  paraissent  correspondre  exac- 
tement à  la  greiiiiuilletle  «igui'.  la  grenouillette  chronique  et  la 
grenouillette  sanguine. 

Il  est  inutile  d'insister  sur  le  diagnostic  de  cette  alTection.  qui 
ne  saurait  être  conrondue  qu'avec  l'œdème  du  plancher  dfl  Is 
bouche  :  mais  pour  différencier  ces  deux  états,  je  n'aurais  qu'à 
reproduire  une  partie  do  ce  que  je  viens  de  dire  à  propos  du  dia- 
gnostic de  la  grenouillette  aiguë. 

Comme  la  pathugénie.  le  traitement  de  lagrenouîlletteaexercé 
la  sagacité  des  chirurgiens,  ainsi  qu'en  témoigne  le  nombre  des 
traitements  proposés.  Cette  afTuction  est,  en  effet,  très  sujette  h 
récidive,  en  raison  du  mode  de  constitution  de  la  bourse  de 
Fleiscbmann  (Voy.  fig.  10!)  otl40.  Traita  d'anal,  topogr.,  9*  Wî- 
tion).  dont  les  jiarois  restent  éeitrtées  l'une  de  l'autre  après  l'éva- 
cuation du  liquide. 

Voici  le  procédé  (juo  je  conseille,  après  l'avoir  mis  en  pratique 
un  grand  nombre  de  fuis,  cl,  eu  général,  avec  un  sucrés  complet. 
Il  est,  en  outre,  d'une  extrême  simplicité,  ce  qui  a  bien  sa  valeur. 
M  l'on  songe  que  des  chirurgiens  ont  proposé  la  dissection  et 
l'excision  de  la  poche. 

Introduire  dans  la  partie  saillante  de  la  tumeur  un  téuaeuhim 
et  enlever  d'un  coup  de  ciseaux  courbes  la  (Kirtion  ainsi  embro- 
chée. Le  liquide  s'écoule  anssitdl,  les  bords  de  la  plaie  s'éi-artent, 
et  il  en   réBuIte  nm-  large  ouverture  à  travers  laquelle  on  voit 


MALADIES  DE  L^ISTHME  DU  GOSIER.  365 

nettement  la  paroi  profonde  du  kyste.  Faire  laver  la  bouche  du 
malade  et  attendre  que  tout  écoulement  de  sang  ait  cessé.  Promener 
alors  un  crayon  de  nitrate  d'argent  sur  toute  la  surface  interne  de 
la  poche.  Il  sera  bon  de  renouveler  deux  ou  trois  fois  la  même 
cautérisation  dans  les  jours  suivants,  lorsque  les  escarres  seront 
détachées. 

Si  la  grenouillette  envoie  un  prolongement  dans  la  région  sus- 
hyoïdienne,  c'est  encore  par  la  bouche  qu'il  faut  agir  et  par  le 
même  procédé.  Seulement,  il  sera  préférable  de  se  servir,  pour 
toucher  la  paroi,  d'un  petit  tampon  d'ouate  imbibé  de  teinture 
d'iode.  On  pénètre  ainsi  très  facilement  de  la  poche  sublinguale 
dans  la  poche  sus-hyoïdienne  et  la  guérison  peut  être  obtenue  du 
premier  coup,  ainsi  que  je  l'ai  observé,  en  1893,  à  la  Pitié. 

6°  MALADIES  DE  LISTHME  DU  GOSIER. 

L'isthme  du  gosier  est  l'orifice  intermédiaire  à  la  bouche  et  au 
pharynx.  Il  nous  présente  à  étudier  les  maladies  des  piliers  du 
voile  du  palais  et  celles  de  l'amygdale. 

On  observe  dans  cette  région  des  ulcérations  diverses.  Elles  sont 
presque  toujours  de  nature  syphilitique  ou  épithéliale.  Ces  ulcéra- 
tions empruntent  un  caractère  de  gravité  exceptionnel  à  la  région 
qu'elles  occupent.  En  effet,  immédiatement  en  dehors  de  l'amyg- 
dale se  trouve  l'artère  carotide  interne,  et  il  est  possible  que  ce 
vaisseau  soit  ulcéré  à  la  longue,  d'où  la  production  d'une  hémor- 
ragie rapidement  mortelle. 

Les  ulcérations  syphilitiques  de  l'isthme  du  gosier  se  présentent, 
le  plus  souvent,  à  l'état  de  plaques  muqueuses  disséminées  à  la 
surface  des  piliers  ou  sur  l'amygdale,  et  leur  diagnostic  n'offre 
aucune  difficulté.  A.  Guérin  a  décrit  une  sorte  de  rétrécisse- 
ment syphilitique  de  l'isthme  du  gosier,  qu'il  a  comparé  à  l'atré- 
sie  de  même  nature  que  l'on  rencontre  si  fréquemment  dans  le 
rectum. 

Épithéliome  de  l'isthme  du  gosier.  —  L'épithéliome  de 
l'isthme  du  gosier  est  une  variété  de  cancroïde  buccal  plus  grave 
encore  peut-être  que  celui  de  la  langue,  en  ce  qu'il  est  moins 
accessible  à  l'action  chirurgicale,  et  souvent  même,  à  mon  sens, 
tout  à  fait  inopérable.  Il  débute  tantôt  par  le  pilier  antérieur, 
tantôt  par  l'amygdale,  et  le  praticien  se  demande  au  début,  comme 


366  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

pour  la  langue,  s'il  ne  s'agirait  pas  d'une  affection  syphilitique 
tertiaire,  d'une  gomme  suppurée  de  l'amygdale,  par  exemple.  11 
est  certain  que  le  diagnostic  différentiel  est  des  plus  obscurs,  dans 
ces  derniers  cas,  et  qu'il  est  indispensable  de  recourir  au  traitement 
spécifique  avant  de  tenter  aucune  intervention. 

Deux  cas  cliniques  se  présentent  à  l'observation  :  l' le  cancroïde 
est  superficiel,  la  muqueuse  et  le  tissu  sous-muqueux  sont  seuls 
envahis  et  il  n'existe  pas  d'engorgement  ganglionnaire  ;  2"  toute 
la  région  est  affectée,  la  tumeur  fait  saillie  et  dans  la  bouche  et 
sur  les  parties  latérales  du  cou  ;  l'amygdale,  les  piliers,  les  gan- 
glions sous-maxillaires,  constituent  une  masse  unique  indurée. 

Dans  le  premier  cas,  il  est  relativement  facile  d'enlever  l'épi- 
théliome,  et  le  meilleur  procédé  consiste  à  pratiquer  l'incision 
préliminaire  commissurale,  c'est-à-dire  une  incision  horizontale 
étendue  de  la  commissure  au  bord  antérieur  du  masséter.  On  ac- 
cède ainsi  di^ctement  sur  le  pilier  antérieur,  que  l'on  enlève  avec 
le  thermocautère,  ou  mieux  avec  le  bistouri,  car  il  est  assez 
facile  de  faire  l'hémostase. 

Le  second  cas  clinique  n'est  plus  justiciable  du  même  procédé, 
et  la  tumeur  ne  peut  être  enlevée  qu'à  l'aide  d'une  intervention 
des  plus  compliquées  et  des  plus  graves.  Voici  le  manuel  opéra- 
toire :  1**  pratiquer  d'abord  la  trachéotomie,  afin  d'éviter  la  chute 
du  sang  dans  la  trachée  au  cours  de  l'opération  et  de  pouvoir  con- 
tinuer l'anesthésie  en  faisant  respirer  le  chloroforme  par  la  canule  ; 
2°  lier  la  carotide  externe  à  son  origine,  et  mettre  un  fil  d'attente 
au-dessous  de  la  carotide  interne  ;  3**  enlever  la  portion  du  maxil- 
laire inférieur  correspondant  à  la  tumeur  ;  4°  pénétrer  alors  dans 
la  bouche,  saisir  la  masse  avec  les  doigts,  un  crochet,  des  pinces 
à  griffes,  et  la  détacher  à  coups  de  ciseaux  ou  de  bistouri  ;  5*  in- 
troduire une  sonde  à  demeure  dans  l'estomac  pour  pouvoir  ali- 
menter le  malade. 

Cette  opération  présente  de  réelles  difficultés,  un  danger 
sérieux,  et,  si  l'on  songe  quen  cas  de  guérisonle  malheureux  pa- 
tient est  sous  le  coup  d'une  récidive  très  probable  et  à  courte 
échéance,  on  est,  à  mon  avis,  peu  tenté  de  la  conseiller  et  de  la 
pratiquer.  Cependant,  lorsque  la  tumeur  est  bien  limitée  et  peut 
être  enlevée  en  totalité,  lorsque  le  malade  réclame  instamment 
une  opération  (et  certains  d'entre  eux  parlent  de  recourir  au  sui- 
cide, si  on  ne  les  opère  pas),  je  ne  crois  pas  qu'on  puisse  la 
refuser. 


MALADIES  DE  L'ISTHME  DU  GOSIER.  367 

Abcès  de  risthme  du  gosier.  —  La  science  possède  et  les 
journaux  publient  de  temps  en  temps  des  cas  d'hémorragie  fou- 
droyante à  la  suite  de  Tincision  d'un  abcès  de  Tamygdale,  la  caro- 
tide interne  ayant  été  ouverte;  ces  faits  ont  bien  le  droit  de  faire 
réfléchir  le  praticien  au  moment  d'enfoncer  un  bistouri  dans  cette 
région,  d'autant  plus  que  l'accident  est  arrivé  entre  les  mains  de 
chirurgiens  compétents. 

Je  crois  devoir  établir  ici  une  distinction  qui  n'a  pas  encore  été 
faite  et  qui  rend  compte  des  faits  observés. 

11  existe  deux  espèces  d'abcès  pouvant  venir  faire  saillie  à  la  ré- 
gion amygdalienne  :  l'une  prend  son  point  de  départ  dans  la  loge 
de  l'amygdale,  l'autre  en  dehors  de  cette  loge.  Le  premier  de  ces 
abcès  est  à  peu  près  constamment  consécutif  à  une  amygdalite 
aiguë  ;  le  second  à  un  adéno-phlegmon  d'un  ganglion  profond 
du  cou.  Or,  la  carotide  interne  se  trouve  en  contact  immédiat  avec 
la  face  externe  de  l'amygdale  dont  la  sépare  une  cloison  cellulo- 
iibreuse,  et  les  ganglions  lymphatiques  reposent  sur  la  face 
externe  de  cette  artère. 

Il  est  facile  de  déduire  les  conséquences  résultant  de  ces 
rapports  anatomiques  :  l'abcès  de  l'amygdale  repousse  la  caro- 
tide en  dehors  ;  l'adéno-phlegmon  la  repousse  en  dedans  :  c'est 
donc  affaire  de  diagnostic.  En  présence  d'un  abcès  de  la  région 
amygdalienne  saillant  dans  le  pharynx,  posez-vous  toujours  cette 
question  :  Le  pus  vient-il  de  l'amygdale  ou  d'un  ganglion  profond 
du  cou?  C'est  principalement  à  la  marche  de  l'affection  qu'il  fau- 
dra demander  la  solution  du  problème.  L'abcès  amygdalien  sera 
ouvert  sans  le  moindre  danger  par  la  bouche  ;  dans  le  cas  con- 
traire, recherchez  si  le  foyer  n'est  pas  accessible  du  côté  de  la 
peau,  et,  lorsqu'il  faut  intervenir  par  la  bouche,  recherchez  avec 
le  plus  grand  soin,  à  l'aide  du  doigt,  l'existence  des  battements  ar- 
tériels. Lorsque  la  carotide  interne  est  blessée,  comprimez  tout 
de  suite  la  carotide  primitive  au  milieu  du  tubercule  carotidien 
et,  s'il  en  est  temps  encore,  pratiquez  la  ligature  de  cette  artère, 
ou  mieux  celle  de  la  carotide  interne  à  son  origine. 

Hypertrophie  des  amygdales.  —  Amygdalotomie.  — 

Rien  de  plus  commun  que  l'hypertrophie  des  amygdales,  et  rien 
aussi  de  plus  commun  que  cette  question  :  Faut-il  enlever  les 
amygdales  ? 

L'hypertrophie  des  amygdales  entraine  un  certain   nombre 


368  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

d'accidents  ;  elle  gène  la  respiration  par  les  fosses  nasales  et 
oblige  à  dormir  la  bouche  ouverte,  ce  qui  provoque  un  état  assez 
pénible  de  sécheresse  de  la  gorge.  Ghassaignac  disait  qu'elle  s  op- 
pose  au  développement  de  la  cage  thoracique  et  des  poumons, 
ce  qui  est  peut-être  un  peu  exagéré.  Elle  expose  les  sujets  à  des 
amygdalites  à  répétition,  provoque  ou  entretient  un  certain  degré 
de  surdité  en  oblitérant  le  pavillon  des  trompes  d'Ëustache  ;  encore 
est-il  probable  que,  dans  beaucoup  de  cas,  la  surdité  tient  plutôt 
à  l'existence  des  petits  adénomes  pharyngiens  dont  j'ai  parlé  plus 
haut.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  existe  des  cas  assez  nombreux  ou  l'ex- 
tirpation des  amygdales  est  indiquée  et  rend  service  aux  malades. 

Il  ne  suffit  pas,  cependant,  que  les  glandes  soient  un  peu  plus  vo- 
lumineuses qu'à  l'état  normal  et  qu'elles  débordent  seulement  les 
piliers  de  quelques  millimètres  pour  qu'on  en  pratique  l'excision. 
La  véritable  indication  de  l'opération  est  lorsqu'elles  se  touchent, 
ou  lorsque  l'une  d'elles  (si  une  seule  est  hypertrophiée)  arrive  jus- 
qu'à la  ligne  médiane.  Dans  ce  cas,  pas  de  doute,  conseillez 
Tamygdalotomie.  Il  est  bien  entendu  que  nous  ne  devons  pas 
nous  proposer  d'énucléer  entièrement  Tamygdale,  mais  seulement 
d'enlever  la  partie  gênante,  celle  qui  déborde  les  piliers. 

Ne  perdez  jamais  de  vue  le  précepte  suivant,  sous  peine  d'ob- 
server des  accidents  graves,  mortels  même,  à  la  suite  d'une  opéra- 
tion aussi  bénigne  que  l'amygdalotomie.  Les  malades  ou  les  pa- 
rents des  malades  viennent  le  plus  souvent  vous  trouver  pendant, 
ou  bien  aussitôt  après  une  amygdalite.  Or,  gardez-vous  d'opérer 
à  ce  moment.  C'est  pour  n'avoir  pas  suivi  cette  règle  que  l'on  voit 
de  temps  en  temps  des  hémorragies  terribles,  qui  compromettent 
la  vie,  nécessitent  une  compression  pénible,  difficile,  des  cautéri- 
sations, et  même  la  ligature  de  l'artère  carotide  externe.  J'ai  ra- 
conté l'histoire  d'un  de  mes  élèves  qui,  n'ayant  pas  voulu  suivre 
mes  conseils,  faillit  mourir  à  bout  de  sang. 

Informez-vous  donc  toujours  avec  le  plus  grand  soin  de  la  date 
de  la  dernière  amygdalite  et  n'opérez  qu'un  mois  ou  six  semaines 
plus  tard.  Un  autre  accident  est  possible,  si  vous  opérez  sur  une 
amygdale  enflammée  et  dont  le  tissu  est  encore  friable  et  ramolli  : 
des  lambeaux  de  la  glande  peuvent  se  détacher  et  tomber  sur  la 
glotte.  J'ai  vu  dans  son  cabinet  un  praticien  n  avoir  que  le  temps 
d'aller  avec  le  doigt  rechercher  ces  fragments  pour  éviter  une 
asphyxie  imminente. 

Quant  au  manuel  opératoire,  j'emploie  en  général  l'amygdalo- 


AFFECTIONS  DE  LA   MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  369 

tome  —  et  de  préférence  celui  qui  se  manœuvre  d'une  seule  main. 
Il  faut  s'assurer  auparavant  de  son  bon  fonctionnement,  car  j'en  ai 
vu  faire  défaut  à  moitié  route  (et  c'est  le  principal  reproche  qu'on 
puisse  adresser  à  cet  instrument  si  ingénieux).  La  dimension  de  la 
lunette  doit  être  en  rapport  avec  le  volume  de  l'amygdale,  car, 
si  elle  est  trop  large,  la  lame  coupera  mal.  Déprimez  avec  l'ins- 
trument la  base  de  la  langue  et  chargez  l'amygdale  de  bas  en 
haut,  en  profitant  du  moment  où  les  deux  glandes  se  rapprochent 
fortement  l'une  de  l'autre.  Faites  ensuite  laver  la  bouche  avec  de 
l'eau  légèrement  vinaigrée. 

L'ignipuncture  avec  le  galvanocautère  jouit  actuellement  d'une 
certaine  vogue,  mais  je  ne  l'ai  pas  employée  jusqu'à  ce  jour. 

7°  AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE. 

La  plupart  des  auteurs  décrivent  dans  un  chapitre  unique  les 
maladies  des  deux  mâchoires,  en  raison  de  plusieurs  caractères 
communs  :  mais  il  y  a  aussi  des  signes  spéciaux,  et  surtout  des 
opérations  spéciales  à  chacune  d'elles,  et  il  me  semble  préférable 
de  les  étudier  séparément,  au  risque  de  quelques  répétitions. 

La  mâchoire  supérieure  peut  être  le  siège  de  fractures,  d'in- 
flammations, de  fistules,  de  névralgies,  et  de  tumeurs. 

A.  Fractures  de  la  m&ohoire  supérieure.  —  Les  frac- 
tures de  la  mâchoire  supérieure  sont,  le  plus  souvent,  la  consé- 
quence d'un  choc  direct  :  chute  sur  un  corps  dur  et  anguleux, 
coup  de  pied  de  cheval,  éclat  d'obus,  etc.  Le  choc  porte  sur  le 
rebord  alvéolaire  seul,  sur  la  branche  montante,  sur  l'os  ma- 
laire ou  sur  le  corps  de  l'os.  Ces  fractures  saccompagnent  tou- 
jours d'un  délabrement  plus  ou  moins  considérable  des  parties 
molles  de  la  face  et  donnent  lieu  à  un  écoulement  abondant  de 
sang  par  le  nez  et  la  bouche.  Le  diagnostic  en  est  généralement 
facile  :  vive  douleur  à  la  pression  dans  un  point  déterminé  ; 
mobilité  anormale  et  crépitation,  surtout  si  le  siège  de  la  frac- 
ture est  le  rebord  alvéolaire. 

Les  blessés  atteints  de  ces  violents  traumatismes  présentent 
tout  d'abord  un  aspect  de  nature  à  faire  porter  un  pronostic  grave, 
d'autant  plus  qu'il  existe  ordinairement  en  même  temps  un  cer- 
tain degré  de  commotion  cérébrale,  mais  les  accidents  ne  tardent 
pas  à   diminuer  et  la  guérison  se  fait,  en  général,  rapidement. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.   —  24 


370  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

II  n'est  pas  nécessaire  de  s'occuper  spécialement  de  la  fracture, 
car  il  n'y  a  pas  de  déplacement  ;  tout  au  plus,  tenterait-on  de 
remettre  en  place  le  rebord  alvéolaire  s'il  était  refoulé  vers  la 
cavité  buccale. 

La  mâchoire  supérieure  est  parfois  atteinte  de  fracture  indirecte. 
C'est,  à  la  vérité,  plutôt  une  disjonction,  un  diastasis,  qu'une  frac- 
ture proprement  dite.  Cette  lésion  reconnaît,  le  plus  souvent,  pour 
cause  une  chute  ou  un  coup  violent  sur  le  menton.  Le  maxillaire 
inférieur,  résistant  au  choc,  frappe  sur  le  supérieur  comme  sur 
une  enclume  et  le  sépare  de  ses  connexions,  soit  avec  son  congé- 
nère sur  la  ligne  médiane,  soit  avec  le  palatin,  soit  avec  los 
malaire.  Ce  n'est  qu'à  l'aide  d'un  examen  minutieux  et  attentif 
de  ces  divers  points  qu'on  arrivera  au  diagnostic,  car  il  ne  faut 
compter  ni  sur  la  mobilité,  ni  sur  la  crépitation.  A.  Guérin  a 
cependant  signalé  la  mobilité  possible  de  l'aile  interne  de  l'apo- 
physe ptérygoïde,  mais  la  douleur  en  un  point  très  limité,  quel- 
quefois une  ecchymose,  seront  presque  toujours  les  seuls  signes 
de  fracture.  L'erreur  ne  serait,  d'ailleurs,  pas  préjudiciable  au 
malade,  le  traitement  n'offrant  aucune  indication  spéciale. 

B.  Inflammations  de  la  m&choire  supérieure.  —  Les  in- 
flammations de  la  mâchoire  supérieure  sont,  en  général,  des 
ostéites  ou  des  ostéopériostites  liées  à  une  altération  du  système 
dentaire.  Il  survient  souvent  des  petits  abcès  du  rebord  alvéolaire 
au  niveau  des  gencives,  mais  l'inflammation  peut  remonter  plus 
haut,  et  son  siège  de  prédilection  est  la  fosse  canine.  Cette  ré- 
gion est  d'abord  très  tuméfiée,  très  douloureuse,  et  le  pus  vient 
faire  saillie  du  côté  de  la  bouche  au  point  de  réflexion  de  la 
muqueuse  génienne.  Il  faut  lui  donner  issue  dès  que  la  fluctuation 
est  manifeste.  Si  la  cause,  c'est-à-dire  la  dent  malade,  persiste, 
l'abcès  se  reproduit  au  bout  d'un  certain  temps  :  aussi,  est-il 
indispensable  d'enlever  la  dent. 

Au  lieu  de  se  porter  vers  la  bouche,  le  foyer  situé  plus  en  de- 
hors se  porte  vers  la  joue  et  vient  faire  saillie  sous  la  peau  au 
voisinage  de  Tos  malaire,  oii  il  détermine  souvent  la  production 
d'une  fistule. 

Lorsque  les  abcès  se  reproduisent  un  certain  nombre  de  fois, 
lorsque  la  cause  réelle  en  est  méconnue  ou  bien  que  les  malades 
se  refusent  au  seul  traitement  rationnel  préventif,  c'est-à-dire 
l'ablation  de  la  dent,  il  survient  de  l'ostéite  du  maxillaire  supérieur, 


AFFECTIONS  DE  LA   MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  371 

même  de  la  nécrose,  et  une  ou  deux  fistules  permanentes  s'éta- 
blissent. Ces  accidents  se  produisent  d'autant  mieux  si  le  sujet 
est  doué  d'un  tempérament  lymphatique. 

G.  Fistules  de  la  m&ohoire  supérieure.  —  Ainsi  que  je 
viens  de  le  dire,  les  fistules  cutanées  de  la  mâchoire  supérieure 
reconnaissent,  à  peu  près  constamment,  pour  origine  première 
une  lésion  dentaire  (je  parlerai  plus  loin  du  genre  de  lésion).  A  la 
lésion  primitive  peut  s'être  jointe  une  altération  chronique  du 
périoste  ou  de  Tos,  de  telle  sorte  qu'à  cette  période  l'ablation  de 
la  dent  malade  n'est  plus  suffisante  pour  amener  la  guérison,  sur- 
tout s'il  existe  un  point  nécrosé.  A  propos  de  la  joue,  j'ai  déjà 
parlé  de  ces  fistules  et  fait  remarquer  qu'en  explorant  par  la  bouche 
on  constatait  souvent  l'existence  d'un  cordon  dur  étendu  de  la 
fistule  à  la  portion  du  maxillaire  malade,  et  l'on  conçoit  combien 
ce  signe  est  un  guide  précieux  pour  le  diagnostic  et  le  traitement. 
Les  orifices  fistuleux  sont  souvent  multiples,  car  il  se  produit  une 
série  d'abcès;  la  joue  est  déprimée,  irrégulière,  ce  qui  constitue 
une  difformité  très  choquante. 

L'exploration  des  trajets  fistuleux  avec  un  stylet  peut  ne  pas 
conduire,  et  m'a  semblé  même  conduire  rarement  sur  le  point 
malade,  mais  ce  n'est  pas  une  raison  pour  admettre  que  l'os  est 
intact,  et  surtout  qu'il  n'y  a  pas  do  dent  malade.  Toutes  les 
fois  qu'il  existe  une  fistule  au  niveau  de  la  mâchoire  supérieure 
et  que  le  canal  de  Sténon  n'est  pas  en  cause,  ce  qu'il  est  très 
facile  de  constater,  la  maladie  est  certainement  liée  à  la  lésion 
d'une  dent,  ou,  en  même  temps,  de  la  partie  voisine  du  sque- 
lette. 

Il  ne  faut  donc  pas  s'attarder  à  traiter  ces  fistules  par  les  injec- 
tions, les  cautérisations,  etc.,  on  perd  ainsi  du  temps  ;  la  lésion 
s'étend,  mais,  surtout,  les  cicatrices  cutanées  deviennent  de  plus 
en  plus  indélébiles,  car,  plus  tard,  le  sujet  portera  d'autant  moins 
les  traces  de  son  affection  que  celle-ci  aura  duré  moins  longtemps. 
Explorez  donc  avec  soin  le  système  dentaire;  recherchez  s'il 
existe  au  niveau  de  la  fistule  ou  du  cordon  induré  qui  en  part  une 
dent  cariée,  un  chicot,  ou  bien  une  racine  restée  dans  l'alvéole 
après  fracture  de  la  couronne,  et  faites-en  l'extraction  :  c'est  par 
là  que  doit  commencer  le  traitement  sans  toucher  à  la  fistule  elle- 
même.  Celle-ci  guérira  spontanément  et  vite,  s'il  n'y  a  pas  d'autre 
lésion  concomitante.  Si,  après  un  certain  nombre  de  jours,  l'état 


372  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

de  la  fistule  n'est  pas  modifié,  instituez  une  opération  pour  enle- 
ver les  parties  osseuses  malades,  qui  certainement  entretiennent 
cet  état.  Deux  voies  peuvent  être  suivies  :  la  bouche  ou  la  joue. 
Si  le  point  malade  est  facilement  accessible  par  la  bouche  en 
relevant  la  lèvre  supérieure,  il  est  indiqué  de  suivre  la  voie  buc- 
cale ;  sinon,  il  faut  inciser  la  peau  au  niveau  des  fistules,  pénétrer 
jusqu'à  Tos,  et,  à  Taide  d'une  rugineou  d'une  curette  tranchante, 
enlever  toutes  les  parties  qui  semblent  malades,  et  surtout  le 
séquestre,  si  on  en  constate  la  présence. 

D.  Névralgies  de  la  m&ohoire  supérieure.  —  Les  névral- 
gies de  la  mâchoire  supérieure  ne  sont  pas  rares  et  reconnaissent 
pour  siège  le  nerf  maxillaire  supérieur,  branche  de  la  cinquième 
paire.  Si  la  névralgie  est  d'origine  centrale,  la  chirurgie  ny  peut 
rien  (1)  ;  si,  au  contraire,  elle  est  d'origine  périphérique,  laguérison 
est  possible  :  c'est  donc  à  établir  cette  distinction  qu'il  faut  tout 
d'abord  s'attacher,  ce  qui  n'est  malheureusement  pas  toujours 
facile.  Cependant,  si  le  départ  des  crises  douloureuses  est  un 
point  extérieur  bien  déterminé,  et  si  la  névralgie  n'occupe  que 
cette  branche  du  trijumeau,  il  est  vraisemblable  qu'elle  est  d'ori- 
gine périphérique,  et  l'on  est  autorisé  à  agir. 

Il  n'est  pas  nécessaire  de  rappeler  combien  ces  névralgies  sont 
douloureuses  et  souvent  rebelles  à  toute  espèce  de  traitement 
médical;  aussi  les  malades  sollicitent-ils,  en  général,  avec  la  plus 
grande  insistance,  une  opération,  quelle  qu'elle  soit,  pourvu 
qu'on  les  soulage. 

La  névralgie  peut  occuper  trois  points  différents  :  la  partie  ter- 
minale du  nerf  après  sa  sortie  du  canal  sous-orbi taire  ;  les  ra- 
meaux dentaires  antérieurs,  et  les  rameaux  dentaires  posté- 
rieurs. Les  rameaux  dentaires  antérieurs  naissent  du  tronc 
principal  dans  la  gouttière  sous-orbi  ta  ire,  h  6  millimètres  environ 
en  arrière  du  trou  sous-orbitaire;  les  rameaux  dentaires  posté- 
rieurs émergent  beaucoup  plus  profondément,  au  niveau  de  la 
fente  ptérygo-maxillaire,  avant  que  le  nerf  s'engage  dans  le  canal 
sous-orbitaire. 

Ilestévident  que  la  section  du  nerf  doit  être  pratiquée  en  arrière 

(1)  C'est  pour  des  cas  de  ce  genre  que  Ton  a  pratiqué,  dans  ces  derniers  temps, 
l'extirpation  du  ganglion  de  Casser.  J'attends,  pour  me  pri»Moncer  sur  la  valeur 
de  cette  opération,  que  je  n'ai  d'ailleurs  pas  pratiquée,  quo  lavenirnous  dise  si  la 
guérison  des  malades  est  durable. 


At^FECTlONS  DE  LA   MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  373 

du  lieu  d'émergence  des  branches  malades  :  aussi,  doit-elle 
porter  en  trois  points  différents  suivant  les  circonstances  :  sur  le 
nerf  sous-orbi taire,  c'est-à-dire  dans  la  fosse  canine  ;  sur  le  tronc 
du  nerf,  dans  le  canal  sous-orbitaire  ;  sur  le  tronc  du  nerf,  dans  la 
fente  ptérygo-maxillaire.  Ces  trois  opérations,  très  différentes 
Tune  de  Tautre,  correspondent  aux  névralgies  du  nerf  sous-orbi- 
taire, des  rameaux  dentaires  antérieurs  et  des  rameaux  dentaires 
postérieurs. 

i**  Névralgie  sous-orbiiaire,  —  La  névralgie  sous-orbitaire  se 
traduit  par  des  douleurs  siégeant  dans  le  territoire  innervé  par  le 
nerf  de  ce  nom,  c'est-à-dire  la  fosse  canine,  la  lèvre  supérieure, 
l'aile  du  nez  du  côté  correspondant.  Si  les  douleurs  acquièrent 
une  intensité  telle  que  les  malades  réclament  une  opération,  on 
est  autorisé  à  pratiquer  la  section,  ou  mieux  la  résection  du  nerf. 
La  section  sous-cutanée  me  paraît,  en  effet,  devoir  être  abandonnée 
d'une  façon  générale,  car  la  récidive  est  à  peu  près  certaine.  Il 
est  préférable  de  découvrir  le  nerf  à  sa  sortie  du  canal  sous- 
orbitaire  et  d'en  retrancher  un  fragment.  Rappelez-vous  à  cette 
occasion  que  le  trou  est  situé  à  la  partie  la  plus  élevée  de  la 
fosse  canine,  à  7  ou  8  millimètres  au-dessous  du  rebord  inférieur 
de  l'orbite,  à  l'union  des  deux  tiers  externes  environ  avec  le  tiers 
interne  de  ce  rebord,  et  qu'une  ligne  verticale  abaissée  de  ce 
trou  tombe  entre  les  deux  petites  molaires  ou  au  niveau  de  la 
deuxième. 

Je  conseille  le  procodé  suivant  :  rechercher  la  crôt«  osseuse 
qui  limite  en  avant  la  gouttière  de  l'unguis,  comme  s'il  s'agissait 
de  ponctionner  le  sac  lacrymal  ;  faire  tomber  de  ce  point  une 
incision  verticale  suivant  le  pli  naso-génien  jusqu  alaile  du  nez; 
de  la  partie  supérieure  de  cette  ligne  en  faire  partir  une  seconde, 
horizontale,  parallèle  au  rebord  inférieur  de  l'orbite,  et  aboutis- 
sant à  la  partie  moyenne  de  ce  bord  :  ces  incisions  diviseront 
toute  l'épaisseur  des  parties  molles  jusqu'au  squelette;  disséquer 
ensuite  le  lambeau  circonscrit  de  la  sorte  en  rasant  les  os  jusqu'à 
ce  (juc  le  nerf  soit  mis  à  découvert.  L'artère  faciale  sera  divisée  à 
sa  terminaison  dans  le  premier  temps  de  l'opération,  accident 
sans  gravité;  la  veine  comprise  dans  le  lambeau  pourra  être 
ménagée.  Quant  à  l'artère  sous-orbitaire  qui  sort  de  la  gouttière 
avec  le  nerf,  elle  partagera  le  même  sort  que  lui,  ce  qui  ne  pré- 
sente, d'ailleurs,  aucun  inconvénient. 


374  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

2°  Nf'vralgie  des  rameaux  dentaires  antérieurs.  —  Si  la  névral- 
gie occupe  non  seulement  la  branche  terminale  du  nerf  maxillaire 
supérieur,  mais  encore  les  rameaux  qui  naissent  dans  le  canal 
sous-orbitaire  et  donnent  la  sensibilité  aux  incisives,  aux  canines 
et  à  la  partie  correspondante  des  gencives,  on  n'obtiendra  de  ré- 
sultat qu'en  faisant  porter  la  section  du  nerf  en  arrière  de  Tori- 
gine  de  ces  branches,  c'est-à-dire  dans  le  canal  sous-orbitaire  lui- 
même. 

Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  dans  ce  cas,  tel 
que  je  lai  pratiqué,  en  4873,  à  l'hôpital  Lariboisière  : 

Découvrir  d'abord  le  nerf  sous-orbitaire  dans  la  fosse  canine  à 
l'aide  d'une  incision  parallèleau  rebord  de  Torbite  et  d'une  seconde, 
perpendiculaire  à  la  première,  de  façon  à  former  un  T.  Passc;r  un 
lil  sous  le  nerf  et  le  nouer  ;  décoller  ensuite  le  périoste  de  lorbitc» 
de  façon  à  mettre  à  nu  le  plancher.  Le  globe  de  Tœil  est  alors 
soulevé  et  reçu  dans  la  concavité  d'une  cuiller  qui  éclaire  en 
même  temps  le  champ  opératoire.  On  aperçoit  le  nerf  qui  parcourt 
le  canal  sous-orbitaire  sous  la  forme  d'une  ligne  grisâtre  oblique 
d'arrière  en  avant  et  de  dehors  en  dedans,  plus  rapprochée  du 
côté  externe  que  du  côté  interne  du  plancher  de  l'orbite  (Voir 
fig.  63,  Anùt,  top.,  9*  édition)  ;  à  petits  coups  de  ciseau  et  de 
maillet  ondéfcmce  la  lamelle  osseuse  qui  le  recouvre  en  le  déga- 
geant à  l'aide  d'un  crochet  mousse  ;  on  le  soulève,  et  on  le  coupe 
avec  les  ciseaux  le  plus  loin  possible.  Tirant  à  l'aide  du  fil  préa- 
lablement fixé  sur  la  partie  terminale  du  nerf,  ou  amène  au 
dehors  le  tronc  tout  entier  avec  ses  branches  collatérales. 

30  ^fh^ratgie  des  rameaux  dentaires  postérieurs.  —  L'opération 
])récéd<»nte,  si  complexe  qu'elle  soit,  peut  complètement  man(|U(M* 
son  but  si  la  névralgie  occupe  les  rameaux  dentaires  postérieurs 
qui  se  rendent  aux  molaires  et  naissent  dans  la  fente  ptérygo- 
maxillaire  avant  que  le  nerf  s'engage  dans  le  canal  sous-orbitaire. 

Comment  pénétrer  jusqu  a  cette  profondeur  ?  La  caviti»  de  lor- 
bite  se  rétrécit  tellement  en  arrière  qu'il  ne  faut  pas  songer  à 
atteindre  le  nerf  de  ce  côté. 

On  doit  à  un  médecin  américain,   le  docteur  Carnochan,  un  . 
procédé  ingénieux  qu  il  a  appliqué  deux  fois  sur  le  vivant.  Cette 
opération  rend    possible   la  section  du  nerf  maxillaire  supérieur 
au  niveau  du  gjmglion  sphéno-palatin,  en  arrière  des  nerf  den- 
taires postérieurs. 


.     AFFECTIONS  DE  LA   MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  375 

Au-dessous  du  plancher  de  Torbite  existe  une  vaste  cavité 
creusée  dans  l'épaisseur  du  maxillaire  supérieur,  le  sinus  maxil- 
laire ;  or,  la  paroi  postérieure  de  ce  sinus  limite  précisément  en 
avant  la  fosse  ptérygo-maxillaire,  en  sorte  que,  à  la  partie  supé- 
rieure de  cette  paroi,  on  ne  se  trouve  séparé  du  nerf  maxillaire 
supérieur  et  du  ganglion  que  par  une  mince  lamelle  osseuse. 

Voici,  basé  sur  ces  données  anatomique»,  le  procédé  de  Carno- 
chan,  tel  qu'il  a  été  modifié  et  régularisé  avantageusement  par 
Letiévant  : 

Incision  courbe  parallèle  au  bord  de  Torbite  ;  —  décollement 
du  périoste  orbitaire  et  soulèvement  du  globe  de  Toeil  à  Faide  d'une 
cuiller,  comme  dans  le  procédé  précédent;  incision  perpendi- 
culaire à  la  première  dans  la  fosse  canine  :  on  a  alors  une  incision 
en  T.  —  Disséquer  les  deux  lambeaux  de  la  branche  inférieure  du  T 
et  découvrir  l'os  ;  —  une  couronne  de  trépan  conduit  dans  l'inté- 
rieur du  sinus,  dont  on  défonce  la  paroi  postérieure  avec  une  gouge. 

L'opérateur  saisit  alors,  par  l'orbite,  entre  les  mors  d'une 
pince,  le  nerf  maxillaire  supérieur  dans  le  canal  sous-orbitaire, 
et  tire  légèrement  dessus.  Ensuite,  par  l'ouverture  pratiquée  à 
la  paroi  postérieure  du  sinus,  il  coupe  avec  des  ciseaux,  sans 
crainte  de  s'égarer,  tout  ce  qu'il  rencontre  au  sommet  de  la 
fente  ptérygo-maxillaire.  Le  nerf,  qui  lui  vient  dans  la  main, 
rend  l'opérateur  certain  que  la  section  est  opérée,  et  souvent  on 
entraine  en  môme  temps  le  ganglion  de  Meckel,  en  avant  duquel 
émergent  les  nerfs  dentaires  postérieurs. 

La  voie  suivie  par  Carnochan  à  travers  le  sinus  maxillaire  a 
ét<'»  abandonnée,  dans  ces  dernières  années,  pour  la  voie  de  la 
fosse  zygomatique  que  recommandent  en  particulier  dans  notre 
pays  MM.  Segond  et  Chalot.  M.  Ghalot  découvre  la  fosse  en  pra- 
tiquant un  lambeau  ostéoplastique  comprenant  l'os  malaire  préa- 
lablement sectionné  et  qu'il  renverse  en  dehors  et  en  bas  en  frac- 
turant l'apophyse  zygomatique.  Il  dégage  avec  une  sonde  cannelée 
le  tissu  cellulaire  de  lafosse,  en  se  guidantsur  la tubérosi té  maxil- 
laire. Il  porte  ensuite  la  sonde  à  la  partie  la  plus  profonde  et  la 
plus  élevée  de  la  fente  ptérygo-maxillaire,  y  trouve  le  nerf  sous 
la  forme  d'un  cordon  transversal.  Il  le  charge,  l'attire  fortement 
en  dehors,  et  le  coupe  avec  un  ténotome  en  avant  et  en  arrière  du 
ganglion  de  Meckel.  11  arrache  ensuite  le  nerf  sous-orbitaire  à 
laide  d'une  incision  faite  dans  la  fosse  canine.  Le  lambeau  ostéo- 
plastique est  ensuite  remis  en  place  et  suturé. 


TUMEURS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  37*7 

A  cette  période,  on  ne  peut  donc  que  soupçonner  le  développe- 
ment d'un  produit  morbide  dans  Tépaisseur  de  Tos. 

La  tumeur  fait  à  l'extérieur  une  saillie  plus  ou  moins  grande, 
mais  elle  est  recouverte  par  une  couche  d'os  suffisamment  épaisse 
pour  qu'on  ne  puisse  en  apprécier  la  consistance.  —  On  conçoit 
que  le  diagnostic  présente  encore  à  cette  période  une  certaine 
obscurité,  et  pourtant  la  marche  de  rafifection  fournit  de  fortes 
présomptions  :  s'il  existe  des  douleurs  intenses,  si  le  relief  exté- 
rieur est  apparu  rapidement,  quelques  mois,  je  suppose,  après  le 
début  des  douleurs,  il  s'agira  d'une  tumeur  à  pronostic  grave,  telle 
que  :  sarcome,  carcinome,  épithéliome  ;  dans  le  cas  contraire,  on 
aura,  sans  doute  affaire  à  un  kyste,  à  un  chondrome,  à  une 
exostose. 

Arrive  la  troisième  période  de  l'évolution  des  tumeurs  de  la 
mâchoire  supérieure,  celle  dans  laquelle  le  néoplasme,  ayant 
franchi  les  limites  osseuses,  fournit  des  signes  cliniques  qui  per- 
mettent, en  général,  d'en  reconnaître  la  nature. 

Commençons  par  le  gi*oupe  des  tumeurs  à  marche  rapide. 

Sarcome,  —  Le  sarcome  de  la  mâchoire  supérieure  présente 
un  intérêt  spécial  ;  il  fut  étudié  sous  le  nom  de  tumeur  à 
myé/op/axes  par  Eugène  Nélaton,  qui  en  fit  une  tumeur  bé- 
nigne et  tout  à  fait  distincte  des  autres  tumeurs  solides  du 
maxillaire.  Son  opinion  était  juste,  en  ce  sens  que  le  sarcome 
est  un  peu  moins  grave  que  le  carcinome,  mais  il  n'en  constitue 
pas  moins  une  tumeur  à  récidive  fréquente  et  rapide.  Quant  à 
sa  nature,  il  ne  mérite  pas  une  place  à  part  et  rentre  dans  la 
grande  classe  des  sarcomes,  où  il  est  désigné  sous  le  nom  de 
sarcome  à  myéloplaxes^  sarcome  myéloïde^  car  on  trouve  dans  sa 
composition  les  éléments  de  la  moelle  des  os. 

Au  début,  le  sarcome  à  myéloplaxes  est  souvent  méconnu  et 
pris  pour  un  abcès.  On  voit,  en  effet,  une  tumeur  du  volume  d'un 
œuf  de  pigeon,  je  suppose,  qui  s'est  développée  rapidement 
après  avoir  causé  de  vives  douleurs.  Cette  tumeur  est  molle, 
tluctuante,  d'une  coloration  rougeàtre,  et,  presque  toujoui-s,  on 
fait  une  ponction  ou  une  incision,  croyant  trouver  du  pus  : 
mais  c'est  du  sang  pur  qui  s'écoule,  du  sang  rouge,  et  la 
tumeur,  loin  de  s'affaisser  à  la  suite  de  cette  opération,  augmente 
plutôt  de  volume. 

Si    le  sarcome  a  pris  naissance  dans    l'épaisseur  du  rebord 


374  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDAiNXES. 

2""  Név)'algie  des  rameaux  dentaires  antérieurs.  — Si  la  névral- 
gie occupe  non  seulement  la  branche  terminale  du  nerf  maxillaire 
supérieur,  mais  encore  les  rameaux  qui  naissent  dans  le  canal 
sous-orbitaire  et  donnent  la  sensibilité  aux  incisives,  aux  canines 
et  à  la  partie  correspondante  des  gencives,  on  n'obtiendra  de  ré- 
sultat qu'en  faisant  porter  la  section  du  nerf  en  arrière  de  l'ori- 
gine de  ces  branches,  c'est-à-dire  dans  le  canal  sous-orbitaire  lui- 
même. 

Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  dans  ce  cas,  tel 
que  je  l'ai  pratiqué,  en  1873,  à  l'hôpital  Lariboisière  : 

Découvrir  d'abord  le  nerf  sous-orbitaire  dans  la  fosse  canine  à 
l'aide  d'une  incision  parallèle  au  rebord  de  l'orbite  et  d'une  seconde, 
perpendiculaire  à  la  première,  de  façon  à  former  un  T.  Passer  un 
fil  sous  le  nerf  et  le  nouer  ;  décoller  ensuite  le  périoste  de  l'orbite 
de  façon  à  mettre  à  nu  le  plancher.  Le  globe  de  l'œil  est  alors 
soulevé  et  reçu  dans  la  concavité  d'une  cuiller  qui  éclaire  en 
même  temps  le  champ  opératoire.  On  aperçoit  le  nerf  qui  parcourt 
le  canal  sous-orbitaire  sous  la  forme  d'une  ligne  grisâtre  oblique 
d'arrière  en  avant  et  de  dehors  en  dedans,  plus  rapprochée  du 
côté  externe  que  du  côté  interne  du  plancher  de  l'orbite  (Voir 
fig.  63,  Anùt,  top.,  9*  édition)  ;  à  petits  coups  de  ciseau  et  de 
maillet  on  défonce  la  lamelle  osseuse  qui  le  recouvre  en  le  déga- 
geant à  l'aide  d'un  crochet  mousse  ;  on  le  soulève,  et  on  le  coupe 
avec  les  ciseaux  le  plus  loin  possible.  Tirant  à  l'aide  du  fil  préa- 
lablement fixé  sur  la  partie  terminale  du  nerf,  on  amène  au 
dehors  le  tronc  tout  entier  avec  ses  branches  collatérales. 

^"^  Névralgie  des  rameaux  dentaires  postérieurs.  —  L'opération 
précédente,  si  complexe  qu'elle  soit,  peut  complètement  manquer* 
son  but  si  la  névralgie  occupe  les  rameaux  dentaires  postérieurs 
qui  se  rendent  aux  molaires  et  naissent  dans  la  fente  ptérygo- 
maxillaire  avant  que  le  nerf  s  engage  dans  le  canal  sous-orbitaire. 

Comment  pénétrer  jusqu'à  cette  profondeur  ?  La  cavité  de  l'or- 
bite se  rétrécit  tellement  en  arrière  qu'il  ne  faut  pas  songer  à 
atteindre  le  nerf  de  ce  côté. 

On  <loit  à  un  médecin  américain,   le  docteur  Carnochan.  un. 
procédé  ingénieux  qu  il  a  appliqué  deux  fois  sur  le  vivant.  Cette 
opération  rend    possible   la  section  du  nerf  maxillaire  supérieur 
au  niveau  du   ganglion  sphéno-palatin,  en  arrière  dos  nerf  den- 
taires postérieurs. 


.     AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  375 

Au-dessous  du  plancher  de  Torbite  existe  une  vaste  cavité 
creusée  dans  l'épaisseur  du  maxillaire  supérieur,  le  sinus  maxil- 
laire; or,  la  paroi  postérieure  de  ce  sinus  limite  précisément  en 
avant  la  fosse  ptérygo-maxillaire,  en  sorte  que,  à  la  partie  supé- 
rieure de  cette  paroi,  on  ne  se  trouve  séparé  du  nerf  maxillaire 
supérieur  et  du  ganglion  que  par  une  mince  lamelle  osseuse. 

Voici,  basé  sur  ces  données  anatomique&,  le  procédé  de  Carno- 
chan,  tel  qu'il  a  été  modifié  et  régularisé  avantageusement  par 
Letiévant  : 

Incision  courbe  parallèle  au  bord  de  Torbite  ;  —  décollement 
du  périoste  orbitaire  et  soulèvement  du  globe  de  Tœil  à  Taide  d'une 
cuiller,  comme  dans  le  procédé  précédent;  incision  perpendi- 
culaire à  la  première  dans  la  fosse  canine  :  on  a  alors  une  incision 
en  T.  —  Disséquer  les  deux  lambeaux  de  la  branche  inférieure  du  T 
et  découvrir  l'os  ;  —  une  couronne  de  trépan  conduit  dans  Tinté- 
rieur  du  sinus,  dont  on  défonce  la  paroi  postérieure  avec  une  gouge. 

L'opérateur  saisit  alors,  par  l'orbite,  entre  les  mors  d'une 
pince,  le  nerf  maxillaire  supérieur  dans  le  canal  sous-orbitaire, 
et  tire  légèrement  dessus.  Ensuite,  par  l'ouverture  pratiquée  à 
la  paroi  postérieure  du  sinus,  il  coupe  avec  des  ciseaux,  sans 
crainte  de  s'égarer,  tout  ce  qu'il  rencontre  au  sommet  de  la 
fente  ptérygo-maxillaire.  Le  nerf,  qui  lui  vient  dans  la  main, 
rend  l'opérateur  certain  que  la  section  est  opérée,  et  souvent  on 
entraîne  en  même  temps  le  ganglion  de  Meckel,  en  avant  duquel 
émergent  les  nerfs  dentaires  postérieurs. 

La  voie  suivie  par  Carnochan  à  travers  le  sinus  maxillaire  a 
été  abandonnée,  dans  ces  dernières  années,  pour  la  voie  de  la 
fosse  zygomatique  que  recommandent  en  particulier  dans  notre 
pays  MM.  Segond  et  Chalot.  M.  Chalot  découvre  la  fosse  en  pra- 
tiquant un  lambeau  ostéoplastique  comprenant  l'os  malaire  préa- 
lablement sectionné  et  qu'il  renverse  en  dehors  et  en  bas  en  frac- 
turant l'apophyse  zygomatique.  Il  dégage  avec  une  sonde  cannelée 
le  tissu  cellulaire  de  lafosse,  en  se  guidantsur  latubérosité  maxil- 
laire. Il  porte  ensuite  la  sonde  à  la  partie  la  plus  profonde  et  la 
plus  élevée  de  la  fente  ptérygo-maxillaire,  y  trouve  le  nerf  sous 
la  forme  d'un  cordon  transversal.  Il  le  charge,  l'attire  fortement 
en  dehors,  et  le  coupe  avec  un  ténotome  en  avant  et  en  arrière  du 
ganglion  de  Meckel.  11  arrache  ensuite  le  nerf  sous-orbitaire  à 
l'aide  d'une  incision  faite  dans  la  fosse  canine.  Le  lambeau  ostéo- 
plastique est  ensuite  remis  en  place  et  suturé. 


376  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DEPENDANCES. 

E.  Tumeurs  de  lam&ohoire  supérieure.  —  La  mâchoire 
supérieure  est  le  siège  de  tumeurs  variées,  dont  quelques-unes 
empruntent  un  caractère  particulier  à  Texistence  des  dents  et  du 
follicule  dentaire,  organe  formateur  de  la  dent.  Ces  dernières 
constituent  le  groupe  auquel  Broca  donna  le  nom  d'odontomes. 
On  observe  parfois  des  tumeurs  absolument  dures,  des  exostoses 
(je  n'entends  pas  parler  ici  des  exostoses  éburnées  et  enclavées 
dans  le  sinus  de  la  face  dont  j'ai  parlé  plus  haut),  des  tumeurs 
complètement  liquides,  des  kystes,  et  des  tumeurs  de  consistance 
intermédiaire,  molles  ou  demi-dures,  qui  sont  des  sarcomes  et 
des  carcinomes.  La  plupart  de  ces  tumeurs  prennent  naissance 
dans  l'épaisseur  du  maxillaire  supérieur  et  présentent  une  période 
d'inclusion  durant  laquelle  les  signes  sont  fort  obscurs  et  le  dia- 
gnostic, par  conséquent,  difficile  ;  d'autres  naissent  à  la  surface 
de  l'os  spécialement  au  niveau  du  rebord  alvéolaire,  et  forment 
le  groupe  des  épulù. 

En  présence  d'une  tumeur  faisant  saillie  dans  la  cavité  buccale, 
il  faut  donc  établir  tout  d'abord  si  elle  provient  de  l'intérieur  de 
Tos,  ou  bien  si  elle  n'est  qu'appliquée  à  sa  surface.  La  solution 
du  problème  est  lejplus  souvent  facile  ;  cependant,  si  une  épulisa 
atteint  un  volume  considérable,  remplit  complètement  le  vesti- 
bule de  la  bouche,  fait  bomber  fortement  la  joue,  et  déborde 
l'arcade  dentaire,  l'erreur  est  possible  et  a  été  commise  plus  d'une 
fois.  Il  suffit,  pour  l'éviter,  de  savoir  que  l'épulis  est  pédiculée  et 
que,  quel  que  soit  le  volume  de  la  tumeur,  il  est  toujours  pos- 
sible d'arriver  à  circonscrire  ce  pédicule.  Je  laisse  de  côté  ce 
groupe  de  tumeurs,  sur  lequel  je  reviendrai  plus  loin. 

Je  suppose  que  la  tumeur  a  pris  naissance  dans  le  centre  de 
l'os.  Pendant  la  périoded'inclusion,  il  n'y  a  pas  de  diagnostic  pos- 
sible et,  lorsque  les  malades  éprouvent  des  douleurs,  et  ces  dou- 
leurs sont  souvent  violentes,  ils  les  attribuent  à  des  névralgies 
dentaires  et  exigent  parfois  Tablation  de  dents  saines  dans  l'espoir 
d'obtenir  un  soulagement  qui  ne  vient  pas.  Un  malade  que  j'ai  opéré 
en  1885,  à  l'IIôtel-Dieu,  pour  un  épithéliome  primitivement  cen- 
tral (afTection  rare),  s'introduisit  lui-même,  au  début  de  son  affec- 
tion, un  clou  aune  certaine  profondeur  dans  l'épaisseur  de  Tos  pour 
ouvrir  l'abcès  qu'il  supposait  exister.  Ce  débridement,  en  permet- 
tant au  néoplasme  de  franchir  ses  barrières,  produisit,  d'ailleurs, 
en  partiele  résultat  cherché,  c'est-à-dire  la  diminutic  m  des  douleurs. 


TUMEURS  DE  L\  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  377 

A  cette  période,  on  ne  peut  donc  que  soupçonner  le  développe- 
ment d'un  produit  morbide  dans  l'épaisseur  de  Tos. 

La  tumeur  fait  à  l'extérieur  une  saillie  plus  ou  moins  grande, 
mais  elle  est  recouverte  par  une  couche  d'os  suffisamment  épaisse 
pour  qu'on  ne  puisse  en  apprécier  la  consistance.  —  On  conçoit 
que  le  diagnostic  présente  encore  à  cette  période  une  certaine 
obscurité,  et  pourtant  la  marche  de  TafiFection  fournit  de  fortes 
présomptions  :  s'il  existe  des  douleurs  intenses,  si  le  relief  exté- 
rieur est  apparu  rapidement,  quelques  mois,  je  suppose,  après  le 
début  des  douleurs,  il  s'agira  d'une  tumeur  àpronostic  grave,  telle 
que  :  sarcome,  carcinome,  épithéliome  ;  dans  le  cas  contraire,  on 
aura,  sans  doute  affaire  à  un  kyste,  à  un  chondrome,  à  une 
exostose. 

Arrive  la  troisième  période  de  l'évolution  des  tumeurs  de  la 
mâchoire  supérieure,  celle  dans  laquelle  le  néoplasme,  ayant 
franchi  les  limites  osseuses,  fournit  des  signes  cliniques  qui  per- 
mettent» en  général,  d'en  reconnaître  la  nature. 

Commençons  par  le  gi'oupe  des  tumeurs  à  marche  rapide. 

Sarcome,  —  Le  sarcome  de  la  mâchoire  supérieure  présente 
un  intérêt  spécial  ;  il  fut  étudié  sous  le  nom  de  tumeur  à 
wyéloplaxes  par  Eugène  Nélaton,  qui  en  fit  une  tumeur  bé- 
nigne et  tout  à  fait  distincte  des  autres  tumeurs  solides  du 
maxillaire.  Son  opinion  était  juste,  en  ce  sens  que  le  sarcome 
est  un  peu  moins  grave  que  le  carcinome,  mais  il  n'en  constitue 
pas  moins  une  tumeur  à  récidive  fréquente  et  rapide.  Quant  à 
sa  nature,  il  ne  mérite  pas  une  place  à  part  et  rentre  dans  la 
grande  classe  des  sarcomes,  où  il  est  désigné  sous  le  nom  de 
sarcome  à  myéloplaxes^  sarcome  myélofde^  car  on  trouve  dans  sa 
composition  les  éléments  de  la  moelle  des  os. 

Au  début,  le  sarcome  à  myéloplaxes  est  souvent  méconnu  et 
pris  pour  un  abcès.  On  voit,  en  effet,  une  tumeur  du  volume  d'un 
œuf  de  pigeon,  je  suppose,  qui  s'est  développée  rapidement 
après  avoir  causé  de  vives  douleurs.  Cette  tumeur  est  molle, 
lluctuante,  d'une  coloration  rougeàtre,  et,  presque  toujours,  on 
fait  une  ponction  ou  une  incision,  croyant  trouver  du  pus  : 
mais  c'est  du  sang  pur  qui  s'écoule,  du  sang  rouge,  et  la 
tumeur,  loin  de  s  affaisser  h  la  suite  de  cette  opération,  augmente 
plutôt  de  volume. 

Si    le  sarcome   a  pris  naissance  dans    l'épaisseur  du  rebord 


378  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

alvéolaire,  les  dents  correspondantes  s'ébranlent  et  tombent  ;  la 
masse  remplit  et  déborde  bientôt  les  alvéoles  ;  elle  fait  égale- 
ment saillie  du  côté  de  la  voûte  palatine.  Elle  ne  tarde  pas  à 
s'ulcérer,  et  forme  dans  la  bouche  un  champignon  grisâtre, 
saignant  facilement  et  sécrétant  une  sanie  purulente  abondante. 
L'état  général,  qui  était  bon  au  début,  s'altère  profondément, 
et  le  malade  succombe  dans  la  cachexie  sans  que  le  système 
ganglionnaire  ait  été  affecté. 

La  marche  du  sarcome  myéloïde  présente  parfois  une  rapidité 
extrême  :  chez  un  malade  que  j'opérai  à  Beau j on,  en  1883,  la 
tumeur  augmenta  en  trois  jours  du  volume  d'un  œuf  de  poule  ; 
elle  s'accroissait  presque  à  vue  d'œil  ;  c'est,  d'ailleurs,  ce  qu'on 
observe  aussi  quelquefois  sur  les  membres,  et  j'en  ai  déjà  fait 
la  remarque  à  propos  de  l'orbite. 

11  est  une  autre  variété  de  sarcome  des  mâchoires,  dont  la  forme 
clinique  est  absolument  différente  de  celle  qui  précède.  Le 
sarcome  constitue  également  une  tumeur  limitée,  mieux  limitée 
môme  que  la  précédente,  mais,  au  lieu  d'être  mou  et  de  res- 
sembler à  un  abcès,  il  est  très  dur  et  rappelle  plutôt  par  sa 
consistance  une  exostose  ou  un  chondrome.  Lorsqu'une  mince 
couche  d'os  le  recouvre,  on  peut  percevoir  la  sensation  parche- 
minée et  croire  alors  à  un  kyste,  tant  la  tumeur  paraît  bien 
limitée.  J'ajoute  que  la  tumeur  est  indolente  et  que  les  dents 
correspondantes  ne  sont  nullement  ébranlées. 

Bien  que  la  marche  de  cette  variété  soit  moins  rapide  que 
celle  du  sarcome  myéloïde,  elle  l'est  cependant  beaucoup  plus 
que  celle  des  kystes  ou  des  exostoses,  qui  mettraient  des  années 
avant  d'atteindre  un  pareil  volume,  et  c'est  là,  jo  dois  le  dire,  le 
principal  et  à  peu  près  le  seul  élément  de  diagnostic  différentiel 
entre  ces  trois  espèces  de  tumeurs,  mais  il  suffit  ordinairement. 

Il  va  sans  dire  que  dans  le  doute  on  pratiquerait  une  ponction 
exploratrice,  qui  n'a  pas  ici  les  mômes  inconvénients  que  dans 
la  variété  précédente. 

J'ai  observé  une  fois,  sur  un  jeune  sujet,  un  sarcome  sous- 
périostique  ossifiant,  variété  dont  je  parlerai  plus  loin  à  propos 
du  membre  inférieur,  où  on  l'observe  plus  souvcMit.  Malgré  la 
résection,  la  tumeur  se  reproduisit  sur  place,  prit  une  consistance 
éburnée,  détermina  une  asymétrie  énorme  du  visage,  mais  resta 
ensuite  sUitionnaire. 


TUMEURS  DE  LA   MACHOIRE  SUPÉRIEURE.  379 

Carcinome.  —  Le  carcinome  de  la  mâchoire  supérieure  s'observe 
principalement  après  cinquante  ans.  Il  débute  dans  le  centre  de 
l'os  ou  dans  le  sinus  maxillaire,  et,  au  lieu  de  former,  comme  le 
sarcome,  une  tumeur  assez  bien  limitée  qui  tend  à  se  porter  à 
l'extérieur,  il  refoule  la  mâchoire  dans  toutes  les  directions  :  vers 
l'orbite,  le  pharynx,  la  bouche,  la  fosse  zygomatique.  Il  constitue 
une  masse  diffuse,  mal  limitée,  qui  englobe  toute  la  mâchoire,  et 
souvent  même  envahit  celle  du  côté  opposé.  Il  détruit  peu  à  peu 
le  tissu  osseux,  s'y  substitue,  arrive  au  contact  de  l'œil,  pénètre 
dans  la  fosse  nasale,  envahit  la  lame  criblée,  etc.  Le  cancer  ne 
forme  donc  pas,  en  général,  un  gros  champignon  végétant, 
sanieux,  saignant,  comme  fait  d'ordinaire  le  sarcome  mou. 

Le  carcinome  arrive  également  à  l'ulcération,  ce  qui  précipite 
encore  les  événements.  Les  malades  éprouvent  des  douleurs 
souvent  intolérables  ;  le  système  lymphatique  est  envahi,  et  les 
malades  succombent  cachectiques. 

Èpithéliotne,  —  L'épithéliome/)rzW///de  la  mâchoire  est  rare, 
si  rare  môme  que  son  existence  a  été  contestée.  On  se  demandait, 
en  effet,  aux  dépens  de  quels  éléments  anatomiques  une  semblable 
tumeur  pouvait  se  développer  dans  l'épaisseur  des  os,  où  n'existe 
pas  de  tissu  épithélial,  et  l'on  pensait  que  cette  forme  était 
toujours  une  extension  au  corps  du  maxillaire  d'un  épithéliome 
du  rebord  alvéolaire.  Mais  l'épithéliome  primitif  central  existe  ; 
ainsi  que  je  lai  dit  plus  haut,  j*en  ai  observé  et  opéré  un  cas  à 
l'Hôtel-Dieu,  en  1885.  D'ailleurs,  les  recherches  récentes  de  M.  Ma- 
lassez,  ayant  démontré  que  les  racines  des  dents  sont  entourées 
de  traînées  épithéliales,  fournissent  de  ce  fait  une  explication  satis- 
faisante. Pendant  un  temps  très  variable,  ordinairement  plusieurs 
mois,  le  malade  éprouve  de  violentes  douleurs  dans  un  point  de 
la  mâchoire,  et  ces  douleurs  sont  attribuées  soit  à  de  la  névralgie, 
soit  à  de  la  carie  dentaire.  Une  dent  s'ébranle,  tombe,  et  par 
l'alvéole  on  voit  sortir  une  sorte  de  petit  champignon,  qui  grossit 
et  s'ulcère  peu  à  peu. 

Ces  signes  cliniques  ressemblent  beaucoup  à  ceux  du  sarcome 
myéloïde  et  le  diagnostic  anatomique  entre  ces  deux  tumeurs  ne 
saurait  guère  être  établi  qu'à  l'aide  du  microscope. 

Le  groupe  des  tumeurs  à  marche  lente  comprend  :  l'ostéome, 
le  chondrome  et  le  cystomc. 


380  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

Je  n'ai  rien  de  spécial  àdirede  Vosiéome,  qui  est  le  plus  souvent 
lié  à  une  perversion  dans  révolution  du  follicule  dentaire,  et  que 
Broca  a  désigné  sous  le  nom  d'odontome.  Les  caractères  cliniques 
sont  ceux  de  Texostose  en  général,  et  le  principal  diagnostic  diffé- 
rentiel consiste  à  pas  confondre  cette  variété  d'exostose  avec 
celle  qui  se  développe  dans  le  sinus  maxillaire  aux  dépens  de  la 
couche  ostéogène  sous-muqueuse  du  sinus,  et  qui,  je  le  rappelle, 
est  seulement  enclavée  dans  les  os  de  la  face  sans  présenter  de 
pédicule.  Le  siège  de  Texostose  au  voisinage  du  rebord  alvéolaire, 
l'absence  d'une  dent  au  niveau  du  point  correspondant,  l'appari- 
tion, dès  les  premières  années  de  la  vie,  seront  autant  de  signes 
en  faveur  de  l'odontome.  Cependant,  la  confusion  serait  possible 
si  la  tumeur  reconnaissait  pour  cause  un  follicule  dentaire  surnu- 
méraire atteint  d'ectopie. 

Le  chondrome  de  la  mâchoire  supérieure  est  fort  rare  et  l'on  en 
cite  les  observations.  Il  est  donc  permis  de  n'en  pas  tenir  grand 
compte  en  clinique. 

Tantôt,  il  est  constitué  par  du  cartilage  hyalin;  la  tumeur  étant 
alors  circonscrite  et  enkystée  présente  des  signes  à  peu  près  iden- 
tiques à  ceux  de  l'ostéome.  Tantôt,  les  éléments  qui  le  consti- 
tuent sont  du  cartilage  fœtal  à  petites  cellules,  ainsi  que  je  l'ai 
montré  dans  un  cas  où  l'analyse  fut  faite  par  M.  Ranvier  ;  la  tu- 
meur est  alors  moins  nettement  circonscrite,  non  encapsulée,  et 
pourrait  être  conf<mdue  avec  la  variété  de  sarcome  dur,  ce  qui  n'a 
d'ailleurs  qu'une  minime  importance  clinique,  puisque  le  traite- 
ment est  le  même  et  que  l'histologie  seule  peut  nous  permettre 
de  porter  un  jugement  définitif  sur  le  produit. 

Le  cystome  ou  kyste  de  la  mâchoire  supérieure  présente,  en  rai- 
son de  sa  fréquence,  un  intérêt  plus  grand  que  les  deux  espèces 
précédentes.  Disons  un  mot  seulement  de  la  pathogénie  de  ces 
kystes.  Jusqu'aux  recherches  de  Giraldès,  ainsi  que  je  l'ai  déjà 
fait  reman[upr  plus  haut,  on  les  considérait  non  comme  des  cavi- 
tés accidentelles,  mais  comme  une  hydropisie  du  sinus  maxillaire, 
ce  que  l'on  con(;oit  aisément,  puisque  Ton  trouvait  une  cavité 
contenant  du  liquide  et  occupant  exactement  la  place  du  sinus. 
Cependant,  plusieurs  auteurs,  Deuonvilliers  en  particulier,  fai- 
saient reman[uer  que  la  paroi  externe  du  sinus  (îtait  le  plus 
souvent  rofoulée  en  dedans,  aplatie  contre  l'interne  par  un  kyste 


TUMEURS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  381 

situé  en  dehors  d'elle,  et  qui  prenait  peu  à  peu  la  place  de  la  ca- 
vité osseuse  en  même  temps  qu'elle  faisait  saillie  au  dehors, 
(iiraldès  proposa  une  autre  manière  de  voir.  Il  pensa  que  les 
kystes  siégeaient  bien  réellement  dans  la  cavité  du  sinus,  mais 
étaient  développés  aux  dépens  des  glandes  de  la  muqueuse  qui 
en  tapisse  la  cavité,  et  il  montra  des  pièces  anatomiques  parais- 
sant prouver  ce  mode  de  production.  Ce  n'est  cependant  pas  le 
cas  habituel. 

Evidemment,  les  kystes  sont,  dans  la  grande  majorité  des  cas, 
situés  en  dehors  du  sinus  :  mais  quel  est  leur  point  de  départ  ? 
M.  Magitot  l'a  placé,  avec  raison,  dans  le  système  dentaire.  11  a 
admis  \q  kyste  congénital (\\x\  est  lié  à  une  altération  du  follicule 
dentaire  devenu  kystique,  et  le  kyste  de  l'adulte,  dont  il  a  placé 
l'origine  sous  le  périoste  alvéolo-dentaire  et  qu'il  appelle  kyste 
périostique.  Cette  dernière  variété,  toutefois,  est  assez  difficile  à 
comprendre,  car  enfin  le  périoste  se  rencontre  partout  et  celui 
desâchoires  aurait  à  pemu  près  seul  le  privilège  de  donner  nais- 
sance à  des  kystes.  Le  kyste  périostique  existe  cependant  bien 
réellement  eu  tant  que  siège,  c'est-à-dire  que  l'on  trouve  des 
kystes  ayant  pour  point  de  départ  l'alvéole  et  rattachés  à  la 
racine  de  la  dent,  mais  M.  Malassez  en  a  fourni  une  explication 
beaucoup  plus  satisfaisante  en  les  faisant  naître  d'un  débris  du 
gubei'naculum  dentis  qui  fixait  primitivement  le  follicule  den- 
taire. 

Le  cystome  de  la  mâchoire  constitue  une  tumeur  à  marche  très 
lente,  ordinairement  indolente,  faisant  relief  d'abord  au  niveau 
du  repli  de  la  muqueuse  gingivale,  et  prenant  peu  à  peu  de  l'ex- 
tension vers  la  joue.  La  paroi  osseuse  qui  le  limite  est  très  mince, 
papyracée,  se  laisse  facilement  déprimer  sous  le  doigt,  se  relève 
aussitôt  comme  le  ferait  une  feuille  de  parchemin,  et  laisse  perce- 
voir \\\\  petit  bruit  connu  sous  le  nom  de  bruit  parcheminé.  Ce 
signe  est  absolument  pathognomonique  de  l'existence  d'un  kyste, 
si  l'on  tient  compte  en  même  temps  de  la  complète  indolence  et 
de  la  lenteur  du  développement.  Lorsque  la  paroi  osseuse  a  dis- 
paru dans  certains  points,  on  perçoit  nettement  la  fluctuation. 
Les  dents  correspondantes  ne  sont  pas  ébranlées.  II  faut  recher- 
cher avec  soin  si  toutes  ont  évolué,  car,  si  l'une  d'elles  ne 
s'est  pas  développée,  il  est  problable  que  le  kyste  est  d'origine 
folliculaire,  à  moins  cependant  qu'il  ne  se  soit  trouvé  un  follicule 
surnuméraire.  D'ailleurs,  ce  diagnostic  entre  ce  que  M.  Magitot 


382  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

a  appelé  le  kyste  folliculaire  et  le  kyste  périostique,  intéressant 
au  point  de  vue  pathogénique,  n'a  pas  d'importance  clinique, 
puisque  les  signes  et  le  traitement  sont  les  mêmes  dans  les 
deux  cas. 

J'ai  opéré,  en  1894,  sur  une  femme  âgée,  un  kyste  du  maxillaire 
supérieur,  du  volume  d'une  grosse  noix,  développé  autour  de 
la  canine  droite,  entièrement  constituée,  mais  qui  était  restée 
emprisonnée  dans  l'intérieur  de  l'os. 

Éptdis.  — L'épulis  est  une  tumeur  qui  appartient  spécialement 
au  rebord  gingival.  La  texture  en  est  variable  ;  on  y  observe  sou- 
vent du  tissu  sarcomateux  avec  tendance  à  l'ossification,  ce  qui 
explique  la  récidive  fréquente  sur  place,  mais  ses  caractères  cli- 
niques sont  bien  spéciaux  et  caractéristiques.  C'est  une  tumeur 
ronf^eàtre pédiculée,  à  pédicule  en  général  très  étroit,  qui  s  enfonce 
entre  deux  dents  dans  la  profondeur  de  l'alvéole  et  adhère  le  plus 
souvent  à  une  dent.  Quel  que  soit  le  volume  de  l'épulis  (et  il  peut 
être  considérable),  il  est  toujours  possible  de  circonscrire  la 
tumeur,  d'en  trouver  le  pédicule  et  de  lui  imprimer  des  mou- 
vements sur  ce  pédicule.  Lorsque  l'épulis  est  très  volumineuse, 
qu'elle  remplit,  et  au  delà,  le  vestibule  de  la  bouche,  que  le  pédi- 
cule est  difficile  à  trouver  et  la  mobilité  obscure,  on  pourrait 
croire  un  instant  à  un  sarcome  primitivement  central  de  la  mâ- 
choire, mais  on  reconnaîtra  que  le  rebord  alvéolaire  et  surtout  la 
voûte  palatine  ne  sont  nullement  déformés  dans  le  cas  d'épulis  et 
que  la  tumeur  est  tout  en  dehors. 

Je  résumerai  ce  qui  précède  en  cherchant  à  résoudre  le  pro- 
blème suivant  : 

Un  sujet  se  présente  avec  une  tumeur  de  la  mâchoire  supé- 
rieure :  quelle  méthode  d'examen  faut-il  suivre  ? 

Assurez-vous,  dès  le  début,  que  la  lésion  n'est  pas  de  nature 
inflammatoire  et  que  la  tumeur  est  le  résultat  d'une  production 
néoplasique,  ce  que  l'interrogatoire  du  malade  vous  révélera 
immédiatement.  Je  rappelle  que  le  sarcome  myéloïde  est  très 
souvent  pris  pour  un  abcès. 

Recherchez  ensuite  si  la  tumeur  siège  dans  l'épaisseur  du 
maxillaire  supérieur,  ou  bien  si  elle  n'est  qu'implantée  à  sa  sur- 
face; dans  ce  dernier  cas,  ce  sera  une  épulis  dont  il  vous  faudra 
ensuite  déterminer  exactement  le  point  d'attache. 


TUMEURS  DE  LA   MÀCIIOIRE  SUPÉRIEURE.  383 

Si  la  tumeur  occupe  le  centre  de  Tos,  attachez- vous  tout  d'abord'* 
au  mode  de  développement  :  depuis  combien  de  temps  la  tumeur 
existe-t-elle  ?  La  réponse  du  malade  est  qu'elle  date  d'une  époque 
relativement  récente,  quelques  mois,  par  exemple,  et  qu'elle  a 
rapidement  augmenté  de  volume  du  jour  où  elle  a  commencé  à 
se  traduire  à  l'extérieur.  Vous  êtes  alors  certainement  en  pré- 
sence d'un  sarcome,  d'un  carcinome,  ou  d'un  épithéliome.  Faites 
le  diagnostic  différentiel  entre  ces  trois  tumeurs  en  vous  basant 
sur  les  caractères  que  j'ai  donnés  précédemment.  Tenez  compte 
aussi  du  siège  de  la  douleur  pour  essayer  de  reconnaître  la  partie 
de  l'os  principalement  atteinte  :  occupe-t-elle  le  trajet  du  sous- 
orbitaire,  des  rameaux  dentaires  antérieurs,  des  rameaux  den- 
taires postérieurs,  ou  des  nerfs  palatins? Tous  ces  nerfs  sont  dou- 
loureux àla  fois quandlemaxillaire tout  entierest  envahi,  comme 
dans  le  carcinome,  par  exemple. 

La  réponse  du  malade  est  que  la  tumeur  s'est  développée  très 
lentement,  qu'elle  date  de  plusieurs  années,  et  que  les  progrès  se 
font  d'une  manière  insensible  ;  il  est,  à  la  rigueur,  possible  que 
vous  ayez  affaire  à  un  chondrome,  mais  cette  espèce  est  si  rare 
dans  la  région,  que  toutes  les  chances  sont  en  faveur  d'une  exos- 
tose  et  surtout  d'un  kyste.  Si  vous  constatez  le  bruit  parcheminé, 
et  à  plus  forte  raison  la  fluctuation,  le  doute  n'est  pas  possible, 
il  s'agit  d'un  kyste. 

De  ce  ([ui  précède,  je  conclus  que  la  véritable  classification 
clinique  des  tumeurs  de  la  mâchoire  supérieure  est  la  suivante  : 

Tumeurs  extraosseuses I  Épulis. 

1  Sarcome. 
Carcinome. 
1  umeurs  iniraosseuses ^  Épithéliome. 

i  (  Chondrome. 

Marche  lente <  Exostose. 

(  Cystorae. 

Traitement  des  tumeurs  de  la  mâchoire  supérieure 

Traitemeîit de r épulis,  —  Les  lèvres  étant  suffisamment  écartées, 
saisir  la  tumeur  avec  une  pince  à  griffes,  et  la  détacher  d'un  coup 
de  bistouri  ou  de  ciseaux.  Mais  cela  ne  suffit  pas,  la  récidive  serait 
presque  certaine  :  il  faut  poursuivre  le  pédicule  jusqu'à  son  point 
d'attache,  c'est-à-dire,  le    plus    souvent    dans  l'intérieur  d'un 


384  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES   DEPENDANCES. 

alvéole,  et  enlever  la  dent  correspondante,  dont  la  racine  est  peut- 
(Mre  le  point  de  départ  du  néoplasme,  gratter  cet  alvéole  ou  le 
cautériser  pour  ne  rien  laisser  de  suspect.  Dans  un  cas,  pour 
arriver  sur  la  tumeur,  qui  était  énorme,  je  dus  faire  un  débri dé- 
ment commissural. 

Le  traitement  des  tumeurs  à  marche  rapide  (sarcome,  carci- 
nome, épithéliome)  exige  la  résection  du  maxillaire  supérieur. 
Suivant  que  la  tumeur  occupe  une  partie  ou  la  totalité  de  Tos,  la 
résection  sera  partielle  ou  totale,  mais  un  point  de  la  plus  haute 
importance,  c'est  de  dépasser  largement  les  limites  de  la  tumeur. 

Résection  partielle  du  maxillaire  supérieur.  —  Cette  résection 
porte  sur  le  rebord  alvéolaire  à  une  plus  ou  moins  grande  hau- 
teur et  nécessite  presque  toujours  une  incision  préliminaire 
pour  accéder  plus  facilement  sur  le  siège  du  mal.  Si  la  tumeur 
occupe  la  partie  antérieure  du  rebord  alvéolaire,  la  meilleure  inci- 
sion consiste  à  partir  en  haut  un  peu  au-dessous  de  l'angle  interne 
de  Tœil,  à  descendre  le  long  du  nez,  et  à  gagner  la  commissure  en 
suivant  le  pli  labio-génien.  On  détache  l'aile  du  nez  et  Ton  obtient 
un  jour  très  suffisant.  Si  la  tumeur  siège  sur  la  partie  postérieure 
du  rebord  alvéolaire,  il  est  préférable  de  pratiquer  une  incision 
commissurale  horizontale  dirigée  vers  le  bord  antérieur  du  mas- 
séter.  La  tumeur  étant  mise  à  nu,  je  conseille  de  la  détacher  à 
l'aide  de  plusieurs  coupsd'uneforte  pince  de  Liston  et  de  l'extraire 
avec  un  davier.  Je  donne  toujours  du  chloroforme,  même  dans 
la  résection  totale  de  la  mâchoire. 

Résection  totale  du  maxillaire  supérieur,  —  Cette  opération 
hardie,  imaginée  par  Gensoul  (de  Lyon),  nest  pas  aussi  grave 
qu'elle  le  paraît  en  raison  des  désordres  produits.  Lorsque  les 
malades  succombent,  c'est  le  plus  souvent  à  une  pneumonie 
septique  ou  bien  à  une  insuffisance  d'alimentation  :  aussi,  faudra- 
t-il  prendre  les  plus  grandes  précautions  pour  désinfecter  le  champ 
opératoire  et  assurer  la  nutrition.  Dans  ce  dernier  but,  on  pas- 
sera des  sondes  par  une  narine  quelques  jours  avant  l'opération, 
afin  d'y  accoutumer  le  malade  et  de  pouvoir  plus  tard  introduire 
des  aliments  dans  l'estomac  par  cette  voie. 

Lune  des  principales  difficultés  de  la  résection  du  maxillaire 
supérieur  est  l'hémorragie  qui  se  produit  au  cours  de  l'opération  : 
on  peut  dire  que  le  sang  pleut  de  toutes  parts.  Or,  un  fait  remar- 
quable, c'est  que  l'hémorragie  s'arrête  ordinairement  d'elle- 
même  aussitôt  que   l'os  est  enlevé.  C'est  pourquoi  je  donne  le 


TUMEURS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  385 

conseil  d'opérer  très  vite,  le  salut  du  malade  résidant  souvent  dans 
la  rapidité  avec  laquelle  a  été  menée  l'opération,  et  ce  n  est  pas  le 
seul  exemple  en  médecine  opératoire:  aussi,  je  ne  saurais  admettre 
la  conduite  de  certains  de  nos  chirurgiens  actuels  qui  font,  par 
exemple,  de  grandes  amputations  avec  le  bistouri,  ce  qui  me 
parait  être  un  signe  de  décadence.  Malgré  la  suppression  de  la 
douleur  par  Temploi  du  chloroforme,  il  y  aura  toujours  un  intérêt 
majeur  pour  le  malade  à  ce  qu'une  opération  soit  pratiquée  aussi 
vite  que  possible. 

La  ligature  préalable  de  la  carotide  externe  ne  donne  pas  de 
résultat,  car  s'il  est  vrai  qu'il  s'écoule  moins  de  sang  artériel  au 
cours  de  l'opération,  en  revanche  l'hémorragie  veineuse  est 
beaucoup  plus  abondante. 

Il  existe  un  certain  nombre  de  procédés  de  résection  du  maxil- 
laire supérieur,  mais  l'essentiel  est  d'en  connaître  un  et  de  le 
connaître  à  fond.  Le  chirurgien  doit  surtout  être  bien  pénétré  de 
l'ordre  de  succession  des  divers  temps  opératoires,  afin  qu'il  n'y 
ait  pas  la  moindre  hésitation  de  sa  part,  car,  je  le  répète,  le  salut  du 
malade  est  à  ce  prix;  songez  à  ce  qu'une  seule  minute  de  retard 
dans  l'exécution  de  l'un  des  temps  peut  faire  perdre  de  sang! 

Le  maxillaire  supérieur  est  rattaché  aux  autres  os  de  la  face  par 
quatre  points  :  en  dedans,  aux  os  propres  du  nez  et  à  l'unguis  par 
sa  branche  montante  ;  en  dehors,  à  l'os  malaire  ;  sur  la  ligne 
médiane,  à  celui  du  côté  opposé;  en  arrière,  au  palatin.  Je  les 
ai  énumérés  dans  Tordre  où  il  convient  de  les  attaqu(»r. 

Voici  comment  je  conseille  de  pratiquer  l'opération  : 

1°  Incision  des  téguments.  —  Armé  du  bistouri  à  résection  de 
Nélaton,  lame  courte  et  manche  fort,  partez  de  l'angle  interne  de 
l'œil,  descendez  le  long  du  nez  et  gagnez  la  commissure  buccale. 
Des  pinces  hémostatiques  sont  appliquées  tout  de  suite  sur  les 
coronaires.  Pratiquez  une  seconde  incision,  celle-là  horizontale, 
partant  de  l'extrémité  supérieure  de  la  précédente,  divisant  la 
paupière  inférieure  et  arrivant  sur  l'os  malaire.  Disséquez  alors 
rapidement  le  lambeau  externe  ainsi  formé  jusqu'à  ce  que  la 
région  zygomatique  soit  bien  découverte  ;  disséquez  ensuite  le  lam- 
bc»au  interne,  détachez  le  nez,  mettez  à  nu  la  narine  correspon- 
dante et  la  branche  montante  du  maxillaire. 

2^  Dégagement  de  la  paroi  inférieure  de  l'orbite.  —  Saisissez 
avec  une  pince  à  disséquer  le  bord  libre  de  la  paupière  inférieure, 
et  séparez-le  du  rebord  de  l'orbite  en  même  temps  que  le  périoste 

TiLLAiJi.^  Chirurgie  clinique.  I.   —  25 


386  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

orbitaire.  Substituant  une  spatule  au  bistouri,  portez  ce  décolle- 
ment aussi  loin  que  possible  en  arrière  en  soulevant  doucement 
le  globe  de  Toeil.  Assurez-vous  avec  le  doigt  que  vous  avez  bien 
atteint  la  fente  sphéno-maxillaire  (Voy.  fig.  63,  Traité  d'anatomie 
topographiqiie^  O''  édition). 

3"*  Section  de  la  branche  montante.  —  Introduisez  une  pince 
de  Liston  droite  dans  la  narine,  et  coupez  la  branche  montante.  Si 
vous  doutiez  de  vos  forces,  passez  une  aiguille  courbe  à  travers 
Tunguis,  faites-la  ressortir  par  la  narine  et  conduisez  ainsi  une 
scie  à  chaîne  à  l'aide  de  laquelle  vous  ferez  la  section. 

4°  Section  de  l'attache  à  Tos  malaire.  —  Ce  temps  est  le  plus  dif- 
ficile de  l'opération.  Il  faut  l'exécuter  avec  la  scie  à  chaîne.  Le 
globe  de  l'œil  étant  bien  relevé,  et  protégé  au  besoin  par  uiie 
cuiller  à  café,  introduisez  l'indicateur  gauche  dans  l'orbite  et 
cherchez  la  fente  sphéno-maxillaire.  Celle-ci  siège  à  13  milli- 
mètres environ  en  arrière  du  rebord  orbitaire  et  occupe  l'angle 
formé  par  la  réunion  des  parois  inférieure  et  externe  de  l'orbite. 
Glissez  sur  votre  index  gauche  placé  sur  la  fente  une  longue 
aiguille  courbe,  armée  d'un  fil  solide  auquel  fait  suite  la  scie  à 
chaîne.  L'aiguille  ne  doit  pas  être  en  acier,  mais  en  fer  mal- 
léable, pour  pouvoir  être  adaptée  séance  tenante  aux  courbures 
de  la  région,  variables  suivant  les  sujets.  Introduisez  l'aiguille 
dans  la  fente  et  faites  ressortir  la  pointe  en  arrière  de  l'os  malaire 
dans  la  fosse  zygomatique.  Saisissant  alors  l'aiguille,  attirez  dou- 
cement la  chaîne  en  faisant,  à  l'aide  de  l'index  gauche,  une  sorte 
de  poulie  de  réflexion  qui  facilite  le  passage  dans  la  fente.  Sciez 
l'attache  malaire.  Ayez  toujours  à  votre  portée  un  ciseau  et  un 
maillet  pour  achever  la  section,  si  la  scie  à  chaîne  cessait  de 
mordre  ou  cassait. 

S°  Section  sur  la  ligne  médiane.  —  Arrachez  une  dent,  si  cela  est 
nécessaire;  avec  un  bistouri,  divisez  la  muqueuse  palatine  sur  la 
ligne  médiane,  mais,  surtout,  détachez  l'insertion  du  voile  du 
palais  à  l'os  palatin.  Introduisez  par  la  narine  une  longue  pince 
de  Liston  courbe,  et  séparez  le  maxillaire  de  celui  du  côté  opposé. 
Pas  de  scie  à  chaîne  pour  ce  temps  opératoire,  la  pince  suffit 
toujours. 

6°  Détacher  le  maxillaire  du  palatin.  —  Ce  temps  s'efiFectue  à 
l'aide  de  quelques  coups  de  ciseau  et  de  maillet  portés  sur  la  pa- 
roi inférieure  de  l'orbite  aussi  loin  que  possible  en  arrière.  Il  est 
bon  à  ce  moment  de  sectionner  en  môme  temps  le  nerf  sous-orbi- 


TUMEURS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  387 

taire  pour  que  le  nerf  maxillaire  supérieur  ne  soit  pas  tiraillé  pen- 
dant Tavulsion  de  Tos  (1). 

7**  Avulsion  de  l'os.  —  Le  corps  de  l'os  est  alors  saisi  avec  un 
davier,  d'abord  abaissé,  puis  arraché  à  Taide  de  mouvements  de 
traction  et  de  torsion  combinés. 

L'hémostase  étant  assurée,  pratiquez  la  réunion  immédiate  et 
ne  mettez  aucun  tampon  dans  la  bouche.  Le  lendemain  et  les 
jours  suivants,  faites  des  lavages  antiseptiques. 

Le  traitement  des  tumeurs  à  marche  lente  (chondro.me, 
ostéome,  cystome)  présente  quelques  conditions  spéciales.  — 
Lorsqu'il  existe  une  exostose  ou  un  chondrome  bien  limités,  il 
en  faut  pratiquer  l'extirpation  avec  ou  sans  incision  préliminaire, 
suivant  le  siège  et  le  volume  de  la  tumeur,  et  il  n'existe  à  cet 
égard  aucune  règle  fixe.  Il  n'en  est  pas  de  même  pour  le  cystome, 
dont  la  fréquence  est,  d'ailleurs,  beaucoup  plus  grande  que  celle 
des  autres  tumeurs  du  même  groupe. 

Le  kyste  fait,  en  général,  saillie  du  côté  de  la  joue  et  dans  le  vesti- 
bule de  la  bouche  au  niveau  du  repli  de  la  muqueuse.  C'est  de  ce 
côté  qu'il  convient  de  l'attaquer,  afin  d'éviter  les  cicatrices  cutanées. 
Le  traitement  est  le  suivant  : 

1°  Ouvrir  le  kyste.  —  La  lèvre  supérieure  étant  fortement  re- 
levée à  l'aide  d'un  écarteur,  divisez  la  muqueuse  et  pénétrez  dans 
le  kyste  à  l'aide  d'un  bistouri  solide.  Réséquez  une  partie  de  la 
paroi  osseuse  avec  une  pince  à  griffes  et  des  ciseaux,  ce  qui  est 
ordinairement  facile,  vu  la  minceur  de  cette  paroi.  S'il  existait 
des  dents  malades  ou  des  chicots  dans  le  point  correspondant,  ou 
dans  la  cavité  même  du  kyste,  il  faudrait  les  enlever. 

2"*  Grattez  la  surface  interne  du  kyste  avec  une  curette  tran- 
chante de  manière  à  bien  enlever  la  poche,  ce  qui  est  capital  si 
vous  voulez  éviter  la  récidive  ou  la  persistance  d'ime  fistule, 
et  touchez  ensuite  avec  un  pinceau  imbibé  de  teinture  d'iode.  La 
guérison  demande  plusieurs  mois,  pendant  lesquels  on  se  contente 
de  faire  des  lavages,  mais  les  parois  osseuses  finissent  par  se  rap- 
procher. 

(1)  J'ai  publiéf  à  la  Société  de  chirurgie,  un  cas  de  résection  de  la  m&choire  supé- 
rieure dans  lequel  la  cornée,  absolument  saine  pendant  les  trois  premiers  jours 
qui  suivirent  Topération,  se  sphacéla  complètement  les  jours  suivants.  J'ai  pensé 
que  cet  accident  était  dû  au  tiraillement  violent  exercé  sur  le  trijumeau  par  Tinter- 
médiaire  du  nerf  sous-orbitaire  non  préalablement  divisé. 


388  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

8°  AFFECTIONS  DE  LA  MACHOIRE  INFÉRIEURE. 

J'étudierai  successivement  :  les  fractures  ;  la  luxation  ;  l'ar- 
thrite temporo-maxillaire,  Tostéopériostite;  la  nécrose;  la  cons- 
triction;  les  névralgies;  les  divers  néoplasmes,  et  je  terminerai 
par  un  chapitre  de  médecine  opératoire  comprenant  la  résection 
du  maxillaire  inférieur. 

A.  Fractures  du  maxillaire  inférieur.  —  Les  fractures 
du  maxillaire  inférieur  sont  relativement  communes.  Elles  suc- 
cèdent,  le  plus  souvent,  à  un  choc  direct.  Cependant,  une  violente 
pression  exercée  sur  la  branche  droite,  je  suppose,  peut, 
en  exagérant  la  courbure  de  Tos,  produire  une  fracture  indi- 
recte de  la  branche  gauche.  J'ai  vu  un  cas  plus  difficile  à  com- 
prendre :  c'est  une  fracture  directe  d'un  côté  et  indirecte  de 
l'autre. 

Très  rarement  médiane,  la  fracture  occupe  presque  toujours 
les  côtés  de  la  symphyse  du  menton.  Elle  est  simple  ou  double. 
Dans  ce  dernier  cas  existe  un  fragment  médian  isolable,  sus- 
ceptible d'acquérir  une  mobilité  suffisante  pour  être  attiré  en 
arrière  et  provoquer  des  phénomènes  de  sufiFocation.  Je  ne  désigne 
pas  sous  le  nom  de  fractures  du  maxillaire  inférieur  celles  qui 
n'atteignent  que  le  rebord  alvéolaire. 

Le  diagnostic  de  ces  fractures  est  généralement  facile  et  s'impose, 
en  quelque  sorte,  si  la  lésion  occupe  le  corps  de  l'os,  mais,  si  elle 
siège  sur  la  branche  montante,  et  à  plus  forte  raison  vers  le  col 
du  condyle,  les  fragments  étant  maintenus  en  place,  on  peut  aisé- 
ment méconnaître  la  fracture,  ce  qui,  d'ailleurs,  ne  porterait  au 
malade  qu'un  léger  préjudice,  puisque,  dans  ces  cas,  il  n'y  a 
pas  de  traitement  spécial  à  faire. 

Les  fractures  du  corps  du  maxillaire  sont  celles  qui  intéressent 
surtout  le  praticien;  elles  s'accompagnent  presque  toujours  d'un 
déplacement  très  marqué  des  fragments  dans  le  sens  vertical  et 
dans  le  sens  antéro-postérieur,  ce  dont  on  se  rend  compte  surtout 
en  examinant  le  niveau  des  dents  de  chaque  côté  du  trait  de  la 
fracture.  En  saisissant  chaque  fragment  avec  une  main,  on  ob- 
tient facilement  de  la  mobilité  anormale  et  de  la  crépitation.  Cette 
mobilité  est  d'abord  très  variable  suivant  les  sujets  et  fournit 
pour  le  traitement  des  indications  spéciales.  Lorsque  le  périoste 
et  la  gencive  ont  été  totalement  divisés,  la  mobilité  peut  être  telle. 


AFFECTIONS  DE  LA   MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  389 

que  Ton  éprouve  uu  mal  infini  à  maintenir  les  fragments  en 
contact  ;  dans  le  cas  contraire,  c'est  à  peine  s'il  existe  entre  les 
dents  une  légère  différence  de  niveau,  etlacoaptation  des  fragments 
se  fait  d'elle-même.  Ainsi  s'expliquent  les  nombreux  modes  de 
traitement  proposés  par  les  auteurs,  depuis  la  simple  menton- 
nière jusqu'à  la  suture  des  os. 

Le  malade  ressent  une  douleur  plus  ou  moins  vive^  qui,  bien 
localisée,  peut  être  presque  le  seul  signe  de  la  fracture  des  bran- 
ches montantes.  Il  se  produit  un  écoulement  abondant  de  salive, 
et  inutile  de  dire  que  les  mouvements  physiologiques  de  la  mâ- 
choire sont  notablement  gênés. 

Ce  qui  précède  me  paraît  suffisant  pour  permettre  au  praticien 
d'établir  son  diagnostic  et  d'instituer  une  thérapeutique  ration- 
nelle. Il  est  évident  qu'un  même  traitement  n'est  pas  applicable  à 
toutes  les  fractures  de  la  mâchoire  inférieure,  et,  sous  ce  rapport, 
on  peut  les  diviser  en  fractures  sans  déplacement  et  fractures 
avec  déplacement.  Les  premières,  même  avec  un  très  léger  dé- 
placement, sont  susceptibles  de  guérir  à  l'aide  d'une  simple 
mentonnière,  ou  bien  l'application  d'un  bandage  désigné  sous  le 
nom  de  fronde  :  leur  traitement  est  donc  des  plus  simples. 

11  n'en  est  pas  de  même  des  secondes,  contre  lesquelles  on  a 
proposé  les  moyens  les  plus  variés,  preuve  qu'ils  échouent  sou- 
vent. Je  signalerai  le  maintien  des  dents  et  du  rebord  alvéolaire 
dans  une  gouttière  de  gutta-percha,  procédé  ingénieux,  mais 
d'une  application  difficile,  et  manquant  souvent  son  but  ;  la  fixation 
entre  elles  des  dents  contiguës  à  la  fracture  au  moyen  d'un  fil 
d'argent  passé  autour  du  collet,  moyen  insuffisant  lorsque  les 
fragments  ont  une  grande  tendance  à  glisser  l'un  sur  l'autre. 

Ce  n'est  pas  seulement  pour  obtenir  une  bonne  coaptation  qu'il 
est  important  de  maintenir  les  fragments,  c'est  aussi  pour  s'oppo- 
ser à  l'inflammation,  à  la  suppuration  du  foyer  de  la  fracture  ; 
celle-ci  communique  nécessairement  avec  l'air  extérieur  et  appar- 
tient, en  conséquence,  à  la  variété  des  fractures  compliquées.  Aux 
accidents  ordinaires  de  ces  fractures  s'ajoutent  encore,  dans  le  cas 
particulier,  l'introduction  dans  l'estomac  do  matières  septiques 
pouvant  amener  la  mort  du  malade.  Aussi,  lorsque  les  moyens 
ordinaires  de  contention  ne  paraissent  pas  suffisants,  il  ne  faut  pas 
hésiter,  dès  le  début  du  traitement,  à  pratiquer  la  suture  des  frag- 
ments à  l'aide  d'un  solide  fil  d'argent  que  l'on  passe  dans  un 
trou  fait  avec  un  perforateur  ;  il  en  résulte  parfois  la  production 


390  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

d'un  petit  séquestre,  ce  qui  n'offre  pas  de  gravité.  Le  malade  se 
lavera  très  fréquemment  la  bouche  avec  une  solution  boriquée  et 
sera  nourri  avec  des  aliments  mous  et  liquides.  On  aurait,  au 
besoin,  recours  à  la  sonde  œsophagienne. 

B.  Luxation  de  la  mâchoire  inférieure.  —  Les  luxations 
de  la  mâchoire  inférieure  ne  peuvent  s'effectuer  qu'en  avant. 
Dans  des  cas  très  exceptionnels,  on  a  vu  le  condyle  se  porter  en 
dehors  et  même  en  arrière  dans  le  conduit  auditif  externe,  mais  il 
faut  pour  cela  des  désordres  complexes  et,  en  particulier,  des 
fractures  préalables  ;  aussi,  peut-on  négliger  dans  la  pratique 
quelques  très  rares  observations  qui  relatent  ces  faits. 

La  luxation  de  la  mâchoire  résulte  d'une  ouverture  exagérée 
de  la  bouche  et  se  produit  à  peu  près  constamment  dans  le  bâil- 
lement. Les  malades  éprouvent  une  vive  douleur  et  ne  peuvent 
plus  rapprocher  les  mâchoires  l'une  de  l'autre  :  c'est  là  le  signe 
caractéristique  de  la  luxation. 

J'ai  étudié  avec  quelques  détails  {Anat.  topogr.y  fig.  \  12,  9*  édi- 
tion) le  mécanisme  de  sa  production  et  je  ne  dois  pas  y  revenir 
ici,  tout  en  rappelant  que  la  fixation  du  condyle  dans  sa  nouvelle 
position  est,  le  plus  souvent,  à  mon  avis,  le  résultat  de  la  cou- 
traction  musculaire.  La  meilleure  preuve,  c'est  que  la  réduction 
se  fait,  en  général,  sans  le  moindre  effort,  sous  le  chloroforme,  ce 
qui  n'aurait  pas  lieu  si  l'obstacle  était  dû  à  la  résistance  méca* 
nique  du  ménisque.  Voyez,  par  exemple,  ce  qui  se  passe  dans  la 
luxation  du  pouce,  où  la  puissance  musculaire  n'exerce  aucune 
action.  Cependant,  il  y  a  des  cas,  très  rares  il  est  vrai,  où  la 
réduction,  même  sous  le  chloroforme,  présente  de  grandes  diffi- 
cultés, et  j'accepte  volontiers  que  l'interposition  du  ménisque 
joue  alors  le  rôle  capital. 

Les  signes  de  la  luxation  sont  si  évidents,  que  le  malade  établit 
lui-même  le  diagnostic  de  son  affection  :  la  mâchoire  inférieure 
est  portée  en  avant  ;  les  arcades  dentaires  ne  se  correspondent 
plus  et  ne  peuvent  être  mises  en  contact  ;  une  dépression  très 
marquée  existe  en  avant  du  tragus  aux  lieu  et  place  du  con- 
dyle. Il  en  résulte  ime  gêne  extrême  pour  la  déglutition,  la  pho- 
nation,  etc. 

Si  le  diagnostic  s'impose  quand  la  luxation  est  bilatérale,  il 
n'en  est  pas  de  même  lorsque  le  condyle  ne  s'est  déplacé  que 
d'un  côté;  l'erreur  est  alors  possible,  et  j'en  ai  vu  des  exemples. 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  391 

Les  signes  sont,  en  eflfet,  beaucoup  moins  évidents,  et  il  faut  les 
analyser  avec  soin  pour  reconnaître  la  lésion.  Dans  la  luxation 
unilatérale,  les  arcades  dentaires  ne  sont  pas  écartées  Tune  de 
Tautre  et  se  correspondent  au  moins  d'un  côté.  On  constate 
cependant  un  défaut  de  symétrie  à  droite  et  à  gauche  :  le  maxil- 
laire inférieur  déborde  le  supérieur  du  côté  luxé,  il  existe  une 
dépression  antéauriculaire.  Mais  le  principal  signe  est  le  suivant  : 
portez  un  doigt  dans  le  vestibule  de  la  bouche  et  cherchez  le 
bord  antérieur  des  apophyses  coronoïdes  ;  vous  constaterez  faci- 
lement que  Tapophyse  du  côté  luxé  est  sur  un  plan  notablement 
antérieure  celui  qu'elle  occupe  du  côté  sain. 

Pour  réduire  cette  luxation,  il  faut  remplir  deux  indications  : 
porter  d'abord  le  condyle  en  bas,  et  ensuite  en  arrière.  Si  on  re- 
porte le  condyle  directement  en  arrière,  on  échoue  à  coup  sûr, 
car  il  vient  butter  contre  le  relief  formé  par  la  racine  transverse 
de  l'apophyse  zygomatique  ;  tout  le  secret  de  la  réduction  consiste 
à  éviter  cet  écueil.  Il  est  évident  que  si  vous  endormez  le  malade 
jusqu'à  résolution,  le  condyle,  n'étant  plus  maintenu  en  place  par 
la  contraction  des  muscles  élévateurs  de  la  mâchoire,  abandon- 
nera presque  toujours  de  lui-même  la  fosse  zygomatique  et  ren- 
trera sous  l'influence  d'une  légère  pression.  Mais  je  suppose  le 
malade  éveillé,  ce  qui  est  le  cas  habituel,  d'autant  plus  qu'il  ne 
faut  recourir  au  chloroforme  qu'en  dernier  ressort  ;  laissant  de 
côtelés  divers  procédés  de  réduction  décrits  par  les  auteurs,  je  me 
contenterai  d'indiquer  celui  que  je  crois  le  meilleur,  et  qui  m'a 
toujours  réussi  même  dans  les  luxations  un  peu  anciennes,  alors 
que  l'instrument  de  Stromeyer  avait  été  inutilement  employé. 

La  première  condition  est  de  pouvoir  exercer  sur  le  maxillaire 
inférieur  une  pression  dans  le  sens  vertical,  afin  de  faire  descen- 
dre le  condyle  au-dessous  de  la  racine  transverse  :  or,  si  vous 
opérez  sur  le  malade  couché  dans  son  lit,  ou  bien  assis  devant 
vous  sur  une  chaise,  vous  n'avez  aucune  force  pour  exécuter  cette 
pression  dans  le  sens  vertical  ;  il  faut  que  le  malade  soit  étendu 
par  terre  sur  un  matelas  ou  un  tapis,  et  que  vous  soyez  placé 
immédiatement  au-dessus  de  la  tête  située  entre  vos  deux  jambes. 

Introduisez  alors  chaque  pouce,  non  pas  entre  les  arcades  den- 
taires, c'est  inutile;  mais  dans  le  vestibule  de  la  bouche  aussi  loin 
que  possible,  c'est-à-dire  en  arrière  de  l'axe  du  nouvement  de  la 
mâchoire,  sans  quoi  votre  pression  aurait  pour  résultat  d'abais- 
ser le  menton  et,  par  conséquent,  d'exagérer  le  déplacement  du 


MALAIJIE8  DE  LA  lH)L"i:[IE  ET  DE  SES  DËPEfiDANCES. 

condyle  on  le  Taisant  basculer  cii  uvant;  allez  chiTcher  la  bai 
des  apophyses  coronoïdes  di^joU-eti  normalement  eu  dehors  i 
L'arcade  dentaire.  Les  deux  pouces  entouri^s  de  lin|ie,  pour  qu'il 
ne  glissent  pas,  iMaut  appliqui^s  en  ce  point,  saisissez  Tangle  dca 
mâchoires  avec  les  autres  doigts  et  combine/  alors  lus  deux  nio 
vemciits  de  pression  verticale  cL  de  propulsion  en  arrière,  ceq 
■  la  position  du  muUde  vous  permet  de  tuirc  à  la  fois. 

J'ai  parlé  tout  à  l'heure  de  l'instrument  de  Slroineyer,  très  in^ 
I  nieusement  construit  pour  exercer  une  pression  sur  la  partie  I 
I  plus  reculée  des  arcades  dentaires  en  même  lenipsqu'il  relève  b 
[  menton.  On  pourrait  y  avoir  recours  en  dis  de  luxation  aucienn< 
I  ayant  résisté  à  la  pression  manuelle  bien  exécutée,  comme  ; 
rTicns  de  le  dire.  Si  la  luxation  est  trop  ancienne,  elle  devioat^ 
l-absolument  irréductible,  comme  dans  les  autres  régions  du  corpf 
f  J'en  ai  pourtant  réduit   une  datant  de    six  semaines. 


I 


I'..  Arthrite  temporo-maxiUolre.  —  .le  ne  ferai  ijuc  men-^ 
tiouner  l'arthrite  tomporo-maxillaire,  que  l'on  a  rarement  occa-4 
sion  de  rencontrer.  J'en  ai  observé  sur  des  sujets  atteint  de  blei 
norragie.  Elle  se  révfrie  par  ime  vive  douleur  locule,  un  peu  d 
fconlleraent  au  niveau  du  condyle,  de  l'élévalion  de  tempéra tui-e,( 
Loë  malades  éprouvent  la  plus  grande  difficulté  àouvrir  la  boucha^ 
on  raison  de  la  douleur  que  provoquent  les  mouvements. 

Il  ne  faudrait  pas  confondre  cette  arthrite  avec  la  contracture ij 
qui  résulte  souvent  de  l'évolution  de  la  dent    de  sagesse,  i 
toujours  h  cette  dernière  cause  lorsqu'il  s'agit  d'un  jeune  suja) 
atteint  de  douleur  dans  la  région  temporo-maxillaîre, 

Quelques  topiques  calmants,  des  pointes  de  feu  superlicielKi 
COUslituerKiil  le  Iraiti-iTient. 

D.  Ostéopëriostite  ou  périostlte  phlegmoneuse  de  la  J 
m&choire  Inférieure.  —  L'osti^opi'^riostite  de  la  nnicboire  in: 
rivure  eî.t  une  affection  commune,    laquelle,  presque  toujoi 
n'est  que   l'extension  au  corps  de  l'os  d'une  périoslite  primiti\ 
ment  alvéolo-dentaire.  Cette  affection  m'a  paru  plus  fréquente  kM 
la  mdchoire  inférieure  qu'à  la  mftcboire  supérieure,  mais  ce  n'esil 
pas  le  principal  motif  qui  m'eai^ge  à  en  faire  un  chapitre  à  part..  T 
La  vraie  raison,  c'est  que  la  pérîostite  alvéolo-dentaire  donne  éga- 
lement souvent  naissunco  &  un  adéno-plilegmon  sous  maxillaire, 
t  je  m'occuperai  plus  tard  h  propos  du  cou.  et  qu'il  y  " 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  393 

rèf  à  ne  pas  confondre  ces  deux  affections,  qui  présentent  une 
marche  différente  et  fréquemment,  ne  sont  pas  suivies  des  mêmes 
conséquences. 

L'affection  débute  parla  douleur  au  niveau  d'une  dent,  et  bien- 
tôt un  gonflement  douloureux,  s'étendant  au  corps  de  Tos,  envahit 
une  partie  de  la  région  sus-hyoïdienne.  La  peau  est  rouge,  tendue, 
luisante  ;  le  malade  éprouve  une  violente  douleur  et  il  existe  un 
mouvement  fébrile  très  prononcé.  Après  quelques  jours,  la  tumé- 
faction se  localise  de  plus  en  plus,  la  masse  devient  œdémateuse, 
puis  fluctuante  :  une  collection  purulente  s*est  formée  entre  le 
périoste  et  Tos,  et,  lorsqu'on  donne  issue  au  pus,  on  trouve  le 
maxillaire  inférieur  à  nu  dans  une  certaine  étendue. 

On  distingue  Tostéopériostite  de  Tadéno-phlegmon  par  plu- 
sieurs caractères  :  d'abord  le  siège  ;  —  dans  l'adéno-phlegmon,  le 
corps  de  l'os  est  intact,  surtout  au  début,  où  l'on  sent  nettement 
le  ganglion  engorgé  sous  le  rebord  de  la  mâchoire  ;  dans  l'ostéo- 
périostite,  c'est  sur  l'os  lui-même  que  porte  le  gonflement  ;]  la 
région  sus-hyoïdienne  est,  un  peu  plus  tard,  légèrement  tuméfiée, 
mais  il  est  aisé  de  voir  qu'elle  n'est  pas  le  point  maximum  de  l'af- 
fection. Dans  l'osléopériostite,  si  l'on  explore  le  vestibule  de  la 
bouche,  on  trouve  que  la  muqueuse  est  soulevée  dans  le  point 
correspondant  à  la  tumeur  cutanée,  on  y  constate  même  quelque- 
fois de  la  fluctuation;  dans  l'adéno-phlegmon,  le  vestibule  de 
la  bouche  est  toujours  sain. 

Il  existe  à  la  face  externe  du  maxillaire  inférieur  au-devant  du 
masséler,  à  côté  de  l'artère  faciale,  un  ganglion  lymphatique  dont 
l'inflammation  pourrait  plutôt,  en  raison  de  son  siège,  être  con- 
fondue avec  une  ostéopériostite,  mais,  alors,  le  vestibule  de  la 
bouche  est  toujours  libre  dans  le  point  correspondant  à  la  tumeur 
extérieure. 

Le  traitement  de  l'ostéopériostite  consiste  à  appliquer  d'abord 
des  émoUients  ou  des  résolutifs,  mais,  surtout,  à  donner  issue  au 
pus  aussitôt  que  la  fluctuation  en  décèle  manifestement  la  pré- 
sence ;  c'est  la  seule  manière  d'éviter  les  décollements  périostiques 
et  la  nécrose  qui  en  pourrait  être  la  conséquence.  Cette  affection, 
en  effet,  et  c'est  en  cela  qu'elle  diffère  surtout  de  l'adéno-phlegmon 
du  cou,  peut  être  suivie  d'une  suppuration  d'assez  longue  durée, 
(|ui  ne  s'arrête  qu'après  l'élimination  d'un  petit  séquestre  et  laisse 
après  elle  une  cicatrice  déprimée  et  adhérente.  On  conçoit.qu'il 
y  ait  grand  intérêt  à  établir  un  diagnostic  exact,  lorsqu'il  s'agit. 


366  MALADIES    DE   LA    BOUCIlli  ET   UË  SES   DEPENDANCES. 

orbitaire.  Substituant  une  spatule  au  bistouri,  portez  ce  décolle- 
ment ausâj  loiu  que  possible  CD  arrière  en  soulevant  douci-aaent 
le  globe  do  l'œil.  Assurez-vous  avec  le  doigt  (jue  vous  avez  bien 
atteint  la  fente  sphéno-maxillaire  (Voy.  lig.  63,  Traité  d' anatomie 
topograjt/ii'/i/e,  9"  édition). 

3°  Section  de  la  branche  inuutante.  —  Introduises  une  pînce 
de  Liston  droite  dans  la  narine,  et  coupez  la  branche  montante.  Si 
vous  doutiez  de  vos  [orces,  passez  une  aiguille  courbe  à  Iruvvrs 
l'unguis,  faites-la  ressortir  par  la  narine  et  conduisez  ainsi  une 
scie  h  chaîne  à  l'aide  de  laquelle  vous  ferez  la  section. 

4"  Section  de  laitaihi'  à  l'os  malairc.  —  Ce  temps  est  le  plus  dif- 
licile  de  l'opéraliou.  Il  faut  l'exëcuLer  avec  lu  scie  à  chaîne.  Le 
globe  de  l'œil  <^tant  bien  relev«<,  et  protég(^  au  besoin  par  une 
cuiller  à  caftf,  introduisez  l'indicateur  gauche  dans  l'orbito  et 
cherchez  la  fente  sphéuo-maxilluire.  Celle-ci  siège  k  iH  milli- 
mètres environ  eu  arrière  du  rebord  orbitaire  et  occupe  l'angle 
formé  par  ta  réunion  des  parois  inférieure  et  externe  de  l'orbite. 
Glissez  sur  votre  index  ffimeho  plan';  sur  la  fenle  une  longue 
aiguille  courhi-,  armée  d'un  fit  solide  auquel  fait  suite  la  scie  à 
chaîne.  L'aiguille  ne  doit  pas  être  en  acier,  mais  en  fer  mal- 
léable, pour  pouvoir  Mre  adnpttic  séance  tenante  aux  courbures 
de  la  région,  variables  suivtint  les  sujets.  Introduisez  l'aiguille 
dans  la  fenle  et  faites  ressortir  la  pointe  en  arrière  de  l'os  malaîre 
dans  ta  fosse  zygomatique.  Saisissant  alors  l'aiguille,  attirez  dou- 
cement lu  chaîne  eu  faisant,  k  l'aide  de  l'index  gauche,  une  sorte 
de  poulie  de  réflexion  qui  facilite  le  passage  dans  la  fente.  Sciez 
l'attache  malaire.  Ayez  toujours  à  votre  portée  un  ciseau  et  un 
maillet  pour  achever  la  section,  si  la  scie  à  chaîne  cessait  de 
mordre  ou  cassait. 

H'  Section  sur  ta  ligTie  médiane.  —  Arrachez  une  dent,  si  cela  est 
nécessaire;  avec  un  bistouri,  divisez  la  muqueuse  palatine  sur  la 
ligne  médiane,  raaîs,  surtout,  détachez  l'insertion  du  \oile  du 
palais  à  l'os  palatin.  Introduisez  par  la  narine  une  longue  pince 
de  Liston  courbe,  et  séparez  le  maxillaire  de  celui  du  côté  opposé. 
l'as  de  scie  à  chaîne  pour  ce  temps  opératoire,  la  pince  suffit 
toujours. 

6*  Détacher  le  maxillaire  du  palatin.  —  Ce  temps  s'effectue  h 
l'aide  de  quelques  coups  de  ciseau  et  d»  maillet  portés  sur  la  pa- 
roi iuft^rieure  de  l'orbitj.)  ausM  loin  que  possible  en  arrière.  Il  est 
boa  à  ce  moment  de  sectionner  eu  mime  temps  lu  nerf  sous-orbi- 


TUMEURS  DE  LA  MÂCHOIRE  SUPÉRIEURE.  387 

taire  pour  que  le  nerf  maxillaire  supérieur  ne  soit  pas  tiraillé  pen- 
dant l'avulsion  de  Tos  (1). 

?•  Avulsion  de  Tos.  —  Le  corps  de  Tos  est  alors  saisi  avec  un 
davier,  d'abord  abaissé,  puis  arraché  à  Taide  de  mouvements  de 
traction  et  de  torsion  combinés. 

L'hémostase  étant  assurée,  pratiquez  la  réunion  immédiate  et 
ne  mettez  aucun  tampon  dans  la  bouche.  Le  lendemain  et  les 
jours  suivants,  faites  des  lavages  antiseptiques. 

Le  traitement  des  tumeurs  à  marche  lente  (chondrome, 
ostéome,  cystome)  présente  quelques  conditions  spéciales.  — 
Lorsqu'il  existe  une  exostose  ou  un  chondrome  bien  limités,  il 
en  faut  pratiquer  Textirpation  avec  ou  sans  incision  préliminaire, 
suivant  le  siège  et  le  volume  de  la  tumeur,  et  il  n'existe  à  cet 
égard  aucune  règle  fixe.  Il  n'en  est  pas  de  môme  pour  le  cystome, 
dont  la  fréquence  est,  d'ailleurs,  beaucoup  plus  grande  que  celle 
des  autres  tumeurs  du  mùme  groupe. 

Le  kyste  fait,  en  général,  saillie  du  côté  de  la  joue  et  dans  le  vesti- 
bule de  la  bouche  au  niveau  du  repli  de  la  muqueuse.  C'est  de  ce 
côté  qu'il  convient  de  l'attaquer,  afin  d'éviter  les  cicatrices  cutanées. 
Le  traitement  est  le  suivant  : 

i'  Ouvrir  le  kyste.  —  La  lèvre  supérieure  étant  fortement  re- 
levée à  l'aide  d'un  écarteur,  divisez  la  muqueuse  et  pénétrez  dans 
le  kyste  à  l'aide  d'un  bistouri  solide.  Réséquez  une  partie  de  la 
paroi  osseuse  avec  une  pince  à  griiïes  et  des  ciseaux,  ce  qui  est 
ordinairement  facile,  vu  la  minceur  de  cette  paroi.  S'il  existait 
des  dents  malades  ou  des  chicots  dans  le  point  correspondant,  ou 
dans  la  cavité  môme  du  kyste,  il  faudrait  les  enlever. 

2**  Grattez  la  surface  interne  du  kyste  avec  une  curette  tran- 
chante de  manière  à  bien  enlever  la  poche,  ce  qui  est  capital  si 
vous  voulez  éviter  la  récidive  ou  la  persistance  d'une  fistule, 
et  touchez  ensuite  avec  un  pinceau  imbibé  de  teinture  d'iode.  La 
guérison  demande  plusieurs  mois,  pendant  lesquels  on  se  contente 
de  faire  des  lavages,  mais  les  parois  osseuses  finissent  par  se  rap- 
procher. 

(l)J'ai  publié,  à  la  Société  de  chirurgie,  un  cas  de  résection  de  la  ni&choire  supé- 
rieure dans  lequel  la  cornée,  absolument  saine  pendant  les  trois  premiers  jours 
qui  suiTirent  ropération,  se  sphacéla  complètement  les  Jours  suivants.  J'ai  pensé 
que  cet  accident  était  dû  au  tiraillement  violent  exercé  sur  le  trijumeau  par  Tintcr- 
uiédiaire  du  nerf  sous-orbitaire  non  préalablement  divisé. 


.xnlES   DE   U   DOUCHE   ET   DE  SES   IiEPENDANCES. 


8'  AFFECTIONS  DK  LA  MACHOIRE  INFÉHIKCIft:. 

J'étudierai  successivement:  les  Tmctures  ;  la  luxation:  l'a? 
llirite  temporo-maxiHaire,  lostiJopi^riostiU';  la  tiécrose;  la  Cons- 
triclïoD  ;  les  riévTalgieiî  ;  les  divers  nt^oplasmos,  et  jo  termine: 
par  un  chapitre  de  nn'decine  nju'raloire  comprenant  la  réaecl 
du  m&xillaire  infi^rieur. 

A.  Fractures  du  maxillaire  infârieur.  —  Lee  fractui 
du  maxillaire  infi'rieur  sont  relativement  communes.  Elles  suc- 
cèdent, le  plus  souvent,  à  un  choc  direct.  Cependant,  une  violente 
pression    exercée    sur    la     liriinche    droite,   jo   suppose,     peut. 
va  exagérant  Is  courbure  de  l'os,  produire  une  fracture  ind 
rect«  de  la  branche  gauche,  .l'ai  vu  un  cas  plus  difficile  &  corn- 
preiidn-'  :   c'est  une  fracture   directe  d'un   cùlé   et  indirect^ 
l'autre. 

Très  rarement  médiane,  la  fracture  occupe  presque  louji 
tes  côtés  de  la  symphyse  du  menton.  Elle  est  simple  ou  doub1 
Dans  ce  dernier  cas  existe  un  fragment  médian  isolahle,  sus- 
ceptible d'acquérir  une  mobilité  suffisante  pour  Hre  attiré  en 
arrière  et  provoquer  des  phénomtnes  desulTocatiun.  .le  ne  désigne 
pas  sous  le  nom  de  fractures  du  maxillaire  inférieur  colles  qui 
n'atteignent  que  le  rebord  alvi>olaire. 

Le  diagnostic  de  ces  fractures  est  généralement  facile  ets'impose. 
en  quelque  sorte,  si  la  lésion  o<:cupe  le  corps  de  l'os,  mais,  si  elle 
siège  sur  la  l)ranche  mimtante.  et  à  plus  forte  raison  vers  le  col 
du  condyle,  les  fragments  étant  mainlenu.-i  eu  place,  on  peut  aisé- 
ment mécoimaltri'  lu  fracture,  ce  qui,  d'ailleurs,  ne  porli-rail  au 
malade  qu'un  léger  préjudice,  puisque,  dans  ces  cas,  tl  n'y  a 
pas  de  traitement  spécial  à  faire. 

Les  fractures  du  corps  du  maxillaire  sont  celles  qui  intéressent 
surtout  le  praticien;  elles  s'accompagnent  presque  toujours  d'un 
déplacement  très  marqué  des  fragments  dans  le  sens  vertical  et 
dans  le  sens  antéri>-pos  té  rieur,  ce  dont  on  se  rend  compte  surtout 
on  examinant  le  niveau  des  dents  de  chaque  cflté  du  trait  de  la 
fracture.  t!n  saisissant  chaque  fragment  avec  une  main,  on  ob- 
tient facilement  do  la  mohilitt' anormale  et  de  la  crépitation.  Cette 
mobiliti.^  est  d'abord  très  vuriulde  suivant  les  sujets  et  fournit 
pour  lu  traitement  des  indications  spéciales.  Lorsque  le  périosl» 

a  gencive  ont  été  totalement  divisés,  la  mobilité  peut  6tre  telle. 


ons- 
erai I 

4 

suc- 

ente 

eut.  ' 

.ndi- 
cora-        ^ 

ibiS^^ 

sus-  I 


AFFECTIONS  DE  LA   MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  389 

que  ron  éprouve  un  mal  infini  à  maintenir  les  fragments  en 
contact  ;  dans  le  cas  contraire,  c'est  à  peine  s'il  existe  entre  les 
dents  une  légère  différence  de  niveau,  etlacoaptation  des  fragments 
se  fait  d'elle-même.  Ainsi  s'expliquent  les  nombreux  modes  de 
traitement  proposés  par  les  auteurs,  depuis  la  simple  menton- 
nière jusqu'à  la  suture  des  os. 

Le  malade  ressent  une  douleur  plus  ou  moins  vive,  qui,  bien 
localisée,  peut  être  presque  le  seul  signe  de  la  fracture  des  bran- 
ches montantes.  Il  se  produit  un  écoulement  abondant  de  salive, 
et  inutile  do  dire  que  les  mouvements  physiologiques  de  la  mâ- 
choire sont  notablement  gênés. 

Ce  qui  précède  me  parait  suffisant  pour  permettre  au  praticien 
d'établir  son  diagnostic  et  d'instituer  une  thérapeutique  ration- 
nelle. Il  est  évident  qu'un  même  traitement  n'est  pas  applicable  à 
toutes  les  fractures  de  la  mâchoire  inférieure,  et,  sous  ce  rapport, 
on  peut  les  diviser  en  fractures  sans  déplacement  et  fractures 
avec  déplacement.  Les  premières,  même  avec  un  très  léger  dé- 
placement, sont  susceptibles  de  guérir  à  l'aide  d'une  simple 
mentonnière,  ou  bien  l'application  d'un  bandage  désigné  sous  le 
nom  de  fronde  :  leur  traitement  est  donc  des  plus  simples. 

11  n'en  est  pas  de  même  des  secondes,  contre  lesquelles  on  a 
proposé  les  moyens  les  plus  variés,  preuve  qu'ils  échouent  sou- 
vent. Je  signalerai  le  maintien  des  dents  et  du  rebord  alvéolaire 
dans  une  gouttière  de  gutta-percha,  procédé  ingénieux,  mais 
d'une  application  difficile,  et  manquant  souvent  son  but  ;  la  fixation 
entre  elles  des  dents  contigu(»s  à  la  fracture  au  moyen  d'un  fil 
d'argent  passé  autour  du  collet,  moyen  insuffisant  lorsque  les 
fragments  ont  une  grande  tendance  à  glisser  l'un  sur  l'autre. 

Ce  n'est  pas  seulement  pour  obtenir  une  bonne  coaptation  qu'il 
est  important  de  maintenir  les  fragments,  c'est  aussi  pour  s'oppo- 
ser à  l'inflammation,  à  la  suppuration  du  foyer  de  la  fracture  ; 
celle-ci  communique  nécessairement  avec  l'air  extérieur  et  appar- 
tient, en  conséquence,  à  la  variété  des  fractures  compliquées.  Aux 
accidents  ordinaires  de  ces  fractures  s  ajoutent  encore,  dans  le  cas 
particulier,  l'introduction  dans  lestomac  do  matières  septiques 
pouvant  amener  la  mort  du  malade.  Aussi,  lorsque  les  moyens 
ordinaires  de  contention  ne  paraissent  pas  suffisants,  il  ne  faut  pas 
hésiter,  dès  le  début  du  traitement,  à  pratiquer  la  suture  des  frag- 
ments à  laide  d'un  solide  fil  d'argent  que  l'on  passe  dans  un 
trou  fait  avec  un  perforateur  ;  il  en  résulte  parfois  la  production 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  391 

Les  signes  sont,  en  effet,  beaucoup  moins  évidents,  et  il  faut  les 
analyser  avec  soin  pour  reconnaître  la  lésion.  Dans  la  luxation 
unilatérale,  les  arcades  dentaires  ne  sont  pas  écartées  Tune  de 
l'autre  et  se  correspondent  au  moins  d'un  côté.  On  constate 
cependant  un  défaut  de  symétrie  à  droite  et  à  gauche  :  le  maxil- 
laire inférieur  déborde  le  supérieur  du  côté  luxé,  il  existe  une 
dépression  antéauriculaire.  Mais  le  principal  signe  est  le  suivant  : 
portez  un  doigt  dans  le  vestibule  de  la  bouche  et  cherchez  le 
bord  antérieur  des  apophyses  coronoïdes  ;  vous  constaterez  faci- 
lement que  l'apophyse  du  côté  luxé  est  sur  un  plan  notablement 
antérieur  à  celui  qu'elle  occupe  du  côté  sain. 

Pour  réduire  cette  luxation,  il  faut  remplir  deux  indications  : 
porter  d'abord  le  condyle  en  bas,  et  ensuite  en  arrière.  Si  on  re- 
porte le  condyle  directement  en  arrière,  on  échoue  à  coup  sûr, 
car  il  vient  butter  contre  le  relief  formé  par  la  racine  transverse 
de  l'apophyse  zygomatique  ;  tout  le  secret  de  la  réduction  consiste 
à  éviter  cet  écueil.  11  est  évident  que  si  vous  endormez  le  malade 
jusqu'à  résolution,  le  condyle,  n'étant  plus  maintenu  en  place  par 
la  contraction  des  muscles  élévateurs  de  la  mâchoire,  abandon- 
nera presque  toujours  de  lui-même  la  fosse  zygomatique  et  ren- 
trera sous  l'influence  d'une  légère  pression.  Mais  je  suppose  le 
malade  éveillé,  ce  qui  est  le  cas  habituel,  d'autant  plus  qu'il  ne 
faut  recourir  au  chloroforme  qu'en  dernier  ressort  ;  laissant  de 
côtelés  divers  procédés  de  réduction  décrits  par  les  auteurs,  je  me 
contenterai  d'indiquer  celui  que  je  crois  le  meilleur,  et  qui  m'a 
toujours  réussi  même  dans  les  luxations  un  peu  anciennes,  alors 
que  l'instrument  de  Stromeyer  avait  été  inutilement  employé. 

La  première  condition  est  de  pouvoir  exercer  sur  le  maxillaire 
inférieur  une  pression  dans  le  sens  vertical,  afin  de  faire  descen- 
dre le  condyle  au-dessous  de  la  racine  transverse  :  or,  si  vous 
opérez  sur  le  malade  couché  dans  son  lit,  ou  bien  assis  devant 
vous  sur  une  chaise,  vous  n'avez  aucune  force  pour  exécuter  cette 
pression  dans  le  sens  vertical  ;  il  faut  que  le  malade  soit  étendu 
par  terre  sur  un  matelas  ou  un  tapis,  et  que  vous  soyez  placé 
immédiatement  au-dessus  delà  tête  située  entre  vos  deux  jambes. 

Introduisez  alors  chaque  pouce,  non  pas  entre  les  arcades  den- 
taires, c'est  inutile;  mais  dans  le  vestibule  de  la  bouche  aussi  loin 
que  possible,  c  est-à-dire  en  arrière  de  l'axe  du  nouvement  de  la 
mâchoire,  sans  quoi  votre  pression  aurait  pour  résultat  d'abais- 
ser le  menton  et,  par  conséquent,  d'exagérer  le  déplacement  du 


392  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

condyle  en  le  faisant  basculer  en  avant;  allez  chercher  la  base 
des  apophyses  coronoïdes  déjetées  normalement  en  dehors  de 
l'arcade  dentaire.  Les  deux  pouces  entourés  de  linge,  pour  qu'ils 
ne  glissent  pas,  étant  appliqués  en  ce  point,  saisissez  l'angle  des 
mâchoires  avec  les  autres  doigts  et  combinez  alors  les  deux  mou- 
vements de  pression  verticale  et  de  propulsion  en  arrière,  ce  que 
la  position  du  malade  vous  permet  de  faire  à  la  fois. 

J'ai  parlé  tout  à  l'heure  de  l'instrument  deStromeyer,  très  ingt'»- 
nieusement  construit  pour  exercer  une  pression  sur  la  partie  ta 
plus  reculée  des  arcades  dentaires  en  môme  temps  qu'il  relève  le 
menton.  On  pourrait  y  avoir  recours  en  cas  de  luxation  ancienne 
ayant  résisté  à  la  pression  manuelle  bien  exécutée,  comme  je 
viens  de  le  dire.  Si  la  luxation  est  trop  ancienne,  elle  devient 
absolument  irréductible,  comme  dans  les  autres  régions  du  corps. 
J'en  ai  pourtant  réduit  une  datant  de   six  semaines. 

C.  Arthrite  temporo-maxlllaire.  —  Je  ne  ferai  que  men- 
tionner l'arthrite  temporo-maxillaire,  que  Ton  a  rarement  occa- 
sion de  rencontrer.  J'en  ai  observé  sur  des  sujets  atteint  de  blen- 
norragie. Elle  se  révèle  par  une  vive  douleur  locale,  un  peu  de 
gonflement  au  niveau  du  condyle,  de  l'élévation  de  température. 
Lee  malades  éprouvent  la  plus  grande  difficulté  à  ouvrir  la  bouche 
en  raison  de  la  douleur  que  provoquent  les  mouvements. 

Il  ne  faudrait  pas  confondre  cette  arthrite  avec  la  contracture 
qui  résulte  souvent  de  l'évolution  de  la  dent  de  sagesse.  Songez 
toujours  à  cette  dernière  cause  lorsqu'il  s'agit  d'un  jeune  sujet 
atteint  de  douleur  dans  la  région  temporo-maxillaire. 

Quelques  topiques  calmants,  des  pointes  de  feu  superficielles, 
constitueront  le  traitement. 

D.  Ostéopériostite  ou  périostite  phlegmoneuse  de  la 
m&choire  inférieure.  —  L'ostéopériostite  de  la  mâchoire  infé- 
rieure est  une  affection  commune,  laquelle,  presque  toujours, 
n'est  que  l'extension  au  corps  de  l'os  d'une  périostite  primitive- 
ment alvéolo-dentaire.  Cette  affection  m'a  paru  plus  fréquente  à 
la  mâchoire  inférieure  qu'à  la  mâchoire  supérieure,  mais  ce  n'est 
pas  le  principal  motif  qui  m'engage  à  en  faire  un  chapitre  à  part. 
La  vraie  raison,  c'est  (jue  la  périostite  alv<'»olo-dentaire  donne  éga- 
lement souvent  naissance  à  un  adéno-phlegmon  sous  maxillaire, 
dont  je  m'occuperai  plus  lard  à  propos  du  cou,  et  qu'il  y  ainté- 


AFFECTIOiNS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  393 

rêt  à  ne  pas  confondre  ces  deux  affections,  qui  présentent  une 
marche  différente  et  fréquemment,  ne  sont  pas  suivies  des  mêmes 
conséquences. 

L'affection  débute  paria  douleur  au  niveau  dWe  dent,  et  bien- 
tôt un  gonflementdouloureux,  s'étendant  au  corps  de  l'os,  envahit 
une  partie  de  la  région  sus-hyoïdienne.  La  peau  est  rouge,  tendue, 
luisante  ;  le  malade  éprouve  une  violente  douleur  et  il  existe  un 
mouvement  fébrile  très  prononcé.  Après  quelques  jours,  la  tumé- 
faction se  localise  de  plus  en  plus,  la  masse  devient  œdémateuse, 
puis  fluctuante  :  une  collection  purulente  s'est  formée  entre  le 
périoste  et  Tos,  et,  lorsqu'on  donne  issue  au  pus,  on  trouve  le 
maxillaire  inférieur  h  nu  dans  une  certaine  étendue. 

On  distingue  Tostéopériostite  de  Tadéno-phlegmon  par  plu- 
sieurs caractères  :  d'abord  le  siège  ;  —  dans  l'adéno-phlegmon,  le 
corps  de  l'os  est  intact,  surtout  au  début,  où  Ton  sent  nettement 
le  ganglion  engorgé  sous  le  rebord  de  la  mâchoire  ;  dans  Tostéo- 
périostite,  c'est  sur  l'os  lui-même  que  porte  le  gonflement  ;]  la 
région  sus-hyoïdienne  est,  un  peu  plus  tard,  légèrement  tuméfiée, 
mais  il  est  aisé  de  voir  qu'elle  n'est  pas  le  point  maximum  de  l'af- 
fection. Dans  l'ostéopériostite,  si  l'on  explore  le  vestibule  de  la 
bouche,  on  trouve  que  la  muqueuse  est  soulevée  dans  le  point 
correspondant  à  la  tumeur  cutanée,  on  y  constate  même  quelque- 
fois de  la  fluctuation;  dans  l'adéno-phlegmon,  le  vestibule  de 
la  bouche  est  toujours  sain. 

Il  existe  à  la  face  externe  du  maxillaire  inférieur  au-devant  du 
masséter,  à  côté  de  l'artère  faciale,  un  ganglion  lymphatique  dont 
l'inflammation  pourrait  plutôt,  en  raison  de  son  siège,  être  con- 
fondue avec  une  ostéopériostite,  mais,  alors,  le  vestibule  de  la 
bouche  est  toujours  libre  dans  le  point  correspondant  à  la  tumeur 
extérieure. 

Le  traitement  de  l'ostéopériostite  consiste  à  appliquer  d'abord 
(les  émollients  ou  des  résolutifs,  mais,  surtout,  à  donner  issue  au 
pus  aussitôt  que  la  fluctuation  en  décèle  manifestement  la  pré- 
sence ;  c'est  la  seule  manière  d'éviter  les  décollements  périostiques 
et  la  nécrose  qui  en  pourrait  être  la  conséquence.  Cette  affection, 
en  effet,  et  c'est  en  cela  qu'elle  diffère  surtout  de  l'adéno-phlegmon 
du  cou,  peut  être  suivie  d'une  suppuration  d'assez  longue  durée, 
([ui  ne  s'arrête  qu'après  l'élimination  d'un  petit  séquestre  et  laisse 
après  elle  une  cicatrice  déprimée  et  adhérente.  On  conçoit.qu'il 
y  ait  grand  intérêt  à  établir  un  diagnostic  exact,  lorsqu'il  s'agit. 


394  MALADIES  DE  LA   BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

par  exemple,  d'une  jeune  fille.  Si  le  foyer  faisait  sous  la  muqueuse 
une  saillie  telle  qu'on  pût  espérer  le  vider  par  la  bouche,  ce  qui 
arrive  quelquefois,  il  ne  faudrait  pas  hésiter,  bien  entendu,  à 
suivre  cette  voie,  mais  ce  cas  est  de  beaucoup  le  plus  rare,  et 
c'est  du  côté  de  la  peau  qu'il  faut  pratiquer  l'incision.  Heureuse- 
ment, le  plus  souvent,  le  périoste  se  réapplique  tout  de  suite  sur 
l'os,  se  recolle  :  la  fistule  et  la  nécrose  sont  ainsi  évitées,  surtout 
si  l'intervention  a  été  hâtive.  Il  serait  certainement  très  préju- 
diciable au  malade  d'attendre  l'ouverture  spontanée  de  l'abcès, 
sous  prétexte  d'éviter  une  cicatrice  apparente,  car  on  irait  ainsi 
à  rencontre  du  but  poursuivi. 

Lorsqu'on  n'a  pu  éviter  la  formation  de  la  cicatrice  cutanée 
déprimée  et  adhérente,  dont  l'aspect  est  si  désagréable,  je  suis 
d'avis  que,  plus  tard,  l'on  peut  circonscrire  cette  cicatrice  par 
deux  incisions,  et  l'enlever  complètement  afin  d'obtenir  à  sa  place 
une  ligne  cicatricielle  régulière  et  à  peine  visible. 

L'ostéopériostite  de  la  mâchoire  inférieure  peut  affecter  une 
marche  beaucoup  moins  aiguë  que  la  précédente  ;  elle  apparaît 
alors  sous  forme  de  poussées  successives  qui  se  terminent  par 
résolution  ou  -la  formation  d  un  petit  foyer  sous-muqueux  bien 
limité,  jusqu'au  jour  où,  l'os  devenant  malade,  une  fistule  perma- 
nente s'établit  et  ne  se  tarit  que  par  l'élimination  des  parties 
atteintes.  Il  est  indispensable,  dans  ces  diverses  circonstances,  de 
commencer  par  supprimer  la  cause  initiale  du  mal,  c'est-à-dire 
la  dent  malade,  et  de  se  rappeler  que  des  dents,  dont  la  couronne 
est  saine,  peuvent  être  atteintes  au  niveau  de  leur  racine  d'une 
nécrose  ou  d'une  inflammation  qui  sont  l'origine  de  la  périostite 
alvéolo-dentaire. 

E.  Néorose  de  la  m&choire  inférieure.  —  La  nécrose 
peut  envahir  les  deux  mâchoires,  mais,  en  raison  de  sa  plus 
grande  fréquence  à  la  mâchoire  inférieure,  j'ai  cru  devoir  en 
tracer  ici  l'histoire. 

La  nécrose  peut  être  consécutive  à  une  ostéopériostite  simple, 
ainsi  que  je  l'ai  dit  dans  le  chapitre  précédent  ;  elle  peut,recon- 
naître  pour  cause  la  présence  d'une  gomme  syphilitique,  sur- 
tout à  la  mâchoire  supérieure  ;  dans  ces  cas,  elle  ne  diffère  ni  par 
le  processus,  ni  par  les  signes,  ni  par  le  traitement,  de  celle  qu'on 
observe  dans  les  autres  parties  du  corps,  et  ne  ni('»ritcrait  pas  de 
donner  lieu  à  un  chapitre  spécial. 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  395 

Mais  la  mâchoire  inférieure  est  le  siège  d'une  variété  de  nécrose 
infectieuse,  qui  présente  une  marche  et  des  signes  particuliers  en 
même  temps  qu'une  gravité  extrême  ;  c'est  une  sorte  de  nécrose 
aiguë  totale  de  la  mâchoire,  qui  ne  s'arrête  que  lorsque  tout  l'os 
primitif  a  été  éliminé.  Une  seconde  variété  est  celle  qui  résulte 
de  l'action  du  phosphore,  la  nécrose  phosphorée. 

Laissant  donc  de  côté  la  nécrose  partielle,  conséquence  d'une 
ostéopériostite  simple,  j'admets  deux  espèces  de  nécroses  de  la 
mâchoire  inférieure  :  la  nécrose  aiguë  infectieuse  et  la  nécrose 
phosphorée. 

Nécrose  aiguë  infectieuse.  —  Cette  variété  de  nécrose  reconnaît 
pour  cause  une  ostéomyélite,  le  plus  souvent  à  marche  aiguë. 
Elle  débute  brusquement  par  de  la  douleur,  un  gonflement  con- 
sidérable de  la  mâchoire,  et  des  symptômes  généraux  graves.  Les 
dents  s'ébranlent,  des  abcès  se  forment,  s'ouvrent  sur  le  rebord 
alvéolaire,  dans  le  vestibule  de  la  bouche  ;  le  pus  s'écoule  avec  la 
plus  grande  abondance  et  présente  une  extrême  fétidité.  De  nou- 
veaux abcès  succèdent  aux  premiers,  s'ouvrent  à  la  peau,  et,  si 
l'on  explore  avec  le  stylet,  on  trouve  l'os  dénudé  ;  il  existe  un 
séquestre.  Au  bout  d'un  temps  variable,  le  séquestre  devient 
mobile  et  vous  l'enlevez.  Cette  opération  amène  un  soulagement 
notable:  la  suppuration  diminue,  disparaît  même  quelquefois,  si 
le  microbe  n'a  envahi  qu'une  partie  de  la  mâchoire,  et  le  malade 
est  guéri. 

Mais  il  n'en  est  pas  toujours  ainsi  ;  malade  et  chirurgien  ne 
tardent  pas  à  éprouver  une  cruelle  déception  :  la  suppuration 
reparaît  aussi  abondante,  un  nouveau  séquestre  s'est  produit.  Il 
se  mobilise  et  on  en  fait  l'extraction.  Nouvelle  amélioration  et 
nouvelle  déception.  Bref,  la  maladie  ne  se  termine  que  lorsque 
toutes  les  parties  frappées  de  mort  sont  éliminées.  J'ai  vu  un 
malheureux  chiffonnier  auquel  j'ai  successivement  enlevé  ainsi 
le  corps  et  les  deux  branches  du  maxillaire  inférieur.  11  se  porte 
bien  aujourd'hui,  mais  il  n'a  plus  de  dents  à  la  mâchoire  infé- 
rieure, et  celle-ci  n'est  représentée  que  par  une  petite  bande 
indurée. 

On  conçoit  que  ce  travail  d'élimination  des  séquestres  mette  de 
longs  mois  à  s'efl*ectuer,  surtout  lorsqu'il  est  successif,  et  les 
malades  peuvent  succomber  à  l'épuisement  ainsi  qu'à  l'infection 
que  produit  la  suppuration.      » 


396  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

Tarit  que  le  séquestre  n'est  pas  mobile,  il  faut  se  contenter  des 
lavages  antiseptiques  répétés  aussi  souvent  que  possible,  et  porter 
l'agent  au  foyer  même  de  la  nécrose  à  l'aide  d'incisions,  si  cela 
est  nécessaire:  car  enfin,  puisque  les  diverses  parties  de  la  mâ- 
choire sont  successivement  attaquées,  il  est  probable  que  le 
microbe  ne  les  envahit  pas  d'emblée,  mais  bien  l'une  après  l'autre, 
de  telle  sorte  qu'en  le  détruisant  on  pourrait  peut-être  arrêter 
la  marche  de  la  maladie,  ce  que  je  négligeai  de  faire  chez  mon 
chiffonnier,  car  c'était  avant  la  période  antiseptique. 

Lorsque  le  séquestre  est  devenu  mobile,  il  faut  l'enlever  le  plus 
tôt  possible,  et  l'on  ne  conçoit  pas  qu'il  puisse  y  avoir  doute  à  cet 
égard  pour  des  gens  sensés,  ce  dont  j'ai  cependant  vu  un  exem- 
ple chez  une  jeune  fille  qui  ne  dut  la  vie  qu'à  l'énergie  d'une  mère 
intelligente  (i).  On  choisira,  de  préférence,  la  voie  buccale,  si  c'est 
possible.  L'opération  ne  présente,  d'ailleurs,  ni  difficultés,  ni  dan- 
gers ;  elle  consiste  à  découvrir  le  séquestre  à  l'aide  d'une  incision, 
à  l'ébranler  à  l'aide  d'un  élévatoire,  et  à  l'extraire  avec  un  da^ier. 

Nécrose  phosphorée.  —  La  nécrose  phosphorée  survient  chez 
les  ouvriers  qui  travaillent  à  la  fabrication  des  allumettes  chi- 
miques, et  ne  date,  par  conséquent,  que  de  1834,  époque  où  fut 
faite  cette  découverte.  Comme  la  nécrose  infectieuse,  elle  débute 
par  un  gonflement  considérable  du  maxillaire  inférieur;  des 
abcès  multiples  se  forment  ;  les  dents  s'ébranlent  et  tombent.  Ce 
qui  caractérise  la  nécrose  phosphorée  et  la  différencie  de  la  pré- 
cédente, c'est  la  rapidité  avec  laquelle  se  développent  des  ostéo- 
phytes  qui  recouvrent  et  engainent  l'ancien  os.  Phénomène  très 
remarquable,  ces  ostéophytes  se  nécrosent  eux-mêmes  et  sont 
recouverts  à  leur  tour  par  une  nouvelle  production  osseuse, 
ainsi  que  le  démontre  la  figure  111  de  mon  Traité  (Tanatomie 
topographique.  Cette  pièce,  absolument  typique,  provient  d'uu 
jeune  homme  qui  succomba  dans  mon  service,  en  1873,  aux 
suites  de  son  affection,  et  dont  l'observation  détaillée  se  trouve 
dans  les  Bulletins  de  la  Société  de  chirurgie, 

(I)  Il  s'agissait  d'une  jeune  fille  de  seize  ans,  hautement  apparentée,  atteinte  d'une 
nécrose  avec  séquestre  mobile  du  maxillaire  inférieur.  La  suppuration,  d'une  grande 
abondance,  épuisait  et  empoisonnait  la  malade;  elle  était  d'une  pâleur  extrême  et 
couverte  de  taches  de  purpura.  Le  médecin  s'opposait  ridiculement  et  de  toutes  ses 
forces  à  une  opération,  prétendant  que  la  malade  ne  la  supporterait  pas  et  qu'il 
fallait  d'abord  relever  l'état  général,  comme  si  ce  dernier  n'était  pas  engendré  par 
Tétat  local,  ce  que,  d'ailleurs,  démontra  l'uvénement. 


AFFECTIONS  DE   LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  397 

La  nécrose  phosphorée  est  plus  grave  encore,  peut-être,  que  la 
nécrose  aiguë  infectieuse,  en  raison  des  difficultés  qu'offre  le 
traitement. 

A  quelle  époque  convient-il  d'intervenir?  Le  plus  tôt  possible, 
évidemment,  afin  d'éviter  au  malade  les  sérieux  dangers  d'une 
longue  suppuration,  et  je  conçois  très  bien  que  les  chirurgiens 
allemands,  Billroth,  en  particulier,  pratiquent  des  extirpations 
hâtives  du  séquestre.  Mais  d'un  autre  côté,  dit-on,  une  interven- 
tion n'est  rationnelle  et  réellement  utile  que  si  la  nécrose  est 
arrêtée  dans  sa  marche  et  si  le  séquestre  est  mobile.  Cela  est 
vrai,  mais  peut-on  facilement  apprécier  sur  le  viyant  cette  mobi- 
lité? Non,  évidemment,  à  cause  des  nombreux  ostéophytes  qui 
r emprisonnent,  de  telle  sorte  que  nous  sommes  toujours  indécis 
sur  le  moment  le  plus  propice  à  l'opération,  et,  pendant  ce  temps- 
là,  le  malade  peut  succomber,  ce  qui  arriva  au  mien. 

Je  me  rattache  donc  volontiers  à  la  pratique  des  chirurgiens 
allemands.  A  quoi,  en  effet,  s'expose-t-on  par  une  intervention 
hâtive  ?  à  faire  une  opération  incomplète  et  même  inutile,  soit  : 
mais  aggrave-t-elle  la  situation  du  malade?  je  ne  le  crois  pas,  et 
elle  peut  lui  sauver  la  vie.  L'extraction  des  séquestres  est  parfois 
impossible,  comme  dans  le  cas  dont  je  viens  de  parler;  la  seule 
opération  rationnelle  eût  été  la  résection  totale  du  maxillaire 
inférieur,  que  je  regrettai  vivement  de  n'avoir  pas  pratiquée. 

Au  résumé,  n'attendez  pas  pour  intervenir  dans  la  nécrose 
phosphorée  que  les  séquestres  soient  reconnus  mobiles,  notion 
souvent  impossible  à  acquérir.  Dès  que  la  suppuration  est  très 
abondante  et  menace  d'épuiser  ou  d'empoisonner  le  malade, 
mettez  à  nu  le  maxillaire  inférieur  et,  à  l'aide  de  leviers,  de  pinces, 
de  daviers,  de  ciseaux,  essayez  d'ébranler  et  d'enlever  les 
séquestres.  Si  vous  n'y  pouvez  réussir,  réséquez  la  mâchoire  en 
partie  ou  en  totalité. 

F.  Gonstriotion  de  la  m&ohoire  inférieure.  —  La  cons- 
triction  des  mâchoires  peut  être  temporaire  ;  elle  peut  aussi  être 
permanente.  C'est  de  cette  dernière  seule  que  je  m'occupe  dans 
ce  chapitre. 

Une  ankylose  de  l'articulation  temporo-maxillaire  peut  la  pro- 
duire, mais  la  cause  réside  à  peu  près  constamment  dans  l'exis- 
tence de  brides  cicatricielles  qui  succèdent  elles-mêmes  à  des 
brûlures,  ou  bien  à  la  gangrène  de  la  joue,  au  fioma.  La  section 


398  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPËiNDANCES. 

des  brides  ou  leur  résection  donnent  un  résultat  favorable,  mais 
momentané,  et  la  constriction  se  reproduit  un  peu  plus  foric 
encore  qu'avant  Topération,  ainsi  que  cela  a  lieu,  en  général,  pour 
la  section  des  brides  cicatricielles  dans  les  autres  parties  du  corps. 

Il  n'est  pas  nécessaire  d'insister  sur  les  inconvénients  nombreux 
qui  résultent  de  la  constriction  permanente  des  mâchoires,  on 
les  devine  sans  peine,  et  rien  n'est  plus  légitime  que  de  tenter 
une  opération,  même  sérieuse,  pour  les  faire  disparaître.  L'indi- 
cation à  remplir  est  de  créer  une  nouvelle  articulation,  une 
pseudarthrose  sur  le  corps  du  maxillaire,  en  avant  du  muscle 
masséter,  ou  en  avant  des  brides  cicatricielles.  A  Rizzoli  revient 
le  mérite  de  l'avoir,  le  premier,  conçue  et  exécutée.  Rizzoli  se 
contentait  de  faire  une  section  de  l'os.  Esmarch  modifia  avan- 
tageusement le  procédé  en  remplaçant  la  section  simple  par  une 
résection. 

L'opération  est,  d'ailleurs,  des  plus  simples  et  ne  présente  plus 
aujourd'hui  la  moindre  gravité.  Pratiquez  une  incision  sur  le 
bord  libre  de  la  mâchoire;  découvrez  l'os  par  ses  deux  faces, 
passez  une  scie  à  chaîne  et  retranchez  un  centimètre  et  demi  à 
deux  centimètres  du  corps  de  l'os. 

G.  Névralgies  de  la  m&ohoire  inférieure.  —  Les  névral- 
gies de  la  mâchoire  inférieure  ne  sont  pas  très  rares  et  ont  leur 
point  de  départ  dans  le  nerf  dentaire  inférieur.  Lorsque  les  moyens 
ordinaires  de  traitement  ont  échoué,  lorsque  la  névralgie  vous 
parait  être  d'origine  périphérique,  vous  êtes  en  droit  de  proposer 
au  malade  la  résection  du  nerf  dentaire,  ce  que,  d'ailleurs,  il 
accepte  presque  toujours  avec  le  plus  vif  empressement,  tant  sont 
cruelles  les  douleurs  qu'il  éprouve. 

Tantôt  la  névralgie  remonte  tout  le  long  du  nerf  dentaire, 
d'autres  fois  elle  est  limitée  à  sa  partie  terminale,  c'est-à-dire  au 
nerf  mentonnier.  Dans  le  premier  cas,  la  résection  doit  porter 
sur  le  tronc  du  nerf;  dans  le  second,  il  suffit  de  le  réséquer  à  sa 
sortie  du  canal  dentaire. 

Résection  du  tronc  du  nerf  dentaire  inférieur.  —  Il  existe  deux 
procédés  de  résection  du  nerf  dentaire  inférieur  :  le  premier 
consiste  à  le  couper  avant  son  entrée  dans  le  canal  dentaire  en  se 
servant  comme  point  de  repère  de  l'aiguille  de  Spyx  ;  le  second,  à 
l'aller  chercher  un  peu  plus  bas  dans  l'intérieur  du  canal  lui- 


AFFECTIONS  DE  U   MÂCHOIRE  INFERIEURE.  3»0 

même.  Le  premier  procédé,  en  apparence  plus  simple,  doit  6tre, 
^  mon  avis,  complètement  rejeté,  car  on  ne  voit  pas  ce  que  l'on  fait, 
et  je  ne  crois  pas  utile  de  m'y  arrêter  plus  longtemps.  Le  second, 


Fig.  31.  ■ 


procédé  de*^Warren,  sera  exécuté  de  la  façon  suivante  (fig.  31)  : 
Pratiquez  sur  le  bord  inférieur  de  la  mftchoire  une  incision  par- 
tant de  l'angle  et  allant  jusqu'à  l'artère  faciale;  pénétrez  jusque 
sur  l'os.  Décollez  le  périoste,  le  masséter,  et  découvrez  la  face 
externe  de  l'os.  Prenez  alors  uu  ciseau  et  un  maillet.  Attaquez 


400  MALADIES  DE  LA  BOUGBE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

Tos  à  mi-chemin  entre  ses  bords  supérieur  et  inférieur.  A  petits 
coups  de  ciseau,  enlevez  peu  à  peu  la  lame  compacte  jusqu'à  cr* 
que  vous  rencontriez  du  tissu  spongieux  saignant.  Vous  êtes 
alors  arrivé  dans  le  canal  dentaire;  sculptez  un  peu  ce  canal  : 
souvent  il  s'écoule  du  sang  rouge  avec  une  certaine  abondance, 
c'est  Tartère  dentaire  inférieure  qui  est  ouverte,  excellent  point 
de  repère,  puisque  le  nerf  la  côtoie.  Servez-vous  alors  du  crochet 
mousse  à  strabisme,  contournez  la  face  profonde  du  canal  :  vous 
ramenez,  en  général,  tout  de  suite  le  nerf  dans  le  crochet.  Etirez-le 
légèrement  sans  le  briser  et  réséquez-en  le  plus  possible.  Fermez 
ensuite  la  plaie  par  réunion  immédiate. 

Cette  opération  très  simple,  absolument  inoffensive,  ne  manque 
jamais  son  but,  si  la  névralgie  est  bien  d'origine  périphérique. 
Dans  ma  dernière  opération,  sur  une  femme  qui  souffrait  atroce- 
ment depuis  plusieurs  années  et  ne  parlait  que  de  suicide,  la 
malade  éprouva  encore  quelques  douleurs  pendant  quarante-huit 
heures  et  tout  disparut  ensuite,  fait  dont  je  ne  pourrais  fournir 
une  explication  physiologique  satisfaisante. 

Résection  du  nerf  mentonnier  (fig.  31).  —  Plus  simple  encore 
que  la  précédente,  cette  opération  consiste  à  découvrir  et  à  ré- 
séquer le  nerf  mentonnier  à  sa  sortie  du  trou  du  même  nom.  Il 
suffit  de  se  rappeler  que  le  trou  mentonnier  se  trouve  à  peu  près 
à  mi-chemin  entre  les  deux  bords  de  la  mâchoire  et  correspond 
à  l'intervalle  qui  sépare  la  première  de  la  deuxième  petite  mo- 
laire ou  au  collet  de  cette  dernière. 

Je  suis  d'avis  de  rechercher  le  nerf  non  du  côté  de  la  muqueuse, 
ainsi  que  je  l'ai  conseillé  jadis,  mais  du  côté  de  la  peau. 

Pour  cela,  pratiquez  sur  la  saillie  du  bord  inférieur  de  la  mâ- 
choire une  incision  de  2  centimètres  environ  en  regard  du  trou 
dentaire.  Pénétrez  jusque  sur  l'os.  Décollez  le  périoste  et  relevez 
le  lambeau  avec  un  écarteur.  Vous  apercevrez  bientôt  le  nerf 
sortant  du  trou  et  se  dirigeant  en  haut  et  en  dedans.  Le  soule- 
vant avec  un  crochet,  coupez-le  à  ras  du  trou.  Saisissez  ensuite 
lextrémité  avec  une  pince,  et  réséquez  les  branches  émergentes 
le  plus  loin  possible  dans  l'épaisseur  de  la  lèvre.  Réunissez  par 
première  intention. 

H.  Tumeurs  de  la  m&choire  inférieure.  —  J'ai  insisté 
suffisamment  sur  les  tumeurs  de  la  mâchoire  supérieure  pour 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  40i 

n'avoir  pas  à  m'arrèter  longuement  sur  celles  qui  se  développent 
aux  dépens  de  la  mâchoire  inférieure,  d'autant  qu'elles  offrent 
entre  elles  de  grandes  similitudes  quant  à  leur  pathogénie  et 
leurs  symptômes.  Je  signalerai  seulement  les  points  spéciaux  à 
la  région. 

Les  exostoses  affectent  pour  la  mâchoire  inférieure  une  sorte  de 
prédilection  et  appartiennent  à  la  classe  des  odontomes.  La  con- 
sistance de  la  tumeur,  son  indolence,  mais  surtout  sa  marche 
extrêmement  lente,  la  feront  facilement  reconnaître.  On  en  pra- 
tiquerait l'extirpation  avec  la  gouge  et  le  maillet  si  elle  était 
l'occasion  d'une  gêne  ou  bien  d'une  difformité  trop  grandes. 

Les  sarcomes  centraux  du  maxillaire  inférieur,  variété  de  sar- 
come primitivement  dur,  s'observent  assez  fréquemment  chez  les 
jeunes  sujets.  On  trouve  ici  les  mêmes  difficultés  de  diagnostic 
que  pour  le  maxillaire  supérieur  ;  cependant,  la  présence  du  nerf 
dentaire  inférieur  dans  le  centre  de  l'os  fournit  un  signe  spécial 
d'une  grande  importance,  c'est  la  paralysie  de  la  lèvre  inférieure 
due  à  la  compression  du  nerf. 

La  branche  montante  peut  être  le  siège  d'une  dilatation  kys- 
tique, résultant  de  l'inclusion  de  la  dent  de  sagesse  :  j'y  reviendrai 
plus  loin  en  parlant  des  accidents  qu'entraîne  l'évolution  des  dents. 

On  observe  aussi  dans  le  maxillaire  inférieur  des  tumeurs  poly- 
kystiques,  appelées  par  les  chirurgiens  anglais  maladie  kystique 
de  la  mâchoire  inférieure^  et  dont  la  nature  est  encore  assez  mal 
déterminée. 

J'en  ai  observé  un  cas  typique,  et,  vu  la  rareté  de  cette  affection, 
j'en  retracerai  sommairement  l'histoire  (Voy.  Bulletin  de  la 
Société  anatomique^  décembre  1892,  p.  8H).  —  Il  s'agit  d'une 
femme  atteinte  de  tumeur  polykystique  de  la  branche  montante 
du  côté  gauche.  Je  l'opérai  une  première  fois,  à  l'Hôtel-Dieu, 
en  1886,  à  l'âge  de  trente  et  un  ans.  Je  me  contentai  d'une 
large  ouverture  et  de  l'abrasion  des  parois  kystiques.  La  tumeur 
réapparut  et  je  pratiquai  une  seconde  opération  en  1889.  Mon 
intention  était,  cette  fois,  de  réséquer  le  maxillaire,  mais,  après 
avoir  ouvert  largement  les  kystes,  la  branche  montante  me  parut 
tellement  solide  que,  considérant  la  tumeur  comme  de  nature 
bénigne,  je  ne  pus  me  résoudre  à  ce  sacrifice.  C'était  un  tort,  car 

liLLK}jx.  — Chirurgie  clinique.  I.   —  26 


402  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

la  tumeur  ne  tarda  pas  à  récidiver  une  seconde  fois  et  je  dus  pra- 
tiquer la  résection,  à  la  Pitié,  en  1892.  Cette  malade  est  restée 
guérie  (1896). 

M.  Pilliet,  chef  du  laboratoire,  a  conclu  de  l'examen  de  la  pièce 
qu'il  s'agissait  d'un  épithéliome  intraosseux,  térébrant,  avec 
grande  tendance  aux  formations  kystiques,  probablement  ada- 
mantin. En  conséquence,  dans  un  cas  analogue,  il  serait  indiqué 
de  procéder  d'emblée  à  la  résection. 

De  l'actinomt/cose  des  mâchoires,  —  Je  dois  mentionner  ici 
l'existence  d'une  tumeur  des  maxillaires,  également  fort  rare,  et 
dont  la  nature  a  été  reconnue  seulement  dans  ces  dernières 
années.  Cette  tumeur  est  due  à  Tenvahissement  des  tissus 
par  VActinomyces  bovis  (axr.v,  ivc;,  rayon;  |i.j7.r^ç,  champignon] 
champignon  à  aspect  radié,  et  se  rattache,  par  conséquent,  au 
groupe  d'affections  décrites  sous  le  nom  d'actinomycosc.  L'acti- 
nomycète  se  rencontre  fréquemment  sur  les  graminées,  et  il 
n'est  guère  douteux  que  l'infection  chez  l'homme,  comme  chez 
les  animaux,  ne  soit  d'origine  végétale;  aussi,  se  produit-elle  de 
préférence  sur  les  parties  découvertes. 

L'actinomycose  se  révèle  en  clinique  sous  laspect  de  petits 
grains  jaunâtres^  ressemblant  à  des  grains  de  sable,  visibles  à 
l'œil  nu,  et  qui  sortent  à  travers  des  trajets  fistuleux.  Les  parties 
molles  sont  d'abord  envahies  et  il  survient  rapidement  de  la 
constriction  des  mâchoires,  que  l'on  rapporte  volontiers  à  une  évo- 
lution anormale  de  la  dent  de  sagesse.  Lorsque  toute  l'épaisseur 
de  la  joue  est  prise,  on  constate  une  masse,  indurée  par  places, 
molle  sur  d'autres  points  et  il  est  malaisé  de  porter  un  diagnostic. 
Dans  un  cas,  j'avais  dit  :  myosite  du  masséter,  probablement  de 
nature  syphilitique;  mais  j'étais  peu  satisfait,  car  l'affection  nous 
déroutait,  ne  ressemblant  à  rien  de  connu,  et  j'avoue  n'avoir  pas 
recherché  à  cette  époque  les  fameux  grains  actinomycosiques. 

La  maladie  peut  gagner  insensiblement  les  couches  profondes 
et  atteindre  le  maxillaire.  L'os  se  distend,  se  boursoufle,  renferme 
des  cavités  séparées  par  des  cloisons  comme  dans  la  maladie 
kystique,  cavités  remplies  de  masse  fongueuses,  saignantes. 
En  un  mot,  l'aspect  est  absolument  celui  de  lostéosarcomo.  C'est  à 
ce  diagnostic  que  je  m'arrêtai  dans  un  cas  publié  très  en  détail 
par  leD*"  Ducor,  et  qui  n'était  autre  qu'une  actinumycose  limitée 
au  maxillaire  inférieur. 


AFFECTIONS  DE  LA  MÂCHOIRE  INFÉRIEURE.  403 

11  faudra  donc,  à  Tavenir,  songer  à  cette  affection,  surtout  si  la 
marche  en  est  insolite,  si  elle  date  de  plusieurs  années  et  a 
débuté  par  les  parties  molles. 

L'iodure  de  potassium,  à  dose  aussi  élevée  que  le  sujet  pourra 
le  supporter,  et  longtemps  continué,  parait  être  le  traitement 
spécifique  de  Tactinomycose,  mais  à  condition  que  les  lésions 
seront  peu  avancées  et  n'auront  pas  revêtu  tous  les  caractères 
cliniques  de  Tostéosarcome.  Dans  ce  dernier  cas,  un  traitement 
chirurgical  s'impose.  J'avais  conseillé  en  1893  la  résection 
du  maxillaire  à  la  malade  de  M.  Ducor,  et  je  crois  encore, 
malgré  l'opinion  de  notre  confrère,  qu'on  eût  bien  fait  de  suivre  ce 
conseil  ;  c'est  ce  que  je  proposerais  de  nouveau  aujourd'hui,  mieux 
éclairé  sur  la  nature  intime  de  la  maladie.  En  effet,  après  trois 
années  d'une  existence  des  plus  pénibles,  pendant  lesquelles  sa 
vie  était  fortement  menacée,  cette  malade  a  dû  subir  une  grave 
opération.  Il  est  vrai  que  cette  opération  n'a  été  que  partielle, 
identique  à  celle  que  je  pratiquai  deux  fois  sur  la  femme  dont 
il  est  question  au  paragraphe  précédent,  et  sans  résultat  durable  ; 
aussi,  je  crains  beaucoup  qu'il  n'en  soit  de  même  pour  l'opérée 
de  M.  Jalaguier. 

Résection  de  la  mâchoire  inférieure.  —  La  résection  du 
maxillaire  inférieur  peut  porter  sur  la  partie  médiane  correspon- 
dant au  menton,  ou  bien  sur  le  corps  de  l'os  et  les  branches 
montantes  à  la  fois  :  c'est  alors  une  véritable  désarticulation. 
Les  règles  à  suivre  sont  très  différentes  dans  les  deux  cas. 

Résection  médiane,  —  Détacher  la  lèvre  inférieure  et  la  peau  du 
menton  et  les  faire  glisser  au-dessous  de  l'os.  Si  la  peau  est  malade 
et  doit  être  enlevée  en  même  temps  que  l'os,  pratiquer  une  inci- 
sion verticale  de  chaque  côté,  vis-à-vis  du  point  à  sectionner.  — 
Conduire  par  derrière  l'os  une  scie  à  chaîne  et  scier  la  mâchoire. 
—  Avant  de  détacher  l'os,  et,  par  conséquent,  de  désinsérer  le 
muscle  génio-glosse,  passer  un  fil  dans  la  langue  pour  empêcher 
celle-ci  de  se  porter  en  arrière  et  d'obturer  le  larynx  en  abaissant 
l'épiglotte.  —  Maintenir  le  fil  à  l'extérieur  pendant  au  moins  les 
premières  vingt-quatre  heures.  —  Suturer  les  bords  de  l'os. 

Résection  totale.  —  Cette  résection  est  complexe,  difficile,  et 
demande  à  être  conduite  aussi  rapidement  que  possible.  Il  existe 
de  légères  variantes  dans  le  procédé,  mais  je  répète  encore  ici 
que  l'important  est  d'en  avoir  un   et  de  le  posséder  à  fond.  Le 


404  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

chirurgien  doit  avoir  très  présente  à  l'esprit  la  succession  des 
divers  temps  opératoires  et  ne  pas  s'en  écarter  en  route,  à  moins 
de  circonstances  tout  5  fait  imprévues.  Un  plan  opératoire  bien 
conçu  et  bien  arrêté  d'avance  est  déjà  à  moitié  exécuté.  Voici  celui 
que  je  recommande  : 

1®  La  lèvre  inférieure,  bien  tendue  par  un  aide,  est  divisée  sur 
la  ligne  médiane  jusqu'au-dessous  du  menton.  Une  pince  est 
placée  sur  chaque  coronaire. 

2*  Une  aiguille  courbe  est  passée  de  bas  en  haut  derrière  la 
symphyse  du  menton  et  sert  à  conduire  une  scie  à  chaîne. 

3°  Scier  la  mâchoire  sur  la  ligne  médiane,  en  se  tenant,  autant 
que  possible,  entre  les  deux  génio-glosses.  L'incisive  correspon- 
dante aura  été  enlevée  préalablement.  La  section  de  l'os  peut  se 
faire  avec  une  petite  scie  à  main,  mais  on  s'expose  à  contusion- 
ner les  parties  molles  ;  la  scie  à  chaîne  est  préférable,  à  condition 
d'avoir  à  sa  disposition  un  ciseau  et  un  maillet  pour  achever  la 
section  en  cas  d'accident. 

4°  De  l'extrémité  inférieure  de  la  plaie  cutanée  médiane,  faire 
partir  une  incision  horizontale,  parallèle  au  bord  inférieur  de  la 
mâchoire,  et  allant  jusque  derrière  l'angle  de  cet  os.  Mettre  une 
pince  sur  l'artère  faciale. 

S""  Détacher  le  lambeau  qui  résulte  de  ces  deux  incisions  en 
rasant  la  face  externe  de  la  mâchoire.  Arrivé  au  niveau  de  l'angle, 
détacher  soigneusement  le  masséter  et  le  ptérygoïdien  interne, 
de  façon  à  pouvoir  contourner  nettement  cet  angle  avec  le  doigt. 

6°  Saisir  l'extrémité  interne  de  l'os  avec  les  doigts,  l'attirer  en 
dehors,  et  raser  la  face  interne  de  façon  à  détacher  la  muqueuse 
et  les  muscles  qui  s'attachent  au  bord  inférieur;  arriver  ainsi 
jusqu'à  l'apophyse  coronoïde. 

T  Couper  le  tendon  du  crotaphyte  :  c'est  l'un  des  temps  diffi- 
ciles de  l'opération.  Rappelez- vous  bien  les  attaches  de  ce  muscle 
à  l'apophyse  coronoïde  {AnaL  topogr.,  9"  édition,  p.  22).  Abaissez 
l'os  le  plus  possible  et  confiez-le  à  un  aide  ;  portez  l'indicateur 
gauche  sur  le  sommet  de  l'apophyse  et  dirigez  sur  ce  point  de 
forts  ciseaux  courbes,  en  rasant  soigneusement  la  pointe  et  la 
face  interne  de  l'apophyse. 

8®  Le  maxillaire  inférieur  ne  tient  plus  dès  lors  que  par  ses  li- 
gaments articulaires  et  le  muscle  ptérygoïdien  externe.  Ne  cher- 
chez pas  à  diviser  ces  parties  avec  le  bistouri  ou  les  ciseaux  ; 
procédez  par  arrachement.  Pour  cela,  saisisse/  le  maxHlaire  avec 


MALADIES  DES  GENCIVES  ET   DES  DENTS.  405 

un  davier  et  imprimez-lui  un  mouvement  brusque  de  traction  et 
de  torsion  combinées. 

Lorsque  la  lésion  de  la  mâchoire  est  limitée  à  la  branche  mon- 
tante, il  n*est  pas  nécessaire  de  pratiquer  la  section  de  Tos  sur  la 
ligne  médiane,  mais  sur  un  point  sain  du  corps  de  Tos;  une 
simple  incision  horizontale  sous  la  mâchoire  suffit  pour  passer 
la  scie  à  chaîne  et  détacher  les  parties  molles.  Du  reste,  Topé- 
ration  doit  être  exactement  conduite  comme  dans  le  cas  précédent. 

Un  accident  opératoire,  auquel  il  faut  s'attendre  sur  le  vivant, 
c'est,  quand  on  exécute  le  mouvement  de  traction  et  de  torsion, 
la  ruptured  e  la  branche  montante  préalablement  détruite  par  le 
néoplasme    11  faut  la  ressaisir  plus  haut  avec  le  davier. 

9°  MALADIES  DES  GENCIVES  ET  DES  DENTS. 

Les  gencives  sont  le  siège  d'inflammation,  d'ulcérations,  etc., 
décrites  sous  le  nom  de  gingivites,  liées  soit  à  un  mauvais  état 
local  des  dents,  soit  à  l'état  général.  Elles  relèvent  plus  spéciale- 
ment de  la  pathologie  interne. 

Les  gencives  ont  été  considérées  comme  étant  le  point  de  départ 
d'un  groupe  de  tumeurs  décrit  sous  le  nom  d^épu/is,  ce  qui  n'est 
pas  exact,  puisque  l'épulis  provient  souvent  de  l'alvéole  et  part 
de  la  racine  d'une  dent.  C'est  pour  cette  raison  que  j'ai  cru 
devoir  étudier  les  épulis  avec  les  affections  des  mâchoires. 

Les  maladies  des  dents  constituent  une  branche  tellement  spé- 
ciale de  la  chirurgie  que  je  ne  crois  pas  devoir  en  parler 
longuement  ici.  Je  dirai  seulement  quelques  mots  des  points  qui 
intéressent  la  chirurgie  générale. 

dévolution  des  dents  donne  lieu  à  un  certain  nombre  d'acci- 
dents. A  la  sortie  des  dents  de  lait,  si  le  tissu  gingival  qui  recouvre 
la  dent  est  trop  résistant,  l'enfant  peut  éprouver  de  la  douleur  qui 
se  manifeste  par  de  l'agitation,  des  cris,  et  même  des  convulsions. 
Il  faut  tout  de  suite  opérer  un  petit  débridement  de  la  gencive. 

Les  principaux  accidents  liés  à  l'évolution  dentaire  se  produi- 
sent à  la  sortie  de  la  dent  de  sagesse  et,  à  peu  près  constamment, 
de  celle  de  la  mâchoire  inférieure.  Par  suite  du  manque  d'espace, 
la  troisième  grosse  molaire,  ou  dent  de  sagesse,  se  développe  par- 
fois dans  l'épaisseur  de  la  branche  montante  du  maxillaire  infé- 
rieur, môme  entre  les  deux  lames  de  l'apophyse  coronoïde,  et 


406  MALADIES  DE  LA  BOUCHE  ET  DE  SES  DÉPENDANCES. 

donne  naissance  à  une  variété  de  kyste.  Le  plus  ordinairement, 
elle  traverse  avec  peine  la  muqueuse  qui  la  recouvre,  la  comprime, 
la  distend,  en  détermine  Tulcération,  et  provoque  des  douleurs 
susceptibles  d'atteindre  une  très  grande  intensité.  Il  peut  survenir 
du  gonflement  de  la  région  sous-maxillaire  et  une  constriction 
des  mâchoires  telle  que  les  sujets  ne  peuvent  ouvrir  la  bouche.  Si 
cet  état  persiste,  la  contracture  des  massé ters  se  transforme  en  une 
véritable  rétraction,  et  la  constriction  des  mâchoires,  devenue  per- 
manente, nécessite  le  traitement  spécial  dont  j'ai  parlé  plus  haut. 

Le  diagnostic  de  ces  divers  accidents  est  facile.  Pour  reconnaître 
la  cause,  il  suffit,  le  plus  souvent,  d'y  penser  et  de  compter  les 
dents  du  malade.  Si  la  troisième  molaire  n'est  pas  sortie,  il  est 
bien  probable  que  c'est  elle  qui  en  est  le  point  de  départ. 

Le  traitement  le  plus  simple  consiste  à  débrider  la  muqueuse 
qui  la  recouvre.  Si  la  dent  présentait  une  direction  vicieuse,  il  en 
faudrait  pratiquer  l'extraction,  ce  qui  n'est  pas  toujours  facile.  On 
a  même  conseillé,  dans  les  cas  malaisés,  d'enlever  la  seconde 
grosse  molaire,  quoique  saine,  pour  faire  place  à  la  troisième. 

On  peut  rattacher  à  une  évolution  vicieuse  des  dents  les  défor- 
mations de  la  couronne,  étudiées  surtout  par  Hutchinson  et  rat- 
tachées par  lui  à  la  syphilis  héréditaire.  Je  n  ai  pas  à  m'occuper 
ici  de  ce  sujet. 

La  carie  constitue  la  principale  maladie  des  dents  et  rentre  trop 
étroitement  dans  la  spécialité  pour  que  je  doive  m'y  arrêter.  Le 
seul  traitement,  je  ne  dis  pas  rationnel,  mais  celui  auquel  ont 
recours  la  grande  majorité  des  praticiens,  est  lablation  de  la  dent 
lorsque  celle-ci  est  douloureuse. 

Le  périoste  qui  tapisse  l'alvéole  et  la  racine  de  la  dent  peut  être 
enflammé  et  donner  naissance  à  une  périostite  alvéolo-dentaire , 
Celle-ci  est  parfois  aiguë  et  se  propage  rapidement  au  corps  de  la 
mâchoire  (je  m'en  suis  déjà  occupé  plus  haut)  ou  bien  retentit 
sur  un  ganglion  sous-maxillaire  et  est  le  point  de  départ  d'un  adéno- 
phlegmon  du  cou. 

En  général,  la  périostite  donne  d'abord  naissance  à  une  sensa- 
tion de  gêne,  puis  à  une  douleur  plus  ou  moins  intense.  Repoussée 
mécaniquement  parle  gonflement  du  périoste,  la  dent  est  allongée^ 
ce  dont  le  malade  se  rend  très  bien  compte  en   rapprochant  les 


MALADIES  DES  GENCIVES  ET   DES  DENTS.  407 

arcades  dentaires.  La  pression  diminue  parfois  la  douleur,  et 
d'autres  fois  Texagère.  La  dent  s'ébranle  peu  à  peu  et  devient 
tout  à  fait  mobile  dans  l'alvéole. 

Les  accidents  peuvent  disparaître  complètement  après  quelques 
jours,  pour  se  présenter  à  nouveau,  mais  on  observe  aussi  des 
abcès  qui  s'accompagnent  de  phénomènes  généraux,  de  douleurs 
irradiantes  dans  toute  la  face.  Le  périoste  du  maxillaire  peut  être 
envahi. 

On  traite  cette  affection  par  des  applications  d'un  liquide  caustique: 
acide  chromique,  teinture  d'iode,  etc.,  mais,  si  la  maladie  se  repro- 
duit et  menace  d'atteindre  l'os  lui-même,  il  faut  enlever  la  dent. 

Il  existe  une  autre  forme  de  périostite  alvéolo-dentaire  à 
marche  essentiellement  chronique,  encore  nommée  gingivite  ex- 
pulsive^  piorrhée  inlra-alvéolaire  ;  la  dent,  chassée  progressive- 
ment de  son  alvéole,  s'allonge,  s'ébranle,  et  finit  par  tomber. 
Pendant  tout  ce  temps,  il  se  fait  au  niveau  du  collet  une  suppu- 
ration plus  ou  moins  abondante.  L'extraction  sera  presque  tou- 
jours nécessaire  dans  ce  cas. 

La  racine  de  la  dent  est  entourée  d'une  couche  mince  de  tissu 
osseux  appelée  cément^  qui  peut  être  atteinte  de  nécrose  avec  in- 
tégrité de  la  couronne.  Cette  nécrose  est  souvent  le  siège  de  dou- 
leurs, d'abcès  de  voisinage,  et  surtout  de  fistules  permanentes  des 
mâchoires.  Le  seul  traitement  efficace  consiste  dans  l'ablation 
de  la  dent.  C'est  à  ces  cas,  principalement,  que  convient  la  réim- 
plantation immédiate,  après  résection  de  la  portion  malade,  opé- 
ration que  M.  Magitot  a  beaucoup  préconisée  dans  ces  dernières 
années,  sous  le  nom  de  greffe  dentaire  par  restitution^  et  qui  me 
parait  très  rationnelle. 

Je  terminerai  ce  chapitre  en  disant  :  Toutes  les  fois  que  vous 
observerez  une  fistule  au  voisinage  des  mâchoires,  songez  que 
le  point  de  départ  est,  à  peu  près  constamment,  une  dent  malade. 
Or,  la  racine  de  l'une  d'elles  peut  être  atteinte  de  nécrose,  sans 
que  rien  à  l'extérieur  puisse  le  faire  reconnaître.  La  percussion 
successive  des  dents  révélera  souvent  seule  la  dent  malade,  celle 
qu'il  convient  d'arracher  pour  guérir  la  fistule,  et  encore  la  per- 
cussion peut-elle  n'être  pas  douloureuse.  Il  n'est  pas  rare  de 
rencontrer,  en  explorant  avec  le  doigt  par  l'intérieur  de  la  bouche, 
le  trajet  fistuleux  sous  la  forme  d'un  cordon  résistant  qui  cons- 
titue un  précieux  indice  et  conduit  à  la  dent  malade. 


DEUXIÈME    SECTION 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS 


Le  rachis  est  affecté  de  traumatismes  ;  il  est  atteint  d'affections 
inflammatoires;  on  y  observe  des  lésions  organiques  ;  des  vices 
de  conformation  ;  des  déviations. 

Ce  qui  différencie  les  aftections  du  rachis  de  celles  des  autres 
régions,  c'est  leur  retentissement  fréquent  sur  la  moelle  épi- 
nière.  Celle-ci  peut,  sans  doute,  présenter  des  lésions  essentielles 
qui  constituent  le  groupe  des  myélites,  mais  leur  étude  rentre 
dans  le  cadre  de  la  pathologie  interne.  Les  affections  de  la  moelle 
de  nature  chirurgicale  sont  rarement  primitives  ;  presque  tou- 
jours, elles  résultent  d'une  lésion  de  la  colonne  vertébrale  pro- 
prement dite.  Aussi  n'ya-t-il  pas  lieu  d'établir  ici,  comme  enana- 
tomie,  deux  chapitres  distincts  :  l'un  pour  la  colonne  vertébrale, 
l'autre  pour  la  moelle  et  ses  enveloppes.  Il  est  préférable  d'étu- 
dier simultanément  les  affections  de  ces  parties. 

i^  TRAUMATISMES  DU  RACHIS. 

En  présence  d'un  sujet  atteint  d'une  blessure  du  rachis,  votre 
premier  soin  sera  de  vous  enquérir  de  la  cause  qui  la  produite. 
Est-ce  une  plaie  par  instrument  piquant  ou  tranchant?  Est-ce 
une  plaie  par  arme  à  feu?  Est-ce  un  choc  résultant  d'une  chute, 
de  la  pression  d'un  corps  pesant?  Un  interrogatoire  sommaire 
et  le  plus  simple  examen  vous  renseigneront,  en  général,  sur  ce 
point. 


TRAUMATISMES  DU   RACHIS.  409 

Une  autre  préoccupation,  quel  que  soit,  d'ailleurs,  le  genre  de 
blessure,  sera  celle-ci  :  La  moelle  est-elle  intéressée  ?  A  quel  ni- 
veau et  dans  quelle  étendue?  La  solution  de  ce  dernier  problème 
est  capitale,  car  c'est  à  la  lésion  de  la  moelle  que  le  pronostic 
emprunte  toute  sa  gravité. 

Suivons  donc  cette  marche  dans  notre  étude  :  voyons  d'abord 
les  caractères  de  chacune  des  lésions,  et  nous  dirons  ensuite 
comment  on  devra  rechercher  l'état  de  la  moelle  épinière. 

Les  plaies  du  rachis  par  instrument  piquant  ou  tranchant  sont 
fort  rares.  Vous  aurez  d'abord  à  tenir  compte  de  la  région  où 
elles  siègent.  Une  plaie  de  la  région  cervicale  expose  davantage  le 
blessé  à  une  lésion  de  la  moelle,  en  raison  de  l'écartement  des 
lames  vertébrales  pouvant  laisser  passer  la  pointe  ou  la  lame  d'un 
couteau  ;  cette  disposition  se  rencontre  également,  mais  à  un 
moindre  degré,  à  la  région  lombaire  ;  à  la  région  dorsale,  au  con- 
traire, les  lames  vertébrales,  étant  imbriquées  l'une  sur  l'autre 
comme  les  tuiles  d'un  toit,  protègent  très  efficacement  le  canal 
rachidien,  et  une  violence  extrême  serait  nécessaire  pour  traver- 
ser l'enceinte  osseuse. 

Il  est  dangereux  d'explorer  la  plaie  avec  un  stylet  pour  en  re- 
chercher la  profondeur:  le  tout  est,  en  effet,  de  savoir  si  la  moelle 
est  ou  non  intéressée,  et  ce  genre  d'exploration  ne  pourra  vous 
renseigner  sur  ce  point.  Cependant,  la  pointe  d'un  couteau,  d'une 
«»pée,  d'un  poignard,  etc.,  aurait  pu  se  briser  et  rester  fichée  dans 
la  vertèbre  :  vérifiez  donc  l'état  de  l'instrument  vulnérant,  si  c'est 
possible,  et  faites,  en  cas  de  doute,  une  exploration  prudente  qui 
vous  permettra  peut-être  de  reconnaître  et  d'enlever  le  corps 
étranger.  La  photographie  à  l'aide  des  rayons  X  rendra,  sans 
doute,  grand  service  sous  ce  rapport. 

Après  avoir  lavé  soigneusement  la  plaie,  réunissez  par  quel- 
ques points  de  suture,  si  les  bords  en  sont  écartés  ;  si  elle  est  très 
étroite,  faites  l'occlusion  avec  de  la  baudruche  collodionnée  ou  au 
collodion  iodoformé. 

La  plaie  peut  être  contuse,  et  dans  ce  cas  elle  est,  le  plus  ordi- 
nairement, produite  par  une  arme  à  feu.  Des  fragments  de  balle 
ou  d'obus  peuvent  alors  s'incruster  dans  la  vertèbre,  produire 
des  esquilles,  et  amener  des  désordres  primitifs  ou  secondaires 
entraînant  presque  toujours  la  mort  du  blessé. 

Le  chirurgien  est  souvent  fort  embarrassé  dans  des  cas  sem- 


410  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   RACHIS. 

blabies.  Faut-il  nettoyer  le  foyer,  enlever  les  esquilles,  et  extraire 
les  corps  étrangers  ?  Il  convient,  sans  doute,  de  suivre  cette  con- 
duite dans  la  plupart  des  régions  du  corps,  mais  la  présence  de 
la  moelle  rend  ici  celte  manœuvre  beaucoup  plus  périlleuse: 
cependant,  la  mort  étant  à  peu  près  fatale  si  on  n'intervient  pas, 
la  règle  est  d'agir,  à  condition  toutefois  de  posséder  une  notion 
suffisamment  précise  sur  le  siège  du  corps  étranger. 

Le  blessé  est  tombé  d'un  lieu  élevé,  ou  bien  il  a  été  frappé 
violemment  par  un  corps  volumineux  et  pesant,  ou  bien  encore 
une  roue  de  voiture  lui  est  passée  sur  le  corps,  mais  il  n'existe 
pas  de  plaies  des  téguments,  ceux-ci  présentent  seulement  quelques 
éi^aflures.  Posez-vous  les  questions  suivantes  :  Est-il  atteint  d'une 
fracture  de  la  colonne  vertébrale  ?  d'une  luxation  de  fune  des  ver- 
tèbres  (je  m'occuperai,  en  étudiant  les  maladies  du  cou,  de  la 
luxation  des  premières  vertèbres  cervicales)  ?  d'un  simple  dias- 
tasis  ?d'une  contusion? 

Je  suppose,  d'abord,  qu'il  n'existe  pas  de  symptômes  médullaires. 

L'absence  des  lésions  de  la  moelle  est  déjà  une  forte  présomption 
en  faveur  d'une  contusion  simple,  ou,  du  moins,  d'une  fracture 
partielle  de  la  colonne,  car  la  fracture  des  corps  vertébraux, 
l'écrasement  d'une  vertèbre  ou  son  déplacement,  s'accompagnent 
presque  toujours  de  phénomènes  paralytiques.  Retournez  alors  le 
sujet  et  explorez  avec  soin  la  série  des  apophyses  épineuses.  Si 
vous  ne  trouvez  aucune  déformation,  l'hypothèse  d'une  contusion 
simple  devient  encore  plus  vraisemblable  :  mais,  si  l'une  des  apo- 
physes est  plus  saillante,  ou,  au  contraire,  plus  enfoncée,  et  si  sur 
ce  point  limité  existe  une  vive  douleur  à  la  pression,  il  est  très 
probable  qu'il  y  a  une  fracture  ;  toutefois,  il  est  très  possible  aussi 
que  la  fracture  soit  partielle  et  porte  seulement  sur  l'apophvse 
transverse  ou  sur  l'apophyse  épineuse  ;  vous  en  aurez  la  certitude 
lorsque,  saisissant  cette  dernière  avec  les  doigts,  vous  lui  impri- 
merez un  mouvement  anormal  et  déterminerez  de  la  crépitation. 
L'apophyse  transverse  est  trop  profonde  pour  (|u'on  puisse  la 
sentir  (fig.  32). 

Quant  à  reconnaître  un  léger  déplacement  des  corps  vertébraux, 
un  simple  diastasis,  c'est  impossible  en  clinique. 

D'ailleurs  l'état  de  ce  blessé  n'est  pas  grave,  (|uelle  que  soit  la 
lésion  anatomique  ;  le  repos  et  quelques  ventouses  scarifiées  amè- 
neront rapidement  la  guéri  son. 


TRAUMATISSIES  DU   RACHIS.  4li 

Le  blessé  présente  des  troubles  du  côté  de  la  moelle. 

Il  vous  (aut  résoudre  les  deux  questions  suivantes  :  Quels  sont 
les  symptômes  d'origine  médullaire  ?  A  quelles  lésions  doit-on 
rattacher  ces  symptômes  ? 

La  lésion  de  la  moelle  donne  lieu  à  des  accidents  primitifs  ou 
secondaires;  les  premiers  apparaissent  aussitôt  après  l'accident, 
et  les  autres  quelques  jours  plus  tard  oti  même  longtemps 
après. 

Au  moment  de  l'accident,  le  blessé  n'a  pu  se  relever  ;  une  fois 
couché,  il  repose  merte  sur  le  dos    si  on  lui  commande  de  sou- 


fif,'.  Î3,  —  Kigure  représenUot  le  trait  de»  divt 
opopliysaire. 


rracturcs  siégeant  sur  la  i 


lever  les  membres  inférieurs,  il  ne  peut  le  faire;  il  ne  sent  pas 
les  piqûres  et  il  y  a  rétention  d'urine,  c'est-à-dire  qu'il  est  atteint 
de  paralysie  de  la  motilité,  de  la  sensibilité,  et  de  paralysie 
vésicale. 

Lorsque  ces  phénomènes  existent  seulement  sur  les  membres 
inférieurs,  ils  constituent  la  paraplégie,  et  c'est  ce  que  l'on 
observe  le  plus  souvent  à  la  suite  des  graves  traumatismes  de  la 
colonne  vertébrale,  en  raison  du  siège  le  plus  habituel  de  la  lésion  : 
mais  la  paralysie  remonte  évidemment  plus  ou  moins  haut  sui- 
vant le  point  de  la  colonne  qui  a  été  atteint.  Rappelez-vous  toute- 
fois que  les  nerfs  parcourent  dans  le  canal  rachidien  un  certain 


412  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

trajet  avant  de  sortir  par  le  trou  de  conjugaison  qui  leur  est  des- 
tiné :  aussi,  ne  faut-il  pas  confondre  leur  sortie  du  canal  avec 
leur  origine  à  la  moelle. 

Il  résulte  de  cette  disposition  anatomique  que  la  paralysie  con- 
sécutive à  une  lésion  de  la  moelle  ne  s'élève  pas  au  niveau  de  la 
lésion. 

Etant  donnés  les  organes  paralysés  et  le  poiat  où  s'arrête  la 
paralysie,  on  peut  donc  résoudre  le  problème  suivant  :  Quel  est 
le  point  du  rachis  atteint  par  le  traumatisme?  Pour  cela,  il  suffit 
de  se  rappeler  exactement  Torigine  des  nerfs  par  rapport  aux 
diverses  vertèbres,  et  j'ai  construit  dans  ce  but  un  schéma  [Anat. 
topogr.,  p.  393,  9®  édition)  qui  permet  de  s'en  rendre  facilement 
compte. 

En  voici  le  résumé  :  une  fracture  siégeant  au  niveau  de  la 
douzième  vertèbre  dorsale  paralysera  le  plexus  sacré.  —  Au 
niveau  de  la  onzième,  le  plexus  lombaire  et  le  plexus  sacré  seront 
paralysés.  —  Une  fracture  occupant  la  cinquième  dorsale  para- 
lysera les  plexus  lombaire,  sacré,  et  les  parois  abdominales.  — 
Si  la  fracture  siège  au  niveau  de  la  première  dorsale,  la  para- 
lysie remontera  jusqu'au  troisième  espace  intercostal.  —  Une 
fracture  intéressant  les  sixième  et  septième  vertèbres  cervicales 
paralysera  les  plexus  sacré  et  lombaire,  les  parois  abdominales 
et  tous  les  espaces  intercostaux. 

Le  nerf  phrénique,  naissant  des  troisième  et  quatrième  nerfs 
cervicaux,  a  ses  origines  situées  au-dessus  de  Taxis  :  aussi,  la 
luxation  de  cette  vertèbre  sur  la  troisième  n'entraîne-t-elle  pas 
nécessairement  la  mort.  Une  luxation  de  Tatlas  sur  Taxis  déter- 
mine toujours  une  mort  instantanée. 

Vous  constaterez  des  degrés  très  divers  dans  la  paralysie  : 
tantôt  elle  est  absolue,  d'autres  fois  il  n'y  a  que  de  la  parésie. 
La  sensibilité  peut  n'être  pas  complètement  abolie,  ou  même 
persister  alors  qu'il  existe  une  paralysie  musculaire  complète. 
Sur  un  blessé  que  j'ai  observé  (il  était  tombé  dans  le  fossé  des 
fortifications  en  roulant  du  haut  du  talus)  la  sensibilité  persistait 
aux  extrémités  et  avait  disparu  dans  les  points  intermédiaires, 
ce  que  la  physiologie,  à  mon  sens,  explique  difficilement. 

Quoi  qu'il  en  soit,  aussitôt  après  l'accident  apparaît  un  en- 
semble de  symptômes  vous  permettant  d'affirmer  que  la  moelle 
épinière  est  intéressée. 

Mais  cette  lésion  de  la  moelle  est-elle  le  résultat  d'une  fracture? 


TRAUMATISMES  DU  RAGHIS.  413 

Serait-ce  seulement  une  commotion,  ou  bien  une  compression 
par  un  foyer  hémorragique  intra-rachidien? 

Il  est  des  cas  où  le  doute  n'est  pas  possible  :  lorsque,  par  exem- 
ple, une  roue  de  voiture  a  passé  sur  le  rachis  et  a  laissé  sur  la 
peau  des  traces  de  son  passage,  les  apophyses  épineuses  sont 
souvent  enfoncées  dans  le  point  correspondant  à  la  pression  :  c'est 
là  une  fracture  directe.  Le  doute  n'est  guère  possible  non  plus 
dans  certains  cas  de  fracture  indirecte  :  un  individu,  je  suppose, 
ayant  le  tronc  fléchi  au  fond  d'un  puits  où  il  travaille,  reçoit  sur 
les  épaules  un  bloc  de  pierre  qui  détermine  une  flexion  forcée  de 
la  colonne  vertébrale.  J'ai  souvent  reproduit  cette  lésion  sur  le 
cadavre  par  un  mécanisme  analogue  ;  la  fracture  se  fait  à  l'union 
de  la  région  dorsale  et  de  la  région  lombaire,  point  où  siège  l'un 
des  principaux  centres  de  mouvement.  Il  existe  une  saillie  de 
l'apophyse  épineuse,  et  c'est  alors  que  l'anatomie  pathologique 
révèle  la  pénétration  réciproque  de  deux  corps  vertébraux  à  un 
degré  tel,  que  l'un  d'eux  a  parfois  complètement  disparu.  La 
fracture  peut  encore  s'être  produite  d'une  façon  indirecte,  mais 
dans  le  sens  opposé,  c'est-à-dire  par  un  mouvement  forcé  d'ex- 
tension de  la  colonne  vertébrale.  Ainsi,  par  exemple,  on  m'ap- 
porte un  maçon  qui  vient  de  tomber  du  troisième  étage;  le  dos, 
en  touchant  le  sol,  a  porté  sur  un  corps  saillant.  Il  est  atteint 
d'une  fracture  dans  laquelle  les  disques  intervertébraux,  forte- 
ment distendus  en  avant,  ont  arraché  le  plateau  des  vertèbres  sur 
lequel  ils  s'insèrent.  Au  lieu  de  se  pénétrer  réciproquement,  les 
corps  vertébraux  sont  alors  écartés. 

Un  homme  est  tombé  d'un  lieu  plus  ou  moins  élevé  sur  les 
pieds,  les  genoux  ou  les  ischions.  Il  n'existe  aucune  déformation 
sur  le  trajet  des  apophyses  épineuses.  Il  n'y  a  pas  de  contusion 
apparente,  on  ne  constate  pas  de  point  douloureux,  et,  cependant, 
vous  observez  quelques  troubles  médullaires  :  il  est  vraisem- 
blable que,  dans  ce  cas,  le  blessé  est  atteint  de  commotion  de  la 
moelle  dont  les  effets  ne  tarderont  pas  à  disparaître. 

Si,  dans  les  jours  qui  suivent  une  blessure  du  rachis  :  choc 
direct,  chute,  plaie,  vous  voyez  apparaître  des  phénomènes  para- 
lytiques sur  le  trajet  des  nerfs  rachidiens,  sans  réaction  inflam- 
matoire pouvant  faire  supposer  l'existence  d'une  myélite,  vous 
serez  autorisé  à  admettre  la  présence  d'un  foyer  sanguin,  compri- 


414  AFFECTlOiNS  CHIRURGICALES  DU   RACHIS. 

mant  soit  la  moelle  elle-même,  soit  les  racines  des  nerfs  à  leur 
émergence  ou  dans  leur  passage  à  travers  les  trous  de  conjugaison. 
Il  en  serait  de  môme,  si  la  hauteur  du  point  paralysé  augmentait 
de  niveau,  mais  ces  cas  sont  très  exceptionnels. 

Ainsi  donc,  le  blessé  qui  présente  des  troubles  médullaires  à  la 
suite  d'une  violence  exercée  sur  le  rachis  est  très  probablement, 
quelquefois  certainement,  atteint  d'une  fracture  de  la  colonne 
vertébrale.  Vous  en  avez  déterminé  le  siège  exact  d'après  l'éten- 
due de  la  paralysie  et  la  déformation  de  l'épine. 

Pourrez-vous  pousser  plus  loin  le  diagnostic,  reconnaître  le 
degré  et  la  nature  de  la  lésion  de  la  moelle  ? 

Le  degré,  oui;  si  la  paralysie  est  incomplète,  vous  en  conclurez 
légitimement  que  la  moelle  n'est  pas  détruite  dans  sa  totalité  : 
mais  la  nature  de  la  lésion?  Pourrez-vous,  au  lit  du  malade, 
savoir  si  la  moelle  est  atteinte  de  contusion,  au  point  de  ne  plus 
constituer  qu'une  sorte  de  bouillie  contenue  dans  la  pie-mère, 
ou  bien  est  comprimée  et  aplatie  par  un  fragment  osseux,  ou  bien 
encore  est  entièrement  divisée  en  deux  tronçons?  On  conçoit  tout 
l'intérêt  de  ces  questions  en  cas  d'intervention  chirurgicale  :  ht 
trépanation  du  rachis,  par  exemple,  serait  indiquée  dans  la  com- 
pression, mais  que  ferait-elle  en  cas  d'attrition  ou  de  section  de 
la  moelle  ?  elle  aggraverait  encore  l'état  du  malade  en  favorisant 
le  développement  d'une  myélite  traumatique. 

Eh  bien,  je  considère  ce  diagnostic  comme  impossible.  Dans  ces 
trois  circonstances  :  attrition,  compression,  section,  la  paralysie 
de  toutes  les  parties  situées  au-dessous  de  la  lésion  est  absolue  et 
les  réflexes  sont  exagérés.  Dans  un  cas  où  les  lames  vertébrales 
étaient  enfoncées,  je  m'abandonnai  à  l'espoir  qu'il  s  agissait,  sans 
doute,  d'une  compression  et  relevai  ces  lames,  mais  le  blessé 
succomba  rapidement  à  une  myélite  ascendante,  et  je  trouvai,  à 
l'autopsie,  la  moelle  complètement  divisée.  Je  n'ai  plus  fait  de 
pareille  tentative  et  suis  peu  disposé  à  recommencer. 

Que  deviendra  le  blessé? 

Son  avenir  dépend  du  siège  et  du  degré  de  la  lésion.  Plus  celle- 
ci  remonte  vers  la  région  cervicale,  plus  la  vie  est  menacée,  en 
raison  du  voisinage  du  nerf  phrénique  et  de  la  paralysie  de  la 
cage  thoracique.  11  est  évident  aussi  que  la  gravité  varie  suivant 
l'état  de  la  moelle.  La  mort  peut  donc  survenir  par  asphyxie,  soit 
immédiatement,  soit  quelques  jours  après  l'accident. 


MAL  DE  POTT.  413 

Le  blessé  succombe  souvent  aux  accidents  consécutifs  :  tantôt 
h  une  inflammation  de  la  moelle;  le  plus  ordinairement,  il  est 
emporté  par  les  escarres  dir  sacrum  et  les  lésions  de  Tappareil 
urinaire.  Quelquefois  assez  heureux  pour  guérir  en  recouvrant 
peu  à  peu  l'intégrité  de  ses  fonctions  (ce  fut  le  cas  du  jeune  homme 
tombé  du  haut  des  fortifications),  le  blessé  reste  presque  toujours 
plus  ou  moins  infirme.  La  paralysie  persiste  en  totalité  ou  par- 
tiellement; certains  muscles  s'atrophient,  d'autres  se  rétractent 
et  amènent  des  déformations.  Le  rectum  fonctionne  mal  ;  la  vessie 
reste  inerte  et  des  calculs  peuvent  sy  développer,  ainsi  que  je 
l'ai  vu  sur  un  jeune  homme  que  je  dus  tailler.  Il  survient  des 
troubles  trophiques,  etc. 

Quel  traitement  convient-il  de  faire? 

J'ai  déjà  dit  que  tout  traitement  chirurgical  est  inutile  :  non 
seulement  il  ne  faut  pas  tenter  de  relever  une  vertèbre  enfoncée, 
mais  il  n'y  a  pas  lieu  de  réduire  les  fragments,  même  en  cas  de 
déformation  appréciable  avec  lésion  médullaire  ;  on  agit  ainsi 
trop  en  aveugle.  La  principale  indication  est  d'immobiliser  le 
malade.  La  gouttière  de  Bonnet  remplit  bien  ce  but  ;  un  de  mes 
internes  eut  la  patience  d'en  construire  une  en  plâtre,  moulée  sur 
le  blessé,  et  le  résultat  fut  satisfaisant.  11  faut  surveiller  la  produc- 
tion des  escarres;  tenir  le  blessé  dans  un  état  de  propreté 
extrême;  le  coucher,  autant  que  possible,  sur  un  matelas  d'eau  et 
se  servir,  si  l'on  peut,  d'un  lit  mécanique  ;  le  sonder  aussi  souvent 
que  cela  est  nécessaire,  en  se  servant  toujours  d'une  sonde  soi- 
gneusement lavée  dans  une  solution  phéniquée  ;  si  les  urines 
s'altèrent,  deviennent  ammoniacales,  on  fera  des  injections  dans 
la  vessie  avec  une  solution  d'acide  borique. 

Plus  tard,  on  surveillera  l'attitude  des  membres,  on  fera  porter 
au  malade  certains  appareils  spéciaux,  on  électrisera  ses  muscles 
atrophiés. 

2»  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DU  RACHIS. 

On  ne  rencontre  guère  dans  la  pratique  qu'une  seule  affection 
inflammatoire  du  rachis,  et  toujours  elle  revêt  une  forme  chro- 
nique. Elle  est  connue  sous  le  nom  de  mal  vertébral  ou  mal  de 
Pott.  La  maladie  peut  se  développer  au  niveau  de  l'articulation 
occipito-atloïdo-axoïdienne  et  prend  alors  le  nom  de  7nal  sons- 
occipital^  mais  je  m'occuperai  plus  utilement  de  cette  dernière 
afl'ection  à  propos  des  maladies  du  cou. 


416  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

Comme  les  autres  parties  du  squelette,  les  vertèbres  peuvent 
être  affectées  d'ostéomyélite  aiguë.  J'en  ai  observé  un  ca> 
en  1894,  dans  mon  service  de  la  Pitié  et  le  point  de  départ 
était  une  apophyse  transverse  lombaire.  Le  malade,  homme 
d'une  trentaine  d'années,  présenta  le  cortège  habituel  des 
symptômes  si  graves  de  l'ostéomyélite  aiguë  et  un  vaste  abcè> 
apparut  rapidement  dans  la  gouttière  vertébrale  correspondante. 
Mais  ce  sont  là  des  cas  exceptionnels  sur  lesquels  il  n'y  a  pas  lieu 
d'insister. 

11  y  a  quelques  années  encore,  le  mal  de  Pott  était  rattaché  à 
diverses  lésions  du  rachis  ;  ostéite,  carie,  nécrose,  arthrite,  poly- 
arthrite, mais,  aujourd'hui,  l'accord  est  à  peu  près  unanime  sur 
ce  point  :  la  présence  de  masses  tuberculeuses  enkystées  ou  infil- 
trées dans  le  corps  des  vertèbres  est  la  cause  essentielle,  sinon 
unique,  du  mal  de  Pott,  notion  qui  n'est  pas  sans  importance 
pour  la  direction  à  imprimer  au  traitement. 

Voici  comment  se  déroulent,  en  général,  les  phénomènes 
propres  à  cette  affection  : 

On  soumet  à  votre  examen  un  enfant  ou  un  jeune  sujet  (car  le 
mal  de  Pott  est  spécial  à  l'enfance  et  à  Tadolescence),  et  l'on  vous 
dit  :  Depuis  quelque  temps,  cet  enfant  n*a  plus  la  liberté  com- 
plète de  ses  mouvements;  il  se  fatigue  plus  vite  ;  il  se  plaint  de 
douleurs  vagues  dans  le  dos,  de  douleurs  qui  font  le  tour  de  la 
taille.  Les  nuits  ne  sont  pas  précisément  mauvaises,  mais  l'enfant 
fait  entendre  des  plaintes  durant  son  sommeil.  Cependant  il 
marche,  court,  joue  comme  les  autres  enfants,  et  sa  santé  géné- 
rale n'est  pas  altérée. 

Vous  examinez  le  malade  et  ne  constatez  rien  d'anormal  du 
côté  de  l'épine  dorsale  ;  pressez  alors  avec  un  doigt  sur  la  série 
des  apophyses  épineuses  ;  parfois,  vous  produisez  une  douleur  sur 
un  point  très  déterminé  :  c'est  un  symptôme  de  haute  valeur. 
Mettez  à  terre  un  objet  quelconque  et  ordonnez  au  malade  de  le 
ramasser  :  au  lieu  de  courber  tout  de  suite  le  tronc  par  un  mou- 
vement rapide  en  se  tenant  debout  sur  les  deux  pieds,  l'enfant 
hésitera  d'abord,  et  vous  le  verrez  se  mettre  instinctivement  à 
genoux  pour  se  rapprocher  de  l'objet,  afin  d'éviter  à  sa  colonne 
vertébrale  un  mouvement  de  flexion. 

Ces  deux  phénomènes  :  douleur  à  la  pression  limitr'e  à  une  apo- 
physe  épineuse,  rigidité  instinctive  de  la  colonne  vertébrale, 


MAL  DE  POTT,  417 

fournissent  de  grandes  probabilités  en  faveur  d'un  mal  de  Pott  à 
son  début  et  vous  devez  instituer  sans  retard  le  traitement  conve- 
nable. 

Cette  première  exploration  vous  renseigne  non  seulement  sur 
Texistence  problable  delà  maladie,  mais  encore  sur  son  siège. 

La  maladie  continue  son  évolution .  Lorsqu'un  peu  plus  tard 
vous  examinez  à  nouveau  la  colonne  vertébrale,  un  autre  phéno- 
mène s'est  produit,  mais  celui-là  pathognomonique.  Dans  le  point 
où  vous  avez  constaté  de  la  douleur  apparaît  un  relief  anormal, 
une  gibbosité  :  c'est  une  apophyse  épineuse,  débordant  plus  ou 
moins  en  arrière  celles  qui  sont  au-dessus  et  au-dessous.  La  saillie 
qu'elle  forme  est  donc  anguleuse^  et  de  plus  elle  est  médiane^ 
deux  caractères  propres  à  la  déviation  vertébrale  dans  le  mal 
de  Pott. 

Ce  nouveau  signe  vous  permet  de  suivre  pas  à  pas  la  marche 
de  la  lésion.  Le  noyau  tuberculeux  qui  occupait  le  corps  verté- 
bral s'est  ramolli  et  a  détruit  le  tissu  spongieux  ;  la  vertèbre  s'est 
affaissée  en  avant  et  il  en  est  résulté  une  coudure  brusque, 
partielle,  qui  se  traduit  par  une  saillie  exagérée  de  l'apophyse 
épineuse. 

A  cette  période,  le  diagnostic  est  certain.  En  effet  quelle  autre 
affection  pourrait  avoir  votre  malade?  Une  scoliose?  mais,  dans  ce 
cas,  la  colonne  vertébrale  subit  une  inflexion  latérale,  et  s'il  existe 
une  gibbosité,  celle-ci  est  latérale,  régulièrement  arrondie  et  for- 
mée par  la  saillie  des  côtes.  Pour  un  œil  un  peu  exercé,  il  n'y  a 
aucune  ressemblance  entre  ces  deux  affections.  Une  cyphose  ? 
l'erreur  serait  plus  facile,  car  la  gibbosité  est  alors  médiane 
et  formée  par  les  vertèbres  :  mais  la  cyphose  est  une  inflexion 
de  la  colonne  vertébrale  et  non  une  coudure  brusque  ;  elle  porte 
sur  une  série  de  vertèbres  :  aussi,  la  saillie  est-elle  arrondie  et  non 
anguleuse.  Quelquefois,  il  est  vrai,  la  tuberculose  atteint  plu- 
sieurs vertèbres,  et  la  gibbosité  se  rapproche  davantage  de  celle 
qui  résulte  de  la  cyphose  rachitique  :  mais,  dans  ce  cas  môme, 
la  partie  médiane  de  la  gibbosité  tuberculeuse  présente  toujours 
un  angle  et  non  une  courbe  régulière.  D'ailleurs,  pour  confondre 
ces  ceux  affections^  il  faudrait  faire  abstraction  des  autres  sym- 
ptômes fournis  par  le  mal  de  Pott,  et  surtout  de  la  marche  de  la 
maladie. 

Les  signes  constatés  jusqu'à  présent  résultent  de  la  présence 
d'un  noyau  tuberculeux  ramolli  dans  un  corps  vertébral  et  de 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  27 


418  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   RACHIS. 

Taffaissement  de  ce  corps,  mais  d'autres  phénomènes  peuvent 
apparaître  par  suite  du  retentissement  de  la  maladie  sur  la  moelle 
et  ses  enveloppes. 

A  une  époque  peu  avancée  de  la  maladie,  quelquefois  avant 
l'apparition  de  la  gibbosité,  le  malade  ressent  de  l'engourdisse- 
ment, des  fourmillements  dans  les  membres.  Il  survient  parfois 
une  paralysie,  surtout  de  la  motilité,  soit  incomplète,  soit  com- 
plète, et  s'étendant  plus  ou  moins  haut  suivant  le  siège  de  la 
lésion. 

Lorsque  ces  symptômes  apparaissent,  vous  en  concluez  que 
l'axe  médullaire  est  atteint.  Il  l'est  de  plusieurs  manières.  Tantôt, 
il  survient  de  la  pachyméningite,  avec  épaississement  considé- 
rable de  la  dure-mère,  d'où  compression  de  la  moelle  ;  ou  bien  le 
foyer  tuberculeux  ramolli  fait  irruption  dans  le  canal  rachidien 
et  produit  im  résultat  analogue  ;  la  moelle  peut  elle-même  subir 
une  altération  plus  ou  moins  profonde,  une  sclérose  avec  atrophie 
de  ses  cordons.  Lorsqu'il  y  a  affaissement  vertébral  et  gibbosité, 
la  substance  nerveuse  se  trouve  parfois  comprimée,  mais 
cette  dernière  cause  de  paralysie,  considérée  jadis  comme  la 
plus  fréquente,  est,  en  réalité,  la  plus  rare,  ce  qui  ne  surprend 
pas,  si  l'on  réfléchit  à  la  largeur  du  canal  rachidien  par  rapport 
au  volume  de  la  moelle  (fig.  32);  celle-ci  est  repoussée,  déviée, 
mais  conserve  ses  propriétés. 

M.  Lannelongue  a  observé  dans  quelques  cas  une  diminution 
notable  du  volume  de  l'aorte  au  voisinage  du  mal  de  Pott,  et  il 
a  pensé,  non  sans  raison,  que  certaines  parésies  fugaces  étaient, 
sans  doute,  le  résultat  de  cette  altération. 

Si  je  signale  ces  divers  points  relatifs  à  l'anatomie  pathologique 
du  mal  de  Pott,  c'est  que  le  praticien  devra  toujours  les  avoir 
présents  à  l'esprit  pour  comprendre  les  symptômes  qui  s'en  dédui- 
sent logiquement,  et  souvent  aussi  pour  instituer  un  traitement 
rationnel. 

Un  dernier  phénomène  apparaît  encore  dans  le  cours  de  la 
maladie,  et  ce  n'est  pas  le  moins  grave.  Le  pus  résultant  de  la 
fonte  des  tubercules  et  de  la  destruction  du  tissu  spongieux  de 
la  vertèbre  peut,  avons-nous  dit,  pénétrer  dans  le  canal  rachi- 
dien et  comprimer  la  moelle,  mais  ce  n'est  pas  là  sa  marche  habi- 
tuelle. La  collection  purulente,  bridée  parles  surtouts  ligamenteux 
antérieur  et  postérieur  fort  résistants,  se  porte  soit  eu  bas,  soit 
sur  les  côtes,  soit  même  en  haut,  et  donne  naissance  à  un  abcès 


MAL  DE  POTT.  419 

par  congestion.  C'est  une  complication  redoutable,  fréquente,  et 
dont  le  praticien  doit  toujours  rechercher  avec  soin  Texistence, 
d'autant  plus  que  cet  abcès  apparaît  dans  un  point  souvent  fort 
éloigné  du  siège  du  mal,  et  ne  révèle  ordinairement  sa  présence 
par  aucun  signe  physiologique,  au  moins  au  début. 

Vous  explorerez  soigneusement  les  fosses  iliaques,  l'attache  du 
psoas  au  petit  trochanter,  point  où  Tabcès  par  congestion  se  montre 
de  préférence.  Vous  explorerez  également  la  région  fessière,  car  le 
pus  sort  quelquefois  par  Téchancrure  sciatique  ;  plus  rarement,  il 
apparaît  sur  les  côtés  des  gouttières  vertébrales,  dans  le  voisinage 
de  la  vertèbre  atteinte.  Une  tuméfaction  insolite  et  la  fluctuation 
sont  d'habitude  les  seuls  signes  qui  vous  conduiront  au  diagnostic. 

En  général,  le  sujet  atteint  d'abcès  par  congestion  ne  présente 
pas  de  phénomènes  paralytiques  et  réciproquement,  suivant  que 
le  pus  séjourne  dans  le  canal  rachidien  ou  qu'il  migre  au  dehors. 

Les  diverses  étapes  que  parcourt  le  mal  de  Pott  sont  donc 
marquées  par  les  principaux  signes  suivants  :  douleur  limitée  à 
un  point  de  la  colonne  vertébrale  et  raideur  instinctive  du  tronc,  — 
production  d'une  gibbosité,  —  troubles  médullaires  d'intensité 
variable,  —  abcès  par  congestion.  Toutefois,  l'ensemble  de  ces 
signes  ne  se  produit  pas  fatalement  ;  certains  sujets  échappent  aux 
complications  du  côté  de  la  moelle  et  aux  abcès  par  congestion, 
mais  la  gibbosité  doit  être  considérée  comme  constante  et  reste 
un  stigmate  indélébile  d'un  mal  de  Pott  antérieur. 

Que  devient  un  sujet  atteint  de  mal  vertébral  ? 

La  guérison  est  possible  à  toutes  les  périodes  de  la  maladie, 
môme  lorsqu'il  existe  des  abcès  par  congestion  ;  chacun  de  nous 
en  a  observé  des  exemples  dans  sa  pratique,  mais  c'est  l'excep- 
tion. Un  temps  très  long  est  nécessaire  pour  amener  une  cure 
définitive,  car  celle-ci  résulte  de  l'oblitération  du  foyer  de  carie 
par  soudure  entre  elles  des  parois  osseuses  et  de  la  production 
d'arcs-boutants  qui  soutiennent  l'édifice  effondré.  Quelques  ma- 
lades sont  même  assez  heureux  pour  recouvrer  l'intégrité  de  la 
santé  et  vivre  de  la  vie  commune.  D'autres  guérissent,  c'est-à-dire 
ne  meurent  pas,  mais  conservent  des  traces  de  la  maladie  :  atro- 
phies musculaires,  contractures  et  déviations  des  membres, 
arthropathies,  les  lésions,  en  un  mot,  consécutives  aux  myélites 
chroniques.  Enfin,  un  grand  nombre  succombent,  comme  succom- 
bent les  sujets  atteints  de  tumeurs  blanches  articulaires,  c'est- 
à-dire  à  la  cachexie  tuberculeuse.  Ajoutons-y  les  complications 


420  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

d'origine  médullaire  :  escarres  du  sacrum,  lésions  réno-vési- 
cales,  etc.  Ajoutons  encore  que  l'abcès  résultant  de  la  carie  ver- 
tébrale est,  en  raison  de  ses  dimensions,  de  sa  profondeur,  de  son 
éloignement  habituel  du  siège  primitif  du  mal,  plus  grave  que 
Tabcès  articulaire,  et  que  l'ouverture  d'un  pareil  foyer  peut,  à  elle 
seule,  entraîner  la  mort,  malgré  toutes  nos  précautions  antisep- 
tiques. 

Le  traitement  du  mal  de  Pott  présente  de  réelles  difficultés,  et 
les  praticiens  ne  sont  pas  tous  d'accord  sur  certains  points  de  la 
plus  haute  importance. 

Vous  êtes  appelé  à  observer  le  malade  aux  quatre  époques  sui- 
vantes : 

Vous  soupçonnez  l'existence  d'un  mal  de  Pott  ; 

Le  mal  de  Pott  est  confirmé,  il  existe  une  gibbosité  ; 

Le  malade  présente  des  complications  médullaires  ; 

Il  existe  un  abcès  par  congestion. 

Que  faire  au  début  du  mal  de  Pott?  La  principale  question  à 
résoudre  est  celle-ci  :  Faut-il  condamner  le  malade  à  un  repos 
absolu  dans  la  position  horizontale  ?  faut-il  le  laisser  marcher? 

Nous  tournons  ici  dans  un  cercle  vicieux  :  la  maladie  résulte 
d'un  mauvais  état  constitutionnel  du  sujet,  il  y  a  donc  un  intérêt 
de  premier  ordre  à  relever  cette  constitution  chétive  et  surtout  à 
ne  rien  faire  pour  l'étioler  davantage.  Or,  ce  dernier  résultat 
n'est-il  pas  à  craindre  à  la  suite  d'un  repos  absolu  et  prolongé? 
D'autre  part,  l'immobilité  parait  nécessaire  pour  maintenir  au 
repos  les  parties  malades  et  ne  pas  troubler  le  travail  réparateur 
de  la  nature;  pour  éviter,  peut-être,  les  complications  médullaires. 

Voici  ma  règle  de  conduite  :  je  donne  le  pas  à  l'état  général 
sur  l'état  local,  et  ne  prescris  pas  le  repos  complet  au  début  de  la 
maladie.  Est-ce  à  dire  qu'il  ne  faille  prendre  aucune  précaution? 
Non,  sans  doute;  je  conseille  un  exercice  modéré  et  fais  tout  de 
suite  porter  un  corset  orthopédique  (je  dirai  plus  loin,  à  propos 
de  la  scoliose,  les  conditions  que  doit,  à  mon  avis,  remplir  le 
corset).  Si  l'enfant  est  en  cours  d'études,  il  faut  interrompre  ;  le 
soumettre  au  régime  tonique  et  reconstituant  classique  :  huile  de 
foie  de  morue,  bains  de  mer,  etc.  Je  recommande  deviter  la 
fatigue,  et  surtout  les  sauts  brusques. 

Si   la  douleur,  au  lieu  d'être   modérée,  prenait  une  intensité 
spéciale,  il  faudrait,  sans  aucun  doute,  ordonner  le  repos  au  lit. 


MAL   DE  POTT.  421 

Le  mal  de  Pott  est  confirmé,  il  existe  une  gibbosité  :  le  raison- 
nement précédent  me  parait  encore  applicable.  Votre  malade 
guérira  d'autant  plus  que  sa  santé  générale  sera  meilleure  :  sou- 
mettez-le donc  à  une  bonne  hygiène,  c'est-à-dire  à  un  exercice 
modéré.  Quant  à  la  colonne  vertébrale,  soutenez-la;  immobilisez- 
la  avec  un  bon  tuteur  ;  le  travail  de  réparation  du  foyer  de  tuber- 
culose se  fera  dans  la  position  verticale  aussi  bien  que  dans  la 
position  horizontale,  du  moment  où  vous  ne  le  troublerez  pas  par 
des  exercices  immodérés.  Rœser  n'a-t-il  pas  fait  cette  remarque 
intéressante  que  les  enfants  des  pauvres,  abandonnés  à  la  vie  en 
plein  air,  sans  aucun  traitement  spécial,  guérissaient  mieux  du 
mal  de  Pott  que  les  enfants  des  riches,  bien  soignés,  mais 
séquestrés  (4  )  ? 

Faut-il  tenter  de  redresser  la  gibbosité,  soit  par  le  décubitus 
ventral  prolongé,  le  décubitus  dorsal,  ou  par  des  manœuvres 
extensives?  Cette  pratique  n'aurait  d'effet  qu'avant  la  soudure 
entre  eux  des  corps  vertébraux  détruits  ou  la  production  des  jetées 
osseuses,  et  je  la  crois,  pour  mon  compte,  plus  nuisible  qu'utile.  Je 
préfère  laisser  la  nature  accomplir  seule  son  œuvre  de  réparation. 

Le  malade  présente  des  complications  médullaires.  La  ques- 
tion se  trouve  toute  résolue  ;  le  malade  doit  être  tenu  couché  et 
immobilisé,  dans  une  gouttière  de  Bonnet,  par  exemple,  même 
lorsqu'il  n'existe  que  de  la  parésie.  On  aura  recours  aux  divers 
révulsifs,  surtout  aux  pointes  de  feu  appliquées  de  temps  en  temps 
au  niveau  de  la  gibbosité.  Le  malade  sera  promené  en  plein  air 
dans  une  voiture,  exposé  à  une  atmosphère  maritime,  si  c'est 
possible. 

Lorsqu'une  paralysie  coïncide  avec  une  gibbosité,  la  tentation 
est  grande  d'exercer  une  certaine  extension  sur  la  colonne  verté- 
brale pour  dégager  la  moelle,  que  l'on  suppose  comprimée. 

Mais  à  quelle  cause  est  due  la  compression?  est-ce  au  déplace- 
ment d'une  vertèbre,  à  une  pachyméningite,  à  une  collection 
purulente  ou  bien  à  une  myélite?  on  ne  peut  le  savoir  et,  par  con- 
séquent, on  se  livre,  à  mon  avis,  à  une  manœuvre  aveugle  capable 
de  produire  des  accidents.  N'est-il  pas  assez  fréquent,  d'ailleurs, 

(1)  J^ai  observé,  dans  mon  service,  un  jeune  garçon  entré  pour  une  arthrite  tuber- 
culeuse du  pied.  Il  présentait  une  énorme  gibbosité  de  la  région  dorsale  ayant  mis 
trois  ans  à  se  développer.  l\  n'avait  été  atteint  ni  de  paralysie,  ni  d'abcès  par  con- 
gestion et  paraissait  complètement  guéri  de  son  mal  de  Pott  :  or,  il  n'avait  jamais 
gardé  le  repos,  mais  seulement  porté  un  corset  de  Sayre  pendant  trois  mois. 


422  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   RACHIS. 

d'observer  des  malades  chez  lesquels  la  paralysie  disparait  spon- 
tanément? 

Lorsqu^l  survient  de  ^âolentes  douleurs  irradiantes  qui  peuvent 
être  occasionnées  par  la  compression  des  nerfs  au  niveau  des 
trous  de  conjugaison,  un  certain  degré  d'extension,  comme  en 
exerce,  par  exemple,  le  corset  de  Sayre  (4),  peut  arriver  à  calmer 

(1)  Voici  la  description  du  corset  de  Sayre,  rédigée  par  un  de  mes  anciens  internes. 
M.  le  De  P.  Hamonic,  qui  l'appliqua  dans  mon  service. 

P  Préparation  des  bandes.  —  On  prend  de  longues  bandes  de  tarlatome,  a3rant 
4  mètres  de  longueur  environ,  sur  40  centimètres  de  large.  On  les  replie  sur  elles- 
mômes  en  trois  doubles.  On  saupoudre  de  plâtre  à  mouler  le  double  du  milieu.  Oo 
a  soin  de  répandre  le  plâtre  d'une  façon  bien  égaie.  On  rabat  alors  un  des  doubler 
sur  le  plâtre  étalé.  Au-dessus  du  double  rabattu  on  étale  une  autre  couche  de  plâtre 
très  légère,  puis  on  rabat  enfin  le  troisième  double  et  on  roule  la  bande  ainsi  pré- 
parée comme  une  bande  de  toile. 

Il  est  bon  de  préparer  ainsi  cinq  ou  six  bandes. 

Il  faut  avoir  à  sa  disposition  : 

1.  De  Teau  pure; 

2.  De  Peau  fortement  salée,  pour  faire  prendre  le  plâtre  plus  vite,  si  c'est  nécessaire: 

3.  De  la  colle  de  farine  qui,  mélangée  au  plâtre,  en  retarde  la  solidification. 

4.  Des  lames  de  zinc  ou  de  fer-blanc  flexibles,  destinées  à  renforcer  Tappareil.On 
les  coupe  de  dimension  à  Taide  des  cisailles. 

2®  Position  et  préparation  du  malade.  —  Dans  certains  cas,  pour  redresser  la 
courbure  vertébrale,  on  suspend  le  malade  à  Taide  de  courroies  qui  le  prennent 
sous  les  aisselles,  et  d'une  mentonnière  qui  le  prend  sous  la  m&choire. 

Les  courroies  des  aisselles  se  fixent  aux  extrémités  d'une  sorte  de  fléau  de  ba- 
lance auxquelles  s'attachent  aussi  les  chefs  de  la  mentonnière. 

Le  fléau  est  suspendu,  à  sa  partie  moyenne,  à  une  moufle  à  l'aide  de  laquelle  on 
peut  élever  ou  abaisser  le  malade. 

La  suspension  du  malade  peut  déterminer  des  accidents  {dyspnée^  vomissements, 
cyanose,  asphyxie).  La  mort  a  été  même  observée  une  fois  en  Amérique. 

Souvent,  il  n'est  pas  besoin  de  suspendre  l'enfant,  ce  qui  évite  tous  ces  accidents. 
Le  malade  reste  alors  debout,  se  redressant  le  mieux  possible.  11  peut,  à  l'aide  de 
ses  mains,  prendre  un  point  d'appui  sur  un  meuble  voisin.  II  est  bon  de  lui  faire 
lever  les  bras. 

Le  malade  étant  en  place,  on  rabaisse  sa  chemise  de  haut  en  bas  sur  ses  jambes, 
en  la  retournant  comme  un  doigt  de  gant.  On  garantit  ainsi  du  contact  du  plâtre 
ses  jambes  revêtues  ou  non  du  pantalon. 

Cela  fait,  on  applique  sur  le  thorax  un  gilet  très  collant  de  soie  ou  de  flanelle,  ou 
bien  on  enduit  le  tronc  d'une  substance  grasse,  ou  bien  on  ne  met  rien  du  tout.  Il 
n'y  a,  en  effet,  que  peu  d'inconvénient  au  contact  direct  du  plâtre  avec  la  peau. 

3»  Application  de  l'appareil.  —  On  prend  alors  une  bande  de  tarlatane  plâtrée. 
On  l'imbibe  dans  l'eau  pure,  ou  dans  l'eau  salée  si  on  veut  que  le  plâtre  prenne  vite, 
et  on  l'enroule  autour  du  corps  de  l'enfant,  de  bas  en  haut,  en  commençant  au 
niveau  du  bord  supérieur  des  os  coxaux.  On  remonte  peu  à  peu  jusqu'au-dessous 
des  aisselles  en  formant  un  enveloppement  exact.  II  ne  faut  pas  trop  serrer,  car  le 
plâtre  en  se  rétractant  comprimerait  le  tronc  et  gênerait  la  respiration. 

On  roule  de  la  même  façon  une  seconde,  une  troisième,  et  même  une  quatrième 
bande,  si  c'est  nécessaire. 

Il  est  utile  de  renforcer  l'appareil  en  plaçant  le  long  de  la  colonne,  de  chaque 


MAL  DE  POTT.  |23 

les  douleurs,  mais,  en  somme,  je  ne  suis  point  partisan  des 
manœuvres  violentes  dans  le  traitement  du  mal  de  Pott. 

Il  existe  un  abcès  par  congestion.  L'abcès  par  congestion  se 
produisant  souvent  sans  douleur,  sans  réaction  locale,  n'empêche 
pas,  en  général,  les  malades  de  marcher  et  même  de  se  livrer  à 

côté  de  la  crête  épinière,  et  m^me  sur  Içs  parties  latérales  du  thorax,  des  lames  en 
zinc,  que  Ton  coupe  de  longueur  et  qu'on  incurve  plus  ou  moins,  de  façon  qu'elles 
s'appliquent  bien  exactement  sur  les  parties.  On  passe  au-dessus  d^elles  avec 
les  bandes  plâtrées.  Un  aide  les  maintient  pour  qu^elles  conservent  leur  position 
exacte. 

Les  bandes  appliquées  (il  faut  qu'il  y  ait  sur  toute  retendue  du  thorax  trois  ou 
quatre  bandes  superposées),  on  termine  l'appareil  en  le  couvrant  d^une  bonne 
couche  djB  plâtre  qu'on  étale  et  qu^on  lisse  à  l'aide  des  mains. 

Pour  g&cher  ce  plâtre,  on  met  à  peu  près  une  partie  d'eau  et  une  partie  et  demie 
de  plÂtre. 

Si  on  voulait  en  retarder  la  coagulation,  on  ajouterait  une  ou  deux  cuillerées  de 
colle  de  pâte.  Mais  cette  précaution  est  le  plus  souvent  inutile.  Elle  a  même  Tin- 
convénient  de  retarder  la  solidification.  Si  on  l'omet,  il  faut  aller  vite>  car  le  plâtre 
n'est  pas  long  à  prendre. 

Cela  fait,  on  laisse  sécher.  Ou  couche  Tenfant  horizontalement  sur  le  ventre,  et 
on  lui  recommande  de  respirer  doucement. 

40  Achèvement  de  l'appareil,  —  Le  corset  à  peu  près  sec,  on  en  régularise  les 
bords  qu'on  déjette  en  dehors,  pour  quMls  ne  blessent  pas  la  peau,  surtout  au  niveau 
des  aisselles. 

Si  le  malade  était  très  gêné  pour  respirer,  on  ferait  une  petite  entaille  au  corset, 
sur  la  ligne  médiane  et  en  avant.  Cette  entaille  n^aurait  que  quelques  centimètres. 
Il  vaut  mieux  la  faire  en  bas  qu'en  haut.  Souvent,  on  entaille  le  corset  en  bas  et  en 
haut  en  même  temps.  Quelquefois,  l'incision  va  du  bord  supérieur  au  bord  infé< 
rieur.  Dès  lors  il  faut  placer  au-dessus  du  corset-plâtre  une  bande  sèche  pour 
maintenir  les  bords  de  l'appareil  plus  ou  moins  rapprochés  l'un  de  Tautre. 

Qu'on  n'oublie  pas  que  souvent  un  enfant  gêné  au  début  pour  respirer  ne  l'est 
plus  au  bout  de  quelques  heures. 

Il  ne  faut  donc  pas  se  hâter  de  pratiquer  à  l'appareil  des  incisions  qui  ne  font 
qu'en  affaiblir  la  résistance. 

b^  Conséquences,  —  Ordinairement,  le  malade  éprouve  un  énorme  soulagement.  Il 
peut  marcher  et  se  remuer  sans  douleur,  etc. 

L^état  général  ne  tarde  pas  à  se  modifier  aussi,  le  petit  malade  pouvant  accomplir 
des  exercices  dont  il  était  privé  lorsqu'il  conservait  le  repos  au  lit. 

Un  détail  est  à  signaler  : 

Lorsque  le  thorax  est  emprisonné  dans  le  corset,  l'anus  et  le  périnée  montent  et 
descendent,  en  même  temps  que  le  diaphragme,  dans  l'expiration  de  Tinspiration. 

Si,  à  l'aide  du  poing,  on  comprime  ces  parties,  on  détermine  aussitôt  de  la  suffocation. 

Il  est  donc  nécessaire  de  faire  asseoir  le  malade  sur  une  chaise  percée,  ou  sur  un 
rond  de  cuir,  afin  d'éviter  la  compression  du  périnée  et  de  la  région  anale. 

Quelquefois  le  corset  est  trop  serré  et,  malgré  les  incitions,  le  malade  est  gêné 
pour  respirer  ou  accuse  de  la  douleur. 

Tout  est  alors  à  recommencer. 

60  Durée,  —L'appareil  doit  rester  en  place  un  nombre  très  variable  de  mois.  Cela 
dépend  absolument  de  la  gravité  et  de  la  forme  du  mal  de  Pott. 

Mais,  de  toutes  façons,  il  est  bon  de  le  renouveler  tous  les  quatre  mois,  car,  â  la 


424  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACfllS. 

leurs  occupations  habituelles;  nous  en  avons  journellement  la 
preuve,  car  c'est  souvent  par  hasard  que  Ton  découvre  le   foyer. 

Quelle  conduite  tenir  à  Tégard  de  ces  abcès?  D'abord,  il  est 
utile  de  savoir  qu'ils  peuvent  subir  une  régression  et  disparaître 
spontanément.  J'en  ai  vu  des  exemples  pendant  mon  internat  chez 
Bouvier,  qui  insistait  beaucoup  sur  ce  point;  toutefois,  le  fait  est 
très  exceptionnel.  Le  plus  souvent,  l'abcès  augmente  peu  à  j>eu 
de  volume,  provoque  des  phénomènes  de  compression  variables 
suivant  son  siège,  s'enflamme,  et  finit  par  s'ouvrir  de  lui-même, 
soit  dans  une  cavité  voisine,  soità  l'extérieur.  Il  constitue  donc  une 
complication  d'une  gravité  extrême,  et  les  malades  atteints 
d'abcès  par  congestion  succombent  presque  toujours. 

Sous  l'influence  de  la  méthode  antiseptique,  le  traitement  des 
abcès  froids  en  général,  celui  des  abcès  par  congestion  en  parti- 
culier, se  sont  profondément  modifiés,  et  d'une  façon  avantageuse. 
Nous  ouvrons  couramment  les  abcès  froids,  nettoyons  avec  soin 
la  cavité,  grattons  la  paroi  avec  la  curette  tranchante,  la  tou- 
chons ensuite  avec  la  solution  phéniquée  forte,  et  réunissons  la 
peau  en  laissant  un  drain  dans  la  poche.  Si  l'abcès  est  sympto- 
matique  d'une  lésion  osseuse,  on  enlève  en  même  temps  la  portion 
d'os  malade  et  la  poche  purulente  elle-même,  lorsque  c'est  possible. 

Cette  méthode  de  traitement  est-elle  applicable  d'emblée  à  la 
cure  des  abcès  par  congestion  du  mal  de  Polt?  Quelques  chirur- 
giens le  pensent,  mais  je  ne  suis  pas  encore  arrivé  à  être  de  leur 
avis.  La  dimension  du  foyer,  sa  profondeur,  ses  sinuosités,  ne 
permettent  pas  de  le  nettoyer  complètement,  et  encore  moins 
d'arriver  jusque  sur  la  portion  osseuse  malade. 

Une  autre  méthode  consiste  à  respecter  l'abcès  tant  qu'il  ne 
cause  pas  de  douleur  et  ne  menace  pas  de  s  ouvrir.  Lorsque  la 
peau  rougit,  vider  le  foyer  avec  un  appareil  aspirateur  et  répéter 
la  ponction  lorsque  le  pus  se  reproduit.  Après  quelques  ponctions, 
l'orifice  ne  se  cicatrise  plus  et  une  fistule  s'établit.  Il  est  alors  pré- 
férable d'ouvrir  largement  l'abcès,  de  le  nettoyer,  d'y  établir  un 

longue,  il  se  desserre  un  peu,  soit  que  le  plâtre  cède,  que  l'enfant  maigrisse,  ou  en 
toute  autre  circonstance. 

11  est  bon  aussi,  tous  les  quatre  mois,  de  voir  où  en  est  la  lésion  vertébrale. 

On  enlève  donc  Tappareil  en  le  coupant  en  avant  sur  la  ligne  médiane,  à  l'aide 
de  la  scie  ou  des  cisailles. 

On  fait  prendre  un  bain  à  Tenfant. 

On  applique  sur  la  colonne  des  pointes  de  feu,  ou  autre  chose,  si  on  le  juge  à 
propos,  et  on  replace  le  corset  de  Sayre  en  suivant  exactement  la  même  technique. 


AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU   RACHIS.  425 

bon  drainage,  et  de  pratiquer  chaque  jour  des  lavages  antisep- 
tiques. 

Je  dois  signaler  encore  la  méthode  de  traitement  par  les  injec- 
tions d'éther  iodoformé,  qui  paraît  avoir  donné  de  bons  résultats, 
non  seulement  dans  les  abcès  froids  ganglionnaires,  ce  qui  n'est 
pas  douteux,  mais  encore  dans  ceux  qui  proviennent  de  la 
colonne  vertébrale. 

Voici  la  manière  dont  il  convient  de  procéder  : 

Commencez  par  évacuer  la  poche  aussi  complètement  que  pos- 
sible avec  un  trocart.  Il  n*y  aurait  pas  d'inconvénient  à  pratiquer 
un  lavage  avec  de  Teau  filtrée  bouillie,  mais  ce  n'est  pas  indis- 
pensable si  Ton  ne  suppose  pas  qu'il  soit  resté  de  grumeaux  dans 
le  fover. 

Injectez  ensuite  Téther  iodoformé  (éther,  400  grammes;  iodo- 
forme,  10  grammes).  La  quantité  de  liquide  injecté  est  évidem- 
ment en  rapport  avec  les  dimensions  de  la  cavité  purulente,  mais 
elle  ne  doit  pas  dépasser  30  ou  40  grammes  ;  fermez  le  trocart 
avec  le  doigt. 

L'éther  se  volatilise  aussitôt  et  distend  la  poche.  Dès  que 
celle-ci  est  fortement  distendue,  laissez  sortir  les  vapeurs 
d'éther.  Il  est  important  que  Téther  soit  expulsé  en  totalité,  sans 
quoi  de  nouvelles  vapeurs  pourraient  surdistendre  la  paroi  et 
même  la  faire  éclater.  Laissez  donc  plusieurs  fois  de  suite  la 
poche  se  distendre  en  appliquant  le  doigt  sur  rorifice  du  trocart, 
ce  qui  demande  une  dizaine  de  minutes.  Retirez  alors  le  trocart 
et  faites  l'occlusion  de  la  plaie. 

Si  le  pus  se  reproduit,  recommencez  la  même  manœuvre  après 
une  quinzaine  de  jours,  et  dites-vous  bien  qu'il  faut  persévérer 
dans  ce  traitement  aussi  longtemps  que  cela  est  nécessaire  si  l'on 
veut  obtenir  la  guérison. 

Il  semble  que,  même  dans  le  cas  oii  une  fistule  s'établirait  à  la 
suite  des  ponctions,  la  poche  se  trouve  alors  dans  des  conditions 
beaucoup  plus  favorables  pour  le  traitement  ultérieur  que  si  l'on 
eût  pratiqué  l'incision  d'emblée. 

3»  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU  RACHIS. 

Le  symptôme  le  plus  commun  offert  par  les  sujets  atteints 
de  lésion  organique  du  rachis  est  la  douleur  ou  rachialgie^  mais  ce 
symptôme  est   aussi  des  plus  vagues,  puisqu'il  accompagne  un 


426  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

grand  nombre  d'affections.  Il  en  faut  donc  étudier  avec  soin  les 
caractères  pour  en  tirer  parti  au  point  de  vue  du  diagnostic. 
Plus  tard,  lorsque  la  lésion  progresse,  d'autres  accidents  liés  au 
voisinage  de  la  moelle  ne  laissent  plus  de  doute  sur  la  nature  de 
la  maladie,  mais  c'est  au  début  qu'il  serait  nécessaire  d'être  ûxé. 

Je  suppose  donc  un  sujet  accusant  de  la  douleur  sur  le  trajet  de  la 
colonne  vertébrale  :  comment  devez-vous  procéder  à  son  examen? 

L'interrogatoire  vous  fera  tout  de  suite  éliminer  le  traumatisme. 

Vous  tiendrez  grand  compte  de  l'âge  :  s'agit-il  d'un  enfant  ou 
d'un  adolescent?  vous  écarterez  l'idée  de  cancer  ou  de  syphilis,  et 
songerez  surtout  à  un  mal  de  Pott  au  début. 

Vous  tiendrez  aussi  compte  du  sexe  :  une  rachialgie  intense  et 
continue  est  souvent,  chez  la  femme,  liée  à  une  affection  utérine. 

Dans  les  deux  sexes,  la  cause  la  plus  commune  de  la  rachialgie 
est  une  affection  de  l'appareil  urinaire.  Informez-vous  avec  soin, 
chez  l'homme,  de  la  manière  dont  se  fait  la  miction  :  un  rétrécis- 
sement de  l'urètre,  très  léger,  et  dont  le  malade  ne  se  préoccupe 
môme  pas,  est  susceptible  de  produire  une  rachialgie  intense  et 
rebelle  tant  qu'on  n'a  pas  découvert  la  cause. 

Le  malade  a-t-il  été  atteint  de  coliques  néphrétiques  ?  songez  à 
la  lithiase  rénale  ;  examinez  les  urines  ;  explorez  la  vessie. 

La  douleur  est-elle  vague,  disséminée  sur  une  grande  hauteur 
du  rachis  ;  est-elle,  au  contraire,  fixe,  localisée  en  un  point  toujours 
le  même,  accusé  par  le  malade  et  constaté  par  vous-même  à  la 
pression?  dans  ce  dernier  cas,  la  vraisemblance  est  pour  une  lésion 
organique. 

La  douleur  s'étend-elle  en  ceinture,  envahit-elle  les  membres 
inférieurs  sous  forme  d'éclairs,  sont-ce  des  douleurs  fulgurantes? 
dans  ce  cas,  la  moelle  est  sans  doute  intéressée,  et  ce  dernier 
caractère  des  douleurs  est  spécial  à  l'ataxie  locomotrice,  révélée 
d'ailleurs  par  d'autres  signes. 

La  douleur  est-elle  continue  ou  bien  intermittente?  la  conti- 
nuité serait  en  faveur  d'une  lésion  organique. 

La  douleur  présente-t-elle  des  exacerbations,  surtout  nocturnes, 
d'une  intensité  telle  que  rien  ne  puisse  les  calmer  ?  c'est  l'un  des 
symptômes  des  lésions  organiques. 

Il  est  bien  entendu  que  vous  examinerez  soigneusement  la  cavité 
abdominale  et  rechercherez  l'existencede  toute  tumeur  susceptible 
de  provoquer  les  douleurs.  Vous  ne  trouvez  pas  d  anévrysme  de 
l'aorte. 


AFFECTIONS  ORGANIQUES  DU   RACHIS.  427 

Ainsi  donc,  vous  êtes  en  présence  dun  adulte  ou  d  un  vieillard 
qui  se  plaint  de  rachialgie  ;  il  n'existe  rien  du  côté  des  organes 
génito-urinaires  ;  il  n'y  a  pas  de  tumeur  dans  le  ventre  :  la  dou- 
leur est  localisée,  occupe  toujours  le  même  point  du  rachis,  est 
augmentée  par  la  pression  exercée  en  ce  point  ;  elle  est  continue, 
et  présente,  surtout  durant  la  nuit,  des  exacerbations  d'une  inten- 
sité extrême  :  vous  êtes  autorisé  à  diagnostiquer  une  lésion  orga- 
nique. 

La  lésion  organique  la  plus  fréquente  du  rachis  est  le  cancer, 
en  particulier  le  cancer  mélanique. 

Il  peut  s'y  développer  primitivement,  mais  il  est  plus  souvent 
secondaire,  et  apparaît  sur  les  sujets  déjà  atteints  de  cancer  dans 
d'autres  régions,  qu'ils  aient  ou  non  subi  une  opération. 

Nous  rencontrons  assez  souvent  dans  la  pratique  le  cas  suivant  : 
Une  femme  (car  ce  sont  presque  toujours  des  femmes  chez  les- 
quelles j'ai  observé  cet  accident]  a  été  atteinte  d'un  cancer  du 
sein,  je  suppose  ;  la  santé  générale  est  très  bonne,  mais,  vers  la 
troisième  ou  quatrième  année  après  le  début  du  néoplasme  (qu'il 
y  ait  eu  ou  non  opération),  surviennent  dans  un  membre  (la  cuisse 
de  préférence)  des  douleurs  ayant  le  caractère  de  celles  que  je 
viens  de  signaler,  mais  que  la  malade  rattache  à  de  la  névralgie 
ou  à  du  rhumatisme,  car  il  n'y  a  rien  d'apparent.  Un  jour,  sans 
violence  extérieure,  la  malade  tombe  en  marchant,  et  Ton  cons- 
tate une  fracture  du  fémur.  Le  cancer  s'était  développé  secondai- 
rement dans  le  centre  de  l'os  qu'il  avait  détruit  peu  à  peu.  C'est 
un  phénomène  identique  qui  se  produit  dans  le  corps  d'une  ver- 
tèbre. Lors  donc  qu'un  sujet,  atteint  depuis  quelques  années  d'un 
cancer,  se  plaint  de  douleurs  vives  de  la  colonne  vertébrale  sans 
qu'on  en  trouve  la  cause  apparente,  il  y  a  tout  lieu  de  redouter 
l'existence  d'un  cancer  secondaire. 

Lorsque  la  maladie  dure  un  certain  temps,  si  le  sujet  ne  suc- 
combe pas  au  progrès  de  la  cachexie,  la  vertèbre  s'aflfaisse,  et  on 
peut  observer  les  troubles  médullaires  dont  j'ai  parlé  à  propos  du 
mal  de  Pott:  fourmillement  des  membres,  engourdissement, 
paralysie,  etc.,  le  diagnostic  n'est  alors  que  trop  évident. 

Les  calmants  sous  toutes  les  formes  sont  le  traitement  à  oppo- 
ser à  ces  cas  désespérés. 

Des  sarcomes,  des  myxomes,  des  fibromes,  des  kystes,  etc., 
peuvent  se  développer  dans  le  rachis  comme  dans  les  autres  points 


428  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU    RACHIS. 

du  corps,  mais  ces  faits  sont  tellement  exceptionnels  qu'il  me 
suffit  de  les  mentionner.  lisse  rattachent,  d'ailleurs,  à  Tanatomic 
pathologique  pure,  car  il  n'y  a  pas  de  traitement  possible.  Je  dois 
cependant  insister  sur  les  affections  syphilitiques  du  rachis. 

Lorsqu'un  adulte,  après  avoir  ressenti  des  douleurs  plus  ou 
moins  vives,  est  atteint  de  troubles  de  la  sensibilité  ou  de  la  mo- 
lilité  des  membres,  quelquefois  la  paralysie  complète;  lorsque  le 
sujet  n'a  pas  été  atteint  antérieurement  d'un  cancer  extérieur  ou 
viscéral,  et  qu'il  ne  saurait,  par  conséquent,  être  question  d'un 
cancer  secondaire,  il  faut  toujours  songer  à  la  possibilité  d'un 
accident  tertiaire  :  soit  une  gomme  des  enveloppes  de  la  moelle, 
soit  une  exostosede  la  paroi  osseuse  du  canal  rachidien. 

Le  diagnostic  de  ces  lésions  est  fort  obscur,  et,  jusqu'alors, 
aucun  signe  spécial  ne  permet  d'en  affirmer  l'existence  ;  toutefois, 
si  la  maladie  est  primitive,  et  surtout  si  le  sujet  a  été  atteint  de 
chancre  induré  dans  sa  jeunesse,  ou  s'il  présente  d'autres  signes 
d'infection,  il  y  a  de  fortes  présomptions  en  faveur  d'une  affection 
syphilitique.  Dans  un  cas  de  ce  genre,  survenu  sur  un  de  mes 
camarades  d'enfance  vers  l'âge  de  quarante  ans,  je  pus  fournir  des 
renseignements  précieux  aux  confrères  appelés  en  consultation, 
car  j'avais  traité  mon  ami  autrefois  pour  un  chancre  induré  suivi 
d'accidents  secondaires  graves.  La  paralysie,  qui  était  complète, 
disparut  sous  l'influence  d'un  traitement  spécifique  énergique. 
Dans  le  doute,  il  faut,  d'ailleurs,  toujours  commencer  par 
employer  ce  traitement. 

40  VICES  DE  CONFORMATION  DU  RACHIS.  —  SPINA-BIFIDA. 

Les  vices  de  conformation  du  rachis  résultent  d'un  arrêt  dans 
son  développement.  On  peut  observer  l'absence  de  la  moelle  coïn- 
cidant avec  l'anencéphalie  ;  on  observe  également  la  bifidité  com- 
plète du  rachis  qui  se  trouve  séparé  en  deux  moitiés,  mais  ces 
lésions,  incompatibles  avec  l'existence,  n'ont  rien  à  faire  avec  la 
pathologie. 

Le  seul  vice  de  conformation  qui  nous  intéresse  est  le  spitM- 
bifida. 

Le  spina-bifida  est  cliniquement  caractérisé  par  une  tumeur 
congénitale  siégeant  sur  la,  ligne  médiane  de  la  colonne  vertébrale, 
au  niveau  des  apophyses  épineuses,  sur  un  point  quelconque  de 
son  trajet,  de  préférence  à  la  région  cervicale  ou  vers  la  fin  de  la 


SPINA-BIFIDA.  429 

région  dorsale  ;  cette  tumeur  est  ordinairement  arrondie,  quelque- 
fois allongée;  elle  est  fluctuante  et  transparente.  Très  légèrement 
réductible,  elle  se  distend  pendant  les  efforts  d'expiration  de  Ten- 
fant.  La  peau  qui  la  recouvre  est  ordinairement  altérée  dans  sa 
couleur  et  son  épaisseur. 

Le  diagnostic  est  des  plus  faciles,  et  le  spina-bîfida  se  recon- 
naît, en  général,  à  première  vue  dès  qu'on  vous  présente  un 
nouveau-né. 

Il  n  en  est  pas  de  même  du  traitement. 

Pour  se  rendre  un  compte  exact  de  la  meilleure  conduite  à  tenir, 
il  est  nécessaire  de  se  rappeler  la  pathogénie  et  les  variétés  du 
spina-bifida;  les  schémas  ci-contre  faciliteront  cette  description. 

Au  début  de  sa  formation,  la  colonne  vertébrale  est  constituée 
par  deux  cylindres  emboîtés  l'un  dans  l'autre  :  le  premier  est 
extérieur  et  formé  par  les  lames  vertébrales  (LV)  qui  naissent  de 
la  notocorde  (NC),  il  est  donc  osseux.  Le  second  est  médullaire 
(ME)  etconstitué  également  par  deux  lames  qui  se  recourbent  et 
se  soudent  l'une  à  l'autre  par  leur  extrémité  :  d'où  la  production 
d'un  canal  central  ou  canal  de  l'épendyme  (CE).  Les  lames  verté- 
brales se  soudent  aussi  l'une  à  l'autre  pour  circonscrire  le  canal 
rachidien. 

Mais,  fait  capital  dans  l'espèce,  le  cylindre  médullaire  est  déjà 
complet  que  le  cylindre  osseux  ne  l'est  pas  encore,  ainsi  que  le 
représente  la  figure  33.  Or,  supposez  qu'à  la  période  où  le  canal 
osseux  n'est  pas  encore  fermé  une  cause  quelconque  (probablement 
une  production  exagérée  de  liquide  céphalo-rachidien)  vienne  à 
distendre  le  cylindre  médullaire,  celui-ci  fera  fatalement  hernie 
sous  la  peau  (P)  à  travers  l'orifice  (0),  et  le  spina-bifida  sera  cons- 
titué. 

Il  est  possible  même  qu'au  moment  où  la  moelle  fait  hernie  à 
l'extérieur  le  feuillet  corné  (P)  de  l'embryon  ne  soit  pas  encore 
constitué,  et  il  en  résulte  une  variété  de  spina-bifida  dans  laquelle 
l'axe  médullaire  est  à  nu,  variété  dont  je  n'ai  pas  à  m'occuper  ici, 
puisque  la  vie  est  incompatible  avec  elle. 

Le  liquide  qui  repousse  au  dehors  le  cylindre  médullaire  peut 
occuper  l'espace  (EA),  compris  entre  la  dure-mère  et  la  moelle  dans 
le  point  où  apparaîtra  l'arachnoïde  et  où  siège  normalement  le 
liquide  :  il  en  résulte  une  variété  de  spina-bifida  représentée  par 
le  schéma  n**  34.  La  tumeur  est  alors  constituée  par  la  peau  et  la 
dure-mère; la  moelle  reste  contenue  dans  le  canal  rachidien. 


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430  AFFECTIONS  CBEBURGICALES  DU   RACHIS. 

Mais  plus  souvent  te  liquide  occupe  le  canal  de  l'épendyme  (CE), 
distend  le  cylindre  médullaire,  le  repousse  au  dehors,  de  telle 
sorte  que  la  tumeur  contient  la  moelle  elle-même  aplatie  contre 


-  Schéma  représentant  le  tncxlc  de  formation  du 
Bur  une  coupe  horizontale 


Fig.  34.  — Schéma  représentant  laTftriété  Kig.  35.  —  Schéma  représentant  la  varitlé 

de  spina-bifida dans  laquelle  le  liquide  la  plus  commune  de  spina-bllida  dans 

est  situé  entre  la  moelle  et  tadure-uére.  laquelle  le  liquide  occupe  le  centre  de  la 

(Voir  la  légende  de  la  ligure  33.)  moelle.  (Voir la  légende  de  lallgui'e  33. 

ta  dure-mère.  Dans  cette  variété,  la  tumeur  est  donc  constituée 
par  la  peau,  la  dure-mère,  la  moelle  et  les  nerfs  rachidiens  qui 
en  naissent,  ainsi  que  le  montre  le  schéma  n°  S.". 

Il  est  aisé  de  compreudre,  d'après  cette  description  sommaire, 


SPINA-BIFIDA.  431 

la  différence  profonde  qui  sépare  ces  deux  variétés  de  spina-biiida 
au  point  de  vue  du  pronostic  et  du  traitement. 

Il  y  aurait  donc  un  grand  intérêt  à  les  reconnaître  sur  le  vivant, 
mais  est-ce  possible  ?  Malheureusement  non.  L'épaisseur  de  la 
paroi,  quelques  dépressions  et  bosselures,  peuvent  faire  supposer 
la  présence  de  la  moelle,  mais  ce  n'est  pas  certain. 

Un  détail  qui  doit  encore  préoccuper  le  praticien,  c'est  la  lar- 
geur de  l'orifice  de  communication  de  la  tumeur  avec  le  canal 
rachidien  ;  elle  se  traduit  par  un  pédicule  plus  ou  moins  gros. 
Tantôt,  en  effet,  la  tumeur  est  presque  sessile,  d'autres  fois  le 
pédicule  est  très  étroit.  L'espace  0  (fig.  33)  peut  continuer  à  se 
resserrer  malgré  la  présence  du  cylindre  médullaire,  circonstance 
très  favorable  au  traitement  :  il  est  même  possible  qu'il  se 
ferme  complètement,  si  bien  que  le  spina-bifida  n'existe  plus, 
mais  est  remplacé  par  un  kyste  indépendant.  C'est  un  mode  de 
guérison  spontanée. 

Que  faire  en  présence  d'un  spina-bifida  ? 

Sachez  d'abord  que  la  vie  est  compatible  avec  la  persistance 
de  cette  affection  :  des  sujets  ont  pu  vivre  dans  ces  conditions  jus- 
qu'à quarante,  cinquante  ans  et  plus  ;  néanmoins,  dans  la  grande 
majorité  des  cas,  les  enfants  succombent  dans  les  premiers  temps 
de  la  vie,  en  sorte  qu'on  est  autorisé  à  proposer  aux  parents  une 
intervention.  La  compression  simple  a  été  employée,  mais  il  ne 
faut  pas  compter  sur  la  guérison  par  cette  méthode  et  on  en  doit 
venir  à  une  opération. 

Il  existe  deux  méthodes  opératoires  :  l'injection  iodée  ou  iodo- 
glycérinée  et  l'ablation  de  la  poche.  Cette  dernière  méthode  con- 
vient spécialement  lorsque  la  moelle  n'est  pas  contenue  dans  la 
tumeur  et  lorsque  le  pédicule  est  très  étroit,  circonstances  favo- 
rables qui  se  rencontrent  plus  souvent  dans  le  spina-bifida  cer- 
vical que  dans  le  spina-bifida  lombaire.  L'injection  est  plutôt  ap- 
plicable aux  cas  qui  présentent  les  caractères  opposés.  Cependant, 
M.  Perier  a  pratiqué  plusieurs  fois,  avec  succès,  l'ouverture  de  la 
poche,  alors  même  qu'elle  contenait  la  moelle,  et  voici  le  procédé 
qu'il  a  employé.  La  poche  est  seulement  ponctionnée  si  elle  ne 
contient  que  du  liquide,  ou  bien  largement  ouverte  dans  le  sens 
transversal  si  elle  renferme  les  éléments  de  la  moelle.  Ces  derniers, 
éparpillés  autour  de  la  poche  à  laquelle  ils  adhèrent,  sont  décollés 
successivement  pendant  qu'un  aide  applique  un  doigt  sur  l'ori- 
fice de  communication  avec  le  rachis  pour  éviter  la  sortie  du 


432  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   RACHIS. 

liquide  céphalo-rachidien,  puis  ils  sont  réintégrés  dans  le  canal 
rachidien.  On  passe  ensuite  un  fil  double  à  la  racine  de  la  poche, 
et  Ton  pratique  une  double  ligature  en  chaîne  comme  pour  un  pé- 
dicule de  kyste  de  Tovaire.  On  résèque  la  poche  et  on  applique 
ensuite  quelques  points  de  suture  superficiels. 

11  faut  savoir  que  la  suppression  brusque  de  la  poche  augmen- 
tant la  tension  du  liquide  dans  les  cavités  cranio-rachidiennes 
peut  être  suivie  d'une  hydrocéphalie  qui  emporte  les  enfanls  môme 
après  la  guérison  du  spina-bifida. 

L'injection  iodée,  en  modifiant  peu  à  peu  la  poche,  en  déter- 
minant une  rétraction  graduelle,  n'est  pas  passible  de  ce  dernier 
reproche.  Brainard  employait  la  teinture  d'iode  pure,  après  éva- 
cuation du  contenu,  en  ayant  bien  soin  d'intercepter  avec  le  doigt  la 
communication  de  la  poche  avec  le  canal  rachidien  pendant  le  sé- 
jour de  l'iode.  Et  cependant,  malgré  cette  précaution,  je  me  rap- 
pelle avoir  vu  survenir  une  paralysie  immédiate  entre  les  mains 
de  Nélaton. 

Morton  se  sert  du  mélange  suivant  :  glycérine,  30  grammes; 
iode,  60  centigrammes  ;  iodure  de  potassium,  2  grammes.  11  éva- 
cue la  moitié  du  liquide  et  injecte  quelques  grammes  de  la  solu- 
tion précédente.  Plusieurs  fois,  par  cette  méthode,  il  a  provoqué 
l'atrophie  du  sac. 

50  DÉVIATIONS  DU  RACHIS. 

A  la  naissance,  la  colonne  vertébrale  représente  une  tige  sen- 
siblement rectiligne,  mais  bientôt  des  courbures  apparaissent  : 
les  unes,  situées  dans  le  plan  vertical  antéro-postérieur,  sont  au 
nombre  de  trois  ;  l'autre,  unique,  est  située  dans  le  plan  vertical 
transversal  :  c'est  une  sorte  d'inflexion  latérale.  Ces  courbures 
normales,  en  s'exagérant,  donnent  lieu  à  des  déformations  plus 
ou  moins  considérables  décrites  sous  le  nom  de  déviations.  Une 
courbure  en  sens  inverse  peut  cependant  se  produire,  une  sco- 
liose dorsale  gauche,  par  exemple,  mais  c'est  l'exception. 

11  faut  réserver  le  nom  de  déviations  aux  déformations  essen- 
tielles^ primitives^  de  la  colonne  vertébrale  ;  une  tumeur  de  voi- 
sinage peut  évidemment  dévier  la  colonne  vertébrale,  mais  c'est 
un  phénomène  secondaire  qui  vient  en  second  plan  dans  l'esprit 
et  les  préoccupations  du  praticien;  j'en  dirai  autant  des  défor- 
mations qui  succèdent  h  une  coxalgie,  à  une  pleurésie,  à  un 
torticolis,  etc. 


DÉVIATIONS  DU   HACHIS. 


433 


Déviations  de  la  colonne  vertébrale  dans  le  plan  vertical  antéro- 
postérieur.  —  La  figure  36  représente  la  direction  normale  de  la 
colonne  vertébrale  d'un  adulte,  vue  sur  une  coupe  antéro-posté- 


Rg.  88,  repTéwDtant  la  di-  Fig.  3  7, reprise  niant  l'exa-    Fig.  38,  représentant  l'eiagé- 

NCUon  normale  de  [a  co-  géralion  de  la  courbure       ration  de  la  courbure  lom- 

loone  vertébrale  sur  une  dorsale,  ou  cj-phoae.          batre,  ou  lordose. 
coupe  verticale  tuitéro- 
poatérïeure. 

rieure.  Les  déviations  portent,  à  peu  près  constamment,  sur  la 
région  dorsale  et  sur  la  région  dorso-Iorabaire. 

Lorsque  la  courbure  à  convexité  postérieure  de  la  région  dor- 
sale est  exagérée,  ainsi  que  te  montre  la  figure  37,  cette  déviation 
constitue  la  cyphose.  Lorsque  la  concavité  de  la  région  dorso- 
lombaire  est  augmentée,  ainsi  que  le  représente  la  figure  38,  oa 
TiLLAUx.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  M 


434  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

donne  à  la  déviation  le  nom  de  lordose  ;  cette  dernière  est  encore 
désignée  sous  le  nom  à^ensellure^  ensellement^  cambrure, 

La  cyphose  est  presque  constamment  la  conséquence  d'un 
mal  de  Pott  ;  j'y  ai  insisté  suffisamment  en  étudiant  cette  maladie. 
Plus  rarement  elle  reconnaît  pour  cause  le  rachitisme,  et  la  cour- 
bure présente  alors  une  surface  allongée  et  arrondie.  Lorsque  la 
tuberculose  a  envahi  plusieurs  vertèbres,  la  gibbosité  qui  en 
résulte  ressemble  davantage  à  celle  que  produit  le  rachitisme  : 
cependant,  on  trouve  presque  toujours  dans  le  premier  cas  une 
apophyse  plus  saillante  vers  le  centre  de  la  courbure.  D'ailleurs, 
les  autres  symptômes  du  mal  de  Pott  ne  permettront  pas  Terreur, 
puisque  le  rachitisme  est  indolent  et  ne  provoque  jamais  de 
troubles  médullaires,  ni  d'abcès  par  congestion. 

Une  flexion  continue  du  tronc  amène  à  la  longue  une  cyphose 
professionnelle,  ainsi  qu'on  l'observe,  par  exemple,  chez  les 
vignerons. 

Le  diagnostic,  non  seulement  de  la  cyphose,  mais  encore  do  la 
cause  qui  l'a  produite,  est  donc  le  plus  souvent  très  facile,  et  le 
traitement  n'est  autre  au  début  que  celui  du  mal  de  Pott  ou  du 
rachitisme.  Plus  tard,  lorsque  le  foyer  de  la  maladie  primitive 
est  depuis  longtemps  éteint,  on  ne  s'occupe  plus,  pour  ainsi  dii*e, 
de  la  gibbosité.  Cependant,  lorsque  celle-ci  reconnaît  pour  cause 
un  mal  de  Pott,  je  suis  d'avis  de  prolonger  pendant  très  longtemps, 
plusieurs  années,  l'usage  du  corset  orthopédique,  car,  ainsi  qu'on 
l'observe  pour  la  tumeur  blanche  du  genou  (et  le  mal  de  Pott 
n'est,  en  somme,  qu'une  tumeur  blanche),  il  reste  souvent,  bien 
que  l'afiFection  soit  silencieuse,  des  points  non  guéris  d'où  part 
une  nouvelle  poussée  inflammatoire. 

La  lordose  essentielle  est  plus  rare  que  la  cyphose.  Presque  tou- 
jours, elle  est  consécutive  à  une  flexion  permanente  de  la  cuisse 
sur  le  bassin,  comme  dans  la  coxalgie,  ou  bien  encore  à  une  luxa- 
tion congénitale  des  fémurs.  Certaines  professions,  la  présence 
de  tumeurs  abdominales,  obligeant  à  rapporter  en  arrière  le  centre 
de  gravité  du  corps,  finissent  par  produire  la  lordose. 

Le  diagnostic  de  cette  aff'ection  s'impose.  Le  traitement  n'est 
autre,  en  général,  que  celui  de  la  cause  qui  a  produit  la  déviation. 

Déviation  de  la  colonne  vertébrale  dam  le  plan  vertical  trans^ 
versai.  —  La  déviation  dans  le  plan  vertical  transversal,  c'est- 


SCOLIOSE.  435 

à-dire  la  déviation  latérale  de  la  colonne  vertébrale,  est  désignée 
sous  le  nom  de  scoliose. 

Scoliose.  —  La  scoliose  est  une  affection  commune,  la  plus 
commune  des  déviations  vertébrales  ;  la  pathogénie  en  est  obscure, 
elle  est  difficile  à  traiter  et  à  guérir,  et  mérite,  par  conséquent, 
toute  l'attention  du  praticien. 

La  figure  39  représente  la  direction  normale  de  la  colonne 
vertébrale  sur  un  sujet  dont  on  n'aperçoit  que  la  série  des  apo- 
physes épineuses  vues  de  face.  Il  existe  donc,  à  l'état  normal,  au 
niveau  de  la  région  dorsale  une  légère  inclinaison  latérale  dont 
la  convexité  regarde  à  droite.  On  l'a  attribuée  à  la  présence  à 
gauche  de  l'aorte,  mais  je  suis  convaincu,  et  j'en  ai  fourni  ailleurs 
les  raisons,  que  cette  inclinaison  résulte  de  l'usage  prédominant 
du  membre  supérieur  droit.  Cette  courbure  ne  commence  à  appa- 
raître que  vers  l'âge  de  six  à  sept  ans.  Or,  la  scoliose  siège  presque 
toujours  à  droite,  comme  le  montre  la  figure  40,  de  telle  sorte 
qu'elle  n'est,  au  début  du  moins,  que  l'exagération  d'un  état  physio- 
logique. Cela  est  tellement  vrai,  que  si  la  scoliose  évolue  sur  de 
tout  jeunes  enfants,  avant  l'apparition  de  l'inflexion  latérale, 
elle  se  montre  aussi  bien  à  gauche  qu'à  droite. 

La  scoliose  occupe  donc  ordinairement  la  région  dorsale,  et  on 
la  désigne  ainsi  :  scoliose  dorsale  droite;  scoliose  dorsale  gauche. 
Cependant,  elle  peut  occuper  aussi  la  région  lombaire,  c'est  la 
scoliose  lombaire.  Je  prendrai  comme  type  de  ma  description  la 
scoliose  dorsale. 

A  quelle  cause  rattacher  la  scoliose? 

11  est  évident  que  la  notion  de  la  cause  présente  pour  le  prati- 
cien un  réel  intérêt,  car  c'est  en  la  combattant  qu'il  parviendra 
à  guérir  la  maladie,  ou,  du  moins,  à  en  enrayer  la  marche.  En 
voulez- vous  une  preuve?  J.  Guérin  imagina  jadis  que  la  scoliose 
résultait  de  la  contracture  des  nmscles  occupant  la  gouttière 
vertébrale  du  côté  de  la  concavité;  idée  ingénieuse,  mais  pure- 
ment théorique,  qui  le  conduisit  logiquement  àlamyotomie  rachi- 
dienne,  si  vivement  et  si  justement  combattue  par  Bouvier. 

Disons  d'abord  que  le  rachitisme  n'est  pour  rien  dans  la  pro- 
duction de  la  scoliose  vraie  ;  beaucoup  de  sujets  atteints  sont 
bien  portants  d'ailleurs,  souvent  vigoureux,  et  ne  présentent  nulle 
part  aucune  trace  de  rachitisme. 

Autre  circonstance  curieuse  :  la  scoliose  se  rencontre  presque 


436  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

exclusivement  chez  les  filles  ;  je  ne  saurais  établir  de  propor- 
tion exacte,  mais,  sur  un  nombre  considérable  de  sujets  que 
j'ai  soignés,    c'est   à    peine    si   je   compte  quelques    garçons. 


Fig.  19,  représentant  la  déviation  latû- 
rate  noroiBle  de  la  colonne  verUbrale. 
yae  de  face,  en  arrière. 

Ce  ne  sont  pas  ta  misère  ou  le  défaut  de  soins  qui  produisent 
la  scoliose,  car  cette  aiïection  est  beaucoup  plus  fn'quente  chez 
tes  jeunes  filles  de  la  classe  aisée  que  chez  celles  de  la  classe 
pauvre. 


SCOLIOSE.  437 

Ajoutons  que  la  scoliose  ne  se  développe  pas  à  tous  les  âges 
de  la  vie  ;  comme  le  genu  valgum,  l'ongle  incarné,  Texostose  sous- 
unguéale,  etc.,  c'est  une  affection  de  l'adolescence.  Elle  peut 
apparaître,  sans  doute,  dans  les  premières  années  de  la  vie,  mais 
la  période  habituelle  de  début  est  de  dix  à  quinze  ans. 

N'est-il  pas  évident  qu'il  y  a  dans  cet  ensemble  de  faits  des 
conditions  spéciales  dont  le  praticien  doit  tirer  parti  pour  élucider 
la  pathogénie  de  la  scoliose? 

Au  début,  la  scoliose  n'est  que  l'exagération  de  l'état  physio- 
logique, et  cela  est  tellement  vrai  que,  si  l'on  suspend  le  sujet 
par  les  bras,  je  suppose,  de  façon  à  exercer  une  certaine  extension 
sur  la  colonne  vertébrale,  l'inflexion  disparait  :  donc,  la  cause  qui 
produit  cette  inflexion  ne  peut  être  qu'une  attitude  vicieuse.  Je 
partage  complètement,  sous  ce  rapport,  l'opinion  de  Daily,  et  je 
la  professe  depuis  bien  des  années;  la  scoliose  reconnaît  pour 
cause  presque  toujours,  sinon  toujours,  une  attitude  vicieuse  que 
les  sujets  prennent  surtout  en  écrivant  ou  en  travaillant  ;  et  si 
les  enfants  pauvres  en  sont  moins  souvent  atteints  que  les  enfants 
riches,  c'est  qu'ils  ne  sont  pas  soumis  à  la  même  éducation  ;  si  ce 
sont  plutôt  des  filles,  c'est  parce  que  les  garçons,  en  se  livrant 
plus  que  les  filles  à  des  exercices  musculaires  violents  en  dehors 
des  heures  d'étude,  corrigent  ainsi  les  effets  momentanés  d'une 
mauvaise  attitude.  J'ai  soin,  quand  j'examine  une  scoliotique,  de 
la  faire  asseoir  à  une  table,  de  la  faire  écrire,  et  de  lui  commander 
de  se  mettre  dans  la  position  qu'elle  occupe  ordinairement  :  alors 
on  voit  toujours  qu'en  inclinant  fortement  sa  tête  sur  l'une  des 
épaules,  en  la  couchant,  en  quelque  sorte,  sur  son  bras,  elle  fait 
subir  au  tronc  une  inflexion  latérale  considérable,  et  c'est  cette 
inflexion  qui  finit  par  devenir  permanente. 

Que  les  sujets  soient  prédisposés  à  la  scoliose  par  une  certaine 
débilité  musculaire,  une  résistance  moindre  des  tissus  fibreux, 
probablement  même  du  tissu  osseux  ou  des  disques  interverté- 
braux, on  ne  saurait  le  contester,  puisqu'en  somme  l'affection 
est  relativement  rare  au  milieu  d'un  grand  nombre  de  jeunes 
filles  placées  dans  les  mêmes  conditions,  mais  il  me  paraît  indé- 
niable que  la  cause  déterminante  (et  on  conçoit  l'importance  de  ce 
fait  au  point  de  vue  du  traitement)  est  une  attitude  vicieuse  pro- 
longée. Il  faut  donc  appeler  sur  ce  point  toute  l'attention  des 
personnes  chargées  de  surveiller  les  enfants  dans  les  écoles  ou 
dans  les  pensionnats. 


438  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

Procédez  à  l'examen  de  la  manière  suivante  :  l'enfant  étant 
complètement  déshabillé,  debout  et  les  bras  croisés  au-devant  de 
la  poitrine,  portez  tout  de  suite  votre  attention  sur  la  région  dor- 
sale. Recherchez  avec  le  doigt  la  saillie  que  forment  les  apophyses 
épineuses  depuis  le  cou  jusqu'au  sacrum.  Tracez  sur  la  peau,  avec 
un  crayon,  une  ligne  qui  suive  rigoureusement  ces  saillies.  Cette 
ligne  vous  donne  exactement  la  direction  de  l'épine.  Vous  avez 
ainsi  un  arc  de  cercle  d'un  certain  rayon.  Réunissez  les  deux 
extrémités  de  l'arc  par  une  ligne  AR  (fig.  40)  présentant  une 
légère  convexité  droite  pour  représenter  l'inflexion  physiologique, 
c'est  la  corde  de  l'arc.  Du  milieu  de  cette  corde,  faites  tomber 
une  perpendiculaire  CD  sur  le  centre  de  courbure,  vous  avez  la 
flèche  de  l'arc  que  vous  mesurez  et  qui  représente  le  degré  de 
déviation.  Votre  diagnostic  est  alors  :  scoliose  dorsale  droite  ou 
gauche  avec  x  millimètres  ou  x  centimètres  de  flèche.  Prenez- 
en  immédiatement  le  dessin,  afin  d'avoir  un  point  de  repère  pour 
les  examens  ultérieurs. 

Lorsque  la  déviation  est  très  prononcée,  vous  trouverez  ordi- 
nairement des  courbures  de  compensation  E  et  F  (fig.  40,  lignes 
pointillées)  sur  les  régions  cervicale  et  lombaire,  provenant  de 
l'attitude  instinctive  que  prend  l'enfant  pour  rétablir  le  centre  de 
gravité. 

Là  ne  se  borne  pas  la  déformation  ;  au  bout  d'un  certain  temps, 
en  effet,  après  le  début  de  la  scoliose,  il  survient  une  saillie  des 
côtes  et  de  l'omoplate  du  côté  de  la  convexité  :  c'est  la  seconde 
période  de  la  maladie.  Or,  comme  les  parents  ne  s  aperçoivent  or- 
dinairement et  ne  se  préoccupent  de  la  déformation  que  lorsque 
celle-ci  se  traduit  à  travers  les  vêtements,  il  en  résulte  que  les 
enfants  ne  sont  à  peu  près  jamais  soumis  à  notre  examen  à  la 
première  période,  mais  seulement  lorsqu'il  existe  déjà  un  relief 
très  appréciable  des  côtes  et  de  l'omoplate. 

La  saillie  des  côtes  et  de  l'omoplate  est  en  rapport  avec  le  degré 
d'inflexion  latérale  de  l'épine  :  mais  par  quel  mécanisme  se 
produit-elle?  C'est  encore  là  un  point  assez  difficile  à  expliquer 
et  à  comprendre.  Voici  ce  qui  se  passe  : 

En  même  temps  que  la  vertèbre  s'incline  latéralement,  elle  ne 
tarde  pas  à  subir,  sur  son  axe  antéro-postérieur  (fig.  41  ),  un  mou- 
vement de  rotation  tel,  que  la  face  antérieure  du  corps  de  la 
vertèbre  se  dirige  du  côté  de  la  convexité  de  la  déviation.  Ce 
n'est  même  pas  un  mouvement  de  rotation  proprement  dit,  car. 


SCOLIOSE.  439 

en  général,  la  vertèbre  entière  n'y  participe  pas  :  c'est  plutôt  un 
mouvement  de  torsion  qui  s'effectue  sur  le  pédicule  (fig.  41),  de 
telle  sorte  que  l'apophyse  épineuse  ne  subit  pas  un  mouvement 
en  sens  inverse  de  celui  du  corps. 

De  ce  mouvement  de  torsion  il  résulte  que  les  côtes  sont  reje- 
tées fortement  en  dehors  et  soulèvent  l'omoplate  :  aussi,  la  gibbo- 
site  dans  la  scoliose  est-elle  latérale  et  non  médiane^  caractère  qui 
la  différencie  absolument  du  mal  de  Pott,  dans  lequel  la  gibbosité 
est  médiane. 

Les  côtes  sont  non  seulement  portées  en  dehors,  mais  abaissées 
et  rapprochées  de  la  crête  iliaque.  Dans  les  cas  très  prononcés, 
la  gouttière  vertébrale  correspondant  à  la  convexité  est  effacée. 


N 


Fig.  41.  —  Schéma  représentant  la  torsion  du  corps  de  la  vertèbre  sur  son  pédicule 
dans  la  scoliose  et  la  saillie  costale  qui  en  est  la  conséquence. 

le  méplat  du  thorax  a  disparu,  une  ligne  partant  de  l'aisselle 
tombe  en  dehors  de  l'os  iliaque;  l'épaule  est  inclinée  de  telle  sorte 
que,  les  deux  bras  étant  pendants,  la  main  du  côté  dévié  est  plus 
rapprochée  du  sol  que  celle  du  côté  opposé.  La  région  sternale  est 
également  saillante  et  déviée.  Le  bassin  n'est  pas  sensiblement 
altéré  dans  sa  forme,  à  moins  d'une  incurvation  extrême  de  la 
colonne  vertébrale. 

Il  me  parait  inutile  d'analyser  plus  en  détail  les  déformations 
multiples  qui,  toutes,  dérivent  de  la  déviation  latérale  de  l'épine 
et  de  la  torsion  des  corps  vertébraux. 

Si  donc  le  diagnostic  de  la  scoliose  présente  au  début  quelques 
difficultés,  il  ne  devient  plus  tard  que  trop  facile. 

Le  traitement  de  la  scoliose  est  très  complexe  et  a  varié  sui- 
vant l'idée  que  les  praticiens  se  sont  faite  de  la  pathogénie  de 


440  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  RACHIS. 

cette  affection.  Voici  celui  que  je  considère  comme  le  meilleur. 

Et  d'abord,  ne  promettez  pas  aux  parents  une  guérison  com- 
plète lorsqu'il  existe  une  gibbosité  costale  et,  par  conséquent,  un 
mouvement  de  torsion  des  vertèbres.  Je  ne  nie  pas  absolument 
qu'un  traitement  bien  fait  ne  puisse  amener  une  modification  favo- 
rable, mais  je  crains  que  les  personnes  qui  ont  présenté  des  moules 
de  scoliotiques  pris  à  des  époques  éloignées  Tune  de  l'autre  ne 
se  soient  fait  illusion.  Il  ne  faut  pas  oublier  que  les  sujets  atteints 
de  cette  affection  sont  jeunes  et  en  voie  de  développement  :  or,  il 
suffit  que  vous  entraviez  la  marche  de  la  maladie  pour  que  la 
difformité,  tout  en  restant  la  même,  soit  relativement  moins 
apparente,  ce  qui  constitue  encore  un  résultat  très  précieux. 

Lorsque  la  scoliose  est  tout  à  fait  au  début,  sans  gibbosité 
appréciable;  lorsque  la  déviation  de  l'épine  disparaît  par  l'ex- 
tension du  tronc,  ou  par  une  inclinaison  latérale  dans  le  sens 
opposé,  il  est,  à  la  rigueur,  possible  de  se  contenter  de  surveiller 
l'attitude  de  l'enfant,  surtout  lorsqu'il  écrit  :  donnez-lui  un  pu- 
pitre élevé,  qu'il  tienne  la  tête  droite  et  même  inclinée  sur 
l'épaule  correspondant  au  côté  atteint  de  scoliose,  et,  cependant, 
je  crois  que,  même  dans  ce  cas,  un  corset  spécial  doit  être  recom- 
mandé. 

Mais,  je  suppose  une  scoliose  confirmée,  avec  déviation  perma- 
nente de  C épine  et  saillie  des  côtes  :  que  faire  alors?  Faut-il  con- 
damner les  sujets  à  un  repos  complet,  dans  la  position  horizontale 
sur  des  lits  appropriés,  dits  lits  orthopédiques,  ainsi  que  l'ont  re- 
commandé et  pratiqué  beaucoup  de  spécialistes?  En  général,  je 
ne  le  pense  pas.  Il  faudrait  pour  cela  que  la  scoliose,  arrivée  à  un 
degré  extrême,  produisît  des  désordres  viscéraux,  occasionnât  des 
douleurs,  s'opposât  à  l'attitude  verticale,  et  ces  cas  constituent 
la  grande  exception.  II  faut  donc  laisser  marcher  les  malades 
dans  certaines  limites,  mais  ils  ne  doivent  jamais  marcher  sans 
être  soutenus  par  un  corset  orthopédique. 

Les  variétés  de  corset  sont  nombreuses,  chacun  des  fabri- 
cants tenant  à  honneur  d'avoir  le  sien,  mais  ce  qu'il  importe  de 
savoir,  ce  sont  les  indications  à  remplir.  Le  but  du  corset  doit 
être,  selon  moi,  d'empêcher  le  poids  de  la  tête  et  des  épaules 
d'être  directement  transmis  à  la  colonne  vertébrale.  Les  pièces 
principales  sont  donc  deux  béquillons  et  une  ceinture  sur  laquelle 
ils  sont  fixés.  Le  poids  est  ainsi  directement  transmis  aux  mem- 
bres inférieurs  sans  agir  sur  la  tige  vertébrale,  tige  llexible,  déjà 


SCOLIOSE.  441 

coudée,  et  qui  ne  peut  que  se  couder  davantage  si  on  exerce  une 
pression  à  ses  deux  extrémités  ;  c'est  un  jeune  arbre  auquel  on 
met  un  tuteur.  Certains  chirurgiens  préfèrent  une  cuirasse  moulée 
en  cuir  bouilli,  moyen  très  bon  sans  doute,  mais  qui  cesse  de 
convenir,  si  le  sujet  grandit. 

Est-il  utile  d'exercer  une  pression  directe  sur  la  gibbosité?  On 
ajoute  habituellement  une  plaque  au  corset  pour  remplir  cette  indi- 
cation, mais  elle  joue  un  rôle  très  secondaire  et  je  la  supprime  sans 
hésiter,  pour  peu  que  les  malades  en  éprouvent  quelque  gêne. 

Donc,  les  sujets  ne  marcheront  jamais  sans  un  corset. 

Doivent-ils  le  garder  pendant  la  nuit?  Je  n'y  vois  aucun  avan- 
tage, puisque  la  colonne  vertébrale  n'a  pas  besoin  d'être  soutenue 
dans  la  position  horizontale,  et  que  la  déviation  étant  devenue 
permanente,  ce  n'est  pas  le  corset  qui  la  fera  disparaître.  Cepen- 
dant, au  début  de  l'affection,  lorsque  l'inflexion  est  corrigée  par 
une  meilleure  attitude,  il  y  a  peut-être  avantage  à  faire  coucher 
les  enfants  avec  leur  corset.  C'est  également  à  ces  cas  de  déviation 
corrigeable  que  conviennent  les  cuirasses  moulées,  et  surtout  le 
corset  de  Sayre,  qui  n'est,  en  somme,  qu'un  moule  en  plâtre  pris 
sur  la  colonne  vertébrale  étendue  et,  par  conséquent,  rectiligne. 
Ce  dernier  appareil  a  l'inconvénient  d'être  d'une  application  pé- 
nible pour  le  patient,  mais  il  répond  absolument  à  l'indication . 

Après  le  corset,  c'est  la  gymnastique  qui  joue  dans  le  traite- 
ment le  rôle  principal.  Recommandez  de  faire  tous  les  jours  des 
exercices  au  trapèze  ou  à  l'échelle  de  corde.  Les  frictions,  les 
massages  peuvent  être  employés  utilement,  mais  constituent  des 
moyens  d'ordre  secondaire. 

Voici,  en  résumé,  comment  je  formule,  dans  ses  grandes  lignes, 
le  traitement  des  scoliotiques  pour  la  généralité  des  cas  :  main- 
tenir les  enfants  au  lit  seize  à  dix-huit  heures  sur  vingt-quatre;  — 
les  coucher  sur  un  lit  dur  et  plat; —  faire  chaque  jour  une 
séance  de  gymnastique  (sans  corset,  bien  entendu);  ne  jamais 
marcher  sans  corset.  —  Les  faire  écrire  sur  un  pupitre  très 
élevé  en  tenant  la  tête  droite. 

Ce  traitement  doit  être  continué  pendant  plusieurs  années. 


TROISIÈME    SECTION 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU 


Le  cou  est  le  siège  fréquent  de  traumatismes  qui  portent  soit 
sur  les  parties  molles,  soit  sur  le  squelette  :  on  y  observe  souvent 
des  inflammations,  des  tumeurs  de  nature  diverse,  des  fistules. 

Bien  que  communes  à  toutes  les  parties  du  corps,  ces  affections 
revêtent  fréquemmentun  caractère  tout  spécial  en  raison  des  orga- 
nesqui  occupent  cette  région  :  larynx,  trachée,  œsophage.  De  plus, 
ces  derniers  organes  sont  atteints  eux-mêmes  d'affections  qui 
demandent  une  étude  particulière  :  corps  étrangers,  rétrécisse- 
ments. Enfin,  le  cou  est  susceptible  de  subir  une  déviation  connue 
sous  le  nom  de  torticolis.  Nous  suivrons  cet  ordre  dans  notre 
étude. 

1°  TRAUMATISMES  DU  COU. 

Deux  genres  de  traumatisme  affectent  le  cou  :  tantôt,  ce  sont 
des  plaies  intéressant  les  parties  molles  et,  à  la  rigueur,  le  sque- 
lette ;  tantôt,  des  chocs  produisant  une  fracture  ou  un  déplace- 
ment des  vertèbres  cervicales  :  quelquefois,  mais  rarement,  une 
fracture  de  Tos  hyoïde  ou  des  cartilages  du  larynx. 

A.  Plaies  du  cou.  —  Une  plaie  du  cou  peut  être  produite 
par  une  arme  à  feu^  et  déterminer  une  mort  rapide  par  la  blessure 
des  gros  vaisseaux  ou  de  la  moelle  cervicale;  souvent,  le  projec- 
tile séjourne  au  sein  des  parties  molles,  et  on  n'en  soupçonna,  en 
général,  la  présence  cjue  parce  qu'il  n'existe  que  le  trou  d'entrée. 
La  règle,  en  effet,  est  de  ne  pas  explorer  profondément  le  trajet  de 


PLAIES  DU  COU.  —  TRAUMATISMES.  443 

ces  blessures  avec  un  stylet.  Si  la  plaie  était  très  large,  on  y 
pourrait  introduire,  avec  précaution,  Tindicateur  à  la  recherche  du 
corps  étranger.  Ce  dernier  pourrait  être  logé  dans  le  larjmx,  la 
trachée,  l'œsophage,  ce  que  révélerait  l'existence  de  la  dyspnée 
et  de  la  dysphagie.  Quelquefois,  il  est  fiché  dans  le  squelette  ou 
enfermé  dans  le  canal  rachidien. 

11  est  évident  que  si  le  projectile  est  accessible,  on  en  prati- 
quera tout  de  suite  l'extraction,  en  se  tenant  prôt  à  réprimer 
l'hémorragie  qui  pourrait  en  résulter.  On  conçoit,  en  effet,  qu'une 
plaie  d'un  gros  vaisseau  soit  oblitérée  par  le  corps  étranger  lui- 
même.  Mais,  si  on  ne  le  sent  pas,  il  est  souvent  inutile,  et  même 
dangereux,  de  tenter  l'extraction,  d'autant  plus  qu'un  projectile  de 
guerre  peut  séjourner  longtemps  dans  le  cou  sans  provoquer 
d'accident,  sans  même  révéler  sa  présence  par  aucun  signe. 
En  1880,  j'ai  retiré  un  éclat  d'obus  du  volume  du  pouce,  du  cou 
d'un  homme  qui  le  portait,  sans  le  savoir,  depuis  la  Commune 
de  1871. 

Une  dyspnée  intense  nécessiterait  la  trachéotomie. 

Des  hémorragies  secondaires  sont  souvent  provoquées  par  la 
présence  du  corps  étranger  au  voisinage  d'un  gros  vaisseau  dont 
la  paroi  s'ulcère,  cas  extrêmement  grave,  nécessitant  une  inter- 
vention délicate  sur  laquelle  je  reviendrai  plus  loin  à  propos  des 
plaies  vasculaires  du  cou. 

Au  résumé,  lorsque  vous  êtes  en  présence  d'un  blessé 
atteint  de  plaie  du  cou  par  arme  à  feu,  il  y  a  ou  il  n'y  a  pas  d'hé- 
morragie. S'il  s'écoule  du  sang,  commencez  par  vous  en  rendre 
maître  ensuivant  les  préceptes  que  j'indiquerai  plus  loin.  Recher- 
chez ensuite  les  caractères  de  la  blessure  :  Existe-t-il  deux  ori- 
fices ?  Le  blessé  portait-il  une  cravate,  un  vêtement  quelconque 
autour  du  cou,  lorsqu'il  a  reçu  la  blessure  ?  Faites-vous  présenter 
ce  vêtement  :  il  se  pourrait,  à  la  rigueur,  qu'il  ne  soit  pas  perforé 
et  vous  en  concluriez  que  le  projectile  ne  siège  pas  dans  la  plaie. 
Cherchez  à  savoir  l'inclinaison,  la  direction  de  l'arme  au  moment 
de  l'accident  ;  elles  vous  indiqueront  le  trajet  de  la  plaie.  Explorez 
de  tous  côtés  par  le  palper,  afin  de  sentir  le  projectile  ;  apportez 
une  grande  réserve  dans  l'exploration  avec  le  stylet,  manœuvre 
susceptible  de  détacher  un  caillot  et  de  provoquer  une  hémor- 
ragie. Enfin,  lavez,  nettoyez  la  plaie,  débarrassez-la  des  corps 
étrangers,  s'il  en  existe,  et  faites  un  pansement  antiseptique. 

Tenez- vous  en  garde  contre  l'hémorragie  secondaire. 


444  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

Les  plaies  du  cou  par  instrument  piquant  sont  rares,  et  c'est 
à  la  suite  d'un  duel  à  Tépée  qu'on  les  observe  ordinairement. 
Elles  ne  sont  graves,  en  général,  que  si  elles  intéressent  un  vaisseau 
ou  un  nerf  importants.  Dans  un  duel  célèbre,  le  nerf  phrénique 
ayant  été  piqué,  des  phénomènes  menaçants  se  déclarèrent 
aussitôt,  mais  disparurent  après  quelques  jours. 

Un  instrument  piquant,  enfoncé  dans  la  fossette  de  la  nuque 
pourrait,  en  laissant  à  peine  des  traces  extérieures,  pénétrer  dans 
le  canal  rachidien  entre  l'occipital  et  l'atlas,  atteindre  le  bulbe  et 
provoquer  une  mort  immédiate. 

Les  plaies  du  cou  de  beaucoup  les  plus  communes  dans  la 
pratique  sont  les  plaies  par  instrument  tranchant,  faites  souvent 
par  le  blessé  lui-même  dans  un  but  de  suicide.  Ces  plaies,  ordi- 
nairement produites  avec  un  couteau  ou  un  rasoir,  ont  une  di- 
rection générale  transversale  et  occupent  presque  toujours  la 
région  antéro-latérale  du  cou.  J'ai  cependant  vu  un  cordonnier 
qui,  avec  son  tranchet,  s'était  coupé  tous  les  muscles  de  la  nuque 
h  ce  point  qu'en  inclinant  légèrement  la  tète  en  avant  on  aperce- 
vait le  bulbe  rachidien  intact. 

Lorsque  l'une  des  carotides  a  été  atteinte,  le  blessé  succombe 
presque  toujours  rapidement,  avant  qu'on  ait  eu  le  temps  de  lui 
porter  secours,  mais  cet  accident  est  rare,  en  raison  du  relief  que 
forme  au  cou  le  conduit  laryngo- trachéal  sur  lequel  porte  ordinai- 
rement la  blessure,  et  à  cause  aussi  de  la  saillie  des  muscles 
sterno-mastoïdiens  au-devant  des  vaisseaux. 

Un  point  dont  doit  se  préoccuper  tout  d'abord  le  praticien,  c'est 
de  rechercher  le  rapport  de  la  plaie  cutanée  avec  les  parties  pro- 
fondes :  bouche,  pharynx,  larynx,  trachée.  Cette  recherche  exige 
un  souvenir  très  précis  des  rapports  anatomiques,  et  le  schéma 
ci-joint  (fig.  42)  me  parait  devoir  la  faciliter.  11  faut  prendre 
comme  points  de  repère  extérieurs  l'os  hyoïde,  les  cartilages  thy- 
roïde et  cricoïde,  toujours  tangibles. 

Une  plaie  siégeant  au-dessus  de  l'os  hyoïde  pénètre  dans  la 
langue  et,  prolongée,  arrive  dans  la  cavité  buccale  (A,  fig.  42). 

Une  plaie  siégeant  au-dessous  de  l'os  hyoïde,  entre  cet  os  et  le 
bord  supérieur  du  cartilage  thyroïde,  traverse  la  membrane 
Ihyro-hyoïdienne  et,  prolongée,  intéresse  Tépiglotte  dont  un  f rag* 
ment  détaché  peut  tomber  sur  l'orifice  supérieur  du  larynx  et  pro- 
voquer l'asphyxie.  Cette  région,  correspondant  à  la  partie  moyenne 


PLAIES  DU  COU.  —  TRAUMATISMES.  445 

du  COU  porté  en  extension,  est  le  siège  le  plus  habituel  de  ce 
genre -de  plaies  (B,  fig.  42).  Le  larynx  est  intact  et,  par  conséquent, 
les  blessés  ont  conservé  la  voix. 

Un  instrument  intéressant  la  partie  supérieure  (le  tiers  environ) 
du  cartilage  thyroïde  détache  Tépiglotte  à  son  point  d'insertion 
sur  ce  cartilage,  divise  les  replis  aryténo-épiglottiques,  la  partie 
supérieure  du  cartilage  aryténoïde,  et,  finalement,  aboutit  au  pha- 
rynx ;  la  glotte  est  intacte  et,  par  conséquent,  la  voix  conservée 
(G,  fig.  42). 

Une  plaie  siégeant  sur  la  hauteur  des  deux  tiers  inférieurs  du 
cartilage  thyroïde  passe  au-dessous  des  cordes  vocales,  divise  le 
cartilage  cricoïde,  sépare  le  larynx  en  deux  tronçons,  et,  pro- 
longée, pénètre  dans  le  pharynx  ;  la  voix  est  abolie  (E,  fig.  42).  On 
conçoit  que  l'instrument  puisse  pénétrer  en  D  et  passer  exacte- 
ment entre  les  deux  cordes  vocales,  ce  qui  donne  lieu  aux  mêmes 
phénomènes. 

Une  plaie  passant  au-dessous  du  cricoïde  divise  la  trachée- 
artère  et,  prolongée,  intéresse  Tœsophage  ;  la  voix  est  abolie 
(F,  fig.  42). 

La  figure  42  permet  également  au  lecteur  de  se  rendre  compte 
des  rapports  de  la  plaie  avec  les  vertèbres  cervicales  ;  je  n'y 
insiste  pas. 

Les  signes  auxquels  donnent  lieu  ces  plaies  varient  donc  sui- 
vant le  point  qu'elles  occupent,  et  ils  sont  d'autant  plus  accusés 
que  les  plaies  siègent  plus  bas.  Au-dessus  du  larynx,  ce  sont  les 
signes  des  plaies  ordinaires  ;  au-dessous  du  larynx,  la  plaie 
donne  passage  à  l'air  et  à  des  mucosités;  le  blessé  est  aphone.  Il 
peut,  toutefois,  faire  entendre  quelques  paroles,  si  on  rapproche 
les  lèvres  de  la  plaie  en  fléchissant  la  tête  sur  la  poitrine. 

Le  pronostic  est  aussi  d'autant  plus  grave  que  les  plaies  siègent 
plus  bas. 

Les  plaies  transversales  de  la  région  antéro-latérale  du  cou 
nécessitent  un  traitement  spécial.  Dans  tous  les  cas  sun'^eillez 
attentivement  le  blessé,  dont  l'état  mental  est  souvent  troublé  : 
un  de  nos  confrères,  trompant  la  surveillance  dont  il  était 
l'objet,  arracha  violemment  son  pansement,  ainsi  que  la  ligature 
appliquée  sur  la  carotide,  et  mourut  sur-le-champ.  Il  est  vrai 
que  nous  laissions  à  cette  époque  un  des  bouts  du  fil  à  ligature 
au  dehors. 


AFFECTIONS  CBIBURGICALES  DU  COU. 


Lorsque  la  plaie  occupe  le  point  A,  il  faut  réunir  immédiate- 
ment la  peau.  Je  crois  que  c'est  encore  la  meilleure  conduite 
à  tenir  lorsqu'elle  occupe  les  points  B,  C,  D,  E,  en  ayant  la 
précaution  de  tenir  la  tète  fléchie  et  immobilisée.  Les  parties 
profondes,  et,  en  particulier,  les  cartila^s  du  larynx,  se  rap- 


Fig.  41.  —  SchéoiB  représeDlint  le  rapport  de*  plaies  transversales  du  cou  avec  les 
organes  proronds. 


it.   plui 


ntrdc; 

IhtmVJe; 

D,  plufl  iJ^f«ui1  en 

E.  Hite  oct-ptM  h 

IiUgc  UijroTds  ; 


prochent  suffisamment  pour  s'opposer  à  la  sortie  de  l'air  et   à 
la  production  do  l'emphysème. 

Mais,  lorsque  la  plaie  siège  en  F,  f'est-à-dire  intéresse  la  tra- 
chée, la  réunion  des  parties  superficielles  seules  expose  à  la  pro- 
duction d'un  emphysème  du  cou,  car  les  anneaux  île  la  trachée 


PLAIES  DU  COU.  —  TRAUMATISMES.  447 

restent  écartés,  surtout  si  la  section  se  prolonge  loin  en  arrière. 
On  pourrait  alors  songer  à  rapprocher  et  à  suturer  les  deux  bouts 
de  la  trachée,  mais  il  me  parait  préférable  de  placer  immédia- 
tement une  canule  dans  le  bout  inférieur  et  de  rapprocher  ensuite 
les  bords  de  la  plaie  cutanée  sur  les  côtés  de  la  canule.  C'est 
la  conduite  que  suivit  dans  mon  service,  et  avec  un  plein 
succès,  un  de  mes  anciens  internes,  le  D'  Garsaux.  Un  grave 
traumatisme  fut  de  la  sorte  transformé  en  simple  trachéotomie. 
Si  la  trachée  était  complètement  divisée  en  travers,  il  faudrait 
aller  à  la  recherche  du  bout  inférieur,  qui,  souvent,  se  rétracte, 
l'attirer  en  haut,  y  introduire  une  canule  et  fixer  ensuite  avec  un 
fil  les  deux  bouts  de  la  trachée  Tun  à  l'autre  sur  les  côtés  de  la 
canule.  Faute  de  suivre  cette  pratique,  les  deux  bouts  resteraient 
écartés  et  se  cicatriseraient  isolément.  Or,  le  bout  supérieur,  ces- 
sant de  fonctionner,  finirait  par  se  rétrécir  au  point  de  ne  plus 
laisser  passer  Tair,  et  il  résulterait  une  fistule  trachéale  avec 
perte  complète  et  définitive  de  la  voix. 

L'œsophage  est  rarement  intéressé  dans  les  plaies  transver- 
sales du  cou,  ou,  du  moins,  nous  avons  rarement  occasion  d'ob- 
server ce  genre  de  blessure,  parce  que,  les  vaisseaux  et  nerfs 
ayant  été  atteints  simultanément,  la  mort  est  immédiate  dans  la 
plupart  des  cas. 

L'issue  par  la  plaie  de  la  salive,  et  surtout  des  liquides  ingérés, 
ne  laissera  pas  de  doute  sur  le  diagnostic. 

Ces  blessures  présentent  une  gravité  extrême  et  leur  traitement 
est  hérissé  de  difficultés. 

Si,  après  avoir  traité  la  plaie  trachéale,  vous  apercevez  la  plaie 
œsophagienne,  faites  une  suture;  mais  si  vous  n'en  constatez 
l'existence  qu'après  le  pansement,  parce  que  les  aliments  ingérés 
sortent  par  la  plaie,  abandonnez  la  guérison  à  la  nature.  Conten- 
tez-vous de  tenir  le  blessé  à  une  diète  absolue  pendant  plusieurs 
jours  en  le  soutenant  à  l'aide  de  lavements  nutritifs.  La  plaie 
granulera  et  arrivera  peut-être  à  la  cicatrisation,  mais  peut-être 
aussi  s'établira-t-il  une  fistule.  L'emploi  delà  sonde  œsophagienne 
est,  sans  doute,  très  indiqué  ;  on  essayera  de  l'introduire  et  même 
de  la  laisser  à  demeure,  mais  le  malade  la  supporte  difficilement 
et  il  y  faut,  en  général,  renoncer,  du  moins  pendant  les  premiers 
jours. 

Les  nerfs  sont  aussi  atteints  quelquefois  dans  les  blessures 


448  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

transversales  du  cou,  mais  je  ne  crois  pas  devoir  insister  sur  ce 
sujet,  en  raison  du  peu  de  considérations  pratiques  qui  s'y  ratta- 
chent. Si  on  apercevait  dans  la  plaie  les  deux  bouts  du  nerf  di- 
visé, il  serait  indiqué  de  les  réunir  par  un  point  de  suture,  en  sui- 
vant les  règles  que  j'exposerai  plus  loin  à  propos  des  blessures  du 
nerf  médian,  qui  sont  de  toutes  les  plus  fréquentes. 

Un  accident  commun  aux  plaies  du  cou,  quels  qu'en  soient  la 
nature  et  le  siège,  est  Thémorragie.  Celle-ci  peut  résulter  de  la 
blessure  d'une  veine  et  ne  présente  alors  de  gravité  qu'autant 
qu'elle  provient  d'un  tronc  volumineux,  de  la  jugulaire  interne 
en  particulier.  La  meilleure  conduite  à  tenir,  dans  ce  cas,  est  de 
mettre  une  ligature  au-dessus  et  au-dessous  de  la  plaie.  La  liga- 
ture latérale,  également  conseillée,  doit  être  abandonnée,  môme 
en  cas  de  simple  piqûre. 

Lorsque  la  plaie  porte  sur  l'une  des  grosses  veines  de  la  racine 
du  cou,  je  rappelle  qu'au  danger  de  l'hémorragie  se  joint  celui 
de  l'introduction  de  l'air,  qui  peut  amener  une  mort  immédiate, 
et  contre  lequel  la  thérapeutique  est  impuissante. 

Le  sang  provient,  presque  toujours,  de  la  blessure  d'une  artère, 
et  cette  complication  des  plaies  du  cou  mérite  d'attirer  toute 
l'attention  du  praticien.  Pour  bien  comprendre  les  phénomènes 
qu'elle  entraîne  et  le  meilleur  mode  de  traitement  à  mettre  en 
usage,  il  est  nécessaire  de  se  rappeler  la  disposition  générale  des 
artères  du  cou.  Le  schéma  n"  43,  construit  dans  ce  but,  facilitera 
cette  étude. 

Il  est  souvent  fort  difficile  de  reconnaître  l'artère  blessée,  re- 
marque déjà  faite  à  propos  des  plaies  de  la  région  parotidienne. 
Supposez,  par  exemple,  que  la  plaie  du  cou  siège  dans  le  lieu 
correspondant  au  point  P  ;  vous  voyez  que  trois  grosses  artères 
sont  superposées  :  le  sang  provient-il  de  la  carotide  primitive, 
de  la  thyroïdienne  inférieure  ou  de  la  vert«''brale  ?  Impossible  de 
le  savoir.  Supposez  même  une  plaie  du  cou  légèrement  oblique 
ou  occupant  la  ligne  médiane  :  il  sera  quelquefois  diflicile,  en 
raison  des  nombreuses  anastomoses  qui  existent  d'un  côté  à 
l'autre,  de  savoir  si  la  blessure  porte  à  droite  ou  h  gauche  ;  et  com- 
ment se  rendre  maître  de  rh«'»morragie,  si  on  ne  connaît  ni  l'ar- 
tère blessée,  ni  même  le  côté  du  cou  blessé?  On  conçoit  donc 
combien  le  praticien  doit  être  embarrassé  dans  ces  cas  obscui^s. 


PLAIES  DU  COU.   —  TRAUMATISMES.  449 

Il  semblerait  a  priori  qu'en  plaçant  une  ligature  sur  le  tronc  de 
la  carotide  primitive  ou  se  rendrait  maître  du  sang  :  oui,  si  l'hé- 
morragie provient  de  la  blessure  de  cette  artère  ou  de  l'une  des 
brancbes  qui  lui  succèdent,  mais  supposez  que  l'artère  intéressée 
soit  la  vertébrale,  ou  que  cette  dernière  soit  blessée  en  même 
temps  que  la  carotide,  à  quoi  ser- 
vira la  ligature,  puisque  la  verté- 
brale provient  de  la  sous-clavière? 
De  plus,  il  est  aisé  de  comprendre, 
d'après  la  figure  43,  que  dans  l'hy- 
pothèse, par  exemple,  d'une  bles- 
sure de  la  thyroïdienne  inférieure 
ou  de  la  carotide  elle-même,  une 
ligature  de  la  carotide  primitive, 
placée  au-dessous  de  la  plaie  arté- 
rielle, n'arrêtera  pas  l'hémorragie 
d'une  manière  définitive,  en  raison 
des  nombreuses  communications 
entre  elles  des  artères  de  droite  et 
de  gauche. 

11  résulte  de  cette  courte  discus- 
sion que,  dans  toute  plaie  artérielle 
du  cou,  le  seul  traitement  ration- 
nel est  la  ligature  dans  la  plaie  des 
deux  bouts  du  vaisseau  divisé. 

Le  même  raisonnement  est  a  for- 
tiori applicable  aux  hémorragies 
secondaires. 

11  Faut,  toutefois,  reconnaître  que 
la  ligature  dans  la  plaie  présente 

souvent  de  grandes  difficultés,  sur-  er^^î^bniT'"™'  "''""'"™"  '"""™" 
tout  dans  une  région  où  l'hémo- 
stase préventive  est  à  peu  près  impraticable,  si  ce  n'est  peut- 
être  sur  la  carotide  primitive.  Heureusement,  nous  possédons 
aujourd'hui  un  excellent  moyen  hémostatique  à  la  portée  de  tous 
les  praticiens,  la  forclpressure.  Si  donc,  en  présence  d'une  plaie 
artérielle  du  cou,  la  ligature  des  deux  bouts  est  trop  difficile,  ou 
impossible,  il  faut  appliquer  sur  le  vaisseau  une  pince  hémo- 
statique et  la  laisser  eu  place  pendant  vingt-quatre  ou  qua- 
rante-huit heures. 

TiLLAUi.  —  CWurjie  c/iiiijue.  1.  —  29 


Fig.  43.  —  Schim&  représentuit  la 
disposition  générale  des  artèreidu 
cou  enviiagées  surtout  au  point  de 
vue  de  leurs  anastomoses. 


450  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   COU. 

B.  Fracture  et  luxation  des  vertèbres  cervicales.  —  Ces 

lésions  sont,  heureusement,  fort  rares,  car  elles  entraînent  souvent 
une  mort  subite  ou  rapide  par  compression  du  bulbe,  de  la 
moelle  cervicale,  ou  le  développement  d'une  myélite  consé- 
cutive. 

Le  blessé  a  été  généralement  soumis  à  un  violent  traumatisme  : 
chute  sur  la  tète,  qui  a  été  portée  dans  une  flexion  ou  dans  une 
extension  forcée  ;  choc  d'un  corps  pesant  sur  la  nuque. 

Ce  qui  frappe  tout  d'abord  le  praticien,  c'est  l'attitude  du  blessé  : 
le  cou  est  comme  tassé,  la  tète  est  immobilisée;  le  moindre  mou- 
vement spontané  ou  provoqué  occasionne  une  très  vive  douleur. 
On  peut  déjà,  d'après  ces  signes,  soupçonner  une  lésion  des  ver- 
tèbres cervicales. 

Explorez  alors  la  région  postérieure  du  cou  en  retournant  le 
blessé  tout  d'une  pièce  dans  son  lit.  Si  la  lésion  porte  sur  les 
deux  ou  trois  premières  vertèbres,  cette  exploration  ne  vous  four- 
nira aucun  renseignement,  les  vertèbres  étant  trop  peu  accessibles 
au  toucher;  vous  pourrez,  par  contre,  vérifier  l'état  des  apophyses 
épineuses  des  quatre  dernières  et  constater  si  Tune  d'elles  est 
déviée  ou  enfoncée. 

Explorez  ensuite  la  face  antérieure  de  la  colonne  vertébrale,  en 
introduisant  le  doigt  dans  la  bouche.  Rappelez- vous  que  l'arc 
antérieur  de  l'atlas  fait  un  relief  très  appréciable,  situé  exactement 
sur  le  prolongement  de  la  voûte  palatine;  au-dessous  du  relief 
se  trouve  le  corps  de  l'axis  :  vous  pouvez  également  toucher  le 
corps  de  la  troisième  vertèbre  cervicale  et  quelquefois  môme  de 
la  quatrième,  qui  répond  à  l'orifice  supérieur  du  larynx.  Or, 
lorsque  la  tète  est  droite  (si  elle  était  en  rotation,  vous  pourriez 
sentir  les  masses  latérales  de  l'atlas,  ce  qui  serait  une  cause  d'er- 
reur), la  face  antérieure  de  la  colonne  est  lisse  et  régulière  :  si 
donc,  vous  trouvez  une  saillie  de  l'un  des  corps  vertébraux  dans 
le  pharynx,  c'est  qu'il  y  a  déplacement  de  la  vertèbre  en  avant.  Ce 
signe  est,  en  réalité,  le  seul  qui  permette  de  reconnaître  une 
luxation.  Lorsqu'il  n'est  pas  appréciable,  ce  qui  a  lieu  pour 
la  luxation  des  trois  dernières  vertèbres  (et  c'est  au  niveau  de  la 
sixième  que  la  luxation  est  le  plus  fréquente),  on  ne  saurait  affir- 
mer si  l'on  a  affaire  à  une  fracture  ou  à  une  luxation,  à  plus 
forte  raison  est-il  impossible  de  savoir  sur  quelle  partie  de  la 
vertèbre  porte  la  fracture. 

Le  diagnostic  devient  encore  plus  vraisemblable,  si  aux  signes 


TRAUMATISMES    DU  COU.  4a  1 

physiques  précédents   se  joignent  des  symptômes  médullaires, 
des  phénomènes  paralytiques. 

Je  ne  puis  m'empêcher  de  rappeler  ici  le  cas  remarquable  de 
luxation  de  la  sixième  vertèbre  cervicale  que  j'observai,  à  Saint- 
Antoine,  en  1868,  et  que  je  communiquai  à  la  Société  de  chirurgie. 
Le  blessé,  qui  faisait  avec  sa  famille  une  partie  de  campagne,  subit 
sur  la  tête  une  certaine  pression  en  jouant  à  saute-mouton  et  fut 
immédiatement  paralysé  des  quatre  membres.  A  l'autopsie,  je 
constatai  que  la  face  supérieure  de  la  septième  cervicale,  au  lieu 
d'être  horizontale,  présentait  un  plan  incliné  en  bas  et  en  avant 
sur  lequel  avait  glissé  la  sixième.  Ce  cas  parut  être  d'origine  pa- 
thologique à  quelques-uns  de  mes  collègues,  et,  cependant,  le  ma- 
lade ne  présentait  alors  et  n'avait  jamais  présenté  antérieurement 
aucun  signe  de  maldePott,  ni  d'affection  de  la  colonne  vertébrale. 

Quel  traitement  convient-il  de  faire  à  ces  blessés?  Rien,  ordinai- 
rement, que  d'assurer  l'immobilité  la  plus  complète.  Faut-il 
réduire  le  déplacement?  Non,  certainement,  s'il  n'y  a  pas  de  trou- 
bles médullaires.  Mais  s'il  existe  une  compression  de  la  moelle  ? 
Comme,  en  définitive,  la  mort  est  très  probable,  je  ne  verrais  pas 
d'inconvénient  à  exercer  sur  la  tête  une  certaine  extension  pendant 
qu'un  aide  maintient  les  épaules.  Si  l'on  sentait  dans  le  pharynx 
une  saillie  formée  par  le  corps  vertébral  déplacé,  une  pression 
directe  exercée  avec  le  doigt  pendant  la  manœuvre  faciliterait» 
sans  doute,  la  réduction,  mais  j'en  suis  réduit  sur  ce  point  à  des 
hypothèses. 

C.  Fracture  de  l'os  hyoïde  et  des  cartilages  du  larynx. 

—  Je  me  contenterai  de  dire  que  dans  une  forte  contusion  du  cou 
le  corps  ou  les  cornes  de  l'os  hyoïde  peuvent  être  fracturés,  ac- 
cident d'une  rareté  extrême,  en  raison  de  la  mobilité  de  cet  os. 
D'ailleurs,  la  fracture  ne  présente  par  elle-même  aucune  indication 
spéciale  et  n'offre  d'autre  gravité  que  celle  qui  résulte  des  lésions 
concomitantes. 

Il  n'en  est  pas  de  même  des  fractures  du  larynx. 
Sans  être  fréquentes,  ces  fractures  sont  beaucoup  moins  rares 
que  celle  de  l'os  hyoïde.  Elles  portent,  en  général,  sur  le  cartilage 
thyroïde  et  reconnaissent  pour  cause  habituelle  une  violente  pres- 
sion latérale,  la, tête  étant  fixée.  Le  cas  que  j'ai  observé  et  publié 
en  1883  {Gazette  des  hôpitaux^  n°  du  26  mars)  était  relatif  à  un 
charretier  ayant  eu  le  cou  serré  entre  le  sol  et  la  roue  de  sa  voi- 


452  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

ture,  qui  était  passée  en  écharpe  sur  la  tète.  On  en  conçoit  faci- 
lement le  mécanisme.  Un  coup  de  poing,  une  forte  pression  avec 
la  main  dans  une  rixe,  peuvent  aussi  la  produire. 

Le  blessé  présente  ordinairement  Tattitude  d'un  sujet  qui  a  subi 
un  grand  traumatisme  ;  il  est  couché  immobile  sur  le  dos  et  dans 
une  sorte  de  résolution.  Il  est  atteint  de  dyspnée  plus  ou  moins 
intense  ;  il  est  aphone.  La  région  laryngée  est  tuméfiée,  ecchy- 
mosée,  et  offre  des  traces  de  contusion.  Au  toucher,  on  constate 
de  l'emphysème  du  cou,  et,  si  Ton  saisit  le  larynx  entre  le  pouce  et 
rindex,  on  perçoit  delà  crépitation.  Le  diagnostic  est  donc  facile. 

Surveillez  attentivement  votre  blessé,  car  il  est  probable  que  la 
dyspnée  augmentera  et  la  trachéotomie  deviendra  indispensable  : 
tenez  donc  tout  prêts  les  instruments  nécessaires.  Si  môme  vous 
n'étiez  pas  certain  d'être  présent  et  de  pouvoir  lui  prêter  secours 
au  moment  opportun,  il  serait  préférable  de  pratiquer  la  trachéo- 
tomie préventive,  dans  la  crainte  d'arriver  trop  tard.  C'est  à  cela 
que  se  borne  le  traitement  de  la  fracture  du  larynx,  qui,  par  elle- 
même,  n'est  pas  grave.  S'il  n'existe  pas  d'autre  traumatisme, 
les  blessés  guérissent,  en  général,  rapidement  et  peuvent  même 
recouvrer  la  voix,  ce  qui  fut  le  cas  de  mon  malade. 

2°  INFLAMMATIONS  DU  COU. 

Les  affections  inflammatoires  du  cou  portent  sur  les  parties 
molles  ou  sur  le  squelette.  Sur  les  parties  molles,  ce  sont  :  le 
phlegmon  et  les  abcès  ;  sur  le  squelette  :  l'arthrite  cervicale,  et 
spécialement  l'arthrite  occipito-vertébrale,  appelée  encore  nuil 
sous-occipital. 

On  y  trouve  encore  les  affections  propres  à  toutes  les  régions, 
des  furoncles,  des  anthrax,  qui  ne  présentent  habituellement  rien 
de  spécial.  11  convient,  cependant,  de  faire  une  exception  pour 
l'anthrax  de  la  nuque,  que  le  praticien  rencontre  fréquemment,  et 
sur  lequel  jo  dois  m'arrêter  un  instant. 

h'anthrax  de  la  nuque  emprunte  une  gravité  particulière  à  son 
voisinage  avec  la  cavité  crânienne.  Des  veines  émissaires  font 
communiquer  à  ce  niveau  les  deux  circulations  veineuses  extra 
et  intra  crâniennes,  d'où  la  production  possible  de  phlébite  sus- 
ceptible de  se  propager  aux  sinus  de  la  dure-mère,  de  produire 
une  thrombose  et  la  mort.  Réservez  donc  absolument  le  pronostic 
en  présence  d'un  anthrax  de  la  nuque.  Lorsque  le  sujet   est  en 


INFLAMMATIONS  DU  COU.  453 

même  temps  diabétique,  ce  dont  il  faut  toujours  s'assurer  immé- 
diatement, le  pronostic  en  est  encore  aggravé. 

L'anthrax  de  la  nuque  présente  deux  formes  cliniques  :  la 
forme  circonscrite  et  la  forme  diffuse.  Je  donne  ce  dernier  nom  à 
Tanthrax  qui  suit  une  marche  envahissante.  Il  s'étend  souvent 
alors  de  la  ligne  courbe  occipitale  supérieure  à  la  septième 
vertèbre  dans  le  sens  vertical,  et  d'une  oreille  à  l'autre  dans  le 
sens  transversal.  L'anthrax  circonscrit  est  celui  qui,  siégeant 
généralement  sur  la  ligne  médiane,  ne  s'étend  pas  sur  les  côtés  et 
conserve  le  volume  d'un  œuf  de  pigeon  ou  d'un  œuf  de  poule. 
On  a  pu  croire,  et  j'ai  cru  moi-même  jadis,  qu'en  intervenant  acti- 
vement au  début  du  mal,  en  pratiquant  de  larges  et  de  profondes 
incisions,  on  arrêtait  la  marche  de  la  maladie,  mais  c'est  une 
erreur  :  l'anthrax,  s'il  appartient  à  la  variété  diffuse,  n'en  continue 
pas  moins  son  développement  jusqu'à  ce  qu'il  ait  atteint  les 
limites  que  je  viens  d'indiquer  et  qu'il  ne  franchit  pas.  Notre 
thérapeutique  n'exerce  aucune  influence  sur  la  marche  de  l'affec- 
tion qui  se  limite  d'elle-même.  Pourquoi?  Je  n'en  sais  rien.  Il 
semble  qu'une  certaine  portion  de  territoire  ait  été  occupée  par 
une  invasion  de  microbes,  comme  lorsqu'une  artère,  par  exemple, 
a  été  oblitérée  et  que  la  gangrène  poursuit  fatalement  son  chemin 
jusqu'à  une  limite  que  l'on  pourrait  fixer  à  l'avance. 

Il  en  résulte  que  les  incisions  précoces,  abortives,  du  début 
n'ont  qu'un  seul  résultat,  diminuer  la  douleur  quand  elle  est 
excessive,  et  encore  ce  but  n'est-il  atteint  que  lorsqu'il  s'agit  d'un 
anthrax  de  la  variété  circonscrite.  Voici  en  effet  ce  qui  se  passe  : 
l'anthrax,  je  suppose,  est  médian  et  mesure  4  à  5  centimètres 
carrés  ;  vous  pratiquez  une  incision  cruciale,  en  ayant  bien  soin 
de  dépasser  en  tous  sens  les  limites  du  mal,  mais,  dès  le  lende- 
main, la  rougeur  et  le  gonflement  débordent  les  incisions,  d'un 
côté  d'abord,  puis  de  l'autre  côté.  Nouvelles  incisions  aussi  peu 
efficaces  que  les  premières,  et  le  malade,  qui  avait  espéré  un 
grand  soulagement,  éprouve  un  énervement  facile  à  comprendre 
à  la  suite  de  ces  opérations  successives. 

J'en  conclus  que  dans  l'anthrax  diffus  de  la  nuque  les  grandes 
incisions  préventives  ne  sont  pas  utiles,  sont  même  nuisibles 
tant  que  l'affection  n'est  pas  limitée.  A  ce  moment,  il  est  néces- 
saire de  débrider  largement  pour  faciliter  la  sortie  du  pus  et 
des  produits  sphacélés,  et  de  faire  des  lavages  antiseptiques. 

L'anthrax  circonscrit  m'a  paru,  en  général,  peu  douloureux,  et 


454  AFFECTIONS  CBIRURGICALES  DU  COU. 

rélimination  se  fait  assez  bien  d'elle-même  pour  qu'il  n'y  ait  pas 
lieu  de  recourir  aux  incisions  à  aucune  période  de  son  évolution. 
On  facilitera  toutefois,  si  celaest  nécessaire,  par  un  débridement 
la  sortie  du  pus  et  des  produits  sphacélés. 

Abcès  du  coll. 

Les  abcès  du  cou  empruntent  aux  dispositions  anatomiques  de 
la  région  des  caractères  propres  qui  obligent  à  en  faire  une  étude 
spéciale. 

Tantôt,  ils  succèdent  à  un  phlegmon  :  ce  sont  les  abcès  chauds  ; 
d'autres  fois,  ils  se  développent  sans  aucune  réaction  locale  ou 
générale  :  ce  sont  les  abcès  froids^  distinction  qui  s'impose,  d'au- 
tant qu'il  n'est  aucune  partie  du  corps  où  on  les  observe  plus 
fréquemment  les  uns  et  les  autres. 

Après  avoir  établi  la  nature  de  l'abcès,  il  en  faut  déterminer 
le  siège  (je  ne  m'occupe  que  des  abcès  de  la  région  antéro-Iatérale 
du  cou,  ceux  de  la  région  postérieure  n'offrant  rien  de  particu- 
lier à  noter).  Nous  devons  suivre,  à  cet  égard,  les  divisions  ana- 
tomiques :  l'abcès  occupe-t-il  la  région  sus-hyoïdienne  ou  la  région 
sous-hyoïdienne?  Dans  le  premier  cas,  est-il  situé  sur  le  côté  ou 
sur  la  ligne  médiane?  Siège-t-ildans  la  gaine  du  muscle  sterno- 
cléido-mastoïdien?  Est-il  développé  sur  la  ligne  médiane  au  voi- 
sinage du  larynx,  ou  dans  l'espace  thyro -hyoïdien  ?  Ce  sont  autant 
de  questions  qu'il  importe  de  résoudre  pourbien  comprendre  l'évo- 
lution de  l'abcès,  sa  marche,  et  le  traitement  qu'il  faut  employer. 

Quant  à  l'abcès  froid,  indépendamment  de  son  siège,  qui  est 
également  sus  et  sous-hyoïdien,  il  convient  d'en  établir  le  point 
de  départ  :  est-il  d'origine  ganglionnaire?  résulte-t-il d'une  alté- 
ration des  cartilages  du  larynx?  d'une  lésion  du  squelette? 

Je  crois  devoir  résumer  ces  données  dans  le  tableau  synop- 
tique suivant: 

(De  la  région  sus-hyoïdienne .  •  ^  ^l. 
{  médian. 
/sus-aponévTotique. 

i  1  sous-aponévrotique. 

Abcès     de  \             \  De  la  région  sous-hyoïdienne.  \  rétro-pharyngien, 
la  région  ;  j  de  la  gaine  du  sterno-mastoïdien. 

antéro- j  (  prélaryugicn. 

latérale   /  ^  de  l'espace  thyro-hyoïdien. 

du  cou. .  I  i  d'origine  ganglionnaire. 

\  Froid ^  d'origine  laryngienne. 

(  d'origine  osseuse. 


ABGËS  DU  COU.  455 

Passons  successivement  en  revue  les  caractères  cliniques  que 
présente  chacun  de  ces  abcès. 

A.  Aboès  ohaud  de  la  région  sus-hyoïdienne.  —  Cet 

abcès  est  très  commun.  Tantôt  il  occupe  Tangle  de  la  mâchoire 
inférieure,  il  est  latéral;  tantôt  il  apparaît  au-dessous  du  menton, 
il  est  médian.  Le  premier  est  beaucoup  plus  fréquent  que  le 
second  et  présente  aussi,  à  tous  les  égards,  un  plus  grand  intérêt. 

h^abcês  sus-hyoïdien  latéral  reconnaît  presque  toujours,  sinon 
toujours,  pour  origine  rinflammation  d'un  ganglion  lymphatique; 
c'est  au  début  une  adénite  cervicale.  L'atmosphère  celluleuse 
périganglionnaire  ne  tarde  pas  à  être  envahie,  et  il  en  résulte  la 
production  d'un  adéno-phlegmon. 

Le  point  de  départ  ordinaire  est  une  dent  malade  ;  d'autres 
fois,  c'est  une  écorchure,  une  plaie  partant  du  territoire  lympha- 
tique de  ces  ganglions  ;  mais  ces  abcès  peuvent  aussi  succéder  à 
une  maladie  générale,  à  une  fièvre  éruptive,  en  particulier  à  la 
scarlatine,  et  prennent  alors  une  gravité  particulière. 

L*inflammation  se  limite  parfois  au  ganglion  et  peut  se  terminer 
par  résolution,  mais  le  tissu  cellulaire  est  ordinairement  envahi, 
et  il  survient  un  abcès. 

Vous  observez  donc  au  niveau  de  l'angle  de  la  mâchoire  une 
tuméfaction  considérable,  recouvrant  la  glande  sous-maxillaire, 
comblant  d'abord  la  dépression  normale  de  la  région  sus-hyoï- 
dienne et  finissant  par  se  porter  au  dehors.  La  peau  est  tendue, 
rouge,  luisante  et  chaude.  Très  dure  au  début,  la  tumeur  se 
ramollit  après  cinq  ou  six  jours,  devient  pâteuse  ;  on  y  trouve  de 
Tœdème,  ce  qui  vous  indique  qu'un  foyer  ne  tardera  pas  à  se 
former.  En  effet,  dans  les  jours  suivants,  du  huitième  au  dixième 
jour  en  général,  la  peau  est  de  nouveau  fortement  tendue,  et  dans 
un  point  vous  sentez  nettement  la  fluctuation. 

Pendant  ce  temps,  le  malade  est  en  proie  à  des  douleurs  vio- 
lentes ;  il  ne  peut  écarter  les  mâchoires,  et  la  température  s'élève. 
Un  léger  calme  survient  lorsque  l'abcès  est  formé. 

Le  diagnostic  de  phlegmon  et  d'abcès  chaud  s'impose  en  raison 
des  caractères  qui  précèdent.  Peut-être  pourriez-vous  songer  à 
une  inflammation  de  la  glande  sous-maxillaire,  car  ganglions 
et  glandes  occupent  une  loge  celluleuse  commune,  mais  la 
glande  s'enflamme  si  rarement  que  je  n'ai  pas  souvenir  d'en 
avoir  vu  un  seul  cas  dans  ma  pratique,  et  les  observations  en 


Uft 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 


sont  si  exceptionnelles  qu'on  peut  négliger  cette  cause  d'erreur. 
Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'ostéopériostite  de  la  Tn&choireinf45' 
rieure,  dont  je  me  suis  déjà  occupé  à  propos  des  maladies  de  lamà- 
choire  inférieure,  affection  fréquente  et  très  souvent  confondue 
avecradéno-phlegmonducou,  lly  a,  cependant,  un  réel  intérêt  à 
établir  le  diagnostic  entre  ces  deux  afTec- 
tions,carU  mai-che  et  le  pronostic  en  sont 
différents.  Dans  l'ostéopériostite,  l'os  étant 
dénudé,  il  survient  quelquefois  à  la  suite 
un  point  de  nécrose,  et  une  fistule  persiste 
jusqu'à  ce  que  le  séquestre  soit  éliminé, 
d'où  la  production  d'une  cicatrice  adhé- 
rente (1).  Lorsque  l'adéno-phlegmon  est 
ouvert,  au  contraire,  la  cicatrisation  se  fait 
en  quelques  jours  et  l'incision  ne  laisse 
que  peu  de  traces. 

Je  pense  que  la  figure  44,  en  permettant 
au  lecteur  de  bien  saisir  la  différence  de 
siège  entre  ces  deux  affections,  lui  per- 
mettra, en  même  temps,  de  bien  apprécier 
les  signes  qui  les  différencient. 

Cette  figure  représente  une  coupe  verti- 
cale  et  transversale  de    la  région  sus- 
hyoïdienne,  comprenant  le  maxillaire  infé- 
rieur et  passant  par  la  glande  sous-maxil- 
prenantiemMiiiaireinfé.    i^jpg  On  voit  que  le  périoste  qui  tapisse 
rip.li-  Pt   passant  par  la    ,  j     i         ,  l    ■  .    ,,       j         1,1 

le  corps  de  la  mâchoire  pénètre  dans  1  al- 
véole et  va  se  fixer  sur  la  racine  de  la 
dent  ;  c'est  en  ce  point  que  siège  et  que 
prend  origine  la  périostite  alvéolo-den'- 
taire.  Souvent  bornée  à  l'alvi-ole  et  au  re- 
bord gingival,  la  périostite  franchit  parfois 
cette  limite  et  se  propage  au  corps  de  l'os. 
11  en  résulte  la  formation  d'un  foyer  dont  le  siOge  anatomique 
est  représenté  dans  la  figure  45. 


Flg.  U.  —  Coupe  verticale 
et  tranivertale  de  la  ré - 
^on  la  B -hyoïdienne, 


glande     soni  -  maiillaire 
(schémalique). 

A,  pM»te  «liéolo-dailaln. 

B,  péHwls  du  inuilliiR  jdF 

DDD,  ^Adglions  Jvmphatiquf 
E.  EJuidi  uui-niiiiUiin. 
P,  loge  ds  11  glud«  KM*- 


(I)  Lorsqu'on  n'a  pu  éviter  la  production  d'une  ricalrke  adhérente  cl  di-pritnte, 
toujoon  eitrjmement  diiagrénble.  lurtout  s'il  s'agit  d'une  jeune  tille,  il  est  indiqué 
plut  tard,  lorsque  les  phénomènes  inOamraaloires  ont  disparu,  d'enlevur  par  une 
double  incision  elliptique  cette  cicatrice  vicieuse  afin  d'y  sulistilucr  une  cicatrice 
linéaire  à  peine  visible. 


L'adéno-phlegmon  du  cou  siège,  aucontraire,  dans  laloge  de  la 
glande  sous-maxillaire  en  F  (iig.  44)  ou  bien  à  son  voisinage, 
t-est-à-dire  au-dessous  de  la  mâchoire  inférieure. 

De  cette  diff(^rence  de  siège  on  peut  facilement  déduire  les 
signes  propres  à  distinguer  ces  deux  affections  ;  la  tuméfaction 
dans  l'ostéopériostite  répond  au  corps  et  au  bord  inférieur 
(le  la  mâchoire  ;  elle  siège  au-dessous  de  cet  os  dans  l'adéno- 
phlegmon.  La  tuméfaction,  n'étant  pas  nettement  limitée,  empiète 
sans  doute  sur  les  deux  régions,  mais  dans  le  premier  cas  son 
maximum  est  la  face  et  se  porte  vers  la  portion  massétérine  de 
la  joue;  —  dans  le  second,  le  maxi- 
mum répond  au  cou.  Dans  l'adéno- 
phlegmon,  le  vestibule  de  labouche 
est  libre;  —  dans  l'ostéopériostite, 
il  est  douloureux  au  toucher;  de  a 
plus,  il  est  tuméfié  et  quelquefois  „ 
présente  de  la  fluctuation.  Ces  ca- 
ractères sont  pathognomoniques. 

Instituez  le  traitement  suivant  : 
au    début    tentez    les    résolutifs.   „.     ,  ^, 

.      .  ,,  Fig.  *5    —  schéma  repreientanl   le 

faites  des  frictions  d  onguent  na-  siège  d  un  foyer  purulent  succédant 
politain,  employez  les  applica-  à  une  oaléopénoiUte  alvéolo-den 
tions     calmantes    :     cataplasmes      '^''^^ 

laudanisês,    compresses    imbibées  *■  p*""*'» «"i"*.  ,,    ^   . 

'  1  K,  (o)«  de  libcisEntro  loi  et  le  pénoitï. 

d'huile  phéniquée,  laudaniséc,  etc. 

Lorsque  vous  avez  acquis  la  certitude  de  ne  pas  obtenir  la 
résolution,  faut-il  pratiquer  une  incision  prématurée  avant 
d'avoir  perçu  la  fluctuation?  Ce  n'est  pas  ma  pratique  ;  j'attends 
habituellement,  pourouvrir,  quele  foyer  soitforméet  se  révèle  par 
une  fluctuation  manifeste.  On  ne  devrait,  à  mon  sens,  pratiquer 
d'incision  préventive  que  s'il  survenait  des  phénomènes  généraux 
graves,  ou  bien  des  accidents  de  compression  mettant  obstacle 
à  la  déglutition  et  k  la  respiration,  ce  qui  est  tout  à  fait  rare. 
Une  incision  précoce  serait  encore  indiquée  si  le  phlegmon  avait 
une  tendance  à  gagner  les  parties  voisines,  mais  ce  n'est  pas  le 
CHS  ici  :  l'adéno-phlegmon  sus-hyoïdien  reste  limité  à  la  région  et 
ne  gagne,  je  dirais  volontiers  jamais,  les  régions  voisines,  en 
particulier  la  région  sus-hyoïdienne. 

S'il  n'est  pas  utile  de  faire  une  incision  prématurée,  il  est,  par 
contre,  nécessaire  de  donner  issue  au  pus  aussitôt  qu'il  est  col  lecté. 


4H8  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

Or,  le  pus  est  d'abord  situé  très  profondément  à  3  ou  4  centimètres 
de  la  peau,  et  la  fluctuation  n'est  alors  perçue  que  par  des  doigts 
exercés.  N'attendez  donc  pas  pour  ouvrir  que  le  foyer  soit  arrivé 
sous  la  peau.  D'ailleurs,  y  a-t-il  danger  à  pénétrer  à  cette  profon- 
deur avec  le  bistouri  ?  Non,  car  des  deux  vaisseaux  sérieux  de  la 
région,  l'artère  faciale  est  refoulée  en  haut  et  en  arrière,  et  l'artère 
linguale  est  tout  à  fait  en  arrière  et  profondément.  Vous  ne  ren- 
contrerez ni  veines  ni  nerfs  importants.  L'incision  doit  être  faite 
au  bistouri,  couche  par  couche,  et  vous  pouvez  ensuite  pénétrer 
dans  le  foyer  avec  une  sonde  cannelée.  Introduisez  alors  le  doigt 
pour  agrandir  l'ouverture  profonde.  Lorsque  le  pus  est  évacué, 
lavez  la  poche  avec  une  solution  phéniquée  forte,  mettez  un  drain, 
et  recouvrez  d'un  pansement  antiseptique. 

L'incision  devra  être  faite  parallèlement  au  bord  inférieur  de 
la  mâchoire,  afin  que  la  cicatrice  puisse  se  dissimuler  plus  tard 
dans  les  plis  du  cou. 

Si  le  foyer  était  très  superficiel  et  immédiatement  sous  la  peau. 
on  pourrait  faire  une  simple  ponction,  l'évacuation,  le  lavage 
complet  avec  la  solution  phéniquée  forte  à  l'aide  d'une  sonde  en 
gomme,  le  drainage,  et  une  légère  compression  pour  obtenir  un 
recollement  immédiat  des  parois  du  foyer.  Mais  ce  mode  de 
traitement  ne  convient  pas  lorsque  le  foyer  est  encore  profond 
et  difficilement  accessible. 

J'ai  peu  de  chose  à  dire  de  Vabcès  sus-hyoïdien  médian,  11  a 
pour  foyer  les  ganglions  qui  reposent  sur  la  face  inférieure  du 
muscle  mylo-hyoïdien  et  l'ouverture  peut  en  être  faite  facilement, 
car  il  est  superficiel,  et  sans  connexion  avec  aucun  organe  im- 
portant. 

B.  Abcès  chaud  de  la  région  sous-hyoIdienne.  —  Les 

abcès  chauds  de  la  région  sous-hyoïdienne  se  rencontrent  moins 
fréquemment  que  ceux  de  la  région  sus-hyoïdi(?nne.  Une  pre- 
mière division  clinique  importante  consiste  à  les  classer  en 
circonscrits  et  diffus.  Ainsi,  par  exemple,  l'abcès  peut  être  cir- 
conscrit dans  la  gaine  du  muscle  sterno-cléido-mastoïdien,  dans 
un  ganglion  lymphatique,  que  ce  ganglion  occupe  la  ligne  médiane 
ou  le  creux  sus-claviculaire,  dans  le  corps  thyroïde,  dans  l'espace 
thyro-hyoïdien. 

L'abcès  est  diffus  lorsqu'il  occupe  les  diverses  parties  de  la 


ABCÈS  DU  COU.  459 

région  sous-hyoïdienne,  dont  il  franchit  souvent  les  limites  pour 
gagner  les  régions  voisines,  soit  le  thorax,  soit  la  racine  du 
membre  supérieur.  Cette  variété  est  beaucoup  plus  grave  que  la 
précédente  et  mérite  de  fixer  l'attention  du  praticien. 

Je  dirai  d'abord  quelques  mots  des  abcès  circonscrits,  qui  évo- 
luent, d'ailleurs,  comme  ceux  de  la  région  sus-hyoïdienne  et 
succèdent  à  un  phlegmon. 

Ij' abcès  de  la  gaine  du  muscle  ste^mo-cléido-mastoïdien  reconnaît 
vraisemblablement  pour  point  de  départ  un  ganglion  lympha- 
tique occupant  la  partie  supérieure  de  cette  gaine,  et,  cependant, 
il  n'est  pas  démontré  qu'il  ne  puisse  succéder  à  l'inflammation  du 
muscle  lui-même.  Gomme  caractère  particulier,  le  pus  peut  des- 
cendre en  suivant  la  gaine  du  muscle,  qui  le  limite  très  exactement, 
et  parvenir  jusqu'à  ses  attaches  inférieures.  L'aponévrose  s'amin- 
cit en  ce  pointet  n'est  plus  guère  qu'une  couche  celluleuse  :  aussi 
le  foyer,  qui  était  d'abord  profond,  devient-il  très  superficiel,  et 
s'étale  sous  la  poau« 

Il  convient  de  l'ouvrir  aussitôt  que  la  fluctuation  est  nettement 
perçue,  opération  qui  ne  réclame  aucune  précaution  spéciale,  vu 
l'absence  d'organes  importants* 

Un  adéno-phlegmon  peut  se  développer  sur  la  ligne  médiane 
du  cou,  en  avant  du  conduit  laryngo-trachéal,  ou  bien  dans  le 
creux  sus-claviculaire  aux  dépens  des  ganglions  lymphatiques 
qui  siègent  toujours  dans  ces  régions.  L'ouverture  en  est  géné- 
ralement simple;  préoccupez-vous  seulement  de  la  veine  jugulaire 
antérieure  et  de  la  jugulaire  externe,  qui  sont  refoulées  vers  la 
peau. 

Une  thyroïdite  suppurée  est  susceptible  de  donner  naissance  à 
une  variété  d'abcès  du  cou,  variété  d'ailleurs  extrêmement  rare, 
que  je  n'ai  rencontrée,  pour  mon  compte,  qu'une  seule  fois.  Les 
rapports  du  corps  thyroïde  avec  la  trachée  rendent  cet  abcès  plus 
grave  que  les  précédents,  en  raison  de  la  gêne  qu'il  peut  ap- 
porter à  la  respiration.  Il  est  possible  que  des  indications  spé- 
ciales naissent  de  ce  fait  et  obligent  à  faire  un  débridement  hâ- 
tif, ou  la  trachéotomie. 

Reportez-vous  à  la  figure  42.  Entre  la  membrane  thyro-hyoï- 
dienne  et  l'épiglotte,  existe  un  espace  assez  large  renfermant  un 


460  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

peloton  adipeux  et  des  follicules  lymphatiques.  Un  abcès  peut  se 
développer  en  ce  point,  à  la  suite,  par  exemple,  d'une  laryngite. 
On  conçoit  la  gène  qu'il  est  susceptible  d'apporter  dans  la  respi- 
ration en  déprimant  t'épiglotte  sur  l'orilice  supérieur  du  larynx, 
Cet  abcès  se  manifeste  par  un  gonflement  siégeant  au-dessous  de 
l'os  hyoïde,  entre  cet  os  et  le  bord  supérieur  du  cartilage  tliy- 
roïde,  et  c'est  en  ce  pomt  que  1  on  perçoit  la  fluctuation  à 
travers  la  membrane  th\  ro  hyoïdienne   Le  doigt  introduit  dans 


Fig.  4G.  —  Coupe  verticale  antéro-poitérieure  du  cou  (schématique)  de«tînëe  à  faire 

comprendre  le  siÈge  et  la  marche  des  abcès  diffus  du  cou. 


la  bouche  en  suivant  la  base  de  la  langue  permettrait  également 
d'arriver  i  reconnaître  la  présence  du  pus.  On  a  même  conseillé 
d'ouvrir  l'abcès  par  cette  voie  en  déchirant  avec  l'ongle  la  mu- 
qiieuse  qui  le  limite. 

Lorsque  le  foyer  est  nettement  perçu,  ouvrez-le  directemeat 
far  la  peau.  La  blessure  d'aucun  organe  important  n'est  à  redouter. 

Les  abcès  diffus  du  cou,  en  particulier  ceux  qui  succèdent  à 
l'affection  que  Dupuy tren  avait  appelée  le  phlrgwon  large  du  cou, 
ne  peuventètre  biencompris  que  si  l'on  se  rappelle  la  disposition 
des  aponévroses  du  cou,  et  plus  spécialement  de  l'aponévroK 


ABCÈS  DU  COU.  461 

moyenne,  dufeuillet  que  j'ai  appelé  sterno-claviculaire,  en  raison 
de  ses  attaches  inférieures  à  ces  deux  os.  Mince  en  haut,  ce  feuillet 
est  suffisamment  résistant  en  bas  pour  brider  le  pus  et  en  déter- 
miner la  marche.  Il  divise  le  cou  en  deux  espaces,  Tun  antérieur, 
Tautre  postérieur.  Le  premier  est  limité  en  dehors  par  la  peau, 
en  dedans  par  Taponévrose  ;  le  second  a  pour  limites  :  en  dehors, 
Taponévrose,  et,  en  arrière,  la  colonne  vertébrale.  L'espace  antér 
rieur,  très  étroit  en  haut  au  niveau  de  Tos  hyoïde,  s'élargit  à 
mesure  que  Ton  se  rapproche  de  la  base  du  cou  et  présente  en  ce 
point  une  profondeur  égale  à  l'épaisseur  du  sternum  et  de  la  cla- 
vicule, puisque  l'aponévrose  s'attache  au  bord  postérieur  de  ces 
deux  os.  Il  contient  surtout  une  masse  abondante  de  tissu  cellu- 
laire lâche  et  lamelleux.  L'espace  postérieur  est  irrégulier  et  n'a 
d'autre  forme  que  celle  des  organes  qu'il  contient,  c'est-à-dire 
tous  les  organes  importants  du  cou.  On  y  trouve,  en  efifet,  le  larynx 
et  la  trachée,  l'œsophage,  les  gros  vaisseaux  et  les  nerfs  qui  con- 
stituent le  plexus  brachial.  Cet  espace  communique  donc  large- 
ment en  bas  avec  le  thorax  derrière  le  sternum,  avec  l'aisselle 
derrière  la  clavicule. 

Le  pus  se  comportera  très  différemment  suivant  qu'il  occupera 
lun  ou  l'autre  de  ces  espaces.  L'abcès  de  l'espace  antérieur, 
celui  qui  succède  au  phlegmon  large,  est  étalé  et  mal  circonscrit. 
11  peut  gagner  les  deux  côtés  du  cou  et  en  occuper  à  peu  près 
toute  la  hauteur.  Il  tend  à  se  porter  vers  la  peau.  S'il  fuse  en  bas, 
le  pus  se  dirige  soit  au-devant  du  sternum,  soit  au-devant  de  la 
clavicule,  suivant  qu'il  passe  en  avant  ou  en  arrière  du  sterno- 
mastoïdien.  L'aponévrose  superficielle  ne  lui  oppose  qu'une  faible 
résistance,  aussi  finit-il  par  devenir  sous-cutané  et  s'ouvrir  à 
l'extérieur. 

Cet  abcès  est  accompagné  de  l'appareil  symptomatique  ordi- 
naire, mais,  circonstance  importante  déjà  signalée  par  Dupuy- 
tren,  il  ne  produit  pas  de  dyspnée  ;  on  le  comprend  aisément, 
puisque  la  trachée  est  protégée  contre  toute  compression  par  le 
plan  fortement  tendu  et  solidement  fixé  du  feuillet  moyen  de 
l'aponévrose  cervicale. 

L'ouverture  de  cet  abcès  est  simple,  ne  demande  pas  de  pré- 
cautions spéciales,  et  n'expose  à  la  blessure  d'aucun  organe  im- 
portant. 

Il  n'en  est  pas  de  même  de  l'abcès  de  l'espace  postérieur. 

On  doit  faire  rentrer  dans  cette  variété  l'abcès  qui  a  été  décrit 


462  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

SOUS  le  nom  de  rétro-pharyngien^  et  dont  le  point  de  départ  est, 
sans  doute,  un  ganglion  lymphatique  siégeant  entre  le  pharynx 
et  la  colonne  vertébrale.  L'abcès  peut,  dans  ce  dernier  cas,  être  cir- 
conscrit et  venir  faire  saillie  sur  les  côtés  du  cou  dans  le  point 
désigné  en  anatomie  sous  le  nom  d'espace  maxillo-pharyngien. 

11  occupe  parfois  directement  la  ligne  médiane,  fait  alors  relief 
dans  rarrièré-bouche  jusqu'au  point  d'oblitérer  l'isthme  du  gosier 
et  de  provoquer  des  phénomènes  d'asphyxie.  11  faut,  toutefois, 
reconnaître  que  cette  variété  d'abcès  du  cou  est  extrêmement 
rare.  On  y  recherche  la  fluctuation,  comme  on  le  fait  pour  les 
abcès  de  l'amygdale,  c'est-à-dire  à  l'aide  de  la  pulpe  de  l'indica- 
teur, et  on  doit  les  ouvrir  le  plus  tôt  possible. 

Je  reviens  à  l'abcès  diffus  profond  du  cou,  qui  mérite  surtout 
d'attirer  notre  attention. 

Quel  que  soit  son  mode  d'origine,  il  détermine  dès  le  début, 
avant  même  que  le  pus  soit  collecté,  un  ensemble  de  phénomènes 
qui  peuvent  atteindre  une  gravité  extrême  :  la  compression  déter- 
minée sur  la  trachée  et  l'œsophage,  sur  le  récurrent,  sur  le 
pneumogastrique  et  le  grand  sympathique,  sur  les  gros  vaisseaux, 
et,  en  particulier,  sur  la  jugulaire  interne,  en  rendent  suffisamment 
compte.  La  dyspnée  peut  devenir  telle,  qu'une  intervention  rapide 
s'impose  :  débridement  profond  ou  trachéotomie. 

Que  devient  cet  abcès,  une  fois  formé?  Bridé  en  dehors  par 
l'aponévrose,  il  n'a  aucune  tendance  à  se  porter  vers  la  peau  ;  il 
tend,  au  contraire,  à  gagner  la  racine  du  cou  en  suivant  les  lâches 
traînées  celluleuses  qui  séparent  les  divers  organes.  Lorsqu'il  est 
parvenu  à  ce  niveau,  deux  routes  se  présentent  :  le  thorax  et  l'ais- 
selle. Suivant  le  siège  qu'il  occupe,  le  pus  pénètre  dans  le  thorax 
par  trois  points  :  le  médiastin  antérieur,  le  médiastin  postérieur 
ou  le  cul-de-sac  des  plèvres.  Il  pénètre  dans  l'aisselle  en  suivant 
le  plexus  brachial,  soit  dans  le  creux  de  l'aisselle  proprement 
dit,  soit  dans  l'une  des  parois.  J'ai  vu,  avec  M.  Reynier,  un  de  ces 
abcès,  qui  avait  suivi  le  nerf  du  grand  dentelé,  et  fut  ouvert  sur  la 
paroi  thoracique. 

Le  diagnostic  d'un  abcès  du  cou  est  facile,  en  général,  mais  il 
faut  de  plus  en  reconnaître  la  variété.  Or,  l'abcès  sous-aponévro- 
tique  présente  au  début  une  grande  obscurité  jusqu'à  ce  que  le 
pus  soit  collecté,  et  encore,  lorsque  le  foyer  est  profondément 
situé  près  de  la  colonne  vertébrale,  la  fluctuation  est-elle  très  diffi- 
cile à  percevoir.  On  a  pu  confondre  ces  abcès  avec  des  tumeurs, 


ABCÈS  DU  COU.  463 

des  anévrysmes,  et  c  est  alors  qu'il  faut  surtout  tenir  un  très  grand 
compte  de  la  marche  de  la  maladie,  car  lorsqu'il  s'agit  d'un  abcès, 
l'afTection  est  nécessairement  d'origine  récente. 

Le  traitement  est  aussi  très  embarrassant,  non  pas  qu'il  y  ait 
doute  sur  la  conduite  à  tenir,  car  l'indication  est  de  donner  issue 
au  pus  le  plus  tôt  possible  pour  s'opposer  aux  fusées  dont  j'ai 
parlé;  mais  cette  région  est  remplie  d'organes  si  importants  qu'il 
faut  être  bien  certain  de  l'existence  d'un  foyer  avant  d'aller  à  sa 
recherche.  Ce  ne  serait  qu'en  présence  d'accidents  de  suffocation 
imminente  qu'il  faudrait  passer  outre  et  pratiquer  une  incision 
profonde,  au  risque  de  ne  pas  trouver  de  pus  et  d'opérer  un  simple 
débridement,  ainsi  qu'on  le  fait,  par  exemple,  dans  certains 
phlegmons  diffus  des  membres. 

Lors  donc  que  l'on  aura  bien  exactement  fixé  le  point  sur 
lequel  doit  porter  l'incision,  il  faudra  diviser  les  parties  molles 
avec  une  grande  précaution,  et  couche  par  couche,  comme  s'il 
s'agissait  d'une  ligature  d'artère. 

C.  Aboès  froids  du  cou.  —  Les  abcès  froids  du  cou  recon- 
naissent, presque  toujours,  pour  cause  la  fonte  d'un  ganglion  lym- 
phatique tuberculeux,  et  siègent  le  plus  ordinairement  dans  la 
région  sus-hyoïdienne.  On  les  rencontre,  d'ailleurs,  partout  où 
l'anatomie  signale  la  présence  de  ganglions  normaux. 

Un  cartilage  du  larynx  nécrosé,  la  carie  de  l'une  des  vertèbres 
cervicales,  peuvent  également  donner  naissance  à  un  abcès  froid 
du  cou  qui  se  rattache  aux  abcès  par  congestion,  mais  ils  sont 
presque  négligeables  dans  la  pratique,  en  raison  de  leur  rareté. 

Il  est  à  peine  utile  d'insister  sur  le  diagnostic  de  ces  abcès,  tant 
il  est  simple  :  une  tumeur  lisse,  régulière,  fluctuante,  sans  chan- 
gement de  couleur  à  la  peau,  et  à  peu  près  indolente,  tels  sont  les 
caractères  qui  les  font  reconnaître. 

La  thérapeutique  des  abcès  froids  s'est  modifiée  du  tout  au 
tout  dans  ces  dernières  années,  en  raison  des  idées  théoriques 
dominantes,  sur  lesquelles  je  reviendrai  plus  loin  en  étudiant  le 
lymphome  du  cou.  Jadis,  c'est  à  peine  si  l'on  osait  toucher  à  un 
abcès  froid  ;  ce  n  est  que  lorsqu'il  menaçait  de  s'ouvrir  spontané- 
ment qu'on  l'évacuait  à  l'aide  d'une  ponction  aspiratrice.  Voici 
la  pratique  actuelle  généralement  employée. 

L'abcès  est  ouvert  au  bistouri,  la  paroi  en  est  grattée  avec  la 
cuiller  tranchante,  de  façon  à  bien  enlever  toute  la  membrane 


464  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

pyogénique;  la  cavité  est  ensuite  touchée  avec  un  tampon  de 
ouate  imbibée  de  solution  phéniquée  forte  ou  d*une  solution 
de  chlorure  de  zinc  à  10  p.  100.  On  applique  quelques  points  de 
suture,  si  c'est  nécessaire,  un  drain,  et  un  pansement  antiseptique. 
On  peut  de  la  sorte  guérir  un  abcès  froid  en  quelques  jours,  mais 
il  est  possible  aussi  qu'il  continue  à  suppurer  et  reste  fistuleux. 
Pour  éviter  cet  inconvénient,  enlevez  totalement  le  ganglion 
suppuré,  lorsque  ce  sera  possible. 

Verneuil  a  conseillé  d'injecter  dans  Tabcès  un  mélange  d'éther 
et  d'iodoforme.  C'est  un  moyen  à  employer. 

Lorsque  l'abcès  est  assez  volumineux,  et  qu'il  s'agit  surtout 
d'une  jeune  fille,  je  commence  par  faire  une  évacuation  simple 
avec  l'appareil  Dieulafoy,  afin  d'éviter  toute  cicatrice,  et  ce  n'est 
qu'en  cas  de  récidive  que  je  conseille  l'ouverture  et  le  grattage. 
11  faut,  d'ailleurs,  savoir  qu'un  abcès  froid  du  cou  traité  chirurgi- 
calement  laisse  à  la  suite  des  cicatrices  beaucoup  moins  désa- 
gréables que  lorsqu'il  est  abandonné  à  lui-même. 

Arthrite  occipito-vertebrale,  —  Mal  sotis-occipitaL 

Le  mal  sous-occipital  est,  comme  le  mal  de  Pott,  une  affection 
propre  à  l'enfance  et  à  l'adolescence.  Ces  deux  maladies  sont,  d'ail- 
leurs, de  la  même  nature,  c'est-à-dire  presque  toujours,  sinon  tou- 
jours, d'origine  tuberculeuse.  Si  j'ai  cru  devoir,  cependant,  faire 
un  chapitre  à  part  de  la  tumeur  blanche  des  articulations  de  la 
tête  avec  le  cou,  c'est  à  cause  de  quelques  caractères  spéciaux, 
en  rapport  surtout  avec  le  voisinage  du  bulbe  rachidien. 

La  profondeur  ofi  siègent  les  parties  malades  en  rend  l'explo- 
ration directe  fort  difficile,  mais  l'attitude  d'un  sujet  atteint  du  mal 
sous-occipital  est  tout  à  fait  caractéristique  :  il  tient  sa  tête  droite 
ou  inclinée  latéralement,  mais  fixe,  absolument  immobile.  S'il 
veut  regarder  à  droite  ou  à  gauche,  il  meut  le  tronc  tout  d'une 
pièce,  ou  bien  tourne  les  yeux.  Lorsqu'étant  couché  il  veut 
changer  sa  tête  de  place,  il  la  saisit  instinctivement  entre  ses 
deux  mains  pour  éviter  le  moindre  mouvement.  C'est  qu'en  effet 
tout  mouvement,  spontané  ou  provoqué,  est  extrêmement  dou- 
loureux. Le  malade  est  pâle  et  amaigri. 

La  douleur  au  niveau  de  la  fossette  de  la  nuque,  lïmmobilisa- 
tion  de  la  tête  sont  donc  les  deux  principaux  signes  qui  permettent 
de  soupçonner  l'existence  d'un   mal  sous-occipital,  surtout  au 


MAL  SOUS-OCCIPITAL.  465 

début.  Plus  tard,  l'existence  d'un  abcès  de  voisinage  et  la  débi- 
lité générale  du  malade  rendraient  le  diagnostic  certain. 

Le  praticien  peut,  au  début,  se  demander  s'il  ne  s'agirait  pas 
d'un  torticolis  par  contracture  musculaire,  qui,  lui  aussi,  déter- 
mine de  la  douleur  et  immobilise  la  tête.  L'erreur  est  certes  pos- 
sible, surtout  s'il  s'agit  d'un  torticolis  postérieur  dans  lequel  les 
sterno-mastoïdiens  sont  intacts. 

Voici,  je  pense,  les  éléments  du  diagnostic  différentiel  : 
Le  mouvement  de  rotation  de  la  tête  est  beaucoup  moins  pro- 
noncé dans  le  mal  sous-occipital  que  dans  le  torticolis  musculaire  ; 
souvent  même,  il  n'existe  pas  ou  bien  existe  du  côté  malade,  con- 
trairement à  ce  qui  a  lieu  dans  le  torticolis.  La  douleur  dans  le 
torticolis  siège,  de  préférence,  sur  les  parties  latérales,  au  niveau 
des  apophyses  transverses  et  du  côté  opposé  à  celui  où  la  tête  est 
inclinée  ;  je  la  crois  due  à  la  distension  des  ligaments.  Dans  le  mal 
sous-occipital,  la  douleur  est  diffuse,  occupe  toute  la  région, 
rayonne  même  dans  les  régions  voisines,  et  on  la  provoque  en 
pressant  sur  la  ligne  médiane  au  niveau  de  la  fossette  de  la  nuque. 
L'immobilisation  de  la  tête  existe  bien  dans  ces  deux  affections, 
mais  elle  n'est  pas  la  même,  et  c'est  à  l'analyse  des  mouvements, 
qui  n'a  peut-être  pas  jusqu'ici  attiré  suffisamment  l'attention  des 
praticiens,  que  j'attache  le  plus  d'importance  dans  l'établissement 
du  diagnostic. 

D'abord,  l'immobilisation  n'est  pas  aussi  absolue  dans  le  torti- 
colis que  dans  le  mal  sous-occipital,  mais,  de  plus,  rappelez-vous 
les  détails  suivants.  Cette  dernière  affection  a  pour  siège  les  arti- 
culations de  l'occipital  avec  l'atlas  et  de  l'atlas  avec  l'axis  :  or, 
quels  sont  les  mouvements  physiologiques  propres  à  ces  deux  arti- 
culations? Les  condyles  de  l'occipital  exécutent  sur  l'atlas  un  très 
léger  mouvement  dans  le  sens  vertical,  qui  se  produit  lorsque, 
par  exemple,  nous  inclinons  la  tête  pour  dire  :  oui.  L'atlas  pivote 
sur  l'axis,  et  le  mouvement  s'exécute,  lorsque,  par  exemple, 
nous  faisons  un  très  léger  signe  de  tête  pour  dire  :  non.  Recher- 
chez donc  avec  soin  l'existence  de  ces  deux  mouvements  :  dans 
le  torticolis  musculaire,  quel  que  soit  le  degré  de  contracture  des 
muscles,  il  sont  toujours  possibles,  même  faciles  et  non  doulou- 
reux. Dans  le  mal  sous-occipital,  au  contraire,  même  au  début, 
ils  sont  difficiles,  ou  impossibles  et  douloureux. 

Le  mal  sous-occipital  entraîne  presque  toujours  la  mort.  Aux 
causes  habituelles  s'ajoute  ici  une  cause   particulière  de  mort 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.   —  30 


466  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

subite,  la  compression  du  bulbe  par  Tapophyse  odonioïde  lorsque 
le  ligament  transverse  se  rompt:  j'ai  vu  un  jeune  homme  mourir 
instantanément  en  descendant  de  son  lit.  Prévenez  la  famille  de 
la  possibilité  de  cet  accident. 

La  principale  indication  à  remplir  dans  le  traitement  de  cette 
affection  est  de  maintenir  la  tète  le  mieux  possible  à  Taide  d'une 
minerve,  et  j'ai  Thabitude,  à  l'hôpital,  d'appliquer  un  appareil 
plâtré  qui  prend  la  tète,  le  cou  et  les  épaules.  Des  révulsifs 
locaux,  des  pointes  de  feu  répétées  sur  la  nuque,  et  la  meilleure 
hygiène  possible,  compléteront  le  traitement. 

3«  TUMEURS  DU  COU. 

Lorsqu'un  sujet  se  présente  avec  une  tumeur  du  cou  (et  presque 
toujours  elle  occupe  la  face  antéro-latérale),  votre  premier  soin 
est  d'en  déterminer  le  siège  exact  :  occupe-t-elle  la  région  sus- 
hyoïdienne  latérale  ou  médiane,  la  région  sous-hyoïdienne  latérale 
ou  médiane,  le  creux  sus-claviculaire?  Le  siège  vous  fournira 
déjà  des  présomptions  sur  le  point  de  départ  du  produit  mor- 
bide :  les  tumeurs  latérales  sont,  le  plus  souvent,  d'origine  gan- 
glionnaire, tandis  qu'une  tumeur  médiane  aura,  sans  doute,  des 
connexions  intimes  avec  le  larynx,  la  trachée,  et  surtout  le  corps 
thyroïde. 

Dans  le  cas  de  tumeur  médiane  ou  médio-latérale,  faites  avaler 
le  malade  et  suivez  des  yeux  le  mouvement  qui  se  produit  au 
niveau  de  la  tumeur.  Si  celle-ci  s'élève  brusquement  en  même 
temps  que  le  cartilage  thyroïde,  au  second  temps  de  la  dégluti- 
tion, c'est  que  le  néoplasme  est  en  continuité  avec  le  conduit 
laryngo-trachéal,  et,  suivant  la  hauteur  du  cou  qu'il  occupe,  vous 
lui  assignerez  comme  point  de  départ  probable  :  le  larynx,  le 
corps  thyroïde,  ou  la  trachée-artère. 

Préoccupez-vous  alors  de  la  consistance  :  la  tumeur  est-elle 
solide,  liquide  ou  gazeuse?  apportez  le  plus  grand  soin  à  cette 
exploration,  car  l'absence  d'un  point  d'appui  résistant  la  rend  plus 
difficile  que  dans  la  plupart  des  autres  régions  du  corps.  La 
tumeur  gazeuse  ou  trachéocèle  est  plutôt  une  curiosité  patholo- 
giqiie,  aussi  ne  ferai- je  que  la  mentionner  :  j'en  dirai  autant  du 
goitre  aérien, 

La  véritable  division  clinique  des  tumeurs  du  cou  est  donc 
celle-ci  :  tumeurs  solides ^  tumeurs  liquides. 


TUMEURS  DU  COU.  467 

Les  tumeurs  solides  du  cou  ont  presque  toujours  pour  point  de 
départ  les  ganglions  lymphatiques  si  nombreux  de  cette  région, 
ce  sont  les  tumeurs  ganglionnaires.  Elles  peuvent  aussi  siéger 
dans  la  glande  sous-maxillaire,  dans  le  corps  thyroïde,  ou  dans  le 
larynx.  Enfin,  on  peut  observer  au  cou  les  tumeurs  communes  à 
toutes  les  régions,  et,  en  particulier,  le  lipome  et  le  fibrome. 

Les  tumeurs  liquides  (je  laisse  de  côté  les  abcès  froids  dont  je 
me  suis  occupé  plus  haut)  sont  des  kystes  avec  toutes  leurs 
variétés  ou  des  anévrysmes. 

Je  suivrai  cet  ordre  dans  nota  description. 

Â.  —  Tumeurs  solides  du  cou. 

a.  Tumeurs  ganglionnaires.  —  Les  ganglions  lymphatiques 
occupent  principalement  Tangle  de  la  mâchoire,  la  bifurcation  de 
la  carotide  primitive,  et  c'est,  en  effet,  à  ce  niveau  qu'elles  se  déve- 
loppent le  plus  souvent.  Cependant,  il  existe  des  ganglions  dissé- 
minés sur  tous  les  points  du  cou,  en  sorte  que  Ton  peut  trouver 
partout  ce  genre  de  tumeur.  Je  signale,  en  particulier,  ceux  qui  siè- 
gent au-devant  du  conduit  laryngo-trachéal  sur  la  ligne  médiane 
et  qui  pourraient  être  confondus  avec  l'isthme  du  corps  thyroïde. 

Il  est,  en  général,  facile  de  reconnaître  une  tumeur  ganglion- 
naire :  ordinairement  inégale,  irrégulière,  mobile,  de  consistance 
élastique,  et  constituée  par  l'agglomération  d'un  certain  nombre 
de  ganglions  voisins,  elle  est  indolente  et  se  développe  parfois 
rapidement.  Lorsqu'un  seul  ganglion  est  envahi,  la  tumeur  est 
lisse,  régulièrement  arrondie,  mobile  sur  la  peau  et  sur  les 
parties  profondes,  tant  qu'il  ne  s'est  pas  développé  de  phénomènes 
inflammatoires.  On  pourrait  alors  très  bien  la  confondre  avec  un 
fibrome  ou  un  adénome,  car  les  signes  objectifs  sont  identiques, 
mais  le  lymphome  est  bien  rarement  unique,  on  trouve  d'autres 
ganglions  engorgés  soit  au  voisinage,  soit  du  côté  opposé  du  cou. 
De  plus,  le  développement  du  lymphome  est  plus  rapide,  sans 
parler  de  la  constitution  du  sujet  et  de  diverses  autres  lésions  de 
même  origine  sur  les  yeux,  le  nez,  etc.,  qui  viennent  éclairer 
le  diagnostic. 

S*il  est  aisé  de  reconuÉiître  qu'une  tumeur  du  cou  est  développée 
aux  dépens  des  ganglions  lymphatiques,  il  ne  l'est  pas  toujours 
autant  d'en  reconnaître  la  nature  intime.  Plusieurs  circonstances, 
en  effet,   peuvent  produire  l'engorgement  ganglionnaire,    par 


468  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

exemple  :  une  lésion  de  voisinage  ;  un  eczéma  du  nez,  des  oreilles, 
de  la  face;  un  chancre  des  lèvres;  un  épithélioma  des  lèvres,  de 
la  cavité  buccale,  de  l'œsophage  ;  le  ganglion  peut  être  simple- 
ment hypertrophié  (lymphome)  ;  il  peut  être  envahi  par  du 
tissu  sarcomateux  (lympho-sarcome),  par  du  tubercule. 

Deux  maladies  constitutionnelles,  la  leucocythémie  et  Tadénie, 
se  traduisent  souvent  à  l'extérieur  par  un  engorgement  ganglion- 
naire du  cou  d'un  volume  souvent  très  considérable.  Dans  les 
deux  cas,  ce  sont  des  lymphadénomes,  avec  cette  différence  que 
la  leucocythémie  s  accompagne  d'une  augmentation  considérable 
du  nombre  des  globules  blancs  du  sang,  tandis  que  dans  Tadéiiie 
le  rapport  reste  le  môme  entre  les  globules  rouges  et  les  globules 
blancs. 

11  suffit,  en  général,  d'un  peu  d'attention  pour  reconnaître  que 
la  tumeur  ganglionnaire  est  secondaire  et  produite  par  une 
éruption  quelconque,  par  la  syphilis  ou  le  cancer.  Mais  lorsque 
la  tumeur  est  primitive^  l'embarras  est  plus  grand.  Toutefois,  le 
sarcome  et  le  carcinome  primitifs  des  ganglions  sont  des  afiFec- 
tions  rares,  et  souvent  le  microscope  seul  peut  décider  la  question. 

Cependant,  lorsqu'une  tumeur  du  cou,  de  la  région  sus-hyoï- 
dienne latérale,  par  exemple,  est  dure,  inégale,  bosselée,  adhé- 
rente aux  parties  profondes,  très  douloureuse  ;  lorsqu'elle  s'est 
développée  rapidement,  il  est  très  probable  que  vous  êtes  en 
présence  d'un  cancer  primitif  des  ganglions. 

Est-il  possible  de  reconnaître  un  lymphome  simple,  c'est- 
à-dire  une  hypertrophie  locale  du  tissu  ganglionnaire  du  lympha- 
dénome  qui  se  développe  au  cours  de  la  leucocythémie  ou  de 
Tadénie?  Ce  diagnostic  présente  un  haut  intérêt  pratique, 
puisque  l'ablation  d'un  lymphome  simple,  est  à  la  rigueur,  ration- 
nelle, tandis  qu'il  serait  absurde  d'enlever  les  ganglions  dans  les 
autres  circonstances. 

En  s'en  rapportant  aux  phénomènes  locaux  seuls,  le  diagnostic 
est  impossible,  car  la  tumeur  se  présente  avec  les  mêmes 
caractères  dans  les  trois  cas  :  c'est-à-dire  qu'elle  est  lisse, 
régulière,  mobile  et  indolente.  C'est  dans  l'état  général  qu'il 
faudra  rechercher  les  éléments  du  diagnostic.  Et  d'abord, 
lorsqu'un  sujet  ayant  dépassé  la  trentaine,  dont  la  santé 
jusqu'alors  a  été  bonne,  n'ayant  jamais  présenté  aucun  engor- 
gement ganglionnaire,  est  atteint  d'un  lymphadénome  du  cou, 
il  faut  songer  à  la  leucocythémie  ou  à   l'adénie,  car  l'engorge- 


TUMEURS  DU  COU.  469 

ment  simple  est  plutôt  une  affection  de  la  jeunesse.  Recherchez 
alors  s'il  nexiste  pas  des  tumeurs  de  même  nature  de  Tautre 
côté  du  cou,  sous  les  aisselles,  dans  les  aines,  dans  le  mésen- 
tère, etc.  ;  vérifiez  Tétat  de  la  rate,  celui  de  la  peau,  etc.  ;  si 
vous  constatez  que  ces  diverses  régions  sont  affectées  de  tu- 
meurs semblables,  ce  n'est  pas  un  lymphome  simple.  Examinez 
alors  le  sang  :  s'il  y  a  augmentation  des  globules  blancs,  con- 
cluez à  la  leucocythémie  (Virchow)  ;  si  vous  n'en  trouvez  pas, 
c'est  de  Tadénie  (Trousseau). 

Un  autre  point  du  diagnostic  présente  encore  de  sérieuses 
difficultés. 

L'engorgement  primitif  des  ganglions  du  cou  est  très  souvent, 
le  plus  souvent,  lié  à  la  tuberculose,  dont  il  n'est  qu'une  mani- 
festation, et,  d'autre  part,  il  n'est  pas  douteux  qu'il  existe  des 
lymphomes  simples,  non  tuberculeux.  Peut-on  les  distin- 
guer en  clinique?  D'après  les  signes  physiques,  je  ne  le  crois 
pas  ;  on  ne  peut  que  soupçonner  le  diagnostic  en  se  basant  sur 
l'état  général  du  sujet,  lorsqu'il  se  rencontre  d'autres  signes  de 
tuberculose. 

Le  traitement  des  tumeurs  ganglionnaires  du  cou  est  mé- 
dical et  chirurgical.  La  plupart  des  chirurgiens,  et  je  suis  du 
nombre,  se  sont,  jusqu'à  ce  jour,  contentés  du  premier  :  frictions 
iodurées,  applications  de  teinture  d'iode,  médication  interne 
reconstituante.  D'autres  ont  conseillé  l'ablation  de  ces  tumeurs  ; 
mais  le  traitement  chirurgical  doit  reposer  évidemment  sur  un 
diagnostic  exact  de  la  nature  de  la  lésion,  et  nous  venons  de 
voir  que  ce  diagnostic  est  loin  d'être  facile. 

Vous  commettriez  une  grosse  faute  en  enlevant  un  lymphadé- 
nome  symptomatiquo  d'une  leucocythémie  ou  d'une  adénie. 
C'est  pour  ces  cas  que  M.  Reclus  a  conseillé  l'injection  intersti- 
tielle de  quelques  gouttes  de  liqueur  de  Fowler,  et  il  dit  en  avoir 
obtenu  des  résultats  favorables.  Devez-vous  enlever  un  lymphome 
simple?  Je  n'y  vois  pas  un  grand  avantage.  La  tumeur  est  rare- 
ment unique,  et  il  est  très  possible  qu'après  son  ablation  une 
autre  se  développe  à  côté  ou  du  côté  opposé. 

Il  est,  sans  doute,  indiqué  d'extirper  un  lympho-sarcome, 
mais  comment  le  distinguer  cliniquement  d'un  lymphadénome? 

Faut-il  enlever  les  ganglions  tuberculeux?  Un  certain  nombre 
de  médecins  professent  aujourd'hui  que  la  tuberculose  est  une 


470  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

afifection  primitivement  locale;  que  le  bacille  introduit,  on  ne 
sait  comment,  dans  Téconomie  se  cantonne  d'abord  dans  un 
organe,  un  ganglion  lymphatique,  par  exemple,  y  séjourne  un 
certain  temps,  et  envahit  ensuite  d'autres  parties  du  corps.  Pour 
ceux  qui  professent  cette  doctrine,  la  réponse  nest  pas  douteuse, 
mais  il  faut  reconnaître  que  ce  n'est  encore  qu'une  hypothèse. 

Au  résumé,  lorsqu'une  tumeur  ganglionnaire  du  cou  est 
Uîiiquej  lorsqu'elle  s'est  développée  depuis  un  certain  temps  et  a 
résisté  au  traitement  médical,  je  pense  qu'on  en  peut  pratiquer 
l'ablation,  quelle  qu'en  soit  la  nature.  Hors  ce  cas,  qui  d'ailleurs 
est  très  rare,  je  conseille  l'abstention. 

L'extirpation  de  ces  tumeurs  n'est  pas  sans  présenter  quelques 
dangers,  surtout  vers  la  bifurcation  des  carotides,  ou  bien  au- 
dessous  du  stemo-mastoïdien  :  elles  reposent,  en  efifet,  directe- 
ment sur  les  grosses  veines  du  cou,  et  en  particulier  sur  la  veine 
jugulaire  interne,  avec  les  parois  de  laquelle  peuvent  exister  des 
adhérences. 

C'est  à  ces  tumeurs  ganglionnaires,  volumineuses,  multiples, 
de  nature  tuberculeuse,  non  suppurées,  que  conviennent  surtout 
les  injections  interstitielles  de  naphtol  camphré,  préconisées 
dans  ces  derniers  temps  par  MM.  Reboul  et  C.  Nélaton  (1893'. 

Lorsque  des  ganglions  tuberculeux,  caséeux,  sont  ramollis,  le 
traitement  est  alors  tout  indiqué  ;  il  convient,  comme  pour  les 
abcès  froids,  d'ouvrir  la  coque  ganglionnaire  et  d'en  enlever  le 
contenu  avec  la  cuiller  tranchante,  ou  mieux  la  coque  elle-même 
si  c'est  possible. 

b.  Tumeurs  de  la  glande  sous^maxillaire,  —  Les  tumeurs  de 
la  glande  sous-maxillaire  sont  très  rares,  surtout  si  on  les  com- 
pare à  celles  qui  se  développent  si  souvent  dans  la  parotide  :  aussi, 
les  signalerai-je  rapidement.  Il  ne  faut  pas  comprendre  sous  le 
nom  de  tumeur  la  tuméfaction  subite  de  la  glande  sous-maxil- 
laire qui  survient  parfois  à  la  suite  de  l'obstruction  du  canal  de 
Warthon  par  un  corps  étranger  :  la  salive  s'accumule  alors  dans 
la  glande  et  la  distend  ;  c'est  une  sorte  de  colique  salivaire  qui 
provoque  une  douleur  d'une  intensité  extrême.  J'ai  déjà  rapporté 
un  cas  où  l'accident  s'était  produit  brusquement  pendant  le  repas, 
les  phénomènes  disparurent  instantanément  à  la  suite  du  cathé- 
térismedu  canal  de  Warton  que  je  pratiquai  à  l'aide  d'un  stylet  fin. 

En  présence  d'une  tumeur  de  la  région  sous-maxiliairc,  le  pra- 


TUMEURS  DU  COU.  «I 

ticien  doit   se  ptoser  les  deux  questions  suivantes  :  Siège-t-elle 
dans  la  glande  sous-maxillaire?  Quelle  en  est  la  nature'' 

La  loge  de  laglande«ous-maxillaire  contient  un  certain  nombre 
de  ganglions  lymphatiques  ;  ces  ganglions  se  confondent  si  inti- 
mement avec  la  glande,  qu'il  est  souvent  difficile  de  distinguer 
dans  une  tumeur  ce  qui  appartient  à  l'un  ou  à  l'autre  de  ces 
organes.  En  voici  un  exemple  :  le  4  août  1886,  le  jour  même  où 
j'écrivais  ce  chapitre,  j'opérai,  à  l'Hôtel-Dieu,  un  homme  atteint 


d'épithéliome  du  plancher  de  la  houche,  et  je  commençai  par 
enlever  un  ganglion  sous-maxillaire  assez  volumineux.  Or,  je 
constatai  au  cours  de  l'opération,  et  encore  mieux  après,  que  ce 
ganglion  n'était  autre  que  la  glande  sous-maxillaire  elle-même, 
indurée  etdégénérée,  complication  tellement  rare  que  je  n'y  avais 
même  pas  songé. 

Cependant,  il  estun  élément  importantdediagnostic  (Voy.fig.47):' 
les  ganglions  lymphatiques  sont,  le  plusordinairement,  placés  en 
arriéra  de  la  glande,  entre  celle-ci  et  l'angle  de  la  mAchoire,  de 
telle  sorte  qu'en  réalité  la  tumeur  ganglionnaire  n'occupe  pas 
exactement  lemômesitgeanatomique  que  la  sous-maxillaire.  Si 
donc  une  tumeur  est  située  au  niveau  de  la  partie  moyenne  de 
l'espace  compris  entre  le  menton  et  l'angle  de  la  mâchoire,    son 


472  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

point  de  départ  est  probablement  la  glande  salivaire.  Est-elle,  au 
contraire,  plus  rapprochée  de  Tangle  de  la  mâchoire  que  du 
menton,  son  origine  est,  sans  doute,  ganglionnaire.  Je  me  basai 
sur  ce  signe,  tiré  du  siège  précis  du  néoplasme,  pour  diagnosti- 
quer une  tumeur  de  la  glande  sous-maxillaire  que  j'opérai,  à 
THôtel-Dieu,  en  mai  4886,  et  Tévénement  me  donna  raison. 

Un  signe  important  devrait  a  priori  résulter  de  lexamen  du 
canal  de  Warthon.  En  effet,  s'il  ne  s'écoule  pas  du  tout  de  salive 
par  le  conduit  du  côté  correspondant,  on  en  peut  conclure  au 
siège  glandulaire  et  à  la  dégénérescence  de  la  glande  ;  mais,  le 
plus  souvent,  le  parenchyme,  n'étant  pas  détruit,  est  seulement 
refoulé  et  continue  à  sécréter  de  la  salive. 

Une  autre  présomption  est  tirée  de  la  marche  de  la  maladie.  La 
tumeur  ganglionnaire  se  développe,  en  général,  rapidement  ;  en 
quelques  jours  même,  elle  atteint  parfois  un  volume  assez  consi- 
dérable ;  de  plus,  elle  reste  rarement  stationnaire  pendant  des 
années  ;  elle  régresse,  ou  bien  s'enflamme  et  suppure.  —  La 
tumeur  primitive  de  la  glande  sous-maxillaire  (je  laisse  de  côté 
le  cancer)  se  développe  lentement  et  graduellement  comme  celles 
de  la  parotide  ou  de  la  mamelle  ;  après  des  mois  ou  des  années, 
elle  parviendrait  seulement  au  volume  qu'un  ganglion  peut 
acquérir  en  quelques  semaines  ;  de  plus,  elle  n'ofl*re  pas  dans 
son  volume  les  oscillations  si  fréquentes  de  la  tumeur  gan- 
glionnaire. 

Il  est  un  dernier  caractère  également  important.  J'ai  dit,  au 
chapitre  précédent,  que  les  tumeurs  ganglionnaires  étaient  rare- 
ment uniques;  on  en  trouve  presque  toujours  plusieurs  a^lo- 
mérées  ou  disséminées  :  or,  une  tumeur  de  laglande  sous-maxillaire 
est  unique. 

Vous  tiendrez  compte  enfin  de  l'âge  et  de  la  constitution  du 
sujet;  la  jeunesse  et  les  attributs  du  lymphatisme  seront  en  faveur 
d'une  tumeur  ganglionnaire. 

Au  résumé,  si  la  tumeur  est  unique^  si  la  marche  en  a  été 
lente  et  graduelle,  si  elle  occupe  la  partie  moyenne  de  r espace 
compris  entre  le  menton  et  l'angle  de  la  mâchoire,  il  y  a  de 
fortes  présomptions  en  faveur  d'une  tumeur  de  la  glande  sous- 
maxillaire. 

Quelle  est  sa  nature?  11  est  inutile  de  répéter  ici  ce  que  j'ai 
développé  assez  longuement  à  propos  des  tumeurs  de  la  paro- 
tide. Préoccupez- vous  surtout  de  bien  constater  si  la  tumeur  est 


TUMEURS  DU  COU.  473 

encapsulée  et,  par  conséquent,  énucléable,  ou  bien  si  elle  est 
adhérente  et  fusionnée  avec  les  parties  voisines.  Quant  à  savoir 
s'il  s'agit  d'un  adénome,  d'un  fibrome,  d'un  sarcome,  d  un 
myxome,  etc.,  c'est  le  plus  souvent  affaire  de  laboratoire  et  non 
de  clinique. 

Si  latumeurest  lisse,  arrondie,  régulière,  indolente,  fluctuante, 
il  s  agira  probablement  d'un  kyste.  J'ai  opéré,  en  1893,  à  la  Pitié, 
un  kyste  sanguin  de  la  sous-maxillaire. 

On  observe  dans  la  glande  une  tumeur  d'une  nature  toute  spé- 
ciale et  à  laquelle  il  faut  songer  :  c  est  celle  qui  résulte  de  la 
présence  de  calculs.  Elle  est  alors  dure,  inégale,  bosselée,  et 
pourrait  être  confondue  avec  un  chondrome.  11  serait  utile,  dans 
ce  cas,  de  pratiquer  le  cathétérisme  du  canal  de  Warthon,  qui 
permettrait  peut-être  de  sentir  un  corps  dur.  La  suppression  de 
la  sécrétion  salivaire  résulte  parfois  de  l'oblitération  du  canal 
excréteur,  et  les  malades  éprouvent  alors  de  vives  douleurs. 

L'ablation  des  tumeurs  de  la  glande  sous-maxillaire  est  une 
opération  très  simple,  surtout  quand  la  tumeur  est  encapsulée  ; 
une  incision  parallèle  au  bord  de  la  mâchoire  en  permet  une 
rapide  énucléation,  et  le  malade  est  guéri  après  quelques  jours. 
Lartère  faciale  est  le  seul  organe  susceptible  d'être  rencontré 
sous  le  bistouri.  Il  en  serait  autrement  si  la  tumeur  était  adhé- 
rente :  la  dissection  devient  alors  minutieuse  et  doit  être  faite  à 
petits  coups  ;  cependant,  l'opération  reste  relativement  facile  et 
exempte  de  dangers. 

c.  Tumeurs  du  muscle  stemo-cléido-masloïdien.  —  On  pourra 
vous  présenter  (rarement,  il  est  vrai)  un  enfant  nouveau-né  por- 
tant sur  le  trajet  du  sterno-cléido-mastoïdien  une  tumeur  dure, 
du  volumed'une  noisette  ou  d'une  noix,  fusionnée  avec  le  muscle. 
L'opinion  courante  est  qu'il  s'agit  d'un  hématome  développé  pen- 
dant le  travail  de  l'accouchement.  Ces  tumeurs  disparaissent  peu 
à  peu  d'elles-mêmes,  sans  traitement  spécial. 

Le  sterno-mastoïdien  est  un  siège  d'élection  pour  les  gommes. 
Le  diagnostic  en  est  très  simple,  et  il  suffit  d'y  songer  pour 
éviter  toute  erreur.  Une  tumeur  diffuse,  sans  limite  bien  ap- 
préciable, incorporée  aux  fibres  musculaires,  développée  rapi- 
dement, en  quelques  semaines,  sans  traumatisme,  et  indolente,  ne 
peut  être  que  de  nature  gommeuse.  Evoluant,  d'ailleurs,  à  Tinstar 


à 


474  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

des  gommes,  elle  ne  tarde  pas  à  se  ramollir,  à  s'ulcérer,   et 
prend  alors  Taspect  tout  à  fait  caractéristique  propre  à  ce  genre 
de  tumeurs  (bords  décollés,  taillés  à  pic,  etc.). 
Le  traitement  spécifique  en  a  rapidement  raison. 

d.  Tumeurs  solides  du  corps  thyroïde.  —  Les  tumeurs  solides  du 
corps  thyroïde  (les  tumeurs  liquides  seront  étudiées  plus  loin), 
restées  jusqu'à  notre  époque  dans  le  domaine  à  peu  près  exclusif 
de  Tanatomie  pathologique,  occupent  une  large  place  dans  la 
clinique  depuis  qu'on  en  pratique  couramment  l'ablation. 

Il  convient,  tout  d'abord,  d'établir  une  distinction  sur  lacpielle 
on  n'insiste  pas  suffisamment,  et  dont  l'importance  est  grande, 
ainsi  que  je  le  montrerai  dans  un  instant. 

La  tumeur  du  corps  thyroïde  n  est  souvent  qu'une  hypertrophie 
partielle  ou  totale  de  la  glande,  c'est  un  goitre  proprement  dit. 
Tantôt,  l'hypertrophie  porte  également  sur  tous  les  éléments  de 
la  glande,  goitre  simple,  ou  plus  spécialement  sur  l'un  de  ses 
éléments,  les  vaisseaux,  par  exemple,  goitre  vasculaire,  anéyr}'s- 
matique.  Ce  n'est  donc  pas,  en  réalité,  une  tumeur,  dans  le  sens 
où  nous  comprenons  ce  mot  en  pathologie. 

D'autres  fois,  il  se  développe  dans  l'épaisseur  du  corps  thyroïde, 
comme  dans  la  parotide,  la  glande  mammaire,  etc.,  un  produit  de 
nouvelle  formation,  un  néoplasme,  présentant  une  nature  va- 
riable :  le  plus  souvent,  c'est  du  sarcome  ou  du  cancer.  Ce  pro- 
duit refoule  peu  à  peu  le  tissu  normal,  l'atrophie  plus  ou  moins 
complètement.  Voilà  la  véritable  tumeur  du  corps  thyroïde. 

Lors  donc  qu'on  s'est  assuré,  en  faisant  exécuter  au  malade 
un  mouvement  de  déglutition,  que  la  tumeur  du  cou  siège  bien 
dans  le  corps  thyroïde,  il  faut  résoudre  cette  seconde  question  : 

S'agit-il  d'une  hypertrophie  partielle  ou  totale  de  la  glande  ? 
est-ce  un  néoplasme  ? 

La  solution  est  ordinairement  facile. 

Dans  l'hypertrophie,  la  glande  a  souvent  conservé  sa  forme 
normale  ;  on  distingue  les  deux  lobes  et  l'isthme.  La  maladie  date 
d'un  grand  nombre  d'années,  s'est  développée  lentement,  progres- 
sivement. Elle  constitue,  sans  doute,  une  difformité  considérable, 
mais,  le  plus  souvent,  ne  cause  pas  de  douleurs,  n'entrave  pas  la 
fonction  des  organes  voisins  :  la  déglutition  et  la  respiration  se 

fontbien.  C'est,  eusomnie,unorgaiiequinliipl('î,décupléde  volume» 
si  l'on  veut,  mais  gênant  seulement  par  son  poids,  comme  on  le 


TUMEURS  DU  COU.  415 

voit  si  communément  dans  les  pays  où  le  goitre  est  endémique. 

La  tumeur  proprement  dite  occupe  soit  lun  des  lobes,  soit 
l'isthme,  ou  bien  ces  trois  points  à  la  fois,  mais  elle  constitue 
une  saillie  nettement  limitée  et  ne  rappelle  en  rien  la  forme  nor- 
male du  corps  thyroïde.  Souvent  régulière  et  lisse,  quelquefois 
inégale  et  bosselée,  elle  s  est,  en  tous  cas,  développée  assez  rapi- 
dement et  provoque  généralement  des  troubles  physiologiques 
graves. 

Poursuivons  le  diagnostic.  Nous  avons  reconnu  qu'il  s'agissait 
du  corps  thyroïde  et  d'une  tumeur  développée  dans  son  épaisseur. 
Quel  genre  de  tumeur?  L'anatomie  pathologique  a  démontré 
qu'on  rencontrait,  le  plus  souvent,  du  sarcome  ou  du  cancer  :  pou- 
vons-nous le  reconnaître  en  clinique?  Non,  d'une  manière  abso- 
lue, surtout  au  début,  alors  qu'une  intervention  chirurgicale  est 
possible.  Ce  n'est,  d'ailleurs,  pas  très  nécessaire.  Ce  qu'il  importe 
par-dessus  tout  de  savoir,  le  voici  :  la  tumeur  jouit-elle  d'un 
certain  degré  de  mobilité  sur  les  parties  profondes,  est-elle  en- 
capsulée? La  tumeur,  au  contraire,  fait-elle  corps  avec  les  organes 
sous-jacents,  est-elle  privée  de  toute  mobilité  propre? 

Cette  constatation  est  si  importante  qu'elle  devra  vous  décider 
à  intervenir  ou  à  repousser  toute  opération.  Elle  présente,  sans 
doute,  quelques  difficultés,  mais  on  parvient,  en  général,  àl'établir 
même  pour  les  tumeur e^  occupant  toute  la  région  an téro- latérale 
du  cou.  Employez  dans  ce  but  la  manœuvre  suivante  :  le  sujet 
étant  assis  devant  vous,  la  tête  étendue  et  appuyée,  imprimez 
avec  le  pouce,  à  la  partie  inférieure  de  la  tumeur,  un  petit  mou- 
vement brusque  de  bas  en  haut  ;  si  la  tumeur  se  déplace,  et  le 
déplacement  est  évidemment  très  léger  lorsqu'il  s'agit  d'une 
grosse  tumeur,  c'est  qu'elle  n'adhère  pas,  ou  du  moins  qu'elle 
n'est  pas  fusionnée  avec  les  parties  sous-jacentes,  celles-ci  étant 
fixes  dans  la  position  donnée  à  la  tête.  La  même  exploration, 
pratiquée  dans  le  sens  transversal  du  cou,  ne  fournirait  aucune 
indication,  car  les  organes  sont  mobiles  dans  ce  sens  et  la  tumeur 
pourrait  se  mouvoir  avec  eux. 

Une  tumeur  du  corps  thyroïde  provoque  des  troubles  physiolo- 
giques variés,  qui  sont  loin  d'être  en  proportion  de  son  volume. 
J'opérai  à  la  même  époque  deux  malades  :  un  jeune  homme  de 
vingt-cinq  ans  et  une  femme  de  soixante  ans.  La  tumeur  du  jeune 
homme  occupait  toute  la  hauteur  et  la  largeur  de  la  région  antéro- 
latérale  du  cou  (fig.  48)  et  ne  provoquait  pas  d'accidents  ;  la  tumeur 


476  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU 

de  la  femme  avait  à  peine  le  volume  d'un  œuf  de  poule  et  donnait 
lieu  à  des  accès  de  dyspnée  d'une  intensité  telle,  que  la  vie  était 
à  chaque  instant  menacée.  Les  accès  disparurent  aussitôt  après 
l'opération,  pratiquée  sans  chloroforme  et  supportée  avec  une 
admirable  énergie. 

La  dyspnée  résulte  certainement  de  la  pression  exercée  par  la 
tumeur  sur  la  trachée-artère,  mais  aussi  de  la  pression  sur  le 
pneumogastrique  et  le  récurrent,  car  elle  n'est  pas  en  rapport  avec 
le  degré  de  déformation  de  la  trachée.  J'ai  vu  ce  conduit,  aplati 
comme  un  fourreau  de  sabre,  provoquer  une  dyspnée  beaucoup 
moindre  que  celle  qu'éprouvait  la  femme  citée  plus  haut  et  dont 
la  trachée  était  à  peine  comprimée.  Dans  ce  cas,  il  est  vrai,  la 
tumeur  était  médiane  et  située  au-dessus  de  la  fourchette  ster- 
nale,  sans  cependant  être  rétro-sternale. 

Les  tumeurs  du  corps  thyroïde  donnent  parfois  naissance  à  un 
ensemble  de  signes  ressemblant  beaucoup  à  ceux  que  détermine 
la  maladie  de  BasedoWy  appelée  encore  goitre  exophtalmique. 
C'est  un  point  intéressant  sur  lequel  je  désire  attirer  un  instant 
l'attention  du  lecteur. 

Le  goitre  exophtalmique  se  présente  avec  les  caractères  clini- 
ques suivants:  saillie  des  yeux,  tuméfaction  du  corps  thyroïde, 
palpitations  violentes.  Aux  palpitations  se  joint  souvent  la 
dyspnée.  Quelle  est  la  nature  de  ce  goitre  ?  La  plupart  des  auteurs 
font  jouer  un  rôle  tout  à  fait  secondaire  au  goitre  lui-même  ;  ils 
le  considèrent  comme  un  effet  et  non  comme  une  cause  première 
de  l'affection.  Le  goitre  ne  serait  môme  pas  indispensable  pour 
caractériser  la  maladie,  qui  rentre,  d'après  eux,  dans  un  cadrt^ 
purement  médical.  Cette  opinion  me  semble  exacte.  Il  existe,  en 
effet,  une  maladie  spéciale  dont  le  point  de  départ  est,  sans  doute, 
une  altération  du  plexus  nerveux  cardio-pulmonaire  donnant 
naissance  à  cet  ensemble  symptomatique,  mais  il  n'est  pas  dou- 
teux aussi  que  certaines  tumeurs  du  corps  thyroïde  provoquent 
un  groupe  de  signes  à  peu  près  identiques.  En  voici  deux  exem- 
ples frappants  : 

En  1880,  se  présentait  dans  mon  service  une  jeune  femme,  âgée 
de  vingt-sept  ans,  en  proie  à  de  violentes  palpitations,  à  de  la 
dyspnée,  et  ne  voyant  plus  assez  clair  pour  travailler  à  l'aiguiHe  ; 
elle  présentait  une  tumeur  du  corps  thyroïde  du  volume  d'un 
gros  citron.  Beaucoup  de  médecins  l'observèrent  et  chacun  pro- 


TUMEURS  DU  COU.  -  477 

nonça  le  nom  de  goitre  exophtalmique.  J'hésitais  beaucoup  à 
Topérer,  car  cette  opération  n'était  pas  acceptée  en  France  et 
aucun  chirurgien  de  notre  temps  ne  Tavait  pratiquée  (1).  Je  me 
décidai  cependant,  et  je  montrai  à  TAcadémie,  quelques  semaines 
plus  tard,  cette  femme  complètement  débarrassée  de  tous  ses 
accidents.  Elle  est  restée  guérie  depuis  cette  époque. 

L'année  d'après,  en  mai  1881,  je  présentai  à  la  Société  de  chi- 
rurgie un  homme  d  une  trentaine  d'années,  atteint  d'une  énorme 
tumeur  du  corps  thyroïde.  On  y  constatait  des  battements  dans 
certains  points,  du  bruit  de  souffle  ;  les  yeux  étaient  tellement 
saillants  qu'ils  paraissaient  sortis  de  l'orbite  ;  cet  homme,  très 
émacié,  ne  pouvait  plus  ni  avaler,  ni  respirer,  et  réclamait  du 
secours.  Je  demandai  l'avis  de  mes  collègues  sur  la  possibilité 
d'une  intervention.  La  plupart,  diagnostiquant  un  goitre  exophtal- 
mique, repoussèrent  bien  loin  toute  idée  d'opération  ;  quelques- 
uns  la  conseillèrent.  Je  l'opérai  en  présence  de  plusieurs  collègues, 
et  en  particulier  de  M.  Esmarch  ;  ce  malade  guérit,  et  tous  les 
accidents  disparurent.  Dès  le  lendemain,  les  yeux  étaient  rentrés 
dans  l'orbite,  ce  qu'il  traduisait  en  disant  que  ses  paupières  lui 
paraissaient  trop  larges. 

Les  accidents  étaient  dus  évidemment  à  la  compression  méca- 
nique exercée  par  la  tumeur  sur  les  vaisseaux  et  nerfs  du  cou. 

Il  existe  donc  deux  variétés  de  goitre  exophtalmique  :  l'une, 
médicale,  est  liée  à  une  altération  primitive  du  système  nerveux; 
au  lieu  d'être  cause  de  la  maladie,  le  goitre  en  est  seulement  l'effet, 
au  même  titre  que  les  palpitations  et  la  projection  des  yeux  en 
avant.  Toute  opération  doit  être  évidemment  repoussée. 

L'autre  variété  est  chirurgicale  ;  la  cause  première  de  l'affection 
siège  dans  le  corps  thyroïde  lui-même  et  l'ablation  de  la  tumeur 
fait  disparaître  les  accidents. 

Peut-on  distinguer  entre  elles  ces  deux  variétés?  Les  exemples 
cités  plus  haut  prouvent  que  ce  n'est  pas  toujours  facile. 

Cependant,  dans  la  maladie  de  Basedow,le  corps  thyroïde  ne 
renferme  pas  de  tumeur;  c'est  la  glande  elle-même,  plus  ou  moins 
hypertrophiée.  Elle  est  souvent  molle,  dépressible,  et  peut  osciller 

(I)  Je  tenais  de  Nélaton,  et  j'avais  Thabitude  de  raconter  dans  mes  cours  d'anato- 
mie  à  Clam.irt,que  ce  chirurgien,  aidé  de  Denonviliiers  et  de  Demarquay,  avait  tenté 
uu  jour  rablation  d'une  tumeur  du  corps  thyroïde  ;  la  malade  était  morte  d'hémor- 
ragie avant  même  la  fln  de  l'opération  :  aussi  conseillait-il  vivement  de  ne  jamais 
toucher  à  ces  tumeurs. 


478  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

dans  son  volume  ;  quelquefois  même  elle  a  conservé  son  aspect 
normal,  et,  en  tous  cas,  les  troubles  nerveux  ont  précédé  l'appa- 
rition du  goitre.  Les  doigts  étendus  paraissent  éprouver  un  trem- 
blement spécial  et  les  malades  présentent  rapidement  un  état 
cachectique. 

Dans  le  goitre  chirurgical,  il  existe  une  tumeur  proprement 
dite,  plus  ou  moins  volumineuse,  mais  bien  isolée.  C'est  par  là 
qu'a  débuté  l'affection,  les  troubles  du  côté  du  cœur  et  des  yeux 
sont  apparus  plus  tard.  Il  n'y  a  ni  tremblement,  ni  état  cachec- 
tique. 

La  marche  de  la  maladie,  son  mode  de  développement,  jouent 
donc  un  rôle  essentiel  dans  l'établissement  du  diagnostic  ;  de  plus, 
ces  deux  affections  impriment  au  malade  une  physionomie  si 
différente  qu'un  praticien  exercé  s'y  trompera  rarement. 

Le  traitement  des  tumeurs  du  corps  thyroïde  est  entré  dans 
une  nouvelle  phase  depuis  quelques  années.  En  effet,  on  en  pra- 
tique aujourd'hui  assez  souvent  l'ablation,  avec  succès.  Je  ne 
m'arrêterai  pas  sur  le  traitement  purement  médical;  le  seul  utile, 
à  mon  avis,  consiste  à  administrer  de  la  teinture  d'iode  à  l'inté- 
rieur, en  augmentant  graduellement,  jusqu'à  une  vingtaine  de 
gouttes  par  jour.  On  conçoit  que  ce  traitement  n'ait  d'efficacité 
que  dans  l'hypertrophie  simple  et  non  dans  les  cas  de  tumeur. 

Toute  espèce  de  friction  est  absolument  illusoire. 

Que  penser  des  injections  interstitielles,  parenchymateuses,  de 
Luton?  Ce  traitement  est,  sans  doute,  rationnel  et  peut  être  em- 
ployé avec  avantage  dans  le  goitre  hypertrophique,  ainsi  que  Fa 
démontré  M.  Duguct,  il  y  a  quelques  années,  mais,  à  mon  avis,  il 
faut  s'en  abstenir  dans  les  cas  de  tumeur.  Une  femme  est  morte, 
dans  mon  service,  d'une  tumeur  du  corps  thyroïde.  Cette  tu- 
meur était  devenue  inopérable,  en  raison  de  sa  fusion  intime 
avec  les  divers  organes  du  cou,  et  il  m'a  semblé  que  les  injections 
interstitielles  pratiquées  antérieurement  avaient  peut-être  favo- 
risé la  production  des  adhérences. 

La  tumeur  du  jeune  homme  dont  je  donne  ici  le  dessin,  d'après 
la  photographie  avant  l'opération,  avait  également  subi  en  Hol- 
lande un  grand  nombre  d'injections  interstitielles  de  teinture 
d'iode,  sans  autre  résultat  qu'une  augmentation  de  consistance. 

Le  chirurgien  n'a  donc,  eu  général,  le  choix  qu'entre  Tabstention 
et  l'ablation. 


TUMEURS  DU  COU.  479 

Etudions  maintenant  les  indications  et  le  manuel  opératoire  de 
la  thyroïdectomie. 

Les  indications  de  cette  opération  me  paraissent  assez  nettes^ 
et  c'est  ici  que  la  distinction  entre  le  goitre  simple  et  la  tumeur 
du  corps  thyroïde  joue  un  rôle  important. 

L'ablation  du  goitre  simple  rentre,  le  plus  ordinairement,  dans 
le  groupe  des  opérations  dites  de  complaisance,  La  vie  des  sujets 
atteints  de  goitre,  môme  très  volumineux,  n'est  pas  menacée  et  les 
fonctions  s'exécutent  normalement.  C'estune  question  de  confor- 
mation physique  défectueuse.  Qu'un  chirurgien  se  décide  facile- 
ment à  pratiquer  une  opération  de  complaisance  sans  gravité, 
soit,  mais  ce  n'est  pas  le  cas  de  la  thyroïdectomie,  qui  reste  tou- 
jours, malgré  nos  perfectionnements  modernes,  une  opération 
très  sérieuse.  De  plus,  nos  confrères  de  la  Suisse,  mieux  placés 
que  nous  pour  observer  cette  affection,  n'ont-ils  pas  remarqué 
que  la  suppression  du  corps  thyroïde  n'était  pas  sans  inconvé- 
nient pour  la  santé  ultérieure  des  sujets  et  provoquait  souvent  le 
myxœdème  ? 

Je  ne  crois  donc  pas,  en  principe,  que  l'on  doive  proposer  l'abla- 
tion d'un  corps  thyroïde  hypertrophié  ;  c'est  tout  au  plus  si  l'on 
peut  céder  à  la  volonté  nettement  exprimée  de  certains  sujets 
auxquels  cette  affection  rend  la  vie  insupportable  et^qui  préfére- 
raient plutôt  recourir  au  suicide  (j'ai  opéré  une  jeune  femme 
dans  ces  conditions). 

Quant  aux  tumeurs,  faut-il  en  pratiquer  l'ablation?  11  convient 
encore  de  distinguer  ici  celles  qui  amènent  des  troubles  physio- 
logiques de  celles  qui  n'en  déterminent  aucun.  On  doit  évidem- 
ment enlever  les  premières.  Quant  aux  secondes,  je  suis  d'avis  de 
les  enlever  seulement  sur  la  demande  expresse  des  malades.  La 
tumeur  représentée  figure  48  ne  déterminait,  malgré  son  volume 
énorme,  aucun  trouble  physiologique  sérieux  susceptible  de  com- 
promettre l'existence  du  malade.  J'acceptai  cependant  d'en  pra- 
tiquer l'ablation,  parce  que  le  jeune  homme  ne  trouvait  nulle  part 
à  gagner  sa  vie  en  raison  de  son  infirmité. 

Je  pense,  d'ailleurs,  que  l'ablation  d'une  tumeur  du  corps  thy- 
roïde expose  beaucoup  moins  le  sujet  au  myxœdème  opératoire 
que  celle  du  corps  thyroïde  lui-même,  et,  par  conséquent,  est  moins 
grave.  C'est  là  une  distinction  sur  laquelle  j'appelle  l'attention  de 
nos  confrères  de  Genève.  Le  myxœdème,  en  effet,  paraît  résulter 
de  l'extirpation  totale  de  la  glande,  et  c'est  pour  en  éviter  lapro- 


480  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  OU  COU- 

ductioD  que  les  opérateurs  s'efTorcenl  aujourd'hui  de  conserver 
une  certaine  portion  de  l'organe.  Or,  lorsqu'il  s'agit  d'un  néo- 
plasme, le  tissu  glandulaire  est  refoulé  à  la  périphérie,  mais  il 
n'est  pas  détruit;  il  persiste  après  l'ablation  de  la  tumeur  et  n'eu 
remplit  que  mieux  les  fonctions  qui  lui  sont  dévolues  :  n'est-ce 
pas  ce  que  nous  observons,  par  exemple,  pour  les  adénomes  de  la 
loge  parotidienne? 

Les  chirurgiens,  surpris  de  voir  que  la  Ihyroïdectomie  totale 


Fig.  48.  —  Tanieur  du  corps  thyroidf 


n'était  pas  constamment  suivie  de  l'appari^tion  du  myxœdëme, 
ont  pensé  qu'une  portion  de  la  glande  avait,  sans  doute,  échappé 
au  bistouri  ;  la  distinction  que  je  propose  ne  fournît-elle  pas 
l'explication  de  cette  différence  dans  les  résultats  ultérieurs  de 
l'opération  ? 

Procédé  opi'-ratoire  de  la  ihyroïdectomie.  ~  Deux  circonstances 
principales  rendent  la  thyroïdectomie  difficile  et  grave  :  l'hémor- 
ragie et  l'asphyxie  par  compression  de  la  trachée  ou  par  chute 
du  sang  dans  son  intérieur,  si  elle  se  trouve  déchirée  au  cours 
de  l'opération. 


TUMEURS  DU  COU.  481 

On  a  proposé  de  parer  au  danger  d  asphyxie  en  faisant  la 
trachéotomie  préventive,  pratique  évidemment  très  rationnelle  : 
mais  est-elle  toujours  possible  ?  Evidemment  non.  Examinez  la 
figure  48  :  la  tumeur  s'étendait  du  menton  à  la  fourchette  ster- 
nale,  qu'elle  débordait.  Pour  arriver  sur  la  trachée,  il  eût  fallu 
préalablement  fendre  la  tumeur  dans  toute  son  épaisseur,  ce 
qui  n'eût  pas  manqué  de  déterminer  une  hémorragie  en  nappe, 
impossible  à  réprimer,  et  fatalement  mortelle. 

L'hémorragie  constitue  le  principal  danger  de  la  thyroïdec- 
tomie,  et  c'est  à  bien  assurer  l'hémostase  que  le  chirurgien  doit 
surtout  s'appliquer.  Considérez  la  figure  50  ;  vous  voyez  les  quatre 
artères  thyroïdiennes  qui  communiquent  entre  elles  du  même 
côté  et  d'un  côté  à  l'autre,  sans  compter  qu'il  en  existe  parfois 
une  cinquième,  la  thyroïdienne  de  Neubauer.  Ces  artères  sont 
volumineuses  et  constituent  un  faisceau  vasculaire  situé  à  chaque 
angle  du  corps  thyroïde. 

Je  dois  présenter  ici  une  observation  d'une  haute  importance 
au  point  de  vue  opératoire,  et  non  signalée  jusqu'à  présent. 

Dans  plusieurs  de  mes  opérations,  tout  en  rencontrant  un  nom- 
bre considérable  de  vaisseaux,  je  fus  surpris  de  ne  pas  trouver  les 
gros  troncs  des  artères  thyroïdiennes  ;  la  tumeur,  une  fois  bien  dé- 
couverte, put  être  énucléée  d'une  façon  relativement  facile.  C'est 
lorsqu'il  s'agit  d'une  tumeur  thyroïdienne  que  le  fait  se  produit  ; 
voici  comment  je  lexplique  (j'ai  essayé  de  le  représenter  par  la 
figure  49).  La  tumeur,  quelle  qu'en  soit  la  nature,  mais  princi- 
palement l'adénome  ou  l'adéno-sarcome,  siège  primitivement  au 
sein  de  la  glande  ;  en  se  développant,  elle  refoule  peu  à  peu  le 
tissu  glandulaire  à  la  périphérie,  et  dans  cette  couche  extérieure 
sont  compris  les  troncs  vasculaires.  Si  donc  on  énuclée  la  tu- 
meur, on  rencontre  seulement  des  artérioles,  très  nombreuses, 
il  est  vrai,  se  rendant  dans  la  tumeur,  mais  non  les  troncs  eux- 
mêmes. 

Si,  au  contraire,  l'on  enlève  le  corps  thyroïde  hypertrophié, 
on  trouve  forcément  les  artères  thyroïdiennes  à  leur  place  nor- 
male, c'est-à-dire  aux  angles  de  la  tumeur  (fig.  50). 

Le  procédé  opératoire  n'est  donc  pas  absolument  le  même, 
qu'il  s'agisse  d'enlever  la  glande,  ou  bien  une  tumeur  développée 
dans  son  épaisseur. 

Et  d'abord,  faut-il  endormir  le  malade  au  chloroforme?  J'ai 
toujours  commencé  l'anesthésie,  mais  chez  le  malade  que  je  pré- 

TiLLAux.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  31 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES   DU   COU. 


sentai  àla  Société  de  chirui^ie,  je  dus  y  renoncer,  tant  l'asphyxie 
était  imminente  dès  les  premières  inhalations.  On  peut  alors 
administrer  trois  à  quatre  grammes  de  chloral  à  l'intérieur  et 
faire  ensuite  une  injection  soua-cutauée  de  1  à  2  centigrammes 


Fig.  49.  —  Scbéma  repréunUiit  la  dlipotitioQ  dei  &rtèr«9  thyroïdienne*  et  du 
tiisu  propro  du  corps  thyroïde  lorique  ce  tissu  est  refoulé  par  une  tumeur. 

de  morphine  :  on  obtient  ainsi  une  insensibilité  voisine  de  l'a- 
nesthésie  complète  (1). 

Je  me  suis  déjà  expliqué  sur  la  trachéotomie  préventive. 

Je  fais  à  la  peau  une  incision  en  forme  de  U  ;  les  deux  branches 
verticales  sont  réunies  en  bas  au-dessus  de  la  fourchette  ster- 
nale.  Il  en  résulte  mi  vaste  lambeau  que  l'on  relève  de  bas  en 
haut.  Tout  en  donnant  tout  le  jour  possible,  ce  lambeau  me  pa- 
rait laisser  la  cicatrice  la  moins  apparente.  Il  doit  comprendre  la 
peau,  les  couches  sous-cutanées  et  les  muscles  de  la  région  sous- 
hyoïdienne. 

(I)  Ce  malade  supporta  très  courageusement  l'opération  etn'éprouva  pu,  d'nil- 
leun,  une  très  grande  douleur.  >  Ce  qui  soutenait  mon  courage,  dit-il  ensuite, 
c'est  que  je  me  sentais  dégagé  et  respirais  plus  librement  à  mesure  que  l'opération 
«Tançait  ■ 


TUMEUHS  DU  COU.  4S3 

S'il  s'agit  d'une  tumeur,  il  faut  ensuite  traverser  la  coiiche 
glandulaire  périphérique  et  ouvrir  la  capsule  d'enveloppe,  alin 
d'arriver  sur  le  tissu  même  du  néoplasme.  Ce  temps  est  capital, 
et  c'est  pourne  l'avoir  pas  exécuté  convenablement  dans  ma  pre- 
mière opération  et  être  resté  en  dehors  de  la  couche  glandulaire 
(|ue  j'éprouvai,  tout  d'abord,  des  difficultés  insurmontables  et  piéti- 
nai sur  place  pendant  plusieurs  longues  minutes.  Énucléez ensuite 
la  tumeur  en  commençant  à  droite  et  en  bas,  dégagez  le  lobe  qui 
pénètre  souvent  derrière  le  sternum  dans  le  médiasUn  aut(>rieur 


Fig.  iO.  —  Schéma  représentant  ta  disposition  des  artères  thyroïdiennes  dans 
le  corps  tbjroide  normal  ou  hypertrophié. 

et  relevez-Ie  de  bas  en  haut.  En  ce  point,  existent  ordinairement 
de  grosses  veines  qu'il  faut  couper  entre  deux  pinces  ou  entre 
deux  ligatures.  Ce  précepte  doit,  d'ailleurs,  être  suivi  dans  tout 
le  cours  de  l'opération  ;  l'énucléation  étant  faite  avec  le  doigt 
ou  la  spatute,  il  faut  diviser  ce  qui  résiste  entre  deux  pinces. 

En  énucléant  la  face  profonde,  songez  au  nerf  récurrent,  et 
di^gagez-le,  s'il  était  adhérent. 

Ces  adhérences  profondes  doivent  vivement  préoccuper  l'opé- 
rateur ;  elles  peuvent  exister  avec  le  paquet  vasculo-nerveux  du 
cou,et,  dans  un  cas  compliqué,  dontnotrecollègue,  M.  Peyrot,  sut 


484  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

se  tirer  très  habilement,  ce  chirurgien  dut  réséquer  non  seule- 
ment les  vaisseaux,  mais  encore  le  nerf  pneumogastrique  droit  : 
sa  malade  guérit  néanmoins  des  suites  de  l'opération  :  preuve 
que  le  pneumogastrique  gauche  suppléait  déjà  celui  du  côté  droit 
depuis  un  certain  temps. 

Les  adhérences  avec  la  trachée  sont  les  plus  communes,  et  quel- 
quefois môme  (je  l'ai  vu  chez  un  de  mes  opérés)  ce  conduit  est 
détruit  sur  une  certaine  hauteur,  en  sorte  qu'après  Tablation  de 
la  tumeur  il  reste  une  vaste  perte  de  substance.  Introduisez  alors 
tout  de  suite  une  canule  à  trachéotomie,  une  canule  plus  longue 
que  les  canules  ordinaires,  afin  d'éviter  son  expulsion  de  la 
trachée,  si  le  lambeau  venait  à  être  repoussé  en  avant  (1). 

S'il  s'agit  d'une  hypertrophie  du  corps  thyroïde,  l'énucléation 
n'est  plus  possible,  ou  du  moins  n'est  plus  aussi  facile.  Il  faut 
encore  pénétrer  jusqu'au  tissu  glandulaire  en  ouvrant  la  cap- 
sule d'enveloppe;  procédez  ensuite  à  petits  coups:  divisez  entre 
deux  pinces  ce  qui  résiste  et  préoccupez-vous  des  artères  thyroï- 
diennes en  arrivant  aux  angles  de  la  tumeur.  On  a  conseillé 
d'en  pratiquer  préalablement  la  ligature,  mais  je  préfère  le  pre- 
mier procédé.  Mêmes  précautions  pour  les  adhérences  de  la 
face  profonde  avec  le  récurrent,  le  faisceau  vasculo-nerveux,  et 
la  trachée. 

Si  le  corps  thyroïde  était  très  volumineux,  on  pourrait  len- 
lever  par  fragments,  en  se  servant  d'une  anse  de  fil  de  fer  ou  de 
grandes  pinces  à  arrêt,  d'après  la  méthode  de  fuorcellefnent 
de  M.  Péan. 

Faites  soigneusement  l'hémostase  ;  lavez  la  large  plaie  avec  la 
solution  phéniquée  forte  ;  réunissez  bien  exactement  le  lambeau  ; 
appliquez  un  ou  deux  gros  drains  dans  le  point  le  plus  déclive  et 
recouvrez  le  cou  d'un  pansement  antiseptique. 

e.  Tumeurs  du  larynx,  —  Les  tumeurs  du  larynx  ne  sont  vêri- 

(1)  La  malade  à  laquelle  je  fais  allusion  ici  était  une  femme  d'une  quarantaine 
d'années,  qui  succomba  le  troisième  jour,  à  la  suite  d'un  accident  dont  il  est  bon 
de  prévenir  les  opérateurs.  Avant  de  rabattre  et  de  suturer  le  lambeau,  j'y  prati- 
quai une  incision  sur  le  point  correspondant  à  l'ouverture  trachéale  pour  y  intro- 
duire la  canule.  Les  choses  se  passèrent  bien  d'abord;  mais  il  se  fit  dans  la  plaie  un 
suintement  sanguin  léger,  suffisant  toutefois  pour  repousser  le  lambeau  en  avant  et 
la  canule  avec  lui.  Celle-ci,  n'étant  pas  suffisamment  longue,  sortit  de  la  trachée, 
et  la  malade  mourut  asphyxiée  avant  qu'on  ait  eu  le  temps  de  lui  porter  secours. 
L'enseignement  à  tirer  de  ce  cas  malheureux,  c'est  d'avoir  toujours  à  sa  disposition 
une  canule  à  trachéotomie  plus  longue  que  les  canules  ordinaires. 


TUMEURS  DU  LARYNX.  48H 

tablement  bien  connues  que  depuis  Tusage  du  laryngoscope. 
Leur  étude  est  confinée  dans  une  spécialité  assez  étroite,  et  nous 
en  observons  très  rarement  dans  nos  services  de  chirurgie  géné- 
rale. Aussi,  n'ai-je,  pour  mon  compte,  sur  ce  sujet  qu'une  expé- 
rience restreinte. 

Trois  questions  se  posent  devant  le  praticien  : 

1°  Le  malade  est-il  atteint  d'une  tumeur  du  larynx  ? 

2""  Quelle  est  la  nature  de  la  tumeur  ? 

3°  Quel  traitement  convient-il  d'employer  ? 

V  Le  malade  est-il  atteint  d'une  tumeur  du  larynx?  —  Le  plus 
grand  nombre  des  praticiens  n'étant  pas  familiarisés  avec  l'usage 
du  laryngoscope  (1),  ils  ne  peuvent  guère  avoir  recours  qu'aux 
signes  fonctionnels  pour  soupçonner  la  présence  d'une  tumeur 
dans  le  larynx. 

Cependant,  je  crois  devoir  établir  une  distinction.  Le  malade 
se  présente  à  l'examen  dans  deux  circonstances  différentes  :  ou 
bien  la  tumeur  est  endolaryngée  et  ne  se  révèle  aux  yeux  ou  au 
toucher  par  aucun  caractère  physique  extérieur;  -^  ou  bien  la 
tumeur  (tout  en  ayant  eu  le  larynx  pour  point  de  départ  primitif) 
a  franchi  les  limites  de  cet  organe,  soit  du  côté  de  la  cavité  buc- 
cale, soit  du  côté  de  la  peau,  et  se  traduit  par  des  signes  physi- 
ques appréciables.  Certaines  tumeurs,  les  polypes,  les  kystes, 
restent  toujours  confinés  dans  la  cavité  du  larynx  ;  d'autres,  le 
cancer,  l'épithéliome,  le  sarcome,  se  comportant  ici  comme  dans 
les  autres  points  de  l'économie,  finissent  par  envahir  et  déborder 
l'organe  où  ils  ont  pris  naissance. 

Je  suppose  donc  que  la  tumeur  est  endolaryngée  :  à  quels 
signes  la  reconnaîtrez- vous  ? 

Ces  signes  sont  fonctionnels  ou  physiques. 

Parmi  les  signes  fonctionnels  ^  le  principal  est  Y  altération  de  la 
voix.  Celle-ci  a  parfois  complètement  disparu;  le  sujet  est 
aphone;  ou  bien  la  voix  est  rauque,  modifiée  dans  son  timbre. 
En  général,  ce  sont  les  tumeurs  insérées  sur  les  bords  ou  près 
des  extrémités  antérieures  des  cordes  vocales  inférieures  qui  don- 
nent lieu  aux  troubles  de  la  voix  les  plus  accentués.  Toutefois,  si 
la  tumeur  présente  un  pédicule  assez  long,  elle  est  susceptible 
de  changer  de  place  et  la  glotte  se  trouve  momentanément  libre, 

(I)  Le  mode  d'examen  du  larynx  avec  le  laryngoscope  étant  décrit  et  figuré  un 
peu  partout,  je  n^ai  pas  cru  devoir  le  reproduire  ici. 


486  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

d'où  la  disparition  et  le  retour  brusque  des  accidents.  Ce  sont, 
cependant,  les  tumeurs  sous-glottiques  pédiculées  qui ,  venant  de 
temps  en  temps  s'interposer  entre  les  lèvres  de  la  glotte,  produi- 
sent le  plus  ordinairement  ces  intermittences  caractéristiques 
dans  la  disparition  de  la  voix. 

Quant  aux  tumeurs  développées  dans  la  portion  sus-glottique 
du  larynx,  elles  ne  modifient  pas  la  phonation,  à  moins  d'avoir 
acquis  un  volume  considérable,  et  Ton  observe  alors  d'autres 
phénomènes  plus  importants  du  côté  de  la  respiration  et  de  la 
déglutition. 

Donc,  un  sujet  qui,  sans  être  atteint  d'affection  inflammatoire 
aiguë  ou  chronique  du  larynx,  présente  des  troubles  persistants 
de  la  phonation  (aphonie,  dysphonie,  raucité),  est  vraisembla- 
blement atteint  d'une  tumeur  du  larynx.  La  présomption  est  plus 
forte  encore  si  ces  accidents  sont  intermittents.  D'autre  part,  une 
tumeur  sous-glottique  ou  sus-glottique  peut  exister  sans  amener 
de  trouble  dans  la  phonation. 

Un  autre  signe  est  la  dyspnée^  dont  l'intensité  est  très  variable 
suivant  le  volume,  le  siège  de  la  tumeur,  et  même  aussi  l'attitude 
que  prend  le  sujet.  La  dyspnée  survient  surtout  chez  les  enfants, 
et  donne  parfois  lieu  à  des  accès  de  suffocation  dus  probable- 
ment au  spasme  de  la  glotte. 

Lorsque  l'inspiration  est  bruyante,  sifflante,  et  l'expiration 
relativement  facile,  la  tumeur  est  probablement  située  au- 
dessus  des  cordes  vocales.  Si,  au  contraire,  l'expiration  se  fait 
plus  difficilement,  la  tumeur  siège,  sans  doute,  au-dessous  de  la 
glotte. 

La  tovx  est  un  symptôme  assez  rare  ;  elle  se  manifeste  par 
quintes,  soit  paraction  réflexe,  soit  à  la  suite  d'une  sensation  de 
chatouillement,  ou  bien  parce  que  le  malade  a  le  sentiment 
d'un  corps  étranger  qu'il  cherche  à  expulser.  La  toux  peut  être 
sèche  et  rauque.  Elle  affecte  le  caractère  croupal,  elle  est 
éteinte,  si  la  tumeur  est  volumineuse  et  siège  au  voisinage  de 
la  glotte. 

La  dysphagie  est  un  phénomène  très  rare  lorsque  la  tumeur 
est  endolaryngée. 

La  douleur  s'observe  aussi  très  rarement. 

Les  5i^n^5/?Ay52y 2/^5  sont  principalement  fournis  par  l'examen 
direct  au  laryngoscope.  C'est  par  la  vue  que  vous  reconnaîtrez 


TUMEURS  DU  LARYNX.  487 

non  seulement  l'existence  d'une  tumeur,  mais  encore  son  volume» 
sa  couleur,  son  siège,  et  son  point  d'implantation.  Cependant,  si 
la  tumeur  est  située  à  l'insertion  de  l'épiglotte,  dans  le  ventricule 
ou  bien  au-dessous  de  la  glotte,  elle  peut  n'être  pas  visible. 

Le  toucher  buccal  à  l'aide  du  doigt  permet  de  reconnaître  la 
présence  d'une  tumeur  occupant  l'épiglotte  ou  l'orifice  supérieur 
du  larynx. 

Lorsque  la  tumeur  est  attachée  par  un  long  pédicule,  l'auscul- 
tation du  larynx  permet  de  percevoir  parfois  un  bruit  spécial, 
bruit  de  drapeau,  bruit  de  soupape.  Il  se  produit  aussi  souvent 
chez  les  enfants  un  bruit  de  sifflement  laryngé,  surtout  à  l'ins- 
piration. Ce  bruit  est  parfois  intermittent  et  se  fait  entendre,  de 
préférence,  pendant  la  nuit. 

Le  meilleur  des  signes  physiques  est  l'expectoration  de  petits 
fragments  de  la  tumeur.  Malheureusement,  il  s'observe  rarement 
et  ne  survient  qu'à  une  période  avancée  de  la  maladie. 

Lorsque  la  tumeur  a  franchi  les  limites  du  larynx,  le 
diagnostic  devient  relativement  facile  :  l'organe  est  augmenté  de 
volume,  ce  que  l'on  constate  par  le  palper;  le  toucher  buccal 
permet  de  reconnaître  les  prolongements  pharyngiens. 

Les  symptômes  propres  à  la  tumeur  endolaryngée  se  rencon- 
trent aussi  dans  ce  cas,  et  peuvent  même  acquérir  une  intensité 
plus  grande,  surtout  la  dyspnée  et  la  dysphagie.  Quant  à  ce  der- 
nier symptôme,  il  faut  distinguer  avec  soin  si  le  malade  avale 
difficilement  parce  qu'il  souffre  en  avalant,  ou  bien  s'il  existe  un 
obstacle  matériel  à  la  déglutition. 

Je  crois  devoir  rapprocher  des  tumeurs  endolaryngées  faisant 
saillie  en  dehors  celles  qui  naissent  primitivement  de  la  surface 
extérieure  de  cet  organe  et  envahissent  d'emblée  le  larynx. 

Elles  ^ont  beaucoup  plus  rares  que  les  précédentes,  aussi  ai-je 
cru  utile  de  reproduire  (fig.  5i)  celle  que  j'ai  observée  dans  mon 
service.  Outre  que  le  toucher  buccal  et  le  laryngoscope  per- 
mettent de  reconnaître  leur  point  d'implantation,  un  caractère 
différentiel  important,  presque  pathognomonique,  c'est  que  les 
troubles  physiologiques  ont  commencé  par  la  dysphagie  longtemps 
avant  que  la  respiration  soit  gênée  et  que  la  voix  soit  altérée. 

2*  Quelle  est  la  nature  de  la  tumeur?  —  La  muqueuse  du  la- 
rynx paraît  être  un  lieu  d'élection  pour  la  production  de  certaines 
tumeurs  végétantes,  désignées  sous  le  nom  générique  de  polypes, 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COL". 


et  <iiii  n'ont  d'autre  gravité  que  celle  qu'elles  tirent  de  leur 
siège  ;  ce  sont  des  tumeurs  essentiellement  bénignes.  On  y  peut 
joindre  les  kystes.  On  y  observe  aussi,  par  bonheur  plus  rare- 
ment, des  tumeurs  de  nature  épithëliale  et  cancéreuse. 

Lors  donc  que  le  praticien  a  acquis  la  certitude  que  te  malade 


Fig.  51. 


dépens  du  carliloge  ci 
pharynx. 


est  atteint  d'une  tumeur  du  larynx,  il  doit  s'efforcer  de  résoudre 
cette  question  :  S'agit-il  d'une  tumeur  béniguf,  d'un  polype? 
s'agit-il  d'une  tumeur  maligne? 

Cette  question  est  à  peu  près  insoluble  au  début  de  la  maladie^ 
et  les  auteurs  sont  d'accord  pour  reconnaître  que  l'examen  mi- 


TUMEURS  DU   LARYNX.  489 

croscopique  d'un  fragment  de  la  tumeur  est  seul  capable  de 
fournir  des  renseignements  précis.  Rappelons,  cependant,  que  la 
trrs  grande  majorité  des  polypes  occupe  la  partie  antérieure  des 
cordes  vocales;  ce  siège  de  la  tumeur  constitue  donc  une  forte 
présomption  en  faveur  do  sa  bénignité. 

L'épithéliome  et  le  sarcome  du  larynx  apparaissent  d'abord 
au  laryngoscope  sous  un  aspect  végétant  qui  peut  en  imposer 
pour  un  papillome  et  un  fibrome  ;  le  carcinome  envahit,  le  plus 
souvent,  la  muqueuse  laryngée  sous  forme  d'une  infiltration  dif- 
fuse, et  le  laryngoscope  lui-môme  est  alors  impuissant  à  révéler 
la  nature  du  mal,  à  le  distinguer,  par  exemple,  d'une  laryngite 
hypertrophique  ou  d'une  périchondrite  primitive,  surtout  si  la 
pression  sur  le  Iar}^nx  provoque  de  la  douleur. 

Un  peu  plus  tard,  on  pourrait  songer  à  la  tuberculose  ou  à  la 
«yphilis  du  larynx,  mais  la  tuberculose  est  secondaire  et  les  su- 
jets présentent  d'autres  signes  de  la  même  affection,  en  particu- 
lier dans  les  poumons.  J*en dirai  autant  de  la  syphilis;  cependant, 
on  conçoit  qu'ici  comme  partout  ailleurs  un  syphilome  ulcéré 
du  larynx  puisse  en  imposer  pour  un  cancer  :  aussi  faut-il  tou- 
jours, dans  les  cas  douteux,  recourir  au  traitement  spécifique. 

Si  le  diagnostic  différentiel  entre  la  tumeur  bénigne  et  la  tu- 
meur maligne  présente  au  début  de  réelles  difficultés,  la  marche 
de  la  maladie  ne  tarde  pas  à  éclairer  le  praticien,  et  il  arrive  une 
période  où  le  doute  n'est  plus  permis.  Aux  signes  précédents  s'en 
ajoutent,  en  effet,  de  nouveaux  :  la  dyspnée  augmente  de  plus  en 
plus,  et  il  survient  du  cornage^  dont  la  valeur  pronostique  est 
considérable,  car  le  malade  est  alors  en  imminence  de  suffocation  ; 
la  dysphagie  s'accroît  également  et  peut  devenir  absolue.  En 
môme  temps  surviennent  des  douleurs,  atteignant  parfois  une 
intensité  extrême. 

La  salivation  devient  de  plus  en  plus  abondante  ;  le  malade 
expectore  un  liquide  purulent,  sanieux,  sanguinolent,  quelquefois 
sanglant,  et  souvent  aussi  des  fragments  de  la  tumeur. 

Le  toucher  buccal  fait  généralement  reconnaître  l'existence  du 
néoplasme.  Au  palper  du  cou,  on  reconnaît  que  le  larynx  est  aug- 
menté de  volume  et  de  consistance;  il  ressemble,  dit  Isambert, 
à  une  carapace  de  homard;  cependant,  ce  signe  peut  ne  pas  exister 
et  le  larynx  conserve  son  aspect  extérieur  absolument  normal. 

Enfin,  apparaissent  des  engorgements  ganglionnaires  du  cou  et 
le  malade  présente  tous  les  caractères  de  la  cachexie  cancéreuse. 


k 


490  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

3**  Quel  traitement  convient-il  (T employer?  —  Lorsque  vous 
aurez  porté  le  diagnostic  de  tumeur  du  larynx  ;  lorsqu'à  l'aide  du 
laryngoscope  vous  aurez  apprécié  exactement  le  siège  et  la  forme 
de  la  tumeur,  il  en  faudra  faire  Tablation.  On  a  pu  discuter  Tuti- 
lité  de  l'intervention  lorsque  les  malades  n'éprouvent  que  de  légers 
troubles  du  côté  de  la  voix  ou  de  la  respiration,  mais  il  y  a  chance 
pour  que,  dans  ce  cas,  vous  ne  soyez  pas  consulté.  Si  les  accidents 
présentent  une  certaine  intensité,  conseillez  l'opération  sans 
attendre  plus  longtemps. 

La  méthode  de  choix,  pour  l'ablation  des  polypes  du  larynx, 
est  l'arrachement  à  l'aide  de  pinces  courbes  que  l'on  introduit 
par  les  voies  naturelles  en  se  guidant  avec  l'éclairage  laryngosco- 
pique.  Vous  aurez  accoutumé  préalablement  le  malade  au  contact 
des  instruments. 

Si,  pour  une  cause  quelconque,  l'ablation  par  les  voies  naturelles 
n'est  pas  possible,  il  faut  pratiquer  la  laryngotomie.  Celle-ci  doit 
porter  sur  le  cartilage  thyroïde.  Tenez- vous  exactement  sur  la 
•ligne  médiane,  afin  de  ne  pas  entamer  l'une  des  cordes  vocales 
inférieures.  Divisez  le  thyroïde  avec  des  ciseaux,  et  de  bas  en  haut, 
en  pénétrant  d'abord  au  niveau  de  la  membrane  crico-thyroï- 
dienne  ;  ayez  toujours  à  votre  disposition  une  scie  très  fine,  au 
cas  où  le  cartilage  serait  ossifié. 

Si  vous  n'endormez  pas  le  malade,  la  trachéotomie  préalable 
n'est  pas  nécessaire,  car  aussitôt  que  le  larynx  est  ouvert  le 
sujet  fait  des  efforts  instinctifs  d'expulsion  qui  s'opposent  à 
l'entrée  du  sang  dans  les  bronches.  Saisissez  les  deux  lames  du 
thyroïde  avec  des  crochets,  et  écartez-les  de  façon  à  plonger 
facilement  vos  regards  dans  la  cavité  laryngienne  et  enlever  la 
tumeur  par  un  procédé  de  diérèse  quelconque. 

Lorsque  l'hémostase  est  complète,  laissez  revenir  les  lames 
du  thyroïde,  qui  s'adossent  d'elles-mêmes  sans  qu'il  soit  néces- 
saire de  les  suturer  (c'est  du  moins  ce  que  j'ai  vu  dans  le  seul 
cas  de  laryngotomie  que  j'ai  pratiquée)  et  réunissez  la  peau. 

Si  l'anesthésie  était  exigée  par  le  malade,  il  serait  néces- 
saire de  pratiquer  la  trachéotomie  autant  que  possible  quelques 
jours  avant  la  laryngotomie.  Mais  je  rappelle  qu'une  insensibilité 
suffisante  (ce  que  je  constatai  chez  mon  malade)  est  obtenue 
par  l'emploi  combiné  du  chloral  à  l'intérieur,  administré  quelques 
heures  avant  l'opération,  et  d'une  injection  sous-cutanée  de 
1  centigramme  de  morphine  faite  immédiatement  avant. 


TUMEURS  DU  LAHYKX.  491 

Lorsqu'il  s'agit  d'une  tumeur  primitivement  développée  à  la 
surface  extérieure  du  larynx  et  sur  sa  face  postérieure,  tumeur 
analogue  &  celle  qui  est  représentée  figure  51,  la  laryngotomie 
n'est  plus  applicable,  et,  si  l'ablation  par  les  voies  naturelles 
est  impossible  (ce  qui  eut  lieu  dans  mon  cas),  il  faut  recourir 
à  \a.  pharyngotomie  inférieure  (fig.  52)  (1). 

Cette  opération  n'avait  pas  encore  été,  que  je  sache,  pra- 
tiquée jusqu'ici.   Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille. 


Fig.  &!.  —  Coupe  borizoDtale  du  pbsrynx  et  du  Uryni  destinée  à  montrer 
le  procédé  opératoire  de  la  pbaryngotomie  inférieure. 


après  l'avoir  mis  à  exécution  sur  le  vivant  :  faire  à  la  face 
externe  droite  ou  gauche  du  cartilage  thyroïde  et  vers  le 
milieu  de  cette  face  une  incision  verticale  ;  détacher  les  muscles, 
découvrir  le  bord  postérieur  du  cartilage,  et,  à  quelques  milli- 
mètres en  arrière  de  ce  bord,  diviser  la  paroi  pharyi^ienne.  On 
arrive  ainsi  directement  sur  le  point  d'implantation  de  la  tumeur 
que  l'on  enlève  à  l'aide  de  nos  divers  moyens  de  diérèse. 

Cette   opération,    d'une    extrême    simplicité,    ne   permet   pas 

(l]  J'ai  donné  le  nom  de  pharyngol 
tionà  celle  que  j'ai  décrite  page  300  à  propos 
qui  mérite  celui  de  pharyngotomie 


férieiire  à  cette  opération  p;ir  oppufi- 
des  maladiei  de  l'isthme  du'gosier,  et 


492  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

seulement  d'enlever  des  tumeurs  du  pharynx,  elle  donne  encore 
un  acc(î's  facile  dans  Tœsophage,  et  je  ne  doute  pas  que,  dans 
certaines  circonstances,  Textraction  de  corps  étrangers,  par 
exemple,  elle  ne  puisse  remplacer  avantageusement  l'œsopha- 
gotomie  externe,  dont  Texécution  est  entourée  de  plus  grandes 
difficultés  et  présente  plus  de  dangers. 

En  présence  d'un  cancer  occupant  la  totalité  du  larynx,  la 
chirurgie  était  désarmée  jusqu'en  1873,  époque  à  laquelle 
Billroth  enleva,  pour  la  première  fois,  cet  organe  tout  entier.  Sa 
conduite  a  été  imitée  depuis  lors  un  grand  nombre  de  fois,  et 
cependant  les  résultats  obtenus,  tant  primitifs  que  consécutifs, 
ont  été  assez  médiocres  pour  que  le  praticien  soit  encore  en  droit 
de  se  poser  la  question  suivante  :  Quelle  conduite  est  préfé- 
rable, ou  d'enlever  le  larynx  en  totalité,  ou  de  faire  un  traite- 
ment palliatif,  c'est-à-dire  la  trachéotomie  et  des  piqûres  de 
morphine  en  quantité  suffisante  pour  calmer  la  douleur?  Je  ne 
crois  pas,  d'ailleurs,  qu'on  puisse  la  résoudre  d'une  façon  absolue 
(je  ne  parle  pas  des  cas  dans  lesquels  l'opération  est  contre- 
indiquée  en  raison  de  l'envahissement  des  parties  voisines),  c^r 
il  faut  tenir  grand  compte  de  l'état  d'esprit  des  malades.  N'en 
trouvons-nous  pas,  à  chaque  instant,  qui  nous  imposent  en  quel- 
que sorte  des  opérations  jugées  peu  opportunes,  tandis  que 
d'autres  sont  disposés  à  refuser  celles  qui  nous  semblent  le  mieux 
indiquées  ? 

Je  pense,  pour  mon  compte,  que,  lorsqu'une  tumeur  maligne 
(sarcome,  épithéliome,  carcinome)  a  envahi  le  larynx;  lorsque  la 
tumeur  est  limitée  à  cet  organe;  lorsqu'il  est  possible  d'enlever 
la  totalité  du  néoplasme  sans  faire  courir  au  malade  de  trop 
grands  dangers  de  mort  immédiate  ;  lorsque  celui-ci  accepte,  et 
surtout  réclame  cette  dernière  planche  de  salut,  je  pense  que  le 
chirurgien  est  autorisé  à  intervenir. 

Je  ne  décrirai  pas  ici  par  le  menu  cette  grave  opération  que  je 
n'ai  ni  faite,  ni  vu  faire.  Le  procédé  opératoire  est,  d'ailleurs,  une 
œuvre  de  temps  et  de  patience.  Le  principal  souci  du  chirurgien 
doit  être  d'assurer  la  respiration  par  une  trachéotomie  pratiquée 
antérieurement  (1)  et  de  procéder  ensuite  méthodiquement  à  la 
division  des  parties  molles,  ainsi  que  je  l'ai  dit  pour  l'ablation  du 

(I)  M.  Perier  a  pratiqué  récemment  (1893)  l'extirpation  du  larynx  sans  trachéo- 
tomie préalable. 


TUMEURS  LIQUIDES  DU  COU.  493 

corps  thyroïde,  afin  d'éviter  une  trop  grande  effusion  de  sang.  U 
est  certain  que  l'opération  est  rendue  plus  facile  en  commençant 
par  diviser  la  trachée,  pour  faire  ensuite  basculer  le  larynx  de  bas 
en  haut  et  le  détacher  de  ses  nombreuses  connexions  profondes  ; 
mais  alors  on  s'expose  davantage  à  la  chute  du  sung,  qui  passe 
sur  les  côtés  de  la  canule  et  tombe  dans  les  bronches.  Aussi,  lu 
trachée  doit-elle  être  aussi  hermétiquement  close  que  possible. 
11  serait,  ce  me  semble,  prématuré  de  porter  un  jugement 
définitif  sur  la  valeur  de  cette  opération,  dont  la  hardiesse  fut 
d'abord  un  objet  d'étonnement  pour  les  chirurgiens. 

f.  Tumeurs  du  cou  communes  aux  autres  régions.  —  Indépen- 
damment des  tumeurs  étudiées  dans  les  chapitres  précédents  et 
qui  siègent  dans  des  organes  propres  à  la  région  du  cou,  d'autres 
se  développent  en  dehors  de  ces  organes  et  devraient  à  peine  être 
mentionnées,  si  elles  ne  présentaient  quelques  caractères  parti- 
culiers. Je  signalerai  spécialement  le  lipome  et  le  fibrome. 

Le  lipome  revêt  parfois  au  cou  une  forme  singulière.  Au  lieu 
de  constituer  une  masse  plus  ou  moins  limitée,  arrondie,  il  est 
diffus  et  fait  le  tour  de  la  région  à  la  manière  d'une  énorme  colle- 
rette. N'étant  pas,  d'ailleurs,  autrement  gênant,  il  n'y  faut  pas 
toucher.  La  collerette  est  quelquefois  incomplète  :  c'est  ainsi 
qu'un  homme  présentait  un  lipome  diffus  de  la  nuque  étendu  d'une 
oreille  à  l'autre.  Comme  il  était  en  butte  à  de  fréquentes  railleries, 
il  en  réclama  l'ablation,  ce  que  je  fis  sans  difficultés.  On  ne  trouve 
pas  alors,  comme  dans  le  lipome  ordinaire,  une  délimitation  nette 
entre  le  tissu  de  la  tumeur  et  le  tissu  normal,  et  l'on  ne  sait  trop 
où  s'arrêter  pendant  l'opération;  c'est  une  sorte  de  dégraissage, 
qu'on  me  passe  l'expression,  plutôt  qu'une  extirpation  méthodique. 

Les  fibromes  s'observent  parfois  sur  les  parties  latérales  du  cou, 
et,  s'ils  peuvent  prendre  naissance  dans  les  couches  superficielles, 
ils  naissent  aussi  des  parties  profondes  au  niveau  des  apophyses 
transverses  des  vertèbres  cervicales,  sur  lesquelles  ils  s'insèrent  : 
aussi  l'opération,  pour  être  complète,  doit  être  menée  très  loin, 
ce  qui  n'est  pas  sans  présenter  quelques  difficultés. 

B.  —  Tumeurs  liquides  du  cou. 

Les  tumeurs  liquides  du  cou  contiennent  de  la  sérosité  ou  du 
sang  :  ce  sont  des  kystes  ou  des  anévrysmes.  La  présence  des  bat- 


494  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

tements  et  du  souffle  permet  de  faire  tout  de  suite  le  départ  entre 
ces  deux  affections.  Cependant,  une  tumeur  liquide  reposant  sur  la 
carotide  primitive,  par  exemple,  peut  être  soulevée  par  les  batte- 
ments de  cette  artère  et  en  imposer  un  instant  pour  un  ané  vrysme  ; 
mais  l'analyse  des  signes  propres  à  cette  dernière  affection,  telle 
que  nous  la  ferons  plus  loin,  ne  tarderait  pas  à  dissiper  les  doutes. 

1"*  Kystes  du  cou,  —  Un  premier  examen  vous  a  fait  reconnaître 
l'existence  d'une  tumeur  liquide  ;  les  caractères  tirés  parfois  de 
l'état  local,  mais  surtout  de  l'état  général  du  sujet  et  de  la  marche 
de  la  maladie,  vous  ont  fait  rejeter  l'hypothèse  d'un  abcès  froid. 

Il  vous  faut  alors  déterminer  le  siège  anatomique  du  kyste  et 
sa  nature. 

Au  point  de  vue  du  siège,  les  kystes  du  cou  doivent  être  divisés 
en  kystes  de  la  région  sus-hyoïdienne  ;  —  de  la  région  sous-  hyoï- 
dienne, qui  se  subdivisent  eux-mêmes  en  kystes  thyro-hyoïdiens 
et  kystes  sous-thyroïdiens  ;  —  kystes  du  creux  sus-claviculaire. 

Je  signalerai,  pour  mémoire,  une  variété  extrêmement  rare  de 
kystes  désignés  sous  le  nom  de  ktjstes  congénitaux  du  cou.  Ils 
consistent  ordinairement  en  masses  polykystiques  volumineuses, 
dont  la  pathogénie  n'est  pas  bien  élucidée.  Lorsqu'ils  sont  simples, 
leur  origine  est  probablement  identique  à  celle  des  kystes  sus-cla- 
viculaires  dont  je  parlerai  plus  loin,  c'est-à-dire  branchiale,  et  ils 
doivent  être  soumis  au  même  traitement  :  ponction,  et  injection 
iodée.  Quant  aux  tumeurs  polykystiques,  véritables  tératomes 
occupant  parfois  toute  la  hauteur  du  cou,  elles  sont  au-dessus 
des  ressources  de  l'art. 

a.  Kystes  delà  région  sus-hyoîdienne,  —  On  rencontre  à  la  région 
sus-hyoïdienne  deux  sortes  de  kystes  :  les  uns  séreux^  les  autres 
dermoïdes.  Les  premiers  contiennent  un  liquide  plus  ou  moins 
limpide,  quelquefois  légèrement  filant  ;  les  seconds,  une  matière 
molle,  pâteuse,  dénature  sébacée  :  Ces  derniers  pourraient  donc,  à 
la  rigueur,  être  compris,  en  raison  de  leur  contenu,  parmi  lestu- 
meurs  solides,  mais  leurs  signes  cliniques  ressemblent  tellement 
à  ceux  que  fournissent  les  tumeurs  purement  liquides,  qu'il  y  a, 
ce  me  semble,  avantage  à  les  rapprocher  les  uns  des  autres. 

Les  kystes  séreux  de  la  région  sus-hyoïdienne,  décrits  encore 
sous  le  nom  de  kystes  du  plancher  de  la  bouche,  peuvent  être  de 
nature  hydatique,  ce  dont  on  ne  s'aperçoit,  en  général,  que  pendant 


KYSTES  DU  COU.  495 

Topéralion,  ainsi  qu'il  m'arriva  pour  une  affection  de  ce  genre 
occupant  Tépaisseur  du  muscle  mylo-hyoïdien. 

Lorsqu'ils  contiennent  de  la  sérosité,  la  plupart  des  auteurs  les 
désignent  aussi  sous  le  nom  de  greiiouillette  sus-hyoïdienne,  par 
opposition  à  la  grenouillette  sublinguale.  Je  me  suis  déjà  expliqué 
à  cet  égard  :  il  est  évident  qu'un  kyste  peut  prendre  naissance 
dans  la  glande  sous-maxillaire,  comme  il  s'en  développe  dans  la 
mamelle  ou  dans  la  parotide,  et  j'en  ai  cité  un  exemple  plus  haut, 
mais  ce  fait  est  extrêmement  rare.  Je  répète  que  le  kysle  sus- 
hyoïdien  est  presque  toujours  une  extension  du  kyste  sublingual 
à  travers  les  muscles  du  plancher  de  la  bouche,  et,  en  particulier, 
à  travers  l'hyo-giosse. 

J'ai  observé,  il  y  a  quelques  années,  un  fait  qui  est  une  démons- 
tration manifeste  de  la  pathogénie  de  ces  kystes.  Un  jeune  garçon 
est  pris  tout  à  coup,  au  mois  de  mai  1887,  d'un  gonflement  de  la 
région  sublinguale  droite  :  je  reconnais  une  grenouillette  aiguë  avec 
tous  les  caractères  classiques.  J'applique  le  traitement  habituel  : 
excision  d'une  partie  de  la  poche  et  cautérisation  au  nitrate  d'ar- 
gent ;  ce  jeune  homme  sort  guéri  de  l'Hôtel-Dieu  quelques  jours 
après. 

Au  mois  d'août  de  la  même  année,  c'est-à-dire  trois  mois  après 
la  première  opération,  il  revient  à  l'Hôtel-Dieu  avec  un  kyste 
volumineux  occupant  toute  la  région  sus-hyoïdienne  latérale 
droite;  la  région  sublinguale  était  sensiblement  normale. 

Un  doigt  appliqué  dans  la  bouche  et  un  autre  sur  la  peau  per- 
mettaient de  sentir  nettement  la  fluctuation,  ce  qui  était  déjà 
un  signe  de  communication  entre  les  deux  régions,  mais  l'opération 
rendit  ce  fait  aussi  évident  que  l'eût  fait  une  dissection.  Une  simple 
incision  pratiquée  à  la  muqueuse  buccale,  entre  la  crête  des  glandes 
sublinguales  et  la  langue,  c'est-à-dire  dans  le  point  correspondant 
à  la  bourse  de  Fleischmann,  permit  l'évacuation  immédiate  de 
tout  le  liquide  contenu  dans  la  poche  sus-hyoïdienne,  qui  s'affaissa 
à  l'instant  même.  Le  liquide  était  identique  à  celui  qui  était  sorti 
lors  de  la  première  opération.  J'introduisis  alors  par  l'ouverture  un 
pinceau  imbibé  de  teinture  d'iode  pure,  et  je  pus  très  facilement 
le  promener  sur  tous  les  points  de  la  surface  interne  de  la 
poche. 

Ce  fait  me  parait  assez  démonstratif  pour  clore  définitivement 
les  discussions  qui  se  sont  si  souvent  élevées  sur  la  pathogénie 
de  la  grenouillette  sus-hyoïdienne. 


496  AFFEGTIOiNS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

Les  kystes  dermoïdes  sont  plus  rares.  Leur  origine  remonte  évi- 
demment au  développement  de  Tembryon,  et  ils  sont,  par  consé- 
quent, congénitaux.  Toutefois,  ils  peuvent  rester  en  quelque  sorte 
en  germe  pendant  un  certain  nombre  d'années  et  devenir  seule- 
ment plus  tard  apparents  à  l'extérieur.  J'ai  déjà  signalé  l'existence 
de  kystes  dermoïdes  dans  la  région  sublinguale.  Ces  deux  affec- 
tions sont  évidemment  identiques,  reconnaissent  la  même  origine 
et  ne  diffèrent  que  par  leur  siège,  l'une  étant  située  au-dessus  et 
l'autre  au-dessous  des  muscles  qui  forment  le  plancher  buccal. 

Si  donc  vous  observez  chez  l'adulte  un  kyste  de  la  région 
sus-hyoïdienne,  datant  de  nombreuses  années,  et  remontant  à 
l'enfance,  c'est  déjà  une  forte  présomption  en  faveur  d'un  kyste 
dermoïde.  Vous  apprendrez,  en  outre,  que  la  tumeur  a  été  primiti- 
vement médiane  et  n'a  gagné  que  peu  à  peu  les  parties  latérales. 
Inutile  d'ajouter  qu'elle  a  toujours  été  complètement  indolente. 

La  consistance  de  cette  tumeur  est  pathognomonique.  Elle  est 
molle  etjamaisrénUeîite,  même  lorsqu'un  doigt  introduit  dans  la 
bouche  fournit  un  point  d'appui  àla  pression  extérieure.  La  sen- 
sation qu'elle  donne  au  toucher  ressemble  beaucoup  à  celle  du 
lipome  mou,  non  enkysté,  et  c'est  avec  cette  affection  que  l'on 
confond,  en  effet,  le  plus  facilement  le  kyste  dermoïde  ;  toutefois, 
les  sensations  ne  sont  pas  identiques  :  quand  on  déprime  de  la 
graisse,  ce  tissu  revient  sur  lui-même  aussitôt  après,  tandis  que  la 
matière  sébacée  contenue  dans  une  poche  ne  revient  pas  sur  elle- 
même  après  la  pression  et  se  comporte  comme  ferait  du  mastic 
de  vitrier  ou  de  la  pâte  molle,  ce  que  l'on  désigne  justement  en 
clinique  sous  le  nom  de  consistance  pâteuse. 

Le  traitement  rationnel  de  ces  kystes  consiste  dans  l'énucléation 
de  la  poche. 

b.  Kystes  thyro-hyoïdiens,  — On  désigne  sous  ce  nom  les  kystes 
situés  dans  l'espace  qui  sépare  l'os  hyoïde  du  cartilage  thyroïde 
(Voy.  fig.  42).  La  pathogénie  de  ces  kystes  est  encore  obscure, 
malgré  les  nombreux  travaux  qu'ils  ont  suscités,  et  leur  nature 
est  vraisemblablement  diverse.  En  effet,  il  existe  en  avant  de  la 
saillie  du  thyroïde  une  bourse  muqueuse  sous-cutanée;  en  outre, 
les  mouvements  incessants  du  larynx  dans  la  déglutition  et  le 
mode  d'inserticm  de  la  membrane  thyro-hyoïdienne  en  haut  favo- 
risent en  ce  point  la  production  d'une  membrane  séreuse,  de  telle 
sorte  que  de  véritables  hygromas  peuvent  se  développer  en  co 


KYSTES  DU  COU.  497 

point,  comme  à  Tolécrâne,  à  la  rotule,  etc.  Mais  il  est  certain  que 
des  kystes  d'une  autre  nature  peuvent  prendre  naissance  dans  la 
région  (je  ne  parle  pas  des  kystes  sébacés,  qui  se  rencontrent 
là  comme  partout  ailleurs).  Il  y  a  des  kystes  d'origine  bran- 
chiale, dus  à  ce  que  la  fente  se  ferme  à  ses  deux  extrémités  et 
se  dilate,  au  contraire,  vers  son  centre.  On  y  trouve  aussi  des 
kystes  dermoïdes,  qui  remontent  également  à  la  formation  de 
Tembryon. 

Donc,  kystes  séreux  simples,  kystes  branchiaux,  kystes  der- 
moïdes, se  rencontrent  dans  la  région  thyro-hyoïdienne.  On  peut 
soupçonner  l'existence  des  deux  dernières  variétés  lorsqu'elles 
remontent  à  Tenfance,  mais  la  différence  ne  saurait  être  nettement 
établie  entre  elles  qu'à  l'aide  du  microscope,  par  l'étude  histolo- 
gique  de  la  paroi.  Nélaton  avait  pensé  qu'une  autre  espèce  de 
kystes  pouvait  naître  aux  dépens  des  follicules  épiglottiques 
situés  entre  l'épiglotte  et  la  membrane  thyro-hyoïdienne  (Voy. 
fig.  i2),  ce  qui  est,  à  la  rigueur,  possible.  Toutefois,  pour  admettre 
cette  variété,  Nélaton  invoquait  à  tort  une  disposition  spéciale 
des  fistules  de  la  région,  sur  laquelle  je  reviendrai  dans  le  chapitre 
suivant,  de  telle  sorte  qu'elle  ne  me  parait  pas  démontrée. 

Il  est  aisé  de  reconnaître  un  kyste  thyro-hyoïdien  ;  le  siège 
qu'occupe  la  tumeur  est  déjà  une  forte  présomption  en  faveur 
de  son  existence.  Si  elle  est  lisse,  arrondie,  rénitente,  fluc- 
tuante, et  complètement  indolente,  la  présomption  devient  une 
certitude. 

Un  kyste  séreux  simple  peut  être  traité  et  guéri  par  une  ponc- 
tion suivie  d'injection  iodée;  mais  l'extirpation  de  la  poche,  que 
le  kyste  soit  séreux  ou  dermoïde,  est  le  traitement  de  choix. 

c.  Kystes  sous-thyroïdiens.  —  Kystes  du  corps  thyroïde.  —  Les 
kystes  de  la  région  sous-hyoïdienne  siégeant  soit  au-devant,  soit 
au-dessous  du  cartilage  thyroïde,  qu'ils  soient  exactement  médians 
ou  latéraux,  reconnaissent,  à  peu  près  constamment,  pour  origine 
le  corps  thyroïde  ;  môme  lorsque  ces  kystes  se  trouvent  un  peu 
écartés  de  la  glande  et  que  celle-ci  paraît  normale,  ce  n'est  pas 
une  raison  pour  repousser  l'origine  glandulaire.  Il  n'est  pas 
rare,  en  effet,  de  trouver  des  lobules  détachés,  erratiques,  dissé- 
minés dans  divers  points  de  la  région. 

Les  kystes  du  corps  thyroïde  méritent,  plus  que  ceux  des  pré- 
cédentes régions,  d'attirer  notre  attention,  car  ils  présentent  un 

TiLLAUX.  —  ChitMrgie  clinique,  I.   —  32 


 


498  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

haut  intérêt  pratique  en  raison  de  leur  fréquence  et  de  la  difficulté 
du  traitement  pour  certains  d'entre  eux. 

Et  d'abord,  il  n'est  pas  toujours  facile  de  reconnaître  l'existence 
d'un  kyste  du  corpsthyroïde,  de  le  différencier  d'une  simple  hyper- 
trophie ou  d'une  autre  tumeur  développée  dans  l'épaisseur  de  la 
glande.  En  effet,  la  consistance  est  parfois  presque  identique  dans 
ces  divers  cas,  sans  compter  que  la  région  est  mal  disposée  pour 
cette  exploration.  La  transparence,  qui  rend  de  si  grands  services 
dans  le  diagnostic  des  kystes  séreux  en  général,  est  également 
difficile  à  constater  quand  elle  existe,  et  d'ailleurs  elle  fait  souvent 
défaut  dans  les  kystes  du  corps  thyroïde  ;  la  délimitation  très 
nette  de  la  tumeur  est  un  signe  qui  ne  se  rencontre  pas  habituelle- 
ment, il  est  vrai,  dans  l'hypertrophie,  mais  dans  le  sarcome,  par 
exemple,  ce  caractère  existe  :  aussi,  le  praticien  n'a-t-il  souvent 
d'autre  ressource,  pour  assurer  son  diagnostic,  que  la  ponction 
exploratrice. 

S'il  est  difficile  de  reconnaître  l'existence  d'un  kyste,  à  plus  forte 
raison  est-il  le  plus  souvent  impossible  d'en  établir  la  variété. 

On  rencontre,  en  effet,  deux  grandes  variétés  de  kystes  du  corps 
thyroïde  :  le  kyste  séreux  Qi\Q  kyste  sanguin.  Certains  auteurs  ont 
désigné  le  premier  sous  le  nom  d'hydrocèle  du  cou  ;  on  pourrait 
donner  au  second  celui  d'hématocèle  ;  le  premier  contient  un 
liquide  clair,  transparent  ;  le  second  un  liquide  noirâtre,  res  - 
semblant  à  du  café  à  l'eau.  La  transparence  seule  peut  distinguer 
ces  deux  sortes  de  kystes,  et,  à  son  exclusion,  la  ponction  explo> 
ratrîce. 

Le  siège  précis  ne  fournit  aucun  élément  de  diagnostic  :  la 
tumeur  peut  bien  occuper  la  ligne  médiane  ou  l'isthme  du  corps 
thyroïde,  mais  celui-ci  varie  lui-même  beaucoup  en  hauteur  et 
descend  parfois  jusqu'à  la  fourchette  sternale  ;  le  kyste  peut  naître 
de  Tun  des  lobes  latéraux;  de  la  pyramide  de  Lalouette,  laquelle 
atteint  dans  certains  cas  le  bord  supérieur  du  cartilage  thyroïde  ; 
ou,  enfin,  d'un  des  lobules  erratiques  signalés  plus  haut. 

En  résumé,  une  tumeur  sous-thyroïdienne,  lisse,  très  régulière, 
bien  limitée,  tendue,  rénitente,  fluctuante,  ordinairement  indo- 
lente, et  dont  le  développement  a  été  lent,  est,  selon  toute  vraisem- 
blance, un  kyste.  Si  cette  tumeur  siège  au  niveau  ou  bien  au  voi- 
sinage du  corps  thyroïde,  et  surtout  si  elle  suit  les  mouvements 
d'ascension  du  larynx  pendant  la  déglutition,  ce  kyste  est  déve- 
loppé aux  dépens  du  corps  thyroïde.  Il  existe  cependant  des  kystes, 


KYSTES  DU  COU.  409 

j'en  ai  signalé  un  exemple,  rattachés  à  la  glande  par  un  pédicule 
tellement  long,  qu'ils  restent  immobiles  dans  les  mouvements 
du  larynx  et  paraissent  tout  à  fait  isolés. 

Ces  kystes,  ai-je  dit,  sont  généralement  indolents;  ils  peuvent 
toutefois  donner  naissance  aux  divers  symptômes  dont  j'ai  parlé 
à  propos  de  tumeurs  solides,  et  qu'il  est  inutile  de  répéter  ici. 

Ce  qui  domine  Thistoire  clinique  des  kystes  du  corps  thyroïde 
et  mérite  de  les  ranger  tout  à  fait  à  part  est  le  caractère  suivant  : 
lorsqu'on  ponctionne  un  kyste  sanguin,  il  s'écoule  un  liquide  noi- 
râtre, couleur  chocolat  ou  café  à  l'eau,  et  le  kyste  s'affaisse  tout 
de  suite.  Une  fois  le  liquide  évacué,  il  est  possible  que  la  poche 
reste  affaissée,  comme  cela  a  lieu  pour  tous  les  kystes  séreux, 
mais  il  est  possible  aussi  qu'à  l'écoulement  du  liquide  du  kyste 
succède  sans  interruption  un  écoulement  de  sang  artériel  par  la 
canule,  écoulement  qui  persiste  tant  que  celle-ci  reste  en  place. 
Vous  vous  empressez  alors  de  la  retirer,  et  la  poche  se  remplit 
instantanément  de  sang  qui  la  distend  un  peu  plus  qu'elle  ne 
l'était  avant  la  ponction;  c'est  même  à  cette  énergique  pression 
contre  la  paroi  interne  du  kyste  qu'est  dû  l'arrêt  de  l'épanché- 
ment  sanguin.  Après  quelques  jours,  les  choses  reviennent  en 
l'état. 

Ce  phénomène  singulier  s'observe  dans  d'autres  régions  (je  l'ai 
rencontré  une  fois  dans  un  kysle  de  la  parotide),  mais  il  est  plus 
spécial  au  corps  thyroïde,  et  me  paraît  devoir  préoccuper  vivement 
le  chirurgien  dans  le  traitement  de  ces  kystes. 

Pour  un  kyste  séreux,  on  peut  essayer,  sans  inconvénient,  de  la 
ponction  et  de  l'injection  iodée,  comme  dans  l'hydrocèle  ;  mais  le 
kyste  sanguin  n'est  pas,  en  général,  justiciable  du  môme  traite- 
ment. Si  le  kyste  reste  affaissé  après  la  ponction  sans  qu'il 
s'écoule  du  sang  artériel  par  la  canule  (et  je  n'en  saurais  dire  la 
cause),  comportez- vous,  à  la  rigueur,  comme  avec  un  kyste  séreux. 
Boinet  dit  avoir  guéri  des  kystes  sanguins  par  l'Injection  iodée, 
et,  d'ailleurs,  un  échec  est  le  seul  danger  que  puisse  courir  le 
malade.  Mais,  si  au  liquide  noirâtre  succède  l'écoulement  d'un 
liquide  rutilant,  retirez  au  plus  tôt  la  canule  et  fermez  la  petite 
plaie  du  trocart  avec  du  collodion. 

Que  faire  ensuite  ?  Je  pense  que  le  plus  sage  est  de  s'en  tenir  là 
jusqu'à  nouvel  ordre,  et  de  n'agir  que  si  le  malade  le  réclame. 
Quelle  méthode  employer  dans  ce  cas? 

Surtout  pas  d'incision.  Je  préviens  le  praticien  que  s'il  fait  une 


500  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

incision,  il  s'expose  à  voir  son  malade  mourir  d'hémorragie  :  le 
sang  s'échappe  en  grande  abondance  de  tous  les  points  de  la  poche, 
et  l'on  s'en  rend  difficilement  maître.  La  ligature,  laforcipressure, 
dans  le  kyste,  sont  impossibles,  puisque  c'est  une  surface  qui 
donne  ;  le  tamponnement  est  insuffisant,  en  raison  du  voisinage 
de  la  trachée,  qui  se  trouve  comprimée.  Le  sang  continue  donc 
à  couler,  quoique  en  moindre  quantité  ;  il  s'infiltre  dans  les  inters- 
tices celluleux  du  cou,  et  le  malade  peut  rapidement  succomber, 
ainsi  que  j'en  ai  été  témoin  sur  une  jeune  femme,  dans  une  cir- 
constance désastreuse.  Il  est  vrai  que  nous  ne  connaissions  pas 
alors  le  véritable  traitement  chirurgical  des  tumeurs  du  corps 
thyroïde.  Ce  qu'il  y  aurait  de  mieux  à  faire  immédiatement  dans 
un  cas  semblable  serait  une  suture  comprenant  les  parois  de  la 
poche,  de  manière  à  refermer  solidement  l'ouverture. 

La  méthode  électrolytique  trouve  là  son  emploi.  Non  dange- 
reuse et  d'une  application  facile,  elle  favorise  la  production  de 
caillots  dans  la  poche  et  guérit  quelquefois  le  kyste,  mais  rare- 
ment. J'ai  échoué,  pour  mon  compte,  dans  le  cas  où  je  l'ai 
employée. 

Au  résumé,  lorsqu'un  kyste  du  corps  thyroïde,  quelle  qu'en 
soit  la  nature,  est  assez  volumineux  pour  gêner  le  malade,  et 
que  ce  dernier  demande  à  en  être  débarrassé,  le  meilleur  traite- 
ment est  l'ablation  de  la  poche,  en  suivant  le  procédé  que  j'ai 
décrit  plus  haut  à  propos  des  tumeurs  solides.  L'opération  est 
relativement  simple  et  donne  d'excellents  résultats. 

d.  Kystes  du  creux  sus-claviculaire.  —  On  observe  parfois  des 
kystes  du  creux  sus-claviculaire,  de  nature  séreuse,  et  spéciale- 
ment chez  les  enfants.  Ils  ont  probablement  pour  point  de  dé- 
part la  fente  branchiale  inférieure  incomplètement  oblitérée. 
Supposez  la  fistule  congénitale  représentée  plus  loin  (fig.  53) 
fermée  à  ses  deux  extrémités  et  dans  une  grande  partie  de  son 
étendue,  mais  persistante,  et  dilatée  un  peu  au-dessus  de  la 
fourchette  sternale  :  un  kyste  en  eût  été  la  conséquence. 

Ces  kystes  ont  pour  caractères  d'être  mous,  dépressibles  ;  on 
les  dirait  presque  réductibles.  Dans  un  cas  que  je  présentai  à 
la  Société  de  chirurgie,  en  1868,  ces  signes  étaient  si  prononcés 
que  je  crus  à  une  dilatation  de  la  veine  jugulaire  interne 
observée  aussi  parfois  dans  cette  région.  Dans  un  second  cas,  la 
tumeur  avait  été  prise  pour  un  lipome  par  Gosselin. 


ANÉVRYSMES  DU  COU.  501 

Le  principal  élément  de  diagnostic,  à  peu  près  le  seul  mémo, 
c'est  la  transparence.  Bien  que  la  région  se  prête  peu  à  cette 
recherche,  en  examinant  l'enfant  dans  une  chambre  noire  et 
en  donnant  au  cou  une  position  convenable,  on  peut  arriver  à 
percevoir  ce  signe.  On  aurait  recours,  au  besoin,  à  une  aspiration 
avec  une  aiguille  très  fine,  avec  la  seringue  de  Pravaz,  par 
exemple. 

Les  deux  malades  auxquels  je  viens  de  faire  allusion  guérirent 
à  la  suite  d'une  ponction  avec  injection  iodée. 

2"  Anévrysmes  du  cou.  —  Les  anévrysmes  du  cou  constituent 
une  affection  très  rare,  que  je  n'ai  eu  l'occasion  ni  de  traiter  ni 
de  voir  traiter.  Voici  les  principaux  renseignements  cliniques 
que  les  auteurs  fournissent  sur  ce  sujet  : 

On  les  divise  en  artériels  et  en  artério-veineux. 

Les  anévrysmes  artériels  portent  à  peu  près  exclusivement  sur 
l'artère  carotide  primitive  ou  sur  l'artère  sous-clavière. 

a.  Anévrysme  carotidien,  —  L'anévrysme  carotidien  constitue 
une  tumeur  généralement  allongée  dans  le  sens  de  l'artère,  et  peut 
atteindre  un  volume  considérable.  Les  deux  principaux  signes 
qui  le  font  reconnaître  sont  :  un  mouvement  d'expansion  coïnci- 
dant avec  la  systole  cardiaque  et  un  bruit  de  souffle  inter- 
mittent, signes  propres  d'ailleurs,  à  tous  les  anévrysmes  en 
général. 

Les  signes  spéciaux  d'anévrysme  carotidien  résultent  de  ses 
rapports  avec  les  divers  organes  du  cou.  C'est  ainsi  que,  la 
veine  jugulaire  interne  étant  souvent  comprimée  et  oblitérée,  il 
en  résulte  une  dilatation  des  veines  qui  constituent  le  tronc 
thyro-linguo-facial  ;  les  battements  de  la  temporale  de  ce  côté 
sont  moins  forts  que  ceux  du  côté  opposé,  ou  bien  ont  disparu. 
Le  larynx  et  la  trachée  sont  toujours  déviés  et  gênés  dans  leurs 
fonctions  ;  il  en  est  de  même  de  l'œsophage  ;  mais  les  principaux 
troubles  résultent  de  la  compression  des  nerfs  pneumogastrique 
et  grand  sympathique,  d'où  la  production  d'une  dyspnée  plus 
ou  moins  intense.  On  a  observé  des  phénomènes  cérébraux,  la 
contraction  de  la  pupille. 

Lorsque  les  battements,  le  mouvement  d'expansion  et  le  bruit 
de  souffle  présentent  une  grande  intensité,  le  diagnostic  est  si 
évident  qu'aucune  erreur  n'est  possible  ;  mais,  si  la  poche  con- 


î)02  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

tient  des  caillots,  les  signes  précédents  sont  moins  nets,  et  la 
confusion  peut  s'établir  avec  un  abcès,  une  adénite,  un  goitre 
anévrysmatique,  un  angiome  caverneux  ou  toute  autre  tumeur 
siégeant  sur  le  trajet  de  la  carotide.  La  comparaison  du  pouls 
temporal  de  chaque  côté  fournira  un  élément  précieux  de  dia- 
gnostic. La  marche  de  la  maladie,  étudiée  avec  soin,  conduira 
également  à  la  vérité  dans  la  plupart  des  cas.  Cependant,  Terreur 
a  été  commise  par  des  chirurgiens  de  premier  ordre,  et  il  est 
bon  de  se  tenir  en  garde  contre  toute  tumeur  du  cou  présentant 
des  signes,  même  atténués,  d'anévrysme. 

L'anévrysme  carotidien  abandonné  à  lui-même  entraîne  sou- 
vent, il  est  vrai,  la  mort  par  hémorragie  à  la  suite  de  la  rupture 
du  sac,  mais,  d'autre  part,  le  traitement  fait  courir  au  malade 
des  dangers  très  sérieux  :  aussi  la  temporisation,  sinon  Tinaction, 
me  paraissent-elles  de  rigueur,  tant  que  le  chirurgien  n'a  pas  la 
main  forcée  par  l'intensité  des  accidents  (douleur,  dyspnée,  dys- 
phagie,  troubles  cérébraux). 

Les  méthodes  ayant  pour  but  la  production  rapide  de  caillots 
libres  dans  la  poche,  telles  que  l'électrolyse,  les  injections  coagu- 
lantes, la  malaxation,  sont  contre-indiquées,  car  elles  peuvent 
provoquer  la  formation  d'une  embolie  cérébrale  et  la  mort  ins- 
tantanée. 

La  compression  digitale,  qui  rend  de  si  grands  services  pour 
d'autres  anévrysmes,  pour  le  poplité  en  particulier,  est  ici  d'une 
application  bien  difficile  et  souvent  impossible,  soit  qu'il  n'y 
ait  pas  de  place  pour  établir  cette  compression,  soit  que  le  ma- 
lade ne  puisse  la  supporter.  La  compression  devrait  être  faite, 
de  préférence,  à  la  racine  du  cou,  entre  le  cœur  et  la  tumeur  ;  on 
pourrait  aussi  comprimer  entre  la  tumeur  et  les  capillaires,  ce 
qui  est  préférable  à  la  ligature  pratiquée  dans  le  même  point 
d'après  la  méthode  de  Brasdor. 

Le  mode  de  traitement  le  plus  fréquemment  employé  a  été  la 
ligature  placée  entre  le  cœur  et  la  tumeur,  mais  (Voy.  fig.  43),  en 
raison  de  la  disposition  du  système  vasculaire  du  cou,  cette  liga- 
ture est  souvent  insuffisante  et  les  battements  reparaissent  après 
quelque  temps.  Le  véritable  traitement  de  l'anévrysme  carotidien 
est  la  ligature  de  l'artère  au-dessous  et  au-dessus,  avec  ou  sans 
ouverture  du  sac  ;  mais  il  n'est  malheui*eusement  pas  toujours 
applicable,  en  raison  du  volume  et  de  la  disposition  de  la  poche. 
Dans  un  cas  remarquable,  et  qui  fait  grandhonneur  au  chirurgien 


ANÉVRYSMES  DU  COU.  503 

(il  s'agissait  d'un  anévrysme  traumatique  produit  par  instrument 
piquant  et  siégeant  très  bas),  Syme  fit  au  sac  une  petite  ouver- 
ture et  introduisit  un  doigt  dans  l'orifice  artériel,  de  façon  à 
Tobturer.  Ouvrant  ensuite  la  poche  largement,  il  plaça  un  fil 
au-dessus  et  au-dessous  de  Torifice  et  guérit  son  malade.  Un 
semblable  traitement  n'est  applicable  qu'aux  anévrysmestrauma- 
tiques,  alors  que  la  paroi  est  saine,  ce  qui  n'a  pas  lieu  pour  l'ané- 
vrysme  spontané,  où  les  parois  sont  athéromateuses  et  friables. 

b.  Anévrysme  sous-clavier.  — Lorsque  l'anévrysme  sous-clavier 
occupe  la  portion  de  l'artère  située  en  dehors  des  scalènes,  le 
diagnostic  du  siège  précis  est  facile,  mais,  lorsqu'il  se  trouve 
entre  les  scalènes,  et  à  plus  forte  raison  en  dedans  de  ces  muscles, 
il  est  fort  difficile  de  dire  si  la  lésion  porte  sur  le  tronc  brachio- 
céphalique  (l'anévrysme  sous-clavier  occupe  le  plus  souvent  le 
côté  droit),  sur  la  sous-clavière,  ou  sur  la  carotide  primitive  à  son 
origine.  Cependant,  si  le  pouls  temporal  est  conservé,  on  en  peut 
conclure  que  la  carotide  est  libre  ;  l'absence,  au  contraire,  ou 
la  diminution  du  pouls  radial  du  côté  correspondant,  indiquerait 
qu'il  s'agit  de  la  sous-clavière.  L'absence  des  deux  pouls  ferait 
supposer  que  l'anévrysme  siège  sur  le  tronc  brachio-céphalique. 

On  trouve  encore  ici  les  signes  propres  aux  anévrysmes  en 
général  :  battements,  mouvements  d'expansion,  bruit  de  souffle; 
et  les  signes  spéciaux  à  l'anévrysme  sous-clavier.  Ces  derniers 
résultent  des  rapports  de  la  tumeur  avec  les  parties  voisines  :  le 
sternum  et  la  clavicule  peuvent  être  refoulés  en  avant,  usés,  dé- 
truits ;  la  compression  du  nerf  phrénique  détermine  de  ladyspnée; 
celle  du  récurrent,  l'aphonie  ;  la  compression  des  nerfs  du  plexus 
brachial  provoque  des  douleurs  dans  le  membre  supérieur,  quel- 
quefois de  l'engourdissement,  des  fourmillements  :  j'ai  déjà  dit 
que  le  pouls  radial  avait  diminué  ou  disparu.  La  circulation 
veineuse  est  entravée. 

Comme  pour  l'anévrysme  carotidien,  le  diagnostic  est  parfois 
évident,  mais  il  devient  fort  obscur  par  suite  de  la  présence  d'une 
couche  plus  ou  moins  épaisse  de  caillots  qui  en  masquent  les 
principaux  signes  ;  une  tumeur  quelconque  siégeant  au-devant 
des  vaisseaux  peut  alors  dissimuler  un  anévrysme.  L'erreur  serait 
surtout  possible  avec  un  ostéosarcome  très  vasculaire  de  l'extré- 
mité interne  de  la  clavicule  ou  du  sternum,  qui,  lui  aussi,  présente 
des  battements  et  du  souffle.  Le  diagnostic  peut  devenir  vérita- 


t$04  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

blement  très  obscur  dans  ce  cas,  et  c'est  alors  que  Tétat  du  pouls 
radial  éclaire  beaucoup  le  praticien. 

La^urede  Tanévrysme  sous-clavier  est  entourée  de  très  grandes 
difficultés. 

La  ligature  entre  la  tumeur  et  le  cœur  serait  suffisante  pour 
interrompre  la  circulation  dans  la  poche,  mais  la  présence  des 
nombreuses  collatérales,  et  surtout  de  la  vertébrale,  rend  le  retour 
du  sang  presque  inévitable  :  aussi  faudrait-il  lier  également  ce 
vaisseau.  D'ailleurs,  une  hémorragie  mortelle  s'est  presque  tou- 
jours produite  à  la  chute  du  fil,  par  insuffisance  du  caillot  dans 
le  bout  central,  ce  qui  m'a  porté  à  dire  que,  dans  ce  cas,  la 
torsion  de  l'artère  serait  préférable  à  la  ligature,  si  toutefois  les 
parois  n'étaient  pas  athéromateuses. 

La  ligature  entre  la  tumeur  et  le  cœur  est-elle  impossible,  il  fau- 
drait se  décider  pour  la  méthode  de  Brasdor,  c'est-à-dire  lier  au- 
dessus  de  la  poche,  entre  celle-ci  et  les  capillaires,  mais,  je  le 
répète,  intervenez  seulement  lorsque  les  accidents  vous  y  obli- 
gent, car  la  tumeur  peut  rester  stationnaire,  et  même  guérir 
spontanément. 

Je  ne  crois  pas  devoir  indiquer  ici  les  procédés  que  je  conseille 
pour  la  ligature  des  artères  carotide,  primitive  et  sous-clavière. 
Je  renvoie  à  cet  égard  le  lecteur  à  mon  Traité  (Tanatomie  topo- 
graphique^  où  ces  points  de  médecine  opératoire  se  trouvent  trai- 
tés et  discutés  en  détail  à  propos  des  régions  qu'occupent  ces 
organes. 

4«  FISTULES  DU  COU. 

On  observe  au  coudes  fistules  de  nature  très  diverse. 

Une  fistule  peut  résulter  de  la  fonte  d'un  ganglion  tuberculeux, 
le  plus  souvent  ouvert  spontanément,  fistule  ganglionnaire. 

11  n'est  pas  rare  d'observer  à  la  région  sus-hyoïdienne  une  fis- 
tule ayant  pour  origine  une  dent  malade  de  la  mâchoire  infé- 
rieure :  fistule  dentaire. 

Une  arthrite  vertébrale,  une  lésion  de  la  clavicule  ou  du  ster- 
num, peuvent  donner  naissance  à  un  abcès  par  congestion,  et 
ultérieurement  à  un  trajet  fisluleux  :  fistule  osseuse. 

On  peut  comprendre  avec  cette  dernière  la  fistule  qui  résulte 
d'une  lésion  inflammatoire  chronique  des  cartilages  du  larynx. 


FISTULES  DU  COU.  50î> 

A  l'ouverture  des  voies  aériennes,  et  en  particulier  de  la  tra- 
chée, peut  succéder  un  trajet  fistuleux  v  fistule  aérienne. 

Enfin,  le  cou  est  le  siège  de  fistules  d'un  caractère  tout  spécial, 
liées  au  développement  de  la  région,  fistules  branchiales^  aux- 
quelles il  convient  de  rattacher  les  fistules  thyro-hyoïdiennes. 

Les  fistules  ganglionnaire,  dentaire,  osseuse,  aérienne,  sont 
acquises^  tandis  que  les  fistules  branchiales  sont  congénitales. 

La  fistule  ganglionnaire  du  cou  siège  de .  préférence  dans  la 
région  sus-hyoïdienne  latérale,  où  sont  accumulés  les  ganglions 
lymphatiques.  Après  avoir  suppuré  un  certain  temps,  le  trajet 
se  cicatrise  parfois  spontanément,  et,  c'est- à  peine  s'il  mérite 
alors  le  nom  de  fistule,  puisqu'il  n'a  pas  eu  le  temps  de  s'orga- 
niser. Mais  il  peut  persister,  et,  lorsqu'il  a  résisté  à  l'emploi  des 
moyens  ordinaires,  teinture  d'iode,  poudre  d'iodoforme,  etc.,  le 
meilleur  mode  de  traitement  consiste  à  le  fendre  et  à  nettoyer 
les  parois  avec  la  curette  tranchante,  à  employer,  en  un  mot, 
le  traitement  que  j'ai  recommandé,  plus  haut,  pour  la  cure  des 
abcès  froids. 

11  importe  de  ne  pas  confondre  une  fistule  d'origine  ganglion- 
naire avec  une  fistule  dentaire.  La  confusion  se  fait  d'autant  plus 
volontiers  que,  l'orifice  siégeant  quelquefois  assez  loin  des  arcades 
dentaires,  on  ne  songe  même  pas  à  invoquer  cette  cause.  11  faut 
surtout  penser  à  une  évolution  vicieuse  de  la  dent  de  sagesse 
lorsque  la  fistule  occupe  les  parties  latérales.  J'ai  vu  des  fistules 
de  la  région  sus-hyoïdienne  médiane  ou  latérale  résister  pendant 
plusieurs  années  à  toute  espèce  de  traitement  et  disparaître  en 
quelques  jours  après  l'avulsion  de  la  dent  malade. 

Je  n'ai  rien  à  dire  des  fistules  cervicales  d'origine  osseuse  ou 
cartilagineuse  ;  elles  n'empruntent  rien  de  spécial  à  la  région. 

hQS  fistules  aériennes  reconnaissent,  presque  toujours,  pour  cause 
un  traumatisme  (on  peut  négliger  dans  la  pratique  les  fistules 
aériennes  congénitales  en  raison  de  leur  rareté).  Elles  peuvent 
siéger  sur  le  larynx,  dans  l'espace  thyro-hyoïdien,  mais  les  fistules 
trachéales  sont  les  plus  fréquentes.  Ces  dernières  succèdent  par- 
fois à  une  plaie  transversale  du  cou,  principalement  à  celles 
qui  intéressent  toute  la  circonférence  de  la  trachée.  J'en  ai 
déjà   indiqué    le  mécanisme  :  le   bout    inférieur    se    rétracte 


6M  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU- 

vers  le  médiastin  ;  le  bout  supérieur,  cessant  de  fonctionaer,  se 
resserre  peu  à  peu  et  finit  par  s'obstruer,  d'où  la  nécessité  de 
suturer  entre  eux  les  deux  bouts  de  la  trachée,  afin  d'éviter  ce 
grave  accident  qui  entraîne  la  perte  do  la  voix. 

Plus  rarement,  la  fistule  est  consécutive  à  l'opération  de  ta  tra- 


Fig.  à3.  —  Fiïtule  congénitale  du  cou  dans  ses  rapports  avec  les  diver*  organes 
de  la  région  ;  la  uiichoire  inrérieure  a  été  sectionnée  pour  découvrir  la  Taee  Uti 
raie  du  pharyn:!. 


F.T.  Irtjfl  Btlolmi,  ; 


I  M.S.M.  miivlr  iLenio-cItidn-niMtoIdicD  ; 
l  N.C.H.  oorf  gnnd  l.,pogl»«. 


chéotoinic.  Le  mécanisme  est  alors  différent  du  précédent.  Il 
faut,  en  eiïct,  pour  qu'une  listule  s'établisse  dans  ce  cas,  que 
la  muqueuse  trachéale  vienne  se  souder  avec  la  peau  de  façon  à 
ne  former  qu'une  seule  et  même  membrane.  Ur,  cette  fusion  est 
difficile  en  raison  de  l'adhérence  de  la  inuquL-usc  trachéale  et  de 
son  peu  de  mobilité;  aussi,  peut-on  laisser  très  longtemps  en 


FISTULES  DU  COU.  507 

place  une  canule  k  trachéotomie  sans  craindre  la  persistance  d'un 
trajet   fistuleux.    On    observe 
plutôt  le  contraire,  c'est-à-dire 
la  tendance  à  une  occlusion 
rapide. 

Le  rétablissementdu  conduit 
trachéal,  lorsque  le  bout  supé- 
rieur est  oblitéré,  présente  de 
sérieuses  difficultés  et  ne  sau- 
rait, d'ailleurs,  êtresoumisà  des 
règles  fixes.  Une  opération  de  ce 
genre  fut  pratiquée,  avec  suc- 
cès, par  Dolbeau,  etje  ne  crois 
pas  devoir  reproduire  ici  le  pro- 
cédé opératoire  employé  par  ce 
chirurgien.  Le  lecteur  le  trou- 
verait en  détail  dans  ta  thèse 
du  D'  Planchon  (1869). 

La  fistule  simple  de  la  tra- 
chée ne  peut  être  guérie  qu'à 
l'aide  d'un  lambeau  autoplas- 
tique. La  difliculté  consiste  à 
empêcher  le  passage  de  l'air  et 
la  production  de  l'emphysème. 
Pour  y  réussir,  la  suture  devra 
être  aussi  serrée  que  possible. 

Les  fistules  branchiales  ou 
congénitales  du  cou  présentent 
un  très  faible  intérêt  pratique, 
en  raison  de  leur  rareté  et  de 
l'absence  d'indications  opéra- 
toires ;  je  devrais  peut-être 
même,  dans  un  ouvrage  du 
genre  de  celui-ci,  mo  contenter 
d  en  signaler  l'existence  :  ce- 
pendant, comme  je  suis  assez 
heureux  pour  en  mettre  un  bel 
exemple  sous  les  yeux  du  lec- 
teur {fig.  "}'i),  je  m'y  arrêterai 
un   instant.  La  pièce  représentée  provient  d'un  homme  adulte 


508  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

mort  dans  mon  service,  d'une  affection  tout  à  fait  indépendante 
de  la  fistule,  et  elle  a  été  dessinée  sous  mes  yeux  par  mon  ancien 
élève  le  D'  Loisnel. 

La  figure  54  la  reproduit  avec  ses  dimensions  normales. 

Rappelons  que  dans  les  premières  phases  de  la  vie  embryon- 
naire les  feuillets  du  blastoderme,  accolés,  affectent,  au-dessus 
du  capuchon  céphalique,  la  forme  de  quatre  lamelles  latérales 
dont  les  extrémités  convergent  vers  la  ligne  médiane.  Ce  sont  les 
arcs  branchiaux  ou  viscéraux  séparés  par  les  fentes  branchiales 
ou  viscérales.  Ce  qu'il  nous  importe  de  savoir,  c'est  que  les  deux 
dernières  fentes  branchiales  font,  à  cette  époque,  largement  com- 
muniquer l'entonnoir  pharyngien  avec  l'extérieur.  Or,  ces  fentes 
s'oblitèrent  de  très  bonne  heure  sans  donner  naissance  à  aucun 
organe  ;  mais  l'oblitération  peut  être  incomplète,  d'où  la  produc- 
tion de  fistules  congénitales  qui  font  communiquer  le  pharynx 
avec  l'extérieur. 

Non  seulement  ces  simples  notions  d'embryogénie  permettent 
de  comprendre  une  fistule  aussi  singulière  que  celle  que  je  repré- 
sente ici,  mais  elles  jettent  encore  une  vive  lumière  sur  la  patho- 
génie de  certains  kystes  du  cou,  et,  en  particulier,  sur  celle  des 
kystes  thyro-hyoïdien  et  sus-claviculaire. 

En  effet,  le  trajet  fistuleux  peut  subir  des  modifications  et  ne 
pas  rester  complet  :  si  l'orifice  interne  ou  pharyngien  s'oblitère 
(c'était  le  cas  de  mon  malade,  chez  lequel  le  stylet  pénétrait  jusque 
sous  la  muqueuse  pharyngienne  sans  qu'il  fût  possible  de  décou- 
vrir d'orifice),  la  fistule  est  alors  borgne  externe  :  l'orifice  interne, 
au  contraire,  persiste-t-il  seul  en  faisant  suite  à  un  trajet  plus  ou 
moins  long,  la  fistule  est  borgne  interne. 

Supposez  maintenant  l'oblitération  des  deux  orifices  de  la  fis- 
tule, avec  persistance  d'un  trajet  intermédiaire  :  ce  trajet  peut 
rester  aplati  pendant  quelques  années,  toujours  même,  mais  aussi, 
à  un  moment  donné,  sous  une  influence  inconnue,  il  est  suscep- 
tible de  se  remplir  de  liquide  et  de  donner  naissance  à  un  kyste. 

11  me  parait  très  probable,  sinon  certain,  que  la  plupart  des 
kystes  thyro-hyoïdiens  reconnaissent  cette  origine.  Nélaton  avait 
pensé  qu'ils  naissaient  du  peloton  adipeux  sous-épiglottique, 
parce  qu'en  disséquant  le  trajet  sur  le  vivant  il  avait  dû  franchir 
la  membrane  thyro-hyoïdienne  :  mais  n'est-ce  point,  au  contraire, 
la  démonstration  qu'il  s'agissait  d'un  kyste  branchial  pénétrant 
jusque  sous  la  muqueuse  pharyngienne  ?  Une  preuve  plus  écla- 


FISTULES  DU  COU.  509 

tante  encore  de  Torigine  réelle  de  ces  kystes,  c'est  ce  fait,  observé 
par  tous  les  praticiens,  et  que  j'ai  vu  moi-même  au  moins  deux 
fois  :  lorsque  le  kyste  thyro-hyoïdien  s'est  ouvert  spontanément 
ou  a  été  ouvert  à  l'extérieur,  si  on  fait  une  injection  le  liquide 
passe  dans  le  pharynx.  Ce  résultat  démontre  en  même  temps 
l'existence  des  fistules  congénitales  du  cou  borgnes  internes,  car 
il  est  difficile  de  supposer  une  ouverture  spontanée  du  kyste  dans 
le  pharynx,  sans  que  le  malade  en  ait  eu  connaissance. 

Pourquoi  le  contenu  du  kyste  ne  se  vide-t-il  pas  alors  dans  le 
pharynx?  11  est  vraisemblable  que  cela  tient  à  la  consistance  du 
liquide  d'une  part,  et  de  l'autre  à  l'étroitesse  de  l'orifice  ou  bien 
à  une  disposition  valvulaire  spéciale. 

Les  fistules  congénitales  du  cou  s'ouvrent  sur  les  parties  laté- 
rales à  une  hauteur  variable.  Un  lieu  d'élection  est,  cependant,  la 
partie  inférieure  au  niveau  de  la  tète  de  la  clavicule,  comme  dans 
le  cas  figuré  ci-dessus.  L'orifice  cutané  est  comparable  à  celui  de 
l'uretère  dans  la  vessie  ;  il  est  à  peine  perceptible  et  passe  ina- 
perçu, si  on  n'est  prévenu.  Le  trajet  lui-même  ne  se  révèle  par 
aucun  signe,  à  moins  qu'il  n'ait  été  enflammé  et  ne  présente  alors 
une  certaine  induration.  Mon  malade  fut  atteint  d'amygdalite 
droite,  et,  l'inflammation  se  propageant  à  la  fistule,  une  certaine 
quantité  de  pus  s'écoula  par  l'orifice  externe,  ce  qui  nous  en 
dévoila  l'existence. 

En  général,  ces  fistules  ne  gênent  en  aucune  façon  les  malades  : 
aussi  mon  avis  est-il  de  n'y  pas  toucher. 

Si  les  fistules  congénitales  proprement  dites  ne  présentent  que 
peu  d'intérêt  pratique,  il  n'en  est  pas  de  même  des  fistules  thyro- 
hyoïdiennes. 

Le  kyste  thyro-hyoïdien  se  développe  très  probablement  aux 
dépens  du  canal  de  Bochdaleck,  canal  médian,  qui,  aune  période 
de  la  vie  embryonnaire,  part  du  foramen  cœcum  pour  aboutir 
au  corps  thyroïde.  Or,  que  ce  kyste  s'ouvre  spontanément  ou 
qu'on  en  pratique  l'ouverture,  il  en  résulte  la  production  d'une 
variété  de  fistule  du  cou,  qui  n'est  sans  doute  pas  congénitale, 
mais  s'en  rapproche  par  la  cause  qui  l'a  produite.  Cette  fistule 
donne  lieu  à  un  écoulement  purulent  ;  elle  se  ferme  de  temps  en 
temps  pour  s'ouvrir  de  nouveau  ;  bref,  les  malades  (et  c^  sont  ordi- 
nairement déjeunes  sujets)désirent  vivement  en  être  débarrassés. 

La  cure  de  ces  fistules  thyro-hyoïdiennes  est  difficile,  et  le 


510  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

seul  moyen  réellement  efficace  est  l'extirpation  du  trajet  avec  k* 
bistouri  ou  les  ciseaux.  Mais,  pour  que  l'opération  réussisse,  on 
doit  enlever  le  trajet  dans  sa  totalité,  sinon  la  récidive  est  cer- 
taine. Nélaton  avait  bien  observé  ce  fait  :  il  faut,  disait-il,  pour 
être  sûr  de  laguérison  définitive,  que  le  trajet  enlevé  se  termine 
en  cul-de-sac.  Ce  trajet,  qui  a  environ  le  volume  d'une  plume  de 
corbeau,  se  sent  facilement  sous  les  doigts.  L'opinion  de  Nélaton 
est  exacte  s'il  s'agit  d'une  fistule  borgne  externe,  mais,  si  la 
fistule  est  complète,  c'est-à-dire  communique  avec  le  pharynx, 
il  faut  pour  la  guérir  pousser  l'opération  jusque  dans  cette  cavité. 
On  ne  le  fait  pas  ordinairement,  et  une  portion  du  trajet  reste 
alors  forcément  dans  la  plaie. 

5»  CORPS  ÉTRANGERS  DES  VOIES  AÉRIENNES. 

L'introduction  d'un  corps  étranger  dans  les  voies  aériennes  pro- 
duit, presque  toujoui-s,  immédiatement  un  accès  de  toux  convul- 
sive  ou  bien  un  accès  de  suffocation.  Chacun  connaît  la  pénible  sen- 
sation que  détermine  le  contact  de  parcelles  liquides  ou  solides 
sur  la  muqueuse  laryngée,  lorsquon  avale  de  travers.  Ces  ac- 
cidents disparaissent  d'eux-mêmes  ;  il  n'y  a  pas  lieu  de  s  en 
occuper. 

Parlons  de  la  présence  des  corps  étrangers  solides. 

Le  malade  se  présente  dans  deux  circonstances  différentes  :  ou 
bien  l'accident  vient  de  se  produire,  ou  il  s'est  produit  depuis  un 
certain  temps. 

Lorsque  l'accident  vient  de  se  produire,  le  diagnostic  ne  saurait 
être  douteux  ;  le  malade  lui-même  ou  les  parents  racontent  la 
manière  dont  l'accident  est  arrivé  :  ainsi,  par  exemple,  un  enfant 
avait  dans  la  bouche  un  objet  quelconque,  il  a  été  pris  d'un  accès 
de  rire  ;  l'objet  a  disparu  et  les  phénomènes  se  sont  développés 
immédiatement.  Le  sujet  était,  d'ailleurs,  en  pleine  santé.  Vousne 
pouvez  donc  songer  à  un  spasme  de  la  glotte,  à  une  laryngite 
striduleuse,  au  croup,  etc.,  évidemment  le  corps  étranger  a 
pénétré  dans  les  voies  aériennes.  Quand  je  dis  «  a  pénétré  »  ce 
nest  peut-être  pas  toujours  exact,  car  un  corps  étranger  d'un 
certain  volume  pourrait  être  appliqué  sur  l'orifice  supérieur  du 
larynx,  occuper,  en  réalité,  le  pharynx,  et  provoquer  les  mêmes 
accidents  que  sïl  était  dans  le  larynx.  Si  le  corps  étranger  est 
arrêté,  je  suppose,  sur  la  glotte,  et  s'oppose  absolument  au  pas- 


CORPS  ÉTRANGERS  DES  VOIES  AÉRIENNES.  511 

sage  de  Tair.  vous  n'arrivez  que  pour  constater  la  mort.  Ordinai- 
rement, l'obturation  n'est  pas  complète,  et,  après  un  moment 
d'angoisse  extrême,  après  des  efforts  violents  d'inspiration,  il 
survient  un  accès  de  toux  qui  le  chasse  quelquefois  au  dehors. 

Le  plus  souvent,  le  corps  se  déplace,  franchit  le  larynx,  pénètre 
dans  la  trachée  ou  dans  une  bronche,  et  surviennent  d'autres 
phénomènes  qui  rentrent  dans  le  second  cas  où  j'ai  supposé  le 
praticien  placé. 

Que  faire  dans  le  premier  cas  ?  On  conseillait  jadis  la  suspen- 
sion par  les  pieds,  ou  l'extension  sur  un  plan  incliné,  la  tête  en 
bas,  pendant  que  l'on  imprimait  au  dos  des  secousses  pour  détacher 
le  corps  étranger.  J'ai  peu  confiance  dans  ces  moyens.  Com- 
mencez par  introduire  l'index  dans  la  bouche  aussi  loin  que 
possible,  et  cherchez  si  le  corps  ne  serait  pas  appliqué  sur  l'ori- 
lice  supérieur  du  larynx,  et,  dans  cette  hypothèse,  essayez  de  le 
déplacer  et  de  l'extraire. 

Lorsque  le  corps  a  pénétré  dans  les  voies  aériennes,  ou  bien 
les  phénomènes  de  suffocation  persistent  et  menacent  la  vie  : 
alors  hâtez- vous  de  faire  la  trachéotomie  ;  ou  bien  il  n'existe  plus 
que  des  accès  de  toux  avec  un  calme  relatif;  attendez  alors  les 
événements. 

L'accident  s'est  produit  depuis  un  temps  plus  ou  moins  long. 
11  faut  d'abord  établir  le  diagnostic,  ce  qui  n'est  pas  toujours 
aussi  facile  qu'on  pourrait  le  croire  a  priori. 

Vous  avez  à  résoudre  ces  deux  questions  :  Existe-t-il  un  corps 
étranger?  où  siège-t-il?  Un  malade  peut  avoir  un  corps  étranger 
des  voies  aériennes  sans  qu'il  s'en  doute.  Je  ne  parle  pas  ici  des 
cas  très  rares  où  des  concrétions  crétacées  ou  phosphatiques 
détachées  du  poumon  ont  pénétré  dans  la  trachée  :  n'a-t-on  pas 
rapporté  l'observation  d'un  ganglion  lymphatique  qui  s'y  était 
introduit  après  ulcération?  On  conçoit  qu'il  soit  difficile  de  soup- 
çonner même  l'existence  de  semblables  accidents.  11  s'agit  de 
corps  étrangers  venus  du  dehors.  Dans  un  mouvement  d'inspira- 
tion brusque  fait  pendant  le  repas,  un  corps  de  petit  volume  peut 
s'introduire  rapidement  dans  la  glotte,  descendre  dans  la  trachée, 
et  se  fixer  dans  une  bronche.  En  voici  un  exemple  bien  typique 
rapporté  par  Bourdillat.  Un  homme  de  quarante-cinq  ans,  en 
mangeant  une  cerise,  sentit  un  léger  picotement  au  niveau  du 
larynx,  et  ce  fut  tout.  A  partir  du  lendemain,  toux  quinteuse  et 


}Ht  AFFECTIONS  CtimCRGICALES  DU'  COU- 

opiniâtre.  Il  maigrit,  et  fut  considéré  comme  phtiisique.  Trois 
mois  après,  dans  une  quinte  d'une  extrême  violence,  il  rendit  le 
noyau  de  cerise  par  la  bouche  et  guérît.  Le  dévcloppemout  des 
sjinptômes  de  la  phtisie  pulmonaire,  consécutivement  à  la 
présence  ignorée  d'un  corps  étranger  dans  une  bronche,  a  été 
également  signalé  par  M.  Bertholle. 

Les  signes  qui  permettent  de  reconnaître  la  présence  d'un  corps 
étranger  varient  suivant  que  ce  corps  est  mobile  ou  qu'il  est  fixé 
en  un  point  de  l'arbre  aérien. 

Lorsque  le  corps  est  Qotlant,  il  donne  lieu  à  une  sensation  de 
déplacement,  dont  peut  se  rendre  compte  le  malade,  et  surtout 
à  un  bruit  spécial  que  révèlent  l'auscultation  et  parfois  le  palper  : 
c'est  un  bruit  de  soupape,  de  grelot,  de  drapeau,  etc.  11  exist^ 
de  fréquentes  quintes  de  toux  :  il  se  produit  des  accès  de  suffo- 
cation lorsque  le  corps  pénètre  dans  le  larynx  jusque  dans  la 
portion  sous-gloltique,  de  façon  fi  gêner  lu  passage  de  l'air  à  travers 
la  glotte,  et  il  survient  de  l'aphonie.  On  doit  se  rappeler  que  ces 
signes,  et  surtout  les  intermi  ttences  dans  les  phénomènes,  sont  à 
peu  près  ceux  que  détermine  un  polypu  h  long  pédicule  implanté 
sur  ta  portion  sous-glottiquo  du  larynx  :  aussi,  en  l'absence  de 
commémorati fs,  le  diagnostic  différentiel  entre  ces  deux  affections 
présente-t'il  de  sérieuses  diflicultés.  qui  peuvent  seulement  étn- 
levées  par  l'emploi  du  larj^ngoscope. 

Lorsque  le  corps  étranger  est  immobilisé  en  un  point,  les  signes 
varient  suivant  sa  nature;  il  y  en  a  de  gros,  de  petits,  de  ronds, 
de  pointus  ;  il  en  est  qui  augmentent  do  volume  :  les  graines,  les 
haricots,  etc.  ;  il  y  eu  a  de  vivants,  des  sangsues,  des  mouches. 

Les  malades  éprouvent  souvent  une  douleur  plus  ou  moins 
vive  qu'il  rapportent  toujours  au  même  endroit,  et  non  seulement 
la  respiration,  mais  la  déglutition,  peuvent  être  douloureuses  et 
difficile!)  :  aussi,  le  chirurgien  doit-il  alors  redemander  si  le  corps 
étranger  ne  serait  pas  dans  l'œsophage  au  lieu  d'£lre  dans  la 
trachée,  en  raison  des  connexions  intimes  qu'ont  entre  eux  ces 
deux  organes.  Le  cathétérisme  œsophagien  serait  d'un  puissant 
secours  pour  établir  lu  diagnostic,  tout  on  se  rappelant  que  des 
os  pointus,  d'un  faible  volume,  peuvent  être  lixés  dans  la  |>aroi 
œsophagienne  et  n'fitre  pas  sentis  par  le  cathéter.  Les  renseigne- 
ments fournis  par  le  malade  sur  la  manière  dont  s'est  produit 
l'accident  seraient  très  utiles,  car,  si  l'introduction  d'un  corps 
étranger  dans  l'œsophage  cause  une  angoisse  très  pénible  et  une 


CORPS  ÉTRANGERS  DES  VOIES  AÉRIENNES.  513 

dysphagie  à  peu  près  complète,  elle  ne  donne  pas  lieu  au  violent 
accès  de  suffocation  initial  qui  suit  l'introduction  dans  les  voies 
aériennes,  mais  on  peut,  cependant,  conserver  un  doute  très 
légitime,  surtout  chez  les  enfants. 

Le  corps  étranger  est-il  fixé  dans  le  larynx?  Dans  ce  cas,  est-il 
au-dessus  de  la  glotte,  au  niveau  de  la  glotte,  dans  le  ventricule 
du  larynx,  au-dessous  de  la  glotte?  Est-il  dans  la  trachée?  Siège- 
t-il  dans  une  des  bronches  (le  plus  souvent  alors  il  est  dans  la 
bronche  droite),  ou  bien  se  trouve-t-il  à  cheval  sur  Téperon  qui 
répond  à  la  bifurcation  de  ces  deux  conduits? 

On  en  est  souvent  réduit  sous  ce  rapport  à  des  présomptions 
plus  ou  moins  vraisemblables,  à  moins  que  le  laryngoscope  ne 
permette  de  constater  directement  la  présence  et  le  siège  du  corps 
étranger.  Une  aphonie  persistante  devrait  faire  supposer  que  le 
corps  est  situé  au  niveau  des  cordes  vocales,  et,  cependant,  une 
pièce  de  monnaie,  par  exemple,  logée  dans  le  ventricule  ou  placée 
de  champ  entre  les  lèvres  de  la  glotte  pourrait  ne  gêner  que  mo- 
dérément les  fonctions  de  Torgane.  L'absence  ou  une  diminution 
sensible  du  bruit  respiratoire  dans  un  des  poumons  ferait  légiti- 
mement penser  que  le  corps  étranger  occupe  la  bronche  corres- 
pondante, mais  on  conçoit  qu'en  raison  de  sa  forme,  de  son 
volume  et  de  sa  nature,  il  puisse  passer  suffisamment  d'air  dans 
le  poumon  pour  déplisser  les  vésicules  pulmonaires. 

Au  résumé,  le  commémoratif  d'un  violent  accès  de  suffocation 
ayant  marqué  le  début  des  accidents,  le  sujet  étant  en  pleine 
santé;  le  retour  de  nouveaux  accès;  des  quintes  de  toux  sur- 
venant d'une  façon  intermittente  ;  l'existence  d'une  douleur  per- 
sist^te  et  localisée  en  un  point  de  l'arbre  aérien,  la  perception 
par  l'oreille  ou  le  toucher  du  bruit  de  soupape  ou  de  grelot,  auto- 
riseront le  praticien  à  conclure  à  la  présence  d'un  corps  étranger 
dans  les  voies  aériennes. 

Que  convient-il  de  faire?  L'indication  évidente  est  d'extraire  le 
corps  étranger  et  d'en  favoriser  la  sortie  par  une  manœuvre  quel- 
conque. Deux  circonstances  se  présentent  :  ou  bien  le  corps 
est  visible  au  laryngoscope,  ou  il  ne  l'est  pas.  S'il  est  visible,  la 
conduite  du  praticien  est  toute  tracée,  il  faut  l'enlever  au  plus 
tôt  comme  on  enlève  un  polype,  avec  des  pinces  appropriées. 

Si  le  corps  étranger  n'est  pas  visible,  l'extraction  par  les  voies 
naturelles  doit  être  abandonnée,  et  la  ressource  dont  nous  dispo- 

TiLLAUX.  —  Chiiurgie  clinique,  I.   —  33 


514  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

sons  est  Touverture  des  voies  aériennes,  soit  au  niveau  du  larynx, 
laryngotomie^  soit  au  niveau  de  la  trachée,  trachéotomie. 

Mais  une  question  préjudicielle  se  pose  :  A  quel  moment  doit- 
on  pratiquer  Tune  ou  l'autre  de  ces  opérations?  Aussitôt  que  le  dia- 
gnostic est  assuré,  ou  plus  tard?  L'expérience,  en  effet,  démontre 
que  nombre  de  sujets  ont  fini  par  expulser  spontanément  leur 
corps  étranger  dans  une  quinte  de  toux,  comme  l'homme  au 
noyau  de  cerise  dont  je  parle  plus  haut  :  on  conçoit  donc  que  le 
praticien  ait  une  certaine  tendance  à  laisser  agir  la  nature.  Mais, 
d'autre  part,  l'expérience  démontre  également  qu'un  corps  étran- 
ger ne  séjourne  pas  longtemps  impunément  dans  l'arbre  aérien  et 
qu'il  finit  par  entraîner  la  mort  par  suite  d'ulcération,  d'abcès,  etc., 
ou  par  lésion  du  poumon  :  il  est  donc  bon  de  prendre  les  devants. 
La  connaissance  exacte  de  la  nature  du  corps  étranger  pourra 
inQuer  sur  la  détermination  du  chirurgien  ;  il  est  certain  que  s*ii 
s'agit  d'un  corps  susceptible  de  se  gonfler,  comme  un  liaricot,  je 
suppose,  il  sera  indiqué  d'intervenir  le  plus  tôt  possible,  car,  bien 
qu'il  y  ait  des  exemples  de  fragmentation  et  d'expulsion  spon- 
tanée dans  ce  cas,  il  serait  très  dangereux  de  compter  sur  une 
terminaison  aussi  exceptionnelle.  Qu'il  s  agisse,  au  contraire,  d'une 
substance  susceptible  de  se  désagréger  ou  de  fondre  :  du  sucre, 
du  sel,  de  la  réglisse,  une  pastille,  etc.,  on  devra  attendre. 

Je  conseille,  pour  mon  compte,  une  expectation  armée  ;  je  ne 
crois  pas  qu'il  faille  d'emblée  recourir  à  l'opération  ;  laissez  à  la 
nature  le  temps  de  se  débarrasser  de  son  ennemi,  mais  surveillez 
attentivement  votre  malade,  et  si  l'expulsion  spontanée  ne  s'est  pas 
produite  après  quelques  semaines,  et  surtout  si  les  accès  de  suffo- 
cation se  répètent  souvent,  ou  s'il  se  développe  des  symptômes 
du  côté  du  poumon,  ouvrez  les  voies  aériennes. 

Pratiquerez- vous  la  laryngotomie  ou  la  trachéotomie?  Votre 
conduite  est  évidemment  subordonnée  au  diagnostic.  Si  le  sujet 
est  atteint  d'aphonie  persistante  ;  si  le  larynx  est  le  siège  d'une 
douleur  spontanée  et  exagérée  par  la  pression  ;  s'il  n  y  a  pas  dans 
la  trachée  de  bruit  spécial  ;  si  les  deux  poumons  respirent  égale- 
ment, toutes  les  probabilités  sont  en  faveur  de  la  présence  du 
corps  étranger  dans  le  larynx,  et  vous  devrez  pratiquer  la  laryn- 
gotomie, ainsi  que  je  l'ai  dit  à  propos  des  polypes  du  larynx. 
Dans  le  cas  contraire,  c'est  à  la  trachéotomie  que  vous  aurez 
recours. 

Les  deux  lames  du  cartilage   thyroïde  étant  écartées,   vous 


RÉTRÉCISSEMENT  DES  VOIES  AÉRIENNES.  SU 

saisirez  le  corps  étranger,  s'il  ne  sort  pas  de  lui-môme  dans  un 
effort  d'expiration. 

Si  le  corps  flotte  dans  la  trachée,  il  est,  en  général,  violemment 
rejeté  au  dehors  aussitôt  que  ce  conduit  est  ouvert,  mais,  s'il  est 
adhérent,  il  peut  ne  pas  sortir,  et  le  praticien  se  trouve  dans  un 
grand  embarras.  11  faut  explorer  la  trachée  avec  une  pince  et 
tenter  l'extraction  directe,  tout  en  sachant  que  ce  procédé  est 
incertain,  et  môme  périlleux.  Voltolini  parvint,  dit-on,  dans  un 
cas,  à  éclairer  la  trachée  avec  une  sorte  d'endoscope,  et  reconnut 
la  présence  d'un  fragment  de  coquille  de  noix  qu'il  put  extraire. 
Mais  ce  moyen  ingénieux  n'est  pas  à  la  portée  de  tout  le  monde. 
11  faut,  en  tout  cas,  maintenir  la  plaie  trachéale  ouverte  aussi 
longtemps  que  possible. 

6°  RÉTRÉCISSEMENT  DES  VOIES  AÉRIENNES. 

De  nombreuses  causes  peuvent  amener  la  diminution  du  calibre 
des  voies  aériennes  et  produire  une  gône  de  la  respiration  allant 
jusqu'à  l'asphyxie  :  ainsi,  les  inflammations  aiguës,  l'œdème  de 
la  glotte,  le  croup,  les  polypes,  les  corps  étrangers,  etc.  ;  un 
simple  spasme;  une  compression  exercée  de  dehors  en  dedans 
par  une  tumeur,  comme  dans  le  goitre.  Mais  ce  ne  sont  pas  là  de 
véritables  rétrécissements.  Ce  nom  doit  être  réservé  à  une  lésion 
organique  primitivement  développée  dans  les  parois  du  conduit 
aérien,  ayant,  à  la  longue,  déterminé  un  rétrécissement  graduel  et 
permanent  de  ce  conduit;  aussi,  les  expressions  :  rétrécissement 
inflammatoire,  rétrécissement  spasmodique,  sont-elles  impropres. 

Le  rétrécissement  peut  porter  sur  le  larynx,  surtout  lorsqu'un 
cancer  envahit  cet  organe,  et  nous  en  avons  suffisamment  parlé 
au  chapitre  des  tumeurs  du  cou.  De  môme,  une  cicatrice  vicieuse 
à  la  suite  d'une  fracture  des  cartilages  ou  d'une  brûlure  peut 
amener  une  atrésie  de  ce  conduit,  mais  ces  cas  sont  tout  à  fait 
exceptionnels. 

Si  le  diagnostic  en  est  facile,  on  n'en  saurait  dire  autant  du 
traitement,  qui  ne  consiste  guère  qu'à  pratiquer  la  trachéotomie 
à  un  moment  donné. 

Lorsqu'une  canule  est  dans  la  trachée,  et  la  respiration  assu- 
rée, on  peut  pratiquer  la  dilatation  progressive  du  larynx  avec 
des  bougies,  comme  nous  le  faisons  pour  l'urètre.  La  canule 
étant  fenôtrée  sur  sa  face  convexe,  il  serait  possible  d'introduire 


516  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

une  fine  bougie  dans  le  larynx,  de  la  faire  sortir  par  la  canule,  et 
de  se  servir  ensuite  de  cette  bougie  pour  conduire  des  olives  de 
plus  en  plus  volumineuses.  La  suppression  d'une  canule  ù 
demeure  et  le  rétablissement  de  la  voix  sont  des  résultats  assez 
importants  pour  justifier  toutes  les  tentatives  faites  dans  ce  sens. 

Le  rétrécissement  peut  intéresser  la  trachée-artère.  Je  laisse 
de  côté  celui  qui  survient  à  la  suite  d'une  section  complète  de 
ce  conduit,  dont  je  me  suis  occupé  à  propos  des  plaies  du  cou . 

Il  est,  à  la  rigueur,  possible  que  la  cause  initiale  du  rétrécisse- 
ment soit  une  brûlure  de  la  muqueuse  trachéale,  ayant  déterminé, 
à  la  longue,  une  rétraction  cicatricielle,  mais  les  liquides  caus- 
tiques, qui  produisent,  en  général,  ce  genre  d'accident,  pénétrent 
à  peu  près  toujours  dans  l'œsophage.  Quant  au  cancer,  que  nous 
verrons  plus  loin  être  la  cause  presque  constante  des  rétrécisse- 
ments de  l'œsophage,  il  semble  ne  pas  atteindre  primitivement 
la  trachée.  C'est  la  syphilis  tertiaire  qui  se  manifeste  principale- 
ment sur  cet  organe,  de  façon  à  en  produire  le  rétrécissement. 

Au  début,  vous  n'observez  que  de  l'essoufflement  dans  la 
marche,  ce  qu'on  appelle  une  respiration  courte,  et  il  est  alors 
bien  difficile  de  reconnaître  s'il  s'agit  d'asthme,  d'emphysème, 
de  maladie  du  cœur,  ou  de  rétrécissement  de  la  trachée  :  mais  la 
dyspnée  augmente  peu  à  peu,  et  survient  enfin  le  signe  patho- 
gnomonique  du  rétrécissement  des  voies  aériennes,  le  comage^ 
expression  empruntée  aux  vétérinaires,  qui  l'observent  fréquem- 
ment chez  les  chevaux. 

A  cette  période,  le  diagnostic  n'est  plus  douteux.  Mais  sur  quel 
enâroit  de  la  trachée  siège  l'obstacle  au  passage  de  l'air  ?  Il  est,  le 
plus  souvent,  impossible  de  le  savoir,  et  c'est  cependant  un  point 
capital,  car  un  moment  arrive  fatalement  où  la  dyspnée  est  telle, 
que  la  trachéotomie  devient  nécessaire  :  or,  voyez-vous  ce  qui  se 
produit  lorsque  le  rétrécissement  siège  au-dessous  de  l'incision 
de  la  trachée?  Au  grand  désappointement  du  chirurgien,  s'il  na 
pas  à  l'avance  prévu  la  possibilité  du  fait,  le  malade  n'éprouve 
aucune  amélioration  lorsque  la  canule  est  introduite.  On  peut 
croire  qu'elle  n'est  pas  dans  la  trachée,  ou  qu'elle  est  bouchée  ; 
on  la  retire,  on  la  nettoie,  on  la  replace,  et  l'asphyxie  continue. 
Pour  être  efficace,  l'incision  doit  évidemment  porter  au-dessous 
de  l'obstacle. 

Arrivé  à  la  période  ultime,  le  rétrécissement  de  la  trachée,  s  il 


TRACHÉOTOMIE.  517 

est  situé  trop  bas,  est  donc  au-dessus  de  nos  ressources.  Com- 
mentf  en  efTet,  même  en  maintenant  en  place  la  canule,  pour- 
rait-on parvenir  à  faire  la  dilatation?  L'introduction  d'une  bougie 
priverait  complètement  le  malade  du  peu  d'air  qu'il  respire, 
pendant  un  temps  très  court,  je  le  veux  bien,  mais  suffisant  peut- 
être  pour  amener  une  mort  immédiate. 

Dès  l'instant  où  l'on  soupçonne  l'existence  d'un  rétrécissement 
syphilitique  de  la  trachée,  inutile  de  dire  qu'il  faut  recourir  au 
traitement  spécifique. 

En  terminant  ce  chapitre  relatif  au  rétrécissement  des  voies 
aériennes,  je  crois  opportun  de  décrire  le  manuel  opératoire  de 
la  trachéotomie. 

Trachéotomie.  —  Un  détail  important  a  été  discuté  dans  ces 
dernières  années  :  sur  quel  point  du  conduit  laryngo-trachéal 
doit  porter  l'incision?  sur  la  trachée  proprement  dite,  ou  bien  un 
peu  plus  haut,  au  niveau  de  l'espace  crico-thyroîdien  ?  Les  avis 
sont  partagés  à  cet  égard  ;  voici  mon  opinion. 

Il  faut  d'abord  distinguer  la  trachéotomie  chez  l'adulte  et  chez 
l'enfant. 

Il  est  certain  que  l'espace  crico-thyroïdien  est  trop  étroit  sur  un 
certain  nombre  d'adultes  pour  laisser  passer  une  canule  conve- 
nable sans  violenter  ou  intéresser  le  cartilage  cricoïde,  même  avec 
la  canule  conique  de  Krishaber,  qui  rend  cependant,  il  faut  le 
reconnaître,  l'opération  beaucoup  plus  facile.  Or,  ce  cartilage  est 
parfois  très  dur  et  même  ossifié  :  il  en  résulte  que  le  temps,  déjà 
difficile  par  lui-même,  de  l'introduction  de  la  canule  est  rendu 
plus  difficile  encore.  Et,  d'ailleurs,  quel  inconvénient  y  a-t-il  chez 
l'adulte  à  faire  porter  l'incision  sur  les  premiers  anneaux  de  la 
trachée?  Aucun,  si  ce  n'est  de  rencontrer  sur  sa  route  l'isthme  du 
corps  thyroïde  et  d'avoir  du  sang.  Mais  cet  isthme  remonte  par- 
fois assez  haut  pour  qu'il  soit  impossible  de  le  ménager  dans  la 
trachéotomie  inter-crico-thyroïdienne,  et,  d'ailleurs,  n'est-il  pas 
facile  d'avoir  raison  de  l'hémorragie,  soit  en  appliquant  à  mesure 
des  pinces  hémostatiques,  soit  en  opérant  avec  le  thermocautère 
chauffé  au  rouge  sombre? 

Chez  l'enfant,  c'est  tout  différent.  D'abord,  le  cartilage  cricoïde 
est,  en  général,  assez  mou  pour  se  laisser  diviser  et  écarter  presque 
aussi  facilement  qu'un  cerceau  de  la  trachée.  Chez  l'enfant,  le 
cou  est  très  court,  et  il  y  a  grand  intérêt  à  fuir  les  gros  troncs 


Ulg  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

veineux  brachio-céphaliques  en  remontant  le  plus  haut  possible 
au-dessus  de  la  fourchette  du  sternum  qu'ils  débordent  parfois. 
La  trachée,  qui  est  superficielle  au  niveau  du  cricoïde,  s'enfonce 
rapidement,  et  devient  de  plus  en  plus  profonde  à  mesure  qu'on 
descend.  Elle  est  petite,  se  déplace  facilement  sous  le  doigt  qui 
la  fixe,  et  fournit  un  si  mauvais  point  d'appui  pour  la  ponction 
qu'il  n'est  pas  rare  de  voir  le  bistouri  passer  à  côté.  En  prati- 
quant la  section  au-dessus  et  au  niveau  du  cricoïde,  on  évite  la 
plupart  de  ces  difficultés. 

J'en  conclus  que,  chez  l'adulte,  l'opération  de  choix  est  la  tra- 
chéotomie, tandis  que,  chez  l'enfant,  c'est  plutôt  la  crico-trachéo- 
tomie,  bien  que  la  trachéotomie  convienne  également. 

Deuxième  point  :  la  trachéotomie  doit-elle  être  pratiquée  en 
un  seul  temps,  comme  on  ouvre  un  abcès  superficiel,  par  exemple, 
ou  doit-elle  être  faite  en  plusieurs  temps? 

Je  ne  saurais,  pour  mon  compte,  accepter  la  première  ma- 
nière, à  laquelle  je  ne  vois,  en  vérité,  aucun  avantage,  si  ce  n'est 
de  gagner  les  quelques  secondes  pendant  lesquelles  on  divise  la 
peau  et  les  couches  sous-cutanées,  et,  si  le  bistouri  rencontre  un 
vaisseau,  le  sang  peut  s'engouff'rer  dans  la  trachée  et  provoquer 
l'asphyxie.  Cet  accident  même  ne  dût-il  pas  se  produire,  je  trouve 
plus  chirurgical  de  procéder  en  plusieurs  temps  pour  arriver  sur 
la  trachée.  Est-ce  à  dire  qu'il  faille  agir  avec  une  lenteur  cal- 
culée, comme  le  recommandait  Trousseau?  Je  ne  le  crois  pas 
davantage,  mais  il  convient  d'observer  une  juste  mesure. 

Voici,  d'ailleurs,  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  : 

Vos  instruments  seront  bien  préparés  à  l'avance  :  un  ruban 
sera  mis  aux  oreilles  de  la  canule,  passée  elle-même  à  travers  un 
morceau  de  taffetas  gommé.  Introduisez  dans  la  canule  une  sonde 
en  gomme  et  assurez-vous  qu'elle  glisse  facilement,  car  cette 
sonde  vous  sera  très  utile  pour  conduire  la  canule  dans  la  trachée. 

Le  sujet  est  couché  sur  un  lit  dur  et  plan.  Mettez  sous  la  nuque 
un  coussin  ferme,  que  vous  aurez  fabriqué  vous-même  en  enrou- 
lant un  oreiller,  de  façon  que  la  tète  soit  renversée  en  arrière  et 
le  cou  tendu.  Un  aide  placé  en  haut  du  lit  tient  solidement  la  tète 
du  malade  entre  les  deux  mains.  La  tête  doit  être  complètement 
immobilisée  et  le  menton  constamment  maintenu  en  ligne  de  la 
fourchette  sternale.  Le  rôle  de  cet  aide  est  capital.  Vous  êtes  à 
la  droite  du  malade. 


TRACHÉOTOMIE.  t\9 

Cherchez  votre  point  de  repère  :  c'est  la  saillie  que  forme  le 
cartilage  cricoïde,  et  marquez-le  au  besoin  sur  la  peau  quand 
vous  l'avez  nettement  senti. 

Faites  alors  une  incision  d'environ  2  centimètres,  bien  exacte«- 
ment  sur  la  ligne  médiane.  Divisez  la  peau,  l'aponévrose  superfi- 
cielle, et  pénétrez  dans  l'interstice  des  muscles  sous-hyoïdiens.  Si 
aucun  vaisseau  sérieux  ne  donne,  introduisez  dans  la  plaie  l'in- 
dicateur gauche  et  cherchez  là  trachée  ou  le  cricoïde,  suivant  le 
point  que  vous  vous  proposez  d'ouvrir.  Ponctionnez  en  suivant 
votre  ongle,  et  prolongez  de  suite  en  bas  l'incision  dans  l'étendue 
environ  de  celle  de  la  peau.  L'air  sort  immédiatement  avec 
violence  et  vous  annonce  que  la  trachée  est  ouverte. 

Quelques  auteurs  conseillent  de  laisser  alors  reposer  le  malade 
et  de  rasseoir  pour  lui  permettre  d'expulser  le  contenu  de  la 
trachée  ;  à  moins  d'indications  tout  à  fait  spéciales,  je  ne  suis  pas 
de  cet  avis,  car  vous  ne  serez  tranquille,  et  le  malade  aussi,  que 
lorsque  la  canule  sera  mise  en  place  et  assujettie  dans  la  trachée. 
Laissez  donc  votre  indicateur  dans  la  plaie,  tâchez  d'insinuer  la 
lèvre  droite  de  la  plaie  trachéale  entre  l'ongle  et  la  pulpe  du 
doigt,  de  manière  à  pouvoir  l'écarter  de  l'autre  lèvre,  et  de  la 
main  droite  introduisez  la  sonde  et  la  canule  à  la  suite,  en  vous 
servant  de  votre  doigt  comme  conducteur.  Retirez  immédiate- 
ment la  sonde  en  maintenant  en  place  la  canule,  que  vous  fixerez 
tout  de  suite  en  attachant  les  rubans  derrière  le  cou. 

Si  ce  temps  rencontrait  des  difficultés  imprévues,  si  la  sonde 
ne  pénétrait  pas  dans  la  trachée,  il  faudrait  alors  se  servir  du 
dilatateur  pour  ouvrir  la  plaie  et  la  maintenir  ouverte. 

Lorsque  la  trachée  est  fendue,  le  sang  peut  s'y  engouffrer,  péné- 
trer dans  les  bronches  et  déterminer  Tasphyxie.  Introduisez  alors 
une  sonde  en  gomme  jusqu'à  la  bifurcation  du  conduit,  et  faites 
l'aspiration  du  sang  avec  une  seringue,  ou  môme  avec  la  bouche. 

Recouvrez  la  canule  d'une  gaze  légère,  pour  éviter  surtout 
rintroduction  des  poussières,  et  maintenez  Topéré  dans  une 
atmosphère  chaude. 

Nettoyez  fréquemment  la  canule  interne.  La  canule  externe 
peut  elle-même  être  retirée  après  quarante-huit  heures,  sans  qu'on 
éprouve  de  difficulté  pour  la  remettre  en  place.  Elle  sera  défini- 
tivement enlevée  après  un  temps  variable  suivant  l'état  du  sujet; 
quatre,  six,  huit  jours.  On  peut,  avant  de  l'enlever,  essayer  d'une 
canule  à  clapet  qui  montre  si  le  larynx  est  redevenu  perméable. 


520  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

II  est  absolument  exceptionnel  qu  il  reste  une  fistule  trachéale, 
même  lorsque  la  canule  a  été  portée  pendant  plusieurs  mois. 

La  canule  doit  être  laissée  en  place  tant  que  les  voies  aériennes 
ne  seront  pas  rétablies,  et  très  longtemps  par  conséquent,  sinon 
toujours,  lorsqu'il  s'agit  d'un  rétrécissement  du  larynx.  Mais  la 
respiration  peut  être  entravée  par  l'existence  d'un  granulome 
développé  sur  le  pourtour  de  la  plaie  et  faisant  saillie  dans  la 
trachée  ;  il  faudrait  le  cautériser  ou  en  faire  l'ablation. 

Quelques  enfants,  accoutumés  à  respirer  avec  leur  canule,  et 
conservant  sans  doute  le  souvenir  de  l'angoisse  qu'ils  ont  éprouvée 
avant  l'opération,  ne  veulent  pas  s'en  passer  et  s'agitent  violem- 
ment aussitôt  qu'elle  est  enlevée.  Il  suffit  souvent,  pour  réussir, 
de  les  soustraire  à  l'influence  du  milieu  de  la  famille. 

T"  CORPS  ÉTRANGERS  DU  PHARYNX  ET  DE  L'ŒSOPHAGE. 

Je  rappelle  que  le  pharynx  a  la  forme  d'un  entonnoir,  dont  la 
partie  rétrécie  siège  en  bas  et  répond  au  bord  inférieur  du  carti- 
lage cricoïde.  Son  diamètre  transversal  mesure,  à  ce  niveau, 
environ  14  millimètres.  Ce  point  constitue  en  même  temps  Tori- 
gine  de  l'œsophage  ;  or,  il  est  moins  dilatable  que  le  reste  de  ce 
conduit  en  raison  de  la  résistance  du  cartilage  cricoïde.  On  con- 
çoit donc  que  des  corps  trop  volumineux  pour  franchir  cet  orifice 
s'arrêtent,  tel  par  exemple  un  morceau  de  viande  avalé  glouton- 
nement, ainsi  qu'on  l'observe  assez  fréquemment  chez  les  aliénés  ; 
telle  une  pièce  de  10  centimes  chez  un  enfant,  etc. 

Ces  corps  correspondent  à  l'orifice  supérieur  du  larynx,  et 
j'ai  déjà  dit,  plus  haut,  qu'il  pouvait  résulter  de  leur  présence 
l'obstruction  complète  du  canal  aérien  et  une  asphyxie  subite, 
nécessitant  une  trachéotomie  immédiate. 

Le  diagnostic  est  tout  de  suite  établi  par  les  commémoratifs 
que  l'on  vous  rapporte. 

Introduisez  immédiatement  un  doigt  dans  le  pharynx,  essayez 
de  dégager  le  corps  et  de  le  faire  basculer,  tentez  de  l'extraire 
avec  une  longue  pince  courbe.  S'il  s  agit  d'une  pièce  de  monnaie, 
introduisez  le  panier  de  de  Graefe,  vous  réussirez  le  plus  souvent 
à  la  faire  sauter  hors  de  la  bouche. 

Des  corps  étrangers  du  pharynx  beaucoup  plus  communs 
sont  les  corps  pointus,  surtout  les  arêtes  de  poisson.  Inutile  de 
décrire  l'impression  très  pénible  qu'éprouve  le  patient,  car  bon 


CORPS  ÉTRANGERS  DU  PflARYNX  ET  DE  L'ŒSOPHAGE.  521 

nombre  de  lecteurs  ront  sans  doute  ressentie.  Le  plus  ordinaire- 
ment, le  corps  se  dégage  de  lui-même  à  la  suite  de  violents  efforts 
de  toux,  ou  de  contractions  énergiques  des  muscles  du  pharynx 
produites  par  Tenvie  de  vomir,  et  il  est  expulsé.  Il  peut  aussi 
être  entraîné  dans  Testomac  par  un  bol  alimentaire  qui  frotte 
contre  les  parois. 

Examinez  le  pharynx,  servez-vous,  au  besoin,  du  miroir  laryn- 
goscopique,  et  si  le  corps  vous  apparaît,  extrayez-le  avec  une 
pince  ;  si  vous  ne  le  voyez  pas,  explorez  minutieusement  avec  le 
doigt,  tout  en  ayant  soin  de  ne  pas  prendre  la  grande  corne  de 
los  hyoïde  pour  un  corps  étranger.  Si  vous  le  sentez,  conduisez 
une  pince  sur  votre  doigt  pour  le  saisir,  ou  bien  essayez  de  le 
dégager  par  une  série  de  mouvements. 

Si  vous  n'arrivez  pas  à  en  reconnaître  le  siège,  attendez 
Texpulsion  spontanée,  qui  peut  s'effectuer  avec  ou  sans  produc- 
tion d'un  abcès. 

Un  soulagement  immédiat  succède  à  l'extraction  ;  cependant, 
le  sujet  conserve  encore  pendant  quelque  temps  la  sensation  de 
la  présence  d'un  corps  étranger. 

Le  corps  étranger  occupe  l'œsophage  quand  il  a  dépassé  le 
cartilage  cricoïde. 

Vous  observerez  le  malade  dans  deux  circonstances  différentes  : 
ou  bien  l'accident  vient  de  se  produire,  ou  bien  il  s'est  produit 
depuis  un  temps  plus  ou  moins  long. 

V accident  vient  de  se  produire.  —  Vous  n'aurez  pas,  en  quelque 
sorte,  à  vous  préoccuper  du  diagnostic  ;  il  est  établi  par  le  malade 
lui-même  ou  par  les  parents  ;  vous  apprenez  que  le  sujet  était  en 
train  de  manger  :  il  s'agit  alors,  très  probablement,  d'un  fragment 
d'os  ;  ou  bien  c'est  une  pièce  prothétique  de  la  bouche  qui  adisparu 
brusquement  dans  le  pharynx  ;  ou  encore  un  objet  avec  lequel 
jouait  un  enfant,  et  les  parents  vous  en  présentent  un  sem- 
blable, etc.  Le  malade,  étant  en  pleine  santé,  a  été  pris  subitement 
d'une  gêne  intense  ou  d'une  vive  douleur  sur  le  trajet  de  l'œso- 
phage ;  il  est  en  proie  à  une  véritable  angoisse,  ne  peut  plus 
avaler,  et,  parfois,  éprouve  une  forte  dif&culté  pour  respirer. 

La  dyspnée  est  parfois  si  grande  que  l'on  pourrait  songer  à  un 
corps  étranger  des  voies  aériennes,  et  la  trachéotomie  s'impose. 

Le  corps  étranger  occupe  probablement  un  des  points  norma- 
lement rétrécis  de  l'œsophage  ;  il  est  situé  derrière  la  fourchette 


St2 


AFFECTIONS  CHIHUHGICALES   l)L'   COU. 


sternole,  on  bien  plus  bas  au-dessus  du  cardia  ;  mais,  comme  ce 
sont  souvent  des  ropps  pointus  ou  anguleux,  ils  peuvent  s'accro- 
<;her  sur  uit  poiul  quelconque  de  Ih  hauteur  du  conduit. 

En  tout  CHS,  on  ne  pi-ut  (établir  ici  la  distinction,  si  importanli' 
pour  la  trachée,  en  corps  tlottnnts  ou  libres  et  en  corps  adhiTents 
ou  lixes,  car,  implantés  ou  non  dans  la  paroi,  ils  sont  toujours 
immobilisés  par  la  contraction  (^iiergif|ue  de  la  luniquo  museu- 
leuse. 

Vous  devez  vous  mettre  en  devoir  do  pratiquer  tout  de  suite 
l'extraction,  car  il  y  a  inttjrfl  h  ce  que  les  corps  st-journent  lo 
moins  longtemps  possible  dans  l'œsophage. 

Quatre  moyens  se  pri^sentent  h  vous  :  provoquer  l'expulsion 
spontanée  en  donnant  un  vomitif;  extraire  le  corps  étranger  par 
les  voies  naturelles;  le  repousser  dans  l'estomac;  l'extraire  par 
l'œsophagofomie  externe. 

On  peut  toujours  commencer  par  donner  un  vomitif,  surtout 
s'il  s'agit  d'un  enfant,  sur  lequel  II  est  beaucoup  plus  difficile 
de  manœuvrer.  S'il  ne  réussit  pas.  ayez  recours  au  panier  de 
de  Graefe.  Cet  instrument  très  ingénieux  (c'est  fi  mon  avis  \v 
meilleur  de  ceux  qui  ont  éti'  construits  dans  le  môme  but)  doit 
*tre  en  la  possession  de  chaque  médecin,  car  îl  peut,  dans  ces 
CBS.  lui  rendre  les  plus  grands  services. 

Il  consiste  en  une  tige  de  baleine  terminée  d'un  bout  par  un 
crochet  mobile  et  de  l'autre  par  une  rponge  arrondie  en  forme  de 
boule  (je  dirai  plus  loin  comment  il  convient  de  pnitii|uer  le 
cathétérismodc  l'œsophage).  S'il  s'agit  d'un  corps  arrondi  comme 
ime  bille,  un  caillou,  etc.,  vous  ne  pourriez  passer  au-dessous  de 
lui  pour  l'accrocher  ;  par  conséquent,  introduise/  d'emblée  dans 
l'œsophage  l'extrémité  qui  porte  l'éponge,  et  poussez  jusfju'à  ce 
qu'il  se  déplace  et  tombe  dans  l'estomnc  (je  suppose  qu'il  occupe 
la  porliim  thoracique  de  l'œsophage,  ce  qui  est  la  rtgle,  et  n'est 
pas  accessible  du  câté  de  la  peau).  11  peut,  sans  dout^v  y  avoir 
un  certain  inconvénient  à  repousser  un  corps  volumineux  dan!« 
l'estomac,  mais  de  deux  maux  il  faut  choisir  ie  moindre,  et  eu 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  les  malades  sont  immédiatement 
soulagés  et  so  considèrent  comme  guéris. 

Ia-  plus  ordinairement,  c'est  un  débris  d'os,  une  pièce  de 
monnaie  ou  un  corps  anguleux  quelconque  pouvant  permettre  k 
un  instrument  de  passer  au-des.snus  de  lui.  Introduisez  alors  te 
crochet  jusqu'à  la  partie  inférieure  de  l'ii-sophage,  et,  en  général. 


CORPS  ÉTRANGERS  DU  PHARYNX  ET  DE  L^ŒSOPHAGE.  523 

l'instrument  ne  vous  fait  rien  percevoir  à  l'aller  ;  retirez-le  alors 
doucement,  et,  presque  toujours,  vous  accrocherez  le  corps  étran- 
ger. Tantôt,  celui-ci  est  ramené  immédiatement  sans  grands 
efforts  :  mais  il  n'en  est  pas  toujours  ainsi.  Il  se  peut  faire  que  le 
corps  soit  tellement  implanté  dans  les  parois  œsophagiennes 
(Voy.  iig.  55)  qu'il  résiste  aux  tractions.  La  situation  peut  donc 
devenir  très  perplexe  pour  l'opéré  et  pour  l'opérateur.  Il  est 
certain  qu'une  tentative  d'extraction  faite  avec  le  panier  de 
de  Graefe  dans  le  cas  que  je  représente  ici  eût  été  désastreuse, 
l'instrument  engagé  au-dessous  du  fragment  d'os  n'aurait  pu 
être  retiré  qu'avec  une  extrême  difficulté.  Dans  un  cas  où  une 
femme  avait  avalé,  pendant  la  nuit,  une  pièce  prothétique  (avis 
aux  personnes  intéressées)  qui  s'était  fixée  très  bas  dans  l'œso- 
phage, j'éprouvai  beaucoup  de  peine  pour  la  décrocher  et  la 
ramener  au  dehors,  et  je  ne  réussis  que  grâce  à  la  flexion  de  la 
tige  métallique  qui  rattachait  trois  dents  d'un  côté  à  une  dent 
du  côté  opposé.  Il  ne  s'ensuivit  pas  d'accidents  sérieux,  mais  la 
malade  éprouva,  pendant  un  certain  temps,  des  signes  d'œsopha- 
gite  :  douleur  vive  le  long  de  la  colonne  vertébrale  et  difficulté 
de  la  déglutition. 

Si  le  corps  étranger  siégeait  manifestement  dans  la  portion 
cervicale  de  l'œsophage,  et  qu'on  ne  pût  ni  l'extraire  par  les  voies 
naturelles,  ni  l'enfoncnr  dans  l'estomac,  il  faudrait  recourir  à 
l'œsophagotomie  externe,  rendue  plus  facile  par  la  présence  du 
corps  qui  servirait  de  conducteur,  à  condition,  toutefois,  de  ne  pas 
attendre  le  développement  d'une  périœsophagite.  La  pharyngo- 
tomie  inférieure,  dont  j'ai  décrit  plus  haut  le  procédé  opératoire, 
conviendrait  également. 

Vaccident  s' est  produit  depuis  un  temps  plus  ou  moins  long.  — Il 
faut  savoir  d'abord  que  des  corps  étrangers  peuvent  séjourner 
dans  l'œsophage  pendant  des  mois,  et  même  des  années,  sans 
qu'aucun  signe  en  révèle  la  présence.  Le  malade  a  subi  une 
première  crise  au  moment  de  l'introduction,  mais,  pour  une  cause 
quelconque,  on  a  temporisé;  une  sorte  de  tolérance  s'est  établie 
et  la  santé  paraît  être  redevenue  normale. 

Est-ce  une  raison  pour  ne  pas  suivre  la  conduite  tracée  dans  le 
paragraphe  précédent  ?  Non,  car  il  faut  abandonner  dans  l'œso- 
phage les  seuls  corps  étrangers  rebelles  à  tout  moyen  d'extrac- 
tion. Il  y  a  de  grandes  chances,  en  effet,  pour  qu'il  survienne  à  la 
longue  des  accidents  d'une  gravité  extrême  :  abcès  périœsopha- 


Kig.  ib.  —  Kragiuent  tl'oi  implanté  dons  les  parois  de  l'œsophage  (grand.  net.J, 


CORPS  ÉTRANGERS  DU  PHARYNX  ET  DE  L'ŒSOPBAGE.  525 

giens,  pleuraux,  médiastinaux  ;  ouverture  de  gros  vaisseaux,  et, 
en  particulier,  de  Paorte.  Chacun  a  vu  au  musée  Dupuytren  la 
pièce  qu'y  déposa  Denonvilliers.  Il  s'agissait,  me  raconta  jadis 
ce  remarquable  chirurgien,  d'un  jeune  homme  qui,  à  bout  de 
ressources  et  ne  possédant  plus  qu'une  pièce  de  S  francs,  résolut 
d'en  finir  d'un  coup  et  avala  la  pièce.  Celle-ci  resta  accro- 
chée dans  l'œsophage  et  finit  par  ulcérer  l'aorte.  Depuis  lors, 
M.  Bousquet  a  observé  un  fait  semblable,  et  les  annales  de  la 
science  en  contiennent  un  certain  nombre  d'analogues.  J'en  ai 
observé  moi-même  un  cas  très  intéressant,  à  l'Hôtel-Dieu,  en 
1888,  et  j'en  puis  présenter  ici  le  dessin  qui  fut  fait  par  M.  Marcel 
Sée,  externe  du  service.  Un  os  volumineux,  de  forme  triangulaire, 
arrêté  derrière  le  sternum,  s'était  accroché  aux  parois  œsopha- 
giennes. Placé  de  champ  dans  la  cavité  de  cet  organe,  le  corps 
étranger  n'empêchait  pas  le  passage  des  aliments  solides  et  li- 
quides. Les  accidents  locaux  étaient  même  si  peu  développés, 
que  le  malade  fut  d'abord  placé  en  médecine,  et  que  l'on  porta 
le  diagnostic  de  «  paludisme  avec  adénopathie  sterno-mastoï- 
dienne  droite  symptoma tique  »  (1). 

(1)  Le  nommé  Henri  Isidore,  âgé  de  trente-huit  ans,  entra  le  20  novembre  1888 
à  THÔtel-Dieu,  salle  Saint-Christophe,  avec  des  symptômes  fébriles  et  un  léger 
gonflement  du  cou.  Le  malade  racontait  que  tous  les  ans,  à  pareille  époque,  il 
était  pris  d'accès  quotidiens  de  fièvre  palustre,  et  G.  Sée  rattacha  les  accidents 
actuels  à  cette  même  cause,  mais  le  gonflement  du  cou  prenant  un  caractère  phleg- 
moneux,  le  malade  fut  envoyé  dans  mon  service,  le  23  novembre. 

Le  cou  était  tuméfié  à  droite  d'une  manière  uniforme  ;  il  existait  une  coloration 
rouge  sombre  bronzé,  et,  en  appliquant  la  main,  je  sentis  une  fine  crépitation  em- 
physémateuse. Mon  esprit  se  porta  donc  tout  de  suite  vers  une  affection  des  voies 
aériennes,  mais  le  malade  nous  apprit,  ce  qu'il  n'avait  pas  encore  dit,  n'y  attachant 
sans  doute  pas  d'importance,  que  cinq  jours  avant  son  entrée  à  l'hôpital,  c'est- 
à-dire  le  15  novembre,  il  avait  avalé  un  os  en  prenant  rapidement  une  tasse  de 
bouillon.  Il  avait  ressenti  immédiatement  une  douleur  très  aiguë  dans  le  dos  entre 
les  deux  épaules,  et  la  déglutition  était  devenue  extrêmement  pénible.  Mais  la  dou- 
leur avait  disparu  peu  à  peu,  et  deux  jours  après  il  ne  restait  plus  qu'une  dysphagie 
légère,  les  corps  liquides  et  solides  passant  assez  facilement. 

Voici  d'ailleurs  les  notes  prises  au  lit  du  malade  : 

23  novembre.  —  Fièvre  intense  39o,5.  Dyspnée  légère,  déglutition  assez  facile, 
rougeur  difl'use  à  teinte  rouge  cuivrée,  rappelant  la  couleur  de  l'érysipèle  bronzé 
des  alcooliques,  occupant  les  régions  sus-hyoïdienne,  sous-hyoïdienne  et  sus-cla- 
viculaire  latérales  droites.  Empâtement  sous-jacent,  œdème  à  la  pression  des  doigts. 
Emphysème  sous-cutané  léger.  On  porte  le  diagnostic  de  :  Plaie  de  l'œsophage  tt 
probablement  de  la  trachée,  avec  phlegmon  infectieux. 

24  novembre.  —  La  fièvre  continue,  délire  léger,  dyspnée  toxique,  pas  de  fluc- 
tuation, aucune  indication  à  intervenir. 

25  novembre.  —  Augmentation  des  accidents  précédents.  —  Mort. 

A  l'autopsie,  nous  trouvâmes  un  os  ayant  la  forme  et  occupant  le  siège  représentés 


526  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

La  première  question  à  résoudre  est  donc  celle-ci  :  existe-t-il 
réellement  un  corps  étranger  dans  Tœsophage  ?  En  effet,  si  le 
diagnostic  sïmpose,  en  quelque  sorte,  au  moment  de  1  accident, 
il  n'en  est  pas  de  même  plus  tard^  et  le  chirurgien  peut  être  très 
hésitant.  La  paroi  œsophagienne  forme  parfois  une  sorte  de  diver- 
ticulum  qui  loge  le  corps  étranger;  une  pièce  de  monnaie,  un  os, 
peuvent  se  placer  de  champ  et  laisser  passer  facilement  les 
aliments;  en  voici  un  second  exemple.  Une  petite  fille  de  huit  ans 
avait  avalé  un  sou  ;  la  mère  en  avait  recherché,  avec  un  soin 
facile  à  comprendre,  la  présence  dans  les  matières  fécales  et  ne 
Tavait  pas  trouvé  ;  un  mois  se  passa  et  la  santé  de  Tenfant  était 
satisfaisante,  mais  la  déglutition  ne  se  faisait  pas  aussi  bien  qu'a- 
vant Taccident.  Noël  Gueneau  de  Mussy  me  demanda  de  voir 
cette  enfant,  et  je  lui  fis  part  de  mon  opinion  sur  la  possibilité 
du  séjour  du  sou  dans  Tcesophage,  malgré  Tabsence  de  signes 
positifs,  et  de  mes  craintes  de  voir,  à  un  moment  donné,  évoluer 
des  accidents  graves.  Il  ne  fallait  pas  songer  à  explorer  Tœsophage 
de  cette  petite  fille  sans  anesthésie.  Je  Tendormis,  et  traversai 
Tœsophage  du  haut  en  bas  avec  le  bout  arrondi  de  l'instrument 
de  de  Graëfe.  Je  ne  rencontrai  pas  de  résistance  appréciable, 
mais,  quarante-huit  heures  après,  la  mère  m  apporta  le  sou.  II 
était  évidemment  dans  Toesophage  et  je  Tavais  repoussé  dans 
Testomac. 

Pour  résoudre  la  question  posée  plus  haut,  le  seul  moyen,  et 
encore  ne  réussit-il  pas  toujours,  est  donc  l'exploration  de  Toeso- 
phage,  avec  ou  sans  chloroforme,  suivant  qu'il  s  agit  d'un  enfant 
ou  d'un  adulte.  M.  Collin  a  construit,  dans  ce  but,  un  instrument 
muni  d  un  résonateur,  qui  rend  le  contact  extrêmement  sensible. 

Si  on  ne  trouve  rien,  il  faut  se  résoudre  à  abandonner  les  choses 
à  la  nature  ;  mais  si  Ton  sent  le  corps,  il  en  faut  tenter  Textraction, 
soit  avec  le  panier  de  de  Graefe,  soit  avec  la  longue  pince  courbe 
très  ingénieuse  de  Mathieu.  C'est  alors,  surtout  si  l'on  échouait 
par  les  moyens  précédents,  que  l'on  pourrait  mettre  à  profit  le 
procédé  imaginé  par  M.  le  D'  Gautier  (de  Genève).  II  consiste  à 
introduire  dans  l'œsophage  jusqu'au  niveau  du  corps  étranger 
un  ballon  de  caoutchouc  vide  et  à  le  remplir  d'air  quand  il  est  en 
place.  On  dilate  ainsi  l'œsophage,  et  il  est  possible  que  le  corps, 

sur  la  figure  65.  L'œsophage  était  atteint  de  trois  larges  perforations.  OEsophagite 
et  périœsophagite,  surtout  latérale  droite  et  antérieure,  trachée  et  appareil  pleuro- 
pulmonaire  intacts. 


RÉTRÉCISSEMENT  DE  L'ŒSOPHAGE.  527 

dont  les  pointes  sont  enfoncées  dans  les  parois  de  cet  organe,  se 
dégage  et  tombe  dans  Testomac. 


S'  RÉTRÉCISSEMENT  DE  L'ŒSOPHAGE. 

Un  sujet  atteint  de  rétrécissement  de  Tœsophage  se  présente 
toujours  en  se  plaignant  de  difficulté  pour  avaler,  c'est-à-dire  qu'il 
a  de  la  dysphagie.  Mais  un  certain  nombre  d'afTections  détermi- 
nent ce  symptôme,  et  c'est  à  en  rechercher  la  cause  que  vous  devez, 
tout  d'abord,  vous  attacher  avant  d'exercer  aucune  manœuvre 
directe  sur  l'œsophage. 

Toutes  les  lésions  inflammatoires  du  cou  déterminent,  en  géné- 
ral, de  la  dysphagie,  ainsi  :  une  pharyngite,  une  amygdalite,  un 
phlegmon  du  cou,  etc.  Vous  n'avez  pas  de  peine  à  éliminer  ce 
groupe  d'affections.  J'en  dirai  autant  des  traumatismes. 

Il  s'agit  d'une  femme,  je  suppose;  elle  éprouve  souvent  de 
la  difficulté  pour  avaler,  et  présente  en  môme  temps  d'autres 
phénomènes  nerveux  :  vous  avez  très  probablement  affaire  à  une 
dysphagie  nerveuse,  analogue  à  certaines  aphonies.  Les  mouve- 
ments de  déglutition  sont  devenus  impossibles  ;  ils  réa{)paraitront 
brusquement  à  un  moment  donné. 

Serait-ce  de  Vœsophagisme^  c'est-à-dire  une  contracture  spas- 
modique  de  la  tunique  musculaire  de  l'œsophage,  analogue,  par 
exemple,  à  celle  que  l'on  observe,  à  un  si  haut  degré,  dans  le  téta- 
nos? La  réponse  à  cette  question  est  parfois  fort  difficile  ;  cette 
affection,  susceptible  d'atteindre  aussi  bien  l'homme  que  la  femme, 
en  arrive  à  présenter  des  signes  à  peu  près  identiques  à  ceux  du 
rétrécissement  vrai;  cependant,  vous  apprenez  qu'une  dyspha- 
gie complète  est  apparue  subitement,  et  non  progressivement 
comme  on  l'observe  dans  le  rétrécissement  ordinaire  ;  de  plus,  les 
sujets  sont  souvent  atteints  des  grandes  névroses  :  hystérie  et  épi- 
lepsie.  En  cas  de  doute,  il  faudrait  recourir  au  cathétérisme.  Une 
olive  d'un  certain  volume  arrive  alors  facilement  dans  l'estomac, 
et  vous  en  concluez  légitimement  que  l'obstacle  est  d'ordre  dyna- 
mique. Il  faut,  cependant,  encore  faire  une  réserve,  car  une  lésion 
organique  au  début  pourrait  s'accompagner  d'un  certain  degré  de 
spasme  vaincu  par  le  passage  de  l'olive.  La  confusion,  d'ailleurs, 
n'aurait  pas  un  grand  inconvénient  au  point  de  vue  pratique, 
parce  que  la  dilatation  convient  également  à  ces  deux  cas. 

Recherchez  si  la  dysphagie  ne  résulterait  pas  de  l'introduction 


AFFECTIONS  CnlfllJRGICALKS  DU  COU. 


corps   étranger    dans    [es   voi«s 


S38 

plus  ou   moms  i^Ioignée  d'un 

a(?rieDnes  ou  dans  l'œsophuge. 

Recherchez  surtout  si  le  phénomène  ne  serait  pas  produit  par  unp 
compression  de  voisinage.  Lorsqu'il  s'agit  d'une  tumeur  du  cou. 
du  corps  tliyroïde,  par  exemple,  l'erreur  est  diflicile  à  commettre, 
mais  il  n'en  est  pas  de  même  si  la  tumeur  si&ge  dans  le  thorax. 
Une  hypertrophie,  une  dégénërescencedesgangtionsdumt^ditistin 
posti'-rieur,  diStermiiie  souvent  de  la  ilysphagie  ;  mais  songez  sur- 
tout à  l'anc^vrysme  dy  la  crosse  de  l'aorte.  Dans  le  point  où  l'aorte 
SI'  porte  de  droite  à  gauche  pour  gagner  la  colonne  vert^îbralo. 
elle  est  immédiatement  en  contact  avec  l'œsophage,  et  il  est  ais^ 
de  comprendre  la  compression  do  ce  conduit.  Pour  graver  ce  rap- 
port dans  l'esprit,  j'ai  l'habitude  de  raconter  qu'un  chirurgien 
pratiquant  dans  son  cabinet  le  cathétérisme  œsophagien,  sans 
avoir  fait  un  examen  préalable  suffisant,  pénétra  dans  un  an4- 
vrysme  de  l'aorte. 

Vous  avez  donc  examiné  le  malade  ô  ces  divers  points  de  me: 
vous  l'avez  fait  déshabiller  ;  vous  avez  exploré  avec  soin  le  cou  et 
le  thorax  par  la  vue  et  la  palpation;  vous  avez  percuté  et  aus- 
culté. Le  malade  u'a  pas  été  atteint  de  traumatisme;  il  n'existe 
pas  de  corps  «'dranger  dans  les  voies  aériennes  ni  dans  l'œsopliago  : 
il  ne  présente  pas  de  lésion  inflammatoire;  rien  n'indique  la  pré- 
sence d'une  tumeur  au  niveau  du  cou  ou  de  la  poitrine,  la  dys- 
phagie  est  continue,  ou  du  moins  n'offre  pas  d'intermittence 
complète,  et  elle  est  apparue  progressivement  :  il  est  extrême- 
ment probable  que  vous  avez  affaire  à  un  rétrécissement  vrai  de 
l'œsophage.  (La  femme  paraît  exemple  de  cette  affection.) 

Préoccupez- vous  alors  d'en  reconnaître  la  nature.  Il  exista  trois 
espèces  de  rétrécissements  :  le  rétrécissement  cicatriciel,  le  rétré- 
cissement fibreux  et  le  rétrécissement  raniérfur.  (Peul-Mre  tu 
syphilis  joue-t-elie  un  rûle  dans  la  production  du  rétrécissement 
libreux,  mais  on  ne  peut  que  le  soupi:onner  cliniquement.  et  il 
u'y  a  pas  lieu  de  décrire  un  rétrécissement  syphilitique.)  L'inter- 
rogatoire du  malade  vous  fournir»  &  cet  égard  les  renseignements 
les  plus  précieux. 

Le  rétrécissement  cicatriciel  succède  presque  toujours  à  l'inges- 
tion d'un  liquide  corrosif.  Après  les  premiers  phénomènes  résul- 
tant de  l'inflammation  intense  produite  par  le  liquide,  le  calm« 
renaît,  la  dègUililion  redevient  sensiblement  normale,  mais,  au 
bout  d'un  certain  temps,  elle  est  de  nouveau  plus  difficile.  La 


RÉTRÉCISSEMENT  DE  L'ŒSOPHAGE.  529 

dysphagîe  augmente  peu  à  peu,  très  lentement,  et  finit  par  devenir 
à  peu  près  complète,  mais  cela  très  longtemps  après  l'accident 
initial.  Dans  le  cas  qui  m'est  personnel,  et  dont  je  parlerai  plus 
loin,  l'ingestion  du  liquide  caustique  avait  eu  lieu  dix  ans  aupa- 
ravant. Cette  évolution  n'a  pas  lieu  de  nous  surprendre  quand  on 
se  rappelle  avec  quelle  lenteur,  mais  aussi  avec  quelle  ténacité,  se 
rétracte  le  tissu  cicatriciel  consécutif  aux  brûlures;  l'histoire  de 
la  maladie  suffit  donc,  dans  ce  cas,  à  établir  très  nettement  le 
diagnostic  de  la  nature  du  rétrécissement. 

Les  antécédents  permettent  d'exclure  la  brûlure.  (Et  qui  pour- 
rait dire,  cependant,  qu'il  n'y  a  pas  eu,  à  un  moment  donné,  une 
brûlure  partielle  de  l'œsophage  par  suite  de  l'ingestion  d'aliments 
trop  chauds?)  Mais,  il  a  pu  se  produire  une  éraillure  dont  on  n'a 
pas  gardé  le  souvenir.  Quoi  qu'il  en  soit,  sans  cause  bien  nette- 
ment appréciable  d'œsophagite  antérieure,  le  malade  éprouvé 
peu  à  peu  de  la  dysphagie,  qui  augmente  jusqu'au  point  de 
devenir  à  peu  près  complète.  Le  travail  pathologique  s'est 
accompli  lentement,  et  cependant,  bien  que  le  malade  soit 
très  amaigri  par  défaut  d'alimentation,  il  ne  présente  aucun  signe  de 
cachexie.  Vous  avez  alors,  sans  doute,  affaire  à  un  rétrécissement 
fibreux.  Le  diagnostic  est  assurément  moins  clair  que  dans  le  cas 
précédent;  mais  si  à  la  marche  s  ajoute  un  signe  fourni  par  le 
cathétérisme,  et  sur  lequel  je  reviendrai  plus  loin,  il  devient 
presque  certain. 

Les  accidents  ont  évolué  rapidement;  le  sujet  est  à  l'âge  où  se 
développent  de  préférence  les  épithéliomes,  c'est-à-dire  a  passé 
la  quarantaine,  non  seulement  il  est  amaigri,  mais  il  est  jaune,  pré- 
sente un  teint  cachectique  :  il  s'agit  très  probablement  d'un 
rétrécissement  cancéreux. 

Quelle  que  soit,  d'ailleurs,  la  nature  du  rétrécissement,  les  ma- 
lades vous  fournissent  les  renseignements  suivants  sur  leuï  état  : 

Ils  ont  commencé  par  avaler  péniblement  les  aliments  solides, 
mais  les  aliments  mous  et  liquides  passaient  très  bien  ;  peu  à 
peu,  les  liquides  eux-mêmes  ont  cessé  de  passer.  En  franchissant 
la  filière  étroite  du  rétrécissement,  les  liquides  déterminent  parfois 
un  bruit  de  glouglou  perceptible  pour  le  chirurgien  et  pour  le 
malade. 

L'œsophage  se  distend  ordinairement  au-dessus  de  l'obstacle  et 
forme  parfois  une  véritable  poche  dans  laquelle  séjournent  les 
aliments;  il  est  même  possible  de  percevoir  cette  poche  à  l'œil 

TiLLAUx.  —  Chirurgie  clinique,  I.   —  34 


630  AFFECTIONS  CllIRUnGlCALES  DU   COU. 

et  au  touchers!  elle  occupe  la  ri^gion  cervicale.  Cette  disposiw 
peut  donner  des  illusions  uu  malade  et  lui  laisser  croire  que  los 
aliments  ingérés,  n'ayant  pas  i4é  rejetés  immédiatement,  sont 
descendus  dans  l'estomac,  mais  un  vojnixsement  fpsophagirn, 
ramenant  les  matières  non  digérées,  dissipe  son  espérance  :  c'est, 
le  plus  souvent,  une  simple  régurgitation,  une  sorte  de  rumination 
plutAt  qu'un  vomissement. 

Une  quantité  considérable  de  salive  est  sécréléo  et  tombe  dans 
la  pocbe  œsophagienne. 

Le  malade  éprouve,  en  général,  de  ladoub-urdansun  point  (îxe 
correspondant  au  rétrécissement;  il  y  porte  fréquemment  la 
main.  11  se  rend  compte  de  l'arrêt  des  aliments,  du  lieu  de  cot 
arrêt,  et  sait  reconnaitre  quand  le  liquide  a  franchi  l'obstacle. 

Après  avoir  obtenu  du  malade  tous  ces  renseignements,  et 
l'avoir  fait  boire  devant  vous,  procédez  Û  l'exploration  directe. 

Calhétérisme  lesophagien.  —  Le  cathéter  liahituelleraent 
employé  consiste  en  une  tige  llexible  en  baleine,  &  l'extrémité 
de  laquelle  on  \isse  des  olives  de  dimension  variable.  Voici  le 
procédé  opératoire. 

Le  principal  danger  consiste  à  pénétrer  dans  le  larynx  ;  on  par- 
viendra, je  pense,  &  l'éviter  à  coup  sûr  par  la  manœuvre  suivante. 
Le  malade  est  assis,  la  tête  légèrement  renversée  et  appuyée  sur 
la  poitrine  d'un  aide.  La  bouche  étant  largement  ouverte,  te  chi- 
rurgien y  introduit  l'indicateur  gauche  en  déprimant  la  base  de  lu 
langue  et  va  toucher  la  paroi  postérieure  du  larynx.  Il  introduit 
ensuite  le  cathéter,  de  telle  sorte  que  l'olive  butte  aussi  contre  ta 
colonne  vertébrale.  Prossantalors  sur  cette  olive  avec  l'indicateur 
gauche,  de  façon  à  la  diriger  en  bas,  il  pousse  presque  en  m^me 
temps  l'instrument  de  la  main  droite.  L'olive  suit  donc  forcément 
la  paroi  postérieure  du  pharynx  et  respecte  le  larynx. 

On  éprouve  toujours  uuo  certaine  difficulté  à  franchir  l'anneau 
cricoïdion  et  l'on  sent  une  résistance,  surtout  au  retour,  qui 
pourrait  eu  imposer  pour  un  rétrécissement,  mais  cette  résis- 
tance est  physiologique  et  duc  au  cartilage  cricoîde.  N'employez 
jamais  la  force  dans  cette  exploration,  et  arrCtez-vous  au  moindre 
obstacle,  surtout  dans  une  première  séance.  Retireit  l'instrument, 
et  me.'iurez  la  longueur  de  la  portion  d'instrument  qui  a  péné- 
tré, en  défalquant  {^  centimètres  représentant  la  distance  de 
l'arcado  dentaire  à  l'entrée  de  l'œsophage.  Vous  saurez  alors  quo 
le  rétrécissement  commence  à  tant  de  centimètres  (l'œsophage 


RÉTRÉCISSEMENT  DE  L'ŒSOPHAGE.  531 

en  mesure  environ  23  chez  Tadulte).  Recommencez  l'exploration 
avec  la  plus  petite  olive,  et  si  vous  échouez,  il  vous  faudra  re- 
courir au  moyen  que  j'indiquerai  plus  loin  à  propos  du  traitement. 

J'ai  dit  que  le  cathétérisme  devait  être  pratiqué  avec  beaucoup 
de  douceur  ;  cela  est  surtout  utile  pour  le  rétrécissement  can- 
céreux, car  rien  n'est  facile  comme  de  traverser  le  tissu  mor- 
bide et  de  pénétrer  soit  dans  la  bronche  gauche,  soit  dans  la 
plèvre.  Béhier,  croyant  avoir  réussi  à  faire  pénétrer  une  sonde 
dans  l'estomac  à  travers  un  rétrécissement  de  ce  genre,  intro- 
duisit par  cette  voie  du  lait  pour  nourrir  le  malade.  Or,  survin- 
rent bientôt  des  signes  de  pleurésie  avec  épanchement.  Le  liquide 
augmentant  toujours,  une  thoracentèse  devint  nécessaire  et  la 
canule  ramena  le  lait  injecté  depuis  plusieurs  jours  par  la  sonde. 

En  présence  d'un  rétrécissement  fibreux  ou  cicatriciel,  on  sera 
plus  hardi  dans  l'emploi  de  l'olive  exploratrice,  car  le  tissu  étant 
très  ferme,  la  fausse  route  est  moins  à  craindre.  Il  est  même  pos- 
sible de  se  rendre  compte  du  degré  de  résistance  du  tissu.  Pressez 
avec  une  certaine  force  sur  l'obstacle,  l'olive  arrive  à  pénétrer 
brusquement,  et,  dès  lors,  l'instrument  est  libre  ;  ramenez-le 
doucement,  vous  sentez  au  retour  le  même  arrêt  qui  est  égale- 
ment franchi  d'arrière  en  avant  en  vous  laissant  percevoir  un 
ressaut  brusque.  Introduisez  et  retirez  plusieurs  fois  de  suite 
l'olive  à  travers  l'obstacle  et  le  phénomène  devient  encore  plus 
net  ;  vous  éprouvez  la  sensation  précise  d'un  corps  dur  passant  au 
travers  d'une  boutonnière  étroite  et  résistante,  et  vous  pouvez 
mesurer  sur  le  manche  de  l'instrument  la  hauteur  des  lèvres  de 
€ette  boutonnière.  J'ai  pu  de  la  sorte  diagnostiquer  un  rétrécis- 
sement fibreux  de  l'œsophage.  Lorsque  la  marche  de  la  maladie 
a  déjà  rendu  le  diagnostic  probable,  j'estime  que  la  constatation 
de  ce  signe  le  rend  certain. 

Un  rétrécissement  de  l'œsophage,  de  quelque  nature  qu'il  soit, 
amenant  fatalement  la  mort,  doit  être  activement  traité  le  plus 
tôt  possible.  Si  la  syphilis  pouvait  être  mise  en  cause,  on  com- 
mencerait par  un  traitement  spécifique  énergique. 

I^raitement  rationnel  des  rétrécissements  de  l'œsophage  est 
la  dilatation  ;  mais  il  n'en  est  malheureusement  pas  ici  comme 
pour  l'urètre,  où  ce  mode  do  traitement  est  à  peu  près  constam- 
ment suivi  de  guérison.  Bien  heureux  quand  on  réussit  à  alimen- 
ter le  malade  et  à  l'empêcher  de  mourir  de  faim. 


532  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

Supposons  un  rétrécissement  infranchissable  avec  la  plus  pe- 
tite des  olives  de  la  série,  il  faut  alors  recourir  à  Temploi  d'une 
bougie  œsophagienne  de  petite  dimension.  M.  CoUin  a  construit 
un  instrument  ingénieux,  à  l'aide  duquel  on  peut  faire  glisser  une 
olive  dans  le  rétrécissement,  en  se  servant  de  la  bougie  comme 
conducteur.  On  arrive  quelquefois  par  ce  moyen  à  faire  dispa- 
raître immédiatement  un  spasme  qui  s'opposait  à  Tintroduction 
de  toute  espèce  d'aliments.  J'en  ai  observé  un  exemple  remar- 
quable dans  mon  service.  11  s'agissait  d'une  lésion  organique  au 
début,  accompagnée  d'un  spasme  tel,  qu'il  était  impossible  de 
passer  d'emblée  une  olive,  si  petite  qu'elle  fût.  On  y  parvint  à 
l'aide  de  l'artifice  précédent  et,  le  malade,  atteint  de  dysphagie 
absolue  avant  cette  manœuvre,  avala  aussitôt  des  aliments  so- 
lides, à  peu  près  comme  à  l'état  normal,  et  se  crut  guéri. 

Le  meilleur  mode  de  dilatation  du  rétrécissement  de  l'œso- 
phage est  celui  recommandé  par  M.  Bouchard.  On  se  sert  de 
bougies  en  gomme,  de  forme  cylindro-conique,  graduées  à  la 
filière  Charrière,  et  remplies  de  plomb  de  chasse.  Cet  instrument 
très  pesant  presse  sur  l'obstacle  par  son  propre  poids,  et,  d'autre 
part,  est  assez  flexible  pour  se  prêter  aux  diverses  courbures 
de  l'organe. 

Il  faut  laisser  la  bougie  à  demeure  pendant  plusieurs  minutes. 
Certains  malades  la  supportent  bien  ;  pour  d'autres,  au  contraire, 
la  sensation  est  très  pénible,  ils  éprouvent  une  sorte  de  stran- 
gulation, et  la  gardent  seulement  quelques  instants.  La  tète  du 
malade  sera  tenue  légèrement  fléchie  sur  la  poitrine,  pour  faciliter 
l'émission  des  matières  glaireuses  qui  sortent  en  grande  abon- 
dance et  éviter  ainsi  leur  chute  dans  le  larynx.  On  renou- 
vellera la  séance  tous  les  deux  jours,  en  commençant  par  la 
bougie  qui  avait  passé  dans  la  séance  précédente  et  en  aug- 
mentant graduellement.  Il  faut  ici,  comme  pour  l'urètre,  tâter 
la  sensibilité  du  sujet,  mais  la  règle  est  de  procéder  très  len- 
tement. 

Lorsqu'il  s'agit  d'un  rétrécissement  cicatriciel  pas  trop  ancien, 
et  surtout  d'un  rétrécissement  fibreux,  on  peut  obtenir,  en  y 
mettant  de  part  et  d'autre  beaucoup  de  patience  et  de  prud^ice, 
des  résultats  remarquables.  Le  malade  atteint  de  rétrécissement 
fibreux,  auquel  je  faisais  allusion  plus  haut,  fut  soumis  à  ce  trai- 
tement par  la  dilatation  graduelle  avec  les  bougies  de  M.  Boucbard. 
Quoique  très  émacié  au  début  du  traitement,  il  reprit  rapidement 


RÉTRÉCISSEMENT  DE  L^ŒSOPHAGE.  533 

des  forces,  ne  tarda  pas  à  manger  comme  auparavant,  et  sortit 
de  rhôpital,  malgré  nos  observations,  se  croyant  complètement 
guéri.  11  put  reprendre  sa  profession,  mais,  malheureusement,  ne 
suivit  pas  le  conseil  de  venir  de  temps  en  temps  se  faire  passer 
une  sonde,  et  le  rétrécissement  reparut  plus  grave  encore  que  la 
première  fois.  D'ailleurs  je  reviendrai  plus  loin  sur  Thistoire  de» 
ce  malade,  auquel  je  pratiquai  la  gastrostomie. 

Vous  êtes  en  présence  d*un  malade  qui  peut  avaler  à  peine 
quelques  gouttes  de  liquide,  il  meurt  de  faim  et  de  soif  et  réclame 
du  secours  ;  toutes  les  tentatives  pour  passer  une  olive  ou  une 
bougie  ont  échoué  :  que  faire  ? 

Vous  devez  tenir  grand  compte  dans  votre  détermination  du 
siège  et  de  la  nature  du  rétrécissement.  J'élimine  d'abord  le  cas 
qui  est  de  beaucoup  le  plus  rare,  celui  où  le  rétrécissement  occupe 
la  portion  cervicale  ;  l'indication  serait  évidemment  de  pratiquer 
l*œsophagotomie  externe  ;  mais,  je  le  répète,  l'obstacle  réside  à 
peu  près  constamment  sur  la  portion  thoracique,  et  n'est,  par 
conséquent,  pas  directement  accessible. 

Deux  ressources  sont  à  notre  disposition  :  l'œsophagotomie 
interne  et  l'ouverture  de  l'estomac,  ou  gastrostomie,  pour  y 
introduire  directement  les  aliments. 

L'œsophagotomie  interne  ne  me  semble  pas  applicable  au 
rétrécissement  cancéreux,  car,  à  la  période  de  la  maladie  où  l'inter- 
vention devient  indiquée,  l'œsophage  est  entouré  de  tous  côtés 
par  des  masses  épilhéliales  occupant  souvent  une  grande  hauteur, 
qui  obturent  et  dévient  le  conduit.  Si  une  incision  est  peu  pro- 
fonde, elle  sera  inutile  ;  si  elle  est  très  profonde,  elle  exposera  àde 
graves  accidents  immédiats  et  sans  compensation  bien  sérieuse. 

Mais  il  n'en  pas  de  même  pour  le  rétrécissement  cicatriciel 
ou  fibreux.  Il  s'agit  là  d'une  bride,  d'un  anneau  limités, circons- 
crits, dont  on  connaît  à  l'avance  le  siège  et  l'étendue.  Dans  ces 
conditions,  nul  doute  que  l'œsophagotomie  interne  ne  doive  être 
pratiquée.  J'ai  obtenu  par  cette  opération  un  succès  remarquable, 
en  1872.  Il  s'agissait  d'un  jeune  homme  qui,  pendant  la  campagne 
du  Ifexique,  avala  par  mégarde  un  petit  verre  d'acide  sulfurique 
croyant  avaler  de  l'eau-de-vie.  Je  pratiquai  l'incision  de  la  bande 
cicatricielle,  et  pus  ensuite  passer  rapidement  les  plus  grosses 
olives  de  la  série.  J'ai  revu  le  malade  plusieurs  années  après;  il 
était  resté  complètement  guéri. 

Je  ne  crois  pas  nécessaire  de  décrire  en  détail  le  manuel  opéra- 


534  AFFECTIONS  CDIRURGIGALES  DU  COU. 

toire  de  l'œsophage tomîe  interne,  qui  ne  présente,  d'ailleurs,  au- 
cune difGculté  ;  il  consiste  à  pousser  une  lame  coupante  quand 
on  est  parvenu  sur  le  point  rétréci  ;  Tessenticl  est  d'avoir  un  bon 
instrument;  je  m'étais  servi  de  celui  de  M.  CoUin. 

Faut-il  pratiquer  la   gastrostomie  ?   Quelle    est  la  valeur  de 
^cette  opération  ? 

Il  convient  encore  de  distinguer  suivant  que  Ton  a  affaire  h  un 
rétrécissement  fibreux  ou  cancéreux.  Dans  le  premier  cas,  si  le 
chirurgien  ne  juge  pas  àpropos,  pour  un  motif  quoi  conque,  défaire 
l'œsophagotomie  interne,  son  devoir  est  d'ouvrir  restomac,  puis- 
que c'est  le  seul  moyen  de  salut  pour  le  malade.  L'opération  ejjt 
d'autant  plus  indiquée  que  l'affection  de  Tœsophage  n'est  pas 
mortelle  par  elle-même,  et  qu'à  la  rigueur,  une  fois  le  danger  de 
mort  conjuré,  il  sera  possible  de  reprendre  la  dilatai tion,  soit  de 
haut  en  bas,  soit  de  bas  en  haut  par  Touverlure  stomacale,  et 
peut-être  d'arriver  à  un  résultat  assez  favorable  pour  refermer 
la  plaie  stomacale.  Je  suivis  cette  conduite  pour  le  malade  atteint 
de  rétrécissement  fibreux,  dont  j'ai  parlé  plus  haut.  A  sa  rentrée 
à  l'hôpital,  il  présentait  des  signes  d'œsophagite  et  de  périœso- 
phagite  qui  me  firent  repousser  Tœsophagotomie  interne.  La 
gastrostomie  fut  suivie  du  retour  rapide  des  forces,  mais  cet 
homme,  ayant  été  cruellement  plaisanté  sur  sa  manière  démanger, 
préféra  se  laisser  mourir  de  faim  plutôt  que  de  vivre  dans  de  pa- 
reilles conditions,  bien  qu'il  eût  instamment  réclamé  l'opération. 

La  gastrostomie  appliquée  aux  rétrécissements  cicatriciels  ou 
fibreux  est  donc  une  opération  rationnelle  et  parfaitement  in- 
diquée. 

En  est-il  de  môme  pour  le  rétrécissement  cancéreux?  La  ques- 
tion est  beaucoup  plus  discutable.  Que  Tonnait  pas  le  courage  de 
refuser  à  un  malheureux  qui  la  demande  une  opération  susceptible 
d'apporter  un  peu  de  soulagement  à  son  état,  je  le  comprends; 
mais,  pour  mon  compte,  si  j'accepte  de  la  faire,  je  ne  la  conseille 
que  modérément.  On  a  pensé  que  la  gastrostomie,  pratiquée  à 
une  période  peu  avancée  de  la  maladie,  entraverait  la  marche  du 
néoplasme  en  supprimant  l'irritation  provoquée  par  le  passage 
des  aliments.  Cela  est  possible,  et  même  probable  ;  Texistence 
pourrait  être  alors  réellement  prolongée,  résultat  très  douteux 
quand  on  agit  à  la  dernière  période,  mais  on  trouvera  rarement 
un  homme  se  soumettant  à  une  pareille  opération  sans  y  être 
poussé  par  une  impérieuse  et  évidente  nécessité. 


RÉTRÉCISSEMENT  DE  L'ŒSOPHAGE.  535' 

Quoi  qu'il  en  soil,  voici  le  procédé  opératoire. 

Gastrostomie.  —  Celte  opération  a  pour  but,  comme  l'indique 
son  nom,  d'établir  une  bouche  stomacale. 

Le  premier  temps  consiste  à  découvrir  Testomac  :  le  meilleur 
procédé  est  celui  de  M.  L.  Labbé. 

Pratiquez  à  un  travers  de  doigt  environ  du  rebord  des  fausses 
côtes  gauches  une  incision  longue  de  5  à  6  centimètres,  parallèle 
à  ce  bord,  et  dont  l'extrémité  inférieure  aboutit  au  cartilage  de 
la  neuvième  côte.  —  Ouvrez  la  cavité  abdominale,  couche  par 
couche.  Si  la  face  antérieure  de  l'estomac  se  présente  aux  yeux, 
ce  qui  est  la  règle,  vous  la  reconnaîtrez  à  sa  surface  gris  blan- 
châtre absolument  lisse.  Vous  verrez  le  grand  épiploon  se  dé- 
tacher de  la  grande  courbure.  Si  l'estomac  n'apparaît  pas,  cher- 
chez le  bord  antérieur  du  lobe  gauche  du  foie,  relevez  cet  organe, 
et  vous  rencontrerez  aussitôt  l'estomac  en  arrière  de  lui. 

Fixez  alors  la  paroi  antérieure  de  l'estomac  à  la  paroi  abdomi- 
nale sans  pénétrer  dans  la  cavité  stomacale,  —  adossez  péritoine 
contre  péritoine.  Que  faire  ensuite  ?  Une  pratique,  qui  tend  à  se 
généraliser,  consiste  à  ne  pas  pousser  l'opération  plus  loin  pour 
le  moment,  à  ne  faire  l'ouverture  de  l'estomac  que  huit  jours 
plus  tard  lorsque  des  adhérences  se  sont  établies,  c'est-à-dire  à 
opérer  en  deux  temps.  Mais  il  faut  évidemment  pour  cela  qu'il 
ne  soit  pas  urgent  d'introduire  immédiatement  des  aliments  dans 
l'estomac . 

Si  vous  êtes  décidé  à  n'ouvrir  l'estomac  que  quelques  jours 
après  lavoir  fixé,  passez  un  fil  dans  l'épaisseur  de  la  paroi 
stomacale,  dans  le  point  où  vous  devrez  pratiquer  Touverture  et 
qui  vous  servira  de  guide,  car  l'estomac  pourrait  remonter, 
entraîner  le  péritoine,  et  ce  n'est  plus  le  viscère  que  l'on  ouvre 
alors,  mais  la  séreuse. 

En  tout  cas,  il  est  très  important  de  ne  pas  ouvrir  largement 
l'estomac,  comme  nous  le  faisions  au  début  de  la  gastrostomie.  11 
faut  se  contenter  d'une  petite  ouverture  suffisante  pour  recevoir 
une  sonde  du  calibre  n°  43.  Lorsque  le  trajet  est  définitivement 
établi,  on  passe  cette  sonde  lorsqu'on  juge  utile  d'introduire  des 
aliments,  et  on  n'a  pas  besoin  de  la  laisser  à  demeure,  non  plus 
qu'aucune  autre  espèce  d'instrument.  —  On  évite  ainsi  l'issue 
incessante  du  suc  gastrique,  qui  finissait  par  digérer  les  bords  de 
la  plaie  et  déterminait  sur  la  peau  un  érythème  très  pénible. 


»36  AFFECTIONS  CniaURGICALES  DU  COU. 


9«  TORTICOLIS. 

Le  torticolis  est  constitué  par  une  attitude  vicieuse  du  cou  telle, 
que  la  tête  est  inclinée  latéralement  et  a  subi  un  mouvement  de 
rotation. 

Des  causes  multiples  peuvent  amener  la  déviation  du  cou,  par 
exemple:  une  cicatrice  cutanée,  une  tumeur,  une  lésion  osseuse, 
spontanée  ou  traumatique  ;  mais  si,  dans  ces  cas,  la  tète  est  incli- 
née d'un  côté,  le  cou  n'est  pas  tordu,  ce  n'est  pas  là  le  véritable 
torticolis. 

Cette  afTection  est  d'ordre  essentiellement  musculaire  ;  elle  est 
due  à  Taction  prédominante  de  Tun  des  muscles  du  cou,  plus  ra- 
rement d'un  groupe  de  muscles,  sur  les  muscles  congénères  du 
côté  opposé  ;  or,  cette  action  prédominante  s'exerce  dans  trois 
circonstances  :  tantôt,  le  muscle  est  rétracté^  raccourci,  modifié 
dans  sa  structure;  il  représente  une  sorte  de  corde  inerte,  inex- 
tensible, composée  plutôt  d'éléments  fibreux  que  d'éléments  mus- 
culaires ;  c'est  le  torticolis  par  rétraction  musculaire  et  le  muscle 
atteint  est,  à  peu  pK^  constamment,  le  sterno-cléido-mastoîdîen. 
Tantôt,  le  muscle  est  seulement  contractures  les  libres  musculaires 
n'ont  pas  subi  de  modifications  de  texture,  elles  ne  sont  pas,  en 
réalité,  raccourcies,  et  peuvent  reprendre  leur  disposition  nor- 
male, ce  que  démontre  avec  évidence  l'anesthésie  :  c'est  le  iorti- 
colis  par  contracture  musculaire,  \'ariélé  dans  laquelle  doit  rentrer 
le  torticolis  spasmodique. 

Dans  un  troisième  cas,  beaucoup  plus  rare  que  les  précédents, 
les  muscles  ne  sont  atteints  ni  de  rétraction  ni  de  contracture, 
mais  seulement  d'un  défaut  de  synergie  dans  leur  action.  Ceux 
d'un  côté  l'emportent  en  puissance  sur  ceux  du  côté  opposé,  et 
le  résultat  est  évidemment  le  même  au  point  de  vue  de  l'attitude 
de  la  tète,  je  l'appelle  :  torticolis  peur  action  dt/namique. 

Si  cette  division  n'est  pas  classique,  j'estime  qu'elle  mérite  de 
le  devenir,  car  elle  ré|>ond  à  l'observation  clinique.  Elle  est  d'au- 
tant plus  importante,  que  chacun  de  ces  trois  cas  exige  un  traite- 
ment spécial,  et  il  u  est  pas  indifférent  de  donner  au  praticien  une 
bonne  règle  de  conduite  dans  ces  cas  assez  difficiles. 

Torticolis  par  rétrttction  musculaire.  —  Cette  espèce  de  toTti- 
colis  est  celle  que  Bouvier  a  spécialement  étudiée  dans  ses  Dirons. 
Elle  est,  d'ailleurs,  la  plus  commune.  La  lésion  initiale  porte  à  peu 


TORTICOLIS.  537 

près  toujours  sur  le  muscle  sterno-cléido-mastoïdien  (quant  à  la 
cause  de  cette  lésion  elle-même,  elle  est  inconnue  et  probable- 
ment d'origine  nerveuse)  et  consiste  dans  une  rétraction  primi- 
tive de  ce  muscle  ;  par  conséquent,  cette  espèce  de  torticolis  est 
congénitale.  Le  muscle  forme  sous  la  peau  une  corde  dure,  forte- 
ment tendue,  saillante  à  ce  point  qu'on  peut  la  saisir  entre  les 
doigts,  inextensible.  Cet  état  est  permanent  (ce  qui  différencie 
la  rétraction  de  la  contracture).  Les  deux  cbefs  du  muscle  peu- 
vent être  affectés  à  la  fois,  mais  la  lésion  atteint  plus  souvent 
le  chef  sternal  que  le  chef  claviculaire.  Si  l'on  veut  redresser  la 
tète  du  sujet,  on  sent  une  résistance  invincible  et  lacorde  devient 
encore  plus  saillante.  Mesurez  la  longueur  du  muscle  de  chaque 
côté,  et  vous  trouverez  du  côté  rétracté  une  différence  de  5,  6,  8, 
10  centimètres  en  moins  par  rapport  au  côté  opposé.  L'attitude 
ne  varie  jamais,  et  lorsque  Tenfant  dort  profondément,  si  Ton 
cherche  à  redresser  la  tète,  on  n'y  réussit  pas  mieux  qu'à  Tétat 
de  veille  ;  il  y  a  là  une  résistance  matérielle. 

L'attitude  de  la  tète  est  celle  que  lui  imprime  l'action  physiolo- 
gique du  sterno-mastoïdien  ;  elle  est  inclinée  sur  l'épaule  corres- 
pondant au  muscle  rétracté,  et  le  menton  est  dirigé  vers  le  côté 
opposé;  en  môme  temps,  la  tête  éprouve  un  léger  mouvement  de 
propulsion  en  avant.  Cette  attitude  est,  d'ailleurs,  sensiblement  la 
même,  quelle  que  soit  la  variété  à  laquelle  appartient  le  torticolis. 

Un  fait  frappant,  c'est  le  défaut  de  symétrie  des  deux  côtés  de 
la  face.  Il  résulte  non  seulement  de  l'inclinaison  de  la  tête,  mais 
encore  d'une  atrophie  très  marquée  du  côté  incliné. 

Les  malades  n'éprouvent  pas  de  douleur. 

Le  diagnostic  du  torticolis  par  rétraction  musculaire  ne  sau- 
rait donc  être  douteux  :  déviation  congénitale,  permanente,  avec 
saillie,  sur  un  côté  du  cou,  d'un  cordon  dur  et  inextensible  formé 
par  le  muscle  sterno-cléido-mastoïdien. 

Il  n'existe  qu'un  seul  mode  de  traitement  rationnel  et  efficace 
de  cette  espèce  de  torticolis,  c'est  la  section  du  faisceau  muscu- 
laire rétracté.  Que  des  massages  longtemps  prolongés  et  faits 
intelligemment,  aidés  de  l'électrisation,  aient  pu,  à  la  longue, 
rendre  au  nmscle  sa  longueur  normale,  c'est  possible,  je  ne  le 
conteste  pas,  mais  le  succès  est  douteux,  et  quand  je  songe  qu'à 
l'aide  d'une  opération  légère,  absolument  inoffensive,  on  peut 
arriver  en  un  instant  à  un  résultat  que  des  années  de  traitement 


538  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

n'obtiendront  peut-être  jamais,  je  ne  comprends  pas  riiésitation. 

A  quelle  époque  convient-il  d'opérer  ?  On  n'opère  pas  ordinai- 
rement dans  les  deux  ou  trois  premières  années  de  la  vie,  pour  plu- 
sieurs raisons.  Quoique  le  torticolis  existe  déjà  à  la  naissance,  il 
est  peu  apparent,  beaucoup  moins,  par  exemple,  que  le  pied  bol 
auquel  il  peut  être  si  justement  comparé  ;  aussi  ne  songe-t-on 
même  pas  à  une  opération.  A  mesure  que  l'enfant  grandit,  le  côté 
sain  se  développant  beaucoup  plus  que  le  côté  malade,  la  diffor- 
mité devient  de  plus  en  plus  apparente,  et  nous  avons  tous  vu  (ce 
qui  est  beaucoup  plus  rare  aujourd'hui)  des  individus  abandonnés 
à  eux-mêmes,  dont  la  tête  touchait  l'épaule  et  était  absolument 
immobilisée  dans  cette  position  vicieuse,  ce  qui  les  obligeait  à  se 
mouvoir  tout  d'une  pièce  pour  regarder  à  droite  ou  à  gauche. 

De  plus,  quand  le  muscle  est  divisé,  il  faut  un  appareil  pour  en 
maintenir  les  deux  bouts  écartés;  or,  un  tout  petit  enfant  suppor- 
terait avec  peine  un  appareil  qui  pourrait  gêner  son  alimenta- 
tion, sans  compter  que  l'application  de  l'appareil  serait  elle-même 
très  difficile.  Et  d'ailleurs,  y  a-t-il  un  grand  avantage  à  opérer  de 
très  bonne  heure  ?  Non  ;  le  seul  motif  de  se  hâter  serait  d'em- 
pêcher la  production  des  déformations  osseuses  et  articulaires 
consécutives,  mais  Bouvier  avait  déjà  fait  cette  curieuse  obser- 
vation que  le  torticolis  ne  retentit  pas  du  tout  (c'est  peut-être  un 
peu  exagéré)  sur  le  développement  du  squelette.  De  fait,  et  je  l'ai, 
pour  mon  compte,  observé  bien  des  fois,  la  section  du  sterno-mas- 
toïdien  pratiquée  sur  des  enfants  de  dix,  douze  ans,  et  même  plus 
âgés,  est  suivie  immédiatement  du  redressement  de  la  tête  ;  par 
conséquent,  si  elles  existent,  les  lésions  osseuses  doivent  être 
bien  légères. 

Mode  opératoire.  —  L'opération  est,  en  général,  si  peu  doulou- 
reuse qu'il  n'est  pas  nécessaire  d'anestliésier  le  malade,  à  moins 
d'avoir  affaire  à  un  sujet  très  pusillanime,  ou  bien  à  un  enfant 
dont  on  ne  pourrait  pas  autrement  obtenir  Timmobilité. 

Faites  construire  à  l'avance  un  collier  en  cuir,  afin  de  l'appli- 
quer sur  le  cou  avant  le  réveil  du  malade,  aussitôt  l'opération 
terminée. 

La  section  doit  porter  sur  le  chef  rétracté  et  apparent,  par  con- 
séquent le  plus  souvent  sur  le  chef  sternal.  11  peut  arriver  que  le 
muscle  fasse  à  son  insertion  supérieure  une  saillie  plus  forte 
même  qu'à  son  insertion  inférieure  :  la  section  pourrait  alors 
être  pratiquée  en  haut,  ce  qui,  d'ailleurs,  est  tout  à  fait  lexception  ; 


TORTICOLIS.  539 

dans  les  deux  cas,  elle  doit  être  faite  à  un  travers  de  doigt  envi- 
ron de  rattache. 

Si  la  rétraction  portait  sur  les  deux  chefs  du  muscle,  on  pour- 
rait encore  pratiquer  la  section  sur  le  chef  commun,  c'est-à-dire 
au-dessous  de  Tapophyse  mastoïde,  conduite  que  j'ai  suivie  en 
4893,  à  la  Pitié,  avec  succès,  sur  une  jeune  fille  de  vingt  ans 
dont  le  torticolis  remontait  à  Tâge  de  deux  ans. 

Supposons  qu'un  seul  chef  soit  rétracté  et  que  nous  adoptions  la 
méthode  sous-cutanée. 

Le  sujet  étant  étendu  horizontalement,  faites  porter  et  main- 
tenir par  un  aide  la  tête  dans  une  position  telle,  que  la  corde 
subisse  son  maximum  de  tension. 

Vous  pouvez  enfoncer  le  ténotome  indifféremment  d'avant  en 
arrière  ou  d'arrière  en  avant,  selon  que  vous  serez  plus  ou  moins 
à  votre  main. 

Faut-il  couper  le  muscle  de  dedans  en  dehors,  en  passant  d'a- 
bord sous  sa  face  profonde,  ou  de  dehors  en  dedans,  en  pénétrant 
d'abord  sous  la  peau?  Le  premier  procédé  paraît  donner  un  peu 
plus  de  sécurité  :  je  préfère  cependant  le  second,  car  on  voit  mieux 
ainsi  ce  que  l'on  fait,  on  saisit  mieux  le  moment  où  le  tendon 
est  coupé  en  totalité.  Il  est,  d'ailleurs,  si  peu  vraisemblable  que  le 
bistouri  rencontre  un  organe  important  qu'on  peut  négliger  cette 
éventualité. 

L'opération  comprend  deux  temps  :  1°  après  avoir  préalable- 
ment fait  glisser  la  peau  à  la  surface  du  muscle  pour  détruire 
plus  tard  le  parallélisme  entre  la  plaie  cutanée  et  la  plaie  muscu- 
laire, faites  à  la  peau  une  piqûre  avec  le  ténotome  pointu  ;  2**  par 
cette  piqûre,  introduisez  à  plat  la  lame  du  ténotome  mousse  et 
pénétrez  ainsi  dans  la  couche  sous-cutanée  entre  la  peau  et  le 
tendon.  Tournez  alors  le  tranchant  de  l'instrument  vers  le  muscle, 
et  coupez  par  un  petit  mouvement  de  scie.  Il  se  produit  aussitôt 
une  sorte  de  détente,  la  tète  se  redresse,  et  le  doigt  se  rend  aisé- 
ment compte  de  l'écartement  des  deux  bouts  ;  si  des  brides  per- 
sistaient, on  en  achèverait  la  division.  Le  ténotome  est  retiré  à 
plat  comme  il  était  entré  :  la  peau,  revenue  à  sa  place,  porte  la 
trace  d'une  piqûre  insignifiante.  C'est  à  peine  si  l'on  voit  quel- 
ques gouttes  de  sang. 

Le  pansement  consiste  à  recouvrir  la  plaie  de  baudruche 
collodionnée'et  d'une  mince  couche  d'ouate,  par-dessus  laquelle 
on  applique  immédiatement  le  collier. 


540  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

Il  faut,  à  tout  prix,  éviter  le  rapprochement  des  deux  bouts  du 
muscle  et  porter,  par  conséquent,  autant  qu'il  est  possible  la  tète 
dans  le  sens  opposé  à  la  déviation.  Le  collier  remplit  ce  but  ;  le 
menton  doit  être  bien  en  regard  de  la  fourchette  sternale. 

Il  sera  utile,  pendant  les  premiers  jours,  d'exercer  une  traction 
sur  la  tête  en  la  portant  du  côté  de  Tépaule  opposée  à  la  rétrac- 
tion. On  y  réussit  facilementà  Taide  de  deux  tubes  de  caoutchouc 
dont  les  chefs  sont  fixés  sur  la  tôte  avec  une  bande  de  diachylon  ; 
on  fixe  ensuite  de  la  même  manière  les  deux  tubes  sur  la  poitrine, 
Tun  en  avant  de  l'épaule,  l'autre  en  arrière,  en  les  tendant  suffi- 
samment pour  obtenir  le  résultat. 

Faites  porter  le  collier  longtemps,  plusieurs  années,  si  c'est 
nécessaire.  Le  massage  du  sterno-mastoïdien  et  une  sorte  de 
gymnastique  du  cou  pourront  alors  rendre  des  services. 

L'opération  que  je  viens  de  décrire  en  détail,  c'est-à-dire  la 
section  sous-cutanée,  était  la  seule  employée  avant  l'avènement 
de  la  méthode  antiseptique  et  donnait  d'excellents  résultats, 
cependant,  aujourd'hui,  nous  coupons  volontiers  le  tendon  à  ciel 
ouvert,  après  l'avoir  dégagé  et  chargé  sur  une  sonde  cannelée,  ce 
qui  permet  de  mieux  voir  ce  que  Ion  fait.  Le  seul  avantage  de 
la  méthode  sous-cutanée  est  l'absence  de  cicatrice. 

Torticolis  par  contracture  musculaire,  —  Que  sous  une  in- 
fluence quelconque  :  rhumatisme,  myosite,  ostéoarthrite,  etc., 
il  survienne  une  contracture  musculaire  de  l'un  ou  de  plusieurs 
des  muscles  du  cou,  il  en  résulte  une  variété  de  torticolis  en  rap- 
port avec  les  organes  atteints  de  contracture.  Le  sterno-mastoï- 
dien peut  encore  être  intéressé  dans  cette  circonstance,  mais  la 
lésion  atteint  plus  fréquemment  le  trapèze  ou  quelques-uns  des 
muscles  de  la  nuque  :  d'où  la  dénomination  de  torticolis  postérieur 
que  lui  a  donné  M.  Delore  dans  ce  dernier  cas. 

L'attitude  du  sujet  est  identique  à  celle  décrite  dans  le  chapitre 
précédent,  si  la  contracture  porte  sur  le  sterno-mastoïdien.  Si  la 
lésion  affecte  le  trapèze,  le  complexus,  etc.,  la  tète  est  toujours 
inclinée  sur  l'épaule  correspondante,  et  le  menton  tourné  du 
côté  opposé,  mais  elle  est  h'^gèrement  renversée  en  arrière.  Dans 
le  cas  très  rare  où  la  contracture  atteindrait  le  muscle  splénius 
seul,  la  tète  éprouverait  non  seulement  l'inclinaison  latérale, 
mais  encore  la  rotation  du  côté  du  muscle  atteint. 

En  explorant  directement  le  sujet,  vous  n'obser\'erez  plus  la 


TORTICOLIS.  541 

corde  cervicale  caractéristique  de  la  variété  précédente,  mais 
bien  une  sorte  d'induration  diffuse  assez  mal  délimitée  sur  les 
côtés  du  cou.  Il  n'existe  pas  d'atrophie  de  la  face  du  côté  cor- 
respondant. 

Le  malade  éprouve  souvent  de  vives  douleurs  siégeant  princi- 
palement sur  les  parties  latérales  du  cou,  au  niveau  des  masses 
latérales  de  l'atlas.  La  pression  en  ce  point  les  exagère. 

Il  suffit  d'analyser,  avec  quelque  soin,  les  circonstances  dans 
lesquelles  se  sont  développées  ces  deux  variétés  de  torticolis, 
dont  la  pathogénie  est  si  différente,  et  les  signes  qu'elles  présen- 
tent, pour  ne  pas  les  confondre.  D'ailleurs,  si  vous  hésitez, 
endormez  le  malade,  et  vous  verrez  la  contracture  disparaître 
lorsqu'il  sera  anesthésié. 

Mais  le  praticien  peut  être  embarrassé  pour  répondre  à  cette 
question  :  S'agit-il  d'un  torticolis  musculaire  ou  d'une  arthrite 
cervicale  avec  inclinaison  de  la  tête  et  du  cou  ?  Le  doute  ne 
saurait  exister  qu'au  début  de  l'affection,  alors  que  les  signes  du 
mal  sous-occipital  consistent  seulement  dans  la  douleur,  la  gêne 
des  mouvements,  et  la  contracture  des  muscles  périarticulaires. 
J'ai,  d'ailleurs,  déjà  donné  plus  haut  les  principaux  caractères 
distinctifs  entre  ces  deux  affections. 

Le  traitement  consiste  à  rendre  à  la  tête  sa  position  normale 
et  à  l'y  maintenir.  Il  est  bon  de  pratiquer  cette  réduction  aussi- 
tôt que  possible,  car  à  la  contracture  des  muscles  pourrait 
succéder  une  rétraction.  Il  est  à  peine  besoin  de  faire  remarquer 
qu'il  ne  saurait  être  question,  dans  ce  cas,  de  section  musculaire, 
puisqu'il  est  possible,  à  l'aide  du  chloroforme,  de  rendre  aux 
muscles  raccourcis  leur  longueur  normale,  et  d'ailleurs  on  serait 
fort  embarrassé  pour  savoir  sur  quel  point  doit  porter  le  bistouri, 
car  souvent  plusieurs  muscles  sont  atteints  à  la  fois. 

Couchez  le  malade  sur  un  plan  résistant,  une  table,  par  exem- 
ple, et  endormez-le  au  chloroforme.  Saisissez  alors  la  tête  entre 
vos  mains  et  ramenez-la  doucement,  graduellement,  sans  vio- 
lence, à  sa  position  normale,  ce  qui  n'offre,  en  général,  aucune 
difficulté.  L'important  est  de  la  maintenir,  sinon  elle  reprendra 
sa  position  vicieuse  aussitôt  après  le  réveil.  Vous  pouvez  faire 
construire  à  l'avance  un  collier  en  cuir,  qui  sera  appliqué  séance 
tenante,  mais  ce  collier,  n'ayant  pu  être  fait  sur  un  moule,  rem- 
plit rarement  les  indications  et  blesse  presque  toujours  le  malade  ; 
cependant,  un  fabricant  intelligent  peut  arriver  au  résultat. 


542  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

Si  Ton  ne  possède  pas  de  collier,  ou  bien  si  Tappareil  ne  peut 
être  supporté,  un  excellent  moyen  consiste  à  appliquer  une  sorto 
de  capeline  plâtrée,  de  façon  à  immobiliser  la  tête,  le  cou  et  les 
épaules,  préalablement  recouverts  dW  maillot.  Laissez  l'appareil 
plâtré  en  place  pendant  plusieurs  semaines  et,  lorsque  vous  l'enlè- 
verez, remplacez-le  tout  de  suite  par  un  collier  en  cuir  bouilli, 
beaucoup  mieux  supporté  &  ce  moment  ;  la  contracture  étant 
vaincue,  la  tête  ne  viendra  plus  faire  effort  contre  les  rebords  de 
l'appareil.  Le  collier  devra  être  porté  longtemps  encore  (au  moins 
une  année)  après  le  redressement  de  la  tête,  afin  de  parer  à  toute 
récidive.  Le  praticien  pourrait  construire  lui-même,  et  à  peu  de 
frais,  une  sorte  de  faux-col  carcan  avec  du  carton,  du  cuir  ou 
mieux  de  la  gutta- percha. 

Torticolis  par  action  dynamique.  —  Cette  espèce  de  torticolis 
a  encore  été  désignée  sous  le  nom  de  torticolis  spasmodique^ 
expression  mauvaise,  car  il  n  existe  pas  de  véritable  spasme 
musculaire. 

Voici  comment  se  produisent  les  phénomènes  sur  un  sujet 
type.  Le  malade  est,  je  suppose,  couché,  et  la  tête  repose  à  plat 
sur  l'oreiller  :  il  n'existe  alors  aucune  déviation.  Vient-il  à  s'as- 
seoir, de  telle  sorte  que  la  tête  ne  soit  plus  soutenue,  celle-ci  perd 
aussitôt  son  équilibre  ;  on  la  voit  d'abord  s'incliner  latéralement 
et  se  porter  ensuite  en  rotation.  Ces  mouvements  s'exécutent 
d'une  manière  lente  et  graduelle,  sans  secousse.  L'attitude  vicieuse 
persiste  tant  que  la  tête  n'est  pas  ramenée  à  sa  position  normale, 
et  on  l'y  ramène  facilement,  sans  effort,  pour  la  voir  retomber 
aussitôt  qu'on  l'abandonne.  Il  s'agit  donc  bien  là  d'un  défaut  de 
synergie  musculaire. 

Les  muscles  présentent  alors  une  consistance  sensiblement 
égale  des  deux  côtés. 

Tant  que  la  tête  est  déviée,  les  malades  éprouvent  une  douleur 
plus  ou  moins  vive  à  la  nuque,  au  niveau  surtout  des  apophyses 
articulaires  des  vertèbres  cervicales. 

A  quoi  tient  cette  rare  et  singulière  affection  ?  Elle  parait  bien 
être  de  nature  nerveuse,  mais  on  ne  saurait  en  dire  le  point  de 
départ.  Chez  la  malade  que  j'ai  observée,  l'affection  avait  succédé 
à  un  accouchement  accompli  dans  des  conditions  exceptionnelles 
de  fatigue  et  d'épuisement. 

L'électricité,  le  massage,  les  diverses  frictions,  le  maintien  du 


cou  avec  un  collier,  devront  d'abord  fitre  opposés  à  ce  torticolis 
qui  semble  particulièrement  rebelle  au  traitement.  Après  avoir 
tout  épuisé,  je  proposai  à  ma  malade  la  résection  du  nerf  spinal, 
opération  certes  des  plus  rationnelles  dans  l'espèce.  Elle  en 
éprouva  d'abord  une  assez  grande  amélioration,  mais,  en  définitive, 


-  Résection  du  nerr  spinal,  —  Procédé  opératoire. 

[urcalion  du  nerf  ipiDil     L.   P.   S.  ligna  poJntillée  horiionlile 


>.  S,  DRrapiniil. 

je  ne  l'ai  pas  guérie,  et,  après  plusieurs  années  de  lutte,  j'ai  dû 
me  déclarer  vaincu. 

Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  pour  découvrir 
le  nerf  spinal,  qu'on  veuille  le  réséquer  ou  bien  en  pratiquer 
l'élongation. 

Une  ligne  horizontale,  partant  de  l'angle  de  la  mâchoire,  indique 
d'une  façon  suffisamment  exacte  le  point  d'où  le  nerf  sort  de  la 
loge  parotidienne  ;  une  seconde  ligne  horizontale,  tirée  du  bord 


544  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

supérieur  du  cartilage  thyroïde,  correspond  à  Tendroît  où  le  nerf 
pénètre  dans  le  muscle  sterno-cléido-mastoïdien  par  la  face  pro- 
fonde. Ce  sont  là  les  points  de  repère. 

Pratiquez  le  long  du  bord  postérieur  du  muscle  sterno-cléiti»- 
mastoïdien  une  incision  de  6  centimètres  environ,  comprise  entre 
les  deux  lignes  horizontales  que  je  viens  d'indiquer.  Divisez  k 
peau,  le  peaucier,  et  découvrez  avec  soin  le  muscle  de  façon  ï 
mettre  à  nu  les  fibres  musculaires  elles-mêmes,  et  non  pas  seule- 
ment la  gaine  ;  soulevez-le  avec  un  écarteur,  et  vous  vem/ 
bientôt  le  nerf  spinal  distendu  sous  la  forme  d'une  corde.  Fail^^ 
la  secUon  aussi  haut  que  possible,  afin  d'être  certain  d'atteindre 
la  branche  du  trapèze.  Bien  que  l'élongation  ait  été  pratiquer 
sans  accident,  je  n'oserais  la  conseiller,  en  raison  de  l'ébranle- 
ment que  l'on  peut  imprimer  au  pneumogastrique  et  au  bulbr 
rachidien. 


QUATRIÈME    SECTION 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE 

SUPÉRIEUR 


J'étudierai  successivement  le$  affections  de  l'épaule,  du  bras, 
du  coude,  de  Tavant-bras,  du  poignet  et  de  la  main. 


CHAPITRE  PREMIER 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'ÉPAULE 

L'épaule  peut  être,  au  point  de  vue  clinique,  décomposée  en 
quatre  régions  : 

A.  La  région  claviculairc  ; 

B.  La  région  scapulaire  ; 

C.  La  région  scapulo-humérale,  ou  moignon  de  Tépaule  ; 

D.  La  région  axillaire,  ou  creux  de  Taisselle. 

A.  Affections  ohlrurgioales  de  la  région  claviculaire.  — 

La  région  claviculaire  se  compose,  à  peu  près  exclusivement,  de 
la  clavicule  et  des  deux  articulations  qui  l'unissent  au  sternum  et 
à  Tomoplate. 

Les  minces  couches  qui  la  recouvrent  peuvent  être  atteintes  de 
contusion,  dont  il  serait  à  peine  utile  de  faire  mention,  s'il 
n'existait  entre  la  peau  et  Tos  des  branches  nerveuses  suscep- 
tibles d'être  intéressées  et  de  donner  lieu  à  des  douleurs  vives,  et 
quelquefois  persistantes. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique,  I.   —  35 


546  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Le  plan  profond  de  la  région  contient  les  gros  vaisseaux  et  nerfs, 
qui  du  cou  se  rendent  au  membre  supérieur  ;  mais,  grâce  au 
coussinet  protecteur  formé  par  le  muscle  sous-clavier,  ces  organes 
ne  sont  heureusement  presque  jamais  atteints  dans  les  trauma- 
tismes  de  la  clavicule. 

Occupons-nous  donc  des  affections  de  la  clavicule  proj)rement 
dite. 

La  clavicule  est  atteinte  de  traumatismes,  d'affections  inflam- 
matoires, et  de  lésions  organiques. 

Les  traumatismes,  étant  très  fréquents,  devront  surtout  attirer 
notre  attention. 

Traumatismes  de  la  clavicule.  —  Le  premier  soin  du  chirurgieo 
sera  de  s'enquérir  de  la  cause  qui  a  déterminé  la  lésion  :  est-ce 
une  chute  sur  le  moignon  de  Tépaule  (ce  qui  est  le  cas  le  plus 
commun),  est-ce  un  choc  porté  directement  sur  Tos?  Ce  point 
n'est  même  pas  toujours  facile  à  élucider,  car  les  blessés  rensei- 
gnent souvent  mal  à  cet  égard.  Le  choc  a-t-il  porté  d'avant  en 
arrière,  ou  d'arrière  en  avant  ?  A-t-il  porté  directement  de  dehors 
en  dedans?  La  violence  s'est-elle  exercée  de  haut  en  bas  ou  de 
bas  en  haut?  L'état  de  la  peau  pourra  quelquefois  aider  à  la 
solution  de  ces  questions,  sur  lesquelles  nous  restons  le  plus 
souvent  indécis,  et,  cependant,  il  y  faut  insister,  car  de  la  direction 
du  choc  dépend  ordinairement  l'espèce  et  la  variété  du  trauma- 
tisme. Enfin,  la  lésion  est-elle  produite  par  une  simple  contraction 
musculaire  ? 

Le  malade  étant  déshabillé  de  manière  à  permettre  de  comparer 
entre  elles  les  régions  de  chaque  côté,  procédez  alors  à  Texamen 
direct. 

La  simple  inspection  vous  fournira  déjà  les  renseignements  les 
plus  précieux.  Si  les  deux  côtés  sont  absolument  symétriques, 
s'il  n'y  a  pas  de  déformation  apparente,  toutes  les  chances  seront 
en  faveur  d'une  contusion.  Mais,  à  cet  égard,  établissez  une 
grande  distinction  suivant  que  vous  avez  affaire  à  un  enfant  ou 
bien  à  un  adulte  ;  des  erreurs  fréquentes  sont  commises  dans  la 
pratique  pour  n'en  avoir  pas  tenu  compte.  En  raison  de  l'épaisseur 
et  de  la  résistance  du  périoste  chez  les  enfants,  les  fractures  de  la 
clavicule  sont  presque  toujours  sous-périostées,  et,  par  consé- 
quent, sans  déplacement,  tandis  que  chez  l'adulte,  le  périoste  étant 
toujours  déchiré,  les  fragments  subissent  un  déplacement 
variable,  mais,  en  général,  très  appréciable  à  l'œil. 


FRACTURES  DE  LA  CLAVICULE.  5*7 

Notez  avec  soin  le  point  où  porte  la  déformation  :  occupe-t-elle 
le  corps  ou  les  extrémités  de  la  clavicule  ?  Dans  le  premier  cas, 
il  s'agira  probablement  d'une  fracture  ;  dans  le  second,  ce  pourrait 
être  une  luxation.  Cependant,  la  fracture  siège  quelquefois  si  près 
de  l'extrémité,  surtout  de  l'extrémité  sternale,  que  la  confusion 
est  a  priori  possible  entre  ces  deux  affections. 

Explorez  alors  la  face  supérieure  de  la  clavicule  ;  normalement, 
elle  est  lisse  et  régulière;  si,  en  promenant  légèrement  le  doigt 
sur  cette  face,  vous  ne  sentez  aucune  saillie,  aucune  inégalité, 
vous  en  conclurez  légitimement  qu'il  n'y  a  pas  de  fracture.  Fai- 
sons cependant  une  réserve  en  ce  qui  concerne  l'extrémité 
externe. 

Chez  l'enfant,  vous  ne  sentirez  pas  sous  le  doigt  de  déformation 
bien  appréciable;  cependant,  en  saisissant  le  corps  de  la  clavicule 
entre  le  pouce  et  l'index,  vous  constaterez,  surtout  dans  les  jours 
qui  suivent  l'accident,  une  légère  augmentation  de  volume  en  un 
point  bien  limité  ;  mais  ce  n'est  pas  le  signe  pathognomonique, 
et,  pour  en  finir  avec  ce  qui  concerne  les  enfants,  je  dirai  que 
le  principal  symptôme  est  la  douleur  occupant  un  point  fixe  de  l'os. 

Quand,  à  la  suite  d'une  chute  sur  l'épaule,  un  enfant  présente 
une  certaine  impuissance,  ou  quelquefois  seulement  de  la  gène 
dans  les  mouvements  du  bras  ;  quand  ces  mouvements  sont  dou- 
loureux, guidez-vous  à  peu  près  exclusivement  sur  le  symptôme 
douleur  pour  établir  le  diagnostic  de  fracture,  car,  je  le  répète,  en 
raison  de  la  conservation  du  périoste,  vous  n'avez  pas  à  compter 
sur  la  déformation,  la  mobilité  anormale,  ni  sur  la  crépitation. 
Si  donc  vous  constatez  au  toucher,  en  un'  point  précis  et  inva- 
riable de  l'os,  une  douleur  vive,  alors  que  ce  point  ne  porte  les 
traces  d'aucun  traumatisme  direct,  affirmez  qu'il  existe  une 
fracture  de  la  clavicule. 

Revenons  à  l'adulte.  La  simple  inspection  de  la  région,  le  pal- 
per, vous  ont  révélé  l'existence  probable  d'une  fracture  qu'il  faut 
ensuite  étudier.  Les  signes  qu'elle  présente  sont  en  rapport  avec 
les  variétés  de  la  lésion. 

La  fracture  occupe  le  corps  de  l'os,  son  extrémité  externe,  son 
extrémité  interne. 

a.  Fracture  du  corps  de  la  clavicuie,  —  Cette  variété  est  de 
beaucoup  la  plus  commune.  La  fracture  de  la  clavicule  est,  d'ail- 


548  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

leurs,  Tune  de  celles  dont  rhomme  est  le  plus  fréquemment  atteint. 
Un  choc  direct  peut  sans  doute  la  produire,  d'autant  plus  que 
vers  sa  partie  moyenne  Tos  porte  à  faux,  mais  elle  est,  en  général, 
le  résultat  d'une  cause  indirecte,  d'une  chute  sur  le  moignon  de 
l'épaule.  L*os  se  trouvant  alors  comprimé  entre  le  sol  et  le 
sternum,  ses  courbures  normales  s'exagèrent  et  il  finit  par  céder 
au  niveau  de  Tune  d'elles,  le  plus  souvent  de  Tinterne.  Ce  méca- 
nisme permet  de  comprendre  l'énorme  chevauchement  que  Ton 
observe  parfois  dans  ce  cas  :  rien  ne  s'oppose,  en  effet,  au  glisse- 
ment des  fragments  l'un  sur  l'autre  lorsque,  la  fracture  étant 
produite,  la  pression  continue  à  s'exercer  sur  les  deux  extrémités 
de  l'os.  Il  n'en  est  pas  de  même  dans  la  fracture  par  cause 
directe,  où  le  chevauchement  existe  à  peine  :  le  déplacement  se 
fait  alors  plutôt  dans  le  sens  de  l'épaisseur,  les  fragments  étant 
soumis  isolément  à  l'action  des  muscles,  qui  les  élèvent  ou  les 
abaissent.  C'est  à  ce  déplacement  des  fragments  qu'est  due  la 
déformation  de  la  région,  et  Ton  comprend  aisément  que  ce  signe 
soit  aussi  variable  que  la  cause  qui  l'a  produit. 

La  peau  est  soulevée  par  les  fragments  dont  on  apprécie  assez 
nettement  au  palper  la  forme  et  la  disposition  :  ils  sont  parfois 
pointus  et  menacent  de  perforer  les  téguments,  complication  heu- 
reusement très  rare  ;  on  rencontre  quelquefois  un  fragment  isolé, 
mobilisable,  intermédiaire  aux  deux  fragments  principaux.  Ceux-ci 
restent  d'ordinaire  au  contact,  bien  que  chevauchant  l'un  sur 
l'autre,  mais  ils  peuvent  aussi  s'abandonner;  on  voit  alors  l'un 
d'eux  se  porter  en  arrière  et  s'enchevêtrer  entre  les  fibres  mus- 
culaires du  trapèze,,  ce  qui  augmente  singulièrement  les  diffi- 
cultés du  traitement. 

Le  diamètre  transversal  de  la  région  diminue  en  raison  directe 
du  chevauchement,  c'est-à-dire  que  le  moignon  de  l'épaule  est 
rapproché  du  sternum;  il  est  en  même  temps  abaissé  et  porté 
légèrement  en  avant. 

En  saisissant  les  fragments  entre  le  pouce  et  l'index,  il  est  pos- 
sible de  les  mouvoir  l'un  sur  l'autre  et  d'obtenir  la  crépitation, 
signes  qui  permettent  d'affirmer  le  diagnostic  lorsque  la  défor- 
mation est  peu  prononcée. 

Ajoutons  que  les  mouvements  du  bras  sont  difficiles.  La  dou- 
leur est  très  vive,  soit  que  l'on  presse  directement  sur  la  fracture, 
ou  que  Ton  imprime  des  mouvements  au  bras.  Les  auteurs  ont 
insisté,  avec  raison,  sur  l'attitude  du  blessé  quand  il  est  debout  :  il 


FRACTURES  DE  LA  CLAVICULE.  549 

soutient,  en  effet,  son  coude  avec,  la  main  saine  et  tient  la  tète  in- 
clinée sur  Tépaule  blessée,  manière  instinctive  de  maintenir  les 
fragments  en  position  et  de  diminuer  la  douleur. 

b.  Fracture  de  ^extrémité  externe.  —  Il  faut  entendre  sous  ce 
nom  la  fracture  qui  siège  entre  l'apophyse  coracoïde  et  l'articu- 
lation acromio-claviculaire  (B,  fig.  57).. Elle  diffère  absolument 
de  la  précédente.  En  raison  de  la  fixité  des  deux  fragments,  ceux- 
ci  ne  sauraient  chevaucher  Tun  sur  Tautre  ;  c'est  tout  au  plus  s'il 
existe  un  léger  déplacement  suivant  l'épaisseur;  aussi,  n'observe- 
t-on  aucune  déformation  de  la  région.  11  n'existe  ni  crépitation, 
ni  mobilité  anormale,  et  les  mouvements  du  bras,  quoique  dou- 
loureux, sont  possibles. 

Comment  donc  reconnaître  la  fracture  ?  Prenez  un  corps 
arrondi  de  petit  volume,  un  crayon,  par  exemple  ;  pressez  succes- 
sivement sur  la  clavicule  en  partant  de  Pacromion,  le  malade 
n'accusera  d'abord  aucune  douleur  ;  à  un  moment  donné  la  pres- 
sion sera  très  douloureuse  et,  ce  point  franchi,  cessera  de  l'être. 
Recommencez  Fexpérience  plusieurs  fois  de  suite,  afin  de  cons- 
tater la  permanence  du  phénomène,  c'est-à-dire  l'existence  d'un 
point  douloureux  fixe  sur  le  trajet  de  l'os.  Si  le  malade  ne  présente 
en  cet  endroit  aucune  trace  de  contusion,  vous  pouvez  conclure 
à  Texistence  d'une  fracture. 

c.  Fracture  de  Cextrémité  interne,  —  Dans  ce  cas,  la  fracture 
siège  sur  la  tête  de  la  clavicule  (en  C,  fig.  57),  tout  près  de  l'arti- 
culation sterno-claviculaire.  Cette  variété  est  infiniment  plus  rare 
que  les  deux  précédentes.  Le  fragment  externe,  constitué  par  la 
clavicule  presque  tout  entière,  est  fortement  attiré  en  haut  par 
le  sterno-mastoïdien  et  porté  dans  le  même  sens  par  le  mouve- 
ment de  bascule  qu'imprime  à  son  extrémité  interne  l'abaisse- 
ment du  moignon  de  l'épaule  ;  il  en  résulte  une  déformation  con- 
sidérable de  la  région  :  au-dessus  de  la  fourchette  stornale,  existe 
une  saillie  qui  remonte  dans  la  région  sous-hyoïdienne  et  distend 
la  peau.  On  constate  de  la  mobilité  anormale,  de  la  crépitation; 
la  douleur  est  vive,  et  le  membre  supérieur  est  frappé  d'impuis- 
sance. 

La  seule  difficulté,  et  elle  est  réelle,  consiste  à  distinguer  cette 
variété  de  fracture  de  la  luxation  en  haut  de  l'extrémité  interne 
de  la  clavicule,  lésion  beaucoup  plus  commune  que  la  fracture. 


550  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Voici  les  éléments  du  diagnostic  diCTérentiel.  Dans  la  luxation,  le 
doigt  peut  reconnaître  la  facette  articulaire  située  sur  le  côté  de 
la  fourchette  stemate  ;  on  peut  saisirentre  les  doigts  la  tCtc  de  la 
clavicule  et  en  distinguer  la  forme  régulière  etarrondie  ;  la  réduc- 
tion est  remarquablement  facile,  une  légère  pression  remet  l'os- 
en  position,  mais  le  déplacement  se  reproduit  aussitôt  ;  la  clavi- 
cule est  très  mobile  et  se  laisse  déprimer  comme  une  touche  de 
piano.  —  Dans  la  fracture,  on  perçoit  sur  lescôtés  de  la  fourchette 
sternale  le  relief  formé  par  la  tête  de  la  clavicule  :  la  saillie 
osseuse  est  inégale  et  irrégulière  ;  la  réduction  est  difficile  à 
obtenir,  et  la  déformation  ne  disparait  pas  complètement  par  une 


Fig-â7.  —  Figure  destinée  â  montrer  les  divers  lièges  de  Ufracture  de  la  clavicule. 

simple  pression.  Ënfm,  te  bruit  de  frottement  cartilagineux  ne 
ressemble  pas  &  la  crépitation  osseuse.  laquelle  est,  d'ailleurs, 
difficile  à  percevoir  dans  ce  cas. 

Le  diagnostic  de  fracture  étant  établi,  il  faut  appliquer  tout 
de  suite  un  appareil  ;  c'est  le  meilleur  moyeu  d'apporter  un  sou- 
lagement immédiat  à  l'état  du  malade. 

Le  traitement  des  fractures  de  la  clavicule  est  souvent  embar- 
rassant pour  le  praticien,  à  cause  des  nombreux  appareils  qui 
ont  été  décrits  et  parmi  lesquels  il  a  peine  à  faire  un  choix.  Une 
autre  raison,  c'est  la  difficulté,  et  parfois  l'impossibilité,  de  mettre 
et  surtout  de  maintenir  les  fragments  en  contact.  Il  restera  donc 
souvent  plus  tard  une  certaine  difformité,  quoi  qu'on  fasse  :  ce 
dont  il  convient  de  prévenir  les  malades,  surtout  lorsqu'il  s'agit 


FRACTURES  DE  LA  CLAVICULE.  551 

d'une  femme.  S'il  existe  un  chevauchement  considérable  au 
moment  de  Taccident,  n'espérez  pas  le  voir  disparaître  complè- 
tement. Sans  doute,  en  écartant  fortement  le  bras  du  tronc,  en 
portant,  autant  que  possible,  le  moignon  de  Tépaule  en  arrière, 
on  arrive  à  corriger  le  déplacement,  mais  il  n'y  a  pas  d'appareil 
capable  de  maintenir  les  choses  en  place  pendant  le  temps  néces- 
saire à  la  consolidation.  Dans  certaines  fractures  par  cause  directe, 
où  le  chevauchement  est  à  peine  marqué,  le  résultat  fait  grand 
honneur  au  praticien,  mais  ce  n'est  pas  à  lui  qu'en  revient  tout 
le  mérite  ;  le  trait  de  la  fracture  étant  alors  sensiblement  transver- 
sal, les  fragments  n'ont  pas  de  tendance  à  s'abandonner;  si,  au 
contraire,  le  trait  de  la  fracture  est  oblique,  si  la  violence  du  choc 
a  fait  glisser  fortement  les  fragments  l'un  sur  l'autre,  aucun 
moyen,  si  ce  n'est  une  suture,  n'empêchera  le  déplacement  de 
se  reproduire  après  la  meilleure  réduction.  Ce  qu'il  faut  surtout 
rechercher  dans  ce  dernier  cas,  c'est  à  faire  chevaucher  les  frag- 
ments l'un  au-devant  de  l'autre  et  non  l'un  au-dessus  de  l'autre, 
de  façon  à  obtenir  une  surface  plane. 

Ces  diverses  considérations  m'ont  conduit  à  renoncer,  depuis 
longtemps,  à  la  plupart  des  appareils  décrits  dans  les  classiques. 
L'essentiel  est  d'en  posséder  un,  facile  à  appliquer,  facile  à  sup- 
porter, susceptible  de  faire  disparaître  la  douleur,  d'immobiliser 
suffisamment  l'épaule,  et  de  donner,  en  fin  de  compte,  le  mini- 
mum de  déformation  possible,  ce  qui  suffit  pour  le  rétablissement 
fonctionnel  intégral  du  membre. 

Cet  appareil  est  l'écharpe  double,  imaginée  par  Gosselin  lors- 
qu'il était  chirurgien  de  l'hôpital  Cochin,  et  qu'il  appela  Vécharpe 
Cochin,  Je  l'emploie  pour  tous  les  traumatismes  de  l'épaule 
demandant  une  simple  immobilisation,  et  je  ne  saurais  trop  la 
recommander.  La  pratique  journalière  m'ayant  démontré  que  cet 
appareil  était  peu  connu,  au  moins  d'une  façon  exacte,  je  le 
décrirai  dans  tous  ses  détails. 

Prenez  une  serviette,  de  préférence  un  foulard  de  soie  ou  de 
colon,  suffisamment  large  pour  que,  repliées  en  sautoir,  les  deux 
extrémités  puisent  venir  se  croiser  derrière  le  dos  du  malade. 
Pliez-la  donc  en  sautoir,  introduisez  le  bras  mis  à  angle  droit 
4^ntre  les  deux  lames  du  sautoir.  Portez  les  deux  pointes  latérales 
A  ot  B  directement  en  arrière  et  fixez-les  solidement  l'une  à 
l'autre.  Prenez  alors  les  pointes  supérieures  C,  D,  et  portez-les 
en  haut.  Faites-en  passer  une  sur  l'épaule  droite  et  l'autre  sur 


SS2  AFFECTIONS  CHIRURGICUES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Tépaule  gauche.  Ne  tes  fixez  pas  entre  elles  derrière  le  cou,  surtout 
par  un  nœud  :  vous  faites  ainsi  souffrir  le  malade  et  perdez  à  peu 
près  tout  le  bénéfice  de  l'appareil,  qui  ne  remplit  plus  son, but. 
A  l'extrémité  de  chaque  pointe  C,  D,  attachez  un  bout  de  bande 
de  toile  solide,  portez  ces  bandes  en  forme  de  bretelles  derrière  le 
dos  en  les  croisant  et  unissez-les  aux  deux  extrémités  transver- 
sales de  l'appareil.  (Voir  les  figures  59  et  60.) 

Au  résumé,  en  présence  d'une  fracture  de  la  clavicule  (et  j'ai 
surtout  en  vue  ici  la  fracture  du  corps  de  l'os),  vous  tiendrez  la 
conduite  suivante  :  si  le  déplacement  des  fragments  est  considé- 
rable, si  non  seulement  ils  chevauchent,  mais  sont  écartés  l'un 
do  l'autre,  commencez  par  réduire.  Pour  cela,  le  blessé  étant,  de 


préférence,  assis  sur  une  chaise,  passez  une  main  sous  l'aisselle 
du  cdté  malade  et  placez  l'autre  main  sur  l'épaule  saine  pour 
établir  une  sort«  de  contre-extension,  ou  bien  encore  faites  te- 
nir cette  épaule  par  un  aide.  Imprimez  alors  au  moignon  de  l'é- 
paule un  mouvement  brusque  ayant  pour  résultat  de  le  porter 
à  la  fois  en  dehors,  en  haut  et  en  arrière,  et  placez  dans  l'aisselle 
un  coussin  préparé  avec  de  Ja  ouate  hydrophile.  Si,  au  contraire, 
le  déplacement  est  nul  ou  très  léger,  épargnez  au  blessé  la  dou- 
leur de  la  réduction,  qui  devient  inutile,  et  ne  mettez  pas  de 
coussin  axillaire. 

Appliquez  l'écharpe  double;  tendez  les  deux  chefs  verticaux 
jusqu'à  ce  que  le  coude  soit  bien  relevé  et  que  le  malade  ait  le 
sentiment  d'être  bien  soutenu,  sans  efforts,  ce  dont  il  se  rend 
compte,  d'ailleurs,  en  éprouvant  un  soulagement  immédiat.  Le 
chef  qui  passe  sur  l'épaule  blessée  peut  presser  directement  sur 


FRACTURES  DE  LA  CLAVICULE.  B63 

la  fracture  et  exercer  même,  h  t'aide  d'un  petit  tampon,  une 
compression  directe  sur  les  fragments,  s'ils  tendaient  à  se  por- 
ter vers  la  peau.  Il  serait  encore  possible,  dans  ce  cas,  de 
remplacer  la  bretelle  en  toile  par  une  bretelle  en  caoutchouc, 
de  façon  à  exercer  une  action  douce  et  continue. 

Il  est  préférable  pour  le  blessé  de  garder  te  lit  pendant  quelques 
jours;  cependant,  il  n'y  a  pas  grand  inconvénient  à  ce  qu'il  se 


lève,  marche,  et  surveille  ses  affaires.  L'appareil  restera  en  place 
(le  trente  h  quarante  jours. 

11  est  important  de  tenir  le  bras  immobile  jusqu'à  consolida- 
tion complète,  pour  éviter  la  production  d'une  pseudarthrose  ; 
celle-ci  ne  causerait  pas  un  dommage  très  sérieux  au  point 
de  vue  fonctionnel,  car  j'ai  vu  des  sujets,  atteints  de  pseudar- 
throse de  la  clavicule,  jouir  de  la  plénitude  des  mouvements 
de  l'épaule. 

Le  même  appareil  convient  au  traitement  de  la  fracture  des  ex- 
trémités. Aucune  manœuvre  de  réduction  n'est  utile  pour  celle  de 


5B4  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   NEHBBE  SUPERIEUR. 

l'extrémité  externe,  puisqu'il  n'y  a  pas  de  déplacement,  mais  il  neo 
est  pas  ainsi  pour  la  fracture  de  l'extrémité  interne.  Il  faut  exercer 
une  forte  abduction  de  l'épaule  en  même  temps  que  l'on  pres»*- 
directement  sur  les  fragments;  on  aurait,  au  besoin,  recours  au 
chloroforme  si  la  réduction  était  difficile  ou  trop  douloureuse 

Les  complications  primitives  de^  fractures  de  la  clavicule  sont 


extrêmement  rares.  On  a  signalé,  cependant,  quelques  cas  dp 
déchirure  des  vaisseaux  sous-claviers  par  des  esquilles.  Je  laisse 
de  ctté,  bien  entendu,  les  fractures  par  coups  de  feu,  dont  il  est 
impossible  de  prévoir  à  l'avance  les  variétés. 

Les  complications  consécutives  sont  également  très  rares  ;  elles 
résultent,  en  général,  de  l'action  exercée  par  le  cal,  soit  sur  tes 
vaisseaux,  soit  sur  les  nerfs.  Ces  derniers  peuvent  subir  une  com- 
pression capable  de  déterminer  une  paralysie  du  membre  supé- 


LUXATIONS  DE  LA  CLAVICULE.  555 

rieur  :  d'où  la  nécessité  de  réséquer  le  cal  pour  opérer  le  déga- 
gement des  cordons  nerveux. 

La  déformation  consécutive  au  traumatisme  porte  sur  les 
extrémités  de  Tos  :  il  s'agit  d'une  luxation. 

a.  Luxation  de  V extrémité  exteryie  de  la  clavicule.  —  Je  rappelle 
d'abord  que  l'interligne  acromîo-claviculaire  se  trouve  exacte- 
ment situé  sur  le  prolongement  de  l'axe  du  bras,  notion  utile  à 
connaître  en  clinique  pour  explorer  cette  articulation  dont  aucun 
relief  ne  révèle  la  situation  précise.  Tantôt,  la  capsule  acromio- 
claviculaire  seule  est  déchirée,  tantôt  les  ligaments  qui  unissent 
la  clavicule  à  l'apophyse  coracoïde  ont  cédé  sous  le  choc  :  de  là 
résultent  deux  variétés  de  luxation  différant  entre  elles  par  le  degré 
du  déplacement  :  la  première  est,  en  quelque  sorte,  incomplète,  la 
seconde  est  complète.  Dans  les  deux  cas,  la  déformation  consiste* 
en  une  saillie,  plus  ou  moins  appréciable  à  l'œil  et  au  toucher, 
de  l'extrémité  externe  de  la  clavicule.  Le  signe  pathognomonique 
est  le  suivant  :  avec  le  doigt,  exercez  une  pression  directe  sur 
cette  saillie,  vous  la  faites  immédiatement  disparaître  sans  grand 
effort  et  le  moignon  de  l'épaule  reprend  sa  forme  normale,  mais 
à  peine  avez-vous  retiré  le  doigt  que  la  déformation  reparaît.  En 
répétant  plusieurs  fois  de  suite  cette  manœuvre,  d'ailleurs  peu 
4louloureuse,  vous  sentez  nettement  que  la  clavicule  n'est  plus 
lixée  et  se  meut  sous  les  doigts  comme  une  touche  de  piano. 

Lorsque  la  luxation  est  complète,  le  relief  formé  sous  la  peau 
est  considérable  ;  la  clavicule,  en  quelque  sorte  détachée,  est 
saisissable  entre  les  doigts;  la  peau  est  soulevée  et  tendue;  au- 
dessous  de  l'extrémité  luxée  se  trouve  un  méplat,  une  dépression 
pouvant  en  imposer  pour  une  luxation  de  l'épaule,  et  j'ai  vu,  plu- 
sieurs fois,  des  praticiens  inexpérimentés  commettre  cette  erreur. 
Elle  est,  toutefois,  bien  facile  à  éviter,  pour  peu  qu'on  y  songe  ; 
soutenez  le  coude  d'une  main  et  pressez  de  l'autre  sur  la  clavi- 
cule, toute  déformation  disparaît  aussitôt,  et  vous  pouvez 
imprimer  à  Thumérus  des  mouvements  de  rotation  qui  s'exé- 
cutent normalement  dans  la  cavité  glénoïde;  vos  mains  enlevées, 
la  déformation  se  reproduit. 

Une  autre  lésion,  la  fracture  du  col  de  l'omoplate,  serait  plus 
facilement  confondue  avec  la  luxation  complète  de  l'extrémitr» 
externe  de  la  clavicule,  mais  j'y  reviendrai  en  étudiant  les  trau- 
matismes  de  la  région  scapulo-humérale. 


Su6  AKKKCTIONS  CHIRLUGICALES  liU    MEMDBE  SUPËBIEt;H. 

Le  diagnostic  do  i-ette  luxation  est,  en  déliDitive,  des  plus  fHciU>»  ; 
il  en  est  de  même  de  la  rt'diiction  :  mais,  par  contre,  la  contentiou 
est  presque  impossible.  Prévenez  donc  votre  mainde,  surtout  si) 
s'agit  d'une  femme,  rju'à  l'avenir  ses  deux  épaules  ne  seront  pas 
symt'triques,  en  lui  promettant  toutefois  l'intégrité  des  mouve- 
ments (lu  membre.  Le  doigt  seul  est  capable  de  maintenir  la  cla- 
vicule n'duite,  et,  comme  ce  moyen  n'est  pas  pratique,  on  a  essayé, 
maintes  fois,  de  remplacer  le  doigt  par  des  pelotes  agissant  k  la 
manière  des  bandages  herniaires,  par  un  tourniquet,  etc.,  maïs 
ce»  objets  ne  peuvent  ôtre  supportés,  ou  se  déplacent. 

Je  me  contente  encore,  dans  ce  cas,  de  l'i^charpe  double  décrite 
plus  haut,  en  exerçant  sur  la  clavicule  une  pression  aussi  forte 
i]ue  possible  à  l'aide  du  chef  qui  passe  au-dessus  d'elle.  Cepen- 
dant, si  la  saillie  était  trop  considérable,  on  pourrait  faire  une 
suture  osseuse. 

indépendamment  de  cette  luxation,  que  l'on  désigne  avec 
raison  du  nom  de  sits-acromiaf^,  et  qui  est  assez  commune.  les 
auteurs  décrivent  deux  autres  variétés  :  ta  sous-acromtaU  et  la 
soiix-coracoïdienne,  dont  les  noms  indiquent  suflisamment  la  dis- 
position ;  mais  elles  s'observent  si  rarement  (je  suis  même  disposé 
à  contester  l'existence  de  la  seconde),  qu'il  suffit  de  les  signaler. 

b.  Luxation  de  /'extrémité  interne  de  la  clavicule.  —  Un  clitic 
violent  exercé  sur  le  moignon  de  l'épaule,  et  dirigé  exactement 
de  dehors  en  dedans,  comprime  la  clavicule,  eu  exagère  les  cour- 
bures et  peut  déterminer  les  diverses  fractures  étudiées  précé- 
demment. Mais  que  le  choc  ait  lieu  soit  d'avant  en  arrière, 
soit  d'arrière  en  avant,  pendant  que  l'autre  côté  du  corps,  étant 
immobilisé,  ne  peut  suivre  l'impulsion  du  choc,  la  clavicule  subit 
forcément  un  mouvement  de  bascule  tel,  que  son  extrémité  internu 
est  sollicitée  à  se  porter  dacis  le  sens  opposé  au  choc;  et,  si  les 
ligaments  sont  insuffisants  à  la  maintenir  en  place,  elle  se  luxera 
soit  eu  avant,  soit  eu  arriére. 

En  même  temps  que  le  moignon  de  l'épaule  est  fortement  pro- 
jeté en  avant  et  en  arrière,  supposez  qu'il  soit  aussi  repoussé 
de  haut  en  bus  ou  de  bas  en  haut,  rextrémité  luxée  se  portera 
soit  CD  haut,  soit  en  bas,  d*où  les  quatre  variéti-s  possibles  de 
cette  luxation  :  en  avant,  en  arrière,  en  haut,  en  bas. 

Ces  dénominations  ont  puur  base  le  rapport  avec  la  fourchello 


LUXATIONS  DE  LA  CLAVICULE.  557 

sternale;  toutefois,  la  luxation  la  plus  commune  est  celle  dans 
laquelle  la  tête  de  la  clavicule  est  portée  en  avant.  Le  sterno- 
mastoïdien,  agissant  alors  sur  un  levier  mobile,  Tentraîne  en 
haut  :  aussi,  la  luxation  est-elle  presque  toujours  en  avant  et 
en  haut;  en  avant,  c'est-à-dire  que  la  clavicule  forme  relief  en 
avant  du  sternum;  en  haut,  c'est-à-dire  qu'elle  se  trouve  nota- 
blement au-dessus  de  la  surface  articulaire  sternale. 

Que  la  tête  de  la  clavicule  puisse  aller  se  loger  dans  le  médiastin 
derrière  la  première  pièce  du  sternum,  le  fait  n'est  pas  douteux, 
mais  il  est  tout  à  fait  exceptionnel.  Il  est  aisé  de  comprendre 
les  phénomènes  de  dyspnée  résultant,  dans  ce  cas,  de  la  com- 
pression de  la  trachée. 

Le  diagnostic  de  cette  lésion  s'impose,  en  général,  à  première 
vue  :  tuméfaction  produite  par  la  tète  de  la  clavicule,  dont  on  ap- 
précie aisément  au  toucher  la  forme,  les  contours,  et  qui  se  con- 
tinue directement,  sans  interruption,  avec  le  corps  de  l'os  soulevé. 
J'ai  indiqué  plus  haut  les  moyens  de  distinguer  la  luxation  d'une 
fracture  de  cette  extrémité. 

La  réduction  est  presque  toujours  si  facile  que  cette  facilité 
même  constitue  un  bon  signe  de  luxation.  On  pourrait,  cependant, 
éprouver  quelque  peine  à  dégager  la  clavicule  lorsqu'elle  est  fixée 
derrière  le  sternum,  et,  dans  ce  cas,  il  faudrait  porter  fortement 
le  moignon  de  l'épaule  en  bas  et  en  avant. 

La  contention  est,  par  contre,  très  difficile.  On  y  parvient  jusqu'à 
un  certain  point  en  relevant  le  coude  aussi  fortement  que  pos- 
sible, mais  il  est  indispensable  d'exercer  une  pression  directe,  et 
nous  n'avons  même  pas  ici  la  ressource  de  la  bretelle  fixée  à 
Técharpe  double.  A  la  rigueur,  un  appareil  spécial  avec  pelote 
peut  rendre  des  services,  mais  prévenez  toujours  le  malade  que 
la  clavicule  luxée  restera,  très  probablement,  plus  saillante  que 
celle  du  côté  opposé,  sans  s'opposer  toutefois  au  rétablissement 
complet  des  mouvements  du  bras.  La  suture  devra  être  proposée 
au  malade  si  le  déplacement  est  considérable. 

Les  luxations  précédentes  sont  traumatiques^  mais  il  en  existe 
de  spontanées  dont  il  est  utile  de  dire  quelques  mots.  Lorsque, 
sous  une  influence  quelconque,  ordinairement  le  mal  de  Pott,  ou 
la  scoliose,  une  moitié  du  thorax  s'est  considérablement  rétrécie, 
la  clavicule,  qui  n'a  pas  changé  de  longueur,  fait  effort  contre  la 
surface  sternale,  distend  peu  à  peu  les  ligaments,  et  arrive  à  se 
luxer  par  un  mécanisme  analogue  à  celui  qui  entraine,  à  la  suite 


558  AFKECTlOiNS  CDlRCRGir.ALKâ  [il!  .MEMURE  âUPBRIEUH. 

(l'une  fracture  limitée  au  tibia  ou  au  cubitus,  la  luxation  du  péroné 
i-t  celle  du  radius.  Il  uy  a  évidemmeut  rlea  k  faire  contre  eettu 
luxation. 

Il  existe  une  luxation  spontanêo  d'une  autre  cspi^ce  et  que  jo 
n'ai  pas  trouv(<c  décrite  par  les  auteurs  :  c'est,  d'ailleurs,  plutôt 
une  subluxalion,  car  les  surfaces  articulaires  ne  s'a  ban  donnent 
pas  complètement.  Je  Tai  observée,  jusijti'à  présent,  seulomtnl 
cbez  des  jeunes  filles  à  l'âge  où  apparaît  ordinairement  la  sco- 
liose, c'est-à-dire  de  douze  &  quinze  ans.  La  tète  de  chaque  cla- 
vicule devient  de  plus  en  plus  snillante,  et  la  déformation  est 
d'autant  plus  apparente  quo  les  sujets  sont  plus  maigres.  Les 
daux  os  semblent  atteints  d'exostoses,  et  c'était,  eu  elTet,  le  dia- 
gnostic porté  dans  les  cas  que  j'ai  observés,  mais  il  est  facile  de 
constater  qu'il  n'y  a  pas  augmentation  de  volume  do  la  clavicule. 
Kn  pressant  du  doigt  sur  cet  os,  on  le  remet  facilement  en  place 
et  toute  difformité  disparaît;  nn  obtient  un  résultat  à  peu  prés 
semblable  en  ramenant  fortement  les  deux  épaules  en  avant. 

Je  ne  saumis  trop  dire  la  cause  de  cette  subtuxation  qui,  pour 
-.e  produire,  exige,  sans  doute,  une  certaine  prédisposition  ;  îl 
m'a  semblé  toutefois  que  l'exercice  de  gymnastique  consistant 
il  porter  fortement  les  épaules  eu  arrière  par  un  mouvemeut 
rythmique  n'y  était  pas  étranger. 

Un  traitement  mécanique  est  seul  approprié  h  ce  i'Hs.  J'ai  fait 
construire,  par  M.  Collin,  un  appareil  jirenant  un  point  d'appui 
sur  le  thorax,  et  muni  d'un  ressort  terminé  par  nue  pelote  desli- 
nÉe  à  exercer  sur  la  saillie  osseuse  une  pression  [termanente:  lo 
résultat  a  été  satisfaisant. 

Aff^ectionit  inflammatoires  de  la  région  ctaviculaire.  —  Bien  (|uo 
la  région  claviculaire  soit  superficielle  et  fréquemment  soumis» 
aux  chocs  et  aux  froissements,  l'ostéite,  la  périostite.  y  sont  rare- 
ment observées,  ainsi quero$t4^ite  tuberculeuse,  si  fréquente  hson 
voisinugo.  c'est-à-dire  dans  les  cAtes. 

Ces  affections  ne  présentent,  d'ailleurs,  aucun  caractère  spécial. 
Il  faudra  donner  issue  au  pus,  nettoyer  les  foyers  de  carie,  et, 
au  besoin,  réséquer  la  portion  de  clavicule  malade. 

Cette  résection  est  des  plus  simples  :  découvres  l'os  avec  le  bis- 
touri et  décollez  le  périoste  avec  la  rugïne,  redoublez  d'attention 
vers  la  face  inférieure.  Passez  entre  l'os  et  le  muscle  sous-claxit-r 
une  sonde  de  Blandin  et  une  scie  Jt  chaîne,  ou  simplement  lu 


AFFECTIONS  LNFLAMMATOIRES  DE  LA   RÉGION  CLAVICULAIRE.        539 

lame  d*une  pince  coupante.  Après  la  section,  il  sera  facile,  à 
Taide  d'un  davier,  de  soulever  les  deux  fragments  et  d'enlever  la 
quantité  d'os  que  vous  jugerez  nécessaire.  Les  gros  vaisseaux  et 
nerfs  sont  si  bien  protégés  par  le  sous-clavier  et  sa  solide  aponé- 
vrose qu'ils  ne  courent  aucun  danger. 

La  clavicule  est  parfois,  chez  les  jeunes  sujets,  atteinte  à'ostéo- 
myélite  aiguë.  Elle  y  est  d'autant  plus  exposée  que  l'extrémité 
interne  se  soude  très  tard  (vers  l'âge  de  vingt  ans)  au  corps  de  l'os. 
On  voit  alors  survenir  rapidement  ce  cortège  formidable  d'acci- 
dents locaux  et  généraux  qui  caractérisent  l'ostéomyélite  :  gon- 
flement énorme,  douleurs  intenses,  fièvre  violente,  etc.  Une 
collection  purulente  ne  tarde  pas  à  apparaître,  et,  après  l'avoir 
ouverte,  on  trouve  la  clavicule  dénudée  sur  une  plus  ou  moins 
grande  étendue. 

Que  faire  alors  ? 

Se  contenter  des  lavages,  d'un  pansement  antiseptique,  et  at- 
tendre ?  —  ou  bien  trépaner  l'os  —  ou  encore  pratiquer  tout  de 
suite  la  résection? 

La  trépanation  est  sans  doute  indiquée,  mais  difficilement 
applicable  à  la  clavicule,  en  raison  de  son  petit  volume  ;  la  tex- 
ture de  cet  os  ne  permettrait  pas  l'écoulement  facile  du  pus. 
Quant  à  la  résection,  sur  quelle  partie  la  ferez-vous  porter?  sur 
la  partie  dénudée  seulement?  Mais  alors,  vous  êtes  exposé  à  lais- 
ser un  foyer  d'ostéomyélite  ;  si  vous  réséquez,  il  faut  enlever  la 
clavicule  tout  entière.  Laguérison  ne  peut-elle  donc  être  obtenue 
sans  ce  sacrifice  ? 

Voici,  en  somme,  la  conduite  à  suivre  dans  ce  cas  difficile. 

Aussitôt  l'abcès  formé,  ouvrez  largement,  lavez  le  foyer  avec 
la  solution  phéniquée  forte  ;  faites  un  pansement  antiseptique  et 
attendez  les  événements.  Si  la  fièvre  tombe,  si  le  gonflement  dimi- 
nue, si  la  suppuration  se  tarit  dans  une  grande  proportion,  conti- 
nuez l'expectation  ;  votre  malade  ne  court  plus  de  danger.  Il  est 
possible,  à  la  rigueur,  qu'il  n'existe  qu'une  ostéopériostite  phleg- 
moneuse  diffuse,  sans  altération  de  là  moelle  osseuse,  car  j'ai  vu 
plusieurs  fois,  dans  des  cas  analogues,  le  périoste  décollé  dans 
une  grande  étendue  se  rattacher  à  l'os,  et  la  guérison  complète  sur- 
venir. D'ailleurs,  que  peut-il  arriver  dans  ce  cas?  La  persistance 
d'une  fistule  et  la  production  d'un  séquestre  :  or,  vous  enlèverez 
facilement  ce  dernier  plus  tard,  lorsqu'il  sera  délimité  et  mobile. 


K60 


AFFECTIONS   CHIRURGICALES    DU    MEMiiHE  SUl'EHIEUa. 


Si,  aa  contraire,  après  rincision,  les  symptdm(^s  locaux  et  gé* 
néraux  persistent,  si  la  suppuration  est  profuso,  pratiquez,  sans 
htisiter.  la  résection  totale  de  la  clavicule.  Le  meilleur  procéda 
consiste  à  sectionner  d'abord  cet  os  sur  la  ligne  médiane  et  à  en- 
lever successivement  chaque  moitié  soulevée  à  l'aide  d'un  davier. 
(jclle  opération  doit  toujours  Hre  sous- péri ostt^e.  manœuvi 
p-nndement  fucititée.  d'ailleurs,  par  Tépaississement  et  le  dôt 
lement  piilhologiques  du  périoste. 

Les  articulations  aeromio  et  sterno-claviculaires  peuvent  être 
atteintes  d'arthrite.  Toutefois,  cette  affection  est  rare.  Les  «ignés 
sont  ceux  des   arthrites  en  gi^néral.  et  le  wîège  précis  de   la 
gion  les  fera  aisénient  reconnaître.   Il   n'y  a  pas  lieu  d'y  in 
1er  davantage. 

Affections  organiques  de  la  n'gion  clavicu/'iîre.  —  Les  tumeurs 
développées  aux  dépens  de  la  clavicule  sont  loin  d'ôlre  com- 
munes. Ce  sont,  le  plus  souvent,  des  ostéosarcomes  ne  dilTérant 
pas  de  ceux  des  autres  régions  du  corps.  Les  rapports  seuls  de  la 
tumeur  avec  les  gros  vaisseaux  et  nerfs  sous-claviers  lui  donnent 
une  importance  spéciale,  en  raison  des  précautions  à  prendre  au 
cours  de  l'ablation  pour  ménager  ces  organes.  Si  la  clavicule,  en 
effet,  est  facile  h  réséi|uer  dans  les  cas  de  carie  ou  de  nécrose,  il 
n'en  est  pas  de  même  quand  il  s'agit  d'une  tumeur  organique 
dont  le  tissu  adhère  aux  parties  sous-jacentes,  et  souvent  les 
englobe.  L'opération  peut  alors  devenir  impraticable.  Si  la  masse 
constituée  par  la  tumeur  est  immobile,  si  le  pouls  radial  a  dis- 
paru, si  le  membre  supérieur  est  œdémuliéel  présente  des  veines 
dilatées,  si  le  brus  est  atteint  d'engourdissement,  et,  à  plus  forte 
raison,  de  paralysie,  absle[ie/-\oiis  d'"pérnr. 


lus  forte        B 
8  sus  et        I 


H.  Affections  chirurgicales  de  la  région  scapi 

—  J'entends  sous  le  nom  de  région  scapulaire  les  fosses  s 
Hius-<5pineiises  et  la  fosse  sou s-sca polaire.  L'angle  anl<>rîeur  du 
scapulum,  c'est-à-dire  la  cavité  glénoide,  le  col  de  l'omoplate, 
l'acromion  et  l'apophyse  coracoîde.  fimt,  en  efTet,  partie  de  la 
région  scapulo-humérale. 

Les  affections  de  la  région  scapulaire  ne  nous  arrêteront  pas 
longtemps;  elles  sont,  d'une  part,  assez  nireii  et,  de  l'autre,  pré- 
sentent peu  de  cjiract^res  distincttfs  de  celles  des  autres  parties 


du 


corps. 


AFFECTIONS  DE  LA  RÉGlOiN  SGAPULAIRE.  561 

En  étudiant  la  scoliose,  nous  avons  vu  la  saillie  de  Tomoplate 
constituer  l'un  des  premiers  signes  révélateurs  de  cette  affection  : 
c'est  là  une  déformation,  en  quelque  sorte  extrinsèque,  due  au 
mouvement  de  torsion  de  la  colonne  vertébrale. 

Une  autre  déformation  porte  principalement  sur  le  bord  spinal 
de  Tomoplate.  Au  lieu  d'être  appliqué  comme  à  l'état  normal  sur 
le  thorax,  ce  bord  est  saillant,  détaché  des  côtes,  et  peut  être 
saisi  entre  les  doigts  ;  cette  déformation  est  caractéristique  de  la 
paralysie  du  muscle  grand  dentelé. 

En  appliquant  la  main  sur  lomoplate,  on  perçoit  parfois,  pen- 
dant les  mouvements  de  cet  os,  un  frottement  rugueux,  une 
crépitation  bruyante,  bruit  de  frottement  sous-scapulaire,  proba- 
blement dû  à  la  présence  de  bourses  séreuses  accidentelles  dé- 
veloppées à  la  face  externe  des  côtes.  J'en  ai  observé  un  exemple 
sur  une  jeune  fille  atteinte  d'une  légère  scoliose,  et  le  bruit,  très 
inquiétant  pour  la  famille,  disparut  rapidement  par  l'usage  d'un 
corset  orthopédique. 

Les  contusions,  les  plaies  de  la  région  scapulaire  n'offrent 
rien  de  spécial  à  noter.  Je  ne  parle  pas  des  plaies  par  arme  à  feu, 
dont  il  est  impossible  d'indiquer  à  l'avance  les  caractères  :  ainsi 
se  trouvait  dans  mon  ambulance  de  Sedan,  pendant  la  guerre 
franco-allemande,  un  soldat  dont  une  omoplate  avait  été  complè- 
tement enlevée  par  un  éclat  d'obus,  et  que  j'ai  eu  le  bonheur  de 
revoir  bien  portant  en  1889.  Le  fracas  de  l'omoplate  est  parfois 
tel,  qu'il  nécessite  la  résection,  comme  le  fit  plusieurs  fois  avec 
succès,  pendant  la  même  guerre,  le  D""  Chipault  (d'Orléans). 

Les  fractures  de  f  omoplate  présentent  un  caractère  utile  à  noter. 
Lorsque  l'épine  seule  est  atteinte,  il  est  possible,  en  raison  de  son 
relief  à  la  face  externe  de  l'os,  de  mobiliser  le  fragment,  de  le 
saisir  entre  les  doigts,  de  produire  ainsi  la  mobilité  anormale 
et  la  crépitation  :  mais  il  n'en  est  plus  de  même  lorsque  la  frac- 
ture occupe  les  fosses  sus  et  sous-épineuses.  Dans  cette  dernière 
fosse  principalement  (la  fosse  sus-épineuse  est  difficilement  ac- 
cessible à  l'exploration  directe),  les  fibres  musculaires  sont  insé- 
rées sur  tous  les  points  de  la  surface  osseuse  :  aussi,  les  fragments 
sont-ils  maintenus  en  place  sans  aucune  tendance  à  l'écartement. 
Dans  les  fractures  de  l'omoplate,  il  n'existe  donc  pas  de  défor- 
mation appréciable  ;  à  première  vue,  on  croirait  volontiers  à 
une  contusion  simple,  mais,  en  appliquant  une  main  à  plat  sur 

TiLLAVX.  — Chirurgie  clinique.  I.   —  36 


Uî  AFFECTIOXS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

la  région  et  en  imprimant  de  1  antre  des  mouvements  an  bras, 
on  perçoit  aisément  la  crépitation,  et  une  crépitation  d  aatant 
plus  bruyante  que  la  fracture  est  généralement  étoilée  et  composée 
d'un  certain  nombre  de  fragments.  L'erreur  serait  cependant 
possible,  si  Ton  avait,  par  hasard,  affaire  à  un  sujet  préalablement 
atteint  du  bruit  de  frottement  sons>scapulaire,  la  crépitation 
étant  le  seul  signe  réel  des  fractures  de  Fomoplate. 

L'immobilisation  à  Taide  de  Técharpe  double  convient  parfai- 
tement à  cette  fracture. 

L'omoplate  peut  être  affectée  de  diverses  lésions  inflammatoires 
ou  organiques.  Toutefois,  Tostéite  et  la  carie  y  sont  rarement 
observées.  Je  n'ai  rien  d'intéressant  à  signaler  sur  ce  point. 

Les  tumeurs  y  sont  un  peu  plus  communes  (je  ne  parle  pas  ici 
des  tumeurs  superficielles  dont  les  caractères  sont  identiques  dans 
toutes  les  régions).  On  y  trouve  des  lipomes  profonds,  sous-mus- 
culaires, des  fibromes,  et  surtout  des  ostéosarcomes.  J'ai  publié 
une  observation  dans  laquelle  l'omoplate  farcie  d'hydatides  dut 
être  réséquée  en  totalité  (i). 

Ces  tumeurs  ne  présentent,  d'ailleurs,  aucun  signe  propre  à  la 
région  qu'elles  occupent.  Le  praticien  éprouve  toujours,  surtout 
au  début  de  l'affection,  les  mêmes  difficultés  de  diagnostic  ;  Tadhé- 
renée  à  l'os  est  un  signe  d'une  haute  valeur  et,  suivant  que  la 
marche  aura  été  plus  ou  moins  rapide,  il  y  aura  de  fortes  pré- 
somptions en  faveur  d'un  fibrome,  d'un  sarcome,  ou  d'un  carci- 
nome. 

On  doit  les  enlever  le  plus  tôt  possible  pour  éviter  la  générali- 
sation,  etaussi  le  traumatisme  résultant  de  l'ablation  d'une  tumeur 
volumineuse  de  l'omoplate.  S'il  sagit  d'un  ostéosarcome,  la 
résection  de  l'os  est  indispensable  ;  une  résection  partielle  suffit 
au  début,  mais,  plus  tard,  il  faudra  pratiquer  une  résection  totale, 
ou  s'abstenir  de  toute  intervention. 

La  résection  totale  de  romoplate  est  difficile.  Le  procédé  opéra- 

(1)  Il  s'agissait  d^une  femme  jeune,  très  bien  portante  jusqu*alors,  entrée  à  Vhà- 
pital  pour  une  forte  contusion  de  Tépaule  gauche.  Un  abcès  se  forma  et  resta  fis- 
tuleux  au  niveau  de  Tangle  inférieur  de  Tomoplate  ;  d*autres  fistules  se  produisirent 
et  nécessit^irent  la  résection  totale  de  Tomoplate.  Je  trouvai  cet  os  criblé  d*hyda- 
tides.  A  l'occasion  de  cette  malade,  j'exprimai  pour  la  première  fois  cette  idée  tout 
d'abord  singulière,  mais  confirmée  depuis  par  de  nombreux  exemples,  que  les  kystes 
hydatiques,  même  viscéraux,  reconnaissaient  ordinairement  pour  cause  détermi- 
nante un  traumatisme  antérieur. 


TRAUMATISMES  DE  LA  RÉGION  SCAPULO-HUMÉRALE.  563 

toire  dont  je  fis  usage  pour  la  malade  atteinte  de  kystes  hyda- 
tiques  est  le  suivant,  dans  ses  lignes  essentielles  :  pratiquer  une 
incision  verticale  parallèle  au  bord  spinal  ;  une  incision  horizon- 
tale partant  de  la  première,  et  parallèle  à  Tépine  ;  disséquer  les 
deux  vastes  lambeaux  résultant  de  ces  incisions  ;  découvrir  les 
fosses  sus  et  sous-épineuses  ;  libérer  le  bord  spinal,  le  bord  supé- 
rieur, Tangle  inférieur  et  le  bord  axillaire.  L'omoplate  ne  tenant 
plus  que  par  son  angle  antérieur,  la  détacher  de  ses  connexions 
avec  la  clavicule  et  la  tête  de  Thumérus. 

C.  Affections  chirurgicales  de  la  région  scapulo-humé- 
rale.  —  La  région  scapulo-humérale  est  essentiellement  consti- 
tuée par  l'articulation  de  ce  nom  ;  il  y  faut  ajouter  les  parties 
molles  périphériques  et  les  saillies  osseuses  de  voisinage  :  acro- 
mion,  apophyse  coracoïde. 

Les  affections  de  cette  région  sont  fréquentes,  d'un  diagnostic 
souvent  délicat,  et  méritent  d'attirer  toute  l'attention  du  praticien. 

Je  passerai  successivement  en  revue  :  les  traumatismes,  les 
affections  inflammatoires,  et  les  lésions  organiques. 

1«  TRAUMATISMES  DE  LA  RÉGION  SCAPULO-HUMÉRALE. 

Le  plus  simple  examen  et  les  renseignements  fournis  par  le 
malade  vous  permettent  de  reconnaître  immédiatement  s'il  s'agit 
d'une  plaie  de  l'épaule  ou  d'une  contusion. 

Supposons  d'abord  qu'il  s'agit  d'une  plaie. 

Les  plaies  du  moignon  de  V épaule  sont  communes  ;  ce  sont,  le 
plus  souvent,  des  plaies  produites  par  un  coup  de  couteau  dans 
une  rixe.  On  y  observe  aussi  des  plaies  par  arme  à  feu.  Ces 
dernières  peuvent  intéresser  seulement  les  parties  molles^  ou  bien 
atteindre  le  squelette.  Lorsque  les  os  sont  fracassés  par  une  balle 
ou  un  éclat  d'obus,  la  lésion  rentre  dans  le  cadre  des  fractures 
compliquées. 

En  présence  d'une  plaie  de  l'épaule,  la  principale  préoccupation 
du  praticien  doit  être  celle-ci  :  l'instrument  vulnérant  a-t-il  ou 
n  a-t-il  pas  atteint  l'articulation?  La  solution  n'est  pas  toujours 
facile,  car  il  est  imprudent  pour  s'éclairer  sur  ce  point  de  faire  des 
explorations  profondes  avec  le  stylet  :  mieux  vaut  alors  rester 
dans  le  doute  et  se  comporter  comme  si  la  plaie  était  pénétrante. 


564  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIECR. 

Le  siège  précis  et  la  direction  de  la  plaie  fourniront  à  cet  égard 
des  renseignements  précieux.  Si  la  plaie  laissait  écouler  de  la 
synovie,  il  y  aurait  à  peu  près  certitude  ;  je  dis  à  peu  près,  Tépaule 
étant  entourée  de  bourses  séreuses  qui  peuvent,  en  cas  de  bles- 
sure, donner  naissance  à  un  écoulement  de  sérosité. 

Une  plaie  de  Tépauie  s'accompagne  parfois  d'emphysème  sous- 
cutané.  Ce  signe  est  capable  de  jeter,  tout  d'abord,  quelque  trouble 
dans  l'esprit  :  on  songe  naturellement  tout  de  suite  à  une  plaie 
pénétrante  de  poitrine,  et  la  chose  est,  à  la  rigueur,  possible  ;  une 
lame  étroite  très  obliquement  dirigée  peut,  en  effet,  traverser  la 
paroi  antérieure  de  l'aisselle,  aller  du  moignon  de  l'épaule  dans 
le  thorax  et  blesser  le  poumon  ;  j'en  ai  eu  un  exemple  dans  mon 
service,  mais  l'erreur  ne  saurait  être  de  longue  durée  :  dans  la 
plaie  simple,  l'air  est  infiltré  seulement  au  pourtour  de  la  plaie  et 
ne  gagne  pas  la  paroi  thoracique  ;  il  est  rapidement  résorbé,  et 
l'emphysème  ne  reparaît  plus.  Le  blessé  ne  présente,  d'ailleurs, 
aucun  des  autres  signes  propres  aux  plaies  pénétrantes  de  poitrine. 
Cette  légère  complication  provient  de  ce  qu'une  petite  quantité 
d'air  a  pénétré  dans  la  plaie,  rendue  béante  par  les  mouvements  de 
l'épaule. 

Le  traitement  de  ces  plaies  est  des  plus  simples  :  après  désin- 
fection, quelques  points  de  suture  avec  drainage,  si  elles  sont 
larges  et  profondes  ;  occlusion  avec  du  coUodion,  si  elles  sont 
étroites. 

En  cas  de  blessure  par  arme  à  feu,  s'il  existe  seulement  un  trou 
d'entrée,  le  projectile  siège  presque  certainement  dans  la  plaie  (i). 

(I)  C'est  extrêmement  probable,  mais  ce  n^est  pas  certain,  et  en  voici  la  preuve. 
Pendant  la  guerre  de  1870-71,  M.  L...  avait  reçu  une  balle  dans  Tépaule  gauche,  au 
combat  de  Beaune-la-Rolande.  Il  n*existait  qu'un  trou  et  le  stylet  conduisait  direc- 
tement sur  la  tête  de  Thumérus.  Survinrent  des  phénomènes  d'arthrite  d'une  extrême 
yiolence,  et  mon  ami  le  D''  Témoin  (de  Nérondes)  réclama  mon  intervention.  Une 
large  incision  nous  permit  d*arriver  sur  la  tête  de  Tos.  Ce  dernier  présentait  une 
profonde  dépression  au  fond  de  laquelle  devait,  sans  doute,  se  trouver  la  baUe,  et 
nous  jugeAmes  la  résection  indispensable.  Avant  de  procéder  au  pansement,  je  tciai 
la  tête  de  Thumérus,  croyant  rencontrer  la  balle  dans  son  épaisseur.  Elle  n*y  était 
pas.  J'explorai,  avec  le  plus  grand  soin,  tous  les  abords  de  la  plaie  opératoire  et  ne 
trouvai  rien.  M.  L...  se  porte  aujourd'hui  très  bien  et  on  n'a  jamais  vu  trace  de 
projectile.  Qu'était-ii  devenu?  A  la  rigueur,  une  balle  peut  sortir  seule  par  le  trou 
d'entrée  sans  que  le  blessé  en  ait  conscience,  par  suite  de  contractions  musculaires 
énergiques  ou  d'une  attitude  déclive,  mais,  lorsqu'elle  a  pénétré  dans  une  tête  d'ot, 
ce  mécanisme  est  impossible  à  invoquer. 

Un  second  fait,  que  j'observai  à  la  même  époque,  me  parait  donner  la  véritable 
explication  du  phénomène.  On  m'apporta,  à  l'ambulance  de  Ladon,  un  soldat  qui,  la 
veille,  avait  reçu  une  balle  à  la  face  antérieure  de  la  cuisse.  J'explorai  la  plaie  avec 


TRAUMATISMES  DE  LA  RÉGION  SGAPULO-RUMËRALE.  565 

Vous  en  devez  rechercher  la  présence  par  le  palper  et  à  l'aide  du 
stylet.  Une  fois  reconnu,  il  sera  facilement  enlevé,  s'il  occupe 
les  parties  molles  ;  mais  il  n'en  est  pas  ainsi  de  l'enclavement 
du  projectile  dans  la  tête  de  l'humérus.  Cet  accident  donne  lieu 
à  des  indications  spéciales.  En  effet,  il  survient  le  plus  souvent 
dans  ces  cas  une  ostéoarthrite  scapulo-humérale  suraiguë,  et  la 
résection  s'impose  rapidement.  Cette  inflammation  consécutive 
est  môme  si  problable  que  je  suis  d'avis,  lorsque  la  tête  de 
l'humérus  a  été  fracturée  (et  la  fracture  est,  en  général,  comminu- 
tive)  par  une  arme  à  feu,  d'en  pratiquer  la  résection  immédiate, 
d'une  façon  en  quelque  sorte  préventive,  sans  attendre  le  déve- 
loppement des  accidents. 

La  région  ne  présente  pas  de  plaie.  Le  malade  a  subi  une  vio- 
lence quelconque,  il  se  plaint  de  l'épaule,  accuse  une  impuissance 
plus  ou  moins  grande  du  bras  :  de  quelle  lésion  est-il  atteint  ? 

Commencez  par  le  faire  déshabiller  et  mettez  les  deux  épaules 
à  nu,  de  façon  à  les  pouvoir  comparer  entre  elles.  Si  le  blessé  est 
couché,  à  moins  de  circonstances  tout  à  fait  spéciales,  faites-le 
lever;  asseyez-le  sur  une  chaise  exposée  à  une  bonne  lumière,  de 
manière  à  pouvoir  explorer  les  divers  côtés  de  la  région.  On 
examine  très  incomplètement  l'épaule  d'un  sujet  couché  dans  un 
lit. 

Après  vous  être  informé  du  mode  d'accident  :  chute  sur  le 
moignon  de  l'épaule;  chute  sur  le  coude,  le  bras  étant  écarté  ou 
rapproché  du  tronc  ;  coup  reçu  directement  sur  la  région  ;  vio- 
lente contraction  musculaire,  procédez  à  Texamen  direct  par  la 
\^e,  par  le  toucher,  afin  de  constater  les  signes  que  j'indiquerai 
plus  loin  comme  propres  à  chacune  des  affections  de  l'épaule. 

Voici  l'ordre  que  doit  suivre,  en  quelque  sorte  mentalement,  le 
praticien  dans  cet  examen. 

La  première  question  à  résoudre  est  la  suivante:  Existe-t-il  une 
luxation  de  l'épaule  ?  C'est  le  point  capital.  Il  est,  sans  doute,  im- 
portant de  distinguer  une  contusion  simple  d  une  fracture  de  la 
tête  humérale,  mais,  en  définitive,  une  erreur  de  diagnostic  ne 
causerait,  dans  ce  cas,  qu'un  léger  préjudice  au  malade.  Songez  au 

un  «tylet  et  n'arrivai  pas  à  sentir  de  projectile.  Je  demandai  aussitôt  à  voir  le  pan- 
talon que  portait  l'homme  pendant  le  combat  :  or,  le  pantalon  n'était  pas  troué.  Le 
vêtement  avait  donc  été  refoulé  par  la  balle,  et  en  déshabillant  le  blessé,  on  avait 
en  même  temps  retiré  le  projectile. 


566  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

contraire,  aux  conséquences  d'une  luxation  de  Té  pauie  méconnue! 
Nous  n'en  avons  que  trop  souvent  des  exemples  sous  les  yeux. 

Le  blessé  n'a  pas  de  luxation.  Est-il  atteint  de  fracture?  i.^n 
siège  cette  fracture? 

Il  ne  présente  ni  luxation  ni  fracture  ;  c'est  alors  une  contusiou 
simple,  oubien  une  entorse,  ou,  encore,  une  rupture  musculaire,  ce 
que  lacause de  l'accident  permettra,  presqueàelle  seule,  d'élucider. 

Procédez  donc  par  exclusion  dans  le  diagnostic  des  trauma- 
tismes  de  l'épaule,  et  ne  concluez  qu'après  avoir  éliminé  métho- 
diquement la  luxation  et  la  fracture. 

Voyons  maintenant  les  signes  à  l'aide  desquels  le  praticien 
saura  connaître  ces  diverses  lésions,  et  commençons  par  la  plu^ 
importante  d'entre  elles,  par  la  luxation. 

a.  Luxation  de  fépaule.  —  Trois  points  sont  à  résoudre. 

Existe-t-il  une  luxation? 

Quelle  est  l'espèce  de  luxation  ? 

Quel  traitement  convient-il  d'employer? 

Existe- t'il  une  luxation?  —  A  part  les  rares  circonstances  dan> 
lesquelles  la  luxation  s'est  produite  par  contraction  musculaire,  et 
ce  sont,  presque  toujours,  des  luxations  récidivantes,  le  blessé  est, 
le  plus  souvent,  tombé  directement  sur  le  moignon  de  Fépaule  ou 
bien  sur  le  coude,  le  bras  étant  écarté  du  tronc,  et,  depuis  ce 
moment,  il  est  en  proie  à  de  vives  douleurs  et  dans  l'impossibilité 
absolue  de  se  ser>ir  du  membre. 

Le  malade  bien  placé  devant  vous,  comparez  les  deux  épaules  : 
la  déformationdu  côté  blessé  est,  en  général,  des  plus  apparentes,  si 
apparente  souvent  qu'elle  suffît  à  elle  seule  pour  permettre  à  un 
praticien  un  peu  exercé  d'affirmer  le  diagnostic.  Elle  consiste  en 
un  aplatissement  du  moignon  de  l'épaule,  représenté  figure  6t. 
Cet  aplatissement  tient  à  ce  que  la  tète  de  l'humérus,  ayant  aban- 
donné la  cavité  glénoîde,  ne  sous-tend  plus  les  fibres  musculaires 
du  deltoïde;  ce  muscle  est  affaissé  et  se  laisse  déprimer. 

Au  lieu  d'une  surface  arrondie,  se  continuant  insensiblement 
sans  ligne  de  démarcation  bien  nette  avec  la  partie  inférieure  do 
cou.  il  existe,  au  contraire,  au  niveau  du  bord  externe  de  Facro- 
mion  un  ressaut  brusque,  une  sorte  d'arête  sur  laquelle  la  peao 
se  réfléchit  presque  à  angle  droit.  Cette  disposition  est  surtout 
très  marquée  chez  les  sujets  maigres.  L'acromion  forme  alors 


LUXATIONS  DE  L'ÉPAULE.  3«7 

une   A'éritable   ëpaulette,   et  cette  déformation   caractéristique 
devient  des  plus  visibles,  même  à  travers  les  vêtements. 

Une  épaisse  couche  de  graisse  doubie-t-elle  la  peau,  comme 
chez  certaines  femmes,  ce  signe  est  beaucoup  moins  prononcé  ; 
il  peut  même  être  à  peine  appréciable,  et  c'est  principalement 
dans  ces  cns  que  se  produisent  les  erreurs  de  diagnostic.  Cepen- 


tîg.  Ul .  —  D^fonualtoi)  du  moignon  île  l'épaule  et  du  bras  dans  la  luxalioD 
scaputo -humé raie  eu  dedans  (comparer  avec  la  Qgure  61). 

danl,  comparez  avec  grand  soin  les  deux  côtés,  vous  constaterez 
toujours  une  différence. 

A  l'ioil,  vous  trouverez  la  paroi  antérieure  de  l'aisselle  un  peu 
plus  saillante  que  celle  du  côté  opposé,  parce  qu'en  effet,  dans  la 
très  grande  majorité  des  cas,  la  tête  de  l'humérus  vient  s'y  placer. 
Le  creux  sous-claviculaîre  est  effacé. 

Lorsque  l'humérus  est  luxé,  l'insertion  humérale  du  deltoïde 
suit  forcément  l'os,  tandis  que  l'insertion  supérieure  de  ce  muscle 
à  la  clavicule  et  à  l'épine  de  l'omoplate  reste  fixe  :  le  tendon  du 
muscle  est  donc  attiré  en  dedans  vers  l'aisselle.  Aussi,  la  face 
externe  du  bras,  au  lieu  d'être  rectîligne  comme  à  l'état  normal, 
présente-t-elle  une  encoche  très  appréciable  au  niveau  de  l'insertion 
deltoïdienne,  encoche  d'autant  pius  prononcée  que  la  tète  est 
plus  portée  en  dedans. 


568  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

A  la  simple  vue,  vous  reconnaîtrez  encore  que  Taxe  du  bras 
n'offre  plus  la  même  direction  que  celui  du  côté  sain  :  il  est  devenu 
très  oblique  en  bas  et  en  dehors,  et  il  en  résulte  que  le  coude  est 
écarté  du  tronc.  Pour  vous  rendre  bien  compte  de  cette  obliquité, 
tracez  Taxe  du  bras  sur  la  peau  avec  un  crayon  dermographique  : 
la  partie  supérieure  de  la  ligne  correspondra  à  la  tète  luxée.  Pour 
plus  d'exactitude,  servez-vous  du  rapport  anatomique  suivant  : 
une  ligne  parallèle  à  l'axe  du  bras,  partant  en  bas  de  Tépicon- 
dyle,  arrive  en  haut  à  la  grosse  tubérosité  humérale.  Tracez 
donc  cette  ligne  sur  la  peau,  il  vous  est  possible,  la  position  de 
la  tubérosité  étant  connue,  de  dessiner  la  tète  humérale  sur  la 
peau;  si  vous  avez,  en  même  temps,  figuré  l'apophyse  coracoîde 
située  sur  le  prolongement  du  pli  de  l'aisselle,  vous  pouvez 
représenter  très  exactement  la  nouvelle  position  de  la  tète  de 
l'os. 

Après  vous  être  rendu  compte  des  signes  fournis  par  la  vue, 
ayez  recours  au  toucher  :  vous  sentirez  aisément  le  rebord  de 
l'acromion,  et,  au-dessous  de  ce  rebord,  une  dépression,  au  lieu  de  la 
saillie  formée  normalement  par  la  tète  humérale.  Le  doigt  arrive  à 
déprimer  le  deltoïde,  surtout  chez  les  sujets  maigres  et  peu  mus- 
clés, au  point  de  toucher  la  cavité  glénoïde.  Si  le  sujet  est  très 
musclé  ou  chargé  d'embonpoint,  ce  signe  devient  beaucoup  plus 
difficile  à  percevoir.  Pour  le  rendre  sensible,  portez  le  bras  dans 
une  forte  abduction,  de  façon  à  relâcher  les  fibres  deltoïdiennes 
que  le  doigt  parvient  alors  à  déprimer  plus  aisément. 

Palpez  la  paroi  antérieure  de  l'aisselle,  vous  sentirez  parfois  les 
contours  de  la  tète  humérale,  mais  c'est  surtout  en  explorant  le 
creux  de  l'aisselle  que  vous  constaterez  nettement  la  présence  de 
cette  tète  dans  un  point  anormal.  Imprimez  des  mouvements 
de  rotation  à  l'humérus,  et,  signe  précieux,  vous  sentirez  la  tète 
rouler  sous  vos  doigts. 

Comme  signe  physiologique,  il  existe  une  douleur,  souvent  très 
intense,  et  une  impossibilité  absolue  pour  le  malade  d'exécuter 
aucun  mouvement  du  bras.  En  procédant  avec  beaucoup  de 
douceur,  vous  pourrez  porter  le  membre  luxé  dans  diverses 
positions,  surtout  dans  l'abduction,  mais  toujours  au  prix  de 
vives  souffrances. 

Le  blessé  accuse  souvent  de  l'engourdissement  du  bras,  des 
fourmillements  dus  à  la  pression  de  la  tète  humérale  sur  le  plexus 
brachial.   Explorez  la  zone  innervée  par  le  rameau  cutané   de 


LUXATIONS   DE  L'ËPAULE. 


l'épaule,  branche  du  nerf  circonflexe.  Si  cette  zone  est  insensible 
à  la  piqûre,  c'est  que  le  tronc  du  circonflexe  est  intéressé,  et  vous 
devez  craindre  une  atrophie  et  une  paralysie  du  deltoïde  consé- 
cutives à  la  luxation.  Vous  eu  préviendrez  le  blessé  avant  toute 
réduction,  pour  ne  pas  Ctre  accusé  plus  tard,  ce  qui  a  toujours 


Fig.  63.  —  Luiation  ea  bai  ou  sous-glénoTdîeiine.  (DessinÉe  d'aprti  un  moule  en 
plâ.tre  pris  avant  la  réductioD.) 

lieu,  d'avoir  occasionné  cet  accident  par  des  manœuvres  défec- 


tueuses 


Quelle  est  fespèce  de  luxation  '/  —  Je  tiens  d "abord  à  prévenir 
le  praticien  que  ce  sont  les  signes  précédents  qu'il  rencontrera 
dans  l'immense  majorité  des  cas.  En  effet,  la  luxation  résultant 
presque  toujours  d'une  chute  ou  d'un  choc  direct  sur  le  moi- 


570  AFFECTIONS  CIllttURGlCALES  DU   MEMBRE  SUPERIEUR. 

gnon  do  l'épaule,  la  tête  de  l'humérus  est  repoussée  on  dedans 
du  côté  de  l'aisselle  et  vient  se  mettre  en  rapport  avec  la  paroi 
interne  de  cette  cavité,  c'est-à-dire  avec  la  paroi  thoracique. 

La  luxation  dans  l'aisselle  est  donc  la  luxation  classique. 

Quelquefois,  la  tôto  humérale  vient  se  placer  directement  eu 
bas,  au-dessous  de  la  cavité  glénoïde  :  on  Tappolle  sous-gléno)- 
dienne.  Elle  peut,  au  contraire,  ôtre  portée  en  arrière  et  se  loger 
dans  la  fosse  sous-épineuso  :  c'est  la  luxation  sous-épineuse.  Od 
dit  aussi  qu'il  se  fait  des  luxations  direclement  eti  haut. 

£h  bien,  j'ai  vu  dans  ma  vie  un  nombre  considérable  de  luxa- 
tions de  l'épaule,  puisque  c'est  une  lésion  courante  dans  nos  grands 
hôpitaux  :  or,  je  n'ai  observé  que  quatre  fois  la  luxation  sous- 
glénoïdienne  et  quatre  fois  aussi  la  luxation  sous-épineuse.  Quant 
à  la  luxation  en  haut,  je  la  connais  seulement  de  nom. 

Tenez  donc  peu  de  compte  des  tableaux  où  figure  le  diagnostic 
différentiel  entre  les  diverses  variétés  de  luxation  de  l'épaule,  ils 
n'ont  guère  pour  résultat  que  de  surcharger  la  mémoire,  et  san> 
grand  bénéfice,  car  vous  ne  rencontrerez  probablement  dans  votre 
pratique  que  la  luxation  en  dedans.  Et,  d'ailleurs,  quel  est  le 
point  important?  C'est  de  reconnaître  l'existence  d'une  luxation 
de  l'épaule,  quelle  qu'en  soit  la  variété.  Or,  il  existe  des  signes  com- 
muns à  toutes,  résultant  de  l'expulsion  de  la  tête  humérale  hors 
de  la  cavité  glénoïde.  Posez- vous  donc  d'abord  cette  question 
en  face  dW  sujet  atteint  de  traumatisme  de  l'épaule  :  La  lôte  de 
l'humérus  est-elle  déplacée?  Vous  le  reconnaîtrez  toujours  à  la 
saillie  de  l'acromion,  â  l'aplatissement  du  moignon  de  l'épaule,  à 
la  dépression  sous^acromiale.  Ce  sont  là  des  signes  primordiaux, 
essentiels,  de  la  luxation.  Vous  rechercherez  ensuite  la  variéd». 

La  luxation  sous-glénoïdienne  se  produit  quelquefois  dans  un 
mouvement  bruscjue  d'élévation  du  bras  (un  de  mes  malades 
soulevait  vivement  une  raquette)  ;  le  plus  souvent,  c'est  dans  une 
chute  sur  le  coude,  le  membre  étant  en  abduction.  C'omme  signes 
spéciaux  à  celte  variété  de  luxation,  notons  une  abduction  tout 
à  fait  eariict<''ristique  du  bras;  de  plus,  celui-ci  est  alloiigi»;  la 
tôte  humérale  s(»nible  reposer  sur  la  eùte  de  l'omoplate  dans 
une  sorte  d'équilibre  instable.  Chez  mon  second  malade,  la  luxa- 
tion se  transforma,  *^ous  mes  yeux,  on  luxatiini  on  dedans.  Je  suis 
heureux  de  pouvoir  reproduire  ici  [ïig.  ()2)le  dossind'une  luxation 
sous-glénoïdienne,  d'après  le  moule  cjui  fut  pris  sur  un  malade 
de  mon  service,  à  rilolel-Dieu,  en  1888. 


LUXATIONS  DE  L'ÉPAULE.  571 

Dans  la  luxation  sous-épineuse,  plus  souvent  sous-acromiale, 
Taxe  du  bras  est  reporté  en  arrière,  et  Ton  sent  la  tête  humérale 
plus  ou  moins  engagée  sous  Tépine  de  Tomoplat^  (variétés  sous- 
acromiale  et  sous-épineuse)  ;  l'attitude  du  bras  est  tout  à  fait  ca- 
ractéristique ;  le  membre  est  en  pronation  forcée  et  le  mouvement 
de  supination  est  à  peu  près  aboli.  La  pronation  est  parfois  telle, 
que  la  pointe  de  Tolécrâne  regarde  en  avant.  Des  cas  que  j'ai 
observés,  Tun  avait  été  produit  par  un  violent  mouvement  de 
torsion  du  bras  (et  j'en  ai  reproduit  sur  le  cadavre  par  ce  mé- 
canisme) :  Tautre  était  un  jeune  homme  qui  se  luxait  l'é- 
paule à  volonté,  et  plusieurs  de  mes  collègues  Tout,  sans  doute, 
également  observé  dans  leur  service.  Le  troisième  est  un  jeune 
garçon  atteint  de  luxation  sous-acromiale  congénitale,  sur  lequel 
il  est  aisé  de  constater  les  signes  typiques  de  cette  variété  de  luxa- 
tion :  saillie  de  la  tête  humérale  sous  Tacromion,  au  lieu  de  la 
dépression  qui  existe  normalement,  —  membre  fixé  en  pronation. 
Le  quatrième  est  un  homme  atteint  de  luxation  sous-acromiale 
méconnue,  et  dont  j'ai  tenté,  mais  en  vain,  la  réduction,  en  4893, 
à  la  Pitié.  (Voir  mes  Leçons  de  clinique  chirurgicale,) 

Mais  revenons  à  la  luxation  classique,  à  la  luxation  banale  de 
chaque  jour,  la  luxation  en  dedans^  expression  qui  me  paraît 
la  seule  juste  au  point  de  vue  anatomiquc  pour  désigner  cette 
espèce  de  déplacement. 

La  tête  de  l'humérus  se  trouve  plus  ou  moins  rapprochée  de  la 
paroi  thoracique,  suivant  la  violence  du  choc  ;  elle  peut  venir  sous 
la  clavicule,  traverser  les  pectoraux  et  arriver  sous  la  peau;  n'a- 
t-on  pas  môme  signalé  des  cas  où  la  tête  avait  défoncé  la  paroi  cos- 
tale et  pénétré  dans  la  cavité  du  thorax?  Depuis  Malgaigne,  on  se 
sert  ordinairement  de  l'apophyse  coracoïde  pour  préciser  la  si- 
tuation de  la  tête  humérale,  ce  qui,  en  somme,  est  plus  com- 
mode. Suivant  le  rapport  de  la  tête  avec  cette  apophyse,  on  dit 
la  luxation  sous-coracoïdienne  ou  intracoracoïdienne.  Mais  cette 
division  n'est  pas  encore  elle-même  bien  nette,  car,  à  quel  moment 
la  luxation  devient-elle  intracoracoïdienne?  est-ce  lorsque  la  tête 
humérale  tout  entière  est  située  en  dedans  de  l'apophyse?  Je  po- 
sai la  question  jadis  à  Malgaigne  lui-même  ;  dans  sa  pensée,  la 
luxation  devenait  intracoracoïdienne  lorsque  la  tête  dépassait 
de  plus  de  moitié  en  dedans  l'apophyse  coracoïde.  On  com- 
prend donc  d'après  cela  que,  s'il  existe  des  cas  où  la  variété 
est  nettement  tranchée,   il  s'en  rencontre  d'autres   où  elle  est 


572  AFFECTlOiNS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

si  peu  accusée  qu'on  peut  hésiter,  môme  pièces  en  mains. 
On  retrouve,  d'ailleurs,  en  clinique  cette  même  hésitation;  il 
est  souvent  difficile  de  dire  si  la  luxation  est  sous-coracoïdienne, 
et  j'attache  peu  d'importance  à  ce  diagnostic  différentiel,  la 
conduite  du  chirurgien  étant  la  même  dans  les  deux  cas  ;  l'essen- 
tiel, je  le  répète,  est  de  reconnaître  l'existence  d'une  luxation. 
Toutefois,  comme  il  est  toujours  bon  de  pousser  le  diagnostic 
le  plus  loin  possible,  j'ai  l'habitude  de  tracer  sur  la  peau  les 
nouveaux  rapports  de  la  tête  humérale  luxée,  en  me  servant 
des  points  de  repère  indiqués  plus  haut,  et  je  me  base  sur  ces 
rapports  pour  établir  la  variété  et  la  rendre  sensible  aux  yeux 
de  tous. 

La  description  précédente  me  paraît  conforme  à  ce  qu'on  observe 
en  clinique  dans  l'immense  majorité  des  cas,  et  le  praticien  doit 
s'y  attacher  à  peu  près  exclusivement.  Il  existe  sans  doute,  ici 
comme  partout,  des  cas  exceptionnels  pouvant  induire  en  erreur. 
Certains  sujets,  par  exemple,  sont  tellement  obèses  que  toutes  les 
saillies  ou  dépressions  sont  masquées  par  la  graisse  ;  chez  d'autres, 
il  survient  un  gonflement  si  notable  des  parties  que  le  résultat  est 
le  môme.  La  tête  de  l'humérus  peut  aussi,  à  la  rigueur,  se  trouver, 
après  fracture,  repoussée  dans  l'aisselle,  mais  ce  cas  est  si  rare 
que  je  n'ai  pas  souvenir  de  l'avoir  observé  :  les  signes  seraient 
loin  de  ressembler  à  ceux  décrits  plus  haut,  et  d'ailleurs  je  m'en 
occuperai  plus  loin  à  propos  des  fractures. 

Existe-t-il  des  luxations  incomplètes  de  la  tête  humérale?  Oui, 
sans  doute,  la  chose  est  possible  ;  la  tête,  maintenue  par  les  muscles, 
peut  rester  à  cheval  sur  le  bord  de  la  cavité  glénoïde,  mais  ce  sont 
là  des  curiosités  cliniques  dont  il  n'y  a  pas  lieu  de  tenir  grand 
compte  dans  la  pratique  générale.  Le  diagnostic  en  est  très  diffi- 
cile, si  difficile  que  j'ai  vu  jadis  Malgaigne  et  Nélaton  ne  pouvoir 
s'entendre  à  propos  d'un  malade,  sur  lequel  le  premier  croyait 
reconnaître  une  luxation  incomplète  et  le  second  une  fracture  de 
la  tête  humérale. 

Traitement  des  luxatiojis  de  t épaule.  — 11  faut,  sous  le  rapport 
du  traitement,  établir  une  importante  distinction  entre  la  luxation 
ancienne  et  la  luxation  récente.  A  quel  moment  une  luxation  de 
l'épaule  mérite-t-elle  le  nom  d'ancienne?  Cliniquement,  on  ne  peut 
préciser;  anatomiquement,  c'est  lorsque  les  lésions  des  parties 
molles,  celles  de  la  capsule  en  particulier,  sont  cicatrisées.  En 


LUXATIONS  DE  L'ÉPAULE.  573 

général,  une  luxation  de  Tépaule  datant  d'un  mois  est  déjà  an- 
cienne. 

Que  devient  une  luxation  de  Tépaule  non  réduite?  Les  douleurs 
des  premiers  jours  diminuent  peu  à  peu,  quelques  mouvements 
reparaissent  et  leur  amplitude  augmente  à  mesure  que  se  forme 
une  nouvelle  articulation  entre  la  tète  humérale  et  les  parties 
sous-jacentes  :  mais,  dans  les  conditions  même  les  plus  favorables, 
jamais  l'articulation  nouvelle  ne  remplace  Tancienne  et  quelques 
malades  conservent  une  raideur,  une  sorte  d'ankylose,  avec  atro- 
phie des  muscles,  d'où  résulte  un  état  d'infirmité  incurable.  Il  y  a 
donc  intérêt  majeur  à  réduire  la  luxation. 

Occupons-nous,  d'abord,  des  luxations  récentes. 
Avant  de  vous  livrer  aux  manœuvres  de  réduction,  recherchez 
toujours,  dans  le  cas  même  où  le  blessé  accuserait  un  traumatisme 
récent  sur  l'épaule,  si  la  luxation  ne  serait  pas  de  date  ancienne, 
car  quelques  malades,  soit  par  défaut  d'intelligence,  soit  pour 
toute  autre  raison,  peuvent  vous  induire  en  erreur,  ce  dont  j'ai  vu 
un  exemple,  dans  mon  service  de  l'Hôtel-Dieu.  Indépendamment 
d'un  insuccès  certain,  des  accidents  graves  pourraient  résulter 
de  trop  fortes  tractions. 

L'emploi  du  chloroforme  a  notablement  modifié  le  traitement 
des  luxations  de  l'épaule,  en  supprimant  les  méthodes  dites  de 
force.  Je  ne  mentionnerai  même  pas  ici  tous  les  procédés  de  réduc- 
tion décrits  et  figurés  partout  depuis  Hippocrate,  me  contentant 
de  dire  la  conduite  à  suivre  en  pareil  cas. 

Une  luxation  de  l'épaule  doit  être  réduite  le  plus  tôt  possible. 
On  commencera  toujours  par  les  procédés  de  douceur.  J'emploie, 
de  préférence,  celui  dit  de  Kocher.  Il  présente  quelque  analogie 
avec  le  procédé  de  Lacour,  mais  en  diffère  cependant  suffisam- 
ment pour  mériter  une  description  à  part.  Agissez  de  la  façon  sui- 
vante :  Le  blessé  étant  assis  sur  une  chaise,  asseyez- vous  devant 
lui.  Un  aide  fournit  un  point  d'appui  au  tronc  en  mettant  la  main 
sur  l'épaule  saine. 

Dans  un  premier  temps,  appliquez  une  main  à  plat  sur  le 
coude  du  côté  luxé  et  rapprochez-le  peu  à  peu  jusqu'à  ce  qu'il 
touche  le  tronc;  maintenez-le  absolument  fixe  dans  cette  po- 
sition. 

Dans  un  second  temps,  saisissez  l'avant-bras  de  l'autre  main, 
saisissez-le  par  en  dessous,  votre  propre  main  étant  en  supination  ; 
imprimez  doucement  au  bras  un  mouvement  de  rotation  en  dehors, 


574  AFFECTIONS  CBIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

de  façon  à  faire  pivoter  Thumérus  sur  place  en  fixant  toujours 
bien  le  coude.  Lorsque  la  luxation  doit  se  réduire,  j*ai  vu,  le  plus 
habituellement,  la  tète  rentrer  à  sa  place  pendant  ce  second  temps  ; 
si  elle  ne  rentre  pas,  exécutez  le  troisième  temps,  qui  consiste  à 
porter  brusquement  le  bras  eu  dedans  en  projetant  la  main  du 
ihalade  sur  l'épaule  saine.  Si  les  temps  précédents  ont  été  bien  exé- 
cutés, et  sans  résultat,  on  peut  recommencer  une  seconde  fois  dans 
les  mêmes  conditions,  mais  sans  y  jamais  mettre  de  violence. 

Le  procédé  de  Kocher  réussit  généralement  très  bien  dans  la 
luxation  sous-coracoïdienne,  et  c'est  merveille  de  voir  avec  quelle 
facilité  rentre  la  tête  humérale,  mais  il  m'a  paru  échouer  cons- 
tamment dans  la  variété  intracoracoïdienne.  Je  m'imagine,  en 
effet,  que,  pour  réussir,  la  tête  humérale  doit  être  située  assez  près 
de  la  cavité  glénoïde  pour  que,  dans  le  mouvement  de  bascule 
exécuté  par  l'humérus  lors  de  la  pression  exercée  sur  le  coude 
au  premier  temps,  la  tête  vienne  se  mettre  au  contact  avec  le  re- 
bord de  la  cavité  glénoïde,  dans  laquelle  la  fait  ensuite  rentrer  le 
mouvement  de  rotation  en  dehors.  Si,  au  contraire,  la  tête  est  trop 
en  dedans,  elle  pivote  sur  place  et  ne  rentre  pas. 

Quoi  qu'il  en  soit,  supposons  le  procédé  de  Kocher  inefficace, 
ayez,  séance  tenante,  recours  au  suivant.  Appliquez  sur  le  coude 
un  lacs  extenseur  (serviette  pliée  en  cravate  et  formant  un  anneau 
dans  lequel  on  passe  une  alèze)  et  une  seconde  alèze  autour  du 
thorax  pour  la  contre-extension  ;  le  bras  étant  porté  dans  une 
abduction  complète,  faites  exercer  des  tractions  douces  et  graduées 
par  un  ou  deux  aides  ;  ces  tractions  peuvent  même,  tout  d'abord, 
être  pratiquées  directement  sur  la  main  et  Tavant-bras  sans  l'inter- 
médiaire de  lacs.  Vous  plaçant  en  dehors  du  bras,  appliquez  les 
doigts  d'une  main  dans  l'aisselle  sur  la  tête  de  l'humérus  et  tenez 
le  coude  de  l'autre.  11  n'est  pas  rare  de  voir  la  réduction  s'opérer 
dans  cette  position  après  deux  ou  trois  minutes  de  traction, 
lorsque  la  contraction  musculaire  est  vaincue;  si,  après  cinq 
minutes  environ  de  traction,  la  tête  ne  rentre  pas  spontanément, 
commandant  aux  aides  de  cesser  l'extension,  ramenez  brusque- 
ment le  bras  vers  le  tronc,  et  pressez,  en  même  temps,  sur  la  tête 
de  l'humérus  pour  la  repousser  en  dehors.  L'ingénieux  procédé 
de  M.  T.  Anger  avec  le  caoutchouc  agit  de  la  même  façon. 

Si  ce  second  procédé  échoue  après  deux  ou  trois  tentatives,  ce 
qui  est  l'exception,  ayez  tout  de  suite  recours  à  l'anesthésie,  et 
voici  comment  je  conseille  d'agir  pour  éviter  les  accidents  du 


LUXATIONS  DE  LÉPAULE.  575 

chloroforme,  qui  paraissent  survenir,  do  préférence,  dans  Tadmi- 
nistration  de  cet  agent  pour  la  réduction  des  luxations. 

Avant  d'endormir  le  malade,  disposez  les  aides  et  placez-vous 
comme  dans  le  cas  précédent,  de  telle  sorte  que  les  manœuATes 
commencent  en  môme  temps  que  Tanesthésie  :  la  réduction  s'opère 
ainsi  dès  que  le  malade  entre  en  résolution,  et  vous  n'avez  pas  à 
craindre  de  prolonger  outre  mesure  l'action  du  chloroforme. 

La  réduction  opérée,  placez  aussitôt  le  membre  dans  l'écharpe 
double,  et  recommandez  de  le  maintenir  immobile  pendant  quinze 
jours. 

Existe-t-il  des  luxations  de  Tépaule  récentes  irréductibles  ^  Je 
n  avais  môme  pas  posé  la  question  dans  la  première  édition  de 
cet  ouvrage;  c'est  qu'en  effet,  pendant  trente  années  de  pratique 
hospitalière,  je  n'en  avais  pas  rencontré  d'exemple;  je  puis 
répondre  aujourd'hui  par  l'affirmative. 

En  1889,  mon  ami  le  D'  Dumas  (de  Nangis)  m  adressa,  à  THôtel- 
Dieu,  un  homme  âgé  d'une  soixantaine  d'années,  qui  s'était 
luxé  l'épaule  droite  en  tombant  de  la  hauteur  d'un  mètre  envi- 
ron. Aidé  d'un  de  ses  confrères,  M.  Dumas  avait  fait  aussitôt  les 
tentatives  de  réduction,  mais  sans  résultat. 

Je  constatai  d'abord  un  fait  extraordinaire,  qui  avait  également 
beaucoup  frappé  M.  Dumas,  c'est  que  la  tête  humérale,  située 
très  en  dedans  près  du  sternum,  formait  relief  directemsfit  sons  la 
peau.  La  tête  de  l'humérus  avait,  en  effet,  traversé  la  paroi  anté- 
rieure de  l'aisselle,  c'est-à-dire  le  petit  et  le  grand  pectoral,  et 
était  venue  se  mettre  en  rapport  immédiat  avec  la  peau  ;  c'était 
la  première  fois  que  j'observais  un  fait  semblable. 

J'endormis  le  blessé,  mais  toutes  les  manœuvres  de  réduction 
furent  inutiles.  Je  m'y  appliquai  longtemps  ;  je  multipliai  les 
mouvements  de  rotation  du  bras  dans  tous  les  sens,  de  façon  à 
faire  repasser  la  tôte  par  la  boutonnière  musculaire  à  travers 
laquelle  elle  était  sortie  ;  la  tôte  humérale  roulait  facilement, 
mais  restait  sous-cutanée.  Je  dus  y  renoncer. 

Fallait-il  abandonner  le  blessé  dans  cette  situation?  Je  ne  le 
pensai  pas,  et  lui-môme,  d'ailleurs,  me  laissa  juge  de  faire  ce  que 
je  croyais  le  plus  avantageux  pour  lui. 

A  quelques  jours  de  là,  lorsque  le  membre  eut  repris  l'aspect 
qu'il  présentait  avant  les  manœuvres  de  réduction,  le  malade 
étant  de  nouveau  endormi,  je  pratiquai  sur  la  paroi  antérieure 


576  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

de  Taisselle  une  longue  incision  verticale,  (|ui  mit  à  découvert  la 
tête  et  le  col  de  Thumérus.  Je  cherchai  à  me  rendre  compte  é 
visu  de  Tagent  d'étranglement  de  la  tête,  de  reconnaître  1»^ 
organes  qui  constituaient  les  lèvres  de  la  boutonnière,  maiso 
point  est  resté  vague  dans  mon  esprit;  il  eût  fallu,  pour  acquérir 
cette  notion  précise,  une  dissection  et  non  une  simple  incision.  J^ 
dirai,  cependant,  qu'il  me  sembla  que  Tagent  principal  d'étranglt- 
ment  était  le  coraco-brachial,  ou  peut-être  la  courte  portion  du 
biceps.  Quoi  qu'il  en  soit,  portant  mon  doigt  sur  le  col  humerai, 
je  débridai  avec  le  bistouri.  Malgré  cela,  la  réduction  préseiib 
encore  de  grandes  difficultés.  Je  dus  revenir  plusieurs  fois  an 
débridement,  et  finalement,  à  Taide  d'un  mouvement  de  rota- 
tion, la  tête  de  Thumérus  reprit  sa  position  normale.  I^ 
réunion  fut  obtenue  par  première  intention,  sans  le  moindre 
accident. 

Le  traitement  des  luxations  anciennes  de  Tépaule  présente  de 
grandes  difficultés.  D'abord,  on  n  est  jamais  certain  de  réduire  une 
luxation  de  Tépaule,  même  lorsqu'elle  date  seulement  d'un  mois. 
Jusqu'à  quelle  époque  doit-on  tenter  la  réduction  avec  chances 
de  succès?  11  est  impossible  de  le  dire  d'une  manière  précise: 
cependant,  lorsque  trois  mois  sont  écoulés,  on  risque  fort  d'échouer, 
bien  qu'on  en  ait  réduit  après  six  mois,  et  même  après  un  an.  U 
n'y  a,  toutefois,  pas  d'inconvénient  à  le  tenter,  à  condition  dy 
mettre  une  grande  prudence  :  c'est  dans  ces  cas»  en  effet,  que  se 
sont  produites  des  ruptures  vasculaires  ou  nerveuses. 

On  se  sert,  en  général,  pour  opérer  ces  réductions  tardives,  de 
moufles  dont  on  mesure  la  traction  à  l'aide  du  dynamomètre,  ou 
d'appareils  particuliers  tels  que  celui  de  Jar vis.  Tout  en  n'ayant  pas 
d'objection  sérieuse  à  faire  à  ce  mode  de  traitement,  je  n'y  ai  pa* 
recours  ordinairement.  Dans  les  cas  où  j'ai  vu  employer  ces 
instruments,  il  ma  semblé  que  la  part  faite  à  la  machine  était 
trop  grande  et  celle  du  chirurgien  trop  petite.  J'ai  échoué,  sans 
doute,  quelquefois,  mais  j'ai  aussi  obtenu  des  succès  dans  des  cas 
difficiles,  aussi  bien,  je  pense,  par  les  tractions  manuelles  qna 
l'aide  des  machines. 

Voici,  d'ailleurs,  comment  je  procède. 

Quelques  jours  avant  l'opération,  il  est  utile  d'imprimer  à  Té- 
paule  des  mouvements  afin  de  mobiliser  la  tète  humérale,  detli^r 
tendreou  de  rompre  les  adhérences,  s'il  est  possible  ;  M.  Polailloo 


LUXATIOiNS  DE  L'ÉPAULE.  577 

a  môme  conseillé  de  diviser  ces  dernières  par  des  sections  sous- 
cutanées,  mais  je  ne  Tai  pas  fait  jusqu'à  présent. 

Les  lacs  extenseurs  et  contre-extenseurs  sont  disposés  comme 
lorsqu'il  s'agit  de  réduire  une  luxation  récente  ;  cependant,  les 
tractions  devant  être  beaucoup  plus  énergiques,  fixez,  autant  que 
possible,  le  lacs  contre-extenseur  à  un  point  immobile  tel  qu'un 
anneau  scellé  au  mur.  La  serviette  qui  doit  fournir  Tanse  pour 
passer  le  lacs  extenseur  sera  solidement  fixée  au  coude  à  l'aide 
d'une  bande  de  toile  mouillée,  passée  en  8  de  chiffre  au-dessus 
et  au-dessous  de  l'articulation  pour  qu'elle  ne  glisse  pas. 

Le  malade  étant  profondément  endormi,  le  bras  est  porté  dans 
une  abduction  complète,  et  les  tractions  sont  d'abord  faites  par 
deux  aides.  Recommandez  bien  à  ces  derniers  d'agir  progressive- 
ment, sans  secousses.  Le  chirurgien  observe  attentivement  la  peau 
de  l'aisselle.  On  place  un  troisième  aide,  et  au  besoin  un  quatrième, 
en  surveillant  ce  qui  se  passe  du  côté  de  l'aisselle,  du  doigt  et  de 
l'œil.  On  peut  alors  voir  et  sentir  la  tête  de  l'humérus  céder  et 
s'abaisser.  Après  quelques  minutes  de  tractions  soutenues,  l'ex- 
tension est  brusquement  suspendue  et  le  bras  vivement  rapproché 
du  tronc.  Recommencez  la  manœuvre  une  seconde  fois,  au  besoin 
une  troisième,  et  en  cas  d'échec  considérez  la  luxation  comme 
définitivement  irréductible,  du  moins  par  ce  procédé. 

La  tête  de  l'humérus  peut  céder  aux  tractions,  se  déplacer, 
venir  s'appliquer  sur  la  cavité  glénoïde,  mais  n'y  pas  rester  :  c'est 
qu'en  effet  cette  cavité,  déjà  si  peu  profonde  à  l'état  normal  que 
certains  auteurs  ont  considéré  l'articulation  scapulo-humérale 
comme  une  arthrodie,  diminue  encore  de  profondeur  par  suite  du 
retrait  du  manchon  capsulaire  et  peut  devenir  une  surface  tout 
à  fait  plane.  Aussi,  le  plus  faible  mouvement,  la  plus  légère  con- 
traction musculaire,  peuvent-ils  alors  déplacer  la  tête.  Immobi- 
lisez donc  tout  de  suite  le  bras,  en  le  maintenant  solidement  fixé 
au  tronc  par  un  certain  nombre  de  tours  de  bande;  laissez  le 
moignon  de  l'épaule  à  découvert,  de  façon  à  pouvoir  le  surveiller 
et  y  appliquer,  s'il  y  a  lieu,  quelques  compresses  résolutives. 

Les  suites  de  cette  opération  sont  ordinairement  simples.  Il  peut 
survenir,  cependant,  un  gonflement  considérable,  comme  je  Tai 
constaté,  en  1886,  sur  un  homme  auquel  je  fus  assez  heureux  pour 
réduire  une  luxation  intracoracoïdienne  datant  de  cent  cinq  jouns. 

Ordonnez  l'immobilité  absolue  du  bras  pendant  une  quinzaine 
de  jours. 

TiLLAVJ.,^  Chirurgie  clinique.  I.  ^  37 


578  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Vous  avez  échoué  dans  les  tentatives  de  réduction  ;  pouvez- 
vous  encore  quelque  chose  en  faveur  du  blessé?  Oui,  il  est  pos- 
sible de  lui  être  utile.  Mais  ici  deux  cas  se  présentent  :  tantôt,  It 
blessé  recouvre  peu  à  peu  une  somme  de  mouvements  suffisante 
pour  lui  permettre  d'exercer  de  nouveau  sa  profession;  il  ne 
souffre  pas,  et  Tavenir  ne  peut  qu'améliorer  encore  son  étal 
A  x^elui-là  il  ne  faut  évidemment  rien  faire,  et  c'est,  heureu 
sèment,  ce  qui  a  lieu  le  plus  souvent. 

Mais,  en  voici  un  second  qui  continue  à  souffrir  par  suite  de  b 
compression  des  nerfs  du  plexus  brachial  ;  la  tête  huméràle  est 
immobilisée  dans  sa  nouvelle  position,  il  ne  se  fait  pas  de  néar- 
throse,  les  muscles  s'atrophient  de  plus  en  plus  ;  vous  ave/ 
inutilement  employé:  frictions,  massage,  électrisation.  Dans  ce 
cas,  le  chirurgien  est  autorisé  à  proposer  au  malade  une  inter- 
vention chirurgicale.  Pénétrez  à  travers  la  paroi  antérieure  de 
l'aisselle  jusque  sur  la  tête  huméràle,  libérez  celle-ci  de  ses 
adhérences,  et  essayez  de  la  replacer  dans  la  cavité  glénoîde.  Si 
Ton  éprouve  des  difficultés  insurmontables  pour  arriver  à  ce 
résultat,  et  cela  est  très  probable,  surtout  lorsque  la  luxation  est 
déjà  ancienne,  il  faut  se  contenter  de  pratiquer  la  résection  de  la 
tête  de  l'humérus  :  le  malade  en  retirera  encore  un  bénéfice  réel. 
(Voir,  pour  plus  de  détails,  mes  Leçons  de  clinique  chirurgiccJe,] 

Luxation  récidivante  de  l'épaule.  —  Certains  sujets  se  luxent 
l'épaule  avec  une  facilité  remarquable,  à  la  suite  d'un  mouvement 
très  normal  pour  les  autres  hommes  :  ainsi,  par  exemple,  en 
plongeant.  J'ai  vu  une  luxation  se  produire  par  l'élévation  du  bras 
gauche  dans  une  valse,  et  ce  n'était,  bien  entendu,  pas  la  première 
fois  qu'elle  se  produisait.  On  conçoit  tout  ce  qu'a  de  pénible,  et 
de  dangereux  même,  une  pareille  infirmité,  d'autant  plus  que  la 
réduction,  souvent  facile,  est  parfois  très  difficile  et  exige  l'emploi 
du  chloroforme. 

La  cause  anatomique  de  cet  accident  est,  très  vraisemblable- 
ment, une  laxité  plus  grande  de  la  capsule,  son  décollement,  son 
arrachement  du  sourcil  glénoïdien,  mais  nous  sommes  mal 
fixés  à  cet  égard. 

On  s  est  borné  longtempsàconseiller  au  malade  le  port  d'un  appa- 
reil destiné  à  limiter  les  mouvements  du  bras.  On  a  également  essayé 
des  injections  iodées  dans  la  capsule.  De  nos  jours,  Albert,  (de 
Vienne)  a  employé  l'arthrodèse,  c'est-à-dire  la  soudure  de  la  tête 


FRACTURE  DU  COL  DE  L'OMOPLATE.  579 

humérale  dans  la  cavité  glénoïde,  de  manière  à  produire  une 
ankylose  artificielle. 

Dans  un  cas,  où  trente-quatre  récidives  s'étaient  produites  en 
huit  mois,  M.  Ricard  mita  nu  la  capsule  par  safaceantéro-interne, 
la  fendit  dans  le  sens  transversal,  et  en  diminua  Tétendue  en  fron- 
çant les  lèvres  de  la  plaie  à  Taide  de  fils  de  soie.  La  luxation  ne 
s'était  pas  reproduite  au  bout  d'une  année. 

L'opération  de  M.  Ricard,  très  rationnelle,  et  consacrée, 
d'ailleurs,  par  le  succès,  me  parait  devoir  être  la  méthode  de  choix, 
lorsque  le  sujet  réclame  une  intervention. 

b.  Fractures  du  moignon  de  l'épaule.  —  Un  examen  attentif 
vous  a  permis  de  rejeter  la  luxation  de  l'épaule,  recherchez  alors 
s'il  n'existerait  pas  une  fracture. 

Plusieurs  fractures  peuvent  se  rencontrer  dans  cette  région  : 
les  unes  sont  rares,  les  autres  sont  cpmmunes.  Les  fractures  rares 
sont  celles  de  l'acromion,  de  l'apophyse  coracoïde  et  du  col  de 
l'omoplate  ;  les  fractures  communes  sont  celles  de  l'extrémité 
externe  de  la  clavicule  (déjà  étudiées  à  propos  de  la  région  clavi- 
culaire,  et  qui  méritent,  toutefois,  d'être  groupées  parmi  les  frac- 
tures du  moignon  de  l'épaule)  et  celles  de  la  tête  de  l'humérus. 

La  vue  et  le  palper  de  la  région  vous  permettront  de  recon- 
naître la  fracture  de  Vacromion  :  vous  constaterez  que  cet  os  est 
légèrement  abaissé;  vous  reconnaîtrez  par  la  pression  qu'il  existe 
un  point  douloureux  fixe  ,  et  les  mouvements  de  l'épaule  seront 
plus  ou  moins  impossibles. 

La  fracture  de  l'apophyse  coracoïde  est  extrêmement  rare,  en 
raison  de  l'épaisseur  des  parties  qui  recouvrent  cet  os.  Lorsqu'en 
exerçant  une  pression  au-dessous  de  la  clavicule,  dans  la  région 
du  creux  sous-claviculaire,  directement  sur  le  prolongement  du 
pli  axillaire,  vous  déterminerez  une  vive  douleur,  il  est  possible 
qu'il  existe  une  fracture  de  cette  apophyse.  La  crépitation  et  la 
mobilité  anormale  vous  donneraient  la  certitude. 

La  fracture  du  col  de  l'omoplate  est  une  affection  rare,  moins 
cependant  que  les  deux  précédentes,  et  dont  le  mécanisme  est 
assez  difficile  à  comprendre.  Son  existence  ne  saurait  pourtant 
être  mise  en  doute.  L'omoplate  se  détache  au  niveau  de  la  partie 
rétrécie  qui  supporte  la  cavité  glénoïde  et  constitue  le  col  de 
cet  os.  Ce  fragment  s  abaisse,  et  entraîne  avec  lui  la  tête  humé* 


S80 


AFFECTIONS   CHIHUIIGIC\LES   DU    MF.MUHE  SUPERIEUR. 


raie.  Il  en  rt^sulto  une  déformatiou  consldc^rable  Jii  moignon  de 
r^paul(ï,riippelant  beaucoup  à  première  vue  celle  de  la  luxation, 
d'oji  l'intérM  de  cetto  fracture.  On  pourrait  encore  la  confondre 
avec  la  luxation  complète  de  rextrémiti^  externe  de  laclavlculp. 
dont  j'ai  parli-  plus  haut. 

La  luxation  de  la  clavicule,  la  fracture  du  col  de  l'omoplate,  et 
la  luxation  de  l'i^paule  présentent,  en  elFet,  trois  signes  communs 
et  très  frappants  :  un  relief  osseux,  saillant  sous  la  peau  :  au- 
dessous  du  ce  relief,  un  mt^pUt;  au  niveau  de  ce  méplat,  une 
dépression  dans  lacjuelle  s'enfonce  le  doigt. 

Dans  la  luxation  de  la  clavicule,  la  saillie  osseuse  est  formée 
par  l'extrémité  externe  de  cet  os  ;  on  constate  aisûmenl  au  loucher 
sa  continuité  avec  le  corps  de  l'os,  et  en  la  déprimant,  même 
If^èrcment,  toute  déformation  disparait  pour  se  reproduire  aussi- 
tôt qu'on  retire  le  doigt. 

La  confusion  est  plus  fitcïle  entre  la  fracture  du  col  de  l'orao- 
plate  et  la  luxation  de  l'épaule;  elle  est  même  généralement  faite  dés 
l'abord,  avant  tout  examen.  Dans  les  deux  cas,  en  effet,  la  saillie 
est  formée  par  Tacromion  ;  le  méplat  est  sous-acromial.  et  le 
doigt  déprime  les  libres  du  muscle  deltoïde.  Mais  dans  ta  fracture 
le  coude  n'est  pas  écarté  du  (ronc  ;  l'axe  du  bras  n'a  pas  varié  ; 
il  n'existe  pas  d'encoche  delloïdienne,  etc.  Toutefois,  le  signe 
différentiel  pathognomonique  entre  ces  deux  affections  est  lu 
suivant  :  appliquez  une  main  sur  le  moignon  de  l'épaule,  en  pres- 
sant légèrement,  et  souleveit  lu  coude  de  l'autre  main;  les  choses 
se  remettront  en  |ilace  immédiatement  et  toute  déformation  dis- 
paraîtra, s'il  s'agit  d'une  fracture  du  col  ;  il  sera  facile  d'imprimer 
ù  l'humérus  des  mouvements  de  rotation  non  douloureux  et  se 
passant  d'une  façon  évidente  dans  In  cavité  glénoïde.  Abandonnez 
les  parties  à  elles-mêmes  :  le  fragment  s'ubaissant,  la  déformation 
reparait  aussîlùt. 

Le  seul  traitement  applicable  à  ces  diverses  variétés  de  frac- 
ture est  l'écharpe  double. 


Après  vous  être  Bîisuré  que  les  lésions  précédentes  n'existent 
pas,  recherchez  si  la  tête  de  l'humérus  n'est  pas  fracturée. 

Les  auteurs  décrivent  ordinairement  cette  fracture  sous  la  ru- 
brique :  fracture  de  l'extrémité  supérieure  de  rituinéms.  dont 
ils  établissent  deux  variétés:  fracture  du  col  anatomîque,  frac- 
ture du   col    chirurgical.   Celle  dont  je  m*DCcupe    actuellement 


FRACTURE  DE  LA  TÊTE  DE  L'HUMÉRUS.  581 

répond  à  la  première  des  deux  variétés.  Cette  division,  bonne 
peut-être  au  point  de  vue  didactique,  ne  répond  pas  à  la  cli- 
nique. En  anatomie,  le  col  chirurgical  de  Thumérus  est  si  mal 
délimité  que  nous  le  faisons  descendre  jusqu'à  l'attache  du 
muscle  grand  pectoral  ;  or,  est-ce  qu'une  fracture  siégeant  à  ce 
niveau  ne  doit  pas  être  considérée  comme  une  fracture  du  corps 
de  l'os,  dont  elle  présente,  d'ailleurs,  tous  les  caractères? 

L'expression  de  fracture  du  col  anatomique  ne  convient  pas 
davantage,  car  il  est  d'abord  très  rare  que  le  trait  de  la  fracture 
suive  exactement  la  ligne  qui  représente  ce  col,  et,  de  plus, 
comment  le  reconnaître  en  clinique? 

La  vérité  est  qu'il  existe  une  variété  très  spéciale  et  parfaite- 
ment nette  de  fracture  de  l'humérus  occupant  la  tête  de  cet  os, 
limitée  au  moignon  de  l'épaule,  siégeant  habituellement  dans  l'inté- 
rieur de  la  capsule  articulaire,  dont  elle  ne  respecte  cependant 
pas  toujours  les  limites,  et  qui  doit  être  désignée  sous  le  nom 
de  fracture  de  la  tête  de  t humérus. 

Dans  cette  fracture,  non  seulement  le  col  anatomique,  mais  la 
partie  supérieure  du  col  chirurgical  peuvent  être  intéressés  :  or, 
la  clinique  ne  permettant  pas  de  le  reconnaître,  il  est  nécessaire 
de  comprendre  ces  deux  fractures  dans  une  même  description  et 
sous  un  même  titre.  C'est,  en  somme,  une  fracture  articulaire.  De 
même,  nous  verrons,  à  propos  du  coude,  que  le  nom  de  fracture 
de  l'extrémité  inférieure  de  l'humérus  doit  correspondre  à  celle 
qui  communique  avec  l'articulation,  réservant  le  nom  de  frac- 
tures du  corps  à  celles  qui  siègent  entre  les  deux  articulations 
supérieure  «t  inférieure,  quel  que  soit  le  point  qu'elles  occupent. 

Je  propose  donc  la  division  suivante  commeétant  essentiellement 
clinique  :  fracture  de  la  tête  de  l'humérus  ou  articulaire  supé- 
rieure ;  fracture  de  l'extrémité  inférieure  ou  articulaire  inférieure; 
fracture  du  corps  (tiers  supérieur,  tiers  moyen,  tiers  inférieur). 

Fracture  de  la  tête  de  r humérus.  —  La  fracture  de  la  tête  de 
l'humérus  ne  se  présente  pas  avec  un  ensemble  de  signes  bien 
nettement  accusés,  et  l'on  est  disposé  à  croire,  tout  d'abord,  que 
le  blessé  est  seulement  atteint  d'une  contusion  de  l'épaule.  Cela 
tient  à  ce  que  les  fragments  subissent,  en  général,  très  peu  de  dé- 
placement, et  aussi  à  l'épaisseur  des  couches  qui  les  recouvrent 
et  en  rendent  l'exploration  difficile.  Il  est  possible  même  que  les 
fragments  subissent  entre  eux  une  sorte  d'engrènement,  masquant 


582  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

encore  davantage  les  signes  ordinaires  des  fractures.  Quant  à 
reconnaître  si  la  portion  détachée  de  Tos  est  plus  ou  moins  ren- 
versée, il  n'y  faut  pas  songer  ;  bornez- vous  à  savoir  s'il  y  a  ou 
non  fracture. 

La  fracture  résultant,  le  plus  souvent,  d'un  choc  direct,  il 
n'est  pas  rare  de  trouver  en  même  temps  des  traces  de  contusion. 
Le  moignon  de  Tépaule  est,  en  général,  tuméfié  ;  il  est  fréquent  de 
constater  dans  les  jours  qui  suivent  l'accident  une  vaste  ecchy- 
mose occupant  la  face  interne  du  bras.  Ces  ecchymoses  tardives, 
ces  infiltrations  sanguines,  apparaissant  à  une  certaine  distance 
du  point  contus,  sont  de  bons  signes  de  fracture. 

Procédez  à  l'exploration  du  blessé  de  la  manière  suivante. 
Placez-le,  autant  que  possible,  sur  une  chaise,  afin  de  bien  com- 
parer entre  elles  les  deux  épaules  et  d'en  examiner  facilement 
les  diverses  faces. 

Il  ne  faut  pas  compter  ici  sur  le  signe  pathognomonique  des 
fractures  en  général,  c'est-à-dire  sur  la  mobilité  anormale.,  car 
elle  peut  ne  pas  exister  en  cas  de  pénétration  des  fragments,  et, 
lorsqu'elle  existe,  il  est  à  peu  près  impossible  de  la  distinguer 
des  mouvepients  qui  se  passent  dans  l'articulation  :  par  consé- 
quent, les  mouvements  d'abduction  du  bras  étant  inutiles  et 
douloureux,  il  faut  se  dispenser  de  les  provoquer. 

Appliquez  une  main  à  plat  sur  le  moignon  de  l'épaule,  saisis- 
sez le  coude  de  l'autre,  et  imprimez  à  l'humérus  des  mouvements 
de  rotation.  Il  est  possible  que  vous  perceviez  une  crépitation 
très  nette,  et  le  diagnostic  de  fracture  est  alors  certain  :  mais, 
pour  cela,  il  est  nécessaire  que  les  deux  fragments  soient  indé- 
pendants. S'ilsse  sont  pénétrés  réciproquement,  comment  recon- 
naître la  fracture,  puisqu'il  n'existe  alors  ni  déformation  spé- 
ciale, ni  mobilité  anormale,  ni  crépitation  ? 

Saisissez  le  moignon  de  Tépaule  en  travers  entre  le  pouce  et 
l'index  ;  exercez  une  pression  assez  énergique  à  l'union  de  la  tête 
et  du  col  de  Thumérus  :  si  le  blessé  ressent  en  un  point  fixe  une 
douleur  très  vive,  alors  qu'une  pression  semblable  exercée  au- 
dessus  et  au-dessous  n'en  détermine  aucune,  il  est  extrêmement 
probable,  et,  pour  mon  compte,  j'estime  comme  certain,  qu'il 
existe  une  fracture  de  la  tête  de  l'humérus.  J'ai  pu  vérifier  sur 
le  cadavre  le  diagnostic  établi  d'après  ce  seul  symptôme. 

En    raison  de  ce  qui  précède,  le   praticien  n'a  donc  pas  à  se 


CONTUSION  DE  L'ÉPAULE.  583 

préoccuper  de  la  réduction  de  cette  fracture.  On  a  bien  signalé 
des  cas  dans  lesquels  la  tète  humérale  avait  dépassé  les  limites 
de  la  région  et  s'était  logée  dans  Faisselle,  mais  les  exemples  en 
sont  si  rares  que  je  n'en  ai  jamais  vu.  On  ne  pourrait,  d'ailleurs, 
en  aucune  façon,  confondre  cette  lésion  avec  une  luxation  ordi- 
naire de  Tépaule,  dans  laquelle  tous  les  mouvements  imprimés  à 
l'humérus  sont  transmis  à  la  tête  luxée.  Il  serait  alors  nécessaire 
de  réduire  après  avoir  endormi  le  malade.  Si  le  refoulement  de 
la  tète  humérale  avec  les  doigts  ne  suffisait  pas  à  la  remettre  en 
place,  je  ne  verrais  pas  d'inconvénient  à  faire  une  incision,  à 
repousser  directement  la  tète,  et,  au  besoin,  à  l'enlever. 

La  tète  humérale  est  parfois  atteinte  de  fracture  communitive 
par  coup  de  feu.  J'en  ai  suffisamment  parlé  à  l'occasion  des  plaies 
de  Tépaule. 

Le  traitement  de  cette  fracture  consiste  dans  l'application  de 
l'écharpe  double.  On  laisse  le  bras  immobile  pendant  une  qua- 
rantaine de  jours,  tout  en  imprimant  de  temps  en  temps  des 
mouvements  au  coude  et  à  la  main  pour  éviter  les  raideurs  con- 
sécutives. 

Le  blessé  n'est  atteint  ni  de  luxation,  ni  de  fracture  de  l'épaule, 
il  présente  donc  une  entorse,  une  déchirure  musculaire,  ou  une 
contusion. 

La  cause  qui  a  déterminé  le  traumatisme  nous  éclairera  ordinai- 
rement sur  l'existence  del'uneoude  l'autre  de  ces  lésions.  Un  effort 
exagéré,  une  extension  extrême  du  bras,  un  violent  mouvement 
de  torsion,  détermineront  soit  une  distension  ou  une  rupture 
musculaire,  soit  une  entorse,  et  le  diagnostic  entre  ces  deux 
affections  reposera  sur  ce  que  les  mouvements  provoqués  de  l'ar- 
ticulation seront  douloureux  dans  l'entorse,  et  ne  le  seront  pas 
si  les  muscles  seuls  sont  atteints. 

11  est  plus  fréquent,  toutefois,  d'observer  la  contusion  résultant 
d'une  chute  ou  d'un  coup  direct  sur  le  moignon  de  l'épaule. 

La  contusion  à^  Tépaule  emprunte  quelques  caractères  spéciaux 
à  la  région.  Rappelez- vous,  en  effet,  la  disposition  du  nerf  circon- 
flexe. Ce  nerf,  situé  à  peu  près  à  mi-chemin  entre  les  deux 
attaches  supérieure  et  inférieure  du  deltoïde,  est  compris  entre 
ce  muscle  et  l'os  sur  lequel  il  repose  directement.  Il  est  donc  aisé 
de  comprendre  qu'il  soit  contusionné  en  même  temps  que  les  par- 
ties molles  qui  le  recouvrent.  Or,  le  circonflexe  est  le  seul  nerf 


b84  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SL'PÉRIE 

qui  anime  les  fibres  musculaires  du  deltoïde  ;  sup' 
nerf  ait  éprouvé  une  contusion  telle,  qu'il  subisse 
de  dégénération,  comme  s'il  avait  été  sectionné,  l 
atteint  ultérieurement  d'une  paralysie  et  d'une  atro 
toïde,  c'est-à-dire  privé  d'une  grande  partie  des 
du  bras  et,  en  particulier,  du  mouvement  d'abductioi 
quelquefois  un  abaissement  de  la  tète  humérale  q 
fixée  par  le  deltoïde,  et  il  en  résulte  un  aplatissemeal 
de  l'épaule  et  une  saillie  de  l'acromion,  deux  signes 
faire  soDgertout  d'abord  à  une  luxation  de  l'épaule, 
sioQ  de  bas  en  haut  sur  le  coude  remet  tout  de  suii 
en  place.  Vous  pourrez  constater,  dans  la  contusion 
ce  phénomène  singulier  tout  spécial  à  la  région,  c'e; 
cidents  de  la  contusion,  au  lieu  de  diminuer,  iront  en 

Réservez  donc  toujours  le  pronostic. 

Il  est  un  autre  accident  consécutif  à  la  contusion 
ticien  doit  être  prévenu,  d'autant  plus  qu'il  a  étë  si 
ment  dans  ces  dernières  années.  Le  nerf  circonflexe 
nous  dit,  susceptible  d'éprouver  un  travail  de  d* 
mais  il  peut  encore  s'entlammeret  être  atteint  de  né 
sultat  est  à  peu  près  le  même  pour  le  malade  :  s 
frappé  d'impuissance  et  il  éprouve,  en  outre,  do  vii 
dans  l'épaule.  Dans  le  chapitre  suivant,  je  parlerai  d'i 
inflammatoire  de  t'épaule  que  M.  Duplay  a  désignée 
périarthrite  :  or,  il  n'est  pas  douteux  qu'un  certain 
cas  sont  des  névrites  dv  nerf  circonflexe^  et  on  voici 
si  vous  exercez  une  certaine  pression  au  niveau  d 
térieur  du  muscle  deltoïde,  dans  le  point  ofi  le  nerf  s' 
ce  bord,  vous  déterminez  une  vive  douleur,  et  la  d 
exactement  le  trajet  du  circonflexe,  c'est-à-dire  une 
zontale  située  à  la  partie  moyenne  environ  de  la  r^ 
dicune.  La  pression  exercée  au-dessus  et  au-dessous  d 
ne  cause  aucune  douleur. 

Ce  diagnostic  de  névrite  ou  de  névralgie  du  nerf 
présente  une  certaine  importance,  car  j'ai  vu  guérir  i 
par  l'emploi  de  quelques  vésicatoires  appliqués  sur 
nerf,  des  malades  dont  l'afi'cction  avait  longtemps 
autres  moyens  de  traitement. 

Le  circonflexe  n'est  pas  le  seul  nerf  susceptible  d'êl 
à  la  suite  d'une  contusion  de  l'épaule.  D'autres  l 


AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  SCAPULO-HUMÉRALE.     585 

])iexus  brachial  peuvent  être  aussi  affectées,  et  il  en  résulte  de 
vives  douleurs  occupant  toute  Tépaule,  rayonnant  dans  le  bras, 
quelquefois  jusque  dans  la  main,  s^accompagnant  d'une  atrophie 
musculaire  considérable  et  entraînant  finalement  l'impuissance 
complète,  et  parfois  irrémédiable,  du  membre.  Je  dois  même  si- 
gnaler à  ce  propos  au  praticien  une  erreur  possible  de  diagnostic. 
Par  suite  de  Tatrophie  du  deltoïde,  la  tête  de  Thumérus  et  Tapo- 
physe  coracoïde  font  une  telle  saillie  que  Ton  pourrait  songera  une 
luxation  sous-coracoïdienne  de  l'épaule,  méconnue.  Hippocrate 
avait  déjà  signalé  cette  cause  d'erreur.  J*ai  vu  un  de  ces  malades, 
sur  lequel  on  avait  pratiqué  des  tentatives  de  réduction  qui  lui 
furent  extrêmement  préjudiciables,  et  cependant  l'opérateur  était 
un  homme  compétent. 

C'est  principalement  par  l'électrisation  à  l'aide  des  courants 
induits  ou  continus,  successivement  employés,  qu'il  faut  traiter 
cette  affection,  dont  la  cure  est  toujours  difficile  et  longue.  J'y 
reviendrai,  d'ailleurs,  plus  loin. 

2^  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  LA  RÉGION  SCAPULO- 

HUMÊRALE. 

Les  affections  inflammatoires  de  l'épaule  portent,  à  peu  près  ex- 
clusivement, sur  l'articulation  scapulo-humérale.  Sans  doute,  les 
parties  molles  peuvent  être  atteintes  d'érysipèle,  de  phlegmon,  etc., 
mais  la  région  ne  leur  imprime  aucun  caractère  spécial. 

Après  avoir  acquis  par  l'interrogatoire  la  certitude  qu'il  s'agit 
bien  d'une  affection  inflammatoire  (et  nous  verrons  plus  loin  que 
certaines  affections  organiques  de  l'épaule  pourraient,  sous  ce 
rapport,  induire  le  praticien  en  erreur),  il  convient  d'établir  le 
départ  suivant  :  L'arthrite  est-elle  franchement  inflammatoire,  ou 
bien  est-elle  d'origine  tuberculeuse  ?  Je  dois  dire,  toutefois,  que 
cette  dernière,  désignée  encore  plus  spécialement  sous  le  nom  de 
scapulalgiey  est  relativement  rare  à  l'épaule  ;  l'articulation  scapulo- 
humérale  est  même,  de  toutes  les  grandes  jointures,  la  moins 
souvent  atteinte  de  tumeur  blanche. 

Le  début  brusque  de  la  maladie,  le  sujet  présentant  une  bonne 
santé  générale  ;  la  cause  qui  l'a  produite  :  coup,  chute,  plaie  ; 
rintensitodes  phénomènes  inflammatoires  dès  les  premiers  jours, 
seront  les  caractères  qui  vous  feront,  presque  toujours,  porter 
le  diagnostic  d'arthrite  simple. 


K86  AKKECTiONS  CHIRl'RrilCALES   DU   HENBHE  SllpËRIEUR.  '^^M 

Que  les  symptômes,  au  contraire,  aient  apparu  lentement,  sans 
r»use  bien  tk- terminée,  sur  un  sujet  dont  la  santé  générale  n'est 
pas  satisfaisante,  il  est  vraisemblable  qu'il  s'agit  d'une  arUu^k 
tuberculeuse  à  son  début.  ^^H 

Le  rluimatisme  ou  la  blennorragie  donnent  aussi  naissaili^^l 
une  arthrite  aiguë  spontanée  de  IVpaule,  plus  rare  toutefois  ^^1^ 
les  précédentes. 

Nous  pouvons  donc  diviser  les  arthrites  de  l'épaule  un  treutr 
malignes,  tuberculeuses,  rhumatismales  et  hlcnnorragiques.       ^^H 

L'arthrite  traumadque  de  l'épaule  se  développe  parfois  ^^| 
des  caractères  d'une  grande  acuité,  dans  les  cas,  par  exemple,  dé 
plaie  pénétrante  de  l'articulation,  en  particulier  des  plaies  par 
arme  ft  feu,  lorsque  le  projectile  a  brisé  la  tôte  liumérale  et  si:- 
journe  dans  son  épaisseur  :  gonllement  énorme  de  lu  région, 
douleur  d'une  intensité  extrême,  surtout  lorsqu'on  imprime 
au  membre  le  plus  léger  mouvement,  fièvre  violente. 

Pi  les  accidents  ne  cèdent  pas  aux  an  tip  h  logistiques,  aux  cal- 
mants, il  faut  débrider  largement  les  parties  molles  et  ouvrir  la 
jointure.  Cette  conduite  serait  plus  indiquée  encore,  s'il  survt"- 
nait  de  la  suppuration.  J'ai  déjà  dit  plus  haut  que.  dans  le  cas 
de  fracture  de  la  tf^te  humérale  par  armeà  feu,  il  était  préférable 
de  ne  pas  attendre  la  production  des  accidents  et  de  pratiquer 
d'emblée  la  résection  de  l'os. 

Les  symptômes  peuvent  Stre  beaucoup  moins  accusés  et  céder 
après  un  temps  plus  ou  moins  long  à  l'aide  du  repos,  de  l'immo- 
bilisation complète  du  membre,  et  des  antiphlogisliques  locaux, 
l'ne  raideur  arliculaire  plus  ou  moins  persistante  en  est  la  con- 
séquence. 

L'artiirite  traumatique  en  général,  celle  du  genou  eu  particu- 
lier, qui  est  si  commune,  s'accompagne  ordinairement  d'un  épan- 
chement,  quelquefois  très  considérable,  de  liquide  dans  l'articu- 
lation. En  est-il  de  même  à  l'épaule  ?  C'est  très  probable,  mais 
le  phénomène  est  beaucoup  moins  facile  à  percevoir,  k  cause  de 
l'épaisseur  du  deltoïde.  L'ht/tlarthrose  scnpulo-humérale.  qu'elle 
succède  h  une  contusion  ou  à  une  entorse,  qu'elle  soit  aigufi 
ou  chronique,  est  à  peine  signalée  par  les  auteurs;  elle  est,  eu 
efTct,  rarement  observée,  et  d'un  diagnostic  Irèsobscur.  L'endroit 
où  le  liquide  se  porte  h  luxlérieur,  celui  où  l'on  doit  rechercher 
la    fluctuatiou,  est  l'intervalle  qui  sépare  le  deltoïde  du   grand 


ARTHRITES  DE  L'ÉPAULE.  587 

pectoral.  C'est  également  en  ce  point  qu'un  abcès  articulaire 
tendrait  de  préférence  à  se  faire  jour.  Si  une  ponction  était  jugée 
nécessaire,  il  serait  bon  de  la  faire  à  quelques  millimètres  en 
dehors  de  cet  interstice  que  parcourt  la  veine  céphalique. 

Les  phénomènes  plus  ou  moins  aigus  ont  disparu  ;  le  malade 
éprouve  encore  de  la  douleur,  mais  les  symptômes  dominants 
sont  :  la  raideur  de  Tépaule,  une  impuissance  presque  complète 
du  membre,  et,  souvent,  l'atrophie  du  muscle  deltoïde;  ce  cas 
s'observe  très  fréquemment  dans  la  pratique. 

Quelle  a  été  la  lésion  initiale  et  quelle  est  la  maladie  actuelle  ? 

La  réponse  à  cette  question  n'est  pas  aussi  facile  qu'on  pourrait 
le  croire. 

C'est  ainsi  que  pour  M.  Duplay,  dans  bon  nombre  de  cas  (et 
il  Ta,  dit-il,  vérifié  à  Tautopsie),  la  lésion  ne  porte  pas  sur  la 
jointure  elle-même,  mais  sur  les  tissus  qui  Tentourent;  et,  pour 
cette  raison,  il  Ta  désignée  du  nom  de  périarthrite.  Le  siège 
anatomique  serait  la  bourse  séreuse  sous-deltoïdienne,  primiti- 
vement enflammée  sous  l'influence  de  la  contusion  ;  des  adhé- 
rences se  produisent  ensuite  et  déterminent  les  accidents  énoncés 
ci-dessus. 

Que  le  fait  se  produise,  cela  n'est  pas  contestable,  et  les  bourses 
séreuses  sous-acromiale  etsous-coracoïdienne  peuvent  également 
participer  à  cette  inflammation,  mais  est-il  aussi  commun  que  Ta 
pensé  M.  Duplay  ?  Je  ne  le  crois  pas.  Quand  on  n'a  pas  observé 
le  malade  au  début  de  Taccident,  il  est  bien  difficile  de  savoir  si 
Tarticulation  a  été  primitivement  atteinte  :  si,  par  exemple,  l'in- 
flammation ne  s'est  pas  propagée  à  la  couche  sous-musculaire 
par  le  diverticulum  constant  de  la  séreuse  articulaire.  D'ailleurs, 
au  point  de  vue  pratique,  la  question  de  savoir  si  la  raideur  du 
bras  reconnaît  pour  cause  la  lésion  des  tissus  articulaires,  péri- 
articulaires,  ou  les  deux  à  la  fois,  n'a  qu'une  importance  secon- 
daire, car  le  traitement  est  le  même  dans  tous  les  cas. 

Une  autre  explication  des  signes  cliniques,  déjà  mentionnée 
plus  haut,  me  parait  devoir  être  invoquée  dans  un  grand  nombre 
de  cas  :  c'est  la  lésion  du  nerf  circonflexe.  Une  arthrite  peut  être 
évidemment  la  cause  première  de  la  raideur  de  l'épaule.  Je  n'ai 
aucune  raison  pour  repousser  l'existence  d'une  périarthrite^ 
même  primitive,  mais  je  pense  que  les  choses  se  passent  le  plus 
ordinairement  delà  manière  suivante,  et,  si  j'y  insiste,  c'est  parce 
que  l'épaule  est  un  siège  de  prédilection  pour  les  raideurs  articu- 


588  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE   SUPÉRIEUR. 

laires  et  que  chacun  en   rencontrera  souvent  dans  sa  pratiqua 
Un  sujet  est  tombé,  ou  bien  a  reçu  un  coup  sur  le  moignon  1 
Tépaule  ;  il  éprouve  une  douleur  plus  ou  moins  vive,  cependac 
les  mouvements  du  bras   sont  possibles,  et   quelquefois  mèni 
il  peut  reprendre  en  partie  son  travail  ou  vaquer  lui-même  ai:\ 
soins  de  sa  toilette.  Il  ne  se  produit  pas  de  phénomènes  aigu* 
mais  les  mouvements  du  bras,  au  lieu  de  s'accroître,  vont  plot 
en  diminuant,  et  Ton  constate  que  le  moignon  de  Tépaule  s'apU 
tit,  c'est-à-dire  que  le  deltoïde  s'atrophie.  Le  malade  devient  J 
plus  en  plus  gêné  de  son  bras,  et  finit  par  ne  plus  pouvoir  travail 
1er  ni  s'habiller.  Si  vous  l'examinez  à  cette  période,  vous  constata; 
que  tout  mouvement  d'abduction  et  d'élévation  du  bras  est  impos- 
sible ;le  moignon  de  l'épaule  a  notablement  diminué  de  volume 
il  existe  des  douleurs  spontanées,  dont  vous  pouvez  exactomen: 
préciser  le  siège  sur  le  trajet  du  nerf  circonflexe. 

Une  contusion  primitive  de  ce  nerf  me  paraît  rendre  Irèsexae 
tement  compte  de  ces  phénomènes.  A  la  vérité,  si  l'on  cherche  à 
imprimer  à  l'humérus  des  mouvements  de  rotation,  on  épromv 
un  certain  obstacle  et  on  conclut  légitimement  à  Texistence  d» 
adhérences  articulaires  ou  périarticulaires.  Mais,  est-ce  une  raison 
pour  admettre  que  le  point  de  départ  de  la  lésion  n'est  pas  daD> 
lenerfcirconflexe?Non,  certes.  L'épaule  est  une  des  arliculatiom 
qui  supportent  témoins  bien  l'immobilisation  :  or,  la  paralysie  du 
deltoïde  consécutive  au  traumatisme  du  circonflexe,  et  qui  s  est 
accentuée  de  plus  en  plus,  à  mesure  que  le   nerf  subissait  un 
travail  de  dégénération,  cette  paralysie,  dis-je,  a  forcément  im- 
mobilisé la  jointure.   Voyez  ce  qui  se  passe,  par  exemple,  à  la 
suite  des  fractures  du  radius,  lorsque  le  bras  a  été  maintenu  im- 
mobilisé plus  longtemps  que  de  raison  :  l'épaule  est  devenue  ab- 
solument raide,  et  les  malades  sont  parfois  guéris  depuis  loDg- 
teraps  de   leur  fracture,  qu'ils  n'ont  pas  encore  recouvré  Tusage 
de  leur  articulation.  Un  phénomène  de  môme  ordre  se  produit 
à  la  suite  de  la  névrite  du  nerf  circonflexe. 

On  conçoit,  d'ailleurs,  que  les  accidents  varient  selon  l'intensiti^ 
du  traumatisme  qu'a  subite  nerf  :  ce  peut  ôtre  une  névrite  simple 
ne  s'opposant  aux  mouvements  du  bras  qu'en  raison  de  la  vive 
douleur  éprouvée  par  le  malade;  c'est  alors  que  deux  ou  trois 
vésicatoires  volants  appliqués  sur  le  trajet  du  nerf  amènent  un 
résultat  surprenant.  Les  accidents  peuvent  aussi  disparaître  d'eux- 
mêmes,  si  les  tubes  nerveux  n'ont  pas  subi  d'altération  profonde. 


ARTHRITES  DE  L'ÉPAULE.  589 

Mais,  lorsque  se  sont  produites  et  Tatrophie  du  deltoïde  et  les 
raideurs  articulaires,  la  cause  première  devient  à  peu  près  indif- 
férente pour  le  malade,  car  le  traitement  est  le  même. 

Ce  traitement  consiste  dans  le  massage  de  Tépaule  avec  mobi- 
lisation de  la  jointure,  dans  Télectrisation,  et  dans  l'emploi  des 
douches  thermales.  Il  est  fort  long  et  ne  conduit  même  pas  tou- 
jours au  résultat  cherché. 

h' arthrite  tuberculeuse  de  Tépaule  est  encore  désignée  sous 
le  nom  de  scapulalgie  ou  de  tumeur  blanche.  Infiniment  plus 
rare  que  celle  des  autres  jointures,  du  genou  et  de  la  hanche 
en  particulier,  elle  se  développe  dans  les  mêmes  conditions  que 
ces  dernières,  sur  lesquelles  j*aurai  occasion  d'insister  en  raison 
de  leur  importance  clinique. 

Au  début  :  douleur  ;  bientôt,  un  empâtement,  lié  au  déve- 
loppement des  fongosités;  plus  tard,  production  d^abcès,  de 
trajets  fistuleux  qui  conduisent  sur  un  os  dénudé;  amaigrisse- 
ment du  membre  ;  émaciation  du  sujet,  et  terminaison  ordinaire 
fatale,  soit  par  épuisement,  soit  par  généralisation  à  d'autres 
organes. 

Si  Ton  peut,  à  la  rigueur,  hésiter  au  début  sur  la  nature  de  la 
maladie,  le  diagnostic  s'impose  plus  tard,  et  en  particulier  à  la 
période  des  abcès  et  des  fistules. 

Dans  les  premiers  temps,  ayez  recours  à  Timmobilisation  de 
Tépaule,  à  la  teinture  d'iode,  aux  cautérisations  ignées,  etc.,  au- 
tour de  la  jointure  ;  aux  reconstituants  sous  toutes  les  formes  ; 
ouvrez  les  abcès,  faites  des  injections  dans  les  trajets  fistuleux 
avec  la  teinture  ou  une  solution  de  chlorure  de  zinc  à  10  p.  100. 

Si  la  lésion  consiste  essentiellement  en  une  synovite  fongueuse, 
ouvrez  largement  l'articulation,  enlevez  avec  la  cuiller  tranchante 
toutes  les  parties  malades  ;  touchez  avec  la  solution  phéniquée 
forte  ;  réunissez  la  plaie,  et  drainez  largement.  Vous  pourrez 
parfois  obtenir  laguérison,  laquelle  peut,  d'ailleurs,  survenir  sans 
opération  ;  mais,  bien  entendu,  au  prix  d'une  ankylose  complète 
de  l'articulation  scapulo-humérale. 

Si  vous  constatez  que  les  os  sont  malades,  et  surtout  si  l'afTec- 
tion  parait  bien  limitée  à  la  tête  de  Thumérus,  pratiquez  le  plus 
lot  possible  la  résection  de  cette  tête,  ainsi  que  celle  de  la  cavité 
glénoïde. 

Le  moment  me  parait  opportun  pour  décrire  cette  opération, 


590  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

que  j*ai  déjà  conseillée  plus  haut  dans  les  cas  de  fracture  com- 
minutive  par  arme  à  feu. 

La  résection  de  rarticulalion  scaputo-humérale  est  une  opéra- 
tion simple,  et  à  la  portée  de  la  plupart  des  praticiens.  Elle  est 
surtout  facile  dans  la  tumeur  blanche  de  Tépaule,  où  les  surfaces 
osseuses  sont,  en  quelque  sorte,  découvertes  à  Tavance.  L'opération 
se  réduit  presque  alors  à  l'extraction  d'un  séquestre.  Ce  qui  sim- 
plifie encore  l'opération  dans  ce  cas,  c'est  le  peu  d'épaisseur  des 
parties  molles  à  traverser,  en  raison  de  l'amaigrissement  du  sujet. 

On  rencontre  peu  d'organes  importants  sous  le  bistouri  :  l'artère 
circonflexe  postérieure  est  la  seule  dont  il  y  ait  à  se  préoccuper, 
mais  il  faut  tenir  compte  du  nerf  circonflexe,  dont  la  section  en- 
traînerait la  perte  à  peu  près  complète  des  mouvements  de 
l'épaule.  Cette  section  aurait  moins  d'inconvénients  dans  le  cas 
de  tumeur  blanche,  puisque  l'ankylose  est  souvent  la  conséquence 
de  l'opération,  mais  elle  serait  désastreuse  dans  la  résection 
pour  traumatisme.  Rappelez-vous  que  le  nerf  pénètre  dans  le 
muscle  deltoïde  d'arrière  en  avant.  (Voir  Anat.  topogr.^  fig.  159, 
9*  édition,  p.  488). 

Parmi  les  nombreux  procédés  qui  ont  été  conseillés  pour 
pratiquer  cette  opération,  choisissez  donc  celui  qui,  tout  en 
permettant  un  accès  facile  sur  les  surfaces  articulaires,  ménage 
le  plus  sûrement  le  nerf  circonflexe.  Voici  celui  que  je  conseille. 
Il  est  bien  évident,  toutefois,  que  s'il  existait  déjà  une  vaste  plaie, 
celle-ci  devrait  être  utilisée  pour  arriver  sur  la  jointure. 

Le  moignon  de  l'épaule  étant  suffisamment  relevé  et  saillant, 
pratiquez  une  incision  verticale  partant  en  haut  du  milieu  de 
l'espace  qui  sépare  l'apophyse  coracoïde  de  l'acromion,  et  des- 
cendez jusqu'à  la  partie  moyenne  environ  du  deltoïde.  Divisez 
successivement  toutes  les  parties  molles,  y  compris  la  capsule 
articulaire.  La  tète  humérale  se  trouve  découverte  à  peu  près  au 
niveau  de  la  gouttière  qui  loge  le  tendon  de  la  longue  portion 
du  biceps.  Dégagez  ce  tendon,  et  faites-le  porter  en  dedans  par 
un  aide  qui  écarte  en  même  temps  la  lèvre  interne  de  la  plaie. 
Désinsérez  alors  les  muscles  qui  s'attachent  à  la  grosse  et  à  la 
petite  tubérosités  humérales  :  un  aide,  auquel  vous  aurez  confié 
le  coude  du  malade,  vous  présentera  successivement  les  divers 
points  de  la  tète  de  Thumérus  en  imprimant  à  cet  os  des  mouve- 
ments de  rotation.  En  exécutant  ce  temps  opératoire  lentement 


ARTHRITES  DE  L'ÉPAULE.  591 

avec  une  rugine,  il  sera  possible  de  faire  la  résection  sous-périostéc 
d'après  le  procédé  de  M.  OUier. 

Lorsque  toutes  les  parties  molles  sont  détachées,  faites  saillir 
la  tète  à  travers  les  lèvres  de  Tincision  ;  continuez  à  décoller  le 
périoste  jusqu'au  point  où  vous  devez  pratiquer  la  résection  ; 
rasez  l'os  de  près  et  ne  l'abandonnez  pas,  car  c'edt  à  ce  moment 
que  le  nerf  circonflexe  court  des  dangers.  La  tète  de  l'humérus 
étant  sciée,  explorez  la  cavité  glénoïde  et  le  col  de  l'omoplate, 
dont  vous  pratiqueriez  au  besoin  la  résection.  Faites  la  réunion 
immédiate  et  un  bon  drainage. 

Vous  êtes  en  présence  d'un  sujet  atteint  à^arthriie  aiguë  de  l'é- 
paulcy  et  l'interrogatoire  vous  apprend  qu'il  n'y  a  pas  eu  de  trau- 
matisme. De  plus,  cette  affection  est  d'origine  récente,  elle  a 
pris  tout  de  suite  une  grande  intensité  :  il  ne  s'agit  donc  pas  d'une 
arthrite  tuberculeuse.  Vous  ne  pouvez  invoquer  que  la  cause 
rhumatismale  ou  blennorragique. 

Le  moignon  de  l'épaule  est  tuméfié,  —  le  malade  éprouve  de 
violentes  douleurs  spontanées,  —  les  plus  légers  mouvements  im- 
primés à  l'humérus  exagèrent  ces  douleurs,  preuve  qu'il  ne  s'agit 
pas  d'un  rhumatisme  simplement  musculaire.  Depuis  plusieurs 
jours,  vous  recouvrez  l'épaule  de  tous  les  calmants  possibles,  mais 
l'état  persiste  ou  même  s'aggrave  encore.  Le  diagnostic  est  donc  : 
arthrite  aiguë  spontanée  de  l'articulation  scapulo-humérale,  ar- 
thrite infectieuse,  et  il  est  vraisemblable  (j'ai  déjà  dit  qu'il  était 
presque  impossible  de  le  constater  directement)  qu'un  épanche- 
ment  de  liquide  distend  la  capsule. 

Une  très  importante  question  de  thérapeutique  chirurgicale  se 
pose  :  Faut-il,  ainsi  que  nous  le  faisions  jadis,  attendre  la  régres- 
sion graduelle  du  processus  inflammatoire?  Faut-il  pratiquer 
une  arthrotomie  d'embléel 

Nous  savons  qu'avec  l'expectation  nous  finirons  par  obtenir 
la  guérison,  mais  après  un  temps  très  long,  souvent  plusieurs 
mois,  pendant  lesquels  le  malade  souffrira  et  verra  ses  muscles 
s'atrophier.  Et  que  sera  la  guérison?  Le  plus  souvent,  une  ankylose 
à  peu  près  complète  de  l'épaule,  qu'aucun  moyen  ne  parviendra 
à  faire  disparaître;  à  coup  sûr,  un  certain  degré  d'infirmité,  dans 
les  cas  les  p}us  favorables. 

Avec  l'arthrotomie  précoce,  en  quelque  sorte  préventive,  le 
malade  éprouvera  un  soulagement  immédiat;  le  sommeil,  disparu, 


o92  AFFEGTlOiNS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

reviendra  tout  de  suite  ;  la  fièvre  tombera,  la  maladie  sera  jugnlér. 
Ce  n'est  pas  tout,  et  Tarthrotomie  aura  un  résultat  plus  important 
encore;  non  seulement  elle  permettra  d'éviter  l'atrophie  d<> 
muscles,  mais  elle  s'opposera  probablement  aux  raideurs  articu- 
laires, à  l'ankylose  définitive,  si  fatale  que  Gosselin  avait  désigna 
<5es  arthrites  du  nom  à'ankylosantes. 

Que  le  praticien  hésite  dans  les  cas  d'arthrite  légère,  soit  ;  peut- 
être  même  y  aurait-il  intérêt  à  agir;  mais  en  présence  d'une 
arthrite  aiguë,  notre  devoir  strict  est  de  proposer  l'arthrotomie. 
L'arthrotomie  de  l'épaule  n'ofi're,  d'ailleurs,  ni  difficulté,  ni 
danger.  En  voici  le  manuel  opératoire. 

Le  premier  temps  de  l'opération  est  le  même  que  celui  que 
je  viens  de  décrire  pour  pratiquer  la  résection  scapulo-humérale  ; 
à  l'ouverture  de  la  capsule  il  s'écoulera  une  certaine  quantité  de 
liquide.  Dans  une  arthrotomie  de  l'épaule  gauche  que  j'ai  pra- 
tiquée, en  1893,  à  la  Pitié,  la  capsule  était  surdistendue  et  le 
liquide  fut  projeté  à  une  assez  grande  distance.  11  faut  en- 
suite nettoyer  complètement  l'articulation  et  toucher  la  synoviale, 
jusque  dans  ses  moindres  replis,  avec  une  solution  phéniquée 
forte  ou  de  la  liqueur  de  Van  Swieten.  Pour  arriver  à  ce  résul- 
tat, j'estime  qu'il  faut  faire  saillir  la  tête  de  l'humérus  entre 
les  lèvres  de  la  plaie  comme  s'il  s'agissait  d'une  résection,  sinon, 
la  désinfection  articulaire  pourrait  être  incomplète.  Réintégrez 
ensuite  la  tête  humérale,  réunissez  par  première  intention  et 
immobilisez  la  jointure. 

Quelle  conduite  devrez*vous  tenir  en  présence  d'une  ankylose 
confirmée  de  répaulel  Elle  variera  suivant  la  cause  qui  Ta  pro- 
duite, mais  je  prie  le  lecteur  de  se  reporter  au  chapitre  Anky- 
lose  du  genouy  où  cette  question  est  discutée  spécialement,  les 
mêmes  considérations  étant  applicables  à  l'épaule. 

3°  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DE  LA  RÉGION  SCAPULO- 

HUMÉRALE. 

Je  n'aurais  pas  présenté  un  chapitre  spécial  sur  les  affections 
organiques  de  la  région  scapulo-humérale,  si  on  n'y  observait 
ime  tumeur  offrant  des  caractères  cliniques  très  particuliers,  et 
dont  la  fréquence  est  relativement  assez  grande,  puisque  j'en  ai 
bien  vu  pour  mon  compte  une  douzaine  de  cas  :  je  veux  parler 
de  Y ostéosarcome  de  la  tête  de  r humérus. 


OSTÉOSARCOME  DE  LA  TÊTE  DE  L'HUMÉRUS.  593 

Cette  afTection  est  d'autant  plus  importante  à  connaître  qu'elle 
donne  souvent  lieu  à  des  erreurs  de  diagnostic,  et  ces  erreurs  ont  ceci 

de  particulièrement  grave  qu'elles  empêchent  de  pratiquer ,  à  rheure 
opportune,  la  seule  opération  capable  de  sauver  la  vie  du  malade. 

Le  sarcome  de  la  tête  humérale  est  dû  à  la  production  primitive 
du  tissu  sarcomateux  dans  le  centre  de  Tos  :  il  en  résulte  qu'il  se 
présente  à  l'examen  du  praticien  à  deux  périodes  distinctes  de 
son  évolution  :  1**  lorsqu'il  est  encore  emprisonné  dans  la  coque 
osseuse;  2°  lorsqu'il  a  franchi  cette  barrière. 

A  sa  première  période,  lorsque  le  sarcome  est  contenu  dans  l'é- 
paisseur de  la  tète  humérale,  le  diagnostic  en  est  très  difficile,  on 
peut  mémo  dire  impossible  :  il  ne  révèle,  en  effet,  sa  présence  que 
par  de  la  douleur  au  niveau  du  moignon  de  l'épaule,  avec  inté- 
grité complète  des  parties  molles. 

Or,  comment  distinguer  s'il  s'agit  d'une  ostéite  centrale  de  l'os 
ou  d'un  ostéosarcome? 

Gela  est  d'autant  plus  difficile  que  l'ostéite  de  l'humérus,  étant 
ordinairement  de  nature  tuberculeuse,  se  développe  de  préférence 
chez  les  jeunes  sujets,  et  que  l'ostéosarcome  est  également  une 
affection  de  la  jeunesse.  Un  seul  signe  peut  fournir  des  présomp- 
tions au  praticien  :  l'immobilisation  del'épaule  soulage,  en  général, 
beaucoup  les  sujets  atteints  d'ostéite  et  fait  même  parfois  dispa- 
raître la  douleur,  tandis  que  ce  mode  de  traitement  namène 
aucun  résultat,  s'il  sagit  d'un  sarcome. 

Cependant,  l'embarras  peut  être  très  grand,  et  en  voici  un 
«'xemple.  J'avais  dans  mon  service,  à  l'hôpital  Saint-Louis,  un 
jeune  homme  atteint  d'une  douleur  vive  et  localisée  à  la  tête  de 
l'humérus  :  je  le  tins  en  observation  pendant  plusieurs  semaines 
et  discutai  bien  des  fois  à  son  lit  le  point  de  savoir  s'il  s'agissait 
d'une  ostéite  ou  d'un  sarcome  au  début.  Je  finis  par  conclure  à  la 
probabilité  de  l'ostéite  et  proposai  au  malade  de  pratiquer  une  sorte 
d'évidement  de  la  tête  humérale.  Il  fut  endormi,  et,  au  cours  de 
l'opération,  les  parties  étant  sous  nos  yeux,  il  devint  évident  qu'il 
s'agissait  d'un  sarcome.  La  résection  s'imposait  donc,  mais  je 
n'en  avais  pas  prévenu  d'avance  le  malade.  J'attendis  qu'il  fût 
bien  réveillé  et,  après  l'exposé  de  la  question,  il  s'en  remit  à  moi 
pour  faire  ce  qu'il  y  avait  de  mieux  dans  son  intérêt.  Il  fut  aus- 
sitôt endormi  de  nouveau,  et  l'opération  se  termina  sans  encombre. 
J'ai  revu,  longtemps  après,  ce  jeune  homme,  qui  exerce  la  pro- 
fession de  coiffeur. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  1.   —  ;J8 


S9l  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Cependant,  bien  que  le  néoplasme  n'ait  pas  encore  franchi  1j 
tête  de  l'os,  il  arrive  un  moment  où  se  produit  un  signe  path- 
gnomonique  qui  lève  tous  les  doutes.  Le  sarcome  absorbe  e: 
df^truit  peu  à  peu  les  tissus,  de  telle  sorte  qu'il  ne  reste  plus  bieDl< 
qu'une  lamelle  osseuse  périphérique,  une  coque  très  mince,  qo' 
te  palper  fait  aisément  reconnaître,  car  elle  se  déprime  sons  I: 
doigt.  Ëxplorezdonc,  avec  grand  soin,  tout  le  pourtour  du  mo^noc 
de  l'épaule,  et  si,  dans  un  point,  même  très  limité,  vous  perceve; 


Fig.  63.  —  Sarcome  de  la  Wte  de  l'humérus. 

le  signe  de  la  crépitation  parcheminée,  concluez  immédiatement 
à  l'existence  d'un  sarcome.  Je  dis  un  sarcome,  bien  qu'à  la  rigueur 
un  autre  néoplasme,  même  un  kyste  hydatique,  puissent  produire 
un  phénomène  identique,  mais  la  grande  probabilité  est  en  faveur 
du  sarcome,  et,  d'ailleurs,  vous  auriez  à  suivre  la  même  ligne 
de  conduite. 

Le  malade  se  présente  à  votre  examen  au  moment  de  la  seconde 
période,  c'est-à-dire  lorsque  le  sarcome,  ayant  débordé  l'os  de 
toutes  paris,  forme  une  tumeur  appréciable  à  l'œil  et  au  toucher. 
Le  moignon  de  l'épaule  présente  alors  une  déformation  tout  a 
fait  caractéristique,  et  il  suffit,  en  général,  de  l'avoir  bien  obserxée 


OSTÉOSARCOME  DE  LA  TÊTE  DE  L'HUMÉRUS.  595 

une  seule  fois  pour  établir  d'emblée  le  diagnostic  (fig.  63).  C'est 
une  tumeur  lisse,  régulière,  arrondie,  neitement  limitée  humoignon 
de  Tépaule.  Cette  tumeur  ne  se  continue  pas  avec  le  reste  du  bras 
par  une  sorte  de  plan  incliné  en  fuseau,  non,  elle  se  termine  brus- 
quement; immédiatement  au-dessous  d'elle,  le  bras  présente  sa 
conformation  et  sa  physionomie  normales.  L'ensemble  de  Tépaule 
offre  Taspect  d'un  gigot. 

Cependant  les  praticiens  commettent  encore  souvent,  à  cette 
période,  une  grosse  et  funeste  erreur  de  diagnostic.  Cela  provient 
de  ce  que  la  tumeur  est,  dans  tous  ses  points,  absolument  fluctuante  ^ 
et  l'on  conclut  à  une  collection  de  liquide:  mais,  si  l'on  vient  à 
pratiquer  une  ponction  (et  c'est  la  conduite  habituelle),  il  s'écoule 
du  sung  pur  et,  au  lieu  de  s*affaisser,  la  tumeur  ne  fait  plutôt 
que  s'accroître.  Dans  le  dernier  cas  soumis  à  mon  examen,  un 
praticien  avait  répété  (je  n'ai  jamais  pu  en  comprendre  la  raison) 
cette  ponction  un  certain  nombre  de  fois  et  avait  réduit  la  malade 
à  un  degré  extrême  d'anémie.  La  suppression  de  ce  traitement 
absurde  ramena  une  santé  générale  relativement  bonne,  ce  qui 
eut  pour  résultat  de  ranimer  l'espoir  de  la  malade  et  de  sa  fa- 
mille, à  ce  point  que  la  seule  opération  rationnelle  fut  ajournée 
et  la  malheureuse  jeune  femme  ne  tarda  pas  à  succomber. 

Ce  genre  de  tumeur  s^accompagne,  quelquefois,  d'un  dévelop- 
pement considérable  de  vaisseaux  à  son  intérieur,  et  l'on  observe 
alors  un  bruit  de  souffle  et  des  battements  pouvant  faire  croire 
à  un  anévrysme  ;  mais  l'erreur  n'est  pas  de  longue  durée,  car 
s'il  y  a  des  battements,  il  n'existe  ni  soulèvement,  ni  mouve- 
ment d'expansion  ;  le  bruit  de  souffle  est  beaucoup  moins  intense, 
et,  d'ailleurs,  la  ^marche  de  ces  deux  affections  est  tout  à  fait 
différente. 

Au  bout  d'un  certain  temps,  si  la  maladie  est  abandonnée  à  elle- 
même,  un  nouvel  accident  se  produit  et  d'une  manière  à  peu  près 
constante  :  c'est  la  fracture  spontanée  de  Thumérus  dans  le  point 
précis  où  se  termine  la  tumeur.  Jusqu'alors,  les  mouvements  du 
l)rus  avaient  été  relativement  faciles.  Cette  fracture  se  produit 
sans  occasionner  de  douleur^  D'ailleurs,  le  symptôme  douleur, 
assez  violent  pendant  la  première  période,  s'atténue  beaucoup, 
ce  qui  fait  croire  aux  malades  que  leur  état  tend  plutôt  à  s'amé- 
liorer. 

Bref,  le  sarcome  continue  à  s'accroître;  il  devient  énorme, 
quelquefois  plus  gros  que  le  tronc Jui-même  ;  de  grosses  veines 


5W  AFFECTIONS  CfllUUIlGICALES   Di:   JJKMnBE  SL'PRBIEVII. 

se  dessinent  &  sa  surface;  il  d<^boi'de  la  région  primitivement 
affectée,  gugnu  les  fosses  sus  et  sous-(^pineuses,  l'aiaselle,  la  paroi 
thnracique.  A  ce  moment,  apparaissent  de  nouvelles  douleurs  dues 
h  la  compression  des  nerfs  du  plexus  hracliial  ;  le  membre  supérieur 
s'œdématie  et  devient  toutft  fait  inerte.  La  peau  rougit  par  placea, 
s'ulcère;  surviennent  alors  des  li(<morragies  répétées,  un  écou- 
lement de  détritus  orgtmiques  d'une  fétidité  extrême,  qui  finissent 
par  entraîner  la  mort  an  milieu  do  l'éiat  le  plus  lamentable. 


yuel  traitement  faut-il  opposer  à  cetU'  redoutable  affection? 
A  la  première  période,  pratiquer  largement  la  résection  do  la 
tète  de  l'humérus  aussitôt  que  possible,  et,  malheureusooieut,  les 
malades  repoussent  souveatcette  solution. 

Plus  tard,  lorsque  le  sarcome  est  bien  limité,  c'est  aussi  à  la 
résection  qu'il  faut  avoir  recours  :  un  peu  plus  tard,  la  désarti- 
culation de  l'épaule  devient  la  seule  ressource,  ressource  telle- 
ment cruelle  que  la  plupart  des  malades  qui  sont  jennes  la  re- 
poussent encore  ;  et  arrive  enlîn  le  moment  où  toute  opération 
est  impraticable  :  il  n'y  a  plus  qu'&  soulager  dans  la  mesure  du 
possible. 

Cependant,  la  chirurgie  est  parvenue,  dans  ces  dernières  années, 
h  reculer  encore  les  limites  de  rintervi?ntion  pour  des  cas  en 
apparence  désespérés.  M.  Berger  a  pratiqué  l'amputation  du  bms 
et  de  l'épaule,  amputation  inter-scapulo-i/ioracique.  La  principale 
précaution  est  d'assurer  l'hémostase.  Aussi,  après  avoir  réséqué 
la  partie  externe  de  la  clavicule,  M.  Oerger  pose-t-il  une  double 
ligature  sur  l'artère  et  la  veine  sous-ctavières.  Il  taille  ensuiteun 
lambeau,  variable  suivant  le  volume  de  la  tumeur  et  l'état  de  la 
peau,  et  détache  enlîn  l'omoplate.  Cet  énorme  traumatisme  ne 
parait  pas  aussi  grave  qu'on  aurait  pu  le  présumer. 


0.   Affections   ohlrurgricales  du  creux   de  l'aisselle. 

—  Le  crt'ux  de  l'aisselle  est  une  région  de  passage,  le  plus  ordi- 
nairement virtuelle,  puisqu'elle  n'apparaît,  eu  réalité,  que  lorsque 
le  bras  est  écarté  dn  tronc  :  aussi,  est-elle  assez  rarement  atteinte 
de  traunialismes.  I^s  affections  inflammatoires  y  s«ml  fréquentes. 
Quant  aux  lésions  organiques,  en  général  secondaires,  elles  se 
rattachent  presque  toujours  aux  tumeurs  du  sein. 


I,i's  (raumalismef  du  trenj:  de  ffmsf/fe  consistent  princi|Hi]e- 


TRAUMATISMES  DU  CREUX  DE  L'AISSELLE.  597 

ment  en  plaies,  car  il  est  difficile,  en  raison  de  sa  forme  et  de  sa 
situation,  que  cette  région  soit  atteinte  de  contusion.  Ce  sont,  le 
plus  souvent,  des  plaies  étroites,  produites  par  un  instrument  pi- 
quant, une  épée,  par  exemple  :  l'instrument  peut  pénétrer  dans 
l'aisselle  par  la  paroi  antérieure,  et  la  lésion  prend  un  caractère 
particulièrement  grave  lorsqu'elle  siège  au  niveau  du  creux  sous- 
claviculaire  qui  représente  le  sommet  de  l'aisselle.  Ce  qui  donne, 
en  effet,  un  caractère  spécial  à  ces  plaies,  c'est  la  présence  des 
gros  vaisseaux  et  nerfs  de  la  région.  Aussi,  lorsque  le  praticien 
se  trouve  en  présence  d'une  plaie  de  l'aisselle,  son  unique  préoc- 
cupation doit  être  celle-ci  :  l'instrument  a-t-il  intéressé  l'artère 
axillaire  ou  l'une  de  ses  grosses  branches  collatérales,  la  veine 
axillaire  ou  l'un  des  nerfs  du  plexus  brachial?  Rappelez- vous 
qu'une  plaie  peut  avoir  atteint  l'aisselle  et  l'un  de  ses  organes 
principaux,  bien  que  l'instrument  ait  pénétré  d'abord  en  dehors 
de  la  région,  au  niveau  du  moignon  de  l'épaule,  par  exemple  : 
c'est  qu'alors  le  trajet  de  la  plaie  est  très  oblique. 

Une  plaie  de  l'aisselle  est  donc  à  peu  près  insignifiante  ou  d'une 
gravité  extrême,  suivant  que  les  organes  majeurs  de  la  région 
ont  été  ou  non  intéressés,  et  il  est,  en  général,  assez  facile  de  le 
reconnaître.  Toutefois,  gardez-vous  bien,  pour  arriver  à  ce  but, 
do  vous  servir  du  stylet  et  de  sonder  la  plaie  ;  cette  eiqDloration 
vous  apprendrait  peu  de  chose  et  pourrait  détacher  un  caillot,  ou 
compléter  une  perforation. 

Si  la  région  n'est  pas  sensiblement  tuméfiée  ;  si  la  radiale  pré- 
sente ses  battements  normaux  ;  si  le  blessé  n'accuse  aucune 
douleur  sur  le  trajet  des  nerfs  du  bras,  et  surtout  s'il  a  conservé 
intégralement  la  sensibilité,  vous  en  devez  conclure  que  la  plaie 
est  simple.  Contentez- vous  d'en  faire  l'occlusion  et  d'immobiliser 
le  bras. 

Si  l'examen  vous  a  révélé  l'existence  d'une  lésion  nerveuse, 
tenez  la  même  conduite  que  dans  le  cas  précédent,  surtout  lorsque 
la  lésion  siège  très  haut.  Cependant,  si  la  plaie  occupait  la  base 
de  l'aisselle,  si  elle  intéressait  un  nerf  facilement  accessible,  tel 
que  le  cubital  ou  le  médian,  il  serait  indiqué  d'aller  à  la  recherche 
des  deux  bouts  et  d'en  faire  la  suture. 

Mais  c'est  la  blessure  des  gros  vaisseaux  et,  en  particulier,  celle 
de  l'artère  qui  produisent  les  plus  graves  désordres,  compro- 
mettent la  vie  du  sujet,  et  placent  le  praticien  dans  une  des  si- 
tuations critiques  de  la  pratique  chirui^icale. 


o98  AFFECTIOiNS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE   SUPÉRIEUR. 

Ces  blessures  se  traduisent  tout  de  suite  par  Tap pari  lion  d  un 
épanchement  énorme  de  sang,  qui  soulève  la  paroi  antérieure  r 
refoule  la  base  de  la  région. 

Est-ce  la  veine  ou  Tartère  qui  a  été  blessée  ? 

Il  n'est  pas  toujours  facile  de  le  savoir.  Si  la  masse  sanguin^ 
est  soulevée  par  des  battements,  si  le  pouls  radial  a  disparu,  m 
doute  que  la  lésion  porte  sur  Tartère  ;  mais  ces  signes  soal 
loin  d'être  constants,  même  dans  la  blessure  de  l'artère,  sat 
compter  qu'il  pourrait  s'agir  d'une  grosse  collatérale,  comme  b 
thoracique  inférieure,  par  exemple.  J'ai  déjà  fait  remarquer  (p. 31 
que  les  collections  sanguines  résultant  de  la  blessure  d'une  a^ 
tère  et  désignées  en  pathologie  sous  le  nom  d'anévrysme  difc 
primitif  ne  présentent,  en  général,  ni  battement  ni  souffle;  d'aob 
part,  une  blessure  incomplète  de  l'axillaire  pourrait  laisser  passer 
assez  de  sang  pour  produire  le  pouls  radial.  Si  ce  pouls  éUiî 
plus  faible  que  celui  du  côté  opposé,  cela  pourrait  tenir  à  la 
compression  du  vaisseau  par  l'épanchement  sanguin.  On  peut 
donc  affirmer  qu'un  gros  vaisseau  a  été  intéressé,  mais  il  est 
souvent  impossible  de  dire  quel  est  ce  vaisseau. 

Le  diagnostic  serait  plus  facile  si  l'accident  résultait  d'une 
traction  violente  exercée  sur  le  bras,  ainsi  qu'on  l'observe,  par 
exemple,  pendant  la  réduction  de  certaines  luxations  anciennes 
de  l'épaule,  car  l'expérience  a  démontré  que  c'est  ordinairement 
l'artère  qui  cède  dans  ce  cas. 

Quoi  qu'il  en  soit,  vous  voici  en  présence  d'une  plaie  vascu- 
laire  de  l'aisselle,  se  traduisant  par  un  vaste  épanchement  sanguin: 
qu'ai  lez- vous  faire  ? 

Deux  circonstances  se  présentent  :  ou  bien  la  plaie  cutanée 
est  large  :  elle  a  été  produite,  je  suppose,  par  un  couteau,  par  nue 
corne  de  bœuf,  etc.,  et,  tout  en  sinfiltrant  dans  la  couche  cellulo- 
graisseuse  de  l'aisselle,  si  bien  disposée  à  cet  effet,  le  sang  s'écoule 
à  l'extérieur,  ou  bien  la  plaie  est  très  étroite  et  ne  donne  lieu  à 
aucun  écoulement  sanguin. 

Dans  le  premier  cas,  la  conduite  est  toute  tracée  :  faites  com- 
primer, aussi  bien  que  possible,  l'artère  sous-clavière  sur  la  pre- 
mière côte  au-dessus  de  la  clavicule  ;  agrandissez  la  plaie  avec  le 
bistouri,  si  cela  est  nécessaire,  et  allez  à  la  recherche  du  vaisseau 
qui  donne.  Liez  les  deux  bouts,  ou  bien  appliquez  sur  Tartère 
une  pinceà  forcipressure,  c'est  la  seule  conduite  rationnelle.  Sur- 
tout ne  perdez  pas  de  temps  à  recourir  aux  demi-mesures,  telles 


TRAUMATISMES  DU  CREUX  DE  L'AISSELLE.  599 

que  la  compression,  le  perchlorure  de  fer,  etc.  ;  avec  un  peu  de 
patience  vous  finirez  par  arriver  au  but. 

Le  second  cas  est  beaucoup  plus  embarrassant  :  il  existe  une 
plaie  très  étroite,  qui  ne  donne  pas  de  sang,  ou  même  il  n'existe 
pas  de  plaie,  à  la  suite  d'une  déchirure,  par  exemple. 

L'intervention  rapide  ne  s'impose  pas  comme  dans  le  cas  pré- 
cédent, puisque  le  blessé  ne  court  pas  un  danger  de  mort  immé- 
diate. Les  exemples  sont  rares,  sans  doute,  d'une  grosse  artère 
se  cicatrisant  à  la  suite  d'une  plaie,  d'une  rupture  par  arrache- 
ment ou  ulcération  de  la  paroi,  mais  enfin  ils  existent,  et  j'en 
ai  observé  un  exemple,  précisément  sur  Tartère  axillaire,  avec 
MM.  Gazin  et  Houzel  (de  Boulogne-sur-Mer).  Il  est  donc  permis, 
il  est  donc  sage  même  de  temporiser,  mais  voici  ce  qui  se  passe 
d'habitude  :  le  foyer  sanguin  se  distend  de  plus  en  plus  ;  si  le  sang 
continue  à  s'échapper  de  l'artère,  il  envahit  les  régions  voisines; 
ou  bien  le  foyer  s'enflamme,  la  peau  rougit,  se  distend  et  menace 
de  se  rompre.  Il  faut  alors  évidemment  agir. 

Trois  partis  se  présentent  :  l"*  aller  dans  Taisselle  à  la  recherche 
du  vaisseau  divisé  ;  2°  faire  la  ligature  à  distance  au-dessus  de  la 
plaie  artérielle  ;  3°  désarticuler  Tépaule. 

Il  est  difficile,  impossible  même  de  dire  au  praticien  celui  des 
trois  partis  qu'il  doit  prendre,  car  sa  conduite  dépend  de  l'éten- 
due de  la  lésion.  Le  meilleur,  le  plus  rationnel  des  trois,  est  évi- 
demment le  premier.  Fendre  l'aisselle,  la  déblayer  des  caillots 
qui  l'encombrent  et  pénétrer  jusqu'au  vaisseau  intéressé,  est  une 
excellente  opération,  qui  sauvera  à  peu  près  certainement  les  jours 
du  blessé  en  conservant  le  membre  :  mais  est-elle  toujours  pra- 
ticable ?  Malheureusement  non,  en  raison  de  la  tuméfaction  des 
parties,  et  quelquefois  de  l'état  de  faiblesse  du  sujet  qui  ne  sup- 
porterait pas  une  pareille  recherche,  toujours  extrêmement 
longue  ;  et  l'on  conçoit  vraiment  qu'un  chirurgien  hésite  à  entre- 
prendre une  opération  qui  n'aboutira  peut-être  qu'à  lui  laisser 
le  blessé  entre  les  mains.  Donc,  si  la  recherche  dans  l'aisselle 
de  l'artère  divisée  paraît  présenter  de  trop  grandes  difficultés 
pour  une  cause  quelconque  (épaisseur  du  foyer,  siège  de  la  bles- 
sure dans  un  point  trop  élevé,  anémie  du  sujet),  il  faut  songer 
au  second  parti,  c'est-à-dire  à  la  ligature  au-dessus  de  la  plaie, 
et,  dans  ce  cas,  la  meilleure  est  la  ligature  de  l'artère  sous-clavière 
en  dehors  des  scalènes  (je  renvoie  le  lecteur  à  mon  Traité  (Tana- 
tomie,  p.4oo,  9*  édition,  pour  le  procédé  qu'il  convient  de  suivre). 


600  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Enfin  si,  non  seulement  Taisselle,  mais  encore  les  région? 
avoisinantes,  étaient  infiltrées  de  sang  ;  si  la  ligature  de  la  sou^ 
clavière  paraissait  impossible,  ou  bien  si  une  hémorragie  reve- 
nait à  la  suite  de  cette  ligature,  la  suprême  ressource  serai' 
la  désarticulation  de  l'épaule. 

Voici,  sommairement,  les  règles  qui  doivent  présider  à  cett^ 
dernière  opération. 

La  rf^5ar^tcM/a/iowrf^/*^/?aM/^est  une  opération  grave,  sans  doute, 
mais  dont  le  succès  est  à  peu  près  certain,  aujourd'hui,  avec  no- 
méthodes  antiseptiques.  Lorsqu'on  ampute  pour  un  traumatisme. 
on  n'a  pas  toujours  le  choix  du  procédé,  puisqu'il  faut  prends 
le  lambeau  où  on  le  trouve  :  c'est  ainsi  que,  plusieurs  fois,  j'ai  dû 
faire  l'amputation  à  lambeau  externe,  bien  que  ce  ne  soit  pa> 
celle  que  je  préfère,  mais  il  n'existait  de  peau  saine  que  sur  le 
moignon  de  l'épaule.  Le  procédé  de  choix  est  le  procédé  en 
raquette,  et  la  queue  de  la  raquette  doit  partir  du  milieu  de  l'es- 
pace compris  entre  l'apophyse  coracoïde  et  l'acromion,  comme  dan-i 
la  résection,  c'est-à-dire  que  ces  deux  opérations  ont  de  commun 
la  première  incision,  ce  qui  n'est  pas  sans  intérêt  pour  le  cas  où 
l'on  serait  obligé  de  transformer  une  résection  en  une  amputation. 

Le  sujet  étant  donc  bien  disposé,  l'épaule  relevée  et  maintenue 
en  dehors  du  lit,  l'hémostase  assurée,  autant  que  possible,  par  la 
compression  de  la  sous-clavière,  si  les  parties  s'y  prêtent,  ou  par 
un  tube  d'Esmarch  passant  sous  l'aisselle  et  fixé  sur  la  clavicule 
(il  ne  faut  pas  compter  sur  une  hémostase  parfaite),  pratiquez  une 
incision  verticale  divisant  la  voûte  acromio-coracoïdienne,  et 
descendez  en  bas  jusque  vers  la  partie  inférieure  du  deltoïde.  — 
Ce  muscle  peut  être  divisé  du  premier  coup  dans  toute  son 
épaisseur.  Partez  ensuite  de  cette  incision  vers  la  partie  moyenne 
environ  du  moignon  de  l'épaule,  contournez  le  bras  en  descendant 
un  peu  obliquement  et  ramenez  le  couteau  en  face  du  point  de 
départ  ;  dans  ce  temps,  ne  divisez  que  la  peau  et  la  couche  sous- 
cutanée.  La  peau  se  rétracte  aussitôt  d'une  certaine  quantité.  Au 
niveau  du  bord  de  cette  peau,  divisez  la  couche  musculaire  jus- 
qu'à l'os  ;  en  dehors,  le  deltoïde  ;  en  dedans,  quelques  fibres  du 
deltoïde,  le  biceps  et  le  coraco-brachial.  Prenez  garde,  en  ce  mo- 
ment, d'aller  trop  en  dedans  et  de  diviser  en  môme  temps  le  paquet 
vasculoMier\^eux,  qui  ne  doit  être  sectionné  qu'en  dernier  lieu, 
après  la  désarticulation. 


AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  L'AISSELLE.  601 

Vous  avez  ainsi  deux  espèces  de  lambeaux  cutanéo-musculaires, 
que  vous  disséquez  rapidement,  et  vous  les  confiez  aux  aides  qui 
les  écartent  le  plus  possible. 

Saisissez  alors  le  coude  de  façon  à  remonter  l'humérus  et  à 
faire  saillir  la  capsule.  Divisez  cette  capsule  en  portant  la  lame 
du  couteau  perpendiculairement  à  la  surface  de  la  tète  humérale, 
et  non  pas  obliquement  vers  la  voûte  acromio-coracoïdienne, 
comme  cela  arrive  trop  souvent.  En  faisant  exécuter  des  riiou- 
vements  de  rotation  à  l'humérus,  présentez  au  couteau  les  divers 
points  de  la  capsul^.  La  tète  s'engage  entre  les  lambeaux.  Insi- 
nuez le  couteau  en  arrière  de  l'os  et  divisez  les  parties  molles  qui 
y  restent  encore  attachées.  Faites  en  sorte,  en  rasant  l'os,  de 
ménager  le  nerf  circonflexe,  afin  de  conserver  au  moignon  une 
certaine  sensibilité.  Descendez  avec  le  couteau  jusqu'à  ce  qu'il 
réponde  à  la  partie  inférieure  des  lambeaux.  Ordonnez  alors 
à  un  aide  de  saisir  dans  ses  doigts  le  paquet  vasculo-nerveux  de 
l'aisselle,  et  divisez-le  d'un  coup. 

Dans  une  circonstance  où  le  blessé  n'avait  pas  de  sang  à 
perdre,  l'opération  étant  faite  in  extremis,  je  procédai  avec  le 
thermocautère  et  établis  en  masse  une  forte  ligature  de  soie 
sur  le  paquet  vasculo-nerveux,  que  je  divisai  ensuite.  Le  fil  tomba 
de  lui-même  après  quelques  jours  et  le  blessé  n'éprouva  de  la 
ligature  des  nerfs  aucun  accident,  pas  môme  de  douleur  consé- 
cutive. Cette  manœuvre  pourrait  être  utilisée,  le  cas  échéant,  par 
des  praticiens  privés  d'aides  convenables.  Dans  ma  dernière 
désarticulation,  au  lieu  de  la  main  d'un  aide,  je  me  suis  servi 
d'une  pince  à  pédicule  ovarien  pour  saisir  le  paquet  vasculo- 
nerveux,  ce  qui  m'a  paru  faciliter  ce  temps  opératoire.  Réunion 
immédiate  et  drainage. 

Les  a/feciions inflammatoires  àe  l'aisselle  sont  assez  communes, 
mais  présentent  ordinairement  peu  d'importance.  J'en  excepte, 
toutefois,  l'abcès  de  la  paroi  antérieure  ou  sous-pectoral,  abcès  qui 
trouvera  mieux  sa  place  à  propos  des  affections  de  la  paroi  tho- 
racique. 

Les  inflammations  de  l'aisselle  ont,  le  plus  souvent,  pour  point 
de  départ  une  des  nombreuses  glandes  sudoripares  qui  occupent 
la  région,  ou  les  ganglions  lymphatiques  :  ce  sont,  en  consé- 
quence, des  adénites  ou  des  adéno-phlegmons. 

Or,  les  glandes  sudoripares  siègent  sous  la  peau,  tandis  que  les 


iM>3  AFF£CTKf5S  CBlKKlCklES  UC  lEUBlC  SCPElIEUi. 

^i^rlions  lyiDphatîqoes  sont  <»itiiés  aa-des^^ias  de  lapooévitHe. 
d'où  U  di%i«ion  naturelle  des  abcès  de  l'aisselle  en  tous-cuianrs 
et  i^juih<tponérrotique$. 

Il  e<»t  facile  de  distinguer  entre  eux.  presque  d'emblée,  ces  deux 
trfipkces  d'alKr/*s.  L'abcès  «!ir>us-euiané.  qui.  en  raison  de  sa  forme* 
a  encore  re^^u  le  nom  de  labéretix.  forme  relief  à  la  peau  dont  il 
fait  partie  intégrante  :  on  le  saisit  facilement  entre  les  doigts, 
comme  on  ferait  d'une  loupe.  Il  en  existe  souvent  plusieurs  à 
c^tè  les  uns  des  autres,  arrivés  à  une  période  différente  de  leur 
évolution  :  aussi  s'ouvrent-ils  ou  faut-ils  les  ouvrir  successive- 
ment, et  c'est  même  le  principal  motif  pour  lequel  j'attends  or- 
dinairement l'ouverture  spontanée,  car  l'incision  successive  de 
plusieurs  de  ces  abcès  cause  au  malade  un  agacement  facile  à 
comprendre.  Ils  sont  parfois  tellement  rapprochés  les  uns  des 
autres  qu'ilsconstituent  une  tumeur  unique,  susceptible  d'atteindre 
le  volume  d'un  œuf  de  pigeon  hydrosadénite).  Ces  abcès  sont 
d'ailleurs,  en  général,  peu  douloureux,  n'occasionnent  pas  de 
fièvre,  et  n'entravent  que  très  l^èrement  lesmouvementsdu  bras. 
Ils  siègent,  comme  les  glandes  elles-mêmes  dont  ils  procèdent, 
au  milieu  de  la  base  de  l'aisselle. 

I..es  abcès  sous-aponévroti^ues  étant  presque  toujours  consé- 
cutifs &  inflammation  d'un  ganglion  lymphatique,  occupent  de 
préférence,  comme  ces  ganglions,  la  paroi  interne  du  creux  «le 
Faisselle,  au  moins  au  début  de  l'affection.  Ils  constituent  une 
tumeur  relativement  profonde,  que  l'on  sent  aisément  au  toucher, 
mais  à  peine  visible  à  l'œil.  La  peau  glisse  à  leur  surface,  et, 
lorsqu'elle  y  adhère,  c'est  que  le  pus  est  formé  et  tend  à  se 
[Kirter  à  lextérieur. 

11  est  rare  que  Ton  ne  puisse  remonter  à  rorigiiie  de  ces  ahc«*s, 
résultant  généralement  d'une  piqûre  des  doigts  ou  de  la  peau  du 
bras.  In  (M»rtain  nombre  d'entre  nous  savent,  par  expérience, 
que  les  piqûres  anatomiques  en  sont  souvent  le  point  de 
départ. 

Labri's  sous-uponévrotique  s'accompagne  presque  toujours 
d'un  cortège  de  symptômes  généraux,  parfois  très  intenses,  surtout 
s'il  (*st  d'origine  seplique. 

L'atmosphère  celluleuse  périganglionnaire  peut  être  seule 
affectée,  et  Tabc*»»  est  alors  circonscrit,  de  même  que  Tadéno- 
phlegmon  du  cou,  étudié  plus  haut;  c'est  même  heureusement 


AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  L'AISSELLE.  603 

ce  qui  a  eu  lieu  dans  la  plupart  des  cas,  mais  il  en  est  parfois  au- 
trement. L'aisselle  est  remplie  par  une  si  grande  quantité  de 
tissu  cellulaire  lâche  et  lamelleux  que  le  terrain  est  très  favorable 
à  la  diffusion  du  processus  inflammatoire  :  aussi,  dans  quelques 
cas,  le  creux  axillaire  tout  entier  est-il  envahi  et  consécutive- 
ment occupé  par  le  pus.  Les  vaisseaux  et  nerfs  sont  dénudés  et 
baignent  dans  ce  liquide  ;  il  en  est  de  même  de  la  paroi  thoracique, 
qui  se  trouve  décollée. 

On  conçoit  que,  dans  ces  circonstances  graves,  l'articulation 
scapulo-humérale  soit  atteinte  secondairement,  que  l'inflamma- 
tion gagne  la  plèvre,  et  que  le  pus  même  s'y  fasse  jour. 

Lorsqu'il  prend  des  proportions  semblables,  l'abcès  sous-apo- 
névrotique  de  l'aisselle  est  susceptible  d'entraîner  la  mort. 

Si  le  tissu  cellulaire  a  disparu  totalement  à  la  suite  de  la  sup- 
puration, il  en  résulte,  après  l'évacuation  du  foyer,  la  production 
de  trajets  fistuleux  dont  la  guérison  présente  de  sérieuses  diffi- 
cultés. 

Les  fistules  de  faisselle  ressemblent  beaucoup,  par  leur  origine 
et  par  leur  peu  de  tendance  à  guérir  spontanément,  aux  fistules 
du  creux  ischio-rectal,  et  elles  nécessitent,  en  général,  un  traite- 
ment ultérieur  :  curage,  cautérisation,  incision.  Heureusement, 
elles  sont  infiniment  rares. 

Le  traitement  des  abcès  de  l'aisselle  ne  présente  rien  de  par- 
ticulier :  ilfaut  donner  issue  au  pus  aussitôt  que  la  fluctuation 
en  décèle  la  présence,  et  désinfecter  le  foyer.  Mettez  un  drain, 
et  rapprochez  le  bras  du  tronc  pour  faciliter  Taccolement  des 
parois  et  é\dter  la  fistule.  Je  n'ai  aucune  précaution  spéciale  à 
signaler  pour  l'ouverture  de  ces  abcès. 

Les  afl^ections  précédentes  naissent  primitivement  dans  Tais- 
selle,  mais  cette  cavité  peut  renfermer  des  collections  purulentes 
provenant  des  régions  voisines  :  c'est  ainsi,  par  exemple,  qu'un 
abcès  du  cou  situé  au-dessous  de  l'aponévrose  moyenne  suit 
parfois  les  cordons  du  plexus  brachial  en  passant  derrière  la  cla- 
vicule et  aboutit  à  Taisselle;  de  même  une  lésion  articulaire,  une 
lésion  costale,  un  empyème,  même,  donnent  naissance  à  un 
abcès  secondaire  de  l'aisselle.  Le  praticien  devra  donc  faire  le 
diagnostic  entre  un  abcès  primitif  et  nn  Bihcès  secondaire.  Ce  sera 
généralement  chose  facile,  s'il  s'agit  d'un  abcès  chaud,   car  la 


60^  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  bC   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

marche  de  la  maladie  éclairera  suffisamment  la  question,  mais 
en  présence  d'un  abc^'^s  froid  le  diagnostic  n'est  pas  aussi  évident. 
Est-ce  un  abcès  froid  ganglionnaire,  un  abec^  provenant  d^une 
lésion  articulaire,  d'une  vertèbre  cervicale,  ou  bien  d'une  côte? 
C'est  encore  sur  la  marche  de  la  maladie,  sur  son  mode  de  déve- 
loppement, qu'il  faudra  se  baser  pour  arriver  à  la  connaissance 
de  la  cause  initiale. 

Les  affections  organiques  primitives  de  l'aisselle  sont  rares.  Je 
dis  primitives,  car  quoi  de  plus  commun  que  les  affections  secon- 
daires de  cette  région,  puisque  les  ganglions  lymphatiques  arri- 
vent toujours  plus  ou  moins  tard  à  être  envahis  dans  le  cancer 
du  sein?  De  même  une  tumeur  de  l'humérus,  de  la  claWcule, 
peut  pénétrer  jusque  dans  l'aisselle. 

Toutefois,  les  ganglions  lymphatiques  sont  susceptibles  d'éprou- 
ver d'emblée  les  mêmes  altérations  organiques  que  ceux  des 
autres  régions,  ceux  du  cou  en  particulier,  mais  j'en  ai  parlé 
suffisamment  à  propos  de  cette  dernière  région,  et  j'y  renvoie  le 
lecteur. 

Quant  au  meilleur  procédé  pour  enlever  ces  ganglions  dégé- 
nérés, quelle  qu'en  soit  la  nature,  je  le  signalerai  à  propos  du 
traitement  des  tumeurs  du  sein. 

On  observe  dans  l'aisselle  des  kystes  sébacés,  des  lipomes,  etc., 
qui  ne  diffèrent  pas  de  ceux  des  autres  régions. 

L'artère  axillaire  peut  être  afifectée  d'anévrysme  spontané.  La 
compression  digitale  étant  à  peu  près  impossible,  on  aurait  recours 
d'abord  aux  injections  coagulantes  ou  à  l'électrolyse,  et,  en  fin  de 
compte,  à  la  ligature  de  la  sous-clavière  en  dehors  des  scalènes. 


CHAPITRE  II 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  BRAS. 


Toute  affection  du  membre  supérieur  située  entre  l'articulation 
de  l'épaule  et  celle  du  coude  appartient  au  bras. 

Les  plaies  du  bras  ne  représentent  rien  qui  demande  une  descrip- 
tion particulière.  Si  la  blessure  occupait  la  face  interne,  il  se 
pourrait  que  l'artère  huniérale  fût  intéressée,  d'où  la  nécessité 
de  lier  les  deux  bouts  dans  la  plaie. 


FRACTURES  DU  BRAS.  605 

Dans  le  cas  où  le  nerf  médian  serait  en  même  temps  sectionné, 
on  pratiquerait  la  réunion  immédiate  des  deux  bouts  en  suivant 
les  règles  que  j'indiquerai  en  étudiant  le  poignet,  région  où  ce 
genre  de  plaie  est  assez  commun. 

Je  n'ai  rien  à  dire  des  contusions  du  bras,  si  ce  n'est  que  le 
choc  peut  porter  directement  sur  le  nerf  radial  et  déterminer  une 
paralysie  de  ce  nerf.  Je  m'occuperai,  plus  loin,  de  cet  accident 
comme  complication  des  fractures. 

Le  bras  est  l'une  des  régions  où  l'on  observe  le  plus  souvent 
les  ruptures  musculaires,  et  celles-ci  portent  sur  le  corps  du 
muscle  biceps.  On  reconnaît  l'affection  à  l'existence  d'une  saillie 
assez  volumineuse,  lisse,  arrondie,  se  durcissant  et  subissant  un 
mouvement  de  locomotion  lorsque  le  muscle  se  contracte.  Au- 
dessous  de  la  saillie  existe  une  dépression.  Cette  lésion  pourrait 
être  confondue  avec  une  hernie  musculaire,  mais  on  la  distinguera 
en  ce  qu'il  est  possible  de  placer  le  doigt  entre  les  deux  bouts 
écartés  du  muscle.  Je  ne  vois  guère  do  traitement  rationnel  à 
opposer  à  cette  blessure  ;  cependant,  si  le  malade  en  éprouvait 
un  inconvénient  sérieux,  on  pourrait  faire  la  suture  des  deux 
bouts  du  muscle. 

On  rencontre  au  bras  des  phlegmons,  des  abcès,  qui  ne  diffèrent 
pas  de  ceux  des  autres  régions. 

L'humérus  peut  être  atteint  d'ostéite,  de  carie,  de  nécrose;  je 
me  contente  de  rappeler  que  si  l'on  veut  nettoyer  un  foyer  de 
carie,  ou  bien  extraire  un  séquestre,  c'est  sur  la  face  externe  du 
bras  que  devra  porter  l'incision  ;  en  pénétrant  entre  le  biceps  et  le 
brachial  antérieur,  on  évitera  la  rencontre  des  organes  principaux 
du  membre.  Il  ne  faut,  toutefois,  pas  dépasser  le  tiers  inférieur 
du  bras  sans  se  porter  un  peu  en  avant,  afin  d'éviter  la  blessure 
du  nerf  radial. 

Les  lésions  organiques  du  bras  s  observent  rarement,  et  ne  pré- 
sentent, d'ailleurs,  aucun  caractère  spécial.  En  présence  d'un  ané- 
vrysmede  l'humérale,  on  aurait  d'abord  recours  à  la  compression 
digitale  sur  l'axillaire.  En  cas  d'échec,  il  faudrait  recourir  aux 
injections  coagulantes  ou  à  l'électrolyse,  à  la  ligature  ou  à  l'ex- 
tirpation de  la  poche.  La  ligature  devrait  porter  sur  l'axillaire, 
mais,  pour  éviter  plus  sûrement  le  retour  du  sang  dans  la  poche, 
il  serait  bon  d'en  placer  également  une  au-dessous  d'elle. 

Ce  serait  aussi  la  conduite  à  tenir  dans  le  cas  d'anévrysme  arté- 
rioso-veineux  :  ligature  au-dessus  et  au-dessous  de  l'orifice  de  com- 


606  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

munication  de  Tarière  avec  la  veine.  L'intervention  n'est,  d'ailleurs, 
pas  toujours  utile,  si  la  lésion  se  borne  à  une  simple  phlébar- 
térie. 

Lorsque,  pour  une  cause  quelconque,  vous  pratiquerez  Théaio- 
stase  sur  Tarière  humérale,  rappelez-vous  que  celle-ci  présmite 
souvent  une  bifurcation  prématurée  dans  Taisselle  et  qu'il  existe 
alors  au  bras  deux  artères  humérales. 

Fractures  du  bras.  —  Ce  que  la  chirurgie  du  bras  présente 
de  spécial  se  rapporte  presque  exclusivement  aux  fractures  de 
l'humérus. 

Les  fractures  du  bras  sont  très  fréquentes,  et  reconnaissent, 
presque  toujours,  comme  cause  un  choc  direct.  Elles  peuvent, 
cependant,  se  produire  par  contraction  musculaire,  dans  une  lutte, 
par  exemple,  entre  deux  individus  qui  essayent  leurs  forces  res- 
pectives. Il  suffit  parfois  du  moindre  effort  musculaire  pour  pro- 
duire la  fracture  ;  ainsi,  chez  une  femme,  Taccid(mt  se  produisit 
pendant  un  mouvement  du  bras  en  arrière  pour  relever  sa  robe  : 
mais  c'est  qu'alors  Tos  était  préalablement  altéré  par  un  dépôt  de 
tissu  cancéreux  ou  sarcomateux.  Cette  fracture  rentre  dans  le  cadre 
des  fractures  spontanées,  comme  celle  qui  se  produit  à  peu  près 
constamment  à  une  certaine  période  de  l'évolution  du  sarcome 
de  la  tète  humérale  dont  j'ai  parlé  plus  haut. 

Le  diagnostic  d'une  fracture  du  bras  est,  en  général,  si  facile 
qu'il  saute  aux  yeux,  et  les  malades  vous  disent  eux-mêmes  :  J'ai 
le  bras  cassé.  11  n'en  est  cependant  pas  toujours  ainsi. 

Il  faut  d'abord  faire  une  exception  pour  les  enfants.  Il  est  de 
règle,  en  effet,  chez  eux  que  la  fracture  est  sous-périostique,  aussi 
peut-elle  facilement  passer  inaperçue,  surtout  s'il  sagit  d'un  tout 
petit  enfant  incapable  de  donner  aucun  renseignement.  Le  périoste 
est  si  résistant  à  cet  âge  de  la  vie  qu'il  fournit  une  gaine  suffisante 
pour  maintenir  les  fragments  on  place  :  donc,  il  n  y  a  pas  de  défor- 
mation appréciable.  L'enfant  souffre,  pleure,  et  ne  peut  remuer  son 
petit  bras.  C'est  à  vous  d'explorer  attentivement  les  divers  s^- 
ments  du  membre  et  de  rapporter  la  douleur  à  son  véritable 
siège,  ce  qui  n'est  pas  toujours  facile.  Est-ce  la  clavicule,  le 
coude,  le  poignet,  ou  le  bras?  Souvent  même,  les  parents  ne  peu- 
V(»iit  le  dire,  car,  le  moindre  mouvement  réveillant  la  douleur, 
on  n'en  peut  saisir  h;  point  de  départ.  Laissez  donc  le  bras  de 
Tenfant  immobile  et  explorez  chacune  de    ses  parties  à  Taide 


FRACTURES  DU   BRAS.  607 

d'une  douce  pression,  et  vous  arriverez  à  déterminer  le  point 
douloureux. 

Fixez  alors  Tépaule  d'une  main  et,  saisissant  le  coude  de  Tautre, 
portez  le  bras  dans  Tabduction,  vous  constatez  l'existence  d'un 
mouvement  anormal  sur  le  trajet  de  Tos  ;  c'est  à  peu  près  le  seul 
signe,  mais  il  est  suffisant  pour  affirmer  la  fracture.  Ne  comptez 
pas  sur  la  crépitation,  qui  fait  souvent  défaut. 

Le  bras  de  l'enfant  est  si  court,  que  vous  pourriez  confondre  la 
mobilité  anormale  avec  celle  qui  se  passe  dans  l'articulation  de 
l'épaule,  aussi  fixez  cette  dernière  solidement. 

Le  traitement  est  des  plus  simples  :  j'emploie  ordinairement 
une  couche  d'ouate,  une  lame  de  carton  mouillé  qui  forme 
gouttière,  et  une  bande. 

J'ai  déjà  dit,  à  propos  des  fractures  de  la  tète  humérale,  que  la 
fracture  du  corps  de  l'os  pouvait  occuper  le  tiers  moyen,  le  tiers 
supérieur  et  le  tiers  inférieur.  S'il  est  très  facile  de  reconnaître 
la  première,  il  ne  l'est  pas  toujours  autant  pour  les  deux  autres. 

La  fracture  du  tiers  moyen  de  P humérus  sert,  en  quelque  sorte, 
de  type  à  la  description  des  fractures  en  général,  c'est-à-dire  que 
tous  les  signes  s'y  rencontrent  :  déformation  considérable  du 
membre,  qui  s'accentue  et  se  modifie  lorsque  le  malade  contracte 
ses  muscles  :  crépitation  bruyante,  à  moins  que  les  fragments  ne 
chevauchent  fortement  l'un  sur  l'autre,  mais  vous  avez  alors  un 
raccourcissement  considérable  du  bras,  qui  est  comme  tassé  et 
ramené  vers  l'épaule  :  mobilité  anormale.  Cette  mobilité  est  si 
prononcée,  que  vous  la  voyez  se  produire  rien  qu'en  touchant  le 
malade  ou  si  vous  lui  dites  d'essayer  de  soulever  le  bras.  Le 
meilleur  moyen  de  la  produire  sans  occasionner  de  douleur  est 
de  passer  la  main  à  plat  sous  le  membre  et  de  le  soulever  légère- 
ment :  le  bras  s'incurve  aussitôt  au  niveau  de  la  fracture,  dont 
les  fragments  font  un  angle  saillant  sous  la  peau. 

La  simple  inspection  du  membre  et  cette  recherche  de  la  mobi- 
lité anormale  suffisant  pour  reconnaître  la  fracture,  ne  vous  livrez 
pas  à  d'autres  manœuvres  plus  violentes,  dans  le  but,  par  exemple, 
d'obtenir  la  crépitation,  ce  qui  n'a  d'autre  résultat  que  de  faire 
souffrir  le  malade. 

Ldi  fracture  du  tiers  supérieur  se  présente  avec  des  signes  moins 
évidents  que  ceux  de  la  précédente.  D'abord,  le  foyer  de  la  fracture 


608  ,\FFKCTIONS  ClilllI!HGlCALES  W   MEMHRE  SCPf.HIHUH. 

est  recouvert  par  le  muscle  Jelloïde,  dont  l'i-paisseur  est  p&rfois 
très  consîdémble,  surtout  chez  les  travailleurs,  fl  ce  sont  ceux  qui 
sont  le  plus  souvent  blessi^s.  La  di^formuUon  est  donc  moin^ 
aocusi-e.  Par  la  même  raison,  l'explorution  directe  est  beaucoup 
moinij  fncile,  et  suppose/,  qu'il  survienne  en  pins  un  ^pancbi-ment 
sunguiu  volumineux,  elle  devient  h  pou  près  impoiîBible.  Ij» 
Tragment  supérieur  étant  très  court  et  rapprocbé  de  la  Jointure, 
il  peut  y  avoir  incertitude  pour  savoir  si  les  mouvements  se 
passent  dans  l'articulation  ou  dans  le  foyttr  do  la  fracture.  Entin, 
si  les  fragments  s'abandonnent,  ce  qui  est  la  règle,  et  que  le  frag- 
ment infi^rieur  se  porte  en  dedans  vers  l'aisselle,  ce  qui  est  em'orfi 
la  règle,  le  blessé  présente  quelques  sif;nes  pouvant  en  imposer 
pour  une  luxation  de  l'épaule. 

11  est  donc  nécessaire  que  le  praticien  apporte  tousses  soins  an 
diagnostic  de  celte  variété  de  fracture.  Je  pense  toutefois  qu'on 
y  peut  arriver,  assez  facilement  mi>nie,  dans  la  grande  ninjoritr 
des  cas,  à  l'aide  des  signes  suivants. 

Voire  premier  soin  doit  Ctre  d'éliminer  la  luxatio)).  Or.  il 
n'existe,  en  réalîlé,  que  deux  signes  pouvant  faire  confondre  cetto 
b'sion  avec  une  fracture  du  tiers  supérieur  de  l'bumérus:  c'osl 
une  certaine  déformation  du  moignon  de  l'épaule  et  une  saillie 
anormale  dans  l'aisselle.  Mais,  eu  analysant  de  près  cette  défor- 
mation, on  voit  qu'elle  est  loin  d'être  identique  dans  les  deux 
cas.  Dans  la  luxation,  la  peau  se  réllécbil  presque  à  angle  dmit 
sur  l'aciomion  ;  dans  lafraclure.  elle  décrit  une  courbe  régulière 
à  ce  niveau.  La  dépression  du  moignon  de  l'épaule  dans  ta 
luxation  est  immédiatement  suus-acromiale;  on  peut,  eu  quelque 
sorte,  saisir  cette  apopliyse  entre  les  doigts  ;  dans  lu  fracture,  la 
dépression  siège  plus  bas,  et  l'on  ne  sent  pas  la  saillie  de  l'acro- 
mion.  Ayez  toujours  bien  soin,  pour  étudier  ces  signes,  de  com- 
parer entre  elles  les  deux  épaules.  En  portant  le  membre  dan» 
l'abduction,  vous  exagérez  la  dépression  sous-acromiale,  s'il 
s'agit  d'une  luxation  ;  aucun  effet  de  ce  genre  ne  se  produit  dans 
la  fracture. 

Ijuant  à  la  saillie  dans  l'aisselle,  signe,  &  mon  avis,  beaucoup 
moins  important  que  la  déformation  du  moignon  do  l'épaule. 
d«  deux  choses  l'une  :  on  la  sent  très  nullement,  ou  on  ne  lu  simiI 
pan  bien.  Dans  le  premiercas,  on  ne  peut  confondre  laf^to  arrondie 
de  l'humérus  avec  un  fragment  anguleux  d'un  plus  petit  volume; 
dans  le  second,  ce  signe  n'a  pas  di' valeur. 


FRACTURES  DU  BRAS.  609 

Mais,  je  suppose  que,  par  suite  d'un  gonflement  considérable 
ou  d'une  surcharge  graisseuse,  vous  ne  puissiez  établir  des  carac- 
tères différentiels  suffisants  en  vous  basant  sur  ces  deux  signes, 
vous  avez  pour  la  luxation  Técartement  du  coude  du  tronc  et  le 
changement  de  direction  dans  Taxe  du  bras.  J'ajoute  qu'il  vous 
sera  également  souvent  possible  de  constater  des  signes  positifs 
de  fracture,  c'est-à-dire  de  mobilité  anormale  et  la  crépitation, 
en  imprimant  au  membre  des  mouvements  de  rotation  et  d'ab- 
duction, l'épaule  étant  bien  fixée.  Dupuytren  attachait  une  grande 
importance  au  signe  suivant  :  s'il  s'agit  d'une  fracture,  vous  cor- 
rigez assez  facilement  la  déformation  de  l'épaule,  mais  après  quel- 
ques heures  vous  constatez  qu'elle  s'est  reproduite,  ce  qui  n'a 
pas  lieu  dans  la  luxation. 

Il  existe,  sans  nul  doute,  des  cas  dans  lesquels  le  diagnostic  dif> 
férentiel  est  difficile,  surtout  lorsque  la  fracture  siège  Tirés  près 
de  l'articulation,  mais  je  n'en  ai  pas  encore  rencontré  où  il  ait 
été  impossible. 

La  fracture  du  tiers  inférieur  de  V humérus  ne  diffère  sensible- 
ment de  celle  du  tiers  moyen  qu'à  mesure  qu'elle  se  rapproche 
de  l'interligne  articulaire  du  coude.  Située  très  bas,  en  effet,  elle 
pourrait  être  confondue  avec  une  luxation  du  coude,  surtout  une 
luxation  en  arrière.  J'insisterai,  dans  le  chapitre  suivant,  sur  le 
diagnostic  différentiel  entre  ces  deux  affections.  Je  ferai  seule- 
ment remarquer  ici  que  dans  la  fracture  le  rapport  entre  la  pointe 
de  l'olécrâne  et  les  tubérosités  humérales  n'a  pas  varié,  et  que 
les  mouvements  de  l'articulation  sont  libres. 

Le  traitement  des  fractures  du  corps  de  l'humérus  est  ordinaire- 
ment facile.  S'il  existait  une  fracture  compliquée,  c'est-à-dire  dont 
le  foyer  communiquât  avec  l'air  extérieur  par  une  plaie  petite, 
comportez-vous  comme  dans  une  fracture  simple,  après  avoir 
lavé  et  obturé  l'orifice  cutané.  En  cas  de  large  plaie  avec  esquilles, 
dans  les  fractures  par  armes  à  feu  en  particulier,  nettoyez  le  foyer 
de  la  fracture,  enlevez  les  débris  de  projectile,  les  pièces  de  vête- 
ment, etc.,  les  esquilles  ;  réséquez,  au  besoin,  l'extrémité  des  frag- 
ments et  immobilisez  le  membre.  Si  les  désordres  étaient  trop 
considérables,  si  les  éléments  de  nutrition  et  d'innervation  du 
membre  étaient  détruits,  l'amputation  immédiate  deviendrait  la 
seule  ressource. 

TiLLACX.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  39 


'  610  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Pour  réduire  lajracture,  il  suffit,  en  général,  d'exercer  une!- 
gère  extension  sur  le  fragment  inférieur,  mais  le  déplacement  y 
reproduit  à  la  moindre  contraction  musculaire.  Il  faut  donc  coi 
tenir  la  fracture  après  Tavoir  réduite.  Cependant,  lorsqu'il  j 

'  peu  de  déplacement,  il  m'est  arrivé  souvent  de  maintenir  le  bn 
dans  une  gouttière  en  fil  de  fer  pendant  une  quiiizaine  de  jolI^ 
et  d'appliquer  ensuite  un  appareil  silicate,  afin  de  permettre!, 
marche. 

Très  souvent  aussi  j'ai  employé  l'appareil  de  Seul  te  t,  en  apjt 
quant  autour  du  membre  quatre  attelles  au  lieu  de  trois,  comiii' 
on  le  fait  à  la  jambe  ou  à  la  cuisse.  Je  dirai  môme  que  c'est L 
seule  de  toutes  les  fractures  pour  laquelle  je  me  serve  encore  qufi- 
quefois  de  l'appareil  de  Scultet.  La  plupart  des  chirurgiens  odi 
aujourd'hui  recours  à  la  gouttière  plâtrée,  qui  nous  rend  de  >. 
grands  services  dans  les  fractures  de  jambe,  mais  elle  est  icidw 
application  beaucoup  plus  difficile,  surtout  lorsque  la  fracto 
siège  haut.  L'épaule  fournit  un  mauvais  point  d'appui  et  le  fr^ 
ment  supérieur  est  si  court  qu'on  a  peine  à  le   maintenir.  1/ 

•  meilleur  mode  d'application  de  l'appareil  plâtré  est,  sans  con- 
tredit, celui  de  M.  le  D'  Hennequin.  Les  attelles  plâtrées  sont  ap- 
pliquées sur  le  membre  mis  dans  la  rectitude  complète  par  l'ei- 
tension  continue.  L'appareil  saisit  le  bras,  le  coude  et  l'épaalc 
dans  cette  attitude,  se  dessèche  rapidement  et  immobilise  les 
fragments  dans  une  bonne  position  (1). 

(I)  Voici,  d^ailleurs,  en  détail  le  mode  d'application  de  Pappareil  de  M.  Heniie^ 
J^en  dois  la  description  à  M.  le  D^"  Hamonic. 

10  Position  du  malade. 

Qn  le  fait  asseoir  sur  une  chaise,  on  fait  passer  sous  son  aisselle  du  côté  mal^< 
le  plein  d*une  bande  dont  on  fixe  les  extrémités  à  un  crochet  planté  au  plafool 
ou  plus  simplement,  à  Thôpital,  &  une  tige  de  bois,  un  manche  de  balai  placé  $ur 
'  les  tringles  supérieures  de  deux  lits  voisins.  Il  faut  que  Tanse  de  la  bande  ainsi  dit- 
posée  soulève,  autant  que  possible,  l'aisselle  sous  laquelle  elle  passe. 

2^  Extension  du  bras. 

On  place  l'avant-bras  à  angle  droit  sur  le  bras,  au  moyen  d*une  bande  qui  joue 
le  rôle  d*écharpe,  qui  passe  sous  le  poignet  et  dont  on  noue  les  deux  chefs  derrière 
'  la  nuque. 

On  prend  alors  une  bande  de  40  centimètres  de  largeur  environ,  on  en  place  U 
partie  moyenne  sur  la  face  antérieure  de  l'extrémité  inférieure  du  bras,  on  oos- 
duit  les  deux  chefs  en  arrière,  puis  on  les  ramène  en  avant  après  les  avoir  croisés. 

On  les  croise  de  nouveau,  et,  les  portant  du  plan  horizontal,  dans  le  plan  Tertical, 
on  les  conduit  sur  la  face  inférieure  de  Textrémité  supérieure  de  TaTant^brai 
Oéchi  à  angle  droit.  On  noue  les  extrémités  de  la  bande  à  une  certaine  distance  ds 
coude,  de  façon  qu'entre  celui-ci  et  la  bande  il  existe  un  espace  de  6  ou  7  centi* 
mètres,  et  on  fixe  à  cette  sorte  d'étrier  un  poids  de  4  kilogrammes  eoviroa.  Lt 


FRACTURES  DU  BRAS.  611 

Cette  méthode  de  la  réduction  des  fractures  du  bras  par  l'ex- 
teasioD  continue  était  déjà  conseillée  par  Uippocrate,  gui  a  joint 
une  excellente  ligure  à  ta  description. 

malade  souffre  pendant  aa  moment.  Pour  calmer  la  douleur,  oD  n'a  qu'i  loutenir 
le  poids,  et  on  ne  J'abaadoDDe  quo  peu  à  peu  i  lui-uiéme.  Telle  est  la  position  du 
malade.  Le  poidi  fait  l'extensioa,  la  bande  axîllaire  rail  la  cod Ire- extension,  et  la 
réductioD  s'opère  e]le<m^me  pendant  qu'on  prépare  les  pièces  de  l'appareil. 

11  est  bon  de  placer,  pour  ËTiter  la  compression,  entre  rsisselle  et  la  bande  ^ui 
passe  au-desaous,  une  couche  d'ouate.  Il  est  d'usage  pour  cela  de  placer  la  coucbe 
d'ouate  entre  les  deux  Teuiilets  d'une  compresse  repliée  sur  elle-même.  On  forme 
ainsi  un  petit  coussin  qui,  placé  sous  l'aisselle,  reçoit  la  bande  de  la  contre-etlen- 
(ion  dans  la  rainure  qui  l'éiulte  de  l'adossemsnt  du  coussin  i  lui-même,  par  lofait 
du  rapprochenent  du  bt'as  avec  le  tronc. 

Cette  position  est  quelquefois  pêuible  pour  le  malade,  qu'il  faut  surveiller. 

1°  Préparation  des  pièces. 

On  prend  une  large  pièce  de  tarlatane  de  IS  ou  20  donhies,  de  90  ou  2Ï  ceati* 
mètres  de.lar^ur,  et,  à  l'aide  d'un  «ayon,  on  fait  le  tracé  suivant  : 


La  partie  indiquée  par  les  hacburas  restera  pleine  ;  on  enlèvera,  à  l'aide  des 
ciseaux,  la  partie  restée  blanche,  de  manière  â  avoir  une  portion  moyenne  qui,  re- 
pliés, formera  gouttière,  et  qui  est  terminée  par  deux  chefs  petits  ou  supérieurs  et 
deux  cbefs  longs  ou  inférieurs. 

La  longueur  de  ces  chefs  doit  varier  suivant  les  iodindus,  et  il  est  bon,  avant  de 
faire  le  tracé,  d'avoir,  par  des  mesures  exactes,  déterminé  cette  longueur. 

En  moyenne,  les  chefs  supérieurs  doivent  avoir  :s  centimètres  ;  3i  ou  M  sont 
nécessaires  aux  inférieurs.  Meis,  je  le  répète,  ces  dimensions  n'ont  rien  d'absolu. 

Il  est  bon  de  suturer  rapidement  les  borda  de  l'appareil  pour  que  le  parallélisme 
des  doubles  qui  le  coostilueot  ne  se  détruite  pas. 

Cela  tait,  on  prépare  du  plAtre,  qu'on  giche  comme  d'heJntude  ;  on  met  moitié 
'  plAtre  et  moitié  eau,  et  on  en  imbibe  exactement  l'appareil,  qu'on  exprime  ensuite 
le  mieux  possible.  On  efface  les  plis  produits  par  celte  manœuvre,  on  1«  lisse  et  on 
l'applique. 

t°  Application  de  l'appareil. 

On  insinue  entre  le  corps  et  le  bras  la  partie  pleine  de  l'appareil,,  qui  doit  avoir 
la  même  longueur  que  le  bras.  Il  faut  que  la  ligne  courbe  qui  forme  sa  limite  supé- 
lieure  se  place  sous  l'aisselle,  tandis  que  le  ligae  courbe  qui  en  constitue  là  limite 
inférieure  doit  correspondre  au  coude  et  se  trouver  unpeuau-dessusdel'olécr&ne. 

Le  plein  de  la  tarlatane  doit  donc  former  au  bras  une  gouttière  interne  qui 
embrsste  la  moitié  ou  un  peu  plus  de  sa  circonférence.  Cela  fait,  les  petits  ciiefs  de 
.l'appareil  sont  ramenés  et  craisés  sur  l'épaule.  Les  grands  chefs  ou  cbefs  inférieurs 
.•ont  croisés  sur  la  face  inféro -ex terne  de  l'avant-bras,  puis  ramenés  sur  sa  (ace 
ontèro-tnterne  et  croisés  de  nouveau.  On  peut,  si  l'on  veut,  les  ramener  encore  en 


612  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

La  fracture  du  bras  expose  le  blessé  à  deux  accidents  ulté- 
rieurs, la  pseudart/irose  et  V enclavement  du  nerf  radial  dans  le  cal. 

Pourquoi  une  pseudarthrose  succède-t-elle  aux  fracturos  de 
Thumérus  plus  souvent  qu'aux  autres  fractures  ?  11  est  bien  dif- 
ficile d'en  trouver  la  cause;  on  a  invoqué,  avec  raison,  je  crois. 
le  mode  d'attache  du  muscle  brachial  antérieur  et  Tinter  position 
entre  les  fragments  d'un  faisceau  de  ce  muscle.  On  a  invoqué 
aussi  la  difficulté  de  bien  maintenir  les  fragments  en  place, 
c'est  encore  possible.  Quoi  qu'il  en  soit,  une  pseudarthrose  suc- 
cède parfois  aux  fractures  de  l'humérus  et  le  praticien  doit  en 
être  prévenu,  car  on  ne  manque  pas  de  l'en  rendre  responsable. 

Il  ne  faut  pas,  d'ailleurs,  se  hâter  de  déclarer  qu'un  membre  est 
atteint  de  pseudarthrose  et  confondre  cet  accident  avec  un  retard 
de  consolidation.  Maintenez  un  appareil  pendant  un  an,  s'il  le 
faut  ;  si,  après  ce  temps,  les  fragments  sont  mobiles  comme  au 
premier  jour,  plus  mobiles  même  ;  s'il  n'y  a  pas  trace  de  cal 
autour  des  fragments  ;  si  l'extrémité  de  ceux-ci  est  lisse  et  comme 
arrondie,  il  faut  bien  se  rendre  à  l'évidence  :  la  pseudarthrose 
existe. 

Le  bras  est  alors  frappé  d'impuissance,  et  les  muscles  sont,  en 
général,  très  atrophiés. 

Je  pense  qu'il  n'y  a  qu'une  seule  conduite  à  tenir  dans  ce 
cas  :  mettre  à  nu  les  deux  fragments,  les  aviver  par  une  résection 
et  les  maintenir  réunis  par  un  point  de  suture  métallique.  Le 
bras  est  ensuite  immobilisé  comme  pour  une  fracture  récente. 
Cette  opération  est  simple,  relativement  facile,  et  exempte  de 
danger. 

arrière  autour  du  poignet.  Inutile  de  dire  que  Tavant-bras  fléchi  doit  ^tre  en  supi- 
nation. 

Pour  éviter  la  compression  des  vaisseaux  au  niveau  du  coude,  M.  Hennequin 
place  au-dessous  du  chef  inférieur,  qui  passe  au-devant  de  la  partie  supérieure  de 
Tavant-bras,  et  qui  la  croise  à  angle  aigu,  un  petit  tampon  d'ouate  allongé  suivant 
Taxe  de  Tavant-bras. 

L'appareil  appliqué  et  maintenu  par  des  aides,  on  le  fixe  au  moyen  d'une  bande 
sèche  fortement  serrée  et  on  laisse  sécher. 

On  enlève  ensuite  cette  dernière,  et  on  coupe  avec  des  ciseaux  la  bande  qui 
maintenait  TaisseUe  et  celle  qui  maintenait  les  poids,  laissant  inclus  dans  Tappareil 
tout  ce  qu*on  ne  peut  couper  de  ces  bandes  avec  les  ciseaux. 

Une  bonne  écharpe  complète  Tappareil,  et  le  malade  peut  se  lever  et  marcher. 

Si  la  gouttière  de  l'appareil  s'écarte  des  tissus,  ceux-ci  se  dégonflant,  on  peut 
insinuer  de  Touate,  et  mAme  rapprocher  les  bords  de  la  gouttière  à  l'aide  d'une 
bande  de  diachylon  circulaire,  comme  dans  Tappareil  de  Maisonneuve,  et  sépai^ 
de  la  peau  par  du  taffetas  gommé. 


FRACTURES  DU  BRAS.  613 

Dans  un  cas  où  la  pseudarthrose  datait  de  plusieurs  années, 
j'obtins  à  Taide  de  la  suture  osseuse  un  résultat  complet.  Les  deux 
fragments  étaient  tenus  écartés  Tun  de  Tautre  par  une  bride  très 
résistante,  évidemment  musculaire,  qu'il  me  fallut  diviser  pour 
obtenir  le  rapprochement,  ce  qui  serait  en  faveur  de  la  cause 
par  interposition  musculaire.  Mais  on  n'est  pas  certain  d'obtenir 
toujours  un  si  beau  résultat,  et  j'ai  échoué  l'année  dernière,  1896. 

Au  moment  où  le  nerf  radial  passe  de  la  face  interne  à  la  face 
externe  du  bras,  il  contourne  l'humérus  clans  la  gouttière  dite  de 
torsion  et  se  trouve  immédiatement  en  contact  avec  l'os.  Il  n'est 
donc  pas  surprenant  que,  si  la  fracture  siège  à  ce  niveau,  le 
nerf  se  trouve  emprisonné  et  comprimé  dans  le  cal.  Toutefois,  cet 
accident  est  relativement  très  rare.  On  en  est  averti  par  la  para- 
lysie du  radial,  qui  apparaît  peu  à  peu,  augmente  à  mesure  que 
la  consolidation  avance,  et  devient  complète. 

Cette  marche  progressive  de  la  paralysie,  et  surtout  son  appa- 
rition à  une  époque  déjà  lointaine  de  l'accident  primitif,  vous 
permet  d'affirmer  qu'il  ne  s'agit  pas  d'une  contusion  ou  d'une 
déchirure  du  nerf  par  la  cause  vulnérante. 

La  guérison  ne  sera  obtenue  que  par  une  opération  consistant 
à  dégager  le  nerf  de  son  enveloppe  osseuse.  Voici  le  procédé  que 
je  conseille  et  que  j'employai  avec  succès  dans  le  cas  qui  m'est 
personnel. 

Commencez  par  découvrir  le  nerf  au-dessous  du  cal  en  pra- 
tiquant une  incision  au  niveau  de  l'interstice  qui  sépare  le  long 
supinateur  du  brachial  antérieur  ;  suivez-le  jusqu'à  son  entrée 
dans  le  cal.  Attaquez  alors  ce  dernier  avec  précaution,  à  l'aide 
de  la  gouge  et  du  maillet,  et  transformez  ainsi  en  une  gouttière 
le  tunnel  que  parcourt  le  nerf.  Soulevez  celui-ci  avec  ménage- 
ment, car  il  est  aminci  et  altéré  dans  sa  texture  ;  enlevez,  pour 
plus  de  précaution,  les  bords  saillants  de  la  gouttière,  afin  d'éviter 
un  nouvel  enclavement. 

Il  ne  faut  pas  s'attendre  à  voir  reparaître  tout  de  suite  les  fonc- 
tions du  nerf  ordinairement  atteint  de  névrite  et  soumis  à  un 
travail  de  dégénération,  mais  elles  reviennent  à  la  longueTll 
est  bon,  pendant  ce  temps,  d'électriser  les  muscles  de  l'avant- 
bras. 

Les  affections  organiques  du  bras  ne  diffèrent  pas,  en  général, 
de   celles   que  Ton  observe  dans  les  autres  parties  du  corps. 


614  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

J'ai,  cependant,  une  exception  à  faire  :  il  semble  que  le  nerf  mé- 
dian, dans  son  trajet  brachial,  soit  spécialement  exposé  aux  né- 
vromes.  Je  rappellerai  que  le  névromepeut  fitre  excentrique^  c'est 
à-diré  développé  à  la  surface  externe  du  nerfet  dans  un  point  limité. 
Il  peut  être  périphérique.^  c'est-à-dire  envelopper  le  nerf  sur 
toute  sa  circonférence  sans  pénétrer  dans  Tinlérieur  du  névri- 
lème.  Enfin,  il  peut  être  central^  c'est-à-dire  occuper  le  centre  du 
nerf  de  telle  sorte  que  les  tubes  nerveux  sont  épanouis  à  sa  sur 
face.  En  aucun  cas,  il  ne  faiit  pratiquer  la  résection  du  tronc  ner- 
veux au-dessus  et  au-dessous  du  névrome,  car  vous  n'êtes  pa? 
certain  de  réussir  la  suture,  peut-être  même  de  pouvoir  la  prati- 
quer. Dans  un  cas  (en  189Ô,  à  THôtel-Dieu),  j'ai  pu  énucléer  com- 
plètement un  névrome  central,  et  conserver  au  nerf  médian  se? 
fonctions.  Quand  vous  ne  pourriez  conserver  que  la  gaine,  ce 
serait  encore  très  précieux  comme  substratum,  comme  condac- 
teur  pour  les  tubes  nerveux  régénérés. 

En  terminant  ce  chapitre,  je  dois  indiquer  comment  il  convient 
de  procéder  à  V amputation  du  bras. 

S'il  s'agit  d'une  amputation  traumatique,  souvent  vous  n'avei 
pas  le  choix  du  procédé  :  il  faut  prendre  le  lambeau  là  où  existe 
la  peau  :  toutefois,  le  meilleur  est  le  lambeau  externe. 

S^il  s'agit  d'une  amputation  pathologique,  toutes  les  méthodes 
sont  possibles.  D'une  façon  générale,  les  méthodes  à  lambeau,  et 
surtout  à  lambeau  uni(|u6,  sont  préférables  aux  autres,  mais  pour 
le  bras,  en  particulier,  la  méthode  circulaire  donne  de  bons  ré- 
sultats, et  comme  elle  est,  je  ne  dis  pas  plus  facile  si  on  veaf 
la  très  bien  faire,  mais  plus  à  la  portée  de  la  plupart  des  pra- 
ticiens, je  la  considère  comme  la  méthode  de  choix. 

Appliquez  la  bande  d'Esmarch  à  la  racine  du  membre  : 
placez-vous  en  dédans  ou  en  dehors  du  membre,  à  votre  con- 
venance. 

Premier  temps.  —  A  trois  travers  de  doigt  environ  au-dessous 
du  point  où  vous  désirez  sectionner  l'os,  incision  circulaire  com- 
prenant la  peau,  la  couche  graisseuse  sous-cutanée  et  l'apo- 
névrose. 

Deuxième  temps.  —  Détachez  les  adhérences  lâches  qui  unis- 
sent l'aponévrose  à  la  couche  musculaire,  surtout  au  niveau  des 
expansion^  interniusculaires  interne  et  externe,  pendant  qu'un 
aide  retire  en  haut  les  téguments  qui  formeront  la  manchette  : 


PLAIES  DU  COUDE.  615. 

celle-ci  n'a  pas  besoin    d'être  retroussée,  en   raison  des  faible^  ^ 
adhérences  qi^i  l'unissent  aux  parties  sous-jacentes. 

Troisième  temps.  —  Tenant  la  lamQ  du  couteau  bien  perpendi- 
culaire à   la  surface  du  membre,  sectionnez  d'un  seul  coup  la . 
couche  musculaire   jusqu'à   l'os,  en  rasant   le  bord  de  la  maur. 
chette.  Faites  rétracter. 

Quatrième  temps.  —  Troisième  section  circulaire,  ayant  poui? 
but  de  diviser  les  fibres  musculaires  adhérentes  à  l'os,  etqui  n'ont.i 
pu  être  entraînées  en  haut.  Portez  la  lame. obliquement,  le  tran-,. 
chant  dirigé  en  haut. 

Cinquième  temps.  —  Prenez  un  bistouri  pour  diviser  les  quel- 
ques fibres  musculaires  qui  ont  pu  échapper  au  couteau  ,:  décolla . 
légèrement  le  périoste  en  le  reportant  en  haut,  afin  d'ayoirune  > 
surface  osseuse  parfaitement  nette.  Mettez  une  compresse  fendue, 
à  deux  chefs. 

Sixième  temps.  —  Sciez  l'os,  en  tenant  la  scie  perpendiculaire., 
à  la  surface  de  section. 

Septième  temps.  —  Hémostase  et  pansement.  Pratiquez  la  réur, 
nion  immédiate  avec  drainage.  Rapprochez  les  bords  de.la  maur 
chette  dans  le  sens  antéro-postérieur  pour  faciliter  l'écoulement' 
des  liquides  par  le  drain. 


CHAPITRE    ni 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA   RÉGION  DU  COUDE. 

Les  affections  chirurgicales  delà  région  du  coude,  et  j'entends  : 
sous  ce  nom  toutes  celles  qui  confinent  à  l'articulation,  tiennent 
une  place  considérable  en  clinique,  en  raison  de  leur  fréquence, 
do  la  multiplicité  des  lésions,  de  la  difficulté  du  diagnostic,  et  de 
l'importance  du  traitement. 

On  y  observe,  sans  doute,  des  plaies,  des  contusions,  des  inilam^i. 
mations  et  des  lésions  organiques  (ces  dernières  extrêmement  ; 
rares),  mais  ce  qui  domine.de  très  haut  la  pathologie  de  cettQi^ 
région,  ce  sont  les  fractures  et  les  luxations  que  le  praticien- 
rencontre  à  chaque  instant,  ainsi  que  les  opérations  intéressantes^- 
que  nous  y  pratiquons  depuis  ces  dernières  années^ 

Los  piaies  du  conde^  surtout  celles  de   la  ;  région,  antérieur^i 


616  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

empruntent  un  caractère  particulier  à  la  présence  des  vaisseaui 
et  nerfs,  dont  la  situation  est  si  superficielle  qu'elle  les  expose  aui 
blessures  plus  que  partout  ailleurs.  Il  est  à  peine  besoin  d'insisk 
sur  les  plaies  chirurgicales  produites  pour  pratiquer  la  saignée  à 
bras,  tant  cette  petite  opération  est  délaissée  de  nos  jours.  Je  «[•- 
pelle  seulement»  pour  mémoire,  que  la  piqûre  doit  porter  de  pr^ 
férence  sur  la  veine  médiane  céphalique  et  non  sur  la  médias?^ 
basilique,  qui  n'est  séparée  de  l'artère  humerale  que  par  l'expan- 
sion aponévrotique,  parfois  très  mince,  du  muscle  biceps. 

La  blessure  de  l'artère  s'observait  jadis  communément,  ain>i 
que  l'anévrysme  qui  en  était  souvent  la  conséquence.  Si  une  sai- 
gnée du  bras  devenait  nécessaire,  et  que  la  médiane  basilique 
fût  la  seule  veine  apparente  du  pli  du  coude,  le  praticien  devrait, 
à  mon  sens,  suivre  la  pratique  suivante.  Après  avoir  rendu  la 
veine  aussi  saillante  que  possible  par  une  compression  circulais 
exercée  sur  le  bras  (assez  légère  cependant  pour  ne  pas  inter- 
rompre la  circulation  artérielle),  au  lieu  de  piquer  la  veine  à 
travers  la  peau  avec  une  lancette,  d'une  façon  en  quelque  sorte 
aveugle,  il  serait  préférable  de  pratiquer  d'abord  à  la  peau,  parallè- 
lement à  la  veine  et  à  sa  surface,  une  petite  incision  de  un  demi- 
centimètre,  de  découvrir  la  veine,  et  de  l'inciser  à  ciel  ouvertsans 
aucun  danger  de  la  traverser  de  part  en  part. 

Dans  le  cas  où  l'artère  humerale  n'est  que  piquée,  il  suffit  d'ap- 
pliquer en  ce  point  un  bandage  compressif,  de  fléchir  Tavanl- 
bras  sur  le  bras  et  de  placer  le  membre  sur  un  plan  incliné,  la 
main  plus  élevée  que  le  coude. 

Si  l'artère  était  largement  ouverte  ou  complètement  divisée,  il 
faudrait  la  découvrir  et  mettre  une  ligature  au-dessus  et  au-des- 
sous de  la  blessure.  (Pour  la  ligature  de  l'humérale,  Voy.  Ana- 
tomie  topogr.^  9*  édit. ,  p.  508.) 

A  la  suite  des  blessures  de  l'artère  humerale,  il  est  fréquent  de 
voir  apparaître  un  anévrysme  ;  tantôt,  c'est  un  anévrysme  diffus 
primitif,  tantôt  un  anévrysme  faux  consécutif.  La  région  est 
également  bien  disposée  pour  le  développement  de  TanévTysme 
artério-veineux.  Ces  anévrysmes  avec  leurs  variétés,  étant  ordi- 
nairement la  conséquence  de  saignées  malheureuses,  sont  deve- 
nus beaucoup  moins  fréquents.  La  compression  digitale  leur  est 
très  applicable.  On  peut  encore  lier  l'artère  au-dessus  et  au- 
dessous  du  sac,  ou  de  la  communication  veineuse,  s'il  s'agit  d'un 
anévrysme  variqueux.  L'extirpation  du  sac,  comme  s'il  s'agissait 


PLAIES  DU  COUDE.  617 

d'une  tumeur,  serait  également  possible,  à  condition  que  Tafifection 
fût  bien  limitée. 

Dans  le  cas  où  Tun  des  trois  gros  nerfs  qui  passent  dans  cette 
région  serait  sectionné,  on  pratiquerait  la  réunion  immédiate 
des  deux  bouts.  La  piqûre  des  nerfs  superficiels  cutané  interne 
et  musculo-cutané  est  susceptible  de  donner  naissance  à  des  né- 
vralgies ultérieures  très  rebelles.  J'ai  dû  pratiquer,  en  1886,  à 
THôtel-Dieu,  une  résection  du  musculo-cutané  pour  un  cas  de 
ce  genre. 

Un  autre  point  important  dans  une  plaie  du  coude  est  de  savoir 
si  la  plaie  pénètre  ou  ne  pénètre  pas  dans  la  jointure.  La  solution 
est  parfois  difficile,  s'il  s'agit  d'une  plaie  étroite,  à  moins  qu'il 
ne  s'écoule  de  la  synovie.  Dans  tous  les  cas,  il  ne  faut  pas  chercher 
à  s'en  assurer  avec  un  stylet.  Dans  le  doute,  comportez-vous 
comme  si  la  plaie  était  pénétrante  :  faites  l'occlusion,  et  immo- 
bilisez le  coude  sous  une  couche  d'ouate  ;  vous  pourrez  ainsi 
prévenir  l'arthrite  traumatique. 

Comme  toutes  les  parties  du  corps,  le  coude  est  exposé  aux 
plaies  contuses,  mais  il  est  bon  de  signaler  ici  celles  qui  occupent 
la  face  postérieure,  et  spécialement  la  région  olécrânienne. 
D'abord,  l'olécrâne  est  si  rapproché  de  la  peau  que  cet  os  et  le 
périoste  qui  le  recouvrent  sont  souvent,  en  même  temps,  contu- 
sionnés et  consécutivement  atteints  d'ostéopériostite.  De  plus, 
entre  l'olécrâne  et  la  peau  existe  une  bourse  séreuse  constante  qui, 
se  trouvant  quelquefois  ouverte,  s'enflamme  et  donne  naissance 
à  un  phlegmon  du  coude. 

Pour  ces  diverses  raisons,  réservez  le  pronostic  lorsque  vous 
observez  une  de  ces  plaies,  et  apportez  au  traitement  une  attention 
particulière. 

Dans  les  cas  de  plaie  du  coude  par  armes  à  feu  avec  fracas  de 
l'articulation,  n'hésitez  pas  à  ouvrir  largement,  à  nettoyer,  et  à 
réséquer  ce  qui  sera  nécessaire  pour  obtenir  des  surfaces  nettes. 

Les  inflammations  de  la  région  du  coude  sont  loin  d'être  rares  ; 
c'est  même  l'un  des  sièges  de  prédilection  de  la  tuberculose  arti- 
culaire. 

Tantôt,  c'est  une  arthrite  franchement  inflammatoire.  Suppo- 
sons qu'elle  soit  traumatique,  vous  n'aurez  pas  de  peine  à  la  re- 
connaître :  gonflement  et  empâtement  de  la  région,  douleurs 
spontanées  vives,  mai  s  surtout  exagérées  par  le  moindre  mouve- 


618  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

ment  de  l'articula tion.  La  présence  du  liquide  se  révèle  en  ce  que 
les  deux  dépressions  qui  siègent  de  chaque  côté  de  l'olécrâne 
sont  remplacées  par  deux  saillies. 

Le  meilleur  traitement  à  faire  est  d'immobiliser  la  jointure;  les 
douleurs  sont,  en  général,  calmées  presque  tout  de  suite. 

Un  point  capital  dans  l'application  de  Tapp^reil,  et  dont  nous 
constatons  assez  souvent  l'omission^  c'est  la  position  à  donner  au 
membre.  11  est  de  règle,  en  effet,  d'observer,  après  guérison,  une 
raideur  du  coude  qui  peut  aller  jusqu'à  l'ankylose,  et  il  en  faut 
prévenir  vos  malades.  Or,  un  coude  ankylosé  dans  la  pK>sition 
rectiligne  rend  le  bras  presque  inutile,  tandis  qu'ankylosé  à 
angle  droit,  et  surtout  à  angle  aigu,  il  rend  encoro  de  grands  ser- 
vices. Si  le  bras  est  étendu  au  moment  de  votre  intervention,  et 
que  vous  ne  prissiez  le  fléchir  sans  provoqi;er  de  vives  douleurs, 
endormez  le  malade. 

S'il  s'agit  d'une  arthrite  infectieuse  d'origine  rhumatismale  ou 
blennorragique,  comportez-vous  ainsi  que  je  l'ai  dit  à  propK>s  de 
l'épaule  :  proposez  l'arthrotomie,  afin  d'évacuer  le  liquide  et  de 
désinfecter  la  jointure  en  touchant  les  surfaces  articulaires  avec 
la  solution  phéniquée  forte.  Vous  pourrez,  dans  ce  but,  faire  une 
incision  des  parties  molles  en  dedans  et  en  dehors  de  l'olécrâne. 
Si  l'expérience  démontrait  que  ces  incisions  sont  insuffisantes 
pour  toucher  toutes  les  parties  de  la  synoviale  (cette  opération 
n'ayant  pas  encore  été  pratiquée  très  fréquemment),  on  y  réus- 
sirait en  sciant  l'olécrâne  à  sa  base,  quitte  à  suturer  ensuite  les 
fragments. 

LHarthrite  tuberculeuse  ou  tumeur  blanche  du  coude  ne  présente 
pas  de  caractères  cliniques  spéciaux  sur  lesquels  je  doive  m'ar* 
rèter.  Si,  au  début,  il  est  permis  de  se  faire  illusion  et  de  croire 
à  une  arthrite  simple,  la  marche  de  la  maladie  ne  tarde  pas  à . 
fixer  le  diagnostic,  et  vous  observerez  les  signes  ordinaires  des 
tumeurs  blanches. 

Le  praticien  est.  souvent  embarrassé  sur  la  conduite  à  tenir 
dans  ce  cas.  Voici  comment,  à  mon  avis,  il  faut  procéder  : 

Je  suppose  l'affection  au  début  :  il  existe  un  certain  empâte* 
ment  du  coude,  si  la  synoviale  est  le  siège  primitif  de  la  maladie, 
ou  bien  un  point  douloureux  au  niveau  d'une  des  saillies  articur 
laires,  si  le  tubercule  s'est  d'abord  développé  dans  le  tissu  osseux*. 
Faites  une  application  .de  pointes  de  feu,  et  immobiliser:  le  bras^ 


RÉSECTION  DU  COUDE.'  619 

sans  plus  tarder,  avec  un  appareil  ouaté.  Maintenez  votre  appa- 
reil une  quinzaine  de  jours  environ  ;  nouvelles  pointes  de  feu  et 
nouvel  appareil.  Continuez  ce  traitement  pendant  un  temps  va- 
riable, suivant  la  marche  de  l'affection,  en  mettant  un  intervalle 
plus  ou  moins  grand  entre  la  levée  de  chaque  appareil.  Oppo^ 
sez-vous,  pendant  tout  ce  temps,  à  l'usage  du  bras.  Mais  le  coude 
va  s'ankyloser,  vous  objectera-t-on  à  chaque  instant.  Bienheu- 
reux lorsqu'une  arthrite  tuberculeuse  est  guérie  au  prix  d'une 
ankylose  dans  une  bonne  position  ! 

Inutile  de  dire  que,  pendant  tout  ce  temps,  vous  prescrivez  les 
reconstituants  sous  toutes  les  formes  et  le  séjour  au  bord  de  la 
mer,  si  cela  est  possible. 

Mais,  malgré  un  traitement  rationnel,  la  maladijS  a  fait  des  pro- 
grès incessants  :  il  est  survenu  des  abcès  autour  du  coude,  des 
trajets  fistulefux  se  sont  établis,  le  stylet  pénètre  sur  des  surfaces 
osseuses  cariées.  Bien  qu'à  cette  période  la  guérîson  puisse 
encore  s'obtenir,  surtout  lorsque  le  malade  n'a  pas  été  traité 
convenablement  jusqu'alors,  je  pense,  toutefois,  que  le  plus  sage 
est  de  recourir  à  la  résection  du  coude,  car  il  y  a  beaucoup  plus 
de  chances  pour  que  la  maladie  augmente  encore,  et  cette  opé-^ 
ration,  peu  grave  par  elle-même,  donne  de  si  bons  résultats 
fonctionnels  qu'il  me  parait  préférable  d'y  recourir  plutôt  que  de 
tenter  les  chances  douteuses  d'une  guérison  spontanée,  ne  fût-ce 
que  pour  soustraire  le  malade  aux  dangers  de  l'épuisement  et  de 
la  généralisation. 

Enfin,  plus  tard  encore,  le  coude  est  tout  entier  désorganisé  ; 
les  ligaments  latéraux  sont  détruits,  on  obtient  des  mouvements 
anormaux,  et  il  se  produit  de  nombreux  craquements  dans  la  join- 
ture. La  résection  s'impose  alors,  à  moins  même  qu'il  ne  soit  trop 
tard  et  qu'une  amputation  du  bras  ne  soit  devenue  la  seule 
ressource. 

Quel  que  soit  l'âge  du  sujet,  la  résection  du  coude,  quand  elle 
est  possible,  doit  toujours  être  préférée  à  l'amputation  ;  et  ce  pré- 
cepte est  de  règle  absolue  pour  les  enfants. 

C'est  également  surtout  chez  les  enfants  que  M.  Lannelongue 
a  obtenu  des  résultats  importants  avec  les  injections  de  chlorure 
de  zinc  pratiquées  au  pourtour  de  l'articulation. 

Voici  le  procédé  qu'il  convient  de  suivre  pour  pratiquer  la 
résection  du  coude  : 


620  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Pour  que  cette  opération  donne  tous  ses  fruits,  deux  con- 
ditions opératoires  sont  nécessaires  :  la  première  est  de  conserver 
le  tendon  du  triceps,  afin  que  le  malade  puisse  jouir  plus  tard  dt*^ 
mouvements  actifs  d'extension,  résultat,  jusqu'à  M.  Ollîer,  consi- 
déré comme  impossible  ;  la  seconde  est  deconserver  le  nerf  cubital 

Je  résumerai  brièvement  les  divers  temps  opératoires  qui 
doivent  se  succéder. 

Le  malade  est  endormi,  la  bande  d'Esmarch  appliquée.  Le 
bras  repose  par  sa  face  interne  sur  un  plan  résistant,  à  hauteur 
convenable  pour  que  l'opérateur  soit  assis. 

1**  Incision  latérale  externe.  Nélaton  la  faisait  rectiligne,  mais 
il  est  préférable,  suivant  le  conseil  de  M.  OUier,  de  la  couder  en 
forme  de  baïonnette  à  sa  partie  moyenne,  de  façon  à  se  rappro- 
cher, le  plus  possible,  de  l'insertion  du  tendon  du  triceps,  dont  le 
détachement  est  ainsi  rendu  plus  facile.  Cette  incision  commence 
à  4  centimètres  au-dessus  et  se  termine  à  4  centimètres  au- 
dessous,  environ,  de  l'interligne  articulaire. 

2'  Détacher  les  deux  lèvres  de  la  plaie.  Ce  temps  difficile  et 
long  est  une  œuvre  de  patience  ;  servez-vous  surtout  de  la 
rugine  et  du  détache-tendon  de  M.  Ollier  ;  le  moins  possible  du 
bistouri  ;  détachez  les  muscles  de  leurs  insertions  ;  détachez  sur- 
tout avec  soin  le  tendon  du  triceps  (c'est  le  temps  le  plus  diffi- 
cile de  l'opération)  :  conservez  la  continuité  avec  le  périoste  de 
l'olécràne.  Pendant  la  dissection  de  la  lèvre  antérieure  de  la 
plaie,  l'articulation  radio-humérale  a  été  largement  ouverte. 

3""  Passez  au-dessous  du  col  du  radius  une  sonde  de  Blandin 
et  sciez  ce  col  avec  une  petite  scie  à  main.  Il  n'y  a  pas  lieu  de 
se  préoccuper  du  tendon  de  biceps,  qui  s'insère  plus  bas  sur  la 
tubérosité  bicipitale  du  radius. 

4"  Saisissez  le  bras  d'une  main,  l'avant-bras  de  l'autre,  et  im- 
primez à  l'articulation  un  mouvement  latéral  interne  suffisant 
pour  luxer  le  cubitus,  qui  vient  faire  saillie  au  dehors,  à  la  place 
laissée  libre  par  l'ablation  de  la  tète  radiale.  Non  seulement  cette 
manœuvre  facilite  la  résection  du  cubitus,  mais  elle  dégage 
encore  le  nerf  cubital  et  rend  la  blessure  de  ce  nerf  si  impossible, 
qu'on  ne  doit  pas  môme  le  voir  au  cours  d'une  opération  bien 
faite.  Désinsérez  alors  le  muscle  brachial  antérieur  de  l'apophyse 
coronoïde,  en  rasant  la  face  inférieure  de  cette  apophyse  jusqu'à 
sa  base.  Sciez  le  crochet  cubital. 

5""  11  ne  reste  plus  que  l'humérus,  qui  tient  par  ses  attaches 


RÉSECTION   DU  COUDE.  621 

épitrochléennes  :  détachez,  avec  grand  soin,  les  tendons  en  rasant 
Tos,  car  le  nerf  cubital  est  tout  près.  Sciez  Thumérus  au 
niveau  de  la  dépression  olécrânienne  ;  arrondissez  les  angles 
latéraux. 

6*  Enlevez  la  bande  d'Esmarch ,  et  faites  l'hémostase  après  avoir 
nettoyé  le  champ  opératoire  des  parties  fongueuses,  s'il  en  existe. 
Lavez  soigneusement  à  la  solution  phéniquée  forte.  Touchez  avec 
la  solution  de  chlorure  de  zinc  à  10  p.  100. 

7"*  Mettez  un  drain  dans  toute  la  hauteur  de  la  plaie,  et  réunis- 
sez par  première  intention.  Enveloppez  le  membre  d'un  panse- 
ment antiseptique,  et  immobilisez  à  angle  droit  dans  une  gout- 
tière de  carton  mouillé  ou  dans  une  gouttière  plâtrée. 

Il  serait,  sans  doute,  désirable  d'obtenir  une  nouvelle  articula- 
tion douée  des  mouvements  actifs  de  flexion  et  d'extension,  mais 
c'est,  en  définitive,  secondaire  lorsqu'il  s'agitd'une  tumeur  blanche  ; 
l'important  est  de  guérir,  et  bienheureux  encore  si  on  peut  re- 
couvrer un  bras  utile  par  une  ankylose  du  coude  dans  une  bonne 
position  !  Donc,  il  ne  faut  rien  faire  dans  ce  cas  pour  obtenir  des 
mouvements  prématurés,  mais,  au  contraire,  maintenir  le  membre 
dans  une  immobilisation  complète,  prolongée  aussi  longtemps 
qu'il  sera  nécessaire. 

S'il  s'agit  d'une  résection  traumatique,  et  surtout  d'une  résec- 
tion pour  ankylose  (résection  orthopédique),  tous  les  efforts  du 
chirurgien  doivent  tendre  à  obtenir  une  néo-articulation,  ainsi  que 
je  le  dirai  plus  loin. 

Je  crois  devoir  placer  ici  quelques  considérations  sur  la  désar^ 
ticulation  du  coude. 

Et  d'abord,  cette  désarticulation  est-elle  une  opération  pratique 
ou  simplement  un  exercice  d'amphithéâtre?  Certains  auteurs  lui 
préfèrent  l'amputation  à  la  partie  inférieure  du  bras  ;  je  ne  suis 
pas  de  cet  avis  :  il  faut  amputer  dans  le  coude  toutes  les  fois 
que  cela  est  possible.  L'opération  est,  pour  le  moins,  aussi  facile  ; 
elle  n'est  pas  plus  grave  :  elle  guérit  aussi  vite,  et  fournit  un 
moignon  infiniment  meilleur  pour  l'application  d'un  appareil 
prothétique. 

Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  pour  la  désarticu- 
lation du  coude  : 

L'amputation  circulaire  donne  de  bons  résultats,  et,  si  le  pra- 


622  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

ticien  n'avait  pas  assez  de  confiance  en  lui-même  pour  tailler  un 
lambeau,  je  l'engage  à  y  avoir  recours.  La  peau  étant  bien  rélra 
tée  par  un  aide,  faire  une  section  circulaire  de  la  peau  à  deu\ 
travers  de  doigt  environ  au-dessous  de  Tinterligne   articulaire 
relever  la  manchette,  en  la  retroussant  au  besoin,  et  désarticuler 

Toutefois,  le  procédé  de  choix  est  Tamputation  à  lambea< 
antérieur.  Autrefois,  nous  le  taillions  directement  par  transfixioD. 
et  le  procédé  était  extrêmement  brillant,  mais,  dans  ce  cav 
quelque  soin  que  Ton  mette  à  rétracter  la  peau,  celle-ci  se  trouv- 
presque  toujours  divisée  trop  au  niveau  des  muscles,  et  ce- 
derniers  forment  une  hernie  difficile  à  contenir.  Ou  peut  diviser 
la  couche  musculaire  par  transfixion,  mais  non  la  peau.  Il  faut 
toujours  diviser  les  téguments  de  dehors  en  dedans,  les  fairi 
rétracter  dans  une  certaine  étendue,  et  couper  ensuite  les  muscle<. 
soit  de  l'extérieur  à  l'intérieur,  soit  de  l'intérieur  à  l'extérieur 
(transfixion),  de  façon  à  confectionner  un  lambeau  exclusivement 
cutané  à  sa  circonférence  et  doublé  de  muscles  à  sa  base.  C'est 
d'ailleurs,  à  mon  avis,  une  règle  générale  qu'il  convient  d'appliquer 
à  toutes  les  amputations  à  lambeau. 

Pratiquons  donc  l'amputation  du  coude  à  lambeau  antérieur 
cutané  musculaire. 

L'épitrochlée  étant  située  beaucoup  au-dessus  de  rinterligne 
articulaire,  c'est  l'épicondyle  qu'il  faut  prendre  comme  point  de 
départ  de  l'incision,  si  on  opère  le  bras  droit,  ou  la  partie  interne 
située  en  regard  de  l'épicondyle,  si  on  opère  sur  le  bras  gauche. 

La  peau  étant  bien  rétractée,  partez  du  point  que  je  viens  d'in- 
diquer et  descendez  un  peu  obliquement  vers  la  face  antérieure 
de  l'avant-bras  jusqu'à  la  partie  moyenne  ;  remontez  sur  le  bord 
opposé  jusqu'à  un  niveau  correspondant  au  point  de  départ.  Dis- 
séquez les  téguments,  dans  la  hauteur  de  deux  travers  de  doiet 
environ,  et  coupez  ensuite  les  muscles,  par  transfixion,  si  vous 
voulez.  Pour  cela,  le  membre  étant  placé  en  supination,  enfoacei 
le  couteau  à  la  racine  du  lambeau,  faites-le  cheminer  en  rasant 
les  os  de  l'avant-bras  jusqu'au  point  où  la  peau  est  rétractée  et 
coupez  les  muscles  net  en  ramenant  le  tranchant  à  la  perpen- 
diculaire avec  l'axe  du  bras. 

Relevez  le  lambeau,  divisez  transversalement  les  téguments  en 
arrière  au  niveau  de  l'attache  du  lambeau,  et  désarticulez  en 
commençant  par  ouvrir  l'articulation  radio-humérale.  Divisez  le 
ligament  antérieur  et  le  ligament  interne;  pressez  sur  l'avant- 


LUXATIONS  DU  COUDE.  623 

bras,  de  façon  à  dégager  rolécrâne  de  sa  cavité^  et  coupez  enfin  le 
tendon  du  triceps.  Réunion  immédiate  et  drainage. 

Les  affections  organiques  du  coude  sont  très  rares.  Je  ne  trouve 
guère  à  signaler,  comme  spécial  à  la  région,  que  les  kystes 
développés  dans  la  bourse  séreuse  olécrânienne,  hygromas  du 
coude.  Ces  kystes  contiennent  parfois  des  grains  semouloïdes, 
qui  donnent  lieu  à  une  crépitation  spéciale.  Ils  sont  susceptibles 
de  s'enflammer,  de  suppurer;  l'inflammation  peut  même  envahir 
les  tissus  ambiants  et  produire  un  véritable  phlegmon  du  coude. 
Un  hygroma  suppuré,  spontanément  ouvert,  est  souvent  suivi 
de  trajets  flstuleux  dont  la  guérison  nécessite  une  large  incision 
de  la  poche. 

Quelques  vésicatoires  volants  peuvent  avoir  raison  de  cet 
hygroma.  En  cas  d'insuccès,  on  aurait  recours  à  l'incision,  au 
lavage  de  la  poche  avec  la  solution  phéniquée  forte,  et  à  l'attou- 
chement de  sa  face  interne,  soit  avec  la  teinture  d'iode,  soit  avec 
la  solution  de  chlorure  de  zinc  à  5  p.  100.  On  en  pourrait  aussi 
pratiquer  l'extirpation. 

J'arrive  maintenant  aux  lésions  du  coude  communes,  c'est- 
à-dire  aux  luxations^  aux  fractures  et  à  Vankylose. 

En  présence  d'un  traumatisme  du  coude,  préoccupez-vous 
tout  d'abord  de  rechercher  s'il  existe  une  luxation  :  c'est  le  point 
capital.  Une  fois  bien  fixé  à  ce  sujet,  recherchez  s'il  s'agit  d'une 
fracture,  et  de  l'absence  de  ces  lésions  concluez  à  une  contusion 
ou  aune  entorse. 

L'exploration  du  coude  est  difficile.  Il  est,  sans  doute,  des  cas 
où  le  diagnostic  saute  en  quelque  sorte  aux  yeux  du.  praticien, 
mais  il  en  est  d'autres,  et  ce  sont  de  beaucoup  les  plus  fréquents, 
où  tous  les  signes  doivent  être  examinés  et  analysés  de  très  près 
pour  découvrir  la  vérité,  h  ce  point  que  des  hommes  rompus  à 
une  longue  pratique  ne  sont  pas  sans  éprouver  un  certain 
embarras,  et  peuvent  même  rester  dans  le  doute  sur  telle  ou  telle 
espèce  de  fracture,  par  exemple.  Je  ne  saurais  trop  recommander 
de  se  familiariser  avec  Texamen  du  coude  sain,  car  c'est  à  la 
comparaison  du  coude  blessé  avec  le  coude  normal  que  vous 
emprunterez  les  principaux  éléments  du  diagnostic. 

Luxations  da  ooàde.  —  Les  deux  os  de  l'avant-bras  se 
luxent,  en  général,  ensemble  sur  l'humérus.  Quelquefois,  cepen- 


624  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

dant,  ils  se  luxent  isolément,  surtout  le  radius.  Une  autre  combi- 
naison, beaucoup  plus  rare,  est  celle  où  les  deux  os  de  ravant-bn^^ 
s'abandonnent  et  se  luxent  tous  les  deux,  mais  dans  un  sens 
différent,  le  radius  passant  en  avant  de  Thumérus  et  le  cubitus 
en  arrière. 

Lorsque  les  deux  os  sont  luxés  à  la  fois  tout  en  ayant  conserw 
leurs  rapports  entre  eux  (ce  qui  est,  je  le  répète,  le  cas  de  beau- 
coup le  plus  fréquent),  ils  peuvent  se  porter  en  sens  divers 
d'après  la  direction  que  leur  a  imprimée  le  choc  :  en  avant,  par 
exemple,  ou  même  sur  les  côtés.  Mais  la  luxation  du  coudra 
classique,  celle  que  le  praticien  doit  bien  connaître,  la  seule  qui 
rencontrera  probablement  dans  sa  carrière,  est  la  luxation  en 
arrière.  Les  deux  os  de  Tavant-bras  viennent  se  placer  sur  la 
face  postérieure  de  Thumérus,  y  font  un  relief  plus  ou  moiiir 
accusé  suivant  l'épaisseur  ou  le  gonflement  des  parties  qui  les 
recouvrent,  et,  de  cette  situation  nouvelle,  facile  à  se  représenter 
par  la  pensée,  découlent  des  signes  que  l'on  pourrait  presque 
déduire  théoriquement. 

Le  premier  de  ces  signes  est  la  déformation. 

Plusieurs  caractères  la  constituent,  et  l'œil  suffit  à  les  cons- 
tater :  augmentation  du  diamètre  an téro- postérieur  du  coude: 
saillie  anormale  formée  en  arrière  par  l'olécrâne,  dépression  située 
au-dessus  de  cette  saillie.  En  avant,  et  en  regard  de  l'encoche 
sus-olécrânienne,  relief  transversal  formé  par  l'extrémité  infé- 
rieure de  l'humérus;  exagération  du  pli  du  coude. 

Afin  de  mieux  apprécier  l'augmentation  du  diamètre  antéro- 
postérieur,  mesurez  à  l'aide  du  compas  d'épaisseur. 

De  môme,  pour  rendre  la  saillie  de  l'olécrâne  plus  appréciable, 
portez  l'avant-bras  en  flexion,  car  dans  l'extension  la  saillie  dis- 
paraît presque  complètement.  Le  triceps  est  déprimé  au-dessus 
de  l'olécrâne  en  raison  de  la  saillie  que  fait  cette  apophyse,  d'où 
la  production  de  l'encoche. 

Enfin,  si  l'on  place  les  deux  avant-bras  dans  une  position  iden- 
tique par  rapport  au  bras,  on  voit  nettement  que  les  axes  de  ces 
deux  segments  du  membre  ne  se  coupent  pas  au  même  point, 
ainsi  que  le  montrent  les  figures  64  et  65.  Ce  signe,  que  ne  men- 
tionnent pas  les  auteurs,  me  paraît  avoir  une  réelle  importance 
clinique. 

Après  avoir  constaté  ce  que  donne  la  simple  inspection,  re- 
cherchez les  signes  fournis  par  le  toucher. 


LUXATIONS  DU  COUDE. 


625 


A  l'étal  normal,  il  est  facile  de  trouver  Tépicondyle.  Immé- 
diatement au-dessous  de  l'épicondyle,  on  perçoit  une  dépression, 
et,  au-dessous  de  cette  dépression,  le  relief  formé  par  la  tête  du 
radius,  ce  dont  on  peut  s'assurer  en  imprimant  à  l'avant-bras  des 
mouvements  de  pro nation  et  de  supination.  C'est  par  l'étude  de 
ce  rapport  que  j'ai  l'habitude   de  commencer  l'exploration  du 


Fig.  64.  —  Coude  à  Tétat  normal.    Fig.  65.  —  Coude  atteint  de  luxation  en  arrière. 

coude  :  je  cherche  si  la  tète  du  radius  est  à  sa  place,  si  elle  pivote 
sous  le  doigt,  ou  bien  s'il  existe,  au  contraire,  un  vide  au-dessous 
de  l'épicondyle. 

Recherchez  ensuite  le  rapport  de  l'olécràne  avec  les  saillies 
latérales  du  coude,  c'est-à-dire  avec  l'épicondyle  et  avec  l'épi- 
trochlée.  Ce  rapport  varie  évidemment  à  l'état  normal  suivant 
que  le  coude  est  fléchi  ou  étendu  :  aussi,  mettez  le  membre  sain 
dans  une  position  identique  à  celle  du  côté  blessé  et  cherchez 
d'abord  ce  rapport  sur  le  membre  sain. 

Menez  une  ligne  horizontale  reliant  entre  elles  les  deux  saillies 
latérales  :  si  le  membre  est  demi-fléchi  (ce  qui   est   l'attitude 

TiLLAUx.  —  Chirurgie  clinique,  I.  —  40 


» 

11 

I- 


626  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

habituelle  de  Tavant-bras  atteint  de  luxation),  vous  constatez  qu 
la  partie  la  plus  saillante  de  Tolécrâue  est  située  à  une  certaiL 
distance  au-dessous  de  cette  ligne.  Exécutez  la  même  recheni 
du  côté  blessé,  et  vous  trouverez  que  lolécràne  est  très  remoni 
par  rapport  à  cette  ligne,  dont  il  occupe  alors  à  peu  près  le  niveau 
Si  le  coude  était  dans  Textension,  Tolécrâne  remonterait  notabi 
ment  au-dessus  de  cette  ligne. 

Ce  signe  est  une  preuve  absolue  du  déplacement  du  cubili- 
en  arrière,  et,  si  vous  avez  préalablement  constaté  l'absence  Ju 
radius  de  sa  place  normale,  vous  pouvez  conclure  à  une  luxation 
complète  des  deux  os  de  Favant-bras  en  arrière. 

La  saillie  de  Tolécràne  est  facilement  appréciable  au  toucher: 
iln  en  est  pas  toujours  de  même  de  la  tête  radiale,  surtout  lorsquil 
y  a  beaucoup  de  gonflement.  Cependant,  môme  dans  ce  cas,  eu 
déprimant  avec  soin  les  parties  molles,  on  arrive  à  sentir  tre> 
nettement  la  tête  du  radius  située  au  côté  externe  de  l'olécrànt 
et  à  mettre  le  doigt  dans  la  cupule.  Si  Ton  imprime  alors  à 
Tavant-bras  un  léger  mouvement  de  pronation  et  de  supînatiou. 
cette  tête  roule  sous  le  doigt. 

J'ai  signalé,  plus  haut,  la  dépression  sus-olécrànienne  vîsibleà 
Tœil.  Appliquez  un  doigt  au  niveau  de  cette  dépression,  et  vou? 
pourrez  encore  l'exagérer  en  refoulant  le  triceps. 

L'exploration  des  mouvements  articulaires  terminera  Texanieu 
et  fournira  aussi  des  renseignements  précieux.  Les  mouvements 
spontanés  sont  à  peu  près  impossibles  et  causent  au  blessé  de 
vives  douleurs.  J'en  dirai  autant  des  mouvements  provoqués,  qui 
arrachent  d  ordinaire  des  cris  au  patient. 

Vous  pouvez  augmenter  Textension  de  Tavant-bras  sans  trop 
de  difficulté,  mais  la  flexion  rencontre,  à  un  moment  donné,  une 
résistance  invincible  et  ne  peut  dépasser  une  certaine  limite^  ce 
dont  rendent  bien  compte  les  nouveaux  rapports  des  surfaces 
articulaires. 

Ce  signe  possède  une  grande  valeur  clinique,  et  j'estime  que» 
dans  le  cas  où  le  coude  serait  envahi  par  un  gonflement  tel  que 
les  constatations  précédentes  soient  impossibles,  il  serait  suffisant, 
à  lui  seul,  pour  faire  porter  le  diagnostic  de  luxation,  surtout  si 
Ton  y  ajoute  le  suivant. 

A  Tétat  normal,  le  coude,  qui  constitue  un  ginglyme  angulaire 
parfait,  ne  présente  pas  de  mouvements  de  latéralité  :  or,  ces  mou- 
vements existent  dans  la  luxation  et  sont  même  très  faciles  à 


LUXATIONS  DU  COUDE.  627 

percevoir.  Ayez  soin  de  bien  immobiliser  le  bras  et  de  ne  pas 
confondre  les  mouvements  de  latéralité  avec  le  mouvement  de 
flexion. 

Tel  est  l'ensemble  des  signes  qui  permettront  de  reconnaître 
une  luxation  du  coude  en  arrière,  et  c'est,  je  le.  répète,  celle  que 
Ton  rencontre  dans  la  très  grande  majorité  des  cas.  J'insisterai 
donc  peu  sur  les  autres  variétés  de  luxation,  d'abord  parce  qu'elles 
sont  fort  rares,  et  aussi  parce  que  c'est  en  recherchant  les  nou- 
veaux rapports  des  saillies  osseuses  entre  elles,  ainsi  que  nous 
venons  de  le  faire,  qu'on  arrivera  au  diagnostic.  Par  exemple, 
on  a  signalé  une  luxation  en  avant ^  qui  se  produit  lorsque  l'avant- 
bras  fléchi  est  fortement  repoussé  en  avant,  tandis  que  l'hu- 
mérus est  immobilisé  ou  repoussé  en  arrière.  Il  me  paraît  inutile 
d'analyser  les  signes  résultant  de  ce  déplacement.  J'en  dirai  autant 
des  luxations  latérales,  un  peu  moins  rares  que  la  précédente, 
divisées  en  complète  et  incomplète,  et  dont  le  diagnostic  est  géné- 
ralement facile,  étant  donnée  la  déformation  considérable  qui  en 
résulte,  surtout  s'il  sagit  d'une  luxation  latérale  complète.  J'a- 
joute que  dans  la  luxation  en  arrière  classique,  celle  que  j'ai 
décrite  en  détail,  il  est  fréquent  de  trouver  les  deux  os  de  Tavant- 
bras,  non  directement  en  arrière,  mais  un  peu  portés  .soit  en 
dedans,  soit  en  dehors,  ce  qui,  d'ailleurs,  ne  change  en  rien  la 
symptomatologie  générale  de  TafiFection. 

Le  praticien  doit  être  prévenu  que  dans  la  luxation  en  arrière 
il  est  possible  que  l'apophyse  coronoïde  soit  fracturée  à  sa  base, 
ou  bien  que  la  trochlée  humérale  détachée  ait  été  entraînée 
avec  l'olécràne.  On  ne  peut  établir  tout  d'abord  ce  diagnostic,  mais 
on  est  autorisé  à  l'admettre,  si  après  avoir  réduit  la  luxation  on 
la  trouve  reproduite  le  lendemain  sans  qu'aucune  manœuvre  ait 
été  exercée.  Ce  fait  anormal  s'explique,  d'ailleurs,  très  facilement 
par  les  deux  lésions  précédentes.  J'en  observai  un  exemple  à 
1  Hôtel-Dieu,  en  1885,  un  second  en  1890,  et  un  troisième  à  la 
(Charité,  en  1893.  Pour  maintenir  la  réduction,  il  faut  appliquer 
un  appareil  inamovible,  le  membre  étant  fortement  fléchi,  et  ce 
n'est  pas  toujours  facile. 

Une  luxation  du  coude  assez  fréquente,  c'est  la  luxation  isolée 
du  radius. 

Cette  luxation  se  produit  dans  plusieurs  conditions.  Ordinai- 


628  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

rement  traumatique^  elle  peut  être  quelquefois  spontanée ^  on  rL 
a  observé  de  congénitales. 

Supposez,  par  exemple,  une  fracture  du  cubitus  seul,  ave» 
une  disposition  telle  des  fragments  qu'ils  chevauchent  Tun  sur 
l'autre.  La  conséquence  forcée  de  cette  fracture  est  une  pressioi 
plus  forte  exercée  aux  deux  extrémités  du  radius.  L'extrémiU 
supérieure  abandonne  peu  à  peu  le  condyle  et  vient  se  porter 
sur  la  face  antérieure  de  Thumérus. 

La  contraction  musculaire  peut  produire  le  même  résultat.  J'ei 
ai  vu  un  exemple  sur  une  personne  dont  la  profess^ion  exigeai' 
l'action  incessante  du  biceps  sur  Tavant-bras  fléchi  à  angle  droit 

La  luxation  traumatique  du  radius  résulte  d'un  coup  ou  duc 
choc  porté  directement  sur  la  tête  de  Tes.  Celle-ci,  suivant  la 
direction  du  choc,  se  porte  en  avant,  en  arrière,  ou  en  deho^. 
L'intégrité  du  cubitus  s'oppose  à  l'ascension  du  radius,  mais.  >! 
le  cubitus  est  fracturé  en  même  temps,  on  conçoit  que  cett^ 
ascension  puisse  être  considérable. 

La  luxation  du  radius  n'est  pas  toujours  facile  à  reconnaître. 
surtout  chez  les  sujets  fortement  muselés.  La  déformation  nest 
pas  très  accusée  :  cependant,  l'axe  du  radius  a  changé  de  direc- 
tion ;  les  blessés  se  plaignent  surtout  d'éprouver  de  la  douleur 
dans  le  coude  et  de  ne  pouvoir  tourner  le  poignet,  c'est-à-dirt 
faire  les  mouvements  de  pronation  et  de  supination.  Ils  ne  peu- 
vent non  plus  fléchir  complètement  Tavant-bras. 

Cherchez  l'épicondyle,  et,  au-dessous  de  lui,  le  relief  que  forme 
normalement  la  tête  radiale.  Au  lieu  d'une  saillie,  vous  trouvez 
une  dépression  :  donc,  le  radius,  n'est  pas  à  sa  place.  Recherchez 
alors  sa  nouvelle  position,  et,  pour  cela,  imprimez  à  Tavant-bras 
des  mouvements  de  rotation,  en  même  temps  que  vous  explorez 
avec  un  doigt  les  diverses  régions  du  coude  :  vous  arriverez,  sans 
doute,  à  sentir  la  tête  rouler  en  un  point  quelconque. 

Je  dirai  tout  de  suite  que  la  réduction  de  cette  luxation  est  dif- 
ficile, quelquefois  même  impossible,  si  elle  coïncide,  par  exemple, 
avec  une  fracture  du  cubitus.  Lorsqu'elle  est  isolée  et  trauma- 
tique, on  arrive,  par  une  pression  directe,  à  remettre  le  radius  en 
place,  mais  on  a  peine  à  l'y  maintenir  :  c'est,  du  moins,  ce  que  j'ai 
observé. 

La  meilleure  attitude  à  donner  au  bras  me  parait  être  une 
position  intermédiaire  à  la  flexion  et  à  l'extension,  en  demi- 
pronation. 


LUXATIONS  DU  COUDE.  629 

La  règle  générale  de  réduire  les  luxations  aussitôt  que  possible 
est  encore  plus  applicable,  peut-être,  à  celles  du  coude,  car,  elles 
deviennent  facilement  irréductibles,  et  quelquefois  dans  un  temps 
très  court:  j*ai  échoué,  à  Lariboisière,  sur  une  hixation  qui  ne 
datait  que  de  huit  jours,  après  avoir  employé  le  chloroforme, 
bien  entendu.  Cependant,  on  en  a  réduit  datant  de  six  mois  et 
même  davantage. 

Voici  le  meilleur  mode  de  réduction  de  la  luxation  complète 
des  deux  os  en  arrière.  Vous  devez  toujours  tenter  de  réduire 
d'abord  sans  chloroforme,  à  moins  d'indications  individuelles 
spéciales,  et  vous  réussirez  à  peu  près  constamment  en  employant 
la  manœuvre  suivante. 

Asseyez  le  malade  sur  une  chaise,  placez-vous  derrière  lui, 
confiez  Tavant-hras  à  un  aide  et  faites  exercer  des  tractions  sou- 
tenues sans  violence.  Saisissez  le  coude  avec  les  deux  mains,  de 
telle  sorte  que  quatre  doigts  soient  en  avant  et  les  deux  pouces 
en  arrière.  Appliquez  Ymi  des  pouces  sur  la  saillie  de  Tolécràne 
et  Tautre  sur  la  tête  du  radius.  Restez  dans  cette  position  peur 
dant  deux  ou  trois  minutes,  de  façon  à  fatiguer  les  muscles  du 
sujet.  Quelquefois,  vous  sentez  sous  les  doigts  un  certain  glisse- 
ment des  deux  os  :  commandez  alors  à  Taide  qui  fait  l'extension 
de  fléchir  brusquement  Tavant-hras  sur  le  bras,  et,  au  môme  ins^ 
tant,  exercez  avec  les  pouces  une  pression  directe  aussi  forte  que 
possible  de  haut  on  bas. 

J'ai  rarement  vu  une  luxation  du  coude  résister  à  cette  simple 
manœuvre  bien  exécutée.  Eh  cas  d'échec,  recommencez  une 
seconde  fois,  et,  si  vous  ne  pouvez  réduire,  faites  coucher  aussi- 
tôt le  malade  et  endormez-le.  Vous  aurez  recours^  sous  le  chloro- 
forme, au  même  mode  de  réduction,  mais  la  pression  directe 
suffit  alors  le  plus  souvent. 

Placez  le  coude  dans  une  écharpe  et  maintenez-le  immobile 
pendant  une  huitaine  de  jours.  «  .  •. 

La  réduction  de  la  luxation  en  avant  ou  des  luxations  latérales 
s  opérerait  de  la  même  manière,  c'est-à-dire  :  traction  combinée 
à  la  propulsion  directe  à  l'aide  des  doigts.  • 

Luxations  anciennes  du  coude.  —  Le  traitement  chirur- 
gical des  luxations  anciennes  du  coude  est  d'origine  récente  et 
n'avait  même  pas  trouvé  place  dans  les  deux  premières  éditions 
de  cet  ouvrage. 


630  AFFECTIONS  CUIRURGICALES  tiU   MEMBRE  SUPERIBUR. 

Il  ebt  (lillicilc  de  prt^-i-isor  l'i^poquâ  h  laquelle  uno  luxation  % 
coude  doit  ôtre  déclarée  aucieune. 

CUniquemfnt,  c'est  lorsque  la  luxation  ne  peut  plus  Atre  rédqj 
par  les  iiioyoïis  ordinaires  et  nécessite  des  manteuvres  spécial 
Anatomiquement ,  c'est  lorsque  la  rt'paration  des  parties  n)ol| 
déchirées  est  effectuée  et  que  les  os  sont  fixés  d'une  manil^ 
déGnitive  dans  leur  nouvelle  position.  Or.  cette  lixalion  s'opj 
très  vite  au  niveau  du  coude,  et  j'estime  ({U  après  un  n 
luxation  de  cette  jointure  mérite  déjà  l'épithète  d'ancienne. 

Pour  bien  se  rendre  compte  du  traitement  des  luxations  ancU 
nés  du  coude,  il  est  important  de  se  rappeler  les  modîRcatifll 
qui  surviennent  dans  la  jointure  à  la  suilo  de  la  luxation. 

Les  muscles  deviennent  llbreux,  se  rétractent,  s'atrophient  9 
vent,  et  constituent  un  obstacle  à  l'extension.  —  Les  ligamal 
sont  rétractés,  hypertrophiés,  et  on  constate,  dans  la  plupart  des 
cas,  la  néoformatitin  de  trousseaux  fibreux  tri>s  résistants.  —  La 
capsule  articulaire  rétractée,  épaissie,  peut  s'interposer  entre  les 
surfaces  osseuses.  —  Le  périoste  est  fréquemment  le  point  de 
départ  de  productions  osseuses  nouvelles.  —  Les  surfaces  arti- 
culaires sont  rapidement  déformées;  elles  s'aplatissent  et  les 
dépressions  eoronoïdienne  et  olécrdnienne  se  comblent  à  l'aide 
d'un  tissu  de  remplissage. 

On  comprend  ainsi  les  obstacles  insurmontables  qui  s'opposait 
souvent  et  rapidement  k  la  réduction  ;  on  comprend  aussi  que 
certaines  réductions,  opérées  trop  tardivement,  n'aient  pas  donné 
les  résultats  qu'on  était  en  droit  d'espérer. 

Établissons  d'abord  une  grande  distinction,  suivant  qu'il  s'agit 
d'uu  enfant  ou  d'un  adulte. 

Chez  les  jeunes  sujets,  une  luxation  du  coude  non  réduite  pré 
sente  une  gravité  beaucoup  nioindr*^^  que  chez  l'adulte.  Chez  eux, 
1b  fonction  arrive  à  refaire  un  organe  suffisant  pour  le  rétablis- 
sement des  mouvements  physiologiques,  ils  recouvrent  pres- 
que une  articulation  nouvelle.  Il  n'y  a  donc  pas  lieu  d'instituer 
UQ  traitement  chirurgical  si  la  réduction  simple  est  devenue 
impossible. 

L'adulleattcint  d'une  luxation  ancienne  du  coude  est  un  infirme 

Supposons-nous  en  présence  d'une  luxation  non  réduite  du  coude 

datant  de  quelques  mois  (six  mois  me  paraît  être  une  limite 

extrême),  que  faul-il  faire? 

Il  faut  tenter  la  réduction  sous  le  chloroforme,  qu'il  s'agU 


LUXATIONS  DU  COUDE.  631 

d'ailleurs,  d'un  enfant  ou  d'un  adulte.  Plusieurs  procédés  sont 
applicables. 

Quant  à  moi,  j'emploie  la  manœuvre  que  j'ai  décrite  pour  la 
réduction  des  luxations  récentes,  avec  cette  diflféren ce  que  j'exerce 
une  force  beaucoup  plus  grande.  Je  mobilise  la  jointure  dans 
tous  les  sens  ;  je  presse  de  haut  en  bas  sur  le  radius  et  le  cubi- 
tus, et  je  ne  m'arrête  que  de  guerre  lasse.  J'estime  que  là  doit  se 
borner  le  traitement,  s'il  s'agit  d'un  jeune  sujet. 

On  s'est  encore  servi  d'appareils  spéciaux  très  puissants,  tels 
que  celui  de  Collin,  de  Jarvis,  mais  je  suis,  en  principe,  peu  par- 
tisan de  ces  moyens  de  réduction,  dont  je  crains  de  ne  pouvoir 
suffisamment  mesurer  l'action. 

M.  Farabeuf  a  proposé  et  mis  plusieurs  fois  en  pratique  un  pro- 
cédé de  réduction  des  luxations  anciennes  du  coude,  qu'il  a 
appelé  anatomique  et  scientifique^  basé  sur  la  notion  précise  des 
obstacles  qui  s'opposent  à  la  réduction,  c'est-à-dire  sur  les  mo- 
difications articulaires  que  je  viens  d'indiquer.  Il  consiste  d'abord 
en  mouvements  de  flexion  brusques,  longtemps  continués,  ayant 
pour  but  de  briser  les  liens  fibreux  qui  siègent  au  niveau  du 
triceps.  Lorsque  la  flexion  est  obtenue,  on  fait  sur  Tavant-bras 
une  extension  de  50  kilogrammes,  non  comme  moyen  de  ré- 
duction, mais  pour  transformer  le  membre  en  une  tige  rigide, 
fournissant  un  point  d'appui  pour  exécuter  des  mouvements  de 
latéralité  destinés  à  distendre  et  déchirer  les  ligaments  latéraux. 
Ce  procédé  a  permis  de  réduire  des  luxations  datant  de  six 
mois,  mais  je  crois  savoir  que  les  résultats  ultérieurs  n'ont  pas 
toujours  été  satisfaisants  au  point  de  vue  du  rétablissement 
fonctionnel. 

J'estime  donc  que  lorsque  la  manœuvre  que  je  préfère  n'a  pas 
réussi,  on  doit  considérer  la  luxation  comme  irréductible.  C'est 
alors  qu'interviennent  les  opérations  sanglantes. 

On  a,  cependant,  rendu  parfois  grand  service  au  malade  en 
substituant  simplement  une  bonne  attitude  du  coude  (flexion  à 
angle  droit)  à  une  mauvaise  (demi-extension  ou  extension 
complète).  Pour  cela,  il  faut  fracturer  l'olécràne  en  exerçant  un 
mouvement  forcé  de  flexion  de  l'avant-bras  sur  le  bras. 

Je  ne  crois  pas  à  l'utilité  de  la  section  sous-cutanée  des  brides 
nouvelles,  de  la  capsule,  des  ligaments  épaissis. 

Lorsqu'un  sujet  adulte  est  atteint  d'une  luxation  ancienne  du 
coude,  si  elle  est  trop  ancienne  (six  mois  et  plus)  pour  qu'on 


6112  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  [lU   MEMDHË  âCPËHlEUR. 

{luisHe  sougor  à  tenter  une  rtiduction,  ou  bion  si  la  r^aotîdl 
échoué  ;  si  le  sujet  est  rendu  itilirme  et  réclame  une  înterventfi 
il  faut  pratiquer  l'arthrolomie. 

Voici  comment,  à  mon  setis,  doit  procéder  lo  chiriirgion.  Sa 
première  pensée  sera  de  chercher  à  réduire  à  ciel  ouvert.  Si, 
au  cours  de  l'opération,  la  réduction  lui  paraît  impossible,  il  doit 
faire  la  résectiondu  coude.  11  socon tentera,  s'il  le  peut,  d'une  hémi- 
résection, c'est-à-dire  sectionnera  seulement  soit  t'humérusT 
soit  ie  crochet  cuhito-radial.  Si  une  hémi-résection  n'est  | 
suffisunte  pour  ramener  au  contact  les  extrémités  osseusf 
fora  la  résection  totale. 

Le  procédé  opératoire  qui  me  paraît  lemeilleurest  lesuivantfï); 
Incision  verticale  sur  la  ligiit.'  médiane  postérieure,  passant  pur 
le  milieu  de  l'olécràne  et  divisant  le  tendon  du  triceps.  Désinsé- 
rer  avec  beaucoup  de  soin  ce  tendon  ou  maintenant  sa  continuité 
avec  le  périoste  du  cubitus.  Kcarfcr  peu  ii  peu  les  deux  lèvres  do 
la  plnio,  et  dégager  le  nerf  cubital  au  côté  interne.  L'articulation 
se  trouve  largement  découverk-.  Détachez  au  bistouri,  aux 
ciseaux,  ù  la  rugine,  les  adhérences  qui  fixent  le  crochi-t  cubital. 
Servez-vous  du  ciseau  et  du  marteau  s'il  existait  un  commen- 
cement d'ankylose  osseuse.  Ouvrez  l'articulation  par  un  mouve- 
ment forcé  de  flexion,  enlevez  les  tissus  qui  remplisst^ntles  cavités 
coroiioïdienne  et  olécrdnioniie.  En  un  mol,  libérez  les  extré- 
mités osseuses  de  leurs  adhérences  jusqu'à  ce  qu'elles  soiral 
suffisamment  libres  et  mobiles  pour  Mro  réappliquées  h  leur 
place  normale. 

Après  avoir  dégagé,  autant  ipi'il  est  possible,  les  surfaces  a 
culaires,  si  vous  ne  pouvei^  les  remettre  en  place,  essayez  AM 
hémi-résection.  Il  me  parait  préfénible  de  faire  porter  la  i 
tion  sur  l'extrémité  inférieure  de  riiumérus  et  de  consen 
crochet  cubital. 

Pour  que  ces  deux  opérations,  la  réduction  complMe  à  ciel 
ouvert,  la  réduction  apré.s  Iiéini-réseclion,  réussissent,  il  faut  que 
l'articulation  ait  conservé  un  certain  degré  de  mobJlili-.  Lors 
les  surfaces  articulaires  sont  complètement  souilécs  l'une  à  l'aul 
on  pratiquera  la  résection  complète. 


(l)Je  prtltrt,  dtnê  e»  cm,  l'incîMon  pottérieure  i  l'incUion  lattnUc  ntarn*  qu* 
J'fti  |>r*c«iiii#«  plui  hnul,  par»  (ju'eUa  permet  lienaFoiip  jui«ux  de  (ulirra,  dut» 
l'acln  opiTnlotre.  In  propreiaion  que  Je  conscillD.  Je  rL-icrvr  l'inciilon  UUnla 
eil«rne  uni  <••  d»n»  1nK.)iiel«  on  prnliqiif  dViiihli-e  In  rtfsprlion. 


FRACTURES  DU  COUDE.  63a 

Mobilisez  la  jointure  dès  que  la  réunion  des  parties  molles 
sera  effectuée. 

J'engage  vivement  le  praticien  à  traiter  ainsi  les  luxations 
irréductibles  du  coude^  car  les  résultats  sont  remarquables. 

Fractures  du  coude.  —  Une  fracture  du  coude  peut  inté- 
resser rhumérus  dans  sa  totalité  et  présente  alors  une  direction 
générale  transversale,  avec  des  prolongements  articulaires  qui 
constituent  plusieurs  fragments  :  c'est  la  fracture  que  Ton  peut 
appeler  totale  du  coude.  Il  existe  des  fractures  partielles  portant 
sur  Tolécrâne  et  l'épitrochlée.  Ces  dernières  sont,  presque  tou- 
jours, d'un  diagnostic  très  facile,  parce  que  les  os  atteints  sont 
immédiatement  sous  la  peau,  facilement  accessibles,  situés  en 
quelque  sorte  en  dehors  du  plan  articulaire,  mais  il  n'en  est  pas 
de  même  de  l'autre. 

Je  répète  qu'en  présence  d'un  traumatisme  du  coude  votre  pre- 
mière préoccupation  sera  de  rechercher  s'il  existe  une  luxation, 
et  nous  venons  d'étudier  les  signes  à  l'aide  desquels  on  arrive  au 
diagnostic  :  mais  il  faut  savoir  que  la  fracture  totale  du  coudey 
c'est-à-dire  la  fracture  de  l'humérus  siégeant  très  bas,  immédia- 
tement au-dessus  des  tubérosités  interne  et  externe,  peut  donner 
naissance  à  un  ensemble  de  signes  capables  d'en  imposer  pour  une 
luxation.  Supposez,  en  effet,  que  le  fragment  supérieur  se  porte 
en  avant  et  que  le  fragment  inférieur  se  porte  en  arrière,  en  entraî- 
nant avec  lui  les  deux  os  de  Tavant-bras,  vous  observerez  une 
déformation  analogue  à  celle  de  la  luxation  :  le  membre  est 
raccourci,  le  diamètre  antéro-postérieur  du  coude  est  augmenté  ; 
il  existe  une  saillie  de  l'olécràne  en  arrière,  et  les  axes  du  bras  et 
de  Tavant-bras  ne  se  coupent  plus  dans  le  point  normal;  on  pro- 
voque des  mouvements  latéraux. 

Mais  vous  constaterez  les  signes  différentiels  suivants  : 

Le  radius  a  conservé  ses  rapports  avec  l'épicondyle,  et,  dans  les 
mouvements  de  rotation  de  l'avant-bras,  il  pivote  sur  le  condyle. 
La  pointe  de  l'olécrftne  affecte  avec  les  saillies  latérales  les  mêmes 
rapports  que  ceux  du  côté  sain,  les  deux  bras  étant  placés  dans 
une  situation  identique,  ce  qu'il  ne  faut  jamais  négliger  de  fairo. 
Les  mouvements  sont  douloureux,  sans  doute,  dans  les  deux  cas 
et  difficiles;  cependant,  lorsque,  saisissant  le  bras  d'une  main  et 
Tavant-bras  de  l'autre,  vous  imprimez  à  ce  dernier  de  très  légers 
mouvements  de  flexion  et  d'extension,  de  façon  à  ne  pas  ébranler 
les  fragments,  ces  mouvements  sont  faciles  et  non  douloureux 


634  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

dans  la  fracture,  et  j'attache,  pour  mon  compte,  la  plus  grande 
importance  à  ce  signe  lorsqu'il  est  bien  constaté  ;  dans  ma  pra- 
tique journalière,  c'est  à  lui  que  j'ai  recours,  presque  d'emblée, 
pour  rejeter  tout  de  suite  Tidée  d'une  luxation. 

Dans  la  fracture,  on  perçoit  souvent  une  crépitation  très  nette. 
Enfin,  je  suppose  que  les  signes  précédents  soient  peu  accusés,  ou 
peu  perceptibles  en  raison  du  gonflement  :  exercez  sur  l'avant-bras 
une  certaine  traction  pendant  que  l'humérus  est  fixé,  vous  verrez 
l'olécrâne  descendre,  les  os  reprendre  leur  place,  et  la  déformation 
disparaître,  mais  au  bout  d'un  instant,  si  les  parties  ne  sont  pas 
solidement  maintenues,  elles  reprendront  leur  situation  anormale. 
La  fracture  de  l'apophyse  coronoïde  et  celle  de  la  trochlée  coïn- 
cidant avec  une  luxation  en  arrière  pourraient  seules  donner 
naissance  à  ce  dernier  signe,  mais  vous  avez  dans  ces  cas  les 
autres  signes  de  la  luxation. 

11  sera  donc  le  plus  souvent  possible,  facile  même,  à  condition 
d'analyser  de  près  tous  les  signes,  de  distinguer  une  fracture 
totale  et  transversale  du  coude  d'avec  une  luxation  en  arrière. 
D'ailleurs,  ce  qui  importe  surtout  pour  le  blessé,  c'est  de  ne  pas 
confondre  ces  afi'ections  avec  une  contusion  simple,  de  manière 
à  rester  inactif,  car  en  faisant  les  manœuvres  de  réduction  vous 
ramènerez  les  choses  en  état,  quand  même  le  diagnostic  ne  serait 
pas  absolument  exact. 

La  fracture  du  coude  peut  ne  pas  intéresser  la  totalité  de  ITiu- 
niérus,  mais  seulement  l'épiphyse  :  c'est  ce  qu'on  observe  en  par- 
ticulier chez  les  enfants,  où  il  s  agit  alors  d'un  décollement  épi- 
physaire.  Le  fragment  humerai  peut  faire  saillie  en  arrière  en 
entraînant  l'olécrâne  et  donner  encore  l'idée  d'une  luxation, 
mais  je  ne  saurais,  pour  établir  le  diagnostic  difi'érentiel,  que 
répéter  ce  que  j'ai  dit  dans  le  paragraphe  précédent.  D'ailleurs, 
les  luxations  du  coude  chez  les  enfants  sont  rares. 

Le  traitement  des  fractures  du  coude  est  facile,  en  général, 
mais  le  praticien  doit  surtout  se  préoccuper  de  prévenir  la  rai- 
deur et  même  lankylose  de  l'articulation. 

Voici  la  conduite  qu'il  convient  de  tenir. 

S'il  n'existe  pas  de  déplacement,  ou  bien  si  les  parties  remises 
en  place  n'éprouvent  aucune  tendance  à  se  déplacer  de  nouveau, 
contentez- vous  de  mettre  le  bras  dans  une  écharpe  —  chez  les 


FRACTURES  DU  COUDE.  63S 

enfants  contente/.- vous  mi^ioe  d'une  écliarpe  simple,  qui  Isisse 
la  lîbert"'  de  la  main  et  permette,  par  conséquent,  les  mouvements 
du  coude.  La  consolidation  ne  s'en  opère  pas  moins  bien,  et  vous 
Invitez  les  raideurs  arliculaires.  Dans  tous  les  caa.  faites  exécuter 
de  très  bonne  heure  des  mouvements  à  l'articulation. 

S'il  y  H  un  déplacement  considérable,  et  qu'une  fois  réduits  les 
fragments  aient  grande  tendance  k  s'écarter  de  nouveau,  ce  (ju'il 
n'est  pas  rare  d'observer,  îl  est  indispensable  de  les  maintenir 
pendant  un  certain  temps.  Appliquez  alors  «ne  gouttière  plâtrée 
postérieure,  l'avant-bras  L^tant  iléchi  à  angle  droit,  avec  la  pré- 
caution de  maintenir  les  parties  réduites  ]K-ridant  que  le  plâtre 
sèche  :  le  déplacement  ne  pourra  plusse  reproduire  ensuite.  .Mais 
ne  laissez  pas  cet  apparaît  inamovible  jusqu'à  la  couï^olidation. 
Enlevez-le,  par  exemple,  après  une  quinzaine  de  jours  :  employez 
alors  l'écharpe  simple,  à  moins  que  vous  n'observier  de  nouveau 
un  déplacement  des  parties,  et  permettez  au  blessé  quelques 
mouvements. 

L&fracfure  de  l'èpitrochlée  mérite  nne  mention  spéciale,  parce 
qu'il  n'est  pas  rare  d'observer  cette  fracture  isolée  chez  les  ado- 
lescents, et  souvent  elle  est  méconnue.  L'épitrocblée  se  déve- 
loppe par  un  point  d'ossification  spécial  qui  se  soude  au  corps 
de  l'os  vers  l'âge  de  seize  à  dix-sept  ans.  A  la  rigueur,  l'épitro- 
cblée peut  se  fracturer  isolément  chez  l'adulte,  mais  on  l'observe 
d'habitude  dans  la  jeunesse,  et  ce  u'est  alors  qu'un  décollement 
épiphysaire.  r,ette  fracture,  ai-jedit,  est  assez  souvent  méconnue, 
parce  qu'elle  n'entraîne  aucune  déformation  apparente  et  que  les 
mouvements  de  l'articulation  ne  sont  pas  gênés.  Le  blessé  ne  se 
plaint  que  d'une  douleur  à  la  partie  interne  du  coude.  Saisissez 
l'épitrocblée  entre  le  pouce  et  l'index,  et  vous  constaterez  de  la 
mobilité  anormale,  quelquefois   de  la  crépitation. 

Prescrivez,  pendant  quelque  temps,  unrepos  relatif  du  bras. 

\a  fracture  de  fo/écrrlite  est  une  lésion  observée  couranim(?nt 
dans  la  pratique.  Deuxcauses  la  peuvent  produire  :Ih  contraction 
musculaireet  un  choc  direct.  Le  triceps,  parson  attache  inférieure, 
est,  en  effet,  on  ne  peut  mieux  dispose  pour  produire  l'arrachement 
de  cette  apophyse  dans  un  mouvement  brusque  d'extension  du 
bras  :  cen'est guère  «lors  que  le  bec  de  l'olécrâne  qui  est  arraebé, 
et  il  est  entraîné  plus  ou  moins  haut  par  la  contraction  tuiiscu- 


(36  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

[aire.  On  sent  avec  le  doigt  une  large  dépression  entre  les  fra^ 
ment  s. 

Lorsque    la  fracture  est  le  résultat   d'un    choc   direct,  eli- 
siège  nécessairement  sur  un  point  variable  de  la  hauteur  deTapi- 
physe  et  peut  en  occuper  la  base.  La  fracture  passerait  pb 
facilement  inaperçue    que  dans  le    cas  précédent,     parce  qui 
peut  n'exister  qu'un  léger  intervalle,  une  sorte  de  fissure  ent^ 
les  deux  fragments.  Cependant,  suivant  que  les  plans  fibreux fix^ 
aux  côtés  de  Tolécrftne  sont  plus  ou  moins  déchirés,  le  fragmen 
supérieur  est  plus  ou  moins  attiré  en  haut  par  Faction  du  trice;^. 
et  il  en  résulte  un  écartement  considérable^  susceptible  mèn^ 
d'augmenter  les  jours  suivants.  Il  me  paraît,  toutefois,  difficile 
d'admettre  qu'un  choc  capable  de  produire  la  fracture  d'un  c? 
$ous-cutané  ne  laisse  aucune  trace  de  contusion  sur  la  pean,  <^> 
c'est  ce  signe  qui  permettra  de  dire  si  la  fracture  a  été  produit^ 
par  cause  directe  ou  par  cause  indirecte. 

L'olécrâne  peut  être  divisé  en  plusieurs  fragments,  etl'onper 
çoit  alors  une  crépitation  bruyante. 

Rien  de  plus  simple,  d'ailleurs,  que  le  diagnostic  de  ces  frac- 
tures, puisque  dans  la  plupart  des  cns  on  peut  saisir  entre  le> 
doigtslefragmentsupérieur  et  le  mobiliser.  Cependant,  en  présrticî 
d'un  épanchement  de  sang  considérable,  les  deux  signer, 
écartement  et  mobilisation,  qui  sont  à  peu  près  les  seuls,  peuves! 
n'être  pas  appréciables  au  toucher  et  laisser  subsister,  pendant 
quelques  jours,  im  doute  dans  l'esprit  du  praticien. 

Dans  certaines  fractures  très  obliques  de  la  base  de  rolécrâne. 
les  deux  os  de  l'avant-bras  peuvent  glisser  en  avant,  et  il  en  résulte 
une  variété  de  luxation  du  coude,  facilement  réductible. 

Le  traitement  consiste  dans  l'immobilisation  du  bras,  mais  on 
a  beaucoup  discuté  sur  la  meilleure  position  à  donner  au  coude. 
Cette  position  est  évidemment  subordonnée  au  deg-ré  d'écsrte- 
mcnt  des  fragments,  puisque  le  but  poursuivi  est  de  les  maintenir 
rapprochés  le  plus  possible. 

Si  donc,  en  plaçant  le  coude  à  angle  droit,  vous  ne  constatez 
qu  un  très  b?ger  écartement,  maintenez  le  bras  dans  cette  position, 
qui  est  la  plus  commode  pour  le  blessé.  Si,  au  contraire,  le  triceps 
a  entraîné  en  haut  le  fragment  supérieur,  étendez  le  bras  jusque 
ce  que  le  contact  ait  lieu  et  maintenez  le  brns  dans  cette  situa- 
tion. N'allez  pas,  cependant,  jusqu'à  lextension  complète,  qui 
devient  insupportable  au  bout  d'un  temps  même  très  court.  Une 


ANKYLOSE  DU  COUDE.  637 

gouttière  en  carton  mouillé  ou  une  gouttière  plâtrée  rempliront 
très  bien  Toffice  pour  maintenir  les  choses  en  place. 

Un  certain  nombre  do  chirurgiens  pratiquent  aujourd'hui 
couramment  la  suture  métallique  des  fragments,  mais  je  n'en  ai 
pas  vu,  jusqu'à  présent,  la  nécessité  dans  ma  pratique. 

Ankylose  du  coude.  —  Le  coude  est  l'une  des  régions  du 
corps  où  l'on  observe  le  plus  fréquemment  l'ankylose,  et  le 
chirurgien  rencontre  à  chaque  instant  devant  lui  la  question  de 
pratique  que  soulève  cette  aifection,  ce  qui  ma  engagé  à  en  faire 
l'objet  d'un  chapitre  spécial. 

Il  faut  établir  tout  d'abord  une  distinction  capitale  entre  l'an- 
kylose  incomplète  et  Tankylose  complète.  Dans  certains  cas,  la 
constatation  est  des  plus  simples  lorsque  le  malade  exécute  encore 
quelques  mouvements,  mais  il  en  est  d'autres  où  l'on  éprouve  des 
difGcultés,  et  il  faut  y  regarder  de  très  près  pour  reconnaître 
que  les  surfaces  articulaires  ont  conservé  entre  elles  une  mobilité 
presque  imperceptible.  Et  pourtant,  il  est  de  toute  importance 
d'arriver  à  ce  diagnostic  dans  le  cas  où  l'on  jugerait  à  propos 
d'intervenir,  car  de  là  dépend  l'emploi  ou  le  rejet  d'une  opération 
sanglante. 

Prenons  d'abord  le  cas  d'une  ankylose  du  coude  incomplète. 
Que  faut-il  faire? 

La  conduite  du  praticien  sera  différente  suivant  l'attitude  du 
bras.  Si  Tavant-bras  est  à  angle  droit  sur  le  bras,  bornez-vous  à 
conseiller  le  plus  de  mouvements  possible  (je  fais  abstraction, 
bien  entendu,  du  cas  dans  lequel,  Tankylose  étant  consécutive  à 
une  tumeur  blanche  du  coude,  elle  devrait  être  respectée  et 
même  consolidée). 

Si  le  bras  est  ankylose  en  position  rectiligne,  quelle  que  soit 
la  cause  première  de  Tankylose  :  tumeur  blanche,  inflammation 
franche  ou  traumatisme,  il  faut  remettre  le  bras  dans  une  situation 
telle,  qu'il  puisse  être  utile,  c'est-à-dire  à  angle  droit  ou  mieux  à 
angle  aigu. 

Lorsque  des  manœuvres  suffisamment  prolongées  de  flexion 
et  d'extension  modérées  ont  été  tentées  inutilement,  endormez  le 
malade;  employez  la  force  pour  fléchir  Tavant-bras,  quand  même 
devrait  se  produire  une  rupture  osseuse,  celle  de  Tolécrâne,  par 
exemple.  Une  fois  le  résultat  produit,  s'il  s'agit  d'une  tumeur 
blanche^,  on  consolide  le  bras  dans  cette  nouvelle  position  :  s'il 


ess 


AFFECTIOK^  CillHUitGlCAl.E5  DU  MEMilHE  SUPËRIEL'H. 


s'agît  d'une  affection  iallaniuiatoire  ou  dune  raideur  consécutive 
à  un  triiuniatUme,  il  faudra,  après  qiipl(]ue!i  jours  de  repos  donnt^s 
&  la  jointure,  lui  imprimer  des  mouvements  pour  ramener,  aulaul 
que  possible,  le  jeu  normal  dos  surfaces  artiuuluires. 

En  eus  de  tumeur  hlatiche.  il  y  aurait  toutefois  lieu  de  dis- 
cuter si  une  riîsection  du  eoudene  conviendrait  pas  mieux  qu'une 
flexion  forc^^e,  ce  qui  dépend  du  de^riï  de  lésion  des  surlares 
osseuses. 


i^upposons  le  second  cas  clinique  :  l'ankylose  est  complète,  il 
existe  une  fusion  entre  les  os  du  coude. 

Le  bras  est  dans  la  position  rectiligne  :  l'indication  n'est  [ms 
douteuse,  il  faut  détruire  l'ankylost^'  pour  ramener  le  bras  &  angle 
droit.  L'ostêoclasie  ne  convient  plus,  c'est  à  l'ostéotomie,  c'est- 
à-dire  h  la  résection  cunéiforme,  qu'il  faut  recourir,  et  l'on  se 
comportera  ultérieurement  comme  dans  le  cas  précédent,  sui- 
vant la  cause  initiale  de  la  lésion.  C'est  alors  une  résection  ortho- 
pêiHiftie, 

Mais  le  bras  est  ankylosc  à  angle  droit,  il  rend  des  services  uu 
malade  (il  ne  s'agit  pas  d'une  ancienne  tumeur  blanche,  bien 
entendu).  Le  chirurgien  doit-il  proposer  an  malade  une  opération 
dans  le  but  de  restituer  l'usage  complet  du  membre,  de  rétablir 
tes  mouvements  de  flexion  et  d'extension,  de  créer,  en  un  mot, 
une  nouvelle  articulation? 

Cette  question  n'eût  pas  même  été  posée  avant  l'emploi  de  la 
méthode  antiseptique,  alors  qu'une  résection  du  coude  faisait 
courir  des  dangers  de  mort  au  malade,  mais,  aujourd'hui,  on  est 
autorisé  &  la  discuter.  On  ne  peut  toutefois  pas  la  résoudre  d'une 
manière  complète,  car  il  s'agit  \h  d'nne  convenance,  eu  quelque 
sorte  personnelle,  pour  chaque  malade.  Il  en  est  qui  s'accommodent 
très  bien  d'une  ankylose  à  angle  droit;  d'autres,  au  contraire, 
ne  pouvant  eserfer  convenablement  leur  profession,  réclament 
vivement  la  récupérution  des  mouvements.  Mon  opinion  à  cet 
égard  est  que  le  chirur^iou  peut  accéder  au  désir  du  malade. 
mais  ne  doit  pa»  presser  sur  sa  détermination  :  c'est,  eu  effet,  nne 
de  ces  opérations  dites  de  eomplaisance,  et,  si  la  résection  du 
coude  n'est  plus  grave  aujourd'hui,  ce  n'en  est  pas  moins  une 
opération  sérieuse.  D'autre  part,  ètes-vous  bien  certain,  même 
après  la  résection,  de  ne  pas  voir  se  reproduire  l'ankylose  ?  Non. 
vuuit  ne  tèles  pas,  et  il  est  même  bon  d'eu  prévenir  le^^  lunlades 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L^AVAiNT-BRAS.  639 

avant  qu'ils  se  décident  à  l'opération.  Dans  un  cas,  et  il  s'agissait 
cependant  d'une  jeune  fille  de  seize  ans^  je  n'ai  pu,  quoi  que  j'aie 
fait,  éviter  la  reproduction  de  Tankylose  osseuse^  comme  s'il 
existait  chez  quelques  sujets  une  diathèse  ankylosante. 

La  résection  orthopédique,  pratiquée  dans  le  but  de  créer  une 
néoarticulation,  exige  des  soins  consécutifs  spéciaux.  Il  faut 
mobiliser  rapidement  les  extrémités  osseuses  et  les  maintenir 
écartées  Tune  de  l'autre,  ce  qui  nécessitera  ordinairement  l'em- 
ploi de  l'extension  continue. 

Je  dois  signaler  ici  la  très  ingénieuse  opération  faite  par 
M.  Defontaine  sur  un  ouvrier  atteint  d'ankylose  complète  du 
coude.  A  la  résection,  il  substitua  une  simple  ostéotomie,  en 
donnant  à  la  section  osseuse  une  courbure  à  concavité  antérieure 
rappelant  la  forme  de  la  trochlée,  d'où  le  nom  di! ostéotomie 
trochléiforme  proposée  par  l'auteur  à  cette  opération.  M.  Defon- 
taine  présenta  le  malade  à  la  Société  de  chirurgie,  et  nous  pûmes 
constater  un  résultat  absolument  remarquable. 


CHAPITRE  IV 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  L'AVANT-BRAS. 

La  région  de  l'avant-bras  ne  présente,  si  on  en  excepte  les 
fractures,  à  peu  près  aucune  affection  chirurgicale  qui  lui  em- 
prunte des  caractères  particuliers  et  mérite  une  description  spé- 
ciale. Il  en  existe,  il  est  vrai,  un  certain  nombre  à  la  partie  infé- 
rieure, mais  elles  font,  en  réalité,  partie  de  la  région  du  poignet. 

Il  me  semble  donc  inutile  d'insister  sur  les  contusions,  les 
plaies  ou  les  diverses  tumeurs  dont  peut  être  affecté  l'avant-bras. 
Je  dirai  seulement  qu'il  n'est  pas  rare  do  voir  les  plaies  atteindre 
les  artères  radiale  et  cubitale.  La  seule  conduite  à  tenir  dans  ce 
cas  est  d'aller  dans  lu  plaie  à  la  recherche  de  l'artère  blessée  et 
d'en  lier  les  deux  bouts. 

La  méthode  de  choix  pour  Vamputation  de  bavant-bras  est  la 
méthode  à  deux  lambeaux.  Je  répéterai,  toutefois^  ce  que  j'ai  déjà 
dit  à  propos  du  coude  :  la  méthode  circulaire  donne  aussi  de 
bons  résultats,  surtout  vers  le  tiers  supérieur,  où  le  membre 
reprend  une  forme  sensiblement  arrondie. 

Faites  un  lambeau  antérieur  et  un  postérieur  ;  tracez  les  lam- 


«40  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPËRIEDR. 

beaux  de  dehors  en  dedans,  en  ne  comprenant  d  abord  que  les 
téguments  dans  l'incision  ;  relevez  ceux-ci  jusqu'à  mi-hauteur  du 
lambeau  et  divisez  ensuite  les  muscles  par  transfixion.  Lies  lam- 
beaux relevés,  sectionnez  avec  soin  les  chairs  de  l'espace  inter- 
osseux et  sciez  les  deux  os  au  même  niveau,  en  commençant  et  en 
finissant  par  le  cubitus,  qui  fournit  à  la  scie  le  meilleur  point 
d'appui. 

Lorsque  le  radius  ou  le  cubitus  sont  atteints  de  nécrose  et 
qu'il  est  nécessaire  d'enlever  soit  un  séquestre,  soit  une  partie 
de  l'os,  attaquez  l'avant-bras  par  ses  bords.  L'opération  est  alors 
inoffensive  et  des  plus  simples. 

Fractures  de  l'avant-bras.  —  Ces  fractures  sont  très  fré- 
quentes et  résultent  ordinairement  d'une  chute  ou  d'un  coup.  (Je 
ne  comprends  pas  sous  ce  titre  la  fracture  de  l'extrémité  infé- 
rieure du  radius.) 

11  est,  en  général,  très  facile  de  les  reconnaître,  surtout  lorsque 
les  deux  os  sont  atteints  à  la  fois,  mais  le  diagnostic  est  plus 
obscur  si  l'un  des  os  est  fracturé  isolément. 

Dans  ce  dernier  cas,  en  effet,  los  intact  forme  attelle,  l'avant- 
bras  est  à  peine  déformé,  et  les  signes  de  la  fracture  sont  beau- 
coup moins  apparents,  surtout  vers  le  tiers  supérieur,  où  les  chairs 
sont  plus  épaisses.  Les  renseignements  fournis  par  le  malade 
attirent  d'abord  votre  attention  :  il  vous  dit  que  depuis  l'accident 
il  ne  peut  tourner  le  poignet  et  qu'il  éprouve  une  vive  douleur 
dans  un  point  fixe,  soit  à  la  pression,  soit  en  cherchant  à  exécuter 
des  mouvements.  Explorez  alors  les  bords  radial  et  cubital  en  les 
saisissant  entre  le  pouce  et  l'index,  et  vous  arriverez  facilement 
à  déterminer  d'une  façon  précise  le  point  douloureux.  Placez 
maintenant  une  main  au-dessus  et  l'autre  main  au-dessous  de  ce 
foyer  de  douleur  et  imprimez  à  l'os  sous-jacent  des  mouvements 
alternatifs  en  sens  inverse,  suivant  l'axe  antéro-postérieur  de 
l'avant-bras  :  vous  obtiendrez  toujours  une  légère  mobilité  anor- 
male, mais  surtout  une  crépitation  bruyante  qui  fixera  tout  de 
suite  le  diagnostic. 

Les  fragments  n'ayant  subi  que  peu  ou  pas  de  déplacement, 
la  réduction  n'est  pas  nécessaire.  Immobilisez  l'avant-bras  dans 
une  gouttière  plâtrée,  ou  simplement  faite  avec  du  carton  mouillé, 
et  placez-le  dans  une  ])osition  intermédiaire  à  la  pronation  et  à 
la  supination. 


^^H  PIIACÎUHES   DF,   L'WANT-liHAS.  0U 

La  fracture  des  deux  os  porte  gônùrulemeot  sur  la  partie 
moyenne  do  l'avant-bras.  Etablissez  une  grande  distinction  sui- 
vunt  qu'il  s'agit  d'un  enfant  ou  d'un  adulte. 

L'avant-brus  est  Tune  des  parties  les  plus  sujettes  aux  frac- 
tures chez,  l'enfant,  et,  détail  fort  important,  elle  peut  Hre  incom- 
plète, ce  qui  n'a  jamais  lieu  chez  l'adulte.  Les  os  se  ploient  comme 
im  morceau  de  bois  vert  qui  i5clate  du  côlf-  de  la  convexiti^  et 
reste  intact  du  côté  de  la  concavitt'  de  la  courbure.  On  conçoit, 
d'ailleurs,  que  cette  lésion  puisse  ne  porter  que  sur  l'un  des  deux 
os.  Les  signes  sont  :  la  douleur,  une  certaine  difllculté  à  mouvoir 
le  membre,  et  surtout  une  incurvation  très  appréciable  &  l'o-il. 
Saisissez  l'avant-bnis  au-dessus  et  au-dessous  du  point  incurvé 
et  redressez-le.  Vous  percevez  alors,  non  toujours  cependant,  un 
petit  bruit  sec,  qui  vous  annonce  que  la  fracture  s'est  complétée 
dans  le  redressement. 

Tne  autre  observation  relative  k  la  fracture  de  l'avant-bras 
chez  l'enfant,  c'est  qu'elle  est  presfjue  toujours  sous-périoslée. 
N'espérez  donc  pas  percevoir  la  crépitation.  Par  contre,  vous 
observerez  une  incurvation  souvent  très  nette  du  membre,  et 
vous  déterminerez  facilement  en  ce  point  une  flexion  anormale. 
L'avant-bras  étant  redressé,  maintonez-le  pendant  une  quin- 
zaine de  jours  avec  une  gouttière  de  carton  bien  rembourrée 
d'ouate.  Surtout  pas  de  compression. 

La  fracture  de  l'avant-bras  chez  l'adulte  a  donné  lieu  à  un 
grand  nombre  de  discussions,  principalement  en  ce  qui  concerne 
le  traitement,  car  le  diagnostic  est  si  facile  qu'il  s'impose 
en  quelque  sorte  à  première  vue  :  déformation,  crépitation,  mo- 
bilité anormale,  etc.  ;  c'est  une  fracture  classique.  Mais  on  s'est 
beaucoup  préoccupé,  et  avec  raison,  du  rétablissement  et  du 
maintien  de  l'espace  interosseux,  sans  lequel  les  mouvements  de 
pronation  et  de  supination  sont  impossibles.  On  conçoit,  eu  effet, 
que  les  quatre  bouts  d'os  qui  sont  en  rapport  puissent  alTecter 
entre  eux  les  rapports  les  plus  variés,  se  consolident  dans  une 
position  vicieuse,  qu'ils  se  soudent  m^nie  tous  les  quatre  en- 
semble. Comment  s'opposer  à  ces  résultats  défectueux? 

Il  ne  faut  pas  songer  h.  exercer  une  action  directe  sur  les  frag- 
ments. Nélalon  avait  bien  essayé  d'interposer  entre  eux  un  petit 
cylindre  qu'il  fixait  sur  la  peau,  mais  je  doulu  que  ce  moyen  soit 
bien  efficace.  Je  pense  qu'il  faut  chercher  la  solution  de  la  question 
dans  l'attitude  h  donner  au  membre  pendant  sa  consolidatiou. 

TiLi-ALi.  —  Chirurgie  cliniqtit.  1.   —  41 


«42  AFFECTIONS  CUIRURfilCALES  DU   MEMBRE  SL'E'ÉRIEUB. 

Oue  fuut-il  L'viter  tout  d'iihord?  C'est  de  mettre  l'avant-bn 
dans  la  pronation  :  dansce  mouvement,  en  eiïet,  les  deux  os  se 
croisent  et  «''prouvent  leur  maximum  de  rajjprocbement  nu  point 
de  se  toucher.  Dans  la  siipinatiuii,  au  contraire,  les  deu\  os  i-Uuit 
parallèles  se  trouvent  à  leur  maximum  d'éeartement.  C'est  dtmc 
évidemment  l'attitude  du  membre  en  supination  qui  est  indiquée, 
pour  oli tenir  le  maintien  de  l'espace  interosseux.  Mais  est-il  pos- 
sible d'imposer  au  LIessô  l'attitude  en  supiaiition  peudiuU  la 
durée  du  traitement  ?  Essayez  sur  vous-môme,  et  vous  ne  tarderez 
pas  h  vous  convaincre  que  la  supination  complète  occasionne  de 
aives  douleurs  dans  le  pli  du  coude  et  ne  tarde  pas  k  devenir 
intolérable.  Ce  moyen  n'est  donc  pas  pratique,  La  conclusinn  est 
qu'il  fiint  donner  au  membre  une  position  intermédiaire  ft  la 
pronation  et  à  la  supination,  en  inclinant  un  peu  l'avant-bras  du 
«ôté  de  ce  dernier  mouvement.  Mettez,  d'ailleurs,  les  choses  au 
pis;  supposez  que  lu  consolidation  soit  irrégu]i<>re,  malgré  vos 
soins,  et  que  l'espace  interrossenx  ait  disparu,  mais  n'est-ce  pas 
encore  cette  position  qui  permettra  plus  tard  au  blessé  de  Urer 
le  meilleur  parti  de  son  bras? 

Quel  genre  d'appareil  convient-il  d'employer?  C'est  là  une 
4}uestion  de  pratique  capitale,  et,  comme  preuve,  retenez  ce  fuit  ; 
la  plupart  des  indemnités  réclamées  aux  médecins  ont  pour  ori- 
gine un  appareil  défectueux  appliqué  sur  l'avant-bras. 

La  situation  superficielle  des  art<>res  radiale  et  cubitale  rend 
la  compression  très  dangereuse  sur  l'avant-liras.  La  gangrena  de 
la  main  tout  entière  en  a  été,  maintes  fois,  la  conséquence.  Ajoutez 
que  la  peau  repose  presque  directement  sur  les  os  dans  le  tiers 
inférieur  ut  qu'il  s'y  développe  mpidemcut,  eu  une  seule  nuit, 
des  plaques  de  sphacî^le,  m<^nie  avec  un  appareil  modérément 
serré.  J'en  suis  arrivé,  pour  mon  compte.  îi  ne  plus  jamais  appli- 
quer d'attelles  sur  l'avant-bras.  h  moins  qu'elles  ne  soient  euvo- 
loppées  d'une  épaisse  couche  d'ouat«,  et  le  plus  sage  esti 
renoncer  complètement. 

Voici,  après   un   certain    nombre  de   lAtonnemenls,  l'appl 
auquel  je   me  suis  délinitivemenl   arrfilé   pour  tes  fractures  c 
l'avant-bras. 

Le  membre  étant  bien  maintenu  par  un  aide  dans  la  position 
intermédiaire  &  la  pronation  t>t  à  la  «'upination,  appliqucir  sur  le 
hord  cubital  de  l'avunt-bras  et  de  lu  main  le  plein  d'une  attelle 
de  turlat^ne  imbibéo  do  plAIre.  Kclevcz-la  sur  les  faces  aatérie) 


PLAIES  DU  POIGNET.  643 

et  postérieure  de  façon  à  laisser  libre  le  bord  radial.  C'est,  en 
somme,  une  gouttière  plâtrée  dont  le  fond  répond  au  bord  cubi- 
tal. L'attelle  est  lixée  avec  une  bande  et  le  membre  main- 
tenu dans  la  position  voulue  jusqu'à  ce  que  le  plâtre  soit  sec. 

Le  poignet  doit  être  immobilisé.  Le  coude  est  laissé  libre. 

Quel  que  soit  l'appareil  employé,  le  blessé  ne  doit  pas  souffrir. 
Surveillez  attentivement,  surtout  pendant  les  premiers  jours,  et, 
à  la  moindre  plainte,  enlevez  Tappareil  pour  inspecter  les  parties 
et  vous  rendre  compte  de  la  cause  des  douleurs.  Ce  précepte,  bon 
à  suivre  pour  toutes  les  fractures  en  général,  est  surtout  appli- 
cable aux  fractures  de  Tavant-bras,  et  en  particulier  chez  les 
enfants. 


CHAPITRE  V 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   POIGNET 

h^^  traumatismesAw  poignet  sont  extrêmement  fréquents.  On 
y  observe  principalement  des  plaies  et  des  fractures.  L'articulation 
radio -carpienne  est  quelquefois  atteinte  d'entorse,  et,  très  excep- 
tionnellement, de  luxation.  Cette  région  présente,  en  outre,  une 
affection  tout  à  fait  spéciale,  la  luxation  du  cartilage  trian- 
gulaire. 

Plaies  du  poignet.  —  Les  plaies  du  poignet  présentent  une 
importance  toute  particulière,  en  raison  de  leur  fréquence  et  de 
leur  gravité.  Le  mécanisme  de  leur  production  est  à  peu  près 
constamment  le  même  :  c'est  une  chute  sur  un  tesson  de  bouteille, 
ou  le  passage  de  la  main  à  travers  un  carreau,  c'est-à-dire  que 
il)  fois  sur  20,  si  ce  n'est  davantage,  ces  plaies  sont  produites 
par  des  éclats  de  verre.  Aussi,  sont-elles  toujours  plus  ou  moins 
«contuses  et  les  bords  n'ont  que  peu  de  tendance  à  la  réunion 
inmiédiate  (je  ne  parle  pas  ici  des  plaies  du  poignet  par  écrase- 
ment ou  par  arrachement,  nécessitant  une  amputation  immédiate 
de  Tavant-bras,  et  qui  ne  diffèrent  pas  de  celles  des  autres 
régions). 

Ce  qui  constitue  la  gravité  de  ces  plaies,  c'est  que  dans  un  très 
petit  espace,  et  presque  immédiatement  sous  la  peau,  se  trouvent 
groupés  un  grand  nombre  de  tendons,  des  artères  et  surtout  des 


64t  AFFECTIONS  CKIfllilUilCALES  DU  MEMBRE  SUPËHEEUR- 

nerfs,  qui  lieanenl  sous  leur  di^pendance  les  nioiivements  de  la 
maÎD.  C'est  principalement  à  la  face  antérieure  que  se  rcnconlrf  nt 
ces  organes,  et  c'est  aussi  cette  face  qui,  se  présentant  la  première 
à  l'agent  vulnt^runt,  est  le  plus  ordinairement  intéressée.  Cepen- 
dant, on  y  observe  aussi  des  blessures  de  la  face  posti^rieiirB  et  do 
la  face  externe  qui  ne  sont  pa»  non  plus  sans  importance,  en 
raison  des  tendons  qui  les  traversent  pour  se  rendre  aux  doigts. 

En  présence  d'une  plaie  du  poignet,  votre  premier  soin  doit  ^Ire 
de  rechercher  s'il  ne  reste  pas  dans  son  intérieur  un  d<.^brîs  de 
corps  (étranger,  surtout  un  éclat  de  verre.  Explorez-la  donc  soi- 
gneusement avant  le  pansement. 

Préoccupez-vous  eusuite  de  l'état  des  artères,  des  tendons  el 
des  nerfs. 

Les  plaies  arlèrif/ies  du  poignet  sont  faciles  à  reconnaître  : 
l'hémorragie  se  produit  devant  vous,  ou  bien  vous  apprenez  que 
le  sanga  jailli  forlementau  moment  de  la  blessure  et  que  lemalade 
en  a  perdu  une  grande  quantité  avant  qu'on  ait  en  le  temps  dVla- 
hlir  une  compression.  Le  sif'ge  de  la  blessure  vous  indiqueni.  en 
Cénéral,  quelle  est  l'artère  blessée  :  le  plus  ordinairement,  c'est 
la  radiale  ;  ce  pourrait  ^tre  aussi,  lorsque  la  plaie  estsitui^c  plus 
en  dedans,  l'artère  radio-palmaire.  Une  plaie  de  la  partie  interne 
intéressera  la  cubitale  et,  si  la  plaie  s'étend  verslalignemédiane, 
l'hémorragie  pourrait  provenir  de  l'artère  du  nerf  médian  ou 
de  l'interosseut^c,  [1  est  bon  d'être  fixé,  antunl  que  possible,  sur 
l'artère  qui  fournit  le  sang,  afin  d'arriver  plus  sAremenl  à  la  dé- 
couvrir; cependant,  cette  notion  n'a.  dans  l'espèce,  qn "une  impor- 
tance secondaire,  puisqu'il  Fitul  chercher  dans  une  plaie  déjà  faite 
jusqu'à  ce  que  l'on  trouve  le  vaisseau  divisé. 

Si  le  sang  s'écoule  au  moment  de  votre  arrivée,  la  ronduilt» 
est  toutelracée:  faites comprimerl'humérak',  ou  hion enroulez  un 
tube  élastique  autour  du  bras  el  allez  à  la  recherche  de  l'arlèrc 
blessée.  La  plaie  étant  toujours  transversale,  pratiquez  une  inri- 
sion  verticale  sur  le  trajet  connu  de  l'artère  et  pénétrez,  couche 
par  couche,  jusqu'au  foyer  de  l'hémorragie.  Si  l'artère  est 
divisée  incomplèl^'ment,  vous  la  trouverez  aisément  et  vous  appli- 
querez un  lil  au-dessous  et  au-dessus  de  la  plaie  artérielle.  Mais, 
le  plus  souvent,  l'artère  est  complètement  coupée  en  travers  et 
les  deux  bout»  sont  écartés  l'un  de  l'autre.  Le  bout  supérieur 
révèle  tout  de  suite  sa  présenct-parlesang  qui  s'en  écoule,  «tvous 


PLAIES  ne  POIGNET.  615 

l'oblitérez  avec  un  fil  de  catgut,  ou  par  torsion.  L'li<'-morragie  s'ar- 
rête aussitôt,  mais  pour  cela  votre  rdle  n'est  pas  fini  :  il  est  indis- 
pensable de  trouver  le  bout  inférieur,  car  c'est  &  ce  prix  seule- 
ment fjue  vous  serez  maître  de  Tliémorragie.  Ce  bout  est  n-lraclé 
vers  le  poignet;  souvent,  il  ne  donne  pas  de  sang  et  sa  recherche 
devient  parfois  le  temps  le  plus  difficile  de  l'opértition.  11  faut 
alors  faire  appel  à  vos  notions  anatomiques  ;  ne  perdez  pas 
patience,  restez  le  temps  nécessaire,  une  heure  et  plus,  s'il  le 
faut,  et  n'aiiaiidonuei!  la  partie  qu'après  avoir  trouvé  ce  bout  et 
l'avoir  oblilérf?. 

Mais  il  est  rare  que  le  chirurgien  arrive  auprès  du  blessé  au 
moment  môme  de  l'accidoiit.  Il  le  voit  quelques  heures  apr^s,  ou 
le  lendemain,  ^lorsqu'un  pansement  compressif  a  été  appliqué  sur 
le  poignet  par  une  personne,  le  plus  souvent  incompétente.  Le 
blessé  n'a  pas  eu  de  nouvelle  hémorragie.  Que  faire?  On  est,  en 
général,  bien  timlé  de  laisser  les  choses  en  état,  puisqu'il  n'y  a  pas 
d'accident  immédiat,  et  celte  conduite  est,  en  effet,  quelquefois 
couronnée  de  succès,  parce  queTLémostase  spontanée  définitive 
n'est  pas  impossible;  mais  ce  n'est  cependant  pas  la  règle  à  suivre, 
car  il  y  a  beaucoup  de  chahces  ))Our  que  l'hémorragie  se  repro- 
duise, et,  de  plus,  le  pansemuut  est  presque  toujours  trop  serré  et 
douloureux.  Fnlevez-lu  donc  en  vous  tenant  prêt  à  tout  événement. 
Si  le  s«ng  s'écoule,  comportez-vous  nomme  dans  le  eus  précédent: 
s'il  ne  s'écoule  pas,  attendez  un  instant  et  ne  craignez  pas  d'écarter 
un  peu  tes  bords  de  la  plaie,  do  faire  mouvoir  les  doigts  du 
blessé,  ear.  je  le  répète,  si  une  artère  d'un  certain  volume  a  été 
réellement  blessée,  il  est  très  probable  que  l'hémorragie  se 
reproduira  àun  moment  donné  :  donc,  il  est  préférable  qu'elle 
ait  lieu  en  votre  présence. 

Lorsque  le  sang  reparait  plusieurs  jours  après  l'accident,  il  est 
très  probable  qu'il  s'écoule  par  le  bout  inférieur,  dans  lequel 
roblitéraliou  spontanée  se  fait  moins  facilement  que  dans  le 
supérieur  :  c'est  pourquoi  la  ligature  de  ce  bout  inférieur  est  si 
importante. 

fc     Les  piaies,  ou  mieux  les  sections  fiulmeitses,  se  reconnaissent 

aisément,  parce  que  l'on  voit,  en  général,  les  bouts  éeartéj.  dans  la 

plaie,  et  les  doigts  correspondants  sont  privés  de  leurs  mouvements. 

Faut-il  pratiquer  la  suture  des   tendons  '.' 

Il  eât  bien  évident  que,  si  une  plaie  transversale  du  poignet  a 


646  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

divisé  tout  le  paquet  des  fléchisseurs,  on  n*ira  pas,  ce  qui  d'ail- 
leurs serait  fort  difficile,  chercher  séparément  chaque  bout  pour 
en  faire  la  suture,  d'autant  plus  que  d'autres  organes,  les  artères 
et  les  nerfs,  sollicitent,  dans  ce  cas,  l'attention  du  chirurgien  ;  mais 
je  suis  d'avis,  lorsqu'un  ou  deux  tendons  sont  coupés  isolément, 
de  faire  la  suture  des  deux  bouts.  Quel  inconvénient  y  a-t-il  à 
cette  pratique  ?  aucun  évidemment,  si  ce  n'est  de  ne  pas  réussir, 
et,  même  encore  dans  ce  cas,  on  obtient  comme  résultat  de  s'op- 
poser à  la  rétraction  du  bout  central.  Présente-t-elle  par  contre 
des  avantages?  Sans  aucun  doute. 

On  a  dit,  avec  raison,  et  j'ai  dit  moi-même  que  la  réunion  des 
deuxboutsd'un  tendon  s'établissait  par  l'intermédiaire  de  la  cica- 
trice cutanée,  et  la  preuve  c'est  que  la  peau  reste  le  plus  souvent 
adhérente  dans  le  point  primitivement  divisé  et  se  meut  en  même 
temps  que  le  tendon.  La  suture  des  tendons  serait  donc  inutile. 
L'objection  est,  certes,  fondée,  mais  il  y  a  des  cas  où  la  réunion 
des  deux  bouts  du  tendon  se  fait  directement  sans  l'intermé- 
diaire de  la  peau,  et  j'en  ai  observé  un  exemple  certain  dans  la 
clientèle  de  mon  ami,  le  D'  Notta.  De  plus,  ainsi  que  je  le  disais 
tout  à  l'heure,  la  suture  simple  est  inoffensive  par  elle-même,  ne 
peut  que  favoriser  la  formation  et  diminuer  la  longueur  de  la 
bride  cicatricielle  cutanée  reliant  les  deux  bouts  et,  par  consé- 
quent, faciliter  le  rétablissement  fonctionnel  :  or,  dans  certains 
cas,  le  bout  central  s'écarte  tellement  du  bout  périphérique  que 
toute  réunion,  même  directe,  est  impossible  sans  suture  préalable. 

On  pratiquera  la  suture  des  tendons  en  suivant  les  préceptes 
que  j'indiquerai  plus  loin  pour  la  suture  des  nerfs  (Voy.  fig.  G8). 

Peut-on  pratiquer  la  suture  tardive  des  tendons?  Un  tendon  a 
été  coupé,  il  y  a  plus  ou  moins  longtemps,  on  ne  s'en  est  pas 
préoccupé.  La  cicatrice  est  faite,  et  le  blessé  a  complètement  perdu 
l'usage  du  ou  des  doigts  correspondants  :  doit-on  alors  tenter  une 
restauration?  Oui,  surtout  s'il  s  agit  des  tendons  extenseurs  plus 
faciles  à  découvrir,  et,  en  particulier,  de  ceux  du  pouce.  La  prin- 
cipale difficulté  de  cette  opération  provient  de  ce  que  le  bout 
central  du  tendon,  attiré  en  haut  par  le  corps  charnu  du  muscle, 
ne  peut  être  facilement  retrouvé  sans  qu'on  se  livre  à  une  véritable 
dissection.  Si  vous  pouvez  retrouver  les  deux  bouts,  essayez  de 
les  rapprocher. 

Lorsque  le  rapprochement  ne  peut  se  faire,  on  a  proposé 
dans  ces  derniers  temps,  de  les  réunir  par  une  substance  inter- 


^^H^H^  PLAIfCâ   DU   P01GNF.r.  64>7 

mtfdîaire,  môme  par  des  crins  de  Florence  qui  serviront  de  suIh 
sLratiim  à  la  reproduclinn  des  fibres  tendineuses.  Je  ne  suis  pas. 
absolument  fixé  sur  [a  valeur  de  celle  nouvelle  mélbode.  J'ai  plus 
de  confiance  dans  la  suivante,  lorsqu'elle  est  praticable,  car  elle  a 
fait  ses  preuves.  Si  vous  ne  pouvez  retrouver  le  bout  cenlral,  ou 
s'il  est  tellement  éloigné  que  vous  ne  puissiez  le  rapprochée, 
faites  une  greffppar  anastomose.  Ru  voici  un  exemple  :  Un  homme 
avait  eu  les  tendons  extenseurs  du  pelit  doigt  et  de  l'annulaire 
arracliés  par  un  crochet  de  chiffonnier  ;  il  ne  s'en  inquiûta  pas 
autrement  et  la  plaie  se  cicatrisa.  Plusieurs  mois  apr^s,  il  vint 
à  l'hôpital  pour  une  anlre  blessure,  et  c'est  par  hasard  qu'il  ra- 
conta le  premier  accident.  Ses  deux  doigts  étaient  compU-tement 
privés  d'extension.  Je  proposai  au  malade  une  opération  qu'il 
accepta.  U  fut  facile  de  découvrir  l'extrémité  des  deux  bouts  péri- 
pb<-rii]ues.  mais  la  recherche  des  bouts  ceniraux  jusqu'au  liga- 
mentannulaîre  dorsal  resta  infructueuse.  L'ne  boutonnière  longi- 
tudinale ayant  alors  été  pratiquée  dans  le  tendon  du  médius,  les 
deux  bouts  périphériques  y  furent  introduits  et  fixés  par  suture. 
Je  présentai,  quelque  temps  après,  à  la  Société  de  chirurgie  le 
malade  jouissant  du  mouvement  d'extension  de  ses  deux  doigts. 

Les  ïrc^i'onï  nerveuses  du  poignet  sont  fréquentes;  c'est  dans 
cette  région  qu'on  les  observe  le  pliissoii\fiil,  et  elles  portent,  en 
général,  sur  te  nerf  médian,  Cette  question  est  d'un  si  haut  inté- 
rêt &u  point  de  vue  pratique  et  physiologique  que  je  me  propose 
d'y  insister. 

Ilestgénéralement  facile  de  reconnaître  l'existence  d'une  section 
nerveuse  :  le  siège  précis  de  la  plaie,  la  profondeur  qu'elle  occupe, 
rendent  la  lésion  probable;  l'exploration  de  la  motilîté  et  de  la 
sensibilité  la  rendent  certaine.  Cependant,  voici  ce  qui  se  pro- 
duisit sur  le  blessé  que  j'observai  en  IS83,  et  qui  a  été  l'objet  de 
la  thèse  démon  interne  d'alors,  le  D'  Marciguey.  Un  pansement 
soigné  ayant  été  fait  la  nuit,  à  l'arrivée  du  malade,  par  l'interne 
de  garde,  je  ne  jugeai  pas  à  propos,  à  la  visite  du  matin,  d'enlever 
le  pansement,  mais,  comme  le  bout  des  doigts  était  à  découvert, 
j'explorai  la  sensibilité  et,  la  trouvant  conservée,  je  fis  aux  élèves 
cette  rétlcxion  :  nous  sommes  du  moins  certains  que  le  nerf 
médian  n'est  pas  coupé.  Or,  il  était  complètement  divisé  et  les 
phénomènes  de  paralysie  ne  tardèrent  pas  ft  apparaître  dans 
toute    la  zone  de  distribution  du  nerf  médian;  je  ne  saurais  dire 


64a 


AFFECTIONS  CillHlEtGIC.MES   DU   MEUitRË  SUrexiEUS. 


exactement  combien  d'imures  ou  de  jours  aprùs  l'acculfnt,  car 
après  cette  première  esploratiim,  je  n'observui  plus  le  mnladc  ik 
ce  puiotiie  vue.  ['eut-iïtre  le  nerf  litait-il  tout  d'abord  iiu'om- 
plèlâment  divisé.  Phr'-uomëne  «également  singulier,  cet  homme 
présenta  le  lendemain  un  véritable  accès  d'èpitcpsie.  Le  cinquième 
jutir    il  l'-prouva  une  sorte  d'tiiira   partant  de  la   ploie,  mais  ne 


KIg,  Bfl.  —  S'-hAnin  reprêiciiUnl  In  loiie  il'inKe(i«ibilitâ  (leinti'c  en  iicirl  Ju  la  fac* 
pitlmairc  de  In  main  ft  dps  iloiffl*  npr^n  tprll'in  du  npi-f  im-dinn, 

perdit  pas  connaissance.  Ces  accès,  qui  claient  les  premiurti  de  sa 
vie,  ne  se  renouvelèrent  pas. 
Le  diagnostic  n'est  complet  qu'aprL's  un  exumen  miitutiuux  du 
■  territoire  inn«r\*è  pur  lu  nerf  médian  (jw  dis  le  médian  parce 
que  ce  nurf  est  beaucoup  plus  souvent  atteint  que  les  deux  autres 
i-t  que  je  m'occupe  principalement  d»  lui,  dans  ce  cbapitre,  mais 
il  eu  serait  i?vidvnimcnt  de  même  pour  le  cubital  et  le  radial). 
Les  schémas  titi  et  iiT,  pris  sur  le  iniilade  auquel  je  faixiis  utlu- 


PLAIES  DU  TOIGNET.  640 

ston  tout  k  l'heure,  sont  (eiiilés  en  noir  dans  tous  les  points  où 
la  sensibiliti^  avait  disparu.  Je  rappello  qu'à  la  suite  de  la  section 
du  nerf  médian  la  sensibilité  est  abolie  sur  la  face  palmaire  du 
pouce,  de  l'index,  du  médius,  sur  Téminence  tliénar  et  la  région 
voisine  de  cette  Omineiice,  Mur  la  Tace  palmaire  de  la  nmin.  Il  ou 


k 


Cig.  CT.  —  ScbJDin  repri'iFTitniil  la  luiiv  d'iiisensiliilit6  «or  la  fnce  dorule 
des  duigtx  indicntrur  cl  luâdius  npK's  In  sccliim  du  nL'rf  iiii^dian. 


de  même  sur  la  face  dorsale  des  deux  dernières  phalanges  de 
l'indi^x  et  du  mi^diuH. 

L'exploriition  doit  i^tre  faite  très  minutieusement,  avec  le  soin 
di>  n'imprimer  aux  doigts  aucune  secousse  qui  puisse  mettre  en 
jeu  la  sensibilité  des  nerfs  voisins. 

On  doit  explorer  successivement  la  sensibilité  :  k  la  piqûre,  en 
onr(ini;ant  des  épingles  dans  la  peau;  au  contact,  en  promenant 
légî^rement cette  épingle  à  la  surface;  fk  la  température,  en  appli- 
quant sur  la  main  des  corps  chauds  ou  froids;  k  la  pression. 

Que  devient  une  section   nerveuse  abandonnée  à  elle-même? 


650  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Tantôt  le  courant  nerveux  se  rétablit,  et  cela  assez  rapidemeit| 
dans  les  premiers  mois  qui  suivent  raccidcnt;  tantôt  il  ne* 
rétablit  pas. 

Lorsque  les  fonctions  du  nerf  reparaissent,  on  observe  d'ak-r 
des  zones  d'hyperesthésie  dans  les  points  primitivement  ins^r 
sibles,  et  il  semble  que  le  retour  graduel  à  l'état  normal  s  eCFecli' 
dans  l'ordre  suivant  :  la  sensibilité  profonde  à  la  pression  repi 
raît  la  première;  viennent  ensuite  la  sensibilité  tactile,  la  >h; 
sibilité  à  la  douleur,  et,  en  dernier  lieu,  la  sensibilité  à  la  temprl 
rature. 

Lorsque  le  courant  nerveux  ne  se  rétablit  pas,  les  partir* 
demeurent  insensibles,  les  muscles  de  l'éminence  thénar  s'alr»^ 
phient,  la  main  devient  complètement  inerte  et  on  obsene  dive^ 
troubles  trophiques  à  l'extrémité  des  doigts. 

Quelle  est  la  raison  de  cette  différence,  suivant  les  sujets,  dân- 
le  rétablissement  des  fonctions  du  nerf  coupé?  Je  suis  en  me^^l^ 
de  répondre  à  cette  question,  car  je  puis  dire  que  j'ai  pris  1* 
nature  sur  le  fait. 

Lorsque  le  nerf  médian  est  coupé  (1),  les  deux  bouts  s'écarlent 
aussitôt  l'un  de  l'autre.  Le  bout  supérieur  remonte  avec  \^ 
tendons  fléchisseurs:  il  est  donc  impossible  qu'il  se  produise  ub^ 
réunion  immédiate  spontanée  entre  les  deux  bouts.  Ces  deriiior^ 
se  cicatrisent  isolément.  Le  bout  central  ne  tarde  pas  à  se  renfla 
et  prend  la  forme  d'un  bulbe  d'oignon  plus  ou  moins  arrondi, 
plus  ou  moins  allongé  (fig.  70  et  71)  ;  le  bout  périphérique  ne  se 
renfle  pas  et  présente  plutôt  son  extrémité  un  peu  effilée  (fie.  <iî* . 
Dans  un  cas,  je  l'ai  trouvé  complètement  effilée. 

Des  tubes  nerveux  (et  cette  observation  chez  Thomme  e!4 
absolument  confirmative  des  travaux  de  Ranvier)  ne  tardent  pas 
à  naître  de  ce  bulbe,  comme  les  racines  dun  oignon,  et  vont  à  la 
rencontre  du  bout  périphérique  auquel  elles  se  soudent.  A  partir 
de  ce  moment,  la  continuité  est  rétablie  entre  les  deux  bouts  t*t 
se  traduit  par  l'apparition  de  zones  d'hyperesthésie  sur  les  points 

(I)  11  est  bien  probable  que  des  phénomènes  identiques  se  produisent  dans  le» 
autres  nerfs,  mais,  ayant  observé  seulcinont  ceux  qui  succèdent  à  la  5e<*tion  da 
médian,  je  limite  mes  observations  à  ce  nerf,  en  faisant  remarquer  au  lecteur  que 
ce  chapitre  est  exclusivement  basé  sur  la  physiologie  humaine  Les  ex[k'rienres  sur 
les  animaux  sont  utiles,  sans  doute,  mais,  en  ce  qui  concerne  le  sy.stèiue  nerveux 
en  particulier,  j'ai  la  conviction  qu'on  n'arrivera  à  des  notions  exactes  qu'en  re- 
cueillant patiemment  sur  l'homme  des  faits  ayant,  comme  ceux  que  je  rapi>ortf 
toute  la  valeur  d'une  expérience  physiologique  rigoureuse. 


■ 


PLAIES  DU    POIGNET. 


sst 


primitivement  insensibles;  la  zone  puralysi'e  diminue  etle-mémr- 
d'étendue. 

Ce  travail  de  restauration  nervoiise  se  lait  assez  rapidement  : 
ainsi,  un  humnm  Agé  de  trente-trois  ans  a  le  nerf  médian  coupé 
le  14  mars,  et  le  12  juin  suivant  je  mets  h  découvert  les  deux 
bouts  du   nerf  médian,  alin  J'en   faire  la  suture.  Le  bout  supé- 


I 


Fig.  e».  —  Schéma  reprOscolaal  le  retour  de  la  icuiibilitu  dtuiB  k  lerritoire  du 
médiEU.  L'opérnLou  di'oioatru  que  le  ra|>procb*-iuviil  par  biiurKeoiuieiiii.'Ut  entre 
les  deux  buuU  ilu  nerf  (■orDmt^ni;atl  A  ■'«Dvcluer. 

rieur  est  d'abord  mis  à  nu.  et  je  constate  ([uo  du  renflement  p,irt 
un  cordon  grisfttre  beaui^oup  plus  mince;  disséqué  soigneuse- 
mt-nt.  ce  cordon  nie  conduit  au  bout  inférieur  ;  il  mesurait  en- 
viron â  centimètres  de  loiif^eur.  Nous  avions,  d'ailleurs,  constaté 
une  diminution  de  la  zone  paralysée,  ainsi  qu'en  témoigne  le 
scliéma  tiS,  pris  avant  l'opératiou. 

I^s  fonctions  nerveuses  ne  se  rétablissent  pas  lorsque  le  bonr- 
geotineuK'nt  du  bout  supérieur  ne  A-^t  pas  elTectué  ou  bien  n'est 


6S2  AFFECTIONS  CIlIRUnGlCALES   r>U   HEMURE  SUPâHlEUR. 

pas  arrivé  à  tleRtiiiation,  c'e&t-à-dirc  au  boul  iufi^rieur.  Ed  voici 
un  exemple  bien  curieux. 

Le  13  novembre  ISSii,  une  jeune  fille  de  dix-neuf  uns  se  fait 
une  plaie  au  poignet  en  pa!75ant  la  maJn  il  travers  un  i^arreau. 

Le  aerf  niL^ian  futcoupt'  ftnon  sutuni.  Il  survint  une  paralysie 


Fi;:,  lit.  - 


II  du  uKt!  uiriiiaii.   [Ct 

\iar  .M.  O.  B«ii<.>lt,  t'I^vv 


iicndniil  I  (iiK-mUoa 


«le  tout  le  torriluiru  înncrvti  par  le  ofiédian,  et  la  malade,  ne  pou- 
vant plus  su  servir  de  sa  matn,  vint  h  l'Ilôtel-Uteu  rt^claiiiur  une 
opi'riitiun,  quo  je  pratiijuai  le  12  avril  18K(i.  Le  reutlement  sitpi'- 
rieur  étant  dûcouverl,  j'i-u  vis  (5maiiorun  pelit  faisceau  grisâtre, 
i:ùnstitui^  iHidemment  pur  dt-s  tubes  nerveux  nouveaux  ^tig.  09^. 


PLAIES  DU  l'OlBMiT.  653 

I  raiscesu  nous  conduisit  sur  un  cordon  pris,  tout  d'abord,  pour 
le  bout  inf(^rieur,  nmîs  il  était  bientôt  tHûdont  qu'il  s'agissait  du 
tendon  du  palmaire  cutanë,  sur  lequel  les  tubes  nerveux  de  nou- 
velle formulion  (étaient  venus  se  greffer.  Cherchant  alors  à  côté, 
je  finis  par  découvrir  le  bout  inférieur  englobé  dans  du  tissu  de 
cicatrice. 


Le  traitement  des  sections  ner^'eusea  eu  général,  et  de  celles  du 
médian  en  particulier,  s'effectue  dansdeux conditions  différentes: 
ou  bien  l'uccidont  est  récent,  ou  bien  il  est  déjà  ancien.  Quelle 
conduite  tenir  dans  le  cas  de  plaie  récente  d'un  nerf?  Faut-il  pra- 
Uf|nt'r  immédiatement  la  suture,  c'est-à-dire  la  suture  primitive? 

.le  réponds  sans  bésitatiuu  à  cette  question  :  oui,  il  faut  tou- 
jours suturer  les  deux  bouts  d'un  nerf  qui  vient  d'être  coupé^ 
surtout  lorsqu'il  s'agit  d'un  nerf  de  l'importance  du  médian.  Je 
sais  bicD  que  les  physiologistes,  s'appuyant  sur  les  expériences 
de  Waller,  disent  que  la  suture  est  absolument  inutile  pour  le 
rétablissement  du  courant  nerveux,  mais  j'estime  qu'ils  ont  tort  : 
la  suturi'  peut  ramener,  en  un  temps  trèscourt,  la  sensibilité  dans 
le  bout  périphérique. 

Les  physiologistes  coupent  un  nerf  sur  un  animal  et  observent 
toujours,  avec  ou  sans  suture  des  deux  bouts,  une  dégénéres- 
cence du  bout  périphérique.  Oui,  cela  est  vrai,  mais  chez  les  ani- 
maux. Pour  pouvoir  obtenir  le  retour  rapide  de  la  sensibilité,  il 
est  indispensable  d'avoir  une  réunion  immédiate.  Or,  le  pouvez- 
vous  chez  les  animaux?  Outre  que  sur  un  chien  voua  ne  prenez 
sans  doute  pas  les  précautions  minutieuses  de  la  méthode  anti- 
septique, comment  obtenir  d'un  animal  quelconque  une  immo- 
bilité absolue  et  le  maintien  prolongé,  pendant  plusieurs  jours, 
d'une  attitude  convenable  pour  obtenir  une  réunion  immédiate? 

Il  est  donc  presque  matériellement  impossible  d'observer  cette 
réunion  cheK  les  animaux  et  le  rétablissement  fonctionnel  qui  en 
est  la  conséquence  :  aussi,  les  physiologistes  ariirment-ils  que  la 
section  d'un  nerf  est  fatalement  suivie  de  la  dégt^nération  du  bout 
péripliérii|ue.  Mais  chez  rbomine,  les  choses  peuvent  se  passer 
autrement,  et  je  ne  peuse  pas  que  le  rétablissement  presque 
immédiat  du  courant  nerveux,  aprùs  une  suture  primitive,  puisse 
être  mis  en  doute.  Laissant  de  cilté  les  faits  signalés  il  y  a  une 
vingtaine  d'années  et  qui  furent  l'objet  de  vives  discussions,  je 
-  ^.jae  contenterai  de  rapporter  le  suivant,  oh.'^rvé  en  octobre  I88(>, 


654  AFFECTIONS  CHIRCRGKIALeS  DC  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

dans  mon  service  de  lll<jtel-Dieu,  et  soumis  à  un  tel  contrôle 
qu'il  ne  saurait  ^tre  contesté. 

Le  nommé  S...,  âgé  de  vingt  ans,  tombe  sur  un  morceau  de 
verre,  le  21  septembre  1880,  et  se  rend  aussitôt  à  THùtel-Dieu  où 
je  le  trouvai  à  ma  visite.  Il  existait  une  large  plaie  transversale 
du  [KiigiH^t.  Etaient  divisés  :  les  tendrons  fléchisseurs,  le  nerf 
médian,  le  nerf  cubital.  Tartère  cubitale.  Nous  examinâmes 
aussitôt,  avec  le  plus  grand  soin,  Tétatde  la  sensibilité  de  la  main 
et  des  doigts  :  à  la  douleur,  au  contact,  à  la  température.  La 
paralysie  était  absolue  dans  tous  les  points  innervés  par  le  médian 
et  le  ruhital.  Seul,  le  territoire  du  nerf  radial  était  intact.  Nous 
pratiquons  la  suture  des  deux  nerfs  di\îsés  avec  les  précautions 
nécessaires,  et  dès  le  lendemain  matin  la  sensibilité  était  reve- 
nue. Vingt  jours  après  la  suture,  le  blessé  sentait  partout  et 
accusait  môme  plutôt  un  peu  d'hyperesthésie. 

A  moins  que  les  faits  n  aient  plus  de  valeur,  comment  pouvoir 
contester  celui-là?  Il  est  d'autant  plus  démonstratif,  qu'on  ne 
saurait  invoquer  Tinfluence  do  Tanastomose  du  nerf  cubital  avec 
le  médian,  puisque  les  deux  nerfs  étaient  coupés.  Le  nerf  radial 
aurait  donc,  h  lui  seul,  fourni  la  sensibilité  à  toute  la  main?  Mais 
pourquoi  na-t-il  agi  qu'après  la  suture  des  deux  nerfs  coupés? 
Non,  il  faut  se  rendre  à  levidence;  le  clinicien  prime  ici  le  phy- 
siologiste, et  les  expériences  sur  l'homme  vivant  résoudront 
seules  définitivement,  avec  le  temps,  les  divers  problèmes,  encore 
très  obscurs,  qui  se  posent  dans  l'étude  du  système  nerveux. 

Est-ce  à  dire  qu  on  obtiendra  toujours  la  réunion  immédiate 
des  nerfs  par  la  suture  primitive?  Non,  sans  doute,  mais  il  suffit 
qu'elle  soit  possible  pour  qu'on  doive  la  pratiquer.  Il  y  a,  d'ailleurs, 
un  autre  avantage  à  rapprocher  l'un  de  l'autre  dans  la  plaie  les 
deux  bouts  du  nerf  divisé,  quand  môme  ils  ne  devraient  pas  se 
réunir  :  c'est  de  favoriser  la  restauration  secondaire  par  bour- 
geonnement du  bout  central,  en  rapprochant  ce  dernier  du  bout 
péri|)hérique  ;  les  tubes  nerveux  nouveaux  ne  pourront  plus 
s'égarer  sur  un  organe  voisin. 

La  blessure  du  poignet  est  cicatrisée  depuis  un  temps  plus  ou 
moins  long,  la  paralysie  est  acquise,  les  muscles  sont  atrophiés, 
la  main  est  plus  ou  moins  inerte,  presque  inutile.  Que  faire  dans 
ce  cas? 

Jusqu'à  notre  époque,  on  a  considéré  cet  accident  comme  au- 


PLAIES  UU    [■ÛIGNET. 


6U 


•ssoorces,  en  so  basant  sur  ce  que  te  lioitt  ptjri- 
pli(>rique  tétant  dégénéré,  tu  suture  ae  sorvait  en  rien  au  rétablis- 
sement de  ta  function  du  nerf. 

I^s  rnits  sont  encore  venus  démontrer  que  cette  opinion  ûtait 
inexacte,  ou  plutôt  que  les  résultats  obtenus  chez  les  animaux 
(lifTéraient  de  ceux  qu'un  obtient  chez  l'homme. 

L'opération  pratiquée  dans  ce  cas  porte  le  nom  de  mliire  secon^ 
duire  des  nerfs. 

En  188  t.  je  communiquât  à  l'Académie  des  sciences  deux  cas  de 
suture  secondaire,  qui  ne  furent  pas  sans  causerquelquc  étonne- 
nement  et  soulever  des  objections  parmi  les  physiologistes.  La  sen- 
sibilité, disparue  depuis  un  mois  dans  un  cas,  depuis  quatorze  ans 
dans  l'autre,  avait  reparu  rapidement,  dès  les  premiers  jours  (1). 

Je  pense,  quant  à  moi,  ipie  ce  résultat  est  dil  à  l'adaptation 
exacte  et  à  ta  réunion  rapide  des  tubes  du  bout  supérieur  avec 
ceux  du  bout  inférieur,  ce  qui  permet  au  courant  nerveux  de  tra- 
verser le  nerf  dans  toute  sa  longueur.  La  physiologie,  Ihistologie, 
dit-on,  se  refusent  à  accepter  celte  manière  de  voir;  soit,  mais 
ce  qui  est  indéniable,  c'est  le  rétablissemeut  de  la  fonction  après 
la  suture,  quelle  que  soit  la  théorie:  et  celle  que  je  propose  est  si 
simple,  si  vraisemblable,  que  de  nouvelles  recherches  la  confir- 
meront, sans  doute,  dans  l'avenir. 

Il  est  aussi  difficile  d'obtenir  chez  un  animal  la  réunion  immé- 
diate secondaire  que  la  réunion  immédiate  primitive,  et,  d'ailleurs, 
comment  apprécier  sur  lui  les  degrés  de  sensibilité? 

Je  suis  loin  de  prétendre  que  la  suture  secondaire  des  nerfs 
donnera  toujours  des  résultats  aussi  satisfaisants,  et  j'ai  moi-même 
échoué  dans  le  dernier  cas  oij  je  i'ai  pratiquée.  Maïs  est-ce  qu'un 
millier  de  faits  négatifs  peuvent  înlirmer  un  fuit  positif?  Que 
prouve  d'ail  leurs  l'insuccès?  qu'on  n'a  pas  obtenu  la  réunion  immé- 
diate. Ur,  ne  savons-nous  pas  que  des  causes  multiples,  tenant 
à  l'opérateur  et  à  l'opériî,  sont  capables  de  s'opposer  à  cette 
réunion? 

Dans  le  cas  particulier,  la  réunion  doit  être  si  exacte  que,  sans 
parler  des  fautes  commises  par  t'opérnteur  ou  des  conditions  de 
sanUJ-générale  du  sujet,  la  plus  légère  secousse  du  poignet  au 
moment  du  réveil  aneslliésique  ou  dans  les  tieures  qui  suivent 
peut  la  faire  échouer,  et  je  serais  bien  surpris  si,  dans  l'avenir,  le 
'  I)  J'ai  revii.  en  ilécpiubre  IS86.  In  promi^re  de  cei  uialad»  :  le  rosultal  Ot&it 
il  partait  qu'il  n'exUtnil  pat  la  plus  légère  dilT^rtuce  entra  Ici  deux  moia*. 


ene  AIKKCTIONS  chirurgicales  du   MEHUnE  SCPÉlUEliH. 

nombre  de»  insuccès  ne  l'eniporlail  pas  sur  celui  des  pus  heureux. 
Mais,  enfin,  le  succès  est  possible,  et  nous  pouvons  aflirmer  ceci  : 
La  rriinion  secondaire pratiqnïe  entre Ifx  ditii  boitti  du  nn-f  mé- 
dian, s^part's,  même  depuis  dei  années,  peut  être  suivie  du  réta- 
blissement rapide  et  complet  de  la  fonction.  Donc,  le  ctiirurgleo 
doit  toujours  ta  tenter. 

Je  suppose  que  la  réunion  secondaire  ait  i^choud,  ce  (pii  ni\-sl 
arrivé,  je  le  riSpète,  dans  le  cas  représenté  ligure  fil»;  elle  peut 
encore  offrir  pour  le  malade  les  avantages  les  plus  précieux,  et 
ce  cas  infime  nous  en  tiiurnil  un  exein|do  remarquable.  Nous  avons 
vu,  en  effet,  que  l'une  des  causes  (et  c'est  probablement  la  prin- 
cipale] qui  s'opposaient  an  rétablissement  spontané  des  fimclions 
du  nerf  était  une  disposition  respective  dos  deux  bouts  telle,  que 
les  bourgeons  émanés  du  bout  central  ne  pouvaient  jamais  rencon- 
trer le  bout  périphérique.  Regardez,  par  exempte,  la  figure  6!!  : 
les  bourgeons  étaient  allés  se  greffer  sur  le  tendon  du  petit 
palmaire  et  n'auraient  jamais  pu  atteindre  le  bout  inférieur, 
d'aillant  plus  que  ce  bout  ne  put  être  retrouvé  {le  dessin  fui  fait 
pendant  l'opération  même)  qu'après  avoir  été  débarrassé  des 
tissus  qui  le  recouvraient  ;  on  ne  le  voyait  pas  d'abord  dans  la 
plaie.  La  malade  était  donc  vouée  h  nne  paralysie  définitive  de 
1b  niuin. 

La  suture  secondaire  a  échoué,  il  est  vroï  ;  la  malade  est  sortie 
de  rhOpilal  sans  amélioration,  mais,  depuis  lors,  la  restauration 
spontanée  s'est  effectuée;  les  bourgeons  centraux  ne  se  sont  pas 
égarés  celte  fois.  Aujourd'hui,  la  jeune  lille  a  repris  son  travail  el 
jouit  &  peu  prés  de  la  [dénitude  des  mouvciuculsde  sa  imiin. 

Procédé  opératoire  pour  la  suture  des  nerfs.  —  La  réunion 
immédiate  étant  la  condition  indispensable  au  succès  de  l'opé- 
ration, celle-ci  doit  être  faite  avec  les  soins  les  plus   minutieux. 

L'opération  est  simplifiée,  s'il  s'agit  d'une  suture  primitive, 
puis<[ue  les  bonis  du  nerf  sont  découverts  et  avivés.  Le  passage 
(lu  fil  se  faisant  comme  dans  la  suture  secondaire,  décrivons  donc 
cette  dernière  en  prenant  comme  type  celle  du  nerf  médian. 

Pratiquez  à  l'avant-briis  une  incision  verticale  sur  le  trajet  du 
nerf,  llechercbez  d'abord  le  boni  supérieur,  toujours  renflé 
sous  forme  de  bulbe  et  fiicile  fe  découvrir.  Voyez  bien  si  de  c« 
bout  partent  de»  prolongements  nerveux  et  suivez-les  avec  la  plus 


PLAIES  DU   POIGNET. 


657 


grande  délicatesse  sans  les  contusionner  avec  la  pince.  Ils  vous 
conduiront  peut-être  sur  le  bout  inférieur. 

Dans  ce  cas,  il  faudrait  borner  là  votre  opération  et  laisser  le 
travail  naturel  s'accomplir.  Aussi,  ne  faut-il  se  décider  à  prati- 
quer la  suture  secondaire  que  lorsque  des  explorations  répétées 


Fig.  70.  —  Renflement  à  forme  spbérique  Fig.  71.  —  Renflement  à  forme  olivaire 
du  bout  central  du  nerf  médian  après  du  bout  central  du  nerf  médian  après 
section.  section. 

vous  ont  appris  qu'aucune  amélioration  n'était  en  voie  de  se  pro- 
duire dans  l'état  du  malade. 

Vous  trouvez  le  bout  central  lisse,  arrondi;  il  ne  donne  nais- 
sance à  aucun  prolongement,  ou  bien  fournit  des  racines  inutiles. 
Cherchez  alors  le  bout  inférieur  :  vous  le  reconnaîtrez  à  sa  cou- 


Fig.  72.  —  Mode  de  suture  des  nerfs. 

leur  grisâtre,  mate,  différente  de  la  couleur  brillante  des  tendons. 
Isolez  bien  les  deux  bouts,  afin  qu'ils  soient  aussi  mobiles  que 
possible. 

Saisissez  chaque  bout  de  nerf  avec  une  petite  pince  à  griffes  et 
faites  l'avivement  avec  le  bistouri  ;  des  ciseaux  bien  tranchants 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  ciinique,  I.  —  42 


658  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

peuvent  aussi  servir,  cependant  ils  contusionnent  un  peu  plus  les 
parties. 

Si  le  bulbe  du  nerf  présente  la  forme  de  la  figure  70,  faites  Tavi- 
vement  en  A;  s'il  affecte  la  forme  de  la  ligure  71,  Tavivement  au 
collet  du  bulbe  entraînera  une  trop  grande  perte  de  substance 
et  vous  aurez  de  la  peine  à  rapprocher  les  deux  bouts. 
Avivez  en  B. 

Faites  ensuite  la  suture.  Ce  temps  est  capital.  Prenez  un  fil 
très  fin,  soie,  crin  de  Florence,  ou  catgut,  qui  devra  rester  dans  la 
plaie  ;  ne  vous  servez  pas  d'un  fil  métallique  qu'il  faudrait  retirer 
les  jours  suivants.  Employez  une  aiguille  courbe  aussi  fine  que 
possible.  Passez  le  fil,  ainsi  que  le  montre  la  figure  72,  de  telle 
sorte  que  rien  ne  puisse  s'interposer  entre  les  surfaces  avivées. 

Serrez  ensuite  le  fil,  suffisamment  pour  que  les  bouts  soient  au 
contact,  et  pas  trop,  sans  quoi  la  portion  AB  du  névrilème  pourrait 
s'interposer  entre  les  tubes  nerveux  et  nuire  à  leur  accolement. 
Coupez  le  fil  au  rus  du  nœud.  Héuuion  immédiate  des  téguments 
et  pansement  antiseptique. 

Le  poignet  est  immobilisé  dans  la  flexion  et  maintenu  dans 
celte  position,  pendant  une  huitaine  de  jours,  par  une  gouttière 
de  carton  mouillé. 

Si  les  bouts  du  nerf  médian  sont  tellement  écartés  l'un  de 
l'autre  qu'après  avivement  on  ne  puisse  les  rapprocher  sans  exer- 
cer de  trop  fortes  tractions,  il  est  préférable  de  les  maintenir  à 
distance  en  regard  l'un  de  l'autre  à  l'aide  d'un  crin  passé  dans  les 
deux  bouts.  On  pourrait  encore  faire  ici  ce  qui  j'ai  fait,  le  premier 
je  crois,  pour  les  tendons,  c'est-à-dire  anastomoser  entre  eux 
deux  nerfs  voisins,  par  exemple  le  bout  périphérique  du  médian 
avec  le  cubital  ;  mais  je  préfère  la  suture  à  distance  lorsqu'elle  est 
possible. 

Fractures  du  poignet.  —  Les  fractures  du  poignet  peuvent 
intéresser  les  deux  os  à  la  fois;  chaque  os  isolément  ;  Tune  des 
apophyses  styloïdes,  ou  môme  les  os  de  la  première  rangée  du 
carpe,  qui  font  anatomiquement  partie  de  cette  région.  Mais,  ce 
(|ue  l'on  observe  dans  l'immense  majorité  des  cas,  c'est  la  fracture 
de  l'extrémité  inférieure  du  radius,  accompagnée  à  peu  près 
constamment  de  larrachement  de  lapophyse  styloïde  du  cubitus. 

J'ai  indiqué  en  détail  {Anatomic  topotjr.^  p.  45ti,  9"*  édition;  le 
mécanisme  suivant  lequel  se  produit  cette  fracture.  Je  me  con- 


FRACTURES  DU  POIGNET.  659 

tente  de  rappeler  que  la  fracture  de  L'extréadité  inférieure  <iu  radius 
est  toujours  de  cause  indirecte  et  se  produit  dans  uii  mouvement 
forcé  d'extension  de  la  main  sur  l'avant-bras.  Le  mécanisme  qui 
la  détermine  est  celui  de  l'arrachement  par  l'intermédiaire  du 
ligament  antérieur,  l'un  des  plus  puissants  de  l'économie. 

Le  diagnostic  de  la  fracture  du  radius  est,  en  général,  si  facile 
qu'il  saute  aux  yeux,  et  le  signe  qui  la  fait  reconnaître  est  -la 
déformation  du  poignet,  car  if  ne  faut  coiïipter  ni  sur  la  crépi- 


Fig.  73.   -  Ligament  antérieur  de  l'arti-    Fig.  Ti.  —  Disposition  respective  dei  frag- 

culation   radiu-carpienne.  nients  dans  is  Traclure  de  l'eitrémité 

inférieure  du  radius  par  arnicheuieat. 

tatioo,  ni  sur  la  mobilité  anormale,  ce  dont  rend  bien  compte  la 
disposition  des  fragments. 

11  est  bon,  en  elTet,  d'avoir  toujours  présente  à  l'esprit  cette 
disposition,  car  les  signes  de  ta  fracture  s'en  déduisent  logi- 
(juement. 

Voyez  la  ligure  schématique  73,  qui  représente  une  coupe 
antéro- postérieure  du  poignet  passant  au  niveau  du  radius.  Le 
ligament  antérieur  de  l'articulation  radio-carpienne  se  fixe  d'une 
part  au  radius  et  de  l'autre  aux  os  du  carpe.  Voyez  ce  qui  va  se 
produire,  si  vous  portez  fortement  le  carpe  dans  l'extension  :  le 
ligament  ciit  si  résistant,  que  ce  n'est  pas  lui  qui  cède  dans  ce 
mouvement,  mais  bien  l'os  sur  lequel  il  s'insère;  et  l'os  qui 
cède  le  premier  est  le  radius. 

Lorsque  la  main  se  porte  en  arrière,  le  ligament  antérieur  se 
trouve  d'abord  tendu,  puis  distendu,  et  exerce  ime  forte  traction 


660  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

vers  son  attache  supérieure.  Comme  la  partie  du  radius  où  il 
s'insère  est  précisément  la  moins  résistante  de  l'os,  elle  cède  h 
la  traction  suivant  une  direction  transversale  (fig.  74).  La  lésion 
peut  se  bornera  ce  simple  arrachement,  s'y  borne  même  souvent, 
et  les  fragments  ne  subissent  alors  qu'un  très  léger  déplacement 
l'un  sur  l'autre.  Mais,  lorsque  l'arrachement  est  produit,  supposez 
que  la  force  ne  soit  pas  épuisée  et  que,  par  exemple,  la  face 
dorsale  de  la  main  dans  la  chute  vienne  toucher  l'avant-bras, 
ce  qui  est  possible,  et  je  Tai  produit  maintes  fois  sur  le  cadavre  : 
le  fragment  subira  forcément  un  mouvement  de  bascule  tel,  que 
son  extrémité  antérieure  va  s'abaisser  et  son  extrémité  posté- 
rieure s'élever;  vous  obtiendrez  la  figure  74.  Donc,  les  deux 
fragments  s'écartent  l'un  de  l'autre  en  avant  et  se  rapprochent,  au 
contraire,  en  arrière  :  mais  ce  rapprochement  entraîne  néces- 
sairement la  pénétration  du  fragment  supérieur,  qui  est  com- 
pact, dans  l'inférieur,  qui  est  spongieux,  d'où  l'absence  habi- 
tuelle de  mobilité  anormale  et  de  crépitation  dans  cette  variété  de 
fracture. 

La  pénétration  peut  cependant  être  telle,  que  le  fragment  supé- 
rieur, agissant  comme  un  coin,  brise  en  éclats  le  fragment 
inférieur,  et  l'on  peut  alors  constater  une  crépitation  bruyante. 

En  même  temps  que  le  fragment  inférieur  bascule  de  bas  en 
haut,  il  est  porté  en  totalité  d'avant  en  arrière  :  aussi,  le  fragment 
supérieur  proémine-t-il  davantage  en  avant,  et  le  fragment  infé- 
rieur en  arrière. 

11  existe  donc  un  grand  nombre  de  degrés  dans  la  fracture  de 
l'extrémité  inférieure  du  radius,  depuis  une  simple  fissure  de  l'os 
sans  déplacement  jusqu'à  l'arrachement  complet  avec  pénétration 
et  propulsion  de  la  main  en  arrière.  On  est  exposé,  dans  le  pre- 
mier cas,  à  méconnaître  la  fracture,  qui  se  rapproche  fort  d'une 
entorse,  et  à  la  considérer  dans  le  second  comme  une  luxation 
du  poignet,  à  laquelle,  d'ailleurs,  elle  ressemble  beaucoup.  On 
observe  toutes  les  variétés  intermédiaires  entre  ces  deux  ex- 
trêmes. Il  en  résulte  que  les  signes  de  la  fracture  sont  parfois 
extrêmement  accusés,  et  d'autres  fois  si  peu  marqués  que  des 
nuances  seules  distinguent  le  côté  blessé  du  côté  sain. 

Nous  sommes  donc  en  mesure  maintenant  de  comprendre  en 
quoi  consiste  la  déformation  du  poignet  dans  cette  fracture.  Je 
supposerai  pour  ma  description  un  cas  moyen. 

Le  premier  signe  qui  frappe  Tœil  est  l'augmentation  du  dia- 


FRACTURES  DU   POIGNET.  661 

mètre  antéro-postérieur  ;  le  poignet,  au  lieu  d*être  aplati,  est 
arrondi,  presque  cylindrique. 

Le  pli  qui  sépare  le  poignet  de  Tavant-bras  est  beaucoup  plus 
accusé  qu'à  l'état  normal.  J'attache,  pour  mon  compte,  la  plus 
grande  importance  à  ce  signe.  Lorsque  la  déformation  du  poi- 
gnet saute  aux  yeux,  l'exagération  de  ce  pli  n'apporte,  sans  doute, 
qu'un  faible  contingent  au  diagnostic,  mais  ce  signe  existe  tou- 
jours à  un  degré  variable,  même  lorsqu'il  n'y  a  pas  de  dépla- 
cement appréciable  des  fragments,  et,  par  conséquent,  pas  de 
déformation.  C'est  quelquefois  le  seul,  et  bien  des  fois  il  m'a 
suffi,  avec  raison  je  pense,  pour  affirmer  l'existence  d'une  frac- 
ture (en  y  joignant  le  siège  de  la  douleur  dont  je  parlerai  plus 
loin). 

Au-dessus  de  ce  pli,  qui  constitue  parfois  une  véritable  dépres- 
sion, existe  une  saillie  très  accusée  formée  par  le  fragment 
supérieur.  Ce  fragment  soulève  les  tendons,  qui  se  réfléchissent 
sur  son  bord  tranchant  comme  les  cordes  d'un  violon  sur  le  che- 
valet. L'épaisseur  des  muscles  arrondit  ce  rebord,  que  l'on  per- 
çoit cependant  nettement  chez  les  sujets  maigres,  et  persiste 
toujours  plus  tard  comme  un  stigmate  indélébile  de  la  fracture, 
lorsque  la  réduction  n'a  pas  été  complète. 

Sur  la  face  dorsale  du  poignet,  on  observe  une  dépression  cor- 
respondant au  relief  de  la  face  antérieure,  et,  au-dessous,  une  forte 
saillie  due  au  fragment  inférieur  et  au  carpe  entraîné  en  arrière 
avec  ce  fragment. 

C'est  cet  ensemble  de  saillies  et  de  dépressions  occupant  alter- 
nativement les  faces  antérieure  et  postérieure  du  poignet  que 
Velpeau  désigna  ingénieusement  sous  le  nom  de  déformation  en 
dos  de  fourchette  ;  il  vaudrait  mieux  dire  simplement  en  four- 
chette. 

Telle  est  la  déformation  que  présente  une  fracture  type  de 
l'extrémité  inférieure  du  radius,  mais  il  existe  encore  d'autres 
signes  de  moindre  importance. 

En  môme  temps  que  le  fragment  inférieur,  et  la  main  tout 
entière  par  conséquent,  sont  portés  en  haut,  ils  sont  souvent 
aussi  portés  en  dehors  du  côté  radial.  De  ce  déplacement  résul- 
tent deux  signes  :  la  saillie  exagérée  de  l'apophyse  styloïde  du 
cubitus  et  le  changement  de  rapport  des  axes  de  Tavant-bras  et 
du  poignet.  L'apophyse  styloïde  du  cubitus  forme  un  relief  très 
appréciable  sous  la  peau,  et  au-dessous  d'elle  existe  une  encoche. 


«ft2  \KKEaiCiNS  niIlHUROlCALES   OU   MEHfiRE  SUPERIEUR. 

J'ni  eu  plusieurs  fois  occasion  de  dis9é({u»r  des  fractures  du 
rudius  sur  des  sujVis  morts  de  maladie  intercurrente,  et,  chaque 
fois,  j'ui  trouvi!'  l'apopliysc  slyloïde  fracturi5c.  mais  sans  ik'jilace- 
ment  suffisant  pour  qu'on  puisse  11-  reconnaître  sur  le  vivant  (IV 

Normalement,  l'axe  de  l'avant-bras.  ceux  dti  poignet  et  de  lu 
main  se  continuent  en  formant  uiio  ligne  droite.  Lorsque  la 
main  est  fortement  jetée  en  dehors,  ce  qui  n'a  pas  toujours  lîeu. 
la  ligne  représentant  ces  axes  est  brisée  au  niveau  du  poignet. 

Enfin,  un  dernier  signe  physique  résulte  de  la  situation  rela- 
tive des  deux  apophyses  stylotdes.  Régulièrement,  celle  du  radîu<> 
descend  plus  bas  que  celle  du  cubitus  :  or.  le  fragment  inférieur 
du  radius  étant  remonté  entraine  Tapophyse  styloïde,  qui  se 
trouve  alors  de  niveau,  ou  mCme  au-dessus  de  celle  du  cubitus. 
J'attache,  pour  ma  part,  peu  d'importance  à  ce  signe,  souvent 
difficile  h  constater,  d'ailleurs,  c»r,  ou  bien  la  déformation  est 
considérable,  et  il  devient  inutile,  ou  bien  il  n'y  a  pas  de  défor- 
mation, c'est-à-dire  pas  de  déplacement  des  fragments,  et  le  signe 
manque. 

J'ai  déjà  dit  que  la  mobilité  anormale  et  la  crépitation  ne  se 
rencontraient  presque  jamais  dans  la  fracture  do  l'extrémité  infé- 
rieure du  radius.  Ces  signes  n'existeraient  que  si  le  fragment 
inférieur  était  partagé  en  plusieurs  éclats  mobiles  les  uns  sur  len 
autres. 

Les  signes  physiologiques,  ou  symptômes  de  la  fracture,  sont 
l'impuissance  des  mouvements  du  membre  et  la  douleur. 

Le  malade  ne  peut  fléchir  le  poignet  :  cependant,  si  on  im- 
prime à  la  main  de  très  légei-s  mouvements  de  llexi^m  et  d'exten- 
sion, on  constate  qu'ils  sont  possibles  et  non  douloureux,  à  con- 
dition de  ne  pas  dépasser  une  certaine  limite.  Les  mouvements 
de  pronalion  et  de  supination  sont  possibles  et  peu  douloureux, 

La  douleur,  surtout  la  douleur  provoquée,  joue  un  rîila  consi- 
dérable dans  te  diagnostic  de  cette  fracture.  Il  est  à  peine  néces- 
saire de  consister  ce  symptûme  lorsque  la  fracture  est  évidente, 
mais,  lorsqu'elle  est  doutoust^,  il  peut,  à  lutseul,  faire  pencher  la 
balance  en  sa  faveur. 

H&ppelez-vous  que  le  trait  de  la  fracture  est  situé  à  (A  mîilî- 
mâtres  environ  au-dessus  de  l'interligne  articulaire:  or,  lorsqu'un 

(1)  Surd«ui  rnv-turet  de  i'extrâiull<^  inférieure  du  radiui  plicilogrniihUtf  i  raid* 
de»  rayon*  .\.  l'apophyie  «tyluîde  du  cubitus  ne  m'a  pue  leuibl*  fracturéB,  alor* 
<]u'oa  Toyalt  DcUctnfat  le  Irait  'le  F^a('tu^<^  lur  le  radiui. 


FRACTURES  DU  POIGNET.  663 

sujet  qui  est  tombé  sur  le  poignet  présente  en  ce  point  une  dou- 
leur très  vive  à  la  pression  (vous  pouvez  faire  l'exploration  avec 
le  bout  arrondi  d'un  crayon),  alors  que  les  parties  situées  immé- 
diatement au-dessus  et  au-dessous  sont  insensibles,  il  y  a  de 
grandes  présomptions  en  faveur  d'une  fracture  ;  si,  en  môme 
temps,  le  pli  radio-palmaire  est  un  peu  exagéré,  on  peut  en  affir- 
mer l'existence.  La  douleur  seule  pourrait,  à  la  rigueur,  être  due 
à  la  distension  du  ligament  antérieur. 

Le  traitement  des  fractures  de  l'extrémité  inférieure  du  radius 
adonné  lieu  à  de  nombreuses  discussions.  Un  fait  certain,  c'est 
que  cette  fracture  ne  doit  pas  ôtre  immobilisée  aussi  longtemps 
que  la  plupart  des  autres,  car  tous  les  chirurgiens  ont  observé 
qu'elle  est  souvent  suivie  de  raideur  dans  les  diverses  articulations 
du  bras,  et  même  dans  l'épaule.  Est-ce  à  dire  qu'il  ne  faille  faire 
aucun  traitement,  qu'il  ne  faille  appliquer  aucun  appareil  ?  Je  ne 
le  pense  pas.  Lorsqu'il  n'existe  pas  de  déplacement,  on  peut,  à  la 
rigueur,  se  dispenser  d'immobiliser  le  poignet,  faire  du  massage, 
et  permettre  rapidement  au  malade  l'usage  de  la  main,  mais  je 
crois,  jusqu'à  nouvel  ordre,  qu'il  faut  réduire  et  maintenir  immo- 
biles, pendant  un  certain  temps,  les  fragments  d'une  fracture 
accompagnée  de  déformation. 

Pour  réduire,  saisissez  l'avant-bras  d'une  main,  le  poignet  de 
Tautre,  et  exercez  une  traction  brusque  et  subite  en  sens 
inverse,  sans  prévenir  le  malade,  et  en  fléchissant  la  main  sur 
l'avant-bras. 

Quel  genre  d'appareil  convient-il  d'employer?  Je  ferai  ici  la 
môme  réflexion  que  pour  les  fractures  de  l'avant-bras  :  évitez 
soigneusement  une  compression  trop  forte,  qui  pourrait  déter- 
miner des  plaques  de  sphacèle.  J'ai  renoncé,  pour  mon  compte,  aux 
attelles  palmaire  et  dorsale  avec  compresses  graduées,  destinées 
à  exercer  une  pression  sur  les  saillies  antérieure  et  postérieure. 
Théoriquement,  le  meilleur  mode  de  réduction  consiste  à  ramener 
le  fragment  inférieur  en  place  en  lui  faisant  suivre  un  chemin 
inverse  de  celui  qu'il  a  parcouru  pendant  l'extension  forcée  du 
poignet,  c'est-à-dire  à  le  ramener  en  avant  par  la  flexion  de  la 
main.  C'est  donc,  à  mon  sens,  la  position  qu'il  faut  donner  au 
membre,  dans  laquelle  il  faut  le  maintenir,  et  ce  but  me  parait 
rempli  par  l'application  d'une  attelle  plâtrée  antérieure. 

Voici,  au  total,  comment  je  procède  dans  les  cas  où  existe  un 
déplacement  accusé.  Lattelle  plâtrée  doit  occuper  la  face  anté- 


664  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

rieure  de  Tavant-bras  et  venir  dans  la  paume  de  la  main  jusqu'au 
pli  digito-palmaire,  enfin  de  laisser  les  doigts  libres. 

Lorsque  la  bande  est  enroulée  autour  de  Tavant-bras  de  façon 
à  fixer  Tattelle  et  à  lui  donner  la  forme  du  membre,  et,  par 
conséquent,  avant  que  le  plfltre  soit  sec,  je  donne  à  la  main  la 
position  que  je  juge  convenable  et  fais,  au  besoin,  une  manœuvre 
de  réduction.  Je  n'abandonne  le  bras  que  lorsqu'il  est  solidement 
immobilisé. 

Cet  appareil,  très  simple,  d'une  application  facile,  met  à  l'abri 
de  toute  espèce  de  danger  et  me  semble  réaliser  au  maximum  les 
indications  tirées  de  la  position  des  fragments. 

L'expérience  a  démontré  que,  pour  éviter  les  raideurs  consécu- 
tives, l'appareil  ne  doit  pas  rester  en  place  plus  d'une  vingtaine 
de  jours,  et  encore,  pendant  ce  temps,  peut-on  autoriser  quelques 
mouvements  des  doigts,  du  coude  et  de  l'épaule.  M.  Lucas-Cham- 
pionnière  a  même  proposé,  dans  ces  derniers  temps,  de  substituer 
le  massage  à  l'immobilisation  pour  les  fractures  simples. 

L'entorse  du  poignet  est  beaucoup  plus  rare  que  la  fracture  de 
l'extrémité  inférieure  du  radius.  Vous  en  ferez  le  diagnostic  par 
exclusion  après  avoir  éliminé  la  fracture.  Quelques  applications 
résolutives,  et  surtout  le  massage,  constitueront  le  traitement. 

Dans  l'entorse  peut  rentrer  la  luxation  des  tendons.  La  région 
du  poignet  parait  particulièrement  bien  disposée  pour  ce  genre 
d'affection,  en  raison  du  grand  nombre  de  coulisses  tendineuses 
qui  la  sillonnent  de  toutes  parts.  Cependant,  si  j'en  crois  mon 
expérience,  elle  se  rencontrerait  rarement.  Il  est  inutile  d'in- 
sister sur  un  diagnostic  facile  à  de\âner. 

Luxation  du  poignet.  —  La  luxation  du  poignet  comprend 
trois  variétés:  1*  la  luxation  radio-carpienne ;  2*  la  luxation  de 
la  deuxième  rangée  du  carpe  sur  la  première  ;  3*  la  luxation  du 
cartilage  triangulaire. 

La  taxation  radio-carpienne ,  que  nos  devanciers  considéraient 
comme  très  commune,  s'observe,  au  contraire,  si  rarement  qu'on 
a  pu  douter  de  son  existence.  C'est  qu'en  effet  elle  était  confon- 
due avec  la  fracture  de  l'extrémité  inférieure  du  radius  accompa- 
gnée d'un  grand  déplacement.  La  saillie  du  fragment  inférieur 
en  arrière  était  prise  pour  le  carpe,  erreur  d'autant  plus  explicable 


LUXATION   DU   POIGNET.  .665 

que  le  carpe  suit,  en  réalité,  ce  fragment.  11  a  fallu  que  Tanatomie 
pathologique  vint  démontrer  la  nature  réelle  de  la  lésion. 

Le  diagnostic  repose  principalementsur  les  données  suivantes,  et 
elles  suffisent,  ainsi  que  j^aipu  le  démontrer  Tannée  dernière  1890, 
aux  élèves  du  service  :  le  condyle  carpien  fait  en  arrière  sur  le  dos 
de  la  main  une  saillie  plus  considérable  encore  que  dans  la  frac- 
ture ;  le  déplacement  semble  exagéré.  Cette  saillie  est  plus  arrondie 
que  dans  la  fracture.  Le  signe  de  Laugier,  tiré  du  rapport  des 
apophyses  styloïdes  entre  elles,  présente,  dans  ce  cas,  une  véritable 
valeur:  dans  la  luxation,  ces  apophyses  ont  conservé  leurs  rapports 
normaux,  tandis  que  dans  la  fracture  celle  du  radius  est  forte- 
ment remontée.  Le  radius  fait,  au  niveau  du  talon  de  la  main,  une 
saillie  considérable  qui  distend  la  peau. 

Vue  erreur  de  diagnostic  n'aurait  pas,  d'ailleurs,  une  grande 
importance,  puisque  l'indication  est  de  réduire  dans  les  deux  cas. 

La  luxation  de  la  deuxième  rangée  du  carpe  sur  la  première, 
ou  médio'Carpienne ,  est,  comme  la  précédente,  d'une  extrême 
rareté  ;  c'est  presque  une  curiosité  pathologique.  Ce  n'est  pas,  en 
général,  la  deuxième  rangée  tout  entière  qui  se  luxe,  mais  seule- 
ment le  grand  os.  Rappelez-vous  que  cet  os  forme,  en  effet,  avec 
le  scaphoïde  et  le  semi-lunaire,  une  articulation  mobile  qui 
appartient  au  genre  enarthrose.  On  pourrait  confondre  cette  luxa- 
tion avec  la  précédente,  mais  elle  en  diffère  par  plusieurs  carac- 
tères. D'abord,  la  cause  qui  l'a  produite  :  la  luxation  radio-car- 
pienne,  de  môme  que  la  fracture,  a  pour  cause  une  chute  sur  le 
poignet  en  extension  forcée  —  la  luxation  médio-carpienne  s'effec- 
tue dans  le  mouvement  de  flexion.  Le  commémoratif  fourni  par 
le  malade  peut  donc  vous  être  utile  sous  ce  rapport.  Dans  la 
luxation  radio-carpienne,  le  relief  osseux  est  situé  au  niveau  et 
môme  au-dessus  des  apophyses  styloïdes  —  dans  la  luxation  médio- 
carpienne,  la  saillie  osseuse  est  située  au-dessous  de  ces  apophyses. 
Knfin,  tenez  compte  du  rapport  suivant,  signalé  dans  mon  Traité 
(fanatomie  :  prolongez  sur  le  dos  de  la  main  les  deux  extrémités 
du  pli  cutané  radio-carpien,  pli  de  flexion  de  la  main  sur  Ta  van  t- 
bras  :  la  ligne  passe  exactement  sur  la  tôte  du  grand  os.  C'est,  par 
conséquent,  sur  le  trajet  de  cette  ligne  que  se  trouvera  la  saillie 
dans  la  luxation  médio-carpienne. 

On  réduira  par  extension  et  pression  directe. 

• 

I^a  luxation  du  cartilage  triangulaire  constitue  une  affection 


666  AFFECTIONS  CniHURGICALES  DU   MEMBRE   SUPÉRIEUR. 

curieuse  dont  nous  devons  la  connaissance  à  Goyrand  (d'-Vii 
Elle  ne  s'observe  que  chez  les  petils  enfants,  ceux  que  l'on  t 
marcher  par  la  main.  Cette  luxation  se  produit  dans  un  moui^ 
meut  de  pronatîon,  probablement  lorsqu'on  soulève  l'eofuitf. 
le  bras  pour  le  faire  sauter. 

Le  mécanisme  en  est  facile  à  comprendre.  Voyez  la  ligure  7 
elle  représente  la  disposition  normale  du  cartilage  triangulur 
Dans  te  mouvement  de  pronation  de  l'avant-bras,  le  radiu-  - 
meut  autour  du  cubitus,  qui  reste  fixe.  Le  radius  entraine  dn 


Fig.  76.  —  LuxaUon  du  Uguma 
tri&ngulaire. 

avec  lui  le  ligament  triangulaire.  lx>rsquc  le  radius  revient  c 
place,  supposez  que  le  ligament  vienne  se  mettre  au-devant  lii; 
cubitus,  vous  aurez,  la  disposilion  représentée  sur  la  fieure  Tfi. 
c'est-à-dire  que  le  poignet  restera  dans  la  pronation  ot  ne  poum 
être  ramené  en  supination. 

Les  signes  de  cette  affection  sonl  donc  les  suivants  :  Mon 
enfant,  vous  diront  les  parents,  présente  depuis  tel  ou  tel  mooieat 
la  main  tournée  an  dedans,  il  est  impossible  de  la  rumener  en 
dehors,  et,  lorsqu'on  essaye  de  le  faire,  l'enfant  pousse  des  cris  : 
aussi,  pour  ne  pas  souffrir,  tient-il  son  bras  immobile. 

Avec  ces  renseignements,  le  diagnostic  de  cette  afTection  es! 
très  facile.  Le  tout  est  de  la  connaître  et  d'y  songer.  Avant 
Ooyrand,  on  avait  bien  pensé  que  l'enfant  était  atteint  d'une  snb- 


ARTHRITES  DU  POIGNET.  667 

luxation,  mais  on  en  plaçait,  sans  raison,  le  siège  en  haut,  au 
niveau  de  la  tête  du  radius. 

Pour  réduire,  saisissez  Tavant-bras  d'une  main,  le  poignet  de 
l'autre  ;  exercez  une  légère  extension,  exécutez  un  mouvement  de 
supination  brusque.  Vous  sentirez  un  petit  craquement,  et  les 
parties  reprendront  aussitôt  leur  situation  normale. 

Les  affections  inflammatoires^  du  poignet  sont  fréquentes.  Outre 
celles  qui  sont  communes  à  toutes  les  régions  :  l'arthrite,  la 
tumeur  blanche,  on  en  observe  de  spéciales  qui  portent  sur  les 
coulisses  tendineuses  et,  en  particulier,  sur  celles  du  pouce.  Le 
poignet  est  aussi  le  siège  d'un  phlegmon  sur  lequel  il  est  utile 
d'insister. 

Arthrites  du  poignet.  —  On  observe  au  poignet  des  arthrites 
d'origine  inflammatoire  et  des  arthrites  tuberculeuses. 

Les  premières  peuvent  être  de  nature  traumatique^  rhumatis- 
male, mais  elles  sont  assez  souvent  de  nature  blennorragique. 

L'articulation  du  poignet  est  même  l'une  de  celles  qui  se  pren- 
nent le  plus  souvent  sous  cette  influence. 

Il  n'est  pas  nécessaire  de  signaler  spécialement  les  signes  offerts 
par  ces  affections,  dont  le  diagnostic  est,  en  général,  très  facile.  Je 
dirai  seulement  que  l'arthrite  blennorragique  du  poignet  présente 
une  durée  exceptionnellement  longue,  et  occasionne  dans  la  join- 
ture des  désordres  graves,  qui  pourraient  en  imposer  pour  une 
tumeur  blanche.  Le  diagnostic  entre  ces  deux  affections  devient 
même  difficile,  et,  pourtant,  il  y  a  pour  le  malade  un  grand  inté- 
rêt à  ce  qu'on  ne  les  confonde  pas  :  la  tumeur  blanche,  en  effet, 
nécessite  presque  toujours  une  intervention  chirurgicale,  tandis 
que  l'arthrite  blennorragique  finit  par  guérir  spontanément,  tout 
en  laissant  souvent  des  traces  de  son  passage. 

Dans  les  deux  cas,  la  région  est  tuméfiée,  empâtée,  sans 
que  les  téguments  présentent  des  caractères  inflammatoires 
bien  marqués  ;  les  mouvements  sont  douloureux  et  à  peu  près 
impossibles;  on  perçoit  des  craquements  qui  indiquent  une  alté- 
ration des  cartilages;  le  cubitus  est  mobile,  saillant,  comme  luxé 
sur  le  radius.  Mais,  indépendamment  de  la  cause  qui  vous  éclaire 
sur  l'origine  probable  de  la  maladie,  du  mode  de  début,  qui  a  été 
brusque,  violent,  dans  l'arthrite  blennorragique,  et  insidieux  dans 
l'arthrite  tuberculeuse  ;  indépendamment  de  la  santé  générale  du 


668  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

sujet  et  de  ses  antécédents,  il  existe  un  signe  dîff(^rentiel  important  : 
l'arthrite  tuberculeuse  ne  tarde  pas  à  donner  lieu  à  des  abcès  qui 
s'ouvrent  spontanément  et  restent  fistuleux;  Tarthrite  blennor- 
ragique  ne  suppure  pas  en  général,  ou  du  moins  le  pus  ne  vient 
pas  former  foyer  sous  la  peau.  Dans  un  cas  où  j'ai  pratiqué 
Tarthrotomie  et,  je  dois  le  dire,  sans  grand  résultat,  la  plupart  des 
articulations  du  carpe  contenaient  du  pus. 

Révulsion  par  les  pointes  de  feu,  compression  ouatée,  immobi- 
lisation du  membre,  tel  est  le  traitement  qu'il  convient  d'em- 
ployer avec  la  plus  grande  persévérance  tant  qu'il  ne  s'est  pas 
produit  d'abcès. 

Pour  l'arthrite  blennorragique  ou  inflammatoire  simple,  per- 
sistez dans  ce  traitement  tant  que  le  poignet  n'est  pas  revenu  à 
son  volume  normal  et  que  les  mouvements  sont  douloureux  (1). 
Il  y  a,  sans  doute,  un  certain  tâtonnement  pour  savoir  quand  il 
convient  de  cesser  l'immobilisation  ;  mon  critérium  est  le  suivant  : 
lorsque  la  douleur,  nécessairement  provoquée  par  les  premiers 
mouvements,  ne  cesse  pas  complètement  à  la  suite  d'un  repos 
suffisant,  du  repos  de  la  nuit,  par  exemple,  je  conseille  un  nouvel 
appareil.  Le  sujet  ne  peut  que  perdre  en  persistant  dans  ses  ten- 
tatives, car  il  faudra  toujours  en  revenir  là. 

Lorsque  la  guérison  sera  définitive,  il  faudra  combattre  la  rai- 
deur par  l'exercice  gymnastique  du  poignet  et  des  doigts,  par 
le  massage  et  Télectrisation.  Mais,  s'il  s'agissait  d'une  arthrite 
tuberculeuse  que  vous  ayez  eu  le  bonheur  de  guérir,  contentez- 
vous  du  résultat  obtenu,  et  gardez-vous  bien  d'employer  ce  trai- 
tement consécutif,  dans  le  but  d'amener  des  mouvements,  ni  de 
faire  aucune  manœuvre  pouvant  déterminer  une  nouvelle  inflam- 
mation. 

L'arthrite  est  décidément  une  tumeur  blanche  :  il  existe  des 
abcès,  des  trajets  fistuleux  ;  vous  avez  longtemps  immobilisé  le 
poignet,  et  l'afl'ection  vous  déborde  :  que  faire  alors? 

Deux  opérations  se  présentent  :  la  résection  du  poignet  et 
l'amputation  de  l'avant-lirns. 

La  résection  du  poignet  est  une  opération  bien  séduisante  ; 
malheureusement  elle  donne  rarement  de  bons  résultats,  et  on  le 

(1)  Ce  que  j'ai  dit  de  Tarthrotomie  à  propos  de  Tépaulc  ou  du  coude  est,  tan» 
doute,  applicable  à  Tarthritc  nigu(*  du  poignet,  mais  la  désinsertion  est  beaucoup 
plus  difficile  dans  cette  région  en  raison  de  la  multiplicité  des  articulations. 


ARTHRITES  DU  POIGNET.  669 

conçoit  aisément  d'après  la  disposition  de  la  région.  Le  malade 
ne  se  résout  pas  du  premier  coup  à  se  laisser  réséquer  le  poignet, 
et  le  chirurgien  est  souvent  disposé  lui-môme  à  temporiser.  Or, 
qu'arrive- t-il  pendant  ce  temps-là?  La  tuberculose  envahit  le 
carpe,  le  métacarpe,  et  remonte  plus  ou  moins  haut  dans  l'épais- 
seur des  os  de  Tavant-bras,  de  telle  sorte  que,  la  résection  ne 
pouvant  atteindre  la  totalité  des  parties  envahies,  il  survient  une 
récidive. 

Pour  mon  compte,  dans  les  quelques  cas  où  j'ai  pratiqué  la 
résection  du  poignet  (y  compris  le  carpe  et  une  grande  partie  du 
métacarpe),  après  une  amélioration  passagère,  la  suppuration 
reparut  et  je  dus  finir  par  amputer  l'avant-bras. 

Je  ne  repousse  pas  la  résection  du  poignet  (opération  excel- 
lente, s'il  s'agit  d'un  traumatisme),  et  je  sais  bien  que  des  résul- 
tats heureux  ont  été  obtenus  par  plusieurs  collègues,  mais  pour 
être  efficace  cette  opération  doit  être  pratiquée  à  une  époque  peu 
avancée  de  la  maladie.  Si  la  lésion  est  étendue  à  tout  le  dos  de  la 
main,  faites  d'emblée  l'amputation  de  l'avant-bras,  à  laquelle, 
selon  toute  probabilité,  vous  seriez  obligé  de  recourir  plus  tard. 

Résection  du  poignet.  —  Cette  opération  est  facile  et  n'exige  du 
praticien  que  du  temps  et  de  la  patience,  surtout  avec  la  bande 
d'Esmarch,  qui  met  à  l'abri  de  la  perte  de  sang.  J'engage  même, 
une  fois  l'opération  terminée,  à  appliquer  un  pansement  légère- 
ment compressif  avant  d'enlever  le  tube,  si  bien  que  l'opération 
se  fait  à  blanc,  au  grand  bénéfice  du  malade,  dont  la  faiblesse 
est  souvent  excessive.  Cette  manœu\Te,  imprudente  dans  les  ré- 
gions où  des  artères  d'un  certain  volume  sont  nécessairement 
ouvertes  et  mal  disposées  pour  la  compression,  trouve  son  appli- 
cation dans  la  résection  du  poignet. 

Dans  cette  opération,  il  est,  avant  tout,  nécessaire  de  conserver 
les  nerfs  qui  animent  les  doigts  et  les  tendons  qui  les  meuvent.  11 
est  facile  de  conserver  les  nerfs  ainsi  que  les  artères,  mais  il  n'en 
est  pas  de  même  des  tendons.  Je  ferai,  à  cet  égard,  une  observa- 
tion qui  mettra,  je  pense,  le  praticien  plus  à  son  aise. 

Deux  ordres  de  tendons  passent  au  poignet  :  les  uns  fléchissent 
ou  étendent  les  doigts  ;  les  autres  impriment  à  la  main  un  mouve- 
ment de  totalité,  les  radiaux,  par  exemple,  ou  meuvent  le  poi- 
gnet :  le  cubital  antérieur,  le  long  supinateur.  Or,  après  la  résec- 
tion, il  est  évident  que  le  but  à  atteindre,  ou  du  moins  celui  qu'on 


670  AFFECTIONS  CiUKUHGICALES   UC    MEMDKE  SUPÉRIEUR. 

atteindra  es  cas  de  js'in-'rîson,  est  l'ADkylose  du  poignet,  et,  par 
cousécguent,  lus  mouvoments  de  totalittî  de  la  uiuin  et  du  jioignL-t 
seront  abolis  :  dune,  il  importe  peu  de  conserver  les  agents  do 
cesmouvemouts.  Il  faul  surtout  respecter  les  tendons  (1<''ci)i3seur» 
et  extenseurs  des  doigts,  ce  qui  est  n'Ialivemenl  facile  avec  uu 
peu  d'attention. 

Voici  le  procédé  opératoire  que  je  conseille  : 

1*  Incision  verticale  sur  lu  bord  cubital  du  jioignul  et  sur  la 
saillie  formée  par  le  cubitus,  descendant  au-dessous  de  l'apophysir 
stj'Ioïde  ;  dénudez  l'os  sur  toutes  ses  faces  avec  une  rugînc.  vt 
di%'i&ez-le  avec  une  pince  de  Liston  à  la  hauteur  voulue,  2  ou  3  ci-u- 
timèlres  au-dessus  de  lupopliyse  styloïde.  Saisissez  l'os  avec  un 
davier,  attire/-lo  hors  de  la  plaie  en  le  faisant  basculer  de  haut 
en  bus,  et  désarticulez. 

2°  Incision  verticale  sur  io  bord  radial  remontant  sur  la  tiicr 
externe  du  radius  :  à  l'aide  d'une  rugine,  décollez  la  face  anté- 
rieure de  cet  os,  en  soulevant  en  avant  tout  le  paquet  des  fléchis- 
seurs dans  lequel  sont  compris  les  vaisseaux  et  nerfs.  Faites  com- 
muniquer vos  deux  incisions  interne  et  externe.  Même  manceuvrt^ 
Rur  la  face  postérieure  du  radius. 

3"  Entre  le  paquet  des  tendons  et  chaque  face  de  l'os,  introduise/ 
une  mince  lame  méUiUiquc  et  pratiquez  la  section  du  radius  avec 
une  scie  de  Larrey.  On  pourrait  aussi  passer  une  scie  à  chaîne. 

4°  Saisissez  l'os  avec  un  davier  et  hixez-le  de  haut  en  bas  en  le 
faisant  sortir  le  plus  possible  hors  de  la  plaie;  détachez  avec  soin 
les  tendons  extenseurs  de  leurs  coulisses  et  départie ubv.. 

'}'  examinez  le  carpe  que  vous  faites  saillir  dans  la  plaie,  et  en- 
levez l'un  après  l'autre,  avec  une  pince  coupante  ou  un  davier, 
ceux  des  os  qui  vous  paraissent  malades.  En  agrandissant  par  eu  bas 
l'incision  latérale  externe  au  fur  et  h  mesure  des  besoins,  vous 
pouvez  ainsi  retrancher  tout  le  carpe  et  mi>me  le  métacarpe. 

Drainez,  suturez,  et  faites  le  pansement  ain-^i  ((ue  j'ai  dit  ci- 
deasiis. 


Inflammation  des  coulisses  tendineuses  du  poignet.  — 

Ces  inllamniations  se  roiiconlrenl  parliiulièrcnient  chez  le»  tra- 
vailleurs et  sont  ilorigine  traumatii|ue.  Elles  occupent,  de  préfé- 
rence, la  gaine  du  long  extenseur  et  du  court  abducteur  du  pouoe. 
Aucune  gaine,  d'ailleurs,  n'eu  est  exempte. 
L'affectiou  se  traduit  d'abord  par  de  la  douleur  ot  de  la  gbne 


PHLEGMON  DU  POIGNET.  671 

dans  les  mouvements  des  doigts,  puis  surviennent  du  gonflement, 
quelquefois  de  la  rougeur.  U  y  a  un  bruit  de  frottement  spécial, 
très  perceptible  au  toucher  lorsque  le  malade  meut  le  pouce, 
c'est  la  ténosité  crépitante,  désignée  encore  sous  le  nom  à'aï. 

Cette  affection  est  légère  et  cède,  en  général,  à  quelques  jours 
de  repos.  Un  bon  moyen  de  hâter  la  guérison  est  l'application 
d'un  vésicatoire  volant  taillé  sous  forme  de  bande  et  appliqué 
sur  le  trajet  du  tendon  malade.  On  le  renouvellerait,  au  besoin, 
deux  ou  trois  fois. 

La  grande  synoviale  des  fléchisseurs  peut  subir  une  inflamma- 
tion d'une  autre  nature,  qui  a  reçu  le  nom  de  synovite  fongueuse^ 
mais  j'y  reviendrai  à  propos  des  kystes  à  grains  riziformes  du 
poignet,  dont  il  y  a  intérêt  à  la  rapprocher. 

Phlegmon  du  poignet.  —  Le  poignet  est  assez  fréquemment 
atteint  d'une  inflammation  phlegmoneuse  dont  le  siège  est  tou- 
jours situé  très  profondément  sous  la  masse  des  fléchisseurs,  au- 
devant  du  ligament  interosseux  et  du  carré  pronateur.  C'est  en 
ce  point  qu'il  apparaît,  c'est  là  qu'il  en  faut  pratiquer  l'ouver- 
ture, mais  il  ne  s'y  développe  pas  primitivement.  Son  point 
de  départ  est  la  main,  et,  en  particulier,  le  petit  doigt  et  le 
pouce. 

L'inflammation  se  propage- 1- elle  au  poignet  par  la  voie  des 
vaisseaux  lymphatiques,  ou  bien  est-ce  une  synovite  de  la  gaine 
du  pouce  et  du  petit  doigt  qui  gagne  de  proche  en  proche  la 
synoviale  générale  des  fléchisseurs,  dont  celle  des  doigts  n'est 
qu'une  émanation?  Malgré  l'opinion  de  Dolbeau,  avec  lequel  je 
me  suis  souvent  entretenu  jadis  de  ce  sujet,  je  pense  que  la 
grande  probabilité  est  en  faveur  de  la  propagation  par  la  séreuse. 

L'anatomie  normale  nous  enseigne,  en  effet,  que  les  bourses 
séreuses  du  pouce  et  du  petit  doigt  remontent  jusqu'au-dessus 
de  Tarticulation  radio-car pienne,  tandis  que  celles  des  trois 
autres  doigts  s'arrêtent  dans  la  paume  de  la  main  :  or,  le  phleg- 
mon du  poignet  reconnaît,  presque  toujours,  pour  cause  première 
une  blessure  du  pouce  ou  du  petit  doigt.  La  séreuse  des  fléchis- 
seurs s'arrête  à  deux  travers  de  doigt  environ  au-dessus  de  Tin- 
terligne  articulaire  :  or,  le  phlegmon  est  toujours  limité  d'abord 
à  cette  région.  S*il  s'étend  au  delà,  c'est  une  complication  qui 
prouve  que  le  cul-de-sac  synovial  a  cédé. 

Autre  preuve  plus  convaincante  ;  tous  les  praticiens  ont  observé 


«72  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

ie  fuit  suivant  :  blessure  profonde  du  pouce  ;  propagation  à  Ta- 
vant-bras  ;  après  quelques  jours,  propagation  au  petit  doigt  resté 
sain  jusqu'alors;  intégrité  complète  des  trois  autres  doigts.  Cette 
marche  de  l'inflammation  n'a-t-elle  pas  la  valeur  d'une  véritable 
expérience  physiologique? 

Peu  nous  importe  d'ailleurs  la  théorie,  le  fait  est  qu  on 
voit  apparaître  au-dessus  du  ligament  annulaire  antérieur  du 
carpe  un  gonflement,  occupant  la  hauteur  de  deux  ou  trois 
travers  de  doigt  environ,  accompagné  d'une  douleur  intense  et 
de  phénomènes  généraux  graves.  Plusieurs  jours  se  passent 
ainsi  ;  survient  de  l'œdème  ;  on  recherche  la  fluctuation,  mais 
la  constatation  de  ce  signe  est  rendue  fort  difficile  par  l'épaisseur 
des  parties  qui  recouvrent  le  foyer  inflammatoire,  et,  s'il  est 
utile  d'ouvrir  aussitôt  que  l'on  est  certain  de  la  présence  du 
pus,  on  ne  doit  pas,  à  moins  d'indications  tout  à  fait  spéciales 
tirées  de  l'état  général  du  sujet,  faire  d'incision  prématurée. 

Enfin,  après  sept  ou  liuit  jours,  on  perçoit  la  fluctuation,  mais 
elle  est  profonde,  et  il  faut,  je  l'avoue,  posséder  une  assez  grande 
habitude  de  ces  sortes  de  recherches  pour  en  affirmer  Texis- 
lence. 

Il  convient  alors,  sans  plus  tarder,  d'ouvrir  largement  le  foyer 
sans  attendre  que  la  fluctuation  devienne  plus  superficielle  :  en 
gagnant  la  peau,  le  pus  pourrait  envahir  les  couches  profondes 
de  Tavant-bras,  et  aussi  l'articulation  radio-carpienne. 

Cette  ouverture  nécessite  un  appel  aux  souvenirs  anatomiques, 
car  il  faut  traverser  toute  l'épaisseur  de  la  région  antibrachiale 
antérieure  et  ménager,  bien  entendu,  les  importants  organes 
qu'elle  renferme,  surtout  le  nerf  médian.  Rappelez-vous  que  ce 
nerf  siège  un  peu  en  dehors  de  l'axe  de  l'avanl-bras  :  par  consé- 
quent, le  lieu  d'élection  pour  l'ouverture  des  abcès  profonds  du 
poignet  est  situé  légèrement  en  dedans  de  la  ligne  médiane. 

Pratiquez  à  ce  niveau  une  incision  verticale  longue  de  4  à 
5  centimètres  et  divisez  successivement,  couches  par  couches, 
comme  pour  une  ligature  d'artère,  toutes  les  parties  molles  de 
l'avant-bras,  jusqu'à  ce  que  vous  arriviez  dans  le  foyer. 

S'il  existait  à  la  main  un  foyer  communiquant  avec  celui  du 
poignet  par-dessous  le  ligament  annulaire  antérieure  du  carpe,  il 
serait  nécessaire  de  le  drainer,  peut-être  même  de  faire  une 
contre-ouverture,  mais  je  reviendrai  sur  ce  point  en  étudiant 
les  abcès  de  la  paume  de  la  main. 


KYSTES  DU  POIGNET.  673 

Les  lésions  organiques  spéciales  à  la  région  du  poignet  ne  nous 
présentent  guère  à  étudier  que  les  kystes. 

Kystes  du  poignet.  —  Ces  kystes  constituent  deux  espèces 
très  distinctes  :  tantôt  c'est  une  tumeur,  généralement  petite, 
bien  limitée,  saillante  à  la  surface  de  la  peau,  et  dont  le  lieu  d'é- 
lection est  la  face  dorsale  du  poignet;  on  la  désigne  encore 
improprement  sous  le  nom  de  ganglion.  La  seconde  espèce  est 
située  profondément  sous  les  fléchisseurs,  au-devant  du  ligament 
interosseux,  et  contient  ordinairement  dans  son  intérieur  des 
concrétions  ressemblant  à  des  grains  de  riz  cuits  :  ce  sont  les 
kystes  à  grains  rizif ormes. 

Le  ganglion  est  anatomiquement  constitué  par  un  diverticulum 
d'une  séreuse  tendineuse  ou  articulaire,  qui  s'est  peu  à  peu  dis- 
tendu jusqu'au  point  d'acquérir  le  volume  d'une  noisette  et  même 
d'une  grosse  noix  :  on  peut  donc  le  rencontrer  sur  tout  le  pour- 
tour du  poignet.  Mais,  dans  la  très  grande  majorité  des  cas,  le 
ganglion  se  développe  aux  dépens  de  la  synoviale  de  l'articulation 
médio-carpienne,  et  spécialement  au  niveau  de  la  tête  du  grand  os. 

Cette  tumeur  est  très  ferme  et  ne  présente  habituellement  ni 
rénitence  ni  fluctuation;  en  ne  s'en  rapportant  qu'aux  signes 
cliniques,  on  la  prendrait  volontiers  pour  une  tumeur  solide, 
quelquefois  même  pour  une  exostose.  En  général  indolente,  elle 
provoque  cependant  quelquefois  de  la  gêne  et  même  de  la  douleur, 
surtout  dans  les  parties  avoisinantes. 

Le  traitement  le  plus  généralement  employé  est  l'écrasement 
à  Taide  du  pouce,  mais  la  paroi  résiste  quelquefois  aux  plus 
fortes  pressions.  Ayez  alors  recours  à  la  piqûre  de  la  poche  avec 
une  aiguille  à  cataracte  et  dilacérez  la  paroi  pour  permettre  la 
sortie  du  liquide,  dont  la  consistance  est  celle  de  la  gelée  de 
groseille.  La  tumeur  s'affaisse  et  quelquefois  ne  reparait  plus, 
mais,  le  plus  souvent,  elle  se  reproduit  et  il  faut  recommencer. 

Si  la  tumeur  prenait  un  volume  considérable,  au  point  de  cons- 
tituer une  véritable  difformité,  ou  bien  si  elle  entravait  d'une 
façon  quelconque  les  fonctions  de  la  main,  il  faudrait  l'exciser 
en  totalité  après  dissection  de  la  peau.  Outre  que  la  communica- 
tion primitive  avec  la  séreuse  tendineuse  ou  articulaire  n'existe 
peut-être  plus,  même  dans  le  cas  contraire,  cette  opération,  faite 
avec  les  précautions  de  la  méthode  antiseptique,  n'offre  aucun 
danger. 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  l.  —  43 


674  AFFFXTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

Le  kyste  à  grains  rizi formes  est  une  affection  qui  occupe  la 
synoviale  générale  des  fléchisseurs  du  poignet.  Ce  siège  n'est  peut- 
être  pas  aussi  constant  qu'on  l'admet  ordinairement,  car  j'ai 
ouvert  un  de  ces  kystes,  qui  m'a  semblé  être  absolument  indé- 
pendant des  fléchisseurs  et  de  leur  gaine  ;  peut-être  en  était-il 
seulement  un  diverticulum  :  c'est  un  détail  d  anatomie  patho- 
logique à  élucider  et  dont  l'intérêt  pratique  est,  d'ailleurs^  secon- 
daire. 

Ces  kystes  se  présentent  avec  des  caractères  absolument  typi- 
ques :  à  la  face  antérieure  du  poignet  existe  une  tuméfaction 
diffuse;  les  fléchisseurs  sont  légèrement  soulevés,  le  creux  de 
la  main  est  également  tuméfié,  et  le  gonflement  se  continue  par- 
fois sur  le  trajet  du  pouce  ou  du  petit  doigt. 

Si,  appliquant  une  main  sur  Tavant-bras  et  lautre  dans  la 
paume  de  la  main,  l'on  exerce  des  pressions  alternatives,  les 
deux  régions  se  soulèvent  ou  s'affaissent  successivement  sous  la 
pression.  En  même  temps,  on  perçoit  le  plus  souvent  une  crépi- 
tation spéciale,  un  bruit  de  frottement  facile  à  rapporter  à  des 
corps  qui  se  déplacent  et  se  portent  d'une  région  dans  Tautre 
en  passant  par  le  canal  radio-car  pi  en. 

Le  kyste  peut  n'exister  qu'en  dehors  sur  le  trajet  du  long  flé- 
chisseur du  pouce,  ou  seulement  eu  dedans  dans  la  gaine  cubitale 
et  sur  le  trajet  du  petit  doigt  ;^1). 

Quelle  est  la  nature  de  ces  kystes?  On  n'avait  formulé  aucune 
opinion  à  cet  égard  lorsque  Nicaise  émit  cette  idée,  tout  d'abord 
assez  surprenante,  qu'ils  étaient  d'origine  tuberculeuse  :  il  avait 
trouvé  des  bacilles  dans  les  concrétions  riziformes.  Je  suis  tout 
disposé  à  accepter  cette  manière  de  voir,  et  voici  un  fait  qui  la 
confirme.  Un  homme  avait  eu  dans  son  enfance  des  abcès  froids 
du  thorax  ;  je  le  soignai,  avec  succès,  pour  une  ostéite  tuberculeuse 
du  poignet  droit,  qui  est  resté  ankylosé,  et  je  Tai  opéré  huit  ans 
après  d'un  kyste  à  grains  riziformes  du  poignet  gauche.  L'examen 
histologique  a  démontré  que  les  concrétions  renfermaient  des 
bacilles. 

Il  est  donc  certain  que  ces  kystes  doivent  être  rattachés  à  la 


(1)  Je  rappelle  qu'il  existe  normalement  au  poignet  deux  gaines  synoviales.  Tune 
externe,  radiale,  spéciale  au  long  fléchisseur  du  pouce  ;  lautre  interne,  cubitale, 
couimune  k  tous  U*s  fléchisseurs  et  se  prolongeant  sur  le  tendon  du  petit  doigt. 
Séparées  seulement  Tune  de  Tautre  par  le  nerf  médian,  ces  deux  séreuses  commu- 
niquent parfois  entre  elles  et  u'en  font  (|u'une. 


KYSTES  DU  POIGNET.  675 

tuberculose,  et  bien  que  cette  tuberculose  paraisse,  dans  beaucoup 
de  ces  cas,  très  atténuée,  il  en  découle  néanmoins  une  consé- 
quence pratique  importante. 

J'ai  dit,  plus  baut,  que  la  synoviale  des  fléchisseurs  était  parfois 
atteinte  de  dégénérescence  fongueuse,  c'est-à-dire  franchement 
tuberculeuse,  aff'ection  très  grave  nécessitant  presque  toujours 
l'amputation  de  l'avant-bras.  Or,  si  la  synovite  fongueuse  peut 
débuter  d'emblée,  il  est  possible  aussi  qu'elle  ne  soit  qu'une 
extension  du  kyste,  qu'une  seconde  étape  de  cette  dernière 
affection,  idée  qui  n'est  pas  purement  théorique,  car  j'en  ai 
observé  un  exemple  dans  mon  service  à  THôtel-Dieu.  C'est  donc 
une  raison  pour  agir  ot  ne  pas  abandonner  ces  kystes  à  eux-mêmes. 
D'ailleurs,  les  malades  en  arrivent  à  éprouver  une  telle  gêne  dans 
les  mouvements  des  doigts  qu'ils  réclament  une  intervention. 

Faut-il  donc  opérer  les  kystes  à  grains  riziformes  du  poignet? 
Il  y  a  peu  d'années  encore,  on  répondait  sans  hésitation  par  la 
négative.  Nélaton,  qui  avait  vu  des  accidents  formidables  survenir 
à  la  suite  de  ces  opérations,  les  repoussait  absolument  et  se 
contentait  de  la  compression,  évidemment  incapable  de  guérir. 

Nous  disons  aujourd'hui  ;  oui,  il  faut  opérer,  et  pour  plusieurs 
raisons.  La  première,  c'est  que  cette  opération  a  perdu  toute  sa 
gravité  ;  ensuite,  le  malade,  ne  pouvant  guérir  autrement,  se 
trouve  voué  à  Timpuissance  presque  complète  de  la  main  ;  de  plus, 
c'est  un  foyer  de  tuberculose  locale  qu'il  faut  détruire,  car  il 
peut  se  répandre  dans  les  parties  voisines,  entraîner  la  perte  du 
membre,  ou  même  envahir  la  constitution  tout  entière. 

Voici  comment  l'opération  doit  être  conduite  : 

Pratiquez  une  incision  verticale  au  niveau  de  la  saillie  formée 
par  le  kyste  au-dessus  du  ligament  annulaire,  et  observez  les  règles 
que  je  formulais  tout  à  l'heure  pour  l'ouverture  des  abcès  pro- 
fonds. Ouvrez  largement  la  poche  kystique,  évacuez  le  contenu, 
qui  se  compose,  en  général,  d'un  peu  de  liquide  séreux  au  sein 
duquel  nagent  les  concrétions  hordéiformes.  Attendez-vous  cepen- 
dant à  ne  pas  toujours  rencontrer  ces  concrétions  à  Tétat  de 
liberté  dans  le  kyste,  bien  que  vous  ayez  perçu  la  crépitation, 
car  elles  peuvent  être  adhérentes  à  la  paroi  et  constituer  de  véri- 
tables fongosités  mollasses. 

Introduisez  dans  la  poche  un  pinceau  imbibé  de  la  solution 
phéniquée  forte  ;  passez  au-dessous  du  ligament  annulaire,  afin  de 


676  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

nettoyer  complètement  le  compartiment  palmaire  aussi  bien  que 
le  compartiment  antibrachial.  Frottez  vigoureusement  la  paroi, 
de  façon  à  bien  enlever  toutes  les  concrétions  développées  à  sa 
surface;  employez,  au  besoin,  la  cuiller  tranchante,  et  terminez 
par  un  lavage  jusqu'à  ce  que  le  liquide  ressorte  clair  et  n'entraîne 
plus  de  corps  étranger. 

Portez  un  drain  jusque  dans  la  paume  de  la  main,  et  suturez  la 
plaie.  Le  drain  sera  retiré  lorsqu'il  ne  donnera  plus  lieu  à  aucun 
écoulement  de  liquide. 

Lorsqu'il  s'agit  d'une  véritable  synovite  fongueuse,  et  non  plus 
d'un  kyste,  cette  opération  est  insuffisante.  Il  faut  alors  fendre  le 
poignet  verticalement,  y  compris  le  ligament  annulaire  et  des- 
cendre jusque  dans  la  paume  de  la  main.  Nettoyez  ensuite  la 
gaine  et  les  tendons  de  toutes  les  fongosités  qui  les  recouvrent,  en 
ménageant  bien  le  nerf  médian  et  ses  branches.  Cette  opération 
est  longue,  pénible,  mais  elle  n'offre  pas  de  danger,  remplit  parfois 
complètement  son  but,  et,  dans  tous  les  cas,  c'est  le  seul  moyen, 
malheureusement  non  certain,  de  conserver  le  membre.  (Voyez 
Leçons  de  clinique  chirurgicale.) 

L'amputation  du  poignet  ne  mérite  pas  une  longue  description, 
car  elle  est  sj  rarement  indiquée  que  c'est  plutôt  un  exercice  d'am- 
phithéâtre. Une  carie  de  la  main,  en  effet,  entraine  l'amputation 
de  Tavant-bras.  Quant  aux  traumatismes,  ou  bien  la  main  est  tota- 
lement broyée,  et  c'est  encore  l'avant-bras  qu'il  faut  sacrifier;  ou 
bien  il  reste  des  tronçons  de  main,  et  alors  il  ne  faut  jamais  amputer. 

Si,  par  hasard,  cette  opération  devenait  nécessaire,  c'est  à  la 
méthode  circulaire  qu'il  faudrait,  sans  doute,  avoir  recours,  car  il 
n'est  pas  supposable  que  dans  un  broiement  de  la  main  tel,  que  le 
sacrifice  de  la  partie  s'impose,  il  reste  encore  assez  de  téguments 
sains  pour  trouver  un  lambeau  palmaire.  On  serait  réduit  à 
prendre  de  la  peau  là  où  il  s'en  trouve,  et  aucune  règle  précise  ne 
peut^tre  utilement  formulée  à  cet  égard.  D'ailleurs,  l'amputation 
au  tiers  inférieur  de  lavant-bras,  ne  laissant  aucune  gaine  syno- 
viale ouverte  et  fournissant  à  la  prothèse  un  excellent  moignon, 
me  paraît  de  beaucoup  préférable  à  celle  du  poignet.  On  pourrait, 
cependant,  recourir  à  cette  dernière  dans  les  cas  d'épithéliome  ou 
de  h»sion  organique,  pourvu  que  laffection  bien  limitée  occupe 
la  face  dorsale  et  permette  de  prendre  un  lambeau  palmaire. 


PLAIES  DE  LA  MAIiN.  677 


CHAPITRE  VI 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  MAIN 

La  main  se  divise  en  deux  portions  :  la  portion  métacarpienne 
•et  la  portion  digitale  ;  nous  en  étudierons  successivement  les 
affections. 

i*  AFFECTIONS  DE  LA  PORTION  MÉTACARPIENNE  DE  LA  MAIN. 

La  main,  dans  sa  portion  métacarpienne,  est  très  fréquemment 
atteinte  de  traumatismes  divers,  d'inflammations  variées  et  de 
quelques  lésions  organiques. 

Traumatismes  de  la  main.  —  On  observe  à  la  main  des' 
plaies,  des  fractures,  et  des  luxations. 

Les  plaies  de  la  main  sont  difl'érentes,  suivant  qu'elles  atteignent 
la  face  dorsale  ou  la  face  palmaire. 

Les  premières  n  ont  d'intérêt  qu'en  raison  de  la  blessurede  l'un 
des  tendons  extenseurs,  et  nous  avons  déjà  vu ,  à  propos  du  poignet, 
la  conduite  qu'il  convient  de  suivre  dans  ces  circonstances. 

£n  raison  des  nombreux  organes  qui  occupent  la  face  pcdmaire, 
les  secondes  présentent  un  intérêt  tout  particulier^  et  sont  dési- 
gnées, en  général,  sous  le  nom  de  plaies  de  la  paume  de  la  main. 

Un  instrument  piquant  ou  tranchant  peut,  sans  doute,  traverser 
la  main,  mais  les  plaies  les  plus  fréquentes  sont  les  plaies  con- 
tuses  produites  par  la  pression  d'une  roue  de  voiture,  la  chute 
d'une  pierre,  par  une  machine  industrielle,  etc.,  ou  par  une  arme 
à  feu.  L^habitude  assez  commune  d'appliquer  la  main  sur  le  bout 
du  canon  d'un  fusil  explique  pourquoi  ces  dernières  occupent 
presque  toujours  le  même  siège,  le  centre  de  la  main,  et  présen- 
tent la  même  physionomie. 

Les  désordres  que  produisent  ces  plaies  sont  parfois  si  consi- 
dérables, que  l'on  peut  tout  de  suite  songer  à  une  amputation,  mais 
retenez  bien  qu'à  part  les  cas  où  la  main  est  séparée  à  peu  près 
complètement  de  l'avant-bras,  Une  faut  jamais  amputer  primiti- 
vement. Du  moment  où  l'amputation  n'est  pas  en  quelque  sorte 
faite  d'avance,   il  faut  s*abstenir.  Ce  précepte  domine  l'histoire 


678  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

des  plaies  contuses  de  la  main,  surtout  aujourd'hui  que  la  mé- 
thode antiseptique  nous  permet  d'éviter  les  graves  complications, 
si  communes  jadis  à  la  suite  de  ces  plaies.  Songez  que  la  conser- 
vation du  pouce  seul  avec  un  petit  moignon  de  main  sera  plus 
utile  au  blessé  que  le  meilleur  de  tous  les  appareils  prothétiques. 

J'en  rapporterai  un  seul  exemple  parmi  beaucoup  d'autres. 
Une  femme  venait  d'avoir  la  main  droite  prise  dans  un  engrenage 
et  se  présentait  à  l'hôpital  dans  les  conditions  suivantes  :  le  mé- 
dius, lannulaire  et  le  petit  doigt  étaient  hachés,  ainsi  que  le 
métacarpe  et  le  carpe  correspondants  à  ces  doigts.  L*index  était 
dépouillé  à  sa  face  interne;  seul,  le  pouce  était  intact.  La  pre- 
mière idée  en  voyant  cette  main  était  de  pratiquer  une  amputa- 
tion du  poignet  ou  de  l'avant-bras,  mais  l'état  du  pouce  me  fit  agir 
autrement.  J'amputai  dans  le  poignet,  mais  seulement  la  partie 
correspondante  aux  trois  derniers  doigts,  et  conser^'ai  le  pouce 
et  l'index.  Ce  dernier  était  en  grande  partie  dépouillé,  il  est  vrai,  et 
j'avoue  que  le  résultat  immédiat  de  cette  opération  n'était  pas  sédui- 
sant. Cependant,  la  cicatrisation  se  fit  peu  à  peu,  l'index  se  fléchit 
en  forme  de  crochet  et  devint  tout  à  fait  immobile.  Le  pouce  con- 
serva ses  mouvements.  Plus  tard,  la  femme  portait  au  bout  du 
bras  une  sorte  de  pince  de  homard,  qui  n'était  pas  gracieuse  sans 
doute,  mais  si  utile,  qu'elle  reconduisait  la  machine  qui  l'avait 
blessée. 

Ne  craignez  jamais  d'être  trop  conservateur  quand  il  s'agit  de 
la  main. 

Dans  le  cas  d'une  plaie  par  instrument  tranchant,  ou  même 
d'une  plaie  par  scie  circulaire,  généralement  nette,  si  vous  cons- 
tatez que  les  tendons  fléchisseurs  sont  coupés,  pratiquez-en  la 
suture;  mais  cette  opération  est  inutile  dans  les  plaies  contuses, 
car  vous  n'obtiendrez  pas  de  réunion. 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'occuper  des  nerfs,  les  branches  étant  trop 
grêles  pour  qu'on  puisse  songer  à  réunir  les  deux  bouts  en  cas 
de  division. 

La  principale  préoccupation  du  praticien  dans  les  plaies  de  la 
paume  de  la  main  doit  être  l'hémorragie,  bien  que  cet  accident  soit 
beaucoup  moins  fréquent  de  nos  jours  qu'il  ne  l'était  il  y  a  quelques 
années  seulement.  En  eff'et,  que  redoutions-nous  surtout  jadis?  ce 
n'était  pas  l'hémorragie  primitive,  mais  l'hémorragie  secondaire. 

D'abord,  il  est  assez  rare  qu'une  plaie  contuse  fournisse  une 


PLAIES  DE  LA  MAIN.  61^ 

hémorragie  véritable,  les  artères  principales  ayant  été  étirées  et 
oblitérées  ;  le  premier  pansement,  fait  en  général  avant  votre 
arrivée,  suffit  à  arrêter  le  sang. 

Mais,  supposons  que  vous  aperceviez  dans  la  plaie,  contuse  ou 
non,  un  jet  de  sang  artériel,  l'indication  est  toute  tracée  :  agrandis- 
sez, au  besoin,  la  plaie,  allez  à  la  recherche  du  vaisseau  qui  donne, 
et,  après  un  peu  plus  ou  un  peu  moins  de  tâtonnement,  vous  finis- 
sez par  trouver  Tartère,  sur  laquelle  vous  mettez  un  fil,  avec  la  pré- 
caution de  lier  les  deux  bouts,  ou  môme  une  pince  à  forcipressure 
laissée  en  place  durant  vingt-quatre  heures.  On  fait,  en  définitive, 
rhémostase  en  suivant  une  règle  applicable  à  toutes  les  régions 
du  corps.  Peut-être  éprouve-t-on  parfois  ici  un  peu  plus  de  diffi- 
culté, en  raison  du  petit  espace  et  de  la  texture  serrée  de  la 
main,  mais  voilà  tout.  La  véritable  difficulté  ne  commence  que 
plus  tard. 

Il  ne  s'est  pas  produit  d'hémorragie  au  moment  de  l'accident, 
ou  bien  la  compression  a  suffi  pour  l'arrêter;  la  plaie  parait  en 
bonne  voie  de  cicatrisation,  lorsque,  sans  cause  connue,  vers  le 
huitième  ou  le  dixième  jour,  et  quelquefois  même  plus  tard,  parait 
un  suintement  de  sang  rutilant  qui  tache  le  pansement.  Le  sang 
s'arrête  souvent  de  lui-même,  ou  à  l'aide  d'une  compression 
légère,  mais  il  reparaît  bientôt,  et  ainsi  Je  suite  :  les  hémorra- 
gies se  succèdent  et  finissent  par  compromettre  la  vie  du  blessé. 
C'est  une  hémorragie  secondaire. 

Que  s'est-il  donc  passé  dans  la  plaie  ? 

Le  caillot,  qui  avait  d'abord  oblitéré  l'artère,  au  lieu  de  s'orga- 
niser, d'adhérer  aux  parois  du  vaisseau  pour  en  fermer  définiti- 
vement la  lumière,  s'est  ramolli,  dissocié,  et  a  été  chassé  par 
les  contractions  du  cœur.  Pourquoi  ce  travail  de  désorganisation? 
Parce  que  la  plaie  ne  se  trouvait  pas  dans  les  conditions  conve- 
nables pour  produire  un  travail  adhésif,  un  travail  de  réunion 
immédiate,  en  un  mot,  parce  qu'elle  n'était  pas  aseptique. 

Sans  doute,  la  disposition  des  arcades  palmaires  (Voy.  Anato- 
mie  topogr.^  9'  éd.,  fig.  181)  expose  cette  région,  plus  que  toute 
autre  peut-être,  aux  hémorragies  secondaires,  en  raison  des 
anastomoses  si  nombreuses  des  artères  ;  mais  la  cause  réelle, 
constante,  de  ces  hémorragies  est  la  septicité  de  la  plaie.  Dans 
la  paume  de  la  main  comme  ailleurs,  traitez  bien  la  plaie,  et 
vous  n'observerez  pas  d'hémorragie  secondaire.  C'est  pourquoi 
je  disais  plus  haut  que  ce  grave  accident  nous  préoccupait  beau- 


«y*  %rFEi.TI«>?(S  CBIftrftOIC%L£S  M    lElftftE  SCPEtlCTl. 

coup  moiuâ  aojourdliui,  car  il  en  est  de  lui  comme  de  Tinfectioo 
purulente,  dont  noas  n  airons  pins  guère  qoe  le  souvenir. 

Il  est  cependant  une  circonstance  dans  laquelle  nne  hémor- 
ragie secondaire  peut  se  prodnîre^  malgré  tous  les  soins  appor- 
tés an  traitement  de  la  plaie,  c'est  lorsqnll  s'agit  d*un  eoop  de 
feu.  Il  est  possible,  en  effet,  que  des  escarres  aient  été  produites 
lorsque  le  coup  est  tiré  à  bout  portant  et  se  détachent  du  qiia> 
triènie  au  dixième  jour.  Mais,  dans  ce  cas,  une  compression  bien 
faite  peut  sufBre  à  arrêter  lliémorragie,  car  il  n'y  a  pas  de  rai- 
Min  pour  qu'un  caillot  ne  vienne  oblitérer  l'artère. 

Lors'iue,  néanmoins,  une  hémorragie  secondaire,  persistante, 
*^  produit  dans  la  paume  de  la  main,  que  faire  ? 

Le  ca.>  est  difficile  et  embarrassant.  On  n'est  plus  ici  en  prif- 
sence  d'une  plaie  fraîche,  qu'il  suffit  de  fouiller  plus  ou  moins' 
pour  trouver  la  source  du  sang.  C'est  une  plaie  étroite,  sinueuse, 
quelquefois  très  profonde,  entourée  de  tissus  indurés,  inextensi- 
bles, et  située  dans  une  région  remplie  d'oi^nes  importants 
dont  il  faut  éviter  la  blessure.  On  conçoit  donc  que  les  chirur- 
giens sérieux  aient  hésité  à  entreprendre  pareille  besogne  et  aient 
eu  recours  à  l'hémostase  directe  par  la  ligature  des  artères  de 
Tavant-bras,  et  même  du  bras. 

A  ces  difficultés  opératoires  se  joignait  autrefois  cette  idée 
théorique  :  une  artère  située  dans  un  foyer  de  suppuration  ne 
pourrait  supporter  une  ligature  sans  se  rompre  ;  idée  reconnue 
fausse  depuis  les  recherches  de  Dupuytreu  et  de  Nélaton.  Mais, 
est-on  certain  de  se  rendre  maître  de  rii('*morragie  par  la  liga- 
ture des  artères  situées  au-dessus  du  poignet?  La  science  ren- 
ferme bon  nombre  d'exemples  qui  prouvent  le  contraire,  ce  dont 
la  disposition  des  artères  du  bras  rend  parfaitement  compte.  On 
a  li<?  successivement  les  artères  radiale  et  cubitale.  Tarière  hu- 
niérale,  et  même  laxillaire,  sans  arrêter  Thémorragie. 

Ce  (|u'il  faut  donc  faire,  c'est  d'aller  résolument  dans  la  plaie  à 
la  recherche  du  vaisseau,  et  de  n'abandonner  le  blessé  qu'après 
avoir  réussi  à  placer  une  ligature  ou  une  pince,  quelle  que  soit 
la  durée  de  Topération. 

Au  résumé,  'dans  une  plaie  delà  paume  de  la  main  par  instru- 
ment piquant,  faites  1  occlusion. 

Lorsque  la  plaie  est  le  résultat  d'un  instrument  tranchant, 
faites  riiémostase  comme  partout  ailleurs,  si  elle  est  nécessaire; 


PLAIES  DE  LA  MAIN.  ,   681 

suturez,  au  besoin,  les  tendons  divisés  et  réunissez  par  première 
intention. 

Lorsqu'il  s'agit  d'une  plaie  contuse,  nettoyez  avec  la  solution 
pliéniquée  forte,  enlevez  les  corps  étrangers  qu'elle  pourrait  con- 
tenir et  exercez  une  légère  compression.  Ne  tentez  pas  la 
réunion  immédiate  ;  rapprochez  seulement  les  lambeaux,  s'il  en 
existe.  Le  pansement  ouaté  d'Alphonse  Guérin  est  très  applicable 
aux  plaies  contuses  de  la  main  ;  néanmoins,  je  ne  conseille  pas  de 
l'employer  dans  les  plaies  par  arme  à  feu,  à  cause  de  l'hémor- 
ragie qui  peut  survenir  sous  l'ouate  à  la  chute  des  escarres. 

Laissez  le  pansement  en  place  le  plus  longtemps  possible,  sans 
ytoucher;  s'il  survenait  une  hémorragie  secondaire,  persistante, 
liez  ou  pincez,  autant  que  possible,  le  vaisseau  dans  la  plaie. 

On  a  beaucoup  préconisé,  il  y  a  quelques  années,  l'irrigation 
continue  dans  le  traitement  des  plaies  contuses  des  extrémités, 
mais  c'est  à  peine  si  on  y  songe  aujourd'hui. 

A  la  suite  d'une  plaie  de  la  paume  de  la  main,  surtout  par 
instrument  piquant,  il  peut  se  développer  ultérieurement  un 
anévrysme  faux  consécutif  sur  l'arcade  palmaire  ou  l'une  de  ses 
collatérales.  La  compression  digitale,  d'abord,  les  injections  coa- 
gulantes et  l'électrolyse  seraient  les  moyens  à  employer. 

Les  fractures  du  métacarpe  ne  présentent  qu'un  intérêt  secon- 
daire. Elles  sont  le  résultat  d'une  action  directe  :  chute  ou  coup, 
et  peuvent  atteindre  l'un  ou  l'autre  des  métacarpiens.  Cependant, 
le  troisième  s'y  trouve  particulièrement  exposé,  en  raison  du 
relief  qu'il  forme  à  la  face  dorsale  de  la  main. 

Il  est  rare  d'observer  de  la  déformation,  à  moins  qu'il  ne 
s'agisse  du  premier  et  du  cinquième.  Le  signe  habituel  de  la 
fracture  est  la  crépitation,  que  l'on  produit  en  saisissant  le  méta- 
carpien entre  deux  doigts. 

Le  traitement  consiste  àimmobiliser  la  main  sur  une  planchette. 

Les  luxations  du  métacarpe  sur  le  carpe  sont  extrêmement 
rares,  ce  qu'explique  suffisamment  leur  mode  d'articulation.  Il 
faut  cependant  distinguer,  sous  ce  rapport,  les  quatre  dernières 
<le  celle  du  pouce. 

La  luxation  des  quatre  derniers  métacarpiens  exige  une  grande 
violence  :  ainsi,  par  exemple,  une  chute  d'un  lieu  élevé  sur  le  dos 
de  la  main  fléchie.  On  la  reconnaît  aisément  à  la  saillie  que 


682     .         AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE    SUPÉRIEUR. 

forment  sous  la  peau  les  métacarpiens  déplacés.   On  pourrait  j 
confondre  avec  la  luxation  de  la  deuxième  rang^ëe    du  carpe  a 
médio-carpienne  ;  mais  rappelez-vous,  pour  établir  le  diagnoft 
diCTérentiel,  le  siège  précis  de  l'interligne  articulaire  signalé  pb| 
haut. 

La  luxation  isolée  du  premier  métacarpien  sur  le  trapèze  i\ 
rencontre  plus  fréquemment  que  la  précédente.  Elle  ne  saé 
môme  pas  rare,  si  j'en  crois  ma  propre  expérience,  car  je  h\ 
assez  souvent  rencontrée.  C'est  qu'en  effet  cette  articulatioil 
appartenant  au  genre  emboîtement  réciproque,  est   très  mobilt] 

Elle  peut  être  complète  ou  incomplète,  et  il   m'a  semblé  qv 
cette  dernière  était  la  plus  commune,  car  il    est    rare  de  voir  k' 
surfaces  s'abandonner  tout  à  fait. 

Le  diagnostic  est  ordinairement  très  facile,  et,  si  les  pratici»? 
méconnaissent  assez  souvent  cette  luxation,  surtout    lorsqn'elk 
est  incomplète,  c'est  qu'il  n  y  songent  pas.  On  constate,  en  effd 
une  saillie  plus  ou  moins  considérable  faite  par  la  tète  du  méto- 
carpien,  soit  sur  la  face  dorsale,  soit  sur  le  bord  externe  de  b 
main,  mais  on  pourrait  prendre  cette  saillie  pour  un  gonflemeot 
de  l'os  ou  des  parties  molles.  Le  signe  pathognomonique  est  le 
suivant  :  pressez  avec  le  pouce  sur  le  métacarpien,  la  saillie  dispa- 
raît aussitôt,  mais  à  peine  avez-vous  retiré  le  doigt  qu'elle  se  repro- 
duit. En  exécutant  cette  manœuvre,  vous  sentez  Tos  se  mouvoir 
comme  une  touche  de  piano,  et  je  ne  saurais  mieux  compaivr 
cette  luxation  qu'à  celle  de  l'extrémité  interne   de  la  claWcule. 
On  perçoit,  en  même  temps,  la  crépitation  cartilagineuse. 

Si  la  luxation  est  incomplète  et  que  le  sujet  porte  le  pouce 
dans  une  forte  abduction,  la  saillie  disparaît  à  peu  près  entière 
ment  pour  reparaître  lorsque  le  pouce  revient  en  place,  et  ce 
mouvement  produit  une  crépitation  assez  bruyante. 

La  réduction  de  cette  luxation  est  très  facile,  mais  il  est,  par 
contre,  diflicile  de  la  maintenir  réduite.  Nous  verrons  le  contraire 
pour  la  luxation  du  pouce,  et  il  est  curieux  de  constater  que  le 
premier  métacarpien  présente  à  ses  extrémités  deux  types  de 
luxation  les  plus  opposés. 

Pour  maintenir,  immobilisez  le  pouce  dans  rabduction,  et 
exercez,  au  besoin,  sur  le  métacarpien  une  pression  continue 
avec  une  bandelette  de  sparadrap.  La  main  devra  également  être 
immobilisée  pendant  une  quinzaine  de  jours  environ. 


ABCÈS  DE  LA  MAIN.  683 

Inflammations  de  la  main.  —  Les  inflammations  de  la 
main  consistent  essentiellement  dans  les  abcès  décrits  sous  le  nom 
d! abcès  de  la  paume  de  la  main. 

Abcès  de  la  paume  de  la  main.  —  Ces  abcès  constituent  une 
affection  des  plus  fréquentes,  quelquefois  des  plus  graves,  et 
méritent  toute  Tattention  du  praticien. 

La  première  distinction  à  établir  est  celle-ci  :  abcès  de  Témi- 
nence  thénar,  de  Téminence  hypothénar,  du  creux  de  la  main. 

Je  rappelle  que  les  éminences  thénar  et  hypothénar  sont  ana- 
tomiquement  séparées  du  creux  de  la  main  par  une  cloison  cel- 
lulo-fibreuse  qui  se  fixe  sur  le  métacarpe.  Bien  que  ces  cloisons 
soient  très  minces,  elles  suffisent  cependant,  en  général,  pour 
limiter  Tinflammation  et  Tabcès  qui  en  est  la  conséquence.  Il 
en  résulte  que  ces  abcès  sont  simples  et  ne  présentent  pas,  à 
beaucoup  près,  la  gravité  de  ceux  du  creux  de  la  main,  oîi  se 
trouvent  groupés  tous  les  organes  importants  de  la  région. 

L'abcès  de  Téminence  thénar  est  notablement  plus  fréquent  que 
celui  de  Téminence  hypothénar;  ni  Tun  ni  l'autre,  d'ailleurs,  ne 
présentent  rien  de  spécial  à  noter,  et  leur  ouverture  ne  demande 
pas  de  précaution  particulière.  Rappelez-vous  seulement  que  les 
muscles  deTéminence  thénar  fournissent  une  sensation  très  nette 
de  fluctuation. 

Les  abcès  du  creux  de  la  main  présentent  quatre  espèces  :  Tabcès 
sous-épidermique  ;  l'abcès  sous-cutané  ;  l'abcès  sous-aponévro- 
tique  ;  'l'abcès  des  houppes  graisseuses  situées  à  la  racine  des 
doigts. 

1°  Abcès  sous-épidermique.  —  L'abcès  sous-épidermique  est 
toujours  consécutif  à  la  présence  d'un  durillon.  Entre  le  durillon 
et  la  surface  du  derme  se  développe  une  bourse  séreuse,  suscep- 
tible de  s'enflammer  et  de  donner  naissance  à  un  abcès.  Il  me 
suffit  de  le  mentionner. 

2*  Abcès  sous-cutané.  — L'abcès  sous-cutané,  quoique  moins 
limité  que  le  précédent,  forme  cependant  une  saillie  assez  accusée 
à  la  face  palmaire.  Il  se  distingue  de  l'abcès  sous-aponévrotique 
en  ce  qu'il  ne  s'étend  pas  à  toute  la  région — il  est  circonscrit, 
—  en  ce  que  la  face  dorsale  de  la  main  est  normale,  que  les  mou- 
vements des  doigts  sont  possibles  et  non  douloureux.  Le  malade 


684  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE    SUPÉRIEUR. 

éprouve,  sans  doute,  de  la  difficulté  à  les  mouvoir,  surtout  da^ 
une  grande  étendue,  en  raison  du  gonflement  des  parties  molkï 
mais  ordonnez  de  légers  mouvements,  ils  se  produiront  far:;- 
ment,  ce  qui  suffit  à  établir  le  diagnostic. 

Dans  Tabcès  sous-cutané,  le  pus  a  tendance  à  se  porter  versl 
peau  et  non  vers  les  parties  profondes  :  aussi  finit-il  par  periti» 
le  derme,  et,  Tépiderme  étant,  en  général,  très  épais,  il  se  fait  ut 
collection  sous-épidermique,  comme  dans  la  variété  précédente 
En  raison  de  ces  deux  collections  sus  et  sous-dermiques  refe 
par  un  orifice  plus  ou  moins  étroit,  on  a  encore  donné  à  eefj 
variété  le  nom  di  abcès  en  boulon  de  chemise. 

Lorsqu'on  fournit  une  issue  au  pus,  on  ouvre  donc  toutdabun 
un  foyer  superficiel  (rendu  quelquefois  en  apparence  profond  fc 
Tépaississement  de  Tépiderme)  dont  le  fond  est  constitué  pan» 
surface  rouge,  enflammée,  qui  n'est  autre  que  le  derme.  Le  pra- 
ticien inexpérimenté  borne  souvent  là  son  intervention,  qui  snfti 
en  effet,  dans  l'abcès  sous-épidermique,  mais  non  dans  \ûxt 
sous-cutané  :  aussi,  le  malade  n'est-il  pas  soulagé.   Rechercte 
donc  dans  le  foyer,  et  vous  trouverez  un  orifice  plus  ou  mwfc 
large  par  lequel  sourd  du  pus.  Introduisez,  au  besoin,  une  soni 
cannelée  par  cet  orifice  et  divisez  largement  le  derme.  Il  n'vi 
d'ailleurs,  rien  à  redouter  en  pratiquant  cette  ouverture,  puisa» 
l'arcade  palmaire  est  sous-aponévrotique.  L'important  est  d  avoir 
préalablement  établi  le  diagnostic,  qui  sera  complété  par  le  pan- 
graphe  suivant. 

3"  Abcès  soiis-aponévro tique,  —  Les  deux  abcès  précédents 
sont  relativement  simples  :  ils  sont  circonscrits,  guérissent  tou- 
jours, môme  abandonnés  à  la  nature,  et  ne  laissent  après  eux 
aucune  gône  dans  les  fonctions  du  membre.  11  n'en  est  pas  ain>i 
de  l'abcès  sous-aponévrotique.  Ce  dernier  peut,  en  eflTet,  compro- 
mettre la  vie,  et,  dans  tous  les  cas,  compromet  le  fonction nement 
ultérieur  de  la  main,  surtout  s'il  n'a  pas  été  soigné  convenable- 
ment. 

11  est  aisé,  d'ailleurs,  de  s'en  rendre  compte  en  songeant  à  la 
disposition  de  la  région  (voir  la  coupe  de  la  main  représentée 
p.  5(i2,  A7iaL  topofjr,^  9*  édition).  Le  pus  occupe,  en  eflTet,  une  loge 
limitée  :  en  avant,  par  l'aponévrose  palmaire,  souvent  très  rési.<- 
tante;  en  arrière,  par  le  grillage  métacarpien.  Elle  communique 
largement  en  haut  avec  la  région  du  poignet  et  celle  de  l'avant- 


ABCÈS  DE  LA   MAIN.  685 

bras  par  le  canal  radio-carpien,  et  dans  son  intérieur  se  trouvent 
accumulés  :  tendons,  vaisseaux  et  nerfs  destinés  aux  doigts. 

Les  signes  cliniques  par  lesquels  se  révèle  cet  abcès  se  dédui- 
sent, en  quelque  sorte,  du  siège  qu'il  occupe. 

Il  débute  par  un  gonflement  diffus  de  la  paume  de  la  main  et 
s'accompagne  d'un  cortège  de  symptômes  généraux  intenses  : 
douleur  extrême,  température  très  élevée. 

Le  gonflement  s'étend  jusqu'à  la  racine  des  doigts  :  il  ne  tarde 
pas  à  gagner  la  face  dorsale  de  la  main,  arrive  jusqu'au-dessus 
du  poignet;  mais  il  est  aisé  de  voir  que  lu  peau  et  les  autres  cou- 
ches situées  en  avant  du  ligament  annulaire  sont  intactes  et  que 
le  gonflement  se  propage  par  derrière.  La  main  est  informe  et 
ressemble  à  un  battoir. 

Les  doigts  sont  absolument  immobiles,  surtout  les  trois  doigts 
du  milieu.  On  ne  peut  leur  imprimer  le  plus  léger  mouvement 
sans  provoquer  une  vive  douleur. 

Gonflement  diffus  de  la  face  antérieure  de  la  main,  gonflement 
de  la  face  postérieure,  propagation  au  poignet,  impossibilité  ab- 
solue de  mouvoir  les  doigts  :  tels  sont  donc  les  principaux  signes 
qui  permettront  d'établir  le  diagnostic  différentiel  entre  l'abcès 
sous-aponévrotique  et  Tabcès  sous-cutané. 

Que  devient  l'abcès  sous-aponévrotique  abandonné  à  lui- 
môme?  Avant  que  le  pus  ait  traversé  l'aponévrose  palmaire  et 
soit  arrivé  à  la  peau,  il  a  gagné  l'avant-bras,  souvent  môme  la 
face  dorsale  de  la  main,  h  travers  les  espaces  interosseux  qui 
n'offrent  qu'une  faible  résistance,  et  les  fonctions  de  la  main  se 
trouvent  dès  lors  fortement  compromises  par  suite  de  la  destruc- 
tion des  tendons  qui  plongent  au  sein  de  la  collection  purulente. 

Il  y  a  donc  un  intérêt  majeur  à  donner  issue  au  pus  le  plus  tôt 
possible,  et,  encore,  sachez  bien  que  môme  en  arrivant  à  temps 
vous  n'empêcherez  pas  la  raideur  de  la  main  et  des  doigts,  long- 
temps persistante  après  la  guérison. 

Il  faut  ouvrir  l'abcès  par  la  face  palmaire,  en  se  rappelant 
que  l'arcade  palmaire  superficielle  occupe  le  trajet  d'une  ligne 
transversale  partant  de  la  racine  du  pouce.  On  ouvrirait  égale- 
ment l'abcès  de  la  face  dorsale  en  établissant  de  larges  drainages. 
S'il  est  nécessaire,  passez  encore  un  drain  faisant  communiquer 
le  poignet  et  la  main  par  le  canal  radio-carpien.  Pendant  tout 
temps  de  la  cure,  donnez  de  longs  bains  de  bras  phéniqués. 


686  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE   SUPÉRIEUR. 

4°  Abcès  des  houppes  graisseuses  de  la  rachie  des  doigta.  - 
L'aponévrose  palmaire  se  divise  en  bas  en  plusieurs  languet 
qui  se  portent  sur  les  côtés  de  la  première  phalange,  ei.^r 
chaque  languette,  la  graisse  fait  une  sorte  de  hernie  qui  soul^ 
la  peau.  Or,  à  la  surface  de  ces  houppes  naissent  très  sou\t 
des  durillons  chez  les  travailleurs,  et  ceux-ci  sont  fréquemme.1 
atteints  de  ce  qu'ils  appellent  un  durillon  forcé.  En  effet,  sous 
durillon  se  développe  une  bourse  séreuse  qui  s'enflamme,  et  11: 
flammation  se  propage  très  souvent  à  la  couche  sous-cutanée 
ferai   remarquer  qu'en  ce   point   il   ne   saurait   exister   d'ak: 
sous-aponévro tique).  Cet  abcès,  qui  ne  me  parait  pas  avoir i: 
décrit  en  particulier,  présente  une  marche  si  spéciale  etsicoih| 
tamment  identique  dans  tous  les  cas,  que  j'ai  cru  devoir  Fétudit 
séparément. 

Un  autre  motif  m'a  engagé  à  le  faire  :  si  le  praticien  ne  coe 
naît  pas  cet  abcès,  il  commettra  forcément  une  erreur,  souv^ï 
fort  préjudiciable  au  malade.  Voici,  en  effet,  ce  qui  se  passe  :  lis- 
flammation  naît  donc  au  niveau  de  la  houppe  ^aisseuse,  «- 
dessous  du  durillon,  et  se  propage  rapidement  en  suivant  l'es- 
pace interdigital  à  la  face  dorsale  de  la  main.  Or,  dans  ce  dernitf 
point  la  peau  est  mince  et  souple,  Tépiderme  est  peu  épais,  tant 
qu'en  avant  la  peau  est  indurée  et  Tépiderme  épaissi.  Il  en  résulV 
que  les  caractères  de  l'inflammation  sont  beaucoup   plus  accu- 
sés sur  la  face  dorsale  que  sur  la  face  palmaire.  Aussi,  le  prati- 
cien non  prévenu  constate,  sur  la  face  dorsale  de  la  main,  uBf 
partie  saillante,  rouge,  douloureuse  ;  il  croit  que  le  siège  princi- 
pal et  primitif  de  l'affection  est  en  ce  point,  ne   se  préoccupe 
même  pas  de  la  face  antérieure,   où  n'existe  qu'un    léger  gon- 
flement sans  rougeur,  et  attend,  pour  donner  issue  au  pus,  que 
la  fluctuaticm  devienne  manifeste.  Mais,  lorsque  la  suppuration 
apparaît  sur  la  face  dorsale,  l'espace  interdigital  est  déjà  large- 
ment décollé  et  la  peau  sphacelée.  La  perte  du  doigt  peut  être  li 
conséquence  de  cet  abcès  abandonné  à  lui-môme. 

Aussitôt  donc  qu'un  malade  se  plaint  d'un  durillon  forcé  et  que 
la  rougeur  apparaît  sur  la  face  dorsale  en  contournant  le  doigt 
n'attendez  pas  que  le  pus  se  porte  en  ce  point,  et  pratiquez,  sans 
retard,  une  large  et  profonde  incision  au  niveau  du  durillon. 
D'ailleurs,  en  explorant  convenablement  le  malade,  vous  recon- 
naîtrez facilement  par  la  pression  que  là  est  le  siège  principal 
de  la  douleur. 


LÉSIONS  ORGANIQUES  DE  LA  MAIN.  687 

Les  lésions  organiques  sont  peu  nombreuses  à  la  main; 
cependant,  on  y  rencontre  assez  fréquemment  des  angiomes,  des 
ëpithéiiomes,  des  chondromes,  sur  lesquels  je  n'ai  rien  à  dire 
de  spécial. 

Une  affection  absolument  propre  à  la  région  est  celle  décrite 
par  Dupuytren  sous  le  nom  de  rétraction  de  F  aponévrose  palmaire, 

La  pathogénie  de  cette  affection  est  très  obsciire.  Elle  survient 
lentement,  d'une  manière  indolente,  sans  cause  appréciable,  ce 
qui  m'engage  à  la  ranger  parmi  les  lésions  organiques.  Si  elle 
parait  se  développer  de  préférence  chez  les  travailleurs,  je  ne 
crois  pas,  cependant,  que  l'irritation  locale  produite  par  un  instru- 
ment en  soit  la  seule  cause,  vu  le  petit  nombre  d'individus  qui  en 
sont  atteints.  D'ailleurs,  les  hommes  (cette  affection  est  extrême- 
ment rare,  si  môme  elle  existe,  chez  la  femme)  qui  ne  se  livrent  à 
aucun  travail  manuel  forcé  en  peuvent  être  affectés,  et  il  m'a 
semblé  même  que,  dans  certains  cas,  l'hérédité  n'était  pas  étran- 
gère à  sa  production.  Il  ne  suffit  donc  pas  d'invoquer  une  cause 
locale,  mais  bien  une  cause  générale  inconnue,  ce  qui  explique 
le  peu  de  garanties  que  donne  l'opération  contre  une  récidive. 

La  maladie  débute  par  une  induration  siégeant  dans  la  paume 
de  la  main,  au-dessous  de  la  peau,  sous  forme  de  nœuds  plus  ou 
moins  isolés.  Cette  induration  augmente  peu  à  peu  en  hauteur, 
en  profondeur,  arrive  à  la  peau,  qu'elle  soulève,  et  ne  tarde  pas  à 
former  une  sorte  de  corde  rigide  et  inextensible  :  aussi,  le  doigt 
correspondant  (c'est  le  plus  souvent  l'annulaire)  se  fléchit-il  vers 
la  paume  de  la  main  et  ne  peut  plus  être  complètement  redressé, 
ce  qui  devient  une  cause  de  gêne  plus  ou  moins  grande,  suivant  la 
profession  du  sujet.  Le  doigt  se  fléchit  de  plus  en  plus,  et  pendant 
cette  évolution  il  ne  survient  jamais  de  douleur  ni  de  réaction 
locale  inflammatoire. 

Est-ce  bien  l'aponévrose  palmaire  qui  est  en  cause?  Peut-être  l'af- 
fection débute-t-ellc  en  ce  point,  mais  ce  qu'il  y  a  d'évident,  c'est 
qu'arrivée  à  la  période  d'état,  la  lésion  s'est  étendue  aux  couches 
sous-cutanées  et  à  la  peau  elle-même  devenue  complètement 
adhérente  :  il  existe  alors  une  véritable  sclérose  des  téguments 
de  la  main. 

Doit-on  tenter  une  opération  pour  guérir  cette  difformité?  Tout 
moyen  consistant  à  distendre,  à  redresser,  est  inutile.  On  a  quel- 
quefois essayé  le  redressement  après  section  sous-cutanée  de  la 


688  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPERIEUR. 

bride,  manœuvre  également  insufiisante,  si  ce  n'est  tout  à  fait  au 
début,  avant  que  la  peau  soit  envahie.  La  seule  opération  ration- 
nelle lorsque  la  maladie  est  arrivée  à  ses  dernières  limites  (et 
c'est,  en  général,  seulement  alors  que  les  malades  s'en  préoccupent 
et  réclament  une  intervention),  c'est  de  pratiquer  l'excision  com- 
plète de  la  bride,  y  compris  la  peau,  et  de  réunir  les  bords  de 
la  plaie  par  première  intention  lorsque  la  chose  est  possible. 
On  a  conseillé,  ce  qui  est  très  rationnel,  d'interposer  un  lambeau 
entre  les  lèvres  de  la  plaie  ;  mais  il  me  parait  difficile  de  trouver 
dans  la  région  une  étoffe  suffisante,  et  il  faut  alors  recourir  à  la 
méthode  italienne,  c'est-à-dire  prendre  un  lambeau  sur  une  autre 
partie  du  corps. 

2^  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DES  DOIGTS. 

Les  traumatismos  des  doigts  consistent  en  plaies,  entorses,  frac- 
tures et  luxations.  Nous  étudierons  ensuite  les  affections  inflam- 
matoires, qui  se  résument  presque  toutes  en  un  mot  :  le  panaris. 
Après  avoir  passé  en  revue  les  lésions  organiques,  nous  terminerons 
ce  chapitre  par  l'étude  des  difformités,  qui  jouent  un  rôle  im- 
portant dans  la  pathologie  des  doigts. 

Plaies  des  doig^ts.  —  Les  plaies  des  doigts  sont  presque  con- 
stamment des  plaies  contuses  (je  ne  parle  pas  des  petites  plaies 
que  l'on  observe  chaque  jour,  mais  seulement  de  celles  qui  néces- 
sitent l'intervention  du  chirurgien).  Cependant,  un  instrument 
tranchant  peut  entailler  un  doigt  et  inùine  en  détacher  complète- 
ment l'extrémité.  Dans  ce  dernier  cas,  il  est  indiqué  de  réap- 
pliquer immédiatement  le  bout  coupé  en  le  fixant  avec  des  ban- 
delettes de  diachylon.  La  réunion  est  possible. 

Je  répéterai  ici  ce  que  j'ai  dit  plus  haut  à  propos  de  la  main  : 
N'amputez  jamais  d'emblée  un  doif/t  atteint  de  plaie  contuse,  et 
sous  rette  désignation  je  n'entends  pas  seulement  la  contusion  des 
parties  molles,  mais  encore  les  fractures,  le  broiement  des  os,  qui 
les  accompagnent  si  souvent.  C'est  dans  le  cas  seulement  où  le 
doigt  ne  tiendrait  plus  que  par  un  lambeau  de  peau  ou  de  tendons 
qu'il  faudrait  le  séparer  d'un  coup  de  ciseaux;  mais  ne  vous 
laissez  jamais  aller  à  la  tentation  de  régulariser  une  plaie  contuse. 
si  mâchée  soit-elle.  Laissez  les  choses  s'arranger  d'elles-mêmes  : 
des  fragments  de  doigt  se  détacheront,  et  vous  aiderez  plus  tard 


LUXATION   DU  POUCE.  68» 

à  ce  détachement,  si  c'est  utile  ;  en  agissant  ainsi,  vous  pourrez 
conserver  au  blessé  quelques  centimètres  de  plus,  ce  qui  est 
souvent  inappréciable. 

Si  la  plaie  est  limitée  à  l'extrémité  des  doigts,  vous  pourrez  em- 
ployer avec  avantage  le  pansement,  dit  par  occlusion,  de  Chassai- 
gnac,  consistant  à  la  recouvrir  d'un  certain  nombre  (une  vingtaine 
environ)  de  petites  bandelettes  de  diachylon  imbriquées  l'une  sur 
l'autre.  Le  pansement  restera  en  place  le  plus  longtemps  possible. 

Si  la  plaie  est  très  étendue,  après  la  voir  lavée  à  la  solution 
phéniquée  forte,  vous  la  recouvrirez  d'un  pansement  antiseptique. 
Le  pansement  ouaté  d'Alphonse  Guérin  convient  très  bien  à 
ce  cas  particulier,  si  la  plaie  n  a  pas  b(»soin,  pour  une  cause  quel- 
conque, d'une  surveillance  particulière-     ^  ^ 

Les  doigts,  en  particulier  le  pouce,'  sont  souvent  atteints 
d'entorse;  cette  affection  ne  mérite  que  d'être  mentionnée. 

Je  signalerai  à  ce  propos  une  lésion  qui  s'en  rapproche  :  l'arra- 
chement du  tendon  extenseur  à  son  insertion  à  la  troisième 
phalange.  Le  doigt  est  mobile  dans  son  ensemble,  mais  la  troi- 
sième phalange  reste  légèrement  fléchie  et  ne  peut  se  mettre  au 
niveau  des  autres  dans  l'extension.  Il  faut  conseiller  de  maintenir 
le  doigt  étendu  pendant  quelque  temps,  fixé  sur  une  attelle. 

Les  fractures  des  doigts  sont  rares,  j'entends  les  fractures 
simples  et  non  celles  qui  accompagnent  si  souvent  les  plaies 
contuses.  Elles  ne  présentent,  d'ailleurs,  rien  de  spécial  à  noter. 
Je  ferai  seulement  remarquer  qu'une  fracture  de  l'extrémité 
supérieure  de  la  première  phalange  serait  facilement  méconnue, 
en  raison  du  voisinage  de  l'articulation  métacarpo-phalangienne, 
qui  trompe  sur  la  mobilité  anormale. 

Luxation  des  doigts.  —  Il  est  très  rare  d'observer  la  luxation 
de  l'articulation  métacarpo-phalangienne  des  quatre  derniers 
doigts;  celle  du  pouce,  au  contraire,  est  relativement  commune. 

Les  luxations  de  la  troisième  phalange  sur  la  seconde  et  de  la 
seconde  sur  la  troisième  se  rencontrent  assez  souvent,  et  comme 
Taccident  se  produit,  en  général,  dans  ime  chute  sur  la  main 
étendue,  la  luxation  est  à  peu  près  toujours  en  arrière,  c'est- 
à-dire  que  la  phalange  luxée  fait  saillie  sur  le  dos  du  doigt.  Cette 
saillie  est  plus  ou  moins  appréciable  suivant  que  la  luxation  est 
complète  ou  incomplète,  et,  dans  ce  dernier  cas,  elle  est  souvent 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I. —  44 


690  AFKECT10N3  ClUHUfir.lCALES   IlO   MEMBRE    feUPEBItLB. 

si  peu  marquée  qu'elle  peut  passer  inaperçue.  Indi-peudamnient 
de  ce  relief,  il  existe  une  douleur  nssez  vive  avec  impusNibilité 
de  muuvoir  le  doigt,  l'n  mouveiueut  brusque  de  traction  et  de 
flexion  permet,  le  plus  souvent,  de  réduire  facilement  la  luxation. 
Il  n'en  est  pas  de  môme  de  celle  du  potice,  dont  IVtude  est 
tort  intéressante. 

La  luxation  du  pouce  présente  ce  caractère  remarquable  d'of- 
frir, dans  certains  cas.  une  résistance  mécanique  invincible  à  la 
réduction,  d'être  irréductible.  Pendant  longtemps,  on  a  pu  invo- 
quer comme  cause  la  constriction  exercée  autour  do  la  l^tc  du 


i"\^.  71.  —  ArlirulatiOD  uietararpii-phalaDtricnne  Ju  pouce  â  l't'tat 


métacarpien  par  les  muscles  de  l'éminence  tiiciiar  faisant  office 
de  sangle,  mais  cette  théorie  ne  peut  subsister  depuis  que  nous 
avons  il  notre  disposition  le  cliloroforme,  qui  anéantit  U 
puissance  musculaire,  il  faut  en  rechercher  la  ciiiiso  dans  les 
nouveaux  rapports  qu'affectent  avec  le  métacarpien  les  os  sésa- 
moides,  ainsi  que  le  ligament  glénoïdieu,  et  nous  devons  k  M.  Fa- 
rabeuf  d'avoir  jeté  une  vive  lumière  sur  cette  i|uestion,de  l'avoir, 
je  pense,  délinitivement  lixée. 

La  luxation  du  pouce  se  fait  à  peu  près  constamment  eu  arrière, 
(■  est-à-dire  que  le  pouce  monte  sur  le  dos  du  métacarpien  :  je  ne 
m'occuperai  donc  que  de  cette  variété. 

La  cause  de  cette  luxation  est  un  renversement  violeul  du 
pouce  en  arriére.  Or,  regardez  la  li(jiire  77  représentant  l'état 
normal  et  suivez  ce  qui  se  passe  dans  ce  mouvement.  En  se  por- 
tant en  iirriiTc.  la  phalange  distend  d'abord  le  ligament  glénuîdien. 
qui  contient  dans  son  épaisseur  les  os  sésamoides.et,  si  la  disten- 
sion est  extrême,  le  ligimieni  cède  on  l'un  de  ses  jKiints.  Or, 
l'expérience  cadavérique  démontre  que  le  ligament  cède  toujours 
à  son  insertion  métacarpienne,  ce  qui  avait  fait  dire  avec  justesse 
à  Gillette  que  le  ligaraeut  glénoïdieu  et  les  os  sésamoïdes  qu'il 
renferme  dans  son  épaisseur  constituaient  un  appareil  piialangien. 

(le  fait  anatomique  incontestable  ruine  en  partie  la  théorie. 


LUXATION  DU  POUCE.  69i 

cependant  ingénieuse,  proposée  par  Michel  (do  Nancy),  à  savoir 
que  la  luxation  du  pouce  était  facilement  réductible  quand  Tarra- 
chement  du  ligament  s'opérait  à  l'insertion  phalangienne,  tandis 
qu'elle  était  difficile  à  réduire,  ou  même  irréductible,  si  Tarra- 
chement  avait  lieu  à  l'insertion  métacarpienne.  Dans  ces  cas, 
en  effet,  la  phalange  entraînait  avec  elle  l'appareil  sésamoidien 
qui  s'interposait  entre  les  deux  os  :  cette  partie  de  la  théorie 
était  exacte. 

Dans  ce  mouvement  d'extension,  il  est  possible  que  l'os  sésa- 
moïde  n'abandonne    pas    complètement  la  face  articulaire  du 


Fig.  78.  —  Luxation  incomplète  du  pouce. 

métacarpien,  et  vous  avez  la  disposition  représentée  figure  78  :  la 
luxation  est  dite  alors  incomplète.  Certains  sujets  la  produisent 
sur  eux-mêmes  à  volonté. 

La  phalange  et  l'os  sésamoïde  qu'elle  entraine  à  sa  suite  aban- 
donnent complètement  la  surface  articulaire  et  vont  se  placer  sur 
le  dos  du  métacarpien:  c'est  la  luxation  complète  du  pouce  telle 
que  la  représente  la  figure  79. 

Les  signes  de  cette  luxation  sont  des  plus  simples  et  sautent 
aux  yeux.  Le  pouce  est  renversé  à  angle  droit;  la  deuxième 
phalange  est  légèrement  fléchie  sur  la  première  et  la  tête  du 
métacarpien  fait  sous  la  peau  un  relief  très  appréciable  (fig.  82). 
Le  pouce  est  très  mobile,  et  on  peut  lui  faire  exécuter  des  mouve- 
ments de  rotation. 

Jusqu'à  présent  la  luxation  n'est  pas  irréductible,  mais  elle 
peut  le  devenir  de  la  façon  suivante. 

Supposez  que  nous  saisissions  la  phalange  (fig.  76),  et  que  nous 
l'abaissions  avec  force  (ce  que  font  immédiatement  les  blessés 
eux-mêmes  ou  quelqu'un  de  leur  entourage):  que  va-t-il  se  pro- 


692 


AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  MEMBRE   SUPÉRIEUR. 


duire?  Peut-être  l'os  sésamoïde  va-t-il  glisser  sur  la  tête  i 
métacarpien  et  se  réduire,  surtout  s'il  n'est  pas  porté  trop  1" 
en  arrière  sur  le  dos  du  métacarpien,  mais  il  pourra  aussi  sun 
nir  ceci  :  l'os  sésamoïde,  étant  solidement  appliqué  et  maintec 


Fig.  79.  —  Luxation  complète 
du  pouce. 


Fig.  80.  —  Figure  représentant  Tes  s^ 
moïde  redressé  et  placé  de  champ. 


en  place  par  les  muscles  sésamoïdiens  (court  fléchisseur  et  adduc- 
teur), prend  un  point  d'appui  sur  le  métacarpien  par  son  extre 
mité,  se  redresse,  et  se  place  de  champ  entre  les  deux  os  :  i 
prend  la  situation  représentée  figure  80.  Le  mouvement  d'abai- 


Fig.  81.  ~  Disposition  du  ligament  glénoïdien  et  de  Tos  sésamoïde    renrerv» 

dans  la  luxation  irréductible. 

sèment  continuant,  le  sésamoïde  se  retourne  complètement  sens 
dessus  dessous,  ainsi  que  le  montre  la  figure  81,  et  vous  a,vei  U 
luxation  irréductible. 

Les  signes  pourront  vous  faire  deviner  son  existence,  car  le 
pouce  est  abaissé  et  revenu  dans  Taxe  du  métacarpien  (fig.  S'il 
mais  vous  percevez  la  saillie  de  la  phalange  à  la  face  dorsale  et 
celle  du  métacarpien  à  la  face  palmaire.  Le  pouce  peut  avoir 
recouvré  sa  longueur  normale. 


LUXATION   DU  PÛUCB. 


On  comprend  aisément  pourquoi  la  luxation  est  devenue  irré- 
ductible, avec  ou  sans  chloroforme,  si  OQ  se  livre  à  de  simples 
traction}^,  car,  à  moins'  d'arracher  le  pouce,  vous  ne  pourrez 
jamais   écarter   suffisamment  les  surfaces  articulaires   pour  y 


Kig.  Sî.  —  Luiatiou  du  pouce  en  arriére  réductible. 


réintégrer  le  sésamoïde  (fig.  81).  On  y  parviendrait  encore  si 
cet  os  pouvait  se  relever  et  s'appliquer  à  plat  contre  la  surface 
iirticulaire  de  la  phalange,  mois  c'est  impossible,  car,  suivant 
l'heureuse  comparaison  de  M.  Farabeuf,   le  sésamoïde  se  com- 


Kig.  83.  —  SiluBtion  du  pouce  dans  la  luiatioD  irréductible. 

porte  à  l'égard  de  lu  phalange,  en  raison  de  la  brièveté  du  liga- 
ment qui  l'y  unit,  comme  un  battant  de  table  qui  s'abaisse  et 
ne  se  relève  pas. 

La  conséquence  pratique  à  tirer  des  notions  qui  précèdent  est 
la  suivante  :  gardez-vous  bien  de  tléchir  directement  le  pouce 
pour  réduire,  car  c'est  ainsi  que  vous  transformerez  la  luxation 


Bfl4  AFFE'.:TtllNS  f'.EllHCnr.lCALES   PL'   MEMBHK  SUPf.niECB, 

Ac  réductible  en  iiTiMitclible.  La  llexion  simple  ri^ussirtiit.  stM9 
douto,  en  cas  de  luxation  incomplète,  mais,  dans  le  dout*^  il  est 
préférable  de  s'abstenir.  Avant  di-  flécliïr,  il  taiil  dune  attirer  la 
phalange  en  avant,  de  telle  sorte  que  le  sésamoïde  soit  ramené 
au  niveau  de  l'articulation:  mais  comment  exercer  l'extension 
sur  un  pouce  placé  à  angle  droit  et  dont  l'exlrémité  regarde  en 
liant?  c'est  impossiblt!  :  il  faul  donc  recourir  h  une  autre 
manœuvre. 

Placez-vous  sur  les  côtés  et  non  pas  devant  le  liras  du  malade  : 
fixez-le  contre  votre  poitrine.  Saisissez  la  main  avec  vos  quatre 
doigts  et  appliquez  vos  deux  pouces  sur  le  dos  du  métacarpiea. 
Repoussez  alors  la  pluilange  en  bns  en  la  fiiisant  glisser  sui 
mi^tacarpien  et,  quand  elle  est  arrivtk'  en  regard  de  ï'articulsl 
fléchissez. 

Comment  agir  en  présence  d'une  luxation  avec  renversement 
du  sésamoide,  et  vous  le  reconnaisse/,  ji-  le  répète,  à  ce  que  le 
pouce  est  revenu  dans  l'axe  du  métacarpien?  L'indication  évi- 
dente est  de  faire  suivre  au  sésamoide  un  chemin  inverse  de 
celui  qu'il  a  parcouru,  ce  qu'avaient  déjà  recommandé  Sédillot 
et  Rœser.  Il  faut  donc  pour  cela,  an  lieu  d'opérer  des  tractions 
inutiles,  remettre  d'abord  le  pouce  en  extension  sur  le  métacar- 
pien, tel  qu'il  était  au  moment  de  l'accident,  et  exi^cuter  alors  la 
manœuvre  de  propulsion  directe  de  haut  en  bas  décrite  ci-ilessus. 

Si  la  luxation  était  irréductible,  on  ne  réussirait  qu'en  niellant 
â  nu  les  surfaces  articulaires  et  eu  sectionnant  les  parties  qui 
s'oiiposentA  la  réduction  (1). 


uatre 
pieo.       j 

ment       ' 


Les  afff.ctions  inflammatairfs  des  doigts  se  présentent  dans 
conditions  particulières,  en  raison  de  la  disposition  anatomique 
des  parties.  Comme  dans  les  autres  régions,  on  observe  dos  ostéites, 
des  nécroses,  pouvant  affecter  primitivement  le  squelette:  mais  les 
parties  molles  sont,  le  plus  souvent,  atteintes  d'abord,  et  la  lésion 
retentit  secondairement  sur  le  squelette  des  doigts.  Ou  désigne,  en 
général,  sons  le  nom  de  panaris  rinHammation  des  parties  molles. 


M 


(Il  Ln  luxalioD  du  \iouee  peut  devenir  rapidement  îrrËdiii'tilile.  JVd  ai  ob(«r*ù 
un  exemple.  Toute*  les  lenlatinF*  i^chou^rent  sur  un  Jeune  gardon  t^brt  leqael 
rnccident  ne  datait  que  de  hait  Jouri,  et  Je  dut  ouvrir  largement  l'artirulation 
pour  réduire.  Il  fui  évident  que  l'obstacle  à  In  rrduelion  était  l'interpotillon  du 
ligament  glénoidien.  car  les  «urfarei  artlculaim,  hlrn  <|ue  rouiplitement  An 
np  purent  'tre  remi«e<  en  pinre  iiu'nprès  la  rfi-pction  de  rr  llgnuieut. 


'--  PANARIS.  695 

'^  Il  existe  toutefois  aux  doigts  une  variété  spéciale  d'ostéite  dont 
>'  je  dois  dire  quelques  mots  :  c'est  l'ostéite  tuberculeuse,  désignée 
■-■  encore,  en  raison  de  l'aspect  que  présente  la  phalange  atteinte, 
'  sous  le  nom  de  sptna  ventosa.  L'os  est,  en  effet,  comme  soufflé. 
^  Cette  afl'ection  est  spéciale  à  l'enfance  et  se  présente  avec  des  signes 
-'  bien  typiques  :  sur  le  trajet  d'un  doigt  très  mince  à  sa  racine  et 
:    à  son  extrémité  existe  un  renflement  brusque,  quelquefois  énorme, 

ayant  la  forme  d'un  fuseau.  La  peau  est  rouge,  souvent  ulcérée. 
Les  mouvements  du  doigt  sont  libres,  et  l'afi'ection,  presque 

indolente,  a  marché  lentement. 

Il  ne  faut  pratiquer  sur  ces  enfants  aucune  opération.  Appliquez 

de  la  teinture  d'iode,  soignez  l'état  général,  et  la  guérison  pourra 

survenir  spontanément. 

Il  n'est  pas  rare,  à  la  suite  d'une  piqûre  ou  d'une  coupure 
ayant  intéressé  la  jointure,  d'observer  une  arthrite  traumatique 
de  l'une  des  articulations  des  doigts.  On  perçoit  alors  des  mou- 
vements anormaux  et  un  frottement  rude,  caractéristique,  des 
surfaces  articulaires.  Immobilisez  le  doigt  pendant  le  temps 
nécessaire  à  la  guérison. 

Les  phalanges  peuvent  encore,  ainsi  du  reste  que  les  métacar- 
piens, être  atteintes  d'ostéomyélite  primitive,  qui  se  propage 
ensuite  aux  parties  molles.  Cette  affection,  infiniment  plus  rare 
que  le  panaris  proprement  dit,  se  reconnaîtrait  surtout  à  sa 
marche.  Elle  débute  par  une  douleur  violente  sur  le  trajet  de 
l'os,  accompagnée  de  symptômes  généraux  intenses,  alors  que 
rien  ne  révèle  encore  à  l'extérieur  le  foyer  inflammatoire  enfermé 
dans  la  coque  osseuse  ;  quelques  jours  après  seulement,  les  par- 
ties molles  sont  envahies,  ce  qui  est  absolument  le  contraire  dans 
le  panaris.  Il  faut  alors  se  hâter  de  faire  des  débridements  et 
enlever  complètement  les  os,  que  l'on  trouve,  d'ailleurs,  dénudés 
dans  le  foyer,  en  conservant,  avec  le  plus  grand  soin,  les  tendons 
qui  ne  sont  pas  encore  détruits. 

Panaris.  —  Le  panaris  occupe  à  peu  près  exclusivement  la 
face  palmaire  des  doigts,  et  ce  n'est  que  par  extension  que  la  face 
dorsale  est  envahie.  On  observe  toutefois  sur  cette  dernière  une 
affection  que  l'on  ne  rencontre  pas  sur  l'autre  :  c'est  le  panaris 
dit  anthracoïde  ou  l'anthrax  du  doigt.  La  peau  de  la  face  dorsale 


696  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

des  doigts  renferme,  en  effet,  des  poils  et  des  glandes  sébacées  qui 
n'existent  pas  sur  la  face  palmaire,  où  se  trouvent  seulement  des 
glandes  sudoripares.  Ce  n'est  pas,  à  proprement  parler,  un  panaris. 

On  décrit  encore  le  panaris  soiis-épidermique^  qui  se  rencontre 
de  préférence  au  niveau  de  l'ongle,  et  qui  n'est  autre  chose  qu'une 
inflammation  superficielle  de  la  matrice  unguéale.  C'est  pour  cela 
que,  partie  d'un  point,  l'inflammation  gagne  de  proche  en  proche 
et  fait  le  tour  de  l'ongle,  ce  qui  lui  a  valu  le  nom  vulgaire  de 
tourniole.  La  chute  de  l'ongle  (qui  n'est  qu'une  dépendance  de 
l'épiderme)  en  est  souvent  la  conséquence.  Lorsque  i'épiderme 
soulevé  par  la  sérosité  purulente  est  fendu,  il  n'est  pas  rare  de 
voir  naître,  ù  la  surface  du  derme  mis  à  nu,  une  petite  végétation 


Fig.  84.  —  Coupe  de  la  preiiiirre  Fig.  85.  —  Coupe  de  la  troisiêuie 

phalange  des  doigts.  phalange  des  doigts. 

Fougcàtre  et  douloureuse  qu'il  faut  détruire  par  la  cautérisation. 

Le  véritable  panaris  Q%i  constitué  par  l'inflammation  des  couches 
sous-cutanées  de  la  face  antérieure  des  doigts.  Or,  rappelez-vous 
la  disposition  de  ces  couches.  Elle  est  très  dififérente  sur  les  pre- 
mière ou  deuxième  phalanges,  et  sur  la  troisième.  Sur  les  deux 
premières,  vous  trouverez  (fig.  84),  immédiatement  au-dessous 
de  la  peau,  une  couche  graisseuse  et,  plus  profondément,  la  por- 
tion fibreuse  de  la  gaine  ostéofibreuse  qui  contient  les  tendons 
fléchisseurs. 

Sur  la  troisième  (fig.  85)  il  n'existe  plus  de  gaine  tendineuse  et 
la  couche  graisseuse  sous-cutanée  est  directement  en  contact  avec 
le  périoste.  Le  panaris  diffère  donc  essentiellement  suivant  qu'il 
atteint  la  troisième  phalange  ou  bien  les  deux  autres,  et  c'est  une 
distinction  capitale  dont  le  praticien  doit  tenir  grand  compte. 

Voyons  d'abord  ce  (|ui  se  passe  dans  le  panaris  de  la  troisième 
phalange.  Il  ne  peut  exister  en  ce  point  qu'une  seule  espèce  de 
panaris,  le  panaris  sous-cutané,  puisqu'il  ny  a  pas  d'autre 
espace. 

La  couche  graisseuse  sous*cutanée  est  immédiatement  eu  con- 


'zi  PANARIS.  697 

^  tact  avec  le  périoste  et,  de  plus,  lui  est  rattachée  par  des  cloison- 

"•'  nements  libreux,  de  telle  sorte  que  graisse  et  périoste  ne  forment, 

V  en  quelque  sorte,  qu'une  même  couche  anatomique.  Il  ne  saurait 

donc  y  avoir  en  ce  point  de  panaris  sous-cutané  sans  qu'il  y  ait 

s  en  même  temps  périostite,  et  de  Tunion  des  deux  couches  entre 

elles  il  résulte  que  le  pus  siège  au-dessous  du  périoste,  qui  se 

ji    trouve  ainsi  séparé  de  Tos,  auquel  il  ne  fournit  plus  ses  éléments 

nutritifs.  Comprenez-vous  pourquoi  le  panaris  de  la  phalangette, 

abandonné  à  lui-même,  s'accompagne  fatalement  de  la  nécrose 

de  l'os? 

Lorsque  le  pus  s'est  fait  jour  à  l'extérieur,  sur  divers  points  du 
doigt,  soit  spontanément,  soit  par  une  incision  tardive  et  insuffi- 
sante, les  douleurs  violentes  des  premiers  jours  ont  disparu, 
mais  la  suppuration  persiste  et  le  malade  ne  guérit  pas.  La  gué- 
rison  ne  surviendra  qu'à  la  suite  de  l'élimination  de  Tos  nécrosé, 
c'est-à-dire  après  cinq  ou  six  semaines,  et  le  bout  du  doigt  restera 
déformé. 

La  conséquence  pratique  ressort  d'elle-même  :  dans  le  panaris 
de  la  troisième  phalange  il  faut  pratiquer  un  débridement  le 
plus  vite  possible  ;  n'attendez  pas  plus  longtemps  que  le  troisième 
ou  le  quatrième  jour  après  le  début  des  accidents  ;  pratiquez  une 
incision  sur  toute  la  hauteur  de  la  phalange,  et  que  votre  bistouri 
sente  l'os.  Vous  éviterez  ainsi  au  malade  de  longues  journées  de 
souffrance  et  vous  lui  conserverez  le  bout  du  doigt. 

Le  panaris  des  première  et  deuxième  phalanges  comprend  deux 
espèces  :  le  panaris  sous-ciitajié  et  le  panaris  de  la  gahie  tendi- 
neuse. Quelle  est  la  fréquence  relative  des  deux  variétés  en  tant 
que  point  de  départ  de  l'affection?  Il  est  difficile  de  le  dire.  Je 
crois,  cependant,  que  le  panaris  primitif  de  la  gaine  est  très  excep- 
tionnel et  que  cette  variété  résulte  de  l'extension  d'un  panaris 
d  abord  sous-cutané,  extension  très  facile  en  raison  des  commu- 
nications normales  qui  existent  entre  les  deux  espaces  au  niveau 
des  plis  articulaires.  Cette  question  présente  plus  qu'un  intérêt 
théorique,  car,  si  le  point  de  départ  est  sous-cutané,  on  arrivera 
presque  certainement  à  prévenir  le  panaris  si  grave  de  la  gaine 
par  une  bonne  incision  faite  en  temps  opportun. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  panaris  sous-cutané  existe  sans  panaris 
de  la  gaine,  tandis  que  ce  dernier  s'accompagne  nécessairement 
de  rinttammation  sous-cutanée. 


6«8  AFFECTIONS  CKlRUHfilUALES   DU   MEMBRE  SUPIÏRIEUB. 

11  convient  d'Otablir  une  diblinetion  suivant  quo  l'inilanimatîoa 
occupe  les  trois  doîgis  ilu  milieu  ou  bien  qu'elle  niègesur  le  pouce 
et  le  petit  doigl.  Les  tendons  DL'chîsseurs  de  ces  deux  dernier» 
doigts,  en  effet,  sont  entourés  d'une  séreuse  qui  communique 
avec  celles  que  nous  avons  étuditSesau  niveau  du  poignet,  d'où  la 
gravité  plus  grande  du  panaris  du  pouce  et  du  petit  doigt,  car 
l'itboès  profond  du  poignet,  dont  je  me  buis  occupé  plus  haut,  t'u 
poutâtre  la  conséquence.  De  [in^me.  il  est  possible  qu'une  inllam- 
mation  primitive  de  la  synoviale  générale  îles  lléchisseiir.'*  se 
propage  de  haut  en  bas  à  ces  deux  doigts. 

Je  n'ai  pas  besoin  d'insister  longuement  sur  les  signes  que 
présente  le  panaris,  dont  le  diagaotic  est,  sauf  de  rares  exceptions, 
des  plus  faciles.  Ce  sont  ceux  du  phlegmon  en  général  :  gonfle- 
ment, rougeur,  chaleur,  douleur.  La  texture  serrée  des  doigts, 
la  présence  des  nombreux  filets  nerveux  qui  s'y  rencontrent, 
expliquent  l'intensité  extrême  que  peutstlcindre  la  douleur,  t^elle- 
ri  arrive  à  son  maximum  lorsque  rinllammation  est  confinée  dans 
la  gaine  ostéoSbreuse  qui  loge  les  tendons. 

La  distension  des  parties  est  telle,  que,  si  une  incision  n'est 
pas  faite  à  propos  pour  opérer  un  déhridemeul,  la  circulation  est 
interrompue  et  la  gangrène  s'empare  de  l'extrémité  du  doigt  :  c'est 
le  panaris  t/angrrneux.  Or,  il  y  a  intérêt  à  rattacher  la  gangrène 
à  sa  véritable  cause,  à  ne  pas  conclure,  par  exemple,  il  une  gan- 
gri^ne  attiéromateusc  ou  diabétique,  qui  ne  réclame  pas  le  mtime 
traitement,  l'abstention  étant  à  peu  près  ta  seule  conduite  A  tenir 
dans  ces  derniers  cas,  tandis  qu'il  faut  agir  énergiquemeat  dans 
le  panaris  gangreneux  pour  sauver  ce  qui  reste  du  doigt,  si  c'est 
possible. 

Peut-on  distinguer  un  panaris  sous-cutané  d'un  panaris  de  l.i 
gaine?  Dans  les  dernières  périodes  de  l'alTectioD,  lorsque  le  tendon 
fléchisseur  est  mis  &  nu  et  en  voie  d'ex  foliation,  le  diagnostic 
n'est  que  trop  aîsé,  mais  dans  les  premiers  jours  de  la  maladie 
lu  question  est  moins  facile  à  résoudre;  cependant,  je  le  répète, 
le  panaris  est  presque  toujours  d'abord  sous-cutané,  et  alors  lus 
mouvements  de  flexion  du  doigt  sont  encore  possibles  et  n'exa- 
gèrent pas  la  douleur,  ce  qui  n'a  pus  lieu  dans  le  panaris  de  la 
gaine.  Le  gonflement  est  limité  à  uti  segment  de  doigt  et  ne 
s'étend  pas  dans  ta  paume  de  la  main,  ainsi  que  cela  a  lieu 
lorsque  la  gaine  est  cnvaliie. 

Si  le  panaris  est  abandonné  à  lui-même,  vous  observeret.  en 


LÉSIONS  ORGANIQUES  DES  DOIGTS.  699 

général,  les  phénomènes  suivants  :  après  une  première  période  de 
douleur  excessive,  un  abcès  s  ouvre  à  Textérieur  dans  un  point 
quelconque  du  doigt,  faces  latérale,  antérieure  ou  postérieure,  et 
amène  une  certaine  détente  ;  de  nouveaux  abcès  s  ouvrent  à  dis- 
tance, quelquefois  jusque  dans  la  paume  de  la  main.  Il  se  forme 
une  sorte  de  cratère  duquel  sort  du  tissu  sphacélé,  et,  dans  le  fond, 
on  aperçoit  le  tendon  fléchisseur;  celui-ci  finit  par  s'éliminer,  et 
dès  lors  la  cicatrisation  commence  à  se  faire.  Quelquefois,  la 
peau  se  décolle  tout  autour  du  doigt,  se  sphacèle,  les  articula- 
tions sont  ouvertes,  les  os  nécrosés,  et  l'amputation  peut  devenir 
nécessaire. 

Le  seul  traitement  rationnel  du  panaris  est  une.  large  et  pro- 
fonde incision  pratiquée  aussitôt  que  possible  :  vous  calmez  ainsi 
presque  immédiatement  d'atroces  douleurs  ;  vous  arrêtez  la  marche 
de  la  maladie,  sa  propagation  à  la  gaine,  à  la  paume  de  la  main; 
vous  sauvez  le  doigt.  Malheureusement,  le  panaris  est,  je  ne  sais 
pourquoi,  l'afTection  qui  compte  le  plus  de  guérisseurs  empiriques. 
Ordonnez  au  malade  des  baius  phéniqués  prolongés,  et  enve- 
loppez la  main  de  compresses  phéniquées. 

Je  viens  de  dire  que  l'amputation  du  doigt  peut  devenir  néces- 
saire dans  certains  cas  de  panaris.  Il  se  présente,  à  cet  égard,  une 
intéressante  question  de  pratique  sur  laquelle  je  désire  appeler 
un  instant  l'attention. 

Je  suppose  que  les  tendons  d'un  doigt,  soit  extenseurs,  soit  flé- 
chisseurs, sont  détruits,  quelle  qu'en  soit  du  reste  la  cause,  trau- 
matisme ou  inflammation  :  quelle  conduite  faut-il  tenir?  conserver 
le  doigt  ou  lamputer?  (Je  mets  ici  hors  de  cause  le  pouce,  qui 
doit  toujours  être  conservé.) 

Dans  les  pages  précédentes,  à  propos  des  plaies  contuses  de  la 
main  et  des  doigts,  nous  avons  formulé  ce  précepte  :  N'amputez 
jamais  primitivement,  parce  que  vous  ne  savez  pas  au  juste  les 
portions  du  doigt  qui  pourront  être  conservées.  Mais  votre  con- 
viction est  faite,  les  tendons  sont  irrémédiablement  perdus;  le 
doigt,  après  guérison,  restera  raide  et  immobile,  soit  dans  l'ex- 
tension, soit  dans  la  flexion  :  devez-vous  néanmoins  le  conserver? 

Voici  ce  que  démontre  à  cet  égard  la  pratique.  Il  s'agit,  je 
suppose,  d*un  ouvrier  ;  les  tendons  de  l'un  de  ses  doigts  ont  été 
arrachés  dans  un  traumatisme,  ou  bien  se  sont  exfoliés  à  la  suite 
d'un  panaris,  et  vous  lui  proposez  l'amputation  du  doigt.  Il  refuse. 


700  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU    MEMBRE  SUPÉRIEUR. 

et  VOUS  supplie  de  faire  tout  pour  le  conserver.  Après  plusieurs 
mois  de  traitement,  le  doigt  est  guéri,  mais  il  reste  raide,  et, 
lorsque  l'ouvrier  reprend  son  travail,  il  s'aperçoit  alors  qu'après 
beaucoup  de  temps  et  de  patience  il  a  conservé  un  doigt  non 
seulement  inutile,  mais  nuisible  ;  il  vient  demander  de  Ten  dé- 
barrasser. Votre  devoir  estdonc,  dans  ce  cas  particulier,  d'éclairer 
le  blessé  sur  lavenir  de  son  doigt  et  de  proposer  Tamputation. 

Mais  s'il  s'agit  d'un  malade  dont  la  profession  n'est  pas  exclusi- 
vement manuelle,  je  crois  qu'il  est  préférable  de  conserver  le  doigt, 
parce  que  la  difformité  sera  moins  choquante  encore  qu'après  une 
amputation.  C'est,  du  moins,  le  conseil  que  je  donnai  à  un  jeune 
confrère  dont  le  doigt  était  compromis  à  la  suite  d'un  panaris. 

Les  lésions  organiques  des  doigts  ne  sont  pas  très  rares,  et 
quelques-unes  même  d'entre  elles  présentent  un  intérêt  parti- 
culier, sur  lesquelles,  cependant,  je  ne  crois  pas  devoir  insister 
longuement.  Je  citerai  spécialement  les  kystes,  le  lipome,  le 
chondrome,  l'angiome,  le  libro-sarcome  à  myéloplaxes,  et  une 
affection  singulière,  que  Nélaton  appela  le  doigta  ressort. 

Les  kystes  des  doigts  résultent,  comme  ceux  du  poignet,  de  la 
distension  d'un  diverticulum  provenant  des  séreuses  articulaires 
ou  tendineuses.  Je  signale  spécialement  ceux  qui  siègent  assez 
souvent  sur  la  face  dorsale,  au  niveau  de  la  troisième  phalange. 
On  y  appliquera  le  même  trait^^ment,  l'écrasement,  sïls  sont 
petits  ;  l'incision  ou  mieux  l'excision,  s'ils  sont  volumineux. 

Les  lipomes  se  développent  sur  la  face  antérieure  des  doigts 
aux  dépens  de  la  couche  graisseuse.  En  raison  de  la  densité  de 
cette  couche,  ils  sont  très  circonscrits,  et,  de  plus,  paraissent 
transparents  à  la  lumière  :  aussi  les  confond-on  facilement  avec 
un  kyste,  ce  qui  n'a,  d'ailleurs,  que  peu  d'inconvénient.  On  doit 
enlever  les  lipomes. 

La  main  est  un  siège  de  prédilection  pour  le  chondrome.  Cette 
tumeur  envahit,  le  plus  souvent,  le  métacarpe,  mais  il  se  développe 
aussi  aux  dépens  des  phalanges  et  peut  même  atteindre  un  vo- 
lume considérable,  ainsi  que  le  prouve  la  figure  86. 

Comme  dans  les  autres  régions,  le  chondrome  présente  une 
marche  très  lente  et  une  configuration  toute  particulière.  Le  seul 


Usions  organiques  des  doigts.  toi 

raitement  consiste  dans  l'amputation  du  ou  des  doigts  affectés, 
linsi  que  je  l'ai  fait,  avec  succès,  pour  le  malade  dont  je 
représente  ici  la  main(1). 

n.     L'angtome  des   doigts   revfit  la  forme  caverneuse  et  constitue 
■une  tumeur  molle,  brunâtre,  qui  m'a  paru  siéger  de  préférence 


Hg.  86.  —  Chondromes  de  I  ludet  et  du  midius  remaniuables  par  leur  volume. 

sur'la'phalangette.  Dans  un  cas,  j'ai  \u  le  tissu  érectile  user  peu 
à  peu  la  phalangette,  puis  la  pbalangine,  et  nécessiter  l'amputa- 
tion du  doigt  (2). 

(1)  Le  chondrouii^  de  l'index  pesait  600  grammes  et  celui  du  médius  400  grammes. 
Ils  avaient  mis  treule-trol»  ans  à  acquérir  ce  volume.  Le  malade  était  en  mfme 
temps  atteint  d'un  chondro-myxome  de  la  tête  du  tibia,  développé  en  trois  ans 
et  demi,  ayant  le  volume  d'une  tfte  d'adulte  et  qui  nécessita  l'amputation  de  la 
cuisse,  pratiquée,  avec  surct'S,  dans  la  m^^me  séance  que  celle  des  doigts. 

(2)  J'avais  coiurais  une  erreur  de  dingaoslic.  La  malade  à  laquelle  je  faisais  allu- 


702  AFfECTIO.\S  CHIRUBGICALES  DU   MEMBRE  SUPEHIEUR. 

On  peut  rencniitrcraux  doigts  uin;  tumeur,  qui  (5vo!ue  lentement 
comme  un  lipome,  et  (jue  l'histologie  a  démontré  fiire  un  , 


ni/élopltu 


.  (Voir  Lrçoiis  df  cliniqui-  chirurgicale. 


■Iitrtiifj 
Le  doigt  à  ressort  est  une  atTection  signalée  pour  la  preniit*ro 
fois  par  M.  Nolta.  et  l'expression  <]ui  la  désign(>,  proposi*e  p»ar 
Nélaton,  indique  bien  en  quoi  elle  consiste.  Lorsque  le  doigt  ust 
fléchi,  il  éprouve  un  temps  d'arnH  dans  son  redressement,  lequel 
s'opfre  eusuife  d'une  façon  brusf]uo,  comme  si  un  ressort  s'ouvrait 
tout  à  coup.  Ce  mouvement  de  ressort  se  produit,  en  gùnérui,  au 
niveau  de  l'arliculation  do  la  première  et  de  la  seconde  plinlangi^. 
Ces  deux  chirurgiens  avaient  supposé  que  la  cause  était  une  nodosîl*^ 
siégeant  soit  sur  la  gaine  fibreuse,  soit  sur  le  tendon  luï-m^me; 
mais  cette  hypothèse,  toute  rationnelle  qu'elle  soit,  n'était  pas 
exacte.  Les  faits,  rapportés  dans  sa  thèse  par  M.  Cartier,  démon- 
trent qu'il  n'existe  alors  de  nodosité  ni  sur  la  gaine  ni  sur  le  ten- 
don. L'affection  devrait  ôtre  rattachée,  d'après  lui.  A  un  spasmr 
fonctionnel  des  muscles  fléchisseurs  de  lavant-bras,  spasme  dont 
la  cause  elle-mPme  reste  fort  obscure.  M.  Poirier  pense,  ce  qui 
est  plus  vraisemblable,  qu'il  s'agit  d'une  déformation  des  surfaces 
articulaires.  Le  doigt  à  ressort  se  rencontre,  d'ailleurs,  très  rare- 
ment, et  constitue  plutôt  une  curiosité  pathologique. 

Difformités  des  doigts.  —  Les  difformités  des  doigts  sont  nom- 
breuses, et  l'on  en  trouvera  partout  une  énumèration  et  une  di-s- 
cription  très  détaillées.  Je  ne  dois  m'occuper  ici  que  de  celles 
qui  présentent  un  intérêt  pratique,  c'est-ft-dire  devant  lesquelles 
se  pose  la  question  d'intervention. 

Ce  sont  la  rétraction  des  doigts,  la  mégulodnctylio,  la  syodac- 
tylie,  et  les  doigts  surnuméraires. 

Sous  le  nom  de  rétraction  des  doigts,  j'entends  la  rétroclion 
congénitale,  et  non  celle  qui  succède  h  la  perto  du  tendon  exten- 
seur, dont  je  me  suis  occupé  plus  haut. 

Faul-il  tenter  de  redresser  un  doigt  rétracté?  D'une  fni,-on  gé- 
nérale, je  ne  le  crois  pas;  les  sujets  en  sont  modérément  gênés, 
ot  l'opération  présente  peu  de  chances  de  succès.  En  effet,  les 
surfaces  articulaires  sont  ordinairement  déformées  de  telle  sorte, 
que  la  section  dfs  brides  ou  tendons  est  inipuissunt»  k  rendre 

lion  liant  la  première  ^dilioii  cl«  cet  ouvrii);e  vtait  en  r^llté  aUciute  d'nn  caiu«r 
iD«laniquii.  D«ui  aiii  aprti  l'&blalion  du  doi|;(,  lei  gaugliotis  di-  l'aÎMeUe  odI  été 
cnvtlu*,  et  In  luort  n'a  pu  tardé  i  (UTTeiiir.  Aucune  récidive  locale. 


DIFFORMITÉS  DES  DOIGTS.  703 

au  doigt  sa  rectitude  normale.  Si,  pour  un  motif  quelconque,  il 
fallait  intervenir,  laniputation  du  doigt  serait  encore  la  meilleure 
ressource. 

Lorsqu'un  doigt  est  atteint  de  mégalodactylie  trop  choquante, 
il  faut  en  faire  l'ablation. 

Dans  la  syndactylie^  Tintervention  est  nulle,  si  les  phalanges 
sont  soudées  entre  elles.  Lorsque  les  doigts  sont  simplement 
palmés,  une  opération  doit  être  pratiquée,  si  la  palmure  s'étend 
assez  bas  pour  gêner  les  mouvements.  On  peut  détruire  la  peau 
parla  cautérisation,  la  ligature  élastique,  etc.,  mais  la  récidive 
est  à  craindre.  Le  meilleur  procédé,  si  toutefois  on  trouve  assez 
de  téguments,  consiste  à  diviser  la  palmure  au  milieu  et  à  suturer 
isolément  chaque  lèvre  de  la  plaie,  a(in  d'obtenir  une  réunion 
immédiate. 

Je  renvoie  le  lecteur  aux  traités  spéciaux  de  médecine  opéra- 
toire mentionnant  les  opérations  assez  nombreuses  proposées 
contre  la  syndactylie,  lesquelles,  d'ailleurs,  sont  en  rapport  avec 
chaque  cas  particulier. 

Lorsqu'un  doigt  surnuméraire  est  dans  le  rang,  il  n'y  faut  évi- 
demment pas  toucher,  mais  s'il  constitue,  ce  qui  est  la  règle,  un 
appendice  disgracieux  et  inutile  situé  sur  les  côtés  de  la  main, 
débarrassez-en  le  sujet.  Il  n'est  pas  rare  de  voir  ce  doigt  posséder 
une  articulation  commune  avec  le  doigt  voisin,  et  l'on  s'est  posé 
la  question  de  savoir  s  il  valait  mieux  amputer  dans  la  continuité 
ou  désarticuler.  En  désarticulant,  on  sexpose  à  une  arthrite 
traumatique  ;  en  amputant,  on  laisse  dans  la  plaie  le  point  épi- 
physaire  et,  le  doigt  s'allongeant  de  nouveau,  on  observe  une 
récidive.  D'ailleurs,  cette  question  a  perdu  toute  son  importance 
avec  les  méthodes  antiseptiques,  et  je  conclus  qu'il  est  préférable 
de  désarticuler. 

En  terminant  ce  qui  est  relatif  à  la  pathologie  des  doigts,  je 
formulerai  ces  quelques  préceptes  de  médecine^opératoire. 

Rappelez-vous  qu'une  cicatrice  pouvant  être,  et  rester  même 
toute  la  vie  douloureuse,  les  opérations  sur  les  doigts  doivent 
être  combinées  de  fac^on  que  cette  cicatrice  soit  aussi  éloignée  que 
possible  de  la  face  palmaire  sur  laquelle  s'exerce  la  préhension. 
CetU»  règle  est  surtout  applicable  au  pouce,  auquel  conviennent 
particulièrement  les  amputations  elliptique  et  à  lambeau  antérieur, 
qui  placent  la  cicatrice  sur  la  face  dorsale. 


704  AFFECTIONS  CRIRURGICALES  DU  MEMBRE  SLPÉRIEUR. 

La  raquette  est  défectueuse  au  pouce  parce  que  la  cicatrice,  se 
trouvant  à  rextrémité  du  moignon,  peut  subir  des  froissements. 

Enlevez  des  doigts  le  moins  possible,  et  ne  craignez  pas  de  sub- 
stituer une  amputation  dans  la  continuité  à  une  désarticulation. 
Cette  règle  est  surtout  applicable  h  l'extrémité  supérieure  de  la 
première  phalange. 


CINQUIÈME   SECTION 


AFFECTIONS   CHIRURGICALES   DE   LA  POITRINE 


Les  affections  chirurgicales  de  la  poitrine  consistent  le  plus 
souvent  en  traumatismes  ;  cependant,  on  y  rencontre  aussi  des 
affections  inflammatoires  et  quelques  lésions  organiques  propres 
à  la  région.  A  la  poitrine  est,  en  quelque  sorte,  annexé  l'appareil 
de  la  lactation,  dont  les  maladies  jouent  en  chirurgie  un  rôle 
prépondérant  et  doivent  faire  Tobjet  d'un' chapitre  spécial.  Nous 
adopterons  cet  ordre  dans  notre  étude. 

10  TRAUMATISMES  DE  LA  POITRINE. 

Les  traumatismes  de  la  poitrine  consistent  en  contusions,  plaies, 
fractures  et  luxations. 

A.  Contusion  de  la  poitrine.  —  Une  contusion  de  la  poi- 
trine se  présente  dans  des  conditions  bien  différentes,  suivant 
qu'elle  intéresse  la  paroi  thoracique  seule  ou  bien  en  môme 
temps  les  viscères  qui  s'y  trouvent  contenus,  et  en  particulier  le 
poumon. 

Dans  le  premier  cas,  le  blessé  se  plaint  d'une  douleur  diffuse 
et  d'une  gène  plus  ou  moins  grande  de  la  respiration.  Il  n'existe 
aucun  phénomène  thoracique  proprement  dit,  et  votre  premier 
soin  doit  être  de  vous  assurer  s'il  n'y  a  pas  de  fracture  de  côtes 
(j'indiquerai  plus  loin  comment  il  convient  de  procéder  pour  acqué- 
rir cette  notion).  L'état  général  n'est  pas  sensiblement  modifié. 

Dans  le  second  cas,  le  blessé  se  trouve  dans  un  grand  état 

TiLLAUX. —  Chirurgie  clinique,  1.  —  45 


70«  AFFecn05S  CHIRURGICALES  DE  LA  P0ITRI5E. 

de  prostration;  son  faciès  est  altéré;  la  respiration  est  anxieuse 
et  il  rend  des  crachats  sanglants.  Quelquefois,  vous  constatez  de 
lemphysème  à  la  racine  du  cou. 

Le  poumon  a  donc  manifestement  subi  une  déchirure.  Il  est 
assez  difficile  d'en  comprendre  le  mécanisme  à  la  suite  d'une  con* 
tusion  du  thorax,  mais  c'est  un  fait.  Le  blessé  a,  sans  doute,  été 
fnippé  pendant  un  mouvement  d'inspiration;  les  côtes  ont  fléchi 
sous  la  pression  sans  se  rompre  et  le  parenchyme  pulmonaire, 
pressé  des  deux  côtés,  s*est  déchiré.  Cet  accident  se  rencontre  seu- 
lement chez  les  sujets  dont  les  côtes  ont  conservé  une  certaine 
élasticiti^.  On  conçoit  que  si  la  déchirure  est  profonde  et  étendue, 
il  puisse  se  développer  un  pneumo  et  un  hémothorax,  accidnts 
dont  nous  parlerons  dans  le  paragraphe  suivant. 

La  contusion  de  la  poitrine,  même  compliquée  de  la  blessure  du 
poumon,  présente  ordinairement  peu  de  gravité.  Condamnez  le 
malade  à  un  repos  complet  au  lit;  appliquez,  à  plusieurs  reprises 
s'il  le  faut,  des  ventouses  scarifiées,  et  immobilisez  le  thorax  avec 
un  bandage  de  corps. 

B.  Plaies  de  poitrine.  —  L.es  plaies  de  poitrine  sont  le  ré- 
sultat d'un  coup  d'épée  dans  un  duel,  d'un  coup  de  couteau  ou 
d'un  instrument  quelconque  dans  un  but  de  suicide,  ou  d*une 
arme  à  feu.  On  les  rencontre  très  fréquemment  dans  la  pratique. 
D'autres  plaies,  plus  rares,  observées  de  préférence  dans  les  cam- 
pagnes, proviennent  d'un  coup  de  corne  d'animal. 

La  principale  préoccupation  du  praticien  en  présence  d'une 
plaie  de  poitrine  doit  être  celle-ci  :  est-elle  limitée  à  la  paroi 
thoracique?  a-t-elle  intéressé  l'un  des  organes  contenus  dans  la 
poitrine? 

En  raison  de  la  pénétration  réciproque  des  cavités  thoracique  et 
abdominale,  qui  s'emboîtent,  en  quelque  sorte,  l'une  dans lautre, 
on  doit  aussi  se  demander,  lorsque  la  plaie  siège  vers  la  base  du 
thorax,  si  Tun  des  viscères  abdominaux  n'a  pas  été  atteint  en 
même  temps  que  le  poumon. 

Une  plaie  de  poitrine  soulève  donc  un  certain  nombre  de 
prohlèuies  très  importants  et  dont  la  solution  exige  une  con- 
iiaissanciï  approfondie  des  rapports  anatomiques.  J'ai  cru  devoir, 
pour  faciliter  cette  étude,  les  représenter  sur  la  figure  87. 

Lorsqu'une  plaie  de  poitrine  est  limitée  à  la  paroi,  ce  dont  on 
s'assure  en  constatant  l'absence  des  signes  que  j'indiquerai  plus 


PLAIES  DE  POITRINE.  707 

loin,  elle  ne  présente  d'autre  intérêt  que  les  plaies  en  général  et 
demande  le  même  traitement.  Inutile  d'y  insister. 

Occupons-nous  des  plaies  dites  pénétrantes. 

Supposons  d'abord  que  la  plaie  siège  en  pleine  région  thoracique, 
et  que  toute  communication  avec  la  cavité  abdominale  doive  être 
écartée  d'emblée. 

Le  thorax  renferme  un  certain  nombre  d'organes  situés  si  pro- 
fondément qu'ils  sont  très  rarement  atteints,  ainsi,  par  exemple, 
le  canal  thoracique,  l'œsophage.  J'en  dirai  autant  des  nerfs  pneu- 
mogastriques, de  l'aorte  thoracique.  On  doit,  d'ailleurs,  au  point 
de  vue  clinique,  diviser  les  plaies  pénétrantes  de  poitrine  en  celles 
qui  tuent  immédiatement  le  sujet  ou  sont  incompatibles  avec 
l'existence,  et  celles  qui  permettent  de  vivre. 

Les  premières  rentrent,  en  quelque  sorte,  dans  le  cadre  de  l'ana- 
tomie  pathologique,  et  nous  n'avons  pas  à  nous  en  occuper 
ici  ;  c'est,  en  particulier,  le  cas  de  la  blessure  des  gros  vaisseaux  : 
veines  caves,  aorte,  artères  pulmonaires.  Le  praticien  arrive,  le 
plus  souvent,  pour  constater  le  décès,  ou  tout  au  moins  est-il 
impuissant  à  combattre  les  accidents  qui  ne  tardent  pas  à 
entraîner  la  mort. 

Supposons,  en  effet,  une  hémorragie  abondante  dans  la  poi- 
trine, est-il  possible  d'y  porter  remède  d'une  façon  directe?  Non, 
assurément.  Savez-vous  seulement  d'où  vient  le  sang?  La  seule 
chance  de  salut  pour  le  blessé  est  la  production  d'un  caillot; 
or,  si  vous  ouvrez  la  poitrine  pour  enlever  le  sang  épanché,  vous 
diminuerez,  sans  doute,  la  compression  exercée  sur  le  cœur  et  le 
poumon,  mais  n'allez-vous  pas  aussi  favoriser  la  production  d'une 
nouvelle  hémorragie  et  amener,  très  probablement,  une  mort 
immédiate  ? 

Comportez-vous  donc  comme  dans  les  cas  d'hémoptysie  fou- 
droyante ;  employez  la  glace,  les  ventouses  sèches,  les  ventouses 
Junod  sur  les  membres  inférieurs,  la  digitale  à  l'intérieur,  et 
recommandez  l'immobilité  la  plus  complète. 

Il  est  vrai  que  des  artères  d'un  moindre  volume,  telles  qu'une 
intercostale  ou  la  mammaire  interne,  pourraient  être  seules 
blessées  ;  mais  ces  cas,  que  je  n'ai  jamais  rencontrés  pour  mon 
compte,  sont  assez  exceptionnels  pour  n'avoir  pas  à  préoccuper 
beaucoup  le  praticien.  D'ailleurs,  le  meilleur  traitement  consis- 
terait à  agrandir  la  plaie,  s'il  était  nécessaire,  et  à  saisir  le  vaisseau 


708  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA   POITRINE. 

avec  une  pince  hémostatique  laissée  en  place  durant  vingt-quât> 
heures. 

Les  organes  presque  toujours  intéressés  dans  une  plaie  peu- 
trante  de  poitrine  sont  :  en  première  ligne,  le  poumon  et  ci 
seconde  ligne,  le  cœur. 

Une  plaie  du  poumon  se  reconnaît,  en  général,  facilement,  car 
il  se  produit  tout  de  suite  de  Temphysème  sous-cutané  et  le  maW? 
crache  du  sang;  ce  second  signe  est,  toutefois,  moins  constaniqv 
le  premier.  Si  la  plaie  est  très  étroite,  ce  peuvent  être  les  seal- 
signes  d'une  blessure  pulmonaire,  mais,  si  la  plaie  est  pluslarp 
Pair  mélangé  à  du  sang  spumeux  entre  et  sort  avec  bruit  de  la 
poitrine  à  chaque  mouvement  respiratoire.  Il  se  pourrait  alors qih 
Tair  contenu  dans  la  plèvre  provînt  de  rextérieur,  sans  blessoit 
du  poumon,  mais  ce  cas  est  très  exceptionnel. 

L'air  renfermé  dans  le  poumon  s'épanche  parfois  dans  la  plèw 
(pneumothorax);  le  sang  peut  également  s'y  déposer  (hémo- 
thorax) :  accidents  dont  nous  nous  occuperons  plus  loin  à  propo^ 
des  fractures  de  côte.  Il  existe  alors  une  dyspnée  plus  ou  moiifc 
intense. 

Ne  recourez  jamais  au  stylet  pour  établir  le  diagnostic.  Celte 
exploration  n'apprend  rien  que  vous  ne  sachiez  à  l'aide  d« 
signes  précédents,  et  elle  peut  être  fort  nuisible.  Même  lorsqu'il 
s'agit  d'une  balle,  ne  la  recherchez  pas  directement  dans  la  plaie, 
restez  plutôt  dans  le  doute  sur  son  siège  exact.  S'il  n'existe  ni 
emphysème,  ni  crachement  de  sang,  le  poumon  n'est  très  vraisem- 
blablement pas  atteint,  et,  si  vous  ne  constatez  qu'un  orifice,  là 
balle  est,  sans  doute,  dans  la  paroi  du  thorax.  Explorez  alors 
minutieusement  avec  la  main  les  divers  points  de  la  cage  thon- 
cique,  et  peut-être  trouverez-vous  le  projectile  dans  un  point 
quelconque,  quelquefois  très  éloigné  du  trou  d'entrée,  la  balle 
ayant  glissé  sur  une  côte. 

Les  plaies  du  poumon  peu  étendues,  c'est-à-dire  celles  que 
nous  observons  journellement  dans  la  pratique,  ne  sont  pas  gra- 
ves; une  plaie  de  poitrine  dont  la  mort  n'est  pas  la  conséquence 
immédiate  (la  mort  résulte,  en  général,  de  la  blessure  des  gros 
vaisseaux)  guérit  presque  toujours,  même  avec  la  présence  d'un 
corps  étranger. 

Le  traitement  en  est,  d'ailleurs,  des  plus  simples  :  occlusion 


PLAIES  DE  POITRINE.  709 

de  la  plaie,  de  préférence  avec  ie  collodion  iodoformé  :  bandage 
de  corps  ;  immobilité  absolue  ;  diète  presque  complète  ;  boissons 
glacées,  ventouses  sèches  ou  scarifiées  en  cas  de  dyspnée. 

Lorsqu'une  plaie  de  poitrine  est  large,  une  portion  du  poumon 
peut  s'y  engager  et  faire  hernie.  La  hernie  du  poumon  est  un  acci- 
dent rare  et  dont  le  mécanisme  estasses  difficile  à  comprendre,  car, 
habituellement,  le  poumon,  loin  de  s'échapper  au  dehors  lorsque 
la  plèvre  est  ouverte,  se  rétracte  aussitôt  sur  son  bile  dans  la  gout- 
tière vertébrale.  Comme  nous  l'avons  dit  à  propos  de  la  contu- 
sion, le  blessé  est  très  probablement  surpris  dans  un  mouvement 
d'inspiration  pendant  que  la  glotte  est  fermée  pour  produire  un 
effort. 

Le  poumon  forme  alors  dans  la  plaie  une  tumeur  plus  ou  moins 
volumineuse,  en  général  pédiculée,  molle,  élastique,  dont  les 
caractères  extérieurs,  en  un  mot,  rappellent  ceux  du  tissu  pul- 
monaire, si,  toutefois,  on  l'observe  très  peu  de  temps  après  l'acci- 
dent :  ce  diagnostic  ne  présente  alors  aucune  difficulté,  pour  peu 
que  l'on  songe  à  la  possibilité  de  cette  blessure.  Mais,  bientôt, 
le  tissu  se  congestionne,  s'enflamme,  change  d'aspect  et  de  con- 
sistance, devient  grisâtre,  noirâtre,  se  sphacèle,  et  finit  par  se 
détacher.  On  conçoit  qu'à  cette  seconde  période  le  diagnostic 
puisse  devenir  obscur. 

Faut-il  réduire  une  hernie  du  poumon?  Lorsqu'on  arrive  au 
moment  même  de  l'accident  et  que  la  portion  herniée  présente 
tous  les  caractères  normaux  de  l'organe,  on  doit  éprouver  une 
forte  tentation  de  la  réintégrer  dans  la  cavité  tlioracique,  môme 
au  prix  d'un  léger  débridement  :  cependant,  d'après  M.  Cauvy, 
il  serait  infiniment  préférable  de  l'abandonner  dans  la  plaie  et 
d'en  attendre  l'élimination  spontanée  par  sphacèle.  Si  le  poumon 
avait  déjà  subi  depuis  quelques  heures  le  contact  de  l'air,  c'est 
sans  nul  doute  la  conduite  qu'il  faudrait  imiter. 

Lorsqu'un  sujet  est  atteint  d'une  large  blessure  du  cœur 
intéressant  les  cavités,  il  se  produit  immédiatement  une  hémor- 
ragie mortelle.  Si  le  sang  sort  en  moindre  abondance,  il  s'épan- 
che dans  le  péricarde,  détermine  peu  à  peu  la  compression  de 
l'organe,  et  provoque  dans  les  instants  qui  suivent  l'accident 
une  syncope  mortelle.  La  clinique  n'a  donc  rien  à  faire  dans 
•ces  cas. 


710  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA   POITRINE. 

Mais  il  ne  faut  pas  croire  qu'il  en  soit  de  môme  pour  toute  1^ 
plaies  du  cœur  ;  cet  organe  tolère  môme  si  bien  Taction  et  ! 
présence  des  corps  étrangers,  que  le  diagnostic  en  est,  le  plï- 
souvent,  fort  difficile,  et  je  ne  parle  pas  ici  des  corps  très  fin- 
comme  des  aiguilles,  par  exemple,  qui  ne  laissent  de  leur  p8>)ap' 
aucune  trace.  J'ai  rapporté  l'histoire  (et  la  pièce  est  au  musée  i 
l'amphithéâtre  d'anatomie  des  hôpitaux)  d'un  aliéné  qui,  s'éUt 
introduit  dans  le  cœur  une  tige  de  fer,  longue  de  16  centimètre, 
vécut  pendant  une  année  sans  que  rien  pût  en  faire  supposer  li 
présence  :  il  succomba  à  la  suite  d'une  autre  affection,  après  a\oii 
fait  une  seconde  tentative  de  suicide  en  se  coupant  le  cou.  bi 
accidents  du  côté  du  cœur  étaient  tellement  nuls,  que  le  chefi 
service  qui  mavait  succédé  à  Bicôtre  mettait  mon  diagaosb-: 
fortement  en  doute. 

Autre  exemple  :  Une  femme  avait  reçu  deux  balles  dans  la  pui- 
trine  et  fut  amenée  dans  mon  service,  à  l'hôpital  Lariboisièf? 
Survinrent  des  accidents  de  suffocation  pour  lesquels  j'appelii 
mon  collègue  Siredey.  L'auscultation  démontra  une  lésion  pul- 
monaire, mais   une    absence    complète  de  signes    du    côté  Jb 
cœur.  Cette  femme  vécut  dix-huit  jours.  L'une  des  balles  repo- 
sait sur  la  face  supérieure  du  diaphragme  et  avait  déterminé  U 
mort  ;  l'autre  était  à  nu  dans  le  ventricule  gauche.  Elle  occupaitU 
paroi  postérieure  de  cette  cavité,  entourée  d'une  sorte  de  nid  de 
fibrine.  Je  montrai  la  pièce  à  mes  collègues  de  la  Société  de  chi- 
rurgie, et  il  fut  impossible  de  trouver  à  la  surface  du  cœur  les 
traces  du  passage  de  la   balle,  tant  la  cicatrisation  s'était  faite 
rapidement. 

En  présence  d'un  sujet  atteint  de  plaie  de  poitrine,  il  est  donc 
fort  difficile  de  dire  si  le  cœur  est  blessé.  Le  siège  de  la  blessure 
au  côté  gauche  du  sternum,  entre  la  deuxième  et  la  cinquième 
côtes,  constitue,  sans  doute,  une  présomption,  mais  est  loin  de 
fournir  une  certitude.  Tenez  compte,  à  cet  égard,  de  la  direction 
du  corps  vulnérant.  Très  souvent,  les  plaies  de  la  région  précor- 
diale, qu'elles  soient  produites  par  un  instrument  piquant,  tran- 
chant, ou  par  une  arme  à  feu,  sont  le  résultat  d'une  tentative  de 
suicide.  Or,  la  plupart  des  malheureux,  cherchant  de  la  main 
gauche  la  place  où  bat  le  cœur,  se  frappent  de  la  main  droite  :  il 
en  résulte  que  l'arme  est  à  peu  près  toujours  dirigée  obliquement 
de  droite  à  gauche  et  que  le  projectile  s'engage  plutôt  dans  le 
poumon  gauche. 


J. 


I  : 


^  PLAIES  DE  POITRINE.  711 

t^;      Bien  qu'on  ait  constaté  la  blessure  du  cœur  sans   lésion  du 
''^  péricarde,  celui-ci  ayant  été  simplement  refoulé  pîir  la  pression 
f  (comme  la  paroi  abdominale,  dans  les  contusions  de  Tintestin),  ces 
•p  faits  sont  exceptionnels,  et  Tenveloppe  du  cœur  est,  le  plus  sou- 
vent, intéressée  en  môme  temps  que  le  cœur  ;  il  est  possible  même 
que  le  péricarde  seul  soit  atteint,  mais  on  ne  peut  le  reconnaître 
sur  le  vivant.  Toutefois,  nous  pouvons  toujours  savoir  s'il  existe 
un  épanchement  dans  le  péricarde,    car  V hémopericarde  donne 
lieu  aux  mêmes  signes  cliniques  que  Thydropisie  ordinaire  de  ce 
sac  iibro-séreux  ;  matité  plus  étendue,  éloignement  des  bruits  du 
cœur,  etc. 

Entend-on  des  bruits  spéciaux  pouvant  révéler  une  blessure 
du  cœur?  Je  ne  le  crois  pas,  d'après  ce  que  je  viens  de  dire  de 
mes  deux  malades.  Cependant,  Morel-La vallée  signala  jadis  un 
signe  particulier  qu'il  importe  de  rappeler  ici. 

Le  cœur  est,  en  grande  partie,  recouvert  par  le  bord  antérieur 
du  poumon  gauche,  et  nous  savons  que  la  face  interne  de  ce  der- 
nier organe  reçoit  le  cœur  dans  une  sorte  d'excavation  désignée 
sous  le  nom  de  lit  du  cœur.  Le  poumon  gauche  est  donc  très 
souvent  traversé  avant  que  le  corps  étranger  pénètre  à  travers 
le  péricarde  jusqu'au  cœur.  L'air  s'infiltre  dans  la  paroi  thora- 
cique  ;  il  existe  de  l'emphysème  sous-cutané  ;  l'air  peut  aussi 
s'épancher  dans  le  péricarde  et  se  mélanger  au  sang,  d'où  résulte 
la  production  d'un  hémo-pneumo-péricarde.  Or,  le  cœur  s'agitant 
dans  ce  milieu  produit  un  bruit  de  clapotement  spécial,  que 
Morel-Lavallée  appela  bruit  de  moulin. 

Ce  bruit  existe,  sans  aucun  doute,  à  la  suite  de  certaines  plaies 
de  la  région  précordiale,  et  sa  valeur  clinique  est  réelle,  puisqu'il 
indique  une  plaie  pénétrante  avec  blessure  du  poumon.  Mais 
prouve-t-il  que  le  cœur  ou  au  moins  le  péricarde  ont  été  en  même 
temps  intéressés?  je  ne  le  crois  pas  ;  je  pense  même  que  le  siège 
du  phénomène  est  généralement  en  dehors  du  péricarde,  ainsi  que 
je  l'ai  observé  sur  des  blessés  qui  servirent  de  base  au  travail  de 
M.Reynier,  alors  mon  interne.  Entre  le  péricarde  et  la  face  interne 
du  poumon  gauche  existe  une  véritable  cavité  virtuelle,  que  j'ai 
désignée  dans  mon  Traité  d'anatomie  topographique  sous  le  nom 
de  cavité  pneumopéricardique.  C'est,  à  mon  avis,  dans  cette 
cavité  que  s'épanchent  l'air  et  le  sang  agités  et  battus  par  les 
mouvements  du  cœur.  Je  ne  puis  fournir  à  cet  égard  de  preuve 


712  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE   LA    POITRINE. 

anatomo-pathologique,  mes  blessésayant  guéri,  mais  les  pm^* 
cliniques  me  paraissent  suffisantes  pour  entraîner  la  conviclk* 
le  champ  de  la  matité  précordiale  n'était  pas  plus  étendu  :!r| 
battements  du  cœur  étaient  très  superficiels  et  éclatants,  au  fel 
d'être  lointains  et  voilés  ;  l'attitude  assise  ou  couchée  du  miin: 
déterminait  dans  la  nature  du  bruit  des  modifications îocoe] 
préhensibles  avec  le  siège  péricardique  du  phénomène  ;  unebl 
î'épanchement  en  voie  de  résolution,  le  bruit  n'était  plus  p 
que  dans  l'attitude  assise. 

Si  j'insiste  sur  le  siège  exact  du  bruit  de  moulin,  c'est  quf 
gravité  pronostique  est  beaucoup  moindre  dans   mon  hypofc 
que  dans  celle  de  Morel-Lavallée. 

Le  traitement  des  plaies  du  cœur  se  réduit  à  l'occlusion  dtjl 
plaie,  à  l'immobilité  absolue,  à  l'emploi  de  la  digitale.  H  \\e^ 
parait  pas  plus  rationnel  d'ouvrir  le  péricarde  que  d'ouvrir u 
plèvre  dans  les  cas  d'épanchement  sanguin,  d'épanchement  p 
mitif,  bien  entendu. 

Si,  dans  les  jours  qui  suivent  l'accident,  surviennent  des  sigih- 
•de  péricardite  avec  épanchement  menaçant  l'existence,  nul  liout 
qu'une  ponction  ne  soit  indiquée. 

Vous  êtes  appelé  auprès  d'un  blessé  qui  a  reçu  ou  s'est  intro- 
duit un  corps  étranger  dans  le  cœur  ;  le  corps  y  est  implante, 
vous  le  voyez  battre  à  la  surface  du  thorax  ;  vous  le  sentez  avw 
•les  doigts  à  travers  la  peau  :  que  faire  ?  —  devez-vous  l'enlevtr 
•ou  le  laisser  en  place  ? 

La  question  est  embarrassante. 

Si  l'on  ne  doit,  en  efîet.  jamais  aller  dans  le  cœur  à  la  recherchf 
d'un  objet  que  l'on  ne  sent  pas,  il  paraît  bien  indiqué  a  prion, 
•d'extraire  ceux  que  Ton  sent  et  dont  l'extraction  est  des  plus 
faciles.  C'était  le  cas  de  mon  blessé  de  Bicêtre,  chez  lequel  je 
sentais  et  voyais  la  tige  de  fer  soulever  la  peau  à  chaque  con- 
traction cardiaque,  etcependant  je  ne  me  décidais  pas  à  l'enlever. 
A  quoi  expose  effectivement  l'extraction  d'un  corps  étranger  du 
•cœur,  surtout  s'il  est  assez  volumineux?  Elle  expose  à  une  hé- 
morragie instantanément  mortelle,  si  le  corps  fait  office  de 
bouchon,  ce  qui  est  probable.  Et,  d'autre  part,  nous  avons  vu 
que  le  cœur  est  un  organe  très  tolérant  pour  le  séjour  des  corps 
•étrangers.  Donc,  à  moins  de  conditions  tout  à  fait  particulières 


■^  PLAIES  DE  POITBINE.  713 

'Me  volume  et  de  forme,  il  me  parait  indiqué  d'abandonner  tes 
*icorps  étrangers  dans  le  cœur  plut6t  que  d'en  faire  l'extraction. 

'^     Je  suppose,  maintenant,  une  plaie  siégeant  au  voisinage  de  la 
^  base  du  thorax  ;  les  dispositions  anatomiques  sont  telles,  qu'il  en 
N  peut  résulter  des  désordres  très  complexes. 
hi      A  partir  de  la  cinquième  et  de  la  sixième  cdte,  la  plaie   peut 


ftre  à  ta  fois  pénétrante  de  la  poitrine  et  de  l'abdomen.  Tout  à 
fait  aux  limites  de  la  région  (Voy.  fig.  87)  les  deux  plèvres  cos- 
tale et  dïaphragmalique  s'adossent  et  constituent  le  sinus  pleuro- 
diapbragma tique,  mesurant  plusieurs  centimètres  de  bauleur, 
que  remplit,  non  complètement  cependant,  le  poumon  pendant 
l'inspiration.  Il  en  résulte  ce  fait,  utile  à  connaître  au  point  de  vue 
du  diagnostic  ;  une  plaie  de  poitrine  peut  être  pénétrante,  inté- 
resser le  diapbragme  et  les  viscères  abdominaux,  sans  que  le 


714  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE   LA     POITRINE. 


poumon  soit  blessé,  sans  emphysème   sous-cutané,  signe  Dé- 
lateur habituel  des  plaies  pénétrantes  de  poilrine. 

Lorsque  la  plaie  siège  à  droite,  elle  peut  intéresser  le  pouM 
le  diaphragme  et  le  foie.  On  saisit  aisément  l'importance  profc* 
tique  de  cette  complication,  car,  àTencontre  des  plaies  de  poiliiiit 
les  plaies  de  Tabdomen  présentent,  par  elles-mêmes,  une  ei 
gravité. 

Si  elle  siège  à  gauche,  en  même  temps  que  la  blessure 
plèvres,  du  poumon  et  du  diaphragme,    on    peut  observer 
de  Testomac,  du  côlon  transverse,  ou  de  la  rate.  Il  survient  m^ 
parfois  un  accident  singulier  ;  c'est  une  hernie  du  grand  épipl* 
à    travers   l'espace  intercostal  ouvert,  et    il    faut   prendre gtfi 
alors  de  la  confondre  avec  la  hernie  du  poumon,  dont  nous  aviit 
parlé  plus  haut,  ce  qu'un  examen  attentif  de  la  couleur  et  deb 
consistance  permettra  toujours  d'éviter.  Il    n'y    aurait  pas  gnii 
inconvénient  à  laisser  l'épiploon  se  mortifier  dans  la  plaie;  cVte 
même  la  conduite  recommandée  avant  l'emploi  de  la  méthoi 
antiseptique,  mais  il  est  préférable  de  lier  à  sa  base  la  partie  lH:^ 
niée  avec  un  fil  de  catgut,  de  la  réséquer,  et  de  réduire  le  pëdicak 

Je  renvoie,  d'ailleurs,  le  lecteur,  pour  le  traitement  de  ces  pte 
de  poitrine  compliquées  de  pénétration  dans  la  cavité  abdomi- 
nale, au  traitement  des  plaies  de  l'abdomen. 

C.  Fractures  du  thorax.  —  Les  fractures  du  thorax  siègec- 
sur  le  sternum  et  sur  les  côtes.  Les  premières  sont  si  nrà 
qu'elles  méritent  à  peine  une  mention  ;  les  secondes,  au  contraire. 
sont  très  communes. 

i**  Fractures  du  sternum.  —  Elles  résultent  d'une  chute  ou  dus 
coup  porté  directement  sur  cet  os.  J'en  ai  observé  un  cas  prodoil 
par  un  coup  de  poing.  La  déformation  de  la  région  est  le  prin- 
cipal signe,  car  il  ne  faut  guère  compter  sur  la  mobilité  et  U 
crépitation  ;  le  fragment  inférieur  est  enfoncé  du  côté  de  la  poi- 
trine. Jusqu'à  Maisonneuve,  on  avait  considéré,  à  tort,  comme 
une  fracture  la  luxation  de  la  première  pièce  du  sternum  sur  U 
seconde,  que  nous  mentionnerons  dans  le  paragraphe  suivant. 

L'immobilisation  du  thorax  est,  en  général,  le  seul  traitement 
à  opposer  aux  fractures  du  sternum.  Si  un  fragment  était  telle- 
ment déprimé  qu'il  occasionnât  des  accidents  de  compression,  il 
serait  indiqué  de  le  relever. 


FRACTURES  DB  CÔTES.  715 

2*  Fractures  ae  côtes.  —  Les  fractures  de  côtes  sont,  de  toutes 
les  fractures,  celles  que  Ton  rencontre  le  plus  communément  dans 
la  pratique.  Elles  résultent,  à  peu  près  constamment,  d'un  choc 
direct,  mais  la  fracture  ne  siège  pas  nécessairementdans  le  point 
où  a  porté  le  choc.  Une  forte  pression,  en  effet,  exercée  dans  le 
sens  de  l'axe  antéro-postérieur  du  thorax,  peut  exagérer  à  ce 
point  la  courbure  physiologique  des  côtes  que  celles-ci  se  brisent, 
le  plus  souvent  môme,  en  plusieurs  endroits  à  la  fois.  La  pre- 
mière côte,  en  raison  de  sa  situation  sous  la  clavicule,  et  les 
deux  dernières,  à  cause  de  leur  mobilité,  échappent  ordinaire- 
ment au  traumatisme  dont  sont  atteintes,  de  préférence,  les  côtes 
moyennes. 

En  présence  d'un  sujet  chez  lequel  vous  soupçonnez  une  frac- 
ture de  côte,  après  vous  être  enquis  de  la  cause  et  du  côté  affecté, 
pressez  légèrement  sur  les  divers  points  du  thorax,  et  recherchez, 
tout  d  abord,  s'il  existe  de  Temphysème  sous-cutané.  Suivant  que 
vous  trouvez  ou  non  de  l'emphysème,  vous  faites  immédiatement 
le  départ  entre  la  fracture  simple  et  la  fracture  compliquée  de 
lésion  du  poumon.  C'est  déjà  un  grand  pas  dans  la  voie  du  dia- 
gnostic. 

Si  vous  trouvez  de  l'emphysème,  vous  pouvez  affirmer  l'exis- 
tence d'une  fracture  de  côte,  dont  nous  étudierons  plus  loin  les 
divers  caractères  cliniques. 

Vous  ne  constatez  pas  d'emphysème  ;  il  faut  alors  résoudre 
cette  question  :  S'agit-il  d'une  fracture  de  côte,  ou  bien  d'une 
simple  contusion  du  thorax  ? 

Le  signe  pathognomonique  de  la  fracture  simple  de  côte  est 
la  crépitation.  Celle-ci  est  tellement  bruyante  lorsqu'il  y  a  fracas 
du  thorax,  que  la  simple  application  de  la  main  permet  de  la  per- 
cevoir, mais  il  est  loin  d'en  être  toujours  ainsi  :  certaines  fractures 
de  côte  incomplètes  ne  produisent  pas  ce  phénomène  ;  "ensuite  les 
fragments  sont  souvent  engrenés  et  frottent  difficilement  l'un 
contre  l'autre,  surtout  si  le  traumatisme  est  limité  à  une  seule  côte. 
Quoi  qu'il  en  soit,  procédez  de  la  manière  suivante  :  appliquez  à 
plat  la  main  sur  le  point  que  vous  supposez  atteint,  et  ordonnez 
au  malade  de  tousser.  Le  mouvement  que  subit  le  thorax  pen- 
dant Tcxpiration,  suffit,  en  général,  à  produire  la  crépitation,  et 
le  diagnostic  est  certain.  Recherchez  alors  quelle  est  la  côte 
fracturée.  Plusieurs  côtes  sont-elles  atteintes?  Sont-elles  frac- 
turées en  plusieurs  endroits?  £n  même  tQ^lps,  en  effet,  qu'une 


1*6 


AFFECTIONS  Cil  IHH  H  G  ICA  LES   DE  U  POITHINE. 


fracture  du  tiers  antérieur,  on  en  trouve  souvent  une  vers  lo  tiers 
postérieur,  en  avant  Ji;  l'angle  des  entes.  La  fracture  porte-t-ellc 
sur  un  cartilage  costal  '.'  Le  trait  de  la  fracture  étant  tr6s  Dct  dans 
ce  dernier  cas,  et  non  denté,  les  frngments  ont  plus  de  tendance  » 
s'abandonner,  et  on  observe  une  dtirormatiou  constituée  par  la 
saillie  de  I'hii  d'eux,  sans  compter  que  le  slùge,  au  voisinage  du 
sternum,  vous  renseigne  encore  à  cet  égard. 

La  crépitation  est  donc  un  signe  certainde  fracture,  maïs  celle- 
ci  peut  exister  ssans  qu'il  y  <iît  do  crépitation.  C'est  alors  dans  les 
caractères  de  la  don  leur  qu'il  faut  rechercberlesi^li^mentsdii  dia- 
gnostic. Le  blessé  sonlTre  quand  il  respireun  peu  fûrt«>meDt,  et  sur- 
tout quand  il  tousse;  chaque  fois,  on  un  mot,  qu'il  imprime  des 
mouvements  aux  fragments.  La  <iiiuleur  est  beaucoup  plus  vive 
lorsqu'il  y  a  fracture  que  dans  la  contusion  simple  ;  c'est  pltitdt 
de  la  gfine  qu'éprouve  le  malade  dans  ce  dernier  cas.  et  non  cette 
dculcurbrusque,  subite,  qui  lui  arrache  un  cri.  Un  praticien  exercé 
ne  s'y  trompe  pas. 

Non  seulement  la  douleur  est  brusque  et  violente,  mais  elle  e^^t 
encore  localisée.  Le  blessé  porto  coiistain  ment  la  main  su  rie  point 
douloureux  :  u  C'est  là,  dit-il,  que  jf  souffre.  »  Si  vous  explorez 
vous-même  par  une  légère  pression,  vous  constatez,  en  effet,  que 
la  douleur  existe  seulement  en  cet  endroit.  Or,  j'ai  déjît  for- 
mulé, cl  je  répéterai  plusieurs  fois  encore  sans  doute  dans  le 
cours  de  cet  ouvrage,  l'axiome  suivant  :  Toutes  les  fois  (pie  sur 
le  traji't  d'un  os  existe  un  foyer  de  douleur  vive  rt  Im'alisée, 
alors  que  ce  point  n'a  subi  aucun  traumatisme  direct,  il  y  a  fracture. 

Pour  ne  pas  souffrir,  le  malade  iiu mobilise,  le  plus  possible,  son 
thorax  et  se  sert  principalement  du  diaphragme  pour  respin^r.  Eo 
outre,  il  m'a  semblé  souvent  que  pendant  l'expiration  forcée,  au 
moment  de  la  toux,  par  exemple,  le  blessé  parveniiit  h  immo- 
biliser presque  le  côté  blessé,  ce  que  Ton  eonsLato  en  appliquant 
succe.'^sivement  In  main  sur  les  deux  côté  de  la  poitrine. 

Comme  Iraiteraen),  appliquer  immédiatement  un  bandage  de 
corps.  Un  bandage  de  toile  ne  suflJl  pa-s,  il  ne  soulage  que  trf-speu 
le  malade.  Servez-vous  d'un  large  bandage  en  diachylon,  occupant 
toute  U  hauteur  delà poilrioe et  suflisamraeut  sern!  pour  s'oppo- 
ser au  mouvement  des  catchs.  Les  douleurs  disparaissent  pres- 
que aussitôt.  Après  quelques  jours  de  repos  au  lit,  ou  seulement 
à  la  chambre,  le  blessé  pourra  sortir,  et  même  reprendre  une 
partie  de  ses  occupations. 


FRACTURES  DE  CÔTES.  717 

L'exploration  de  la  paroi  thoraciquc  nous  a  révélé  l'existence 
d'un  emphysème  sous-cutané  :  donc  il  s'agit  d'une  fracture  de  côte 
avec  lésion  du  poumon. 

Le  blessé  a-t-il  craché  du  sang  au  moment  de  l'accident?  En 
crache-t-il  encore  ?  c'est  un  signe  confirmatif,  mais  moins  impor- 
tant que  l'emphysème;  il  manque  souvent  lorsque  le  poumon 
n'est  qu'éraflé;  de  plus,  le  crachement  de  sang  s'observe  dans  la 
contusion  du  poumon  sans  fracture. 

Au  moment  où  le  blessé  subit  le  traumatisme,  son  appareil 
pleuropulmonaire  est  susceptible  de  présenter  deux  états  anato- 
miques  différents  :  par  suite  de  pleurésies  antérieures,  les  deux 
plèvres,  pariétale  et  viscérale,  adhèrent  entre  elles  au  niveau  du 
point  fracturé,  il  n'y  a  plus  alors  de  cavité  pleurale  ;  ou  bien  les 
feuillets  glissent  librement  l'un  sur  l'autre  sans  aucune  adhérence. 

Dans  le  premier  cas,  ni  Tair  ni  le  sang  ne  peuvent  s'accumuler 
dans  la  cavité  des  plèvres,  puisqu'elle  n'existe  pas,  mais,  par 
contre,  les  conditions  sont  des  plus  favorables  à  la  production  de 
l'emphysème  sous-cutané.  Ces  conditions  augmentent  encore,  si 
un  fragment  de  côte,  engagé  dans  le  poumon,  maintient  ouverte 
la  plaie  pulmonaire  ;  le  fragment  se  détache  d'autant  plus  diffici- 
lement de  l'organe,  que  celui-ci  étant  retenu,  appliqué  à  la  paroi 
thoracique  par  les  adhérences,  ne  peut  mettre  en  jeu  son  élasti- 
cité. C'est  alors  qu'on  observe  ces  énormes  emphysèmes  pouvant 
devenir  par  eux-mêmes  une  complication  sérieuse,  tandis  qu'en 
général  cette  affection  ne  présente  aucune  gravité.  L'air  épanché 
disparait,  en  effet,  très  rapidement,  s'il  n'est  remplacé  par  de  l'air 
nouvellement  infiltré.  L'emphysème  peut  gagner  tout  le  tronc, 
la  face,  et  nécessiter  des  scarifications. 

Dans  le  second  cas,  quand  il  n'existe  pas  d'adhérences  pleurales, 
en  même  temps  que  l'air  s'infiltre  dans  les  couches  sous-cutanées 
il  s'épanche  dans  la  cavité  pleurale  et  produit  le  pneumothorax. 
Quelques  auteurs  ont  prétendu  que  l'emphysème  et  le  pneumo- 
thorax ne  pouvaient  coïncider  sur  le  même  sujet,  mais  c'est 
là  une  pure  \'ue  de  l'esprit,  qui  ne  résiste  pas  à  l'examen  des  faits. 

J'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  l'emphysème  se  reconnaît  à  une 
sensati(m  spéciale  de  crépitation  fournie  par  la  pression  des  doigts 
sur  les  bulles  d'air.  Il  suffit  de  l'avoir  sentie  une  seule  fois  pour 
ne  pas  la  confondre  avec  la  crépitation  sanguine,  encore  moins 
avec  la  crépitation  osseuse. 


718  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA    POITRINE. 

Le  pneumothorax  se  révèle  à  la  percussion  par  la  prob 
tion  d'une  sonorité  exagérée  du  côté  blessé    comparé  an 
sain. 

En   même  temps  que  de  Tair,  il  s'épanche  toujours  dus 
plèvre  une  certaine  quantité  de  sang,  ce  qui  constitue  ïhi 
rax.  Le  sang  se  prend  en  caillot,  mais  il  détermine  tout  de 
une  hypersécrétion  de   la  plèvre  :  aussi ,  trouve-t-on  dans 
cavité  une  quantité  plus  ou  moins  abondante  de  sérosité 
nolente. 

Dans  une  fracture  de  côte  accompagnée  de  déchirure  du 
mon,  si  des  adhérences  n'existaient  pas  antérieurement  à  ri 
niveau,  il  se  produit  donc  toujours,  indépendamment  de  ïem^\ 
sème  sous-cutané,  un  hémo-pneumo-thorax.  On  trouve  de  il 
matité  vers  la  base  de  la  poitrine  et  de  la  sonorité  exaférê 
au-dessus. 

Il  est  exceptionnel  que  Tépanchement  séro-s€tnguinolent  pr«tt' 
des  proportions  inquiétantes,  et,  généralement,  il  se  résorbe  pcii 
peu  ;  cependant,  il  est  possible  qu'il  augmente  au  point  degèoerli 
respiration  et  de  provoquer  des  phénomènes  de  suffocation.  Ot 
en  parlant  plus  haut  des  épanchements  sanguins  primitifs  deli 
plèvre,  j'ai  dit  que  l'ouverture  de  la  poitrine  par  une  ponction  a 
une  incision  me  semblait  plus  nuisible  qu'utile,  mais  ce  ne^ 
pas  ici  le  même  cas.  11  ne  s'agit  plus  de  la  blessure  d*un  gn> 
vaisseau,  mais  d'un  épanchement  produit  par  l'irritation  de  li 
plèvre:  aussi,  faut-il  se  comporter  comme  dans  une  pleurésie  o^ 
dinairc;  toutefois,  l'indication  de  la  thoracentèse  dans  ces  circoB^- 
tances  doit  être  bien  rare,  puisque  je  ne  l'ai  rencontrée  qun» 
seule  fois  parmi  les  très  nombreux  cas  que  j*ai  observés. 

Une  fracture  compliquée  de  côtes  s'accompa^e  donc  dfe 
signes  que  nous  avons  attribués  à  la  fracture  simple  et  de  cetx 
qui  résultent  de  la  production  de  l'emphysème  et  de  rbém^ 
pneumo-thorax.  La  gène  respiratoire  est  très  intense;  la  physio- 
nomie du  blessé  exprime  une  profonde  angoisse.  On  senit 
autorisé  à  craindre  les  conséquences  les  plus  fâcheuses  de  cet 
accident,  si  l'expérience  n'avait  appris  que  les  phénomènes  géné- 
raux et  locaux,  si  inquiétants  au  début,  ne  tardent  pas  à  se  cdmer 
deux-mômes,  et  que  laguérison  est  la  règle  presque  absolue  à  la 
suite  de  ce  traumatisme,  môme  lorsque,  à  l'épanchemcut  de  U 
plèvre,  s'ajoute  la  pneumonie  traumatique. 

Il  est  remarquable  d'observer  que  le  foyer  de  la  fracture,  bien 


-7  ABCÈS  DE  LA  POITRINE.  719 

i  qu'en  contact  avec  Tair  extérieur,  ne  suppure  jamais,  contraire- 
isiment  à  ce  qui  a  lieu,  ou  plutôt  à  ce  qui  avait  lieu  si  souvent  autre- 
fois, pour  les  autres  fractures  exposées  :  aussi,  a-t-on  pensé  à  juste 
^titre  que  le  poumon  jouait,  par  rapport  à  Tair,  le  rôle  d'un  filtre 
N^t  le  débarrassait  des  germes  nuisibles  qu'il  contient. 
ij  Le  traitement  des  fractures  compliquées  est  à  peu  près  le  même 
2^ que  celui  de  la  fracture  simple,  c'est-à-dire  qu*un  bon  bandage  de 
.^ corps  en  diachylon  est  ce  qui  soulage  le  plus  les  malades;  ajou- 
tez-y, si  la  gène  de  la  respiration  est  trop  intense,  quelques  ven- 
^touses  scarifiées,  au  besoin  une  saignée  du  bras,  et  ne  recourez  à 
^  la  thoracentèse  qu'en  cas  d'asphyxie  imminente. 

La  première  pièce  du  sternum  ne  se  soude  que  très  tard  avec 
.  la  seconde,  et  parfois  même  ne  se  soude  jamais,  aussi  peut- 
elle  se  luxer  à  la  suite  d'une  violente  pression  sur  le  thorax, 
ou  bien  indirectement  par  l'extension  exagérée  de  la  colonne 
vertébrale  dans  une  chute  en  arrière,  le  dos  portant  sur  un 
corps  saillant.  J'ai  déjà  dit  que,  jusqu'à  notre  époque,  on  avait 
considéré  cette  lésion  comme  une  fracture.  Le  diagnostic  saute 
aux  yeux,  puisque  l'os  fait  sous  la  peau  (c'est,  en  général,  le  frag- 
ment inférieur)  une  forte  saillie  à  laquelle  succède  une  profonde 
dépression. 

Il  faudrait  tenter  la  réduction  par  des  tractions  sur  les  épaules, 
combinées  à  une  pression  directe. 

Il  peut,  à  la  rigueur,  se  produire  une  luxation  des  cartilages 
costaux  sur  le  sternum. 

Quant  à  la  luxation  des  côtes  à  leur  extrémité  postérieure,  elle 
est  rendue  à  peu  près  impossible  par  leur  mode  d'articulation. 

2°  AFFECTIONS  INFLAMMATOIRES  DE  LA  POITRINE. 

On  rencontre  des  abcès  chauds  et  des  abcès  froids.  Je  m'occu- 
perai également  des  collections  purulentes  de  la  plèvre,  c'est- 
à-dire  de  l'empyème. 

1°  Abcès  chauds  de  la  poitrine.  —  La  poitrine  est  le  siège  d'abcès 
phlegmoneux  semblables  à  ceux  des  autres  régions,  et  je  n'en 
parlerais  pas  d'une  façon  spéciale,  s'il  n  existait  une  variété  sur 
laquelle  je  désire  attirer  l'attention.  Il  s'agit  de  l'abcès  siégeant 
au-dessous  des  muscles  pectoraux,  dans  la  paroi  antérieure 
de  l'aisselle,   et  dont  l'étude  est  mieux  placée  à  propos  de  la 


720  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  POITRINE. 

poitrine.  J'y  insiste  d'autant  plus  qu'il   n'est  pas  décrit  par  les 
auteurs. 

Ces  abcès  reconnaissent  pour  cause  un  phlegmon  sous-pecto* 
rai,  et  ce  phlegmon  a,  presque  toujours,  lui-mémè  pour  origine 
une  adénite  :  c'est  donc  au  début  un  adéno-phlegmon. 

Le  point  capital  dans  l'étude  de  ces  abcès  est  le  suivant  :  tantôt, 
le  pus  siège  derrière  le  grand  pectoral  ;  tantôt,  il  siège  derrière 
le  petit  pectoral.  Or,  les  signes,  la  marche,  la  terminaison  et  le 
pronostic  de  chacune  de  ces  espèces,  sont  tout  différents. 

Lorsque  le  pus  siège  sous  le  grand  pectoral,  une  couche  fîbro- 
musculaire  épaisse  le  sépare  des  côtes  ;  il  est,  en  quelque  sorte, 
superficiel  par  rapport  à  la  cage  thoracique.  Le  pus  se  porte 
tantôt  en  haut  et  fait  saillie  dans  le  sillon  qui  sépare  le  grand 
pectoral  du  deltoïde  ;  plus  souvent,  il  tend  à  se  faire  jour  au 
niveau  du  bord  inférieur  du  grand  pectoral,  et  c'est  en  ce  point 
qu'on  lui  donne,  en  général,  issue.  Le  foyer  est  toujours  li- 
mité, n'a  pas  de  tendance  à  s'étendre  au  loin,  et  guérit  rapidement. 

11  n'en  est  pas  ainsi  de  l'abcès  situé  derrière  le  petit  pectoral. 
Je  rappelle  que  ce  muscle  est  solidement  rattaché  à  la  clavicule 
par  l'aponévrose  du  sous-clavier  et  qu'il  repose  directement  sur 
les  côtes  et  les  espaces  intercostaux. 

Entre  le  muscle  petit  pectoral  et  la  cage  thoracique,  se  trouve 
un  espace  rempli  de  tissu  cellulaire  très  lâche,  espace  profond  au 
niveau  du  creux  sous-claviculaire  où  siègent  les  gros  vaisseaux 
et  nerfs  sous-claviers.  Bridé  en  bas  par  l'insertion  costale  du 
muscle,  cet  espace  communique  librement  en  haut  avec  le  cou 
par  derrière  la  clavicule. 

Or,  quelle  marche  suit  un  foyer  purulent  développé  en  ce  point? 

Il  n'a  aucune  tendance  à  se  porter  vers  la  peau,  en  raison  de 
l'épaisseur  des  couches  qui  le  recouvrent  :  il  s'étale  à  la  face 
externe  des  côtes  et  des  espaces  intercostaux,  gagne  le  creux 
sus-claviculairc,  en  passant  sous  la  clavicule,  et  forme  au  cou 
une  collection  profonde  derrière  le  feuillet  sterno-claviculaire 
de  l'aponévrose  cervicale.  Si  un  traitement  énergique  n'intervient 
en  temps  opportun,  le  pus  traverse  les  espaces  intercostaux  et  se 
répand  dans  la  plèvre.  Il  est  donc  aisé  de  saisir  la  différence  qui 
sépare  les  deux  espèces  d'abcès  :  le  premier  est  simple,  sans 
gravité  ;  le  second,  heureusement  beaucoup  plus  rare,  compromet 
la  vie.  Peut-on  les  distinguer  cliniquement  l'un  de  l'autre?  Oui, 
môme  assez  facilement.  L'abcès  situé  derrière  le  grand  pectoral 


ABCÈS  DE  LA  POITRINE.  7Si 

forme  sous  les  téguments  une  saillie  limitée,  circonscrite,  soit 
au  niveau  du  bord  inférieur  de  ce  muscle,  soit  plus  haut,  au- 
dessous  de  l'apophyse  coracoïde  ;  le  cou  est  absolument  libre. 
Les  symptômes  généraux  sont  peu  intenses,  la  respiration  est 
normale. 

L'abcès  situé  derrière  le  petit  pectoral  est  diffus,  mal  limité.  La 
paroi  tout  entière  de  l'aisselle  est  soulevée,  distendue,  et  forme 
une  sorte  de  large  plastron  rouge,  tendu,  induré.  Le  creux  de 
Faisselle  est  libre,  mais,  signe  en  quelque  sorte  pathognomo- 
nique,  le  creux  sous-claviculaire  est  remplacé  par  une  forte  saillie, 
qui  remonte  au-dessus  de  la  clavicule  et  gagne  la  racine  du  cou. 
Les  douleurs  sont  violentes  ;  Tétat  général  est  très  grave,  ce  dont 
la  physionomie  du  malade  porte  l'empreinte.  La  respiration  est 
notablement  gênée. 

Si  l'abcès  s  ouvre  dans  la  plèvre,  surviennent  les  signes  de  la 
pleurésie  aiguë  purulente. 

La  conduite  à  tenir  est  d'ouvrir  le  foyer  largement  et  le  plus 
tôt  possible.  Il  faut  y  arriver  en  traversant  les  deux  pectoraux. 
De  ce  point  central,  on  dirigera  des  drains  dans  les  directions 
nécessitées  par  les  fusées  purulentes. 

2"  Abcès  froids  de  la  poitrine.  —  Cette  affection,  des  plus  com- 
munes, est  toujours  d'origine  tuberculeuse. 

Une  tumeur  Quctuante,  indolente,  à  marche  chronique,  ne 
s'accompagnant  d'aucune  réaction  locale  ou  générale,  dont 
l'apparition  a  été  ordinairement  précédée  de  douleurs  locales  : 
tels  sont  les  caractères  des  abcès  froids  du  thorax. 

Dans  les  éditions  précédentes  de  cet  ouvrage,  je  disais  que 
labcès  froid  du  thorax  reconnaît  pour  cause  habituelle  une 
carie  costale.  Mais  j'ai  observé,  depuis  lors,  un  certain  nombre 
de  cas  qui  m'ont  fait  changer  d'opinion.  J'accepte-complètement 
la  théorie  de  M.  Souligoux,  d'après  laquelle  les  abcès  froids  thora- 
ciques  partent  le  plus  souvent  du  feuillet  pariétal  de  la  plèvre  et 
sont  primitivement  sous-costaux.  Si  la  côte  est  malade,  ce  n'est  que 
secondairement  ;  parfois,  même  avec  un  abcès  volumineux,  ni  la 
côte,  ni  le  périoste  ne  sont  altérés.  La  conséquence  pratique 
découlant  de  cette  théorie  est  fort  importante.  Après  avoir 
ouvert,  nettoyé,  gratté,  enlevé  même  ie  foyer  sous-cutané,  il  faut 
toujours  aller  ensuite  à  la  recherche  du  foyer  pleural,  en  résé- 
quant, au  besoin,  une  ou  plusieurs  côtes.  M.  Souligoux  considère 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique.  I.  —  46 


722  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA    POITRINE. 

cette  résection  comme  de  nécessité  pour  tous  les  cas,  ce  (\\i\r?\ 
peut-être  exagéré.  L'opération  est,  sans  doute,  beaucoup  pi 
compliquée,  mais   elle    est   rationnelle,  guérit   le  malade  et  i 
metàTabrides  trajets  fistuleux,  bien  plus  sûrement  quaulrefo 

L'accumulation  d'une  collection  de  pus  dans  la  plèvre  consti!^ 
Vempyème.  Je  dois,  toutefois,  faire  remarquer  qu'une  erreurs 
possible  à  cet  égard.  Ainsi  que  je  le  disais  tout  à  l'heure,  u. 
foyer  purulent  volumineux  peut  se  développer  entre  la  plèvre  r 
les  côtes,  refouler  le  poumon,  et  constituer,  en  définitive,  ot 
variété  d'empyème. 

Je  ne  vois  pas  trop  à  l'aide  de  quels  signes  cliniques  la  distis- 
tion  pourrait  être  établie  au  lit  du  malade  entre  ces  deux  affû- 
tions, qui  réclament,  d'ailleurs,  le  même  traitement.  L'exuna 
bactériologique  fournirait  de  précieux  renseignements. 

Quoi  qu'il  en  soit,  que  la  collection  purulente  soit  sous-pleurik 
ou  intrapleurale,  il  faut  l'ouvrir  dès  qu'on  en  a  constaté  l'existentt 

Une  simple  aspiration  est  toujours  insuffisante  :  c'est  a 
l'incision  à  travers  un  espace  intercostal  qu'il  faut  avoir  recours 
L'endroit  choisi  doit  être  aussi  déclive  que  possible.  Ce  sera,  ti^ 
conséquence,  le  septième  ou  huitième  espace  intercostal  sur  l? 
trajet,  ou  un  peu  en  arrière  de  la  ligne  axillaire.  Il  sera  bot 
de  pratiquer  l'incision  dans  un  point  oii  une  ponction  antérieim 
aura  révélé  l'existence  du  liquide. 

L'opération  de  l'empyème  est  des  plus  simples.  Quelques  chi- 
rurgiens la  pratiquent  avec  le  thermocautère  ;  je  préfère  le  bir 
touri.  Pour  se  mettre  sûrement  à  l'abri  de  tout  accident,  il  suffit 
de  se  rappeler  la  règle  suivante  :  ouvrez  la  poitrine  en  rasani  U 
bord  supérieur  de  la  côte.  Il  est  fréquent  de  trouver  les  parlie> 
extérieures  épaissies,  infiltrées,  si  bien  que,  l'espace  intercostal 
étant  masqué,  on  n'en  sent  pas  tout  d'abord  les  limites  avec  le 
doigt.  Pratiquez,  dans  ce  cas,  l'incision  des  parties  molles  sans  vous 
occuper  de  l'espace,  jusqu'à  ce  que  vous  sentiez  la  face  externe 
(les  côtes  ;  il  est  toujours  possible,  à  ce  moment,  de  trouver  le  boni 
supérieur.  L'indicateur  gauche  étant  appliqué  sur  ce  bord,  ponc- 
tionnez la  plèvre  d  un  coup  et  divisez-la  dans  l'étendue  de  la 
plaie  cutanée,  c'est-à-dire  de  3  à  4  centimètres.  L'opération  aiosi 
conduite  demande  quelques  secondes  d'exécution. 

Le  foyer  vidé,  que  faut-il  faire? 

M.  Bucquoy  est  d'avis  de  mettre  un  drain,  d'appliquer  un  largi* 


ABCÈS  DE  LA  POITRINE.  723 

pansement  antiseptique,  et  de  ne  faire  aucun  lavage  jusqu'à  gué- 
rison.  D'autres  praticiens  lavent  le  foyer  ;  mais  il  faut  savoir  que 
ces  injections  ne  sont  pas  sans  danger,  surtout  lorsqu'on  les 
continue  les  jours  suivants.  J'ai  observé  une  syncope  mortelle  dans 
ces  conditions  sur  un  malade  en  bonne  voie  de  guérison. 

A  la  suite  de  l'opération  de  l'empyème,  il  est  possible  que  le 
poumon,  qui  était  refoulé  vers  son  hile,  reprenne  peu  à  peu  sa 
place  et  revienne  au  contact  de  la  paroi  thoracique  ;  mais  il  se 
peut  aussi  que  le  poumon,  retenu  en  place  par  des  adhérences 
ou  par  des  modifications  de  texture  ayant  aboli  sa  rétractilité, 
ne  puisse  plus  se  porter  à  la  rencontre  de  la  paroi  costale.  Or, 
cette  dernière  étant  impuissante  à  venir  combler  le  vide,  la 
maladie  est  incurable  par  les  seuls  efforts  de  la  nature  ;  une 
cavité  pleurale  suppurante  et  des  fistules  persisteront  fatalement 
jusqu'à  ce  que  le  malade  succombe. 

Quelle  est  donc  l'indication  à  remplir  dans  ce  cas? 

L'indication  est  de  combler  la  cavité  en  mettant  au  contact  le 
poumon  et  la  paroi  thoracique;  mais  nous  n'avons  aucune  action 
sur  le  poumon  :  c'est  donc  sur  la  paroi  qu'il  faut  agir.  Or,  cette 
paroi  est  rigide  ;  il  arrive  un  moment  où  les  côtes  se  touchent 
par  leur  bords  et  ofi  cesse  forcément  tout  travail  de  rétraction. 
Si  donc  les  côtes  n'existaient  pas,  la  paroi  continuerait  à  se  res- 
serrer et  rencontrerait  sans  doute  enfin  la  face  externe  du  poumon, 
condition  indispensable  à  la  guérison.  Ce  raisonnement  logique 
a  conduit  à  l'opération  connue  sous  le  nom  d'Estlander.  Letiévant 
en  avait,  sans  aucun  doute,  conçu  l'idée,  l'avait  même  exécutée, 
mais  c'est  au  chirurgien  russe  que  nous  en  devons  la  vulgarisation. 

L'opération  d'Estlander-Letiévant  est-elle  une  véritable  con- 
quête pour  la  chirurgie  moderne?  Son  origine  est  si  récente 
qu'il  serait  prématuré  de  porter  sur  ce  point  un  jugement  défini- 
tif. Elle  est,  en  tout  cas,  extrêmement  rationnelle,  mais  les  parties 
se  trouvent  dans  des  rapports  réciproques  tels,  que  la  guérison 
est  parfois  impossible,  même  après  une  résection  costale  aussi 
large  que  possible,  et  il  est  aisé  de  le  comprendre. 

Le  but  de  l'opération,  avons-nous  dit,  est  de  mobiliser  la  paroi 
thoracique,  pour  lui  permettre  d'aller  au-devant  du  poumon  qui 
reste  fixe.  Mais  la  paroi  est-elle  partout  mobilisable?  Non,  malheu- 
reusement. On  peut  bien  réséquer  la  partie  moyenne,  la  partie  anté- 
rieure des  côtes,  mais  comment  réséquer  le   tiers  postérieur? 


724  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  POITRINE. 

Or,  en  ce  point,  en  raison  surtout  de  Tarticulation  costo-transver- 
saire,  les  côtes  sont  absolument  inflexibles:  c'est  pourquoi,  lorsque 
la  cavité  purulente  siège  en  arrière,  dans  les  gouttières  vertébrales, 
Tinsuccès  est  inévitable.  Les  chances  sont  grandes,  au  contraire, 
si  la  cavité  occupe  la  partie  moyenne  et  se  prolonge  en  avant. 

Les  indications  opératoires  sont  donc  tirées  de  l'état  du  poumon 
et  du  siège  de  la  cavité  suppurante. 

De  Tétat  du  poumon  :  il  faut  avoir  acquis  la  certitude  que  le 
poumon  est  à  jamais  rétracté  et  qu'il  n'y  a  plus  à  compter  sur  lui 
pour  combler  le  vide.  Voici  un  exemple:  Il  y  a  quelques  années,  il 
s'agissait  de  pratiquer  à  une  jeune  fille  de  dix-huit  ans  l'opération 
d'Esllander  ;  une  dernière  consultation  eut  lieu.  Constatant  qu'il 
existait  de  la  sonorité  et  du  murmure  respiratoire  au  voisinage  de 
la  poche,  je  conseillai  de  débrider  la  fistule  et  de  continuer  des 
lavages.  La  malade  est  aujourd'hui  complètement  guérie. 

Du  siège  de  la  cavité  suppurante  :  cette  cavité  doit  être  située 
en  regard  de  la  portion  de  côtes  qu'il  est  possible  de  réséquer. 
Si  elle  est  trop  en  arrière,  l'opération  est  inutile. 

Cette  dernière  indication  (»st  facile  à  constater,  puisqu'il  suffit 
pour  cela  d'explorer  la  cavité  (et  le  meilleur  explorateur  est  celui 
qu'emploie  M.  Bouilly,  un  cathéter  Béniqué),  mais  il  n'en  est  pas 
de  même  de  la  première.  A  quel  moment  peut-on  affirmer  que  le 
poumon  est  impropre  à  reprendre  sa  situation  primitive?  Il  me 
paraît  bien  difficile  de  le  préciser.  On  ne  devra  donc  se  résoudre  à 
pratiquer  l'opération  d'Estlander  (laquelle  en  définitive  est  grave) 
qu'après  avoir,  et  pendant  longtemps,  employé  d'autres  moyens 
plus  inoflfensifs. 

Le  meilleur  de  ces  moyens  est,  sans  contredit,  l'injection  de  chlo- 
rure de  zinc  dans  la  plèvre.  Une  solution  à  3  p.  100  est  suffi- 
sante, quoiqu'on  puisse  l'injecter  à  5  p.  100.  Il  est  à  cet  égard 
un  point  important  dont  le  praticien  doit  être  prévenu.  Une  injec- 
tion dans  la  plèvre  peut,  ainsi  que  je  l'ai  déjà  dit,  déterminer  la 
mort  immédiate  par  syncope,  mais  la  syncope  ne  se  produit 
probablement  que  si  le  liquide  séjourne  un  certain  temps  dans 
la  cavité,  s'il  y  exerce  une  pression.  Employez  donc  une  sonde 
à  double  courant,  ou  bien  une  sonde  plus  petite  que  l'orifice 
fistuleux,  afin  de  permettre  au  liquide  de  sortir  à  mesure  qu'il 
est  injocté.  Faite  dans  ces  conditions,  l'injection  présente  beau- 
coup moins  de  danger. 

Introduisez  dans  la  cavité  une  sonde  en  gomme.  Lavez  d'abord 


ABCÈS  DE  LA  POITRINE.  723 

le  foyer  avec  une  solution  d'acide  borique,  et  injectez  ensuite  la 
solution  au  chlorure  de  zinc;  entourez  le  thorax  d'un  pansement 
antiseptique  et  contentez-vous,  les  jours  suivants,  de  renouveler 
le  pansement  extérieur.  Si  la  suppuration  diminue,  si  le  sujet 
reprend  de  Tembonpoint,  attendez  ;  sinon,  après  trois  semaines  ou 
un  mois,  faites  une  seconde  injection.  Cette  méthode  de  traite- 
ment compte  de  nombreux  succès. 

Les  injections  ont  échoué;  la  suppuration  continue  aussi  abon- 
dante et  le  malade  dépérit;  la  cavité  est  bien  située,  ne  se  pro- 
longe pas  trop  loin  en  arrière  :  l'opération  d'Estlander  est  alors 
indiquée.  Voici  comment  il  convient  de  procéder  : 

Vous  avez  pris  soin  de  bien  vous  renseigner  sur  la  disposition 
de  la  cavité  purulente  ;  vous  en  connaissez  la  hauteur  et  la  largeur. 
A  la  face  externe  du  thorax,  là  où  les  couches  musculaires  sont  le 
moins  épaisses,  pratiquez  une  incision  en  forme  d'U  comprenant 
toutes  les  parties  molles  jusqu'aux  côtes.  Disséquez  le  lambeau 
et  relevez-ie  jusqu'à  sa  base.  Isolez  successivement,  avec  une 
rugine,  les  côtes  qui  doivent  être  enlevées;  passez  en  arrière 
d'elles  une  sonde  de  Blandin  et  divisez-les  avec  une  cisaille  de 
Liston.  Ne  craignez  pas  d'en  enlever  la  plus  grande  longueur 
possible,  en  évitant  toutefois  d'aller  trop  en  avant,  à  cause  du 
péricarde  et  du  diaphragme. 

Il  n'est  pas  nécessaire  de  faire  la  résection  sous-périostée,  au 
contraire,  puisque  la  paroi  thoracique  doit  rester  souple  et  molle. 

Le  nombre  de  côtes  à  réséquer  est  évidemment  en  rapport  avec 
la  hauteur  de  la  cavité. 

11  se  produit  une  abondante  hémorragie  en  nappe,  mais  on  ne 
rencontre  pas  de  vaisseaux  importants  ;  ne  vous  préoccupez  ni 
des  artères,  ni  des  nerfs  intercostaux. 

Cette  opération  est  laborieuse,  pénible  même,  mais  singulière- 
ment facilitée  par  l'épaississement  de  la  plèvre,  qui  donne  aux 
instruments  sécateurs  une  sorte  de  point  d'appui.  On  peut  ainsi 
enlever  la  presque  totalité  de  la  cage  thoracique  d  un  côté. 

L'opération  terminée,  lavez  la  plaie  avec  la  solution  phéniquée 
forte;  agrandissez,  s'il  le  faut,  l'orifice fistuleux,  afin  d'introduire 
un  gros  drain  dans  la  cavité.  Suturez  la  plaie  des  téguments, 
draiaez-laconvenablement,etappliquez  un  pansement  antiseptique. 

Pansez  ultérieurement  en  faisant,  au  besoin,  des  lavages  par  le 
tube  ;  vous  raccourcirez  ce  dernier  au  fur  et  à  mesure  du  retrait 


726  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE    LA  POITRINE. 


de  la  paroi  et  le  maintiendrez  en  place   jusqu'à  guérisoncfi 
plète  (1). 

Lorsqu'un  foyer  gangreneux  ou  purulent  siège  dans  réjwisk' 
du  parenchyme  pulmonaire,  ou,  ce  qui  revient  au  même,  dams::" 
scissure  interlobaire  ;  lorsque  la  percussion  et  l'auscultation  pr 
mettent  de  reconnaître  que  ce  foyer  est  proche  de  la  paroi  tk 
racique  et  que,  par  conséquent,  le  poumon  est  adhérent,  ile^ 
rationnel  de  l'ouvrir  largement,  opération  à  laquelle  on  donn 
nom  de  pneximotomie. 

Pour  cela,  commencez  par  réséquer  une  ou  deux  côtes  et  diviy 
ensuite  le  parenchyme  pulmonaire  au  thermocautère,  jusqnV 
que  vous  arriviez  dans  le  foyer.  N'y  pratiquez  pas  d'injecté- 
immédiate,  pour  éviter  la  syncope,  mais  bourrez-le  de  tampi: 
de  gaze  iodoformée. 

Dans  les  jours  suivants,  lavez  la  plaie,  si  cela  est  nécessaire*, 
prenant  les  précautions  que  j'ai  indiquées  plus  haut. 

Quanta  réséquer  une  portion  de  poumon,  dans  la  tubercuh^^ 
par  exemple,  cela  est  évidemment  praticable,  mais  je  doute  q» 
l'opération  soit  souvent  utile. 

3°  AFFECTIONS  ORGANIQUES  DE  LA  POITRINE. 

Les  lésions  organiques  de  la  poitrine  susceptibles  d'entre  mit 
chées  à  la  chirurgie  sont  peu  nombreuses  et,  d'ailleurs,  très  tzx^ 
Je  n'ai  pas,  en  effet,  à  m'occuper  ici  des  tumeurs  des  mt^diastic^ 
qui  rentrent  dans  le  domaine  de   la  pathologie    interne,  et  le^ 
tumeurs  du  sein  seront  étudiées  séparément. 

Qu'il  puisse  se  rencontrer  des  sarcomes,  des  cancers,  etc.,  N>ii 
des  parties  molles,  soit  du  squelette,  cela  n  est  pas  douteux,  inai> 
il  ne  surgit  du  siège  de  ces  tumeurs  aucun  signe  spécial,  aucuut* 
indication  particulière. 

Je  signalerai  comme  propres  à  la  poitrine  les  chëloïdes,  qui 
affectent  pour  la  région  sternale  une  certaine  prédilection. 

Je  rappelle  que  ces  tumeurs,  constituées  par  du  tissu  embryon- 
naire, ont  une  grande  tendance  à  la  récidive  et  que,  si  on  se  décida' 
à  les  opérer,  il  faut  tout  faire  pour  obtenir  une  réunion  inim»*- 
diate  irréprochable. 

(Il  L'opération d'Estlander,  accueillie  avec  un  certain  enthousiasme,  semble ^ir^ 
presque  tombée  dans  l'oubli.  (Note  de  la  4«  édition.) 


AFFECTIONS  DE  LA  RÉGION   MAMMAIRE.  727 

Je  mentionnerai  seulement  la  tumeur  formée  par  Tanévrysme  de 
la  crosse  de  laorte  après  usure  du  sternum,  mais  cette  affection 
doit  être,  dans  son  ensemble,  rattachée  à  la  pathologie  interne. 

Une  tumeur  plus  rare  encore  que  les  précédentes  est  la  hernie 
du  poumon^  qui  succède,  en  général,  à  un  traumatisme  de  la  paroi 
thoracique,  bien  qu*il  y  ait  des  hernies  congénitales.  Après  une 
contusion,  une  fracture  de  côtes,  la  paroi  reste  plus  faible  en  ce 
point,  et  le  poumon,  surtout  s'il  est  emphysémateux,  la  soulève, 
et  vient  peu  à  peu  faire  saillie  sous  la  peau. 

La  tumeur  est  molle,,  élastique,  sonore  à  la  percussion,  réduc- 
tible, et  se  tend  fortement  pendant  une  brusque  expiration.  Elle 
ne  pourrait  être  confondue  qu'avec  un  abcès  de  la  paroi,  commu- 
niquant avec  la  plè\Te  à  travers  un  espace  intercostal,  mais  le 
plus  simple  examen  permettra  d'éviter  cette  erreur. 

Le  malade  portera  simplement  un  appareil  contentif. 

Affections  de  la  région  mammaire.  —  Nous  n'avons  rien 
à  dire  des  traumatismes  de  la  région  mammaire.  Les  plaies,  les 
contusions,  ne  diffèrent  pas  de  celles  des  autres  régions. 

Le  bout  du  sein  des  femmes  qui  nourrissent  est  fréquemment 
atteint  de  yet  cures,  de  crevasses  très  douloureuses,  qui  obligent 
à  suspendre  Tallaitement,  et  sont  la  cause  habituelle  des  abcès  du 
sein.  11  faut  les  laver  avec  des  solutions  légèrement  astringentes, 
et  les  recouvrir  de  vaseline  boriquée. 

11  n'est  pas  très  rare  de  rencontrer  au  bout  du  sein  des  ulcéra- 
tions syphilitiques  pouvant  provenir  de  lallaitement  d'un  enfant 
infecté.  Je  n'ai  pas  à  insister  ici  sur  les  conséquences  de  toute 
nature  résultant  d'un  semblable  accident. 

Je  signalerai  aussi  l'existence  fréquente  de  croûtes  eczémateuses. 

On  a,  plusieurs  fois,  trouvé  dans  le  sein  des  corps  étrangers 
pointus,  tels  qu'une  aiguille,  par  exemple,  sans  que  la  malade  en 
soupçonnât  la  présence.  Le  corps  s'enkyste,  et  autour  de  lui  se 
développe  une  gangue  indurée  pouvant  faire  croire  à  quelque 
lésion  organique.  Une  tumeur  petite,  dure,  limitée,  conservant 
depuis  longtemps  le  môme  volume,  déterminant  une  vive  douleur 
à  la  pression,  devrait  faire  songer  à  la  possibilité  de  ce  léger 
accident. 

On  observe  assez  souvent  chez  les  jeunes  garçons,  vers  la 
puberté,  une  sorte  de  fluxion  de  la  glande  mammaire  rudimen- 


72S  AFFECTIOiNS  CHIRURGICU.ES  DE   LA   POITRINE. 

taire.  Il  existe  une  petite  tumeur  douloureuse^  dont  les  puvj 
s'inquiètent,  mais  à  tort,  car  elle  disparaît  spontanément  au 
d'un  certain  temps.  Cependant,  j'ai  quelquefois  vu  survenir 
abcès. 

Les  affections  dont  est  le  plus  fréquemment  atteinte  la  rép^cj 
mammaire  sont  les  abcès  et  les  tumeurs  du  sein. 

{^  Abcès  du  sein.  —  Les  abcès  du  sein  se  rencontrent  presqa! 
exclusivement  chez  les  accouchées.  Ils  se  développent,  engénwi 
dans  deux  circonstances  :  la  mère  a  commencé  raliaitement,  niAt 
pour  une  cause  quelconque,  elle  a  dû  le  suspendre,  bien  qotr 
sein  soit  intact;  ou  bien  des  gerçures  se  sont  développées  auboi 
du  sein  pendant  Tallaitement  et  ont  obligé  à  le  suspendre,  aumoft' 
de  ce  côté. 

Le  processus  inflammatoire  diffère  dans  les  deux  cas:  dans!» 
premier,  il  se  produit  ce  qu'on  a  appelé  un  engorgement  laiteni 
aboutissant  à  la  suppuration;  dans  le  second,  le  point  de  dépa;: 
de  Tabcès  est  très  vraisemblablement  une  angioleucite. 

Quoi  qu'il  en  soit  de  la  théorie,  la  collection  purulente  peu 
occuper  trois  points  différents  :  la  couche  sous-cutanée,  le  paren- 
chyme glandulaire,  et  la  couche  celluleuse  rétro-glandulaire. 

L'abcès  de  beaucoup  le  plus  fréquent  est  l'abcès  parenchvma- 
teux,  dont  l'abcès  sous-cutané  n'est  souvent  qu'une  dépendance. 

h'abcès  sons-cutané  diffère  lui-même,  suivant  qu'il  siège  aa 
niveau  de  l'auréole  du  sein  ou  bien  en  dehors  de  l'auréole.  Dan? 
le  premier  cas,  ce  sont,  en  quelque  sorte,  de  petits  abcès  tubéreui 
saillants  à  l'extérieur,  semblables  à  ceux  de  l'aisselle,  et  qui  ont. 
sans  doute,  pour  siège  anatomique  les  glandes  sébacées  de  la  r»*- 
gion.  Je  rappelle  qu'à  ce  niveau,  la  peau,  adhérente  par  sa  fa<>^ 
profonde,  n'est  pas  doublée  d'une  couche  cellulo-graisseii^* 
comme  sur  les  autres  points  de  la  glande,  ce  qui  explique  Ta?- 
pect  et  le  mode  d'évolution  de  ces  abcès.  Il  en  existe  souvfMit 
plusieurs,  sinmitanés  ou  successifs,  et  il  n'est  pas  très  utile  de  \^ 
inciser,  car  ils  n'ont  pas  de  tendance  à  s'étendre  et  les  malades  en 
souffrent  peu. 

Dans  le  second  cas,  lorsque  l'abcès  est  extra-auréolaire,  il  ne 
diffère  pas  des  abcès  ordinaires,  et  je  n'ai  pas  à  y  insister. 

V abcès  parenchymaleux  présente  beaucoup  plus  d'importance 


ABCÈS  DU  SEIN.  729 

Vie  le  précédent,  et  c'est  aussi,  je  le  répète,  celui  que  Ton  observe 
la  grande  majorité  des  cas  à  la  suite  des  couches,  ou  plutôt 
Tallaitement,  car  les  femmes  qui  ne  nourrissent  pas  y  sont 
ien  moins  exposées  que  les  autres. 

Voici  comment  les  phénomènes  se  déroulent. 

La  femme  a  cessé  brusquement  de  donner  le  sein,  ou  bien  elle 
<;ontinue  à  le  donner,  mais  elle  a  des  gerçures.  La  glande  se 
tuméfie  et  devient  douloureuse  ;  la  peau  se  tend,  prend  Taspect 
luisant,  sans  changer  d'abord  notablement  de  couleur  ;  la  consis- 
tance du  sein  est  ferme.  Après  quelques  jours,  il  se  ramollit,  les 
douleurs  deviennent  de  plus  en  plus  intenses,  la  température 
s'élève,  et  la  peau  ne  tarde  pas  à  rougir.  A  ce  moment  on  perçoit 
la  fluctuation,  mais  le  foyer  est  encore  profond,  occupe  l'épaisseur 
de  la  glande,  et  ne  fait  pas  relief  à  l'extérieur.  Le  pus  se  rapproche 
des  téguments,  finit  par  former  un  foyer  superficiel,  soulève  la 
peau,  forme  une  saillie  appréciable  à  la  vue,  et  s^échappe  enfin  au 
dehors. 

L'abcès  parenchymateux  abandonné  à  lui-même  commence 
donc  par  un  foyer  intraglandulaire  ;  le  pus  traverse  les  couches 
superficielles  de  la  glande  en  suivant  un  trajet  étroit  et  vient  for- 
mer un  second  foyer  sous  la  peau.  C'est  pourquoi  Velpeau  lui 
donna  le  nom  d\ibcès  en  bouton  de  chemise.  Cette  disposition  est 
très  importante  à  connaître,  car,  si  l'abcès  s'ouvre  de  lui-même, 
ou  bien  si  on  se  contente  d'ouvrir  le  foyer  sous-cutané,  le  foyer 
profond  persiste,  et,  avec  lui,  un  trajet  fistuleux  qui  dure  un  temps 
infini  et  tourmente  beaucoup  les  femmes.  Les  fistules  du  sein  n'ont 
pas  d'autre  origine. 

La  glande  mammaire  se  compose  de  12  à  15  lobes,  isolés  l'un 
de  l'autre,  et  aboutissant  chacun  à  un  conduit  galactophore.  Or, 
l'inflammation  peut  s'emparer  successivement  de  plusieurs  de  ces 
lobes,  d'où  résulte  la  production  d'abcès  à  répétition  qui  décou- 
ragent les  malades,  et,  consécutivement,  de  fistules  multiples  tra- 
versant le  sein  dans  tous  les  sens. 

Le  diagnostic  de  cet  abcès  est  généralement  facile.  On  en  peut 
craindre  la  formation  lorsque  le  gonflement  et  la  douleur  per- 
sistent pendant  plusieurs  jours,  et  surtout  vont  en  augmentant  ; 
lorsque  les  douleurs  prennent  le  caractère  lancinant.  Cependant, 
il  n'est  pas  rare  de  voir  un  engorgement  du  sein  se  terminer  par 
résolution.  La  fluctuation  est  le  seul  signe  qui  permette  d'affirmer 
l'existence  d'un  abcès  ;  toutefois,  ce  phénomène  est  relativement 


730  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA   POITRINE. 

difficile  à  percevoir  lorsque  le  pus  est  encore  emprisonné  «lau* 
le  parenchyme;  il  devient,  parcontre,  très  facile  quand  le  liquid- 
s'est  étalé  sous  la  peau. 

Faut-il  ouvrir  les  abcès  du  sein  ? 

Je  pose  la  question  parce  que  quelques  praticiens  ont  conseill 
de  les  abandonner  à  eux-mêmes,  à  cause,  sans  doute,  de  la  rép^ 
tition  possible  des  mêmes  accidents  dans  un  lobe  voisin.  Dans  r^ 
conditions,  les  malades  se  trouvent,  en  effet,  exposées  à  desope^ 
rations  successives  qui  les  désespèrent.  Je  suis  cependant  d'a\> 
que,  s'il  n'y  a  pas  intérêt  îl  fendre  un  abcès  de  l'auréole,  il  yn 
grand  avantage  à  ouvrir  un  abcès  parenchymateux,  avant  mènj' 
qu'il  soit  venu  faire  foyer  sous  la  peau.  N'avons-nous  pas  It 
chloroforme  à  notre  disposition  dans  le  cas  où  de  nouveaux 
abcès  surviendraient?  En  donnant  issue  au  pus,  on  épargne  à  la 
malade  plusieurs  jours  de  grande  souffrance  et  on  évite  presque: 
à  coup  sûr  la  production  des  fistules  consécutives. 

Si  l'abcès  est  devenu  sous-cutané,  ne  vous  contentez  pa? 
d'ouvrir  la  poche  extérieure.  Comportez-vous  ici  comme  dans  U 
paume  de  la  main  :  cherchez  l'orifice  de  communication  avec  1*^ 
foyer  profond,  et  fendez  largement  ce  dernier. 

Traitez  les  trajets  fistuleux  du  sein  en  les  ouvrant  dans  tout^ 
leur  étendue. 

Les  abcès  rétro-mammaires^  beaucoup  plus  rares  que  les  deux 
précédents,  résultent,  sans  doute,  de  l'inflammation  des  granula- 
tions les  plus  profondes  de  la  glande  confinant  à  la  couche  lamel- 
leuse  très  lâche  qui  sépare  celle-ci  du  muscle  grand  pectonil 

L'abcès  repousse  fortement  la  mamelle  en  avant.  En  saisissani 
à  pleines  mains  cette  dernière,  dont  l'aspect  est,  d'ailleurs,  tout  à 
fait  normal,  on  peut  la  refouler  en  arrière  et  constater  qu'elle  e<l 
soulevée.  Le  pus  vient  alors  faire  saillie  à  la  circonférence  de  la 
glande,  et  c'est  là  qu'il  convient  de  lui  donner  issue  aussitôt  que 
l'on  a  perçu  de  la  fluctuation. 

2°  Tumeurs  du  sein.  —  J'ai  à  peine  besoin  de  dire  que  les  tu- 
meurs du  sein  constituent  l'un  des  chapitres  les  plus  importants 
de  la  chirurgie.  En  raison  de  leur  extrême  fréquence,  elles  sou- 
lèvent à  chaque  instant,  relativement  au  diagnostic  et  au  traite- 
ment, des  problèmes  dont  la  solution  est  souvent  fort  difficile. 


TUMEURS  DU  SEIN.  731 

Comme  toujours,  je  suivrai  dans  cette  étude  l'ordre  clinique, 
supposant  le  lecteur  en  présence  d'une  femme  qui  vient  le  con- 
sulter pour  une  tumeur  du  sein. 

Et  d'abord,  existe-t-il  une  tumeur  ? 

Cette  question  ne  semblera  pas  oiseuse  aux  praticiens  qui  ont 
déjà  observé  un  assez  grand  nombre  de  malades,  beaucoup  de 
femmes  s'imaginant  être  atteintes  d'une  tumeur  du  sein  alors  qu'il 
n'y  en  a  pas  trace.  D'oti  vient  cette  erreur  ?  De  ce  que  la  glande 
est  douloureuse  et  présente  un  certain  degré  de  tuméfaction  et 
d'induration.  Si  vous  saisissez  entre  les  doigts,  dans  son  diamètre 
vertical  ou  transversal,  la  mamelle,  même  tout  à  fait  saine,  vous 
sentirez,  en  effet,  une  sorte  de  tumeur  plus  ou  moins  volumineuse  : 
mais  pressez  la  glande  à  plat  en  l'appliquant  contre  le  thorax,  vous 
ne  trouverez  plus  rien.  Il  s'agit  donc  là  d'un  mode  d'exploration 
de  la  plus  haute  importance,  et  qui  met  à  l'abri  de  bien  des 
méprises. 

L  existence  d'une  saillie  costale  indépendante  de  la  glande 
constitue  une  autre  cause  d'erreur,  dont  il  suffit  d'être  prévenu. 

Ce  premier  examen  vous  permet  de  conclure  à  la  présence 
d'une  tumeur  dans  le  sein.  Étudiez-en  maintenant  les  caractères. 
Pour  cela,  placez  les  malades  sur  une  chaise,  en  pleine  lumière  ; 
faites  débarrasser  la  poitrine  et  le  cou  de  tout  vêtement,  afin  de 
comparer  entre  eux  les  deux  côtés,  non  seulement  au  niveau  de  la 
mamelle,  mais  aussi  au  niveau  des  creux  sus  et  sous-claviculaires. 

11  est  utile  d'établir  un  premier  départ  dans  le  diagnostic.  Re- 
cherchez donc  si  la  tumeur  est  solide,  ou  bien  si  elle  est  liquide. 
Les  tumeurs  solides  sont  infiniment  plus  fréquentes  que  les 
tumeurs  liquides.  Nous  verrons  que  l'une  des  tumeurs  solides 
se  creuse,  à  un  moment  donné,  de  cavités  kystiques,  mais  la 
partie  fondamentale  est  solide,  les  kystes  sont  l'accessoire. 

Tumeurs  solides  du  sein.  —  Il  ne  serait  pas  rationnel  de  faire 
reposer  notre  étude  clinique  sur  les  classifications  proposées  par 
les  histologistes,  puisque  les  caractères  qui  leur  servent  de  base 
ne  se  révèlent  qu'au  microscope  et  sont  inapplicables  au  lit  du  ma- 
lade. Je  répète  ce  que  j'ai  déjà  fait  remarquer  en  étudiant  les 
tumeurs  de  la  région  parotidienne  :  l'histologie  des  tumeurs  du 
sein  est  très  intéressante  au  point  de  vue  de  l'histoire  naturelle, 
il  est  indispensable  de  la  connaître,  mais  ce  n'est  pas  elle  qui 


!.. 


732  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA    POITRINE. 

nous  permet  d'arriver  au  diagnostic  ;  elle  ne  vient  qu'en  sec^i 
lieu  pour  le  vérifier,  le  confirmer  lorsque  la  tumeur  a  étéenlev»- 
11  nous  faut  donc  d'autres  caractères  pour  asseoir  notre  jugemai 
et  prendre  nos  déterminations. 

Le  grand  signe  clinique,  sur  lequel  repose  presque  entièreme 
le  diagnostic  des  tumeurs  solides  du  sein,  est  le  suivant  :  Lat 
meur  fait-elle  corps  avec  la  g  lande  ou  bien  en  est-elle  indépendanu 

Suivant  la  réponse  à  cette  question,  vous  déterminerez  le  dépar 
entre  les  deux  groupes  principaux  des  tumeurs  solides  du  seii 
Si  la  tumeur  fait  corps  avec  la  glande,  vous  aurez  affaire  au  grow^ 
des  cancers  ;  si  elle  en  est  indépendante,  vous  serez  en  pré^eniv 
d'une  tumeur  appartenant  au  groupe  des  adéno-sar cornes. 

Ce  signe  doit  donc  être  recherché  tout  d'abord  avec  le  plus  gnm«' 
soin.  Une  certaine  expérience  est  nécessaire  pour  le  bien  perce 
voir,  mais  on  y  arrive,  en  général,  facilement.  Si  vous  applique/ 
•doucement  le  doigt  à  la  surface  d'une  tumeur  incorporée  à  la  glande . 
vous  sentez  un  corps  dur,  qui  se  continue  insensiblement  par  ji 
circonférence  avec  les  granulations  glandulaires,  sans  ligne  bien 
nette  de  démarcation,  ainsi  que  le  montre  la  figure  88.  Vouss^'û- 
tirez,  au  contraire,  s'il  s'agit  d'une  tumeur  indépendante  (fig.  8'*. 
une  séparation  très  nette  entre  le  néoplasme  et  la  glande. 

Saisissez  la  tumeur  entre  les  doigts  et  imprimez-lui  des  mou- 
vements ;  la  tumeur  incorporée  est  immobile  sur  la  glande,  tan(li> 
que  l'autre  est  très  mobile  ;  elle  roule  et  glisse,  en  quelque  sorte, 
comme  une  bille  sous  les  doigts.  Evitez  avec  soin  cette  cause  d'er- 
reur, consistant  à  prendre  la  mobilité  en  masse  de  la  mamelle 
sur  le  grand  pectoral  pour  la  mobilité  partielle  de  la  tumeur. 

11  existe,  sans  doute,  entre  ces  deux  groupes  de  tumeurs  bien 
d'autres  signes  différentiels  qui  apparaissent  au  cours  de  révolu- 
tion du  néoplasme  et  que  nous  signalerons  plus  loin,  mais  celui- 
ci,  basé  sur  l'anatomie  pathologique,  est  essentiel,  primordial, 
et  doit  servir  de  base  à  notre  classification  clinique. 

Les  tumeurs  solides  du  sein  se  divisent  donc  en  deux  groupe>  : 
les  tumeurs  fusionnées  avec  la  glande,  et  celles  qui  en  sont  indé- 
pendantes ;  les  premières  sont  encore  dites  non  encapsulées^  et  le> 
secondes  encapsulées. 

Poursuivons  Tétude  de  la  malade  que  nous  supposons  placée 
devant  nous. 

Nous  avons  acquis  les  trois  notions  suivantes  :  cette  femme  est 


TUMEURS  DU  SEIN.  733 

atteinte  d'une  tumeur  du  sein;  la  tumeur  est  solide;  elle  fait 
corps  avec  la  glande  :  elle  appartient  dom;  au  groupe  des  cancers, 
c'est-à-dire  au  groupe  des  tumeurs  essentiellement  malignes.  Je 
dis  au  groupe  des  cancers,  ce  n'est  peut-être  pas  absolument  certain, 
mais  nous  touchons  ici  à  un  point  de  diagnostic  différentiel  des 
plus  délicats,  et  qui  trouvera  mieux  sa  place  un  peu  plus  loin 


.^ 


Fig.  88.  —  Carcinomfl  circonscrit  de  la  oiameUe  (Bcbfina}. 


lorsque  nous  aurons  étudié  l'évolution  et  les  diverses  formes  du 
cancer  du  sein. 

Recherchons  maintenant  les  autres  signes  confirmatifs  de  notre 
première  hypothèse  de  cancer  du  sein. 

L'un  des  premiers  à  apparaître  est  l'adhérence  de  la  peau. 

Cette  adhérence  est  si  nette  et  si  évidente  à  une  certaine  période, 
que  la  malade  elle-même  la  signale  à  notre  attention,  mais  il  n'en 
est  pas  ainsi  au  début  de  l'aiTection,  alors  que  le  diagnostic  peut 
encore  être  douteux,  surtout  si  le  signe  tiré  de  la  fusion  de  la  tu- 
meur avec  la  glande  n'est  pas  très  nettement  perçu,  ce  qui  arrive 
souvent. 

Pour  reconnaître  l'adhérence,  explorez  de  la  façon  suivante  : 


■)34  AFFECTIONS  CHIHUIIGICALES  DE  LA    POITRINE. 

à  une  certaine  distance  au-dessus  et  au-dessous  de  la  tumenr.  a- 
sissez  la  peau  entre  le  pouce  et  l'index,  et  rapprochez  les  itk 
de  façon  à  former  un  pli  :  vous  constaterez  que  vers  la  parliea 
minante  de  la  tumeur  la  peau  ne  se  soulève  pas  et  reste  déprim- 
en  se  fronçant  là  oix  devrait  se  trouver  le  sommet  du  pli .  11  seali. 
que  te  sein  soit  capitonné  en  ce  point.  Faites  la  même  eiplor^ 
tion  sur  une  partie  saine,  et  vous  saisirez  nettement  la  différenc 


Fitl.  89.  —  Tumeur  encapsulée  de  In  mamelle  (adéno-R&rcome)  (schéma^ 

Lorsque  ce  ïîigne  existe,  même  à  IVtat  de  nuance,  il  suflîl  pour 
permettre  d'affirmer  l'existence  du  cancer,  car  jamais  une  tumeui" 
encapsulée  ne  lui  donne  naissance. 

A  quelle  forme  de  cancer  avez-vous  affaire? 

J'estime  que  les  expressions  de  squirre  etd'encéphaloïde  n'uni 
plus  de  raison  d'être,  d'autant  plus  que  la  grosse  tumeur  molle 
à  laquelle  Vcipeau  donnait  te  nom  d'encéphatoïde  n'est  pas  dn 
cancer,  mais  du  sarcome. 

Je  ne  ferai  que  mentionner  i'épithéliome  întracanaliculaire 
signaU-  par  MM.  Labb»^  etCoyne,  surtout  au  point  de  vueanatomo- 
palhologique.  Tous  les  cancers  ne  sont-ils  pas,  d'ailleurs,  consi- 
dérés aujourd'hui  comme  des  épithéliomes? 


TUMEURS   DU  SEIN.  735 

Très  rarement,  le  cancer  peut  débuter  par  le  mamelon  (maladie 
de  Paget). 

La  véritable  division  clinique  du  cancer  du  sein  est  celle-ci  : 
le  cancer  est  circonscrit  ou  il  est  diffus.  Donc,  après  avoir  établi 
que  la  malade  est  atteinte  d'un  cancer,  résolvez  cette  question  : 
Appartient-il  à  la  forme  circonscrite?  revêt-il  la  forme  diffuse? 

La  forme  circonscrite  se  définit  d'elle-nit^me  ;  vous  sentez  nette- 
ment dans  le  sein  un  noyau  très  dur,  plus  ou  moins  volumineux, 
inégal,  irrégulier,  mais  bien  limité,  et  dont  vous  saisissez  nette- 
ment les  contours  (fig.  88).  Vous  apprenez  en  même  temps  que 
la  tumeur  a  marché  d'une  façon  relativement  lente  :  elle  remonte, 
par  exemple,  à  une  ou  deux  années. 

Dans  la  forme  diffuse,  il  est  impossible  de  délimiter  une  tumeur 
isolée. 

Cette  forme  se  présente  elle-même  sous  deux  aspects  différents, 
que  j'ai  essayé  de  représenter  par  les  schémas 90 et 91.  Tantôt,  on 
constate  au  niveau  du  mamelon  une  induration  vague,  qui  se  pro- 
longe à  une  certaine  distance  sans  atteindre  la  périphérie  de  la 
glande;  le  sein  parait  plutôt  ratatiné,  pluspetit  que  l'autre;  la  peau, 
très  adhérente,  est  comme  plissée,  ridée.  On  trouvée  sa  surface 
des  traînées  blanchâtres  formées  par  la  dilatation  du  réseau  lympha- 
tique; autour  du  mamelon,  qui  est  très  dur  et  rétracté,  on  sent 
une  sorte  de  tuméfaction  mollasse  diminuant  insensiblement  à 
mesure  qu'elle  gagne  la  circonférence  de  la  mamelle.  La  marche 
du  cancer  est  assez  lente  :  c'est  un  cancer  rameux  (fig.  90). 

L'autre  variété  du  cancer  diffus  mérite  le  nom  de  cancer  en 
fnasse.  En  effet,  au  lieu  d'un  noyau  cancéreux  qui,  né  d'un  point 
de  la  glande,  rayonne  plus  ou  moins  vite  pour  envahir  toute  la  ma- 
melle, le  néoplasme  apparaît  dans  tous  les  points  à  la  fois,  et  ce 
travail  morbide  se  fait  souvent  en  quelques  mois  (fig.  91).  Le  sein 
est  un  peu  augmenté  de  volume;  il  est  dur  comme  s'il  était  con- 
gelé; la  peau  est  rapidement  adhérente,  et  sur  toute  la  surface  de 
la  tumeur  on  trouve  difficilement  l'endroit  oti  elle  cesse  d'être  en- 
vahie. C'est  dans  ce  cas  surtout  que,  par  le  plissement,  la  peau 
c»sl  cribh'»e  de  petites  dépressions  et  ressemble  à  une  peau  d'orange. 
Le  plus  ordinairement,  le  sein  est  lisse;  quelquefois  cependant  il 
présente  des  bosselures.  On  trouve  souvent  dans  la  peau,  à  une 
certaine  distance  de  la  tumeur,  des  petits  grains  cancéreux 
isolés. 

(iCtte  division  clinique  du  cancer  du  sein  me  parait  d'autant 


m 


AFFECTIONS  LfllHUftGI.:ALES.  DE  LA  POITHISE. 


plas  importante  ipio  c'ost  elle  qui  fournit  les  iiidicutîons  ttii^rapeu- 
tirjiies. 

Mais  continuons  l'exiiitien  des  sifjnes  que  nous  avons  &  rechor- 
chcp  chez  notre  malade. 

Ces  signes  varient  uécessairemcnt  suivant  la  pi^riodt?  où  on  esl 
ari'ivûe  l'affection.   Noii«  en   avons  àfijh  constuti'  deux  des  plus 


Fig.  90.  —  Carrinome  diirus  du  & 


[   «rhuuKi). 


iiuportuQts  :  la  fusion  de  la  tumeur  avec  la  glande  et  l'adhérence 
de  In  peau  sur  nne  plus  ou  moins  grande  iltendue. 

Le  manielitn  ne  tarde  pas  h  subir  une  profond*^  modilicatiou: 
il  se  rétracte,  et  liiiit  presque  par  disparaître.  On  l'a  quelquefois 
vn  le  siège  d'un  écoulement  roussâire,  mais  ce  phénomène  ne 
présente  aucune  valeur  diagnostique  et  se  rencontre,  d'ailleurs, 
rarement  dans  le  cancer. 

Recherchez  ensuite  les  connexions  de  la  tumenr  avec  les  par- 
ties profondes.  Ah  début,  elle  glisse  facilement  sur  le  grand  pec- 
toral et  ne  présente  avec  ce  muscle  aucune  adhérence,  maïs  elle 
ne  tarde  pas  ft  en  contracter.  Pour  vous  en  assurer,  exécutez  la 
mantruvre  suivante  :  saisisse/  la  tumeur  ù  pleine  main  et  impri- 
mez-lai des  mouvements  pendunt  que  le  muscle  est  au  repos  ;  elle 


TUMEURS  DU  SEIN.  737 

"^est  alors  très  mobile.  Ordonnez  à  la  malade  d'appuyer  lortement 
la  main  sur  un  objet  fixe,  une  table,  par  exemple,  et  contÎDuez 

^  de  mobiliser  la  tumeur  :  si  elle  adhère  au  muscle,  elle  cesse  d'être 
mobile  comme  le  muscle  lui-même,  et  vous  constatez  son  degré 

*  d'adhérence  à  la  somme  de  mouvements  dont  elle  jouit  encore. 


Fig.  91.  —  Garcinome  dilTus  du  sein  ;  carcÎDome  en  maise  (ichtiisik). 

Si  la  tumeur  est  fixe,  même  pendant  le  relâchement  du  muscle, 
c'est  qu'elle  adhère  aux  côtes. 

Recherchez  enfin  l'état  du  système  lymphatique. 

C'est  un  des  caractères  essentiels  liu  cancer  de  se  propager 
rapidement  aux  ganglions  de  l'aisselle.  Explorez  non  seulement 
cette  cavité,  mais  encore  les  creux  sus  et  sous-claviculaires. 
Comparez-les  avec  ceux  du  côté  sain  :  s'ils  sont  moins  profonds, 
même  quand  vous  n'arriveriez  pas  à  sentir  les  gunglions  au  tou- 
cher, concluez  à  l'envahissement  du  système  lymphatique  jusqu'à 
leur  niveau. 

La  recherche  des  ganglions  dans  l'aisselle  est  entourée  d'une 
certaine  difficulté.  Lorsqu'ils  sont  volumineux  et  durs,  ii  suffit  d'y- 
porter  la  main  pour  les  trouver,  mais  s'ils  sont  petits,  on  en  peut 
facilement  méconnaître  la  présence,  et  rien  n'est  plus  commun 

TiuiMix.  ^  Cliirurgie  clinique.  1.   —   i^ 


138  AKKECTEOSS  CniHURGlCALES   DE  LA  POITRINE. 

quo  de  constater  à  eel  lîgard  une  contradiction  entre  plusieurs 
observateurs,  surtout  si  la  femme  est  chargirû  de  m  bon  point - 

Rappelez-vous  que  les  ganglions  occup(>til  la  pnrui  interne  de 
l'aisselle  ol  reposent  sur  le  grand  dentelé,  dans  ifi  rainure  que 
forme  avec  ce  muscle  le  bord  inft^rieur  du  grund  pectoral.  Doue. 
pour  les  recherclicr.  il  faut  porter  les  doigts  à  plat  sur  les  côtes; 
explorez  l'aisselle  gauche  avec  la  main  droite  et  l'aisselle  droite 
avec  la  main  guuche. 

Les  ganglions  se  pressentent  sous  plusieurs  états;  ils  sont 
isolés,  mobiles,  ou  bien  ils  forment  une  masse  agglomérée  et 
adht^rente,  circonstance  fort  importante  à  déterminer  uu  point d«> 
vue  opératoire,  car  l'adliérence se  produit  souvent  avec  la  veine  axil- 
laire.  Dans  ces  deux  cas,  ils  constituent,  en  général,  une  tumeur 
nettement  limitée,  mais  peuvent  aussi  aUecter  lu  même  forme 
que  le  cancer  diffus  :  on  trouve  alors  sur  la  paroi  interne  de  l'ais- 
selle une  masse  indurée,  étalée,  se  continuant  avec  une  traînée 
de  même  nature  qui  tu  rult«cbe  à  tu  glande.  Cette  disposition, 
qui  peut  passer  plus  facilement  inaperçue  que  la  précédente,  m'a 
paru  se  rencontrer  de  préférence  dans  la  forme  de  cancer  diffus 
rnmeux  représentée  par  le  schéma  90,  celte  on  j'ai  signalé  dans  la 
peau  la  présence  de  varices  lymphiiliquos.  Les  vaisseaux,  plus 
encore  que  les  ganglions,  paraissent  dans  cette  forme  être  gorgés 
de  tissu  cancéreux. 

A  une  époque  plus  avancée  de  la  maladie,  la  tumeur  se  pré- 
sente  sous  un  aspect  différent  :  les  signes  précédents  sont  encore 
plus  accentués  et  il  s'en  joint  un  autre,  l'ulcération.  D'abord 
très  petite  et  superficielle,  l'ulcération  gagne  de  proche  en  proche 
en  largeur  et  en  profundeur  et  détermine  des  kémorragies 
qui  hâtent  l'arrivée  de  la  dernière  période,  ou  période  cachec- 
tique. 

A  ce  moment  vous  constatez  ordinairement  une  tumeur  ulcérée, 
adhérente  au  grand  pectoral,  adhérente  aux  c6les.  Autour  de  la 
tumeur  sont  parfois  disséminés  des  noyaux  ou  des  plaques  dures, 
débordant  la  ligne  médiane  et  faisant  sur  la  polti'ine  l'elTet  d'une 
cuirassé.  Lu  chaîne  ganglionnaire  est  envahie  jusque  dans  le  cou. 
L'état  général,  resté  bon  pendant  assez  longtemps,  s'est  profon- 
dément altéré:  la  malade  éprouve  de  violentes  douleurs;  ellea 
maigri,  jauni,  perdu  ses  forces.  De  plus,  par  suite  de  lucompres- 
Ktundes  vaisseaux  et  nerfs  de  l'aisselle,  le  brus  se  lumélie,  s'oo- 
gourdit,  devient  douloureux  et  impuissant. 


f-i 


1.  • 

1 


TUMEURS  DU  SELN.  739 

Il  n'est  pas  rare  à  ce  moment  de  voir  survenir  des  fractures 
spontanées  compliquant  encore  ce  long  martyre. 

Si  le  diagnostic  de  cancer  s'impose  lorsque  la  maladie  est 
parvenue  à  une  époque  avancée  de  son  évolution,  il  n'en  est  pas 
toujours  de  même  au  début.  Le  praticien  peut  éprouver  do  réelles 
difficultés  à  distinguer  une  tumeur  néoplasique  d'une  tumeur 
purement  inQammatoire,  et  il  est  à  peine  besoin  de  faire  ressortir 
toute  l'importance  de  cette  distinction,  puisque  la  première  pré- 
sente une  gravité  extrême,  exige  souvent  une  pénible  opération, 
tandis  que  la  seconde  est  insignifiante  et  disparaît. 

Supposez  un  lobule  de  la  glande  enflammée  (il  s'agit  d'une 
inflammation  chronique  et  non  de  celle  qui  succède  à  l'allai- 
tement ou  à  l'accouchement),  vous  constatez  dans  le  sein  une 
petite  tumeur,  ferme,  douloureuse  spontanément  et  à  la  pres- 
sion, et  en  connexion  avec  les  lobules  voisins.  Ne  sont-ce  pas 
les  caractères  que  nous  avons  attribués  au  cancer  du  sein  à  son 
début?  C'est,  en  eËFet,  seulement  avec  le  cancer  qu'elle  pourrait 
être  confondue  et  non  avec  les  tumeurs  encapsulées,  car  jamais 
une  tumeur  inflammatoire  ne  saurait  être  séparée  du  reste  de  la 
glande  par  une  capsule.  Dans  le  cas  que  nous  supposons,  d'une 
inflammation  limitée  à  un  lobule  ou  à  un  lobe  de  la  glande,  c'est 
donc  avec  le  cancer  circonscrit  que  la  confusion  est  possible.  J'ai 
observé  un  certain  nombre  de  fois,  et  beaucoup  de  praticiens 
ont  sans  doute  observé,  comme  moi,  des  femmes  pour  lesquelles 
une  opération  était  décidée  alors  qu'il  s'agissait  seulement  d'une 
tumeur  inflammatoire,  ce  que  l'avenir  justifiait. 

J'ai  vu  une  femme  opérée  depuis  quinze  ans  d'un  prétendu 
cancer  de  chaque  sein,  et  dont  la  santé  n'a  jamais  cessé  d'être 
florissante  :  je  n'ai  pu  m'empêcher  de  songer  aux  cas  dont  j'ai  été 
témoin,  guéris  sans  opération. 

Tout  à  fait  au  début  de  la  maladie,  il  peut  y  avoir  de  l'hési- 
tation :  toutefois  ne  diagnostiquez  jamais  un  cancer  du  sein  avant 
d'avoir  constaté  l'adhérence  de  la  peau,  le  capitonnage  dont  j'ai 
parlé  plus  haut.  Ce  signe  est  pathognomonique  et  manque  toujours 
dans  la  tumeur  inflammatoire  chronique  :  or,  vous  savez  qu'il  sur- 
vient rapidement  dans  le  cancer. 

Dans  le  cancer  il  n'existe  qu'un  seul  noyau  induré  au  milieu 
de  la  glande  ;  dans  la  mammite  chronique  on  en  trouve  souvent 
plusieurs. 


\ 


740  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LK  POITRINE. 


Le  cancer  ne  débute  jamais  à  la  fois  dans  les  deux  seins;  si  k 
second  sein  est  parfois  envahi,  c'est  vers  la  fin  de  la  maladie. 

Il  n'est  pas  rare  de  rencontrer  dans  chaque  sein  des  novaui 
inflammatoires. 

Si  la  malade  vous  dit  :  Cette  tumeur  oscille  dans  son  volume, 
elle  change  même  de  place,  —  tenez  le  plus  grand  compte  de  c^ 
caractères  et  assurez-vous  de  leur  réalité,  car  ils  sont  la  preuvf 
qu'il  s'agit  d'une  induration  inflammatoire. 

La  mammite  chronique  peut  donner  lieu  à  un  engorgement  dt^ 
ganglions  de  l'aisselle,  et  l'on  conçoit  que  ce  signe  jette  plus  d^ 
trouble  ei^core  dans  l'esprit  du  praticien  —  mais,  dans  le  cancer 
les  ganglions  lymphatiques  ne  sont  pas  envahis  dès  le  début  ^ 
l'affection,  et  lorsque  l'adénopaihie  se  développe,  on  trouve  déjà 
des  adhérences  à  la  peau. 

En  résumé,  lorsque  vous  constatez  dans  le  sein  Texistence  d'une 
tumeur  non  encapsulée  (attachez-vous  à  bien  déterminer  ce 
dernier  caractère  qui  vous  permet  d'éliminer  l'adéno-sarcome , 
n'adhérant  pas  à  la  peau,  ne  s'accompagnant  d'aucune  altération 
du  côté  du  mamelon,  suspendez  votre  diagnostic  et  n'opérez  pa>. 
La  présence  des  ganglions  engorgés  dans  l'aisselle  à  cette  période 
serait  plutôt  une  preuve  en  faveur  de  la  tumeur  inflammatoire. 
Si  plusieurs  tumeui's  de  même  nature  se  développent  dans  le 
même  sein,  s'il  en  existe  dans  l'autre  sein,  si  vous  constatez  des 
oscillations  évidentes  dans  leur  volume  (ce  qui  coïncide  le  plus 
souvent  avec  l'époque  menstruelle),  prononcez-vous  pour  une 
mammite  chronique. 

Indépendamment  de  ces  noyaux  inflammatoires,  on  peut  ren- 
contrer dans  la  mamelle  des  tumeurs  qui  revêtent  un  aspect  ch- 
nique  à  peu  près  identique,  mais  en  diffèrent  quant  à  leur  nature. 
On  observe  en  effet,  quoique  beaucoup  plus  rarement,  des  fibro- 
mes multiples  du  sein  et  aussi,  en  plus  ou  moins  grand  nombre, 
des  kystes.  Ces  derniers  ont  fait  l'objet  d'une  étude  particulière 
de  la  part  de  M.  Reclus,  qui  a  proposé  pour  cette  affection  le  nom 
de  maladie  kystique  de  la  mamelle^  sans  préjuger  de  ses  caractères 
histologiques. 

Nous  devons,  sans  aucun  doute,  admettre  l'existence  de  cette 
maladie,  déjà  mentionnée  parA.Cooper  et  dont  la  description  repo- 
se sur  des  faits  bien  observés  par  MM.  Reclus  et  Rrissaud,  mais 
je  crois  pouvoir  direqu'elle  est  extrêmement  rare  et  ne  doit  tenir 


TUMEURS  DU  SEIN.  741 

qu'une  place  minime  dans  la  pathologie  du  sein,  puisque  sur  un 
nombre  extrêmement  considérable  de  tumeurs,  j'en  ai  peut-être 
observé  seulement  un  ou  deux  exemples.  En  tout  cas,  ce  qu'il  faut 
savoir,  c'est  qu'au  point  de  vue  clinique  il  est  impossible  de  dire 
à  l'avance  s'il  s'agit  d'un  noyau  purement  inflammatoire  (maladie 
noueuse  de  M.  le  D'  Phocas),  d'un  fibrome,  ou  d'un  kyste.  Le  dia- 
gnostic ne  saurait  être  établi  que  par  une  ponction  avec  la 
seringue  de  Pravaz. 

Il  faut  savoir,  en  outre,  que  la  maladie  kystique  est  de  nature 
bénigne  et  qu'il  ne  s'agit  pas  là  d'une  tumeur  épithéliale,  ainsi 
qu'on  a  pu  le  croire  au  début.  Il  est  même  vraisemblable  que  ces 
kystes  reconnaissent  comme  cause,  au  même  titre  que  les  noyaux 
de  mammite,  un  processus  inflammatoire. 

Je  ne  crois  donc  pas  qu'il  soit  utile  de  pratiquer  l'ablation  de 
la  glande  pour  les  tumeurs  de  ce  genre.  La  compression  métho- 
dique, qui  convient  si  bien  quand  il  s'agit  d'un  noyau  inflamma- 
toire, produira,  sans  doute,  moins  d'effet  en  cas  de  kystes,  mais  il 
n'y  a  toutefois  aucun  inconvénient  à  la  tenter. 

Une  mammite  généralisée  à  toute  la  glande  pourrait  être  con- 
fondue au  début  avec  la  forme  diffuse  du  cancer,  d'autant  plus 
que,  si  la  mammite  présente  un  certain  degré  d'acuité,  si  les 
couches  superficielles  de  la  région  participent  elles-mêmes  à 
l'inflammation,  la  peau  a  perdu  dans  les  deux  cas  une  partie  de 
sa  mobilité  et  que,  dans  les  deux  cas  aussi,  on  peut,  en  plissant 
les  téguments,  constater  l'aspect  d'une  peau  d'orange.  Ce  dernier 
signe,  lorsqu'il  est  isolé,  ne  doit  donlc  pas  être  considéré  comme 
absolument  pathognoitionique  d'un  cancer  du  sein.  Le  diagnostic 
différentiel  alors  est  parfois  si  difficile,  que  j'ai  \ni  des  praticiens 
de  grande  valeur  différer  d'opinion  à  cet  égard.  Il  faut  attendre 
pour  se  prononcer.  Lorsque  la  mammite  est  franchement  chro- 
nique, vous  n'observez  aucune  adhéi^ence  de  la  peau,  le  mamelon 
n'est  pas  rétracté  ;  la  forme  de  la  tumeur  irappelle  absolument 
celle  de  la  glande  mammaire  elle-^même^  des  poussées  inflam- 
matoires se  sont  produites  dans  les  deux'  seins.  Vous  deve'z  alors 
repousser  l'idée  de  cancer.  Ce'  soùt,  d'ailleurs,  des  cas  que  l'on 
observe  rarement  dans  la  pratique. 

Je  suppose  que  les  signes  soient  évidents  :  peau  adhérente,  ma- 
melon rétracté,  etc.,  la  femme  que  vous  avez  devant  vous  est  donc 
atteinte  d'un  cancer  du  sein.  Quel  traitement  allez- vous  conseiller? 


742  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  POITRINE- 

Nous  admettons  d'abord  que,  jusqu'à  présent,  toute  médication 
interne  ou  externe  est  impuissante  à  guérir  un  cancer  avér»'  : 
espérons  qu'un  heureux  hasard  mettra  plus  tard  rhumanité  eu 
possession  d'un  spécifique  contre  cette  terrible  affection,  mais  If 
quinquina  du  cancer  n'est  pas  encore  trouvé. 

C'est  donc  toujours  à  l'ablation  qu'il  con\dent  de  recourir 
quand  on  se  propose  de  tenter  une  cure  radicale. 

Une  cure  radicale  !  Peut-on  l'obtenir,  même  au  prix  d'une 
opération  ? 

Des  exemples,  malheureusement  trop  fréquents,  nous  démon- 
trent journellement  le  contraire.  Cependant,  sans  être  partisan 
de  la  théorie  qui  fait  du  cancer  une  affection  microbienne  tou- 
jours locale  primitivement  ;  tout  en  admettant  une  disposition 
spéciale,  une  diathèse  qu'il  serait  puéril  de  contester,  je  pense 
qu'il  y  a  un  intérêt  réel  pour  les  malades  à  être  débarrassées  de 
leur  affection  ;  je  pense  qu'une  opération  bien  complète,  faite  en 
temps  opportun,  donne  des  chances  sérieuses  de  survie,  sans  oser 
dire  toutefois  qu'elle  mette  à  l'abri  de  la  récidive  locale  ou  de  la 
généralisation. 

Il  faut  donc  opérer  les  cancers  du  sein.  Mais  faut-il  les  opérer 
tous? 

Non  certainement. 

Pour  certains  cas,  il  ne  saurait  y  avoir  doute.  Le  cancer,  par 
exemple,  ne  consiste  plus  guère  qu'en  une  vaste  ulcération  ;  il 
a  détruit  les  parties  molles  du  thorax,  il  adhère  aux  côtes,  etc.  : 
contentez-vous  alors  des  moyens  palliatifs  les  plus  puissants. 

Que  dans  un  but  palliatif  vous  enleviez,  à  la  rigueur,  un 
noyau  cancéreux  bien  isolé,  lorsqu'une  ulcération  fournit  cons- 
tamment du  sang  et  occasionne  de  vives  douleurs,  vous  ren- 
drez encore  service  à  la  malade,  mais  ce  sont  là  des  cas  excep- 
tionnels. 

Règle  générale  :  on  ne  doit  opérer  un  cancer  du  sein  que  si 
toutes  les  parties  atteintes  peuvent  être  enlevées. 

En  vertu  de  ce  précepte,  lorsque  le  cancer,  quoique  non  ulcéré, 
atteint  non  seulement  la  glande,  mais  est  disséminé  sur  divers 
points  du  thorax;  lorsque  toute  la  chaîne  ganglionnaire  est 
envahie  jusqu'à  la  racine  du  cou,  l'abstention  est  de  droit  et 
il  ne  saurait  y  avoir  de  désaccord  à  ce  sujet. 

11  existe  donc  des  cas  dans  lesquels  le  chirurgien  ne  doit  pas 
opérer. 


TUMEURS  DU  SEIN.  743 

Je  suppose  un  cancer  opérable  :  les  limites  du  néoplasme  sont 
accessibles  et  il  semble  même  possible  de  les  dépasser. 

C'est  ici  que  commence  la  difficulté.  La  forme  du  cancer 
doit,  à  mon  avis,  peserd'un  grand  poids  sur  votre  détermination. 
Si  le  cancer  appartient  à  la  forme  circonscrite,  avec  ou  sans  gan- 
glions dans  Taisselle,  n'hésitez  pas,  conseillez  l'opération  ;  mais, 
s'il  revêt  la  forme  diffuse,  et  surtout  la  forme  diffuse  en  masse,  ne 
la  conseillez  pas.  J'ai  acquis  la  conviction  profonde,  basée  sur  de 
bien  nombreux  exemples,  que  l'opération  est  dans  ces  cas  plus 
nuisible  qu*utile  à  la  malade.  La  tumeur  paraît  limitée,  mais,  en 
somme,  elle  ne  l'est  pas,  et  rien  ne  vous  indique  jusqu'où  doit 
porter  votre  incision.  Aussi,  assiste-t-on  presque  toujours  alors 
au  spectacle  lamentable  d'une  récidive  survenant  dans  la  plaie, 
avant  même  que  celle-ci  soit  cicatrisée,  et  le  néoplasme  en  revêt 
une  marche  plus  rapide.  Vous  prenez  une  femme  présentant 
encore  toutes  les  apparences  de  la  santé,  dont  personne  même 
peut-être  ne  soupçonne  la  maladie,  vous  l'opérez  ;  et  loin  de  lui 
rendre  service,  vous  lui  portez  préjudice,  car  jamais  elle  ne 
recouvrera  l'état  de  santé  relatif  qu'elle  possédait  auparavant,  et 
vous  aurez  certainement  abrégé  ses  jours. 

Non  seulement  une  opération  pratiquée  dans  ces  conditions  est 
nuisible  à  la  malade,  elle  l'est  encore  à  la  famille.  Est-il  donc  indif- 
férent pour  les  enfants  qu'il  soit  de  notoriété  publique  que  leur 
mère  a  été  opérée  d'un  cancer  du  sein  ?  Non  :  par  suite,  il  est  ir- 
rationnel de  conseiller  une  opération  désavantageuse  pour  la 
malade  et  dont  la  famille  subit  les  conséquences  de  toute  sorte. 

La  conduite  du  praticien  serait  des  plus  simples  si  les  choses 
se  dessinaient  toujours  avec  une  netteté  parfaite,  mais  il  n'en 
est  pas  ainsi  dans  la  clinique,  où  l'on  rencontre  souvent  les  cas 
intermédiaires.  Ce  qui  rend  encore  la  situation  du  chirurgien 
plus  délicate  et  exige  de  sa  part  une  attention  extrême,  c'est  l'état 
moral  des  malades,  dont  il  est  indispensable  de  tenir  compte.  Trop 
heureux  lorsque,  atteinted'un  cancer  diffus  du  sein,  la  maladecom- 
mence  par  vous  déclarer  de  la  façon,  la  plus  nette  qu'elle  n  accep- 
tera pas  l'opération  :  abondez  dans  ce  sens.  Mais  si,  au  contraire, 
la  malheureuse  désire  être  opérée,  si  le  refus  d'une  opération 
de  votre  part  équivaut  dans  sa  pensée  à  un  arrêt  de  mort  :  si  cette 
idée  l'obsède  à  chaque  instant  et  lui  rend  la  vie  insupportable, 
comment  ne  pas  prendre  en  commisération  un  tel  état  d'esprit  ? 
Il  est  des  cas  tellement  inopérables  qu'il  faut  refuser  quand  même, 


I 


744  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  POITRINE. 

mais  on  conçoit  que  Ton  se  décide,  bien  qu'à  contre-cœur,  lor- 
qu'il  se  présente  encore  quelques  chances  favorables. 

Voici  comment  il  faut  pratiquer  Tablation  des  cancers  du  sein 

Les  préceptes  généraux  se  résument  en  ceci  :  Enlevez  le  plu^ 
largement  possible  toutes  les  parties  suspectes  ;  ne  laissez  dans  la 
plaie  aucune  portion  de  glande,  même  saiiîe. 

Cernez  la  tumeur  par  deux  incisions  horizontales  en  commen- 
çant par  Tinférieure  ;  pénétrez  rapidement  jusqu'au  grand  pect'- 
ral  ;  détachez  la  tumeur  de  haut  en  bas  en  la  faisant  basculer,  ei 
entraînant  les  fibres  musculaires  qui  pourraient  être  adhérente. 
Appliquez  les  pinces  hémostatiques  nécessaires. 

Si  vous  avez  constaté  la  présence  de  ganglions  dans  raisselle. 
prolongez  Fincision  vers  cette  cavité  en  suivant  le  bord  inférieur 
du  grand  pectoral  et  divisez  les  parties  molles  jusqu'à  ce  qu^' 
vous  soyez  arrivé  sur  les  ganglions.  —  Quittez  alors  le  bîsloori 
et  servez-vous  des  doigts.  —  Énucléez  tous  les  ganglions  envahis: 
en  agissant  de  la  sorte,  vous  assurez  mieux  Thémostase  et  \o\\< 
entraînez  les  vaisseaux  lymphatiques  afférents  ou  efTérents  en 
même  temps  que  le  ganglion. 

Si  vous  aviez  déchiré  la  veine  axiliaire,  mettez  un  fil  au-dessus 
et  au-dessous. 

Revenez  ensuite  à  la  plaie  principale  ;  recherchez  s'il  ne  resl»' 
pas  à  la  face  profonde  de  la  peau  des  portions  de  glande  saine,  et 
détachez-les  avec  les  ciseaux.  N'hésitez  pas  à  enlever  quelques 
fragments  du  grand  pectoral,  si  ce  muscle  vous  semble  atteint, 
mais  je  ne  saurais,  au  moins  jusqu'à  nouvel  ordre,  le  désinsérer 
et  Tenlever  tout  entier  et  de  parti  pris,  ainsi  que  des  chirurgiens 
allemands  l'ont  conseillé  dans  ces  derniers  temps. 

Faites  l'hémostase  définitive  ;  lavez  h  la  solution  ph<5niquée 
forte  ;  drainez  Taisselle  et  la  plaie  principale  ;  réunissez  par  pre- 
mière intention,  même  lorsque  les  bords  de  la  plaie  sont  très  écar- 
tés Tun  de  l'autre,  et  ne  craignez  pas  d'exercer  une  certaine  traction 
pour  les  affronter  :  suturez  avec  du  crin  de  Florence  ou  de  la  soie. 
Vous  obtiendrez,  presque  toujours,  la  réunion  immédiate  de  la 
peau  et  des  neuf  dixièmes  de  la  plaie. 

Je  fais  actuellement  le  pansement  suivant  :  gaze  iodoformée. 
épaisse  couche  d'ouate;  —  compression  avec  un  bandage  de 
corps  en  flanelle.  Comprimez  énergiquement,  afin  d'éviter  l'écou- 
lement sanguin. 


TUMEURS  DU  SEIN.  745 

Diminuez  cette  compression  après  quelques  heures,  si  elle- 
gênait  la  respiration. 

Laissez  le  pansement  en  place  pendant  cinq  à  six  jours,  à 
moins  que  les  pièces  ne  soient  trop  tachées  de  sang.  Enlevez  alors 
les  sutures  et  le  drain,  réappliquez  ensuite  le  même  pansement 
moins  le  drain. 

Pansez  de  nouveau  après  trois  ou  quatre  jours.  La  guérison 
est,  en  général,  complète  du  douzième  au  quinzième  jour. 

Chaque  chirurgien  apporte,  sans  doute,  quelques  modifications 
personnelles  dans  la  pratique  des  opérations  et  du  pansement  ;  il 
faut,  d'ailleurs,  remplir  les  indications  spéciales,  s'il  s'en  présente. 
Je  puis  toutefois  affirmer  au  praticien  que,  s'il  suit  fidèlement 
les  règles  précédentes,  il  obtiendra  certainement  des  résultats 
remarquables. 

Comment  se  fait  la  récidive  dans  les  cancers  du  sein?  C'est  un 
point  intéressant  que,  sur  mes  conseils,  M.  le  D'  Rieffel  a  étudié 
d'une  manière  toute  spéciale.  Dans  un  très  grand  nombre  d'ob- 
servations relevées  à  ce  point  de  vue,  M.  Rieffel  a  trouvé  que 
95  fois  sur  100  environ  la  récidive  se  faisait  dans  la  cicatrice,  et 
5  fois  seulement  dans  les  ganglions  de  l'aisselle. 

Frappé,  depuis  bien  des  années  déjà,  de  ce  mode  de  récidive  des 
cancers  du  sein,  j'en  avais  tiré  cette  conclusion  pratique  :  il  est 
évident  que  si  l'on  constate  la  présence  dans  l'aisselle  d'un  ou  de 
plusieurs  ganglions  indurés,  il  faut  les  extirper;  mais  s'il  n'en 
existe  pas  d'appréciables  au  toucher,  est-il  utile  de  prolonger  l'in- 
cision  sous  le  bras,  de  parti  pris,  afin  de  curer  Faisselle^  ainsi 
qu'on  l'a  dit?  Le  résultat  des  recherches  de  M.  Rieffel  me  parait 
répondre  suffisamment  à  la  question;  on  complique,  on  aggrave 
ainsi  l'acte  opératoire  sans  aucun  bénéfice  pour  la  malade.  Par 
contre,  il  importe  de  dépasser  le  plus  possible  les  limites  du  mal, 
en  enlevant  largement  les  téguments,  puisque  c'est  de  là  que 
partira  à  peu  près  certainement  la  récidive. 

Revenons  maintenant  à  notre  seconde  hypothèse. 

La  malade  que  nous  examinons  est  atteinte  d'une  tumeur  du 
sein  ;  cette  tumeur  est  solide  et,  de  plus,  elle  est  mobile  sur  la  glande; 
elle  en  est  séparée  par  une  capsule  d'enveloppe;  la  tumeur,  en 
un  mot,  est  encapsulée  (fig.  92).  Elle  appartient  aux  tumeur» 
relativement  bénignes  du  sein,  au  groupe  des  adéno-sarcomes. 


7i«  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE    LA    POITRINE. 

Il  est  donc  de  la  plus  haute  importance  de  savoir  si  la  tumtr- 
est  encapsulée,  parce  que  vous  éliminez  de  la  sorte  et  le  cancer 
la  mammite  chronique.  C'est  à  sa  mobilité  qu'on  le  reronnu' 
et  à  l'absence  de  continuité  avec  les  granulations  glandulaire*  <i. 
voisinage.  La  tumeur  rouie,  se  déplace,  pivote  sur  elle-niéiii>' 
fuît,  et  bascule  sous  le  doigt  comme  un  noyau  de  fruit.  On  urn- 
assez  rapidement  en  clinique  à  percevoir  ces  caractères  ;  toiitefoi- 


Fig.  SU.  —  Adénome  du  leia  «oulevé  hort  dea&  capaule. 

il  faut  se  garder  de  confondre  (et  c'est  la  seule  difficulté)  la  mobi- 
lité en  masse  de  la  mamelle  sur  le  grand  pectoral  avec  la  mobilité 
partielle  de  la  tumeur  sur  la  glande. 

Je  suppose  que  la  tumeur  présente  le  volume  d'un  œuf  de 
poule;  elle  est  arrondie,  lisse,  très  régulière,  et  presque  toujours 
indolente  ;  la  peau  qui  la  recouvre  est  saine,  n'offre  pas  la  moin- 
dre adhérence  ;  le  mamelon  n'est  pas  rétracté  :  l'aisselle  est  libre. 

De  plus,  vous  apprenez,  en  général,  de  la  malade  que  cette 
tumeur  est  do  date  ancienne;  il  y  a  six,  sept,  huit  ans  qu'elle 
s'est  aperçue  d'une  petite  houle  qui  roulait  dans  le  sein. 

Cliniquement,  cette  tumeur  est  donc  très  nettement  définie; 
elle  ne  ressemble  en  rien  au  cancer. 


TUMEURS  DU  SEIN.  747 

En  est-il  de  môme  au  point  de  vue  histologique? 

Est-ce  un  adénome,  un  fibrome,  un  sarcome,  un  myxome, 
même  un  épithéliome?  On  ne  peut  le  savoir;  c'est  seulement  après 
l'ablation  de  la  tumeur  que  le  microscope  se  prononcera,  et 
encore  nous  apprend-il  souvent  qu'elle  est  mixte  et  composée 
de  divers  tissus.  La  clinique  est  encore  à  cet  égard  pleinement 
d'accord  avec  l'histologie.  La  tumeur  peut  revêtir,  dès  le  début, 
les  allures  du  sarcome  pur,  marcher  rapidement,  et  il  s'agit  alors 
d'un  sarcome  encéphaloïde;  mais  voici  comment  les  phénomènes 
évoluent  dans  la  grande  majorité  des  cas. 

Restée  pendant  plusieurs  années  presque  silencieuse,  et  parais- 
sant bien  n'être  qu'un  adénome  simple,  cette  tumeur  prend 
tout  à  coup  un  accroissement  rapide.  Elle  était  lisse  et  régulière; 
elle  devient  inégale  et  bosselée.  Elle  avait  une  consistance  réni- 
tente,  élastique,  égale  dans  tous  les  points  :  —  elle  reste  ferme 
par  place,  mais  devient  molle  et  fluctuante  dans  d'autres.  La 
peau  avait  conservé  sa  couleur  et  son  épaisseur  normales;  —  elle 
rougit  et  s'amincit,  sans  toutefois  jamais  présenter  les  adhérences 
propres  au  cancer.  Le  mamelon  était  normal  ;  —  il  ne  se  rétracte 
pas,  il  est  vrai,  comme  dans  le  cancer,  mais  il  s'étale  sous  l'in- 
fluence de  la  distension  do  la  peau.  La  tumeur  était  à  peu  près 
indolente  : —  elle  est  devenue  douloureuse.  Cependant,  elle  con- 
serve toujours  deux  de  ses  caractères  primitifs  :  elle  est  libre  sur 
les  parties  profondes,  complètement  mobile,  et  les  ganglions  de 
l'aisselle  sont  intacts. 

Que  s'est-il  donc  passé?  La  tumeur,  qui,  pendant  tant  d'années, 
s'était  comportée  comme  un  adénome  simple,  a  subi  la  transfor- 
mation sarcomateuse  et  dès  lors  s'est  rapidement  développée.  Elle 
s'est  creusée  de  kystes  plus  ou  moins  vastes,  et  constitue,  par 
suite,  l'affection  connue  sous  le  nom  de  sarcome  kystique  ou  de 
cystO'Sarcome  de  la  mamelle. 

Arrivée  à  cette  période  de  son  évolution,  la  tumeur  ne  s'arrête 
plus  dans  sa  marche.  Elle  atteint  parfois  un  volume  énorme  et 
peut  peser  six  ou  sept  kilogrammes. 

Jusqu'alors  la  santé  générale  des  malades. était  restée  remar- 
quablement bonne.  Cependant,  la  peau  s'amincit  de  plus  en  plus 
et  finit  par  s'ulcérer.  De  grosses  masses  bourgeonnantes,  grisâtres, 
sanieuses,  s'échappent  au  dehors,  tombent  souvent  d'elles-mêmes 
comme  un  fruit  mûr  (à  ce  point  qu'on  a  observé  des  cas  de 
guérison  spontanée  par  ce  mécanisme),  et  il  survient  de  fré- 


748  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  POITRINE. 

quentes  hémorragies.  A  partir  de  ce  moment,  la  santé  s'altère  et  h 
malade  ne  tarde  pas  à  succomber  dans  un  état  cachectique. 

J^ai  déjà  dit  plus  haut  que  Vclpeau  donnait  à  ces  gros  sr 
cornes  le  nom  de  cancer  encéphaloïde,  mais  bien  à  tort,  car  o.^ 
deux  genres  de  tumeur,  cancer  et  sarcome,  ne  présentent  pasi 
seul  caractère,  je  ne  dis  pas  seulement  histologique,  mais  mèi£ 
clinique,  qui  leur  soit  commun. 

La  confusion  étant  encore  faite  de  nos  jours  par  un  grao 
nombre  de  praticiens,  même  par  des  praticiens  de  renom,  j  a 
cru  utile  de  résumer,  sous  forme  de  parallèle,  les  signes  ']- 
différencient  le  cancer  du  sarcome  du  sein  ;  signes  applicable 
aussi  bien  au  sarcome  développé  d'emblée  dans  la  mamelle,  qu  ' 
Tadéno-sarcome. 

Les  signes  différentiels  portent  :  sur  la  marche  et  le  mode  i- 
développement;  la  configuration  extérieure;  l'état  de  la  peso 
l'état  du  mamelon  ;  l'aspect  de  l'ulcération  ;  la  consistance  1 
la  tumeur  ;  ses  connexions  avec  la  glande  mammaire  ;  ses  an- 
nexions avec  les  parties  sous-jacentes  ;  le  retentissement  ;«* 
le  système  lymphatique  ;  le  mode  de  récidive  ;  l'influence  su' 
la  santé  générale;  les  symptômes  physiologiques. 

Marche  et  mode  de  développement.  —  Le  sarcome  marchr 
beaucoup  plus  lentement  que  le  carcinome,  surtout  au  début 
Il  peut  rester  stationnaire  un  grand  nombre  d'années.  J*ai  Ht 
l'occasion  d'opérer  un  sarcome  énorme,  pour  lequel  Nélaton  avaii 
été  consulté  vingt-cinq  ans  auparavant,  ainsi  qu'en  témoignait 
une  consultation  écrite  conservée  par  la  malade.  Par  contre, 
lorsque  le  sarcome  se  met  à  grossir,  il  marche  plus  vite  que  le 
carcinome,  grâce  surtout  aux  cavités  kystiques  qui  se  développent 
dans  son  intérieur. 

Configuration  extérieure.  —  Elle  comprend  la  forme  et  le  vfv 
lume.  Le  sarcome  confirmé  du  sein  est  inégal,  bosselé  à  sa  sur- 
face ;  ce  ne  sont  pas  de  petites  inégalités  comme  dans  le  carci- 
nome, mais  bien  de  grosses  bosselures  du  volume  d'un  œuf  de 
poule,  et  dépassant  même  ce  volume.  La  masse  entière  se  détache, 
en  quelque  sorte,  du  thorax;  elle  est  comme  pédiculée,  ce  qui  na 
pas  lieu  dans  le  carcinome,  qui  est  plutôt  plaqué  sur  la  poitrine. 
(Voy.  fig.  93  et  94). 

Le  sarcome  peut  atteindre  un  volume  énorme,  peser  six  on 
sept  kilogrammes  et  même  davantage  :  jamais  le  carcinome  n'at- 
teint ce  volume. 


,  TUMEURS  DU  SBIN.  7W 

Étal  de  la  peau.  —  Dans  le  carcinome,  la  peau  devient  rapi- 
dement adhérente  par  sa  face  profonde;  dans  te  sarcome,  l'ad- 
hérence est  tardive. 

De  plus,  quand  l'adhérence  existe,  elle  affecte  des  caractères 
tout  à  fait  différents  dans  le  sarcome  et  le  carcinome. 

Dans  le  carcinome,  ce  sont  des  tractus  qui  partent  de  lu  tu- 
meur et  vont  dans  le  derme.  Quand  on  plisse  la  peau,  ces  tractus 


fis-  ■ 


-  Schémn  représentant  la  ronOguration  extérieure 


donnent  naissance  au  signe  appelé  peau  d'orange.  Dans  le  sarcome, 
la  production  morbide  se  rapprochant  du  tégument  l'amincit  peu 
à  peu  et  s'y  accole,  absolument  comme  le  fait  un  abcès  froid  qui 
tend  à  s'ouvrir  au  dehors. 

Dans  le  sarcome,  la  peau  est  distendue,  repoussée;  dans  le 
carcinome,  elle  est  rétractée,  attirée  en  dedans,  le  sein  parait 
comme  capitonné. 


750  AFFECTIONS  CHIRURGICALES   DE   LA   POITRINE. 

Dans  le  sarcome,  le  tégumeat  est  souvent  sillonné  de  p^-r- 
veines,  de  véritables  sinus  que  déprime  la  pulpe  du  doigt,  l'a: 
le  carcinome,  on  ne  rencontre  pas  de  ces  gros  vaisseaux,  mûi- 
voit  parfois  des  traînées  blaoches,  comme  lactescentes,  qui  l 


Fig.  94.  —  Scbéma  repréientant  la  c on GguralïoD  extérieure  d'un  carcinome  du  ««a- 

seraient  autre  chose,  pour  M.  L.  Labbé,  que  des  varices  hm- 
phatiques. 

La  peau  qui  recouvre  le  sarcome  est  souvent  brillante,  Juisaule. 
violacée.  Elle  n'a  jamais  cette  teinte  dans  le  carcinome. 

État  du  mamelon.  —  Dans  le  carcinome,  le  mamelon  se  ré- 
tracte, en  générât,  très  vite,  te  bout  du  sein  rentre,  est  absorb*^  eo 
quelque  sorte  ;  dans  le  sarcome,  il  n'est  pas  modifié,  ou  bien  il 
est  étalé,  c'est-à-dire  qu'en  ramenant  avec  la  main  les  téguments 
distendus,  le  mamelon  reprend  sa  forme. 

Aspect  de  l'ulcération.  —  Les  deux  maladies  ont  une  tendance 
à  l'ulcération,  mais  le  processus  est  tout  à  fait  différent  dan» 
chaque  cas  :  la  peau  fusionnée  avec  le  carcinome  se  détruit  ; 


TUMEURS  DU  SEIN.  751 

dans  le  sarcome,  elle  cède  par  suite  de  la  distension  exercée  à 
sa  fuce  interne  par  les  bourgeons  sarcomateux.  Il  en  résulte  que 
la  surface  ulcérée  diffère  essentiellement  dans  les  deux  cas  :  dans 
le  carcinome,  les  bords  sont  durs,  se  continuent  avec  la  plaie  ; 
dans  le  sarcome,  les  bords  sont  minces,  mous  et  décollés.  C'est  à 
peu  près  la  môme  différence  qu'entre  le  chancre  induré  et  le  chan- 
cre mou.  Dans  le  carcinome,  la  surface  de  Tulcère  est  déprimée, 
c'est  un  trou;  dans  le  sarcome,  il  s'échappe  du  centre, de  l'ul- 
cère une  masse  bourgeonnante  grisâtre,  pédiculée,  qui  tend  à 
s'éliminer  et  s'élimine  parfois  même  complètement,  au  point  de 
simuler  la  guérison. 

Consistance  de  la  tumeur.  — Dans  le  carcinome,  la  consistance 
est  ferme,  parfois  dure,  et  elle  est  sensiblement  uniforme  ;  dans 
le  sarcome,  la  consistance  est  très  irrégulière.  En  général,  elle 
est  moins  ferme  que  dans  le  carcinome,  mais  surtout  il  existe 
des  parties  molles  et  même  liquides,  ce  qui  tient  à  Texistence 
de  kystes  à  Tintérieur  du  sarcome. 

Connexions  de  la  tumeur  avec  la  glande  mammaire,  —  Dès  le 
début,  le  carcinome  est  fusionné  avec  la  glande  et  l'englobe  peu 
à  peu  ;  le  sarcome  en  est  toujours  distinct.  Le  sarcome  est  entouré 
d'une  capsule  propre  qui  l'isole  des  parties  voisines,  d'où  sa  mobi- 
lité sur  la  glande  elle-même.  De  cette  mobilité  résulte  la  for- 
mation d'une  seconde  capsule,  que  les  auteurs  ne  me  paraissent 
pas  avoir  signalée.  Cette  capsule  externe,  sorte  de  séreuse  pro- 
duite par  les  mouvements  incessants  de  la  tumeur,  joue  un 
rôle  important  dans  l'histoire  du  sarcome,  surtout  au  point  de 
vue  du  traitement.  J'ai  parfois  trouvé  dans  son  épaisseur  de  petits 
noyaux  sarcomateux  :  aussi,  est-il  indispensable  de  l'enlever 
et  de  ne  pas  se  contenter  d'une  simple  énucléation. 

Dans  le  sarcome,  la  glande,  au  lieu  d'être  détruite,  est  donc 
aplatie,  atrophiée,  refoulée  sur  un  des  côtés,  mais  on  en  re- 
trouve toujours  des  traces. 

Connexions  avec  les  parties  profondes.  —  Le  carcinome  ad- 
hère vite  aux  plans  sous-jacents,  au  grand  pectoral  en  parti- 
culier; jusqu'à  une  période  très  avancée,  le  sarcome  glisse  sur 
les  parties  profondes,  dont  il  est  absolument  indépendant. 

Retentissement  sur  le  système  lymphatique.  —  Presque  dès  le 
début,  le  carcinome  envahit  les  vaisseaux  et  les  ganglions  lym- 
phatiques ;  or,  caractère  bien  remarquable,  le  sarcome  n'atteint 
jamais  ou  presque  jamais  ce  système. 


752  AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA   POITRINE. 

Mode  de  récidive.  —  Le  carcinome  récidive  plus  facilement 
que  le  sarcome  ;  le  carcinome  récidive  à  distance,  le  sarcomt: 
récidive  sur  place. 

Influence  sur  la  santé  générale,  —  Le  carcinome  altère  viU*  \^ 
constitution,  qui  devient  cachectique  ;  le  sarcome  reste  presque 
toujours  local.  Il  est  fort  remarquable  de  voir  qu'à  la  suite  d- 
plusieurs  extirpations  de  sarcome  du  sein,  Tétat  général  de  L 
malade  reste  habituellement  des  plus  satisfaisants. 

Symptômes  physiologiques.  — Le  carcinome  est  généralement 
douloureux;  le  sarcome  est  plutôt  indolent. 

Quel  est  le  traitement  à  opposer  à  ce  groupe  de  tumeurs  qu^. 
je  désigne  sous  le  nom  d'adéno-sarcomes? 

Pour  diriger  votre  conduite,  pénétrez-vous  bien  de  cette  idée 
c'est  que  Tadénome  le  plus  simple,  le  plus  inoffensif  en  appji* 
rence,  peut  devenir  et  deviendra  très  probablement  par  la  suii»» 
un  cysto-sarcome  des  plus  graves.  J'ai  vu  la  femme  d'un  confréir. 
à  laquelle  Denonvilliers  conseilla  jadis  de  garder  un  adénome  du 
sein  ;  elle  fut  affectée  plus  tard  d'un  cysto-sarcome  énorme.  Le> 
faits  de  ce  genre  sont  presque  journaliers  et  je  les  considm* 
comme  étant  la  règle. 

Donc,  lorsque  vous  aurez  diagnostiqué  une  tumeur  encapsttlét 
du  sein^  conseillez  toujours  topération  et  usez  de  toute  votre  in- 
fluence pour  la  faire  accepter,  —  Opérez  le  plus  tôt  possible,  et 
n'attendez  pas  que  la  tumeur  ait  acquis  un  certain  volume.  Plu$ 
vous  agirez  de  bonne  heure,  moins  l'opération  sera  grave,  et 
moins  grandes  aussi  seront  les  chances  de  récidive  locale  et 
même  d'extension  à  d'autres  organes. 

Si  l'adéno-sarcome  du  sein  récidive  rarement,  ou  du  moiu> 
longtemps  après  lorsqu'il  est  enlevé  à  une  époque  rapprochée  de 
son  début,  il  repuUulc  au  contraire  parfois  d'une  façon  désespé- 
rante lorsque  l'opération  est  faite  tardivement  et,  chose  remar- 
quable, ainsi  que  je  le  faisais  observer  plus  haut,  tout  se  pas>>e 
localement  ;  pendant  très  longtemps  les  malades  conservent  une 
très  bonne  santé  générale,  ce  qui  engage  le  praticien  à  détruire 
l'ennemi  par  des  opérations  successives  chaque  fois  qu'il  fait  une 
réapparition.  On  a  pu,  de  la  sorte,  obtenir  la  guérisondélinitive. 
Mais  c'est  malheureusement  l'exception,  car,  après  deux  ou  trois 
opérations,  les  côtes,  la  plèvre,  et  môme  le  poumon  sont  envahis, 
et  la  chirurgie   se  trouve  à  peu  près  désarmée,  bien  qu*à  la  ri- 


TUMEURS  DU  SEIN.  753 

gueur  il  soit  encore  possible  de  poursuivre  le  sarcome    jusque 
dans  ces  régions  profondes. 

Le  procédé  opératoire  varie  suivant  qu'il  s'agit  d'une  tumeur 
petite,  d'un  adénome,  ou  d'une  grosse  tumeur,  du  cysto-sarcome. 

Dans  le  premier  cas,  la  peau  est  saine  et  peut  être  conservée; 
dans  le  second  cas,  la  peau  est  altérée  dans  une  grande  étendue 
et  doit  être  sacrifiée. 

L'ablation  d'un  adénome  est  des  plus  simples.  Il  suffit,  en  efiet, 
de  fixer  la  tumeur  avec  les  doigts  de  la  main  gauche  et  de  pratiquer 
une  incision  à  sa  surface  jusqu'à  ce  qu'on  arrive  sur  le  tissu  blanc 
grisâtre  qui  la  constitue.  La  tumeur  s'énuclée  alors,  comme  un 
noyau  de  fruit,  par  une  légère  pression. 

Ce  mode  opératoire  est  sans  doute  très  brillant;  cependant, 
j'engage  vivement  le  praticien  à  ne  pas  procéder  ainsi,  afin  de  se 
mettre  plus  sûrement  à  l'abri  de  la  récidive. 

Et  d'abord,  faut-il  enlever  la  glande  mammaire  tout  entière 
quand  il  s'agit  d'un  adénome  gros,  par  exemple,  comme  un  petit 
œuf  de  poule  ?  Une  pareille  mutilation,  très  cruelle  quand  il  s'agit 
d'une  jeune  femme,  et  c'est  souvent  le  cas,  ne  me  paraît  pas  né- 
cessaire. Mais  il  importe  à  un  haut  degré  de  ne  pas  se  contenter 
d'une  simple  énucléation  ;  il  est  indispensable  d'enlever  la  poche 
kystique  qui  sépare  le  néoplasme  du  tissu  sain  :  or,  comme  la 
poche  adhère  fortement  à  la  glande,  il  est  nécessaire  d'enlever 
tout  autour  de  la  tumeur  une  couche  grandulaire  saine,  épaisse 
d'un  centimètre  environ,  et  cela  suffit.  Il  m  est  arrivé  plusieurs 
fois,  en  examinant  attentivement  la  pièce,  après  ablation,  de  trou- 
ver dans  l'épaisseur  de  la  poche  isolante  de  toutes  petites  tumeurs, 
qui  n'auraient  pas  tardé  à  devenir  un  foyer  de  récidive  locale. 
J'estime  que  cette  précaution  dispense  d'enlever  la  totalité  de  la 
glande. 

N'opérez  pas  à  une  époque  voisine  des  prochaines  règles,  car 
il  pourrait  se  produire  une  hémorragie  dans  la  plaie  le  deuxième 
ou  le  troisième  jour.  Le  meilleur  moment  est  huit  jours  après. 

L'ablation  des  gros  cysto-sarcomes  du  sein  exige  un  tout  autre 
procédé  opératoire. 

La  peau  est  toujours  profondément  altérée,  quand  elle  nest 
pas  ulcérée,  sur  la  partie  culminante  de  la  tumeur,  mais  elle  est, 
en  général,  saine  dans  la  portion  qui  confine  à  la  poitrine.  11  faut 
donc  prendre  en  ce  point  un  lambeau  suffisant  pour  recouvrir  la 
large  perte  de  substance  succédant  à  l'opération,  et  c'est  habi- 

TiLLAUX.  —  Chirurgie  clinique,  !•  —  48 


f 

754  AFFECTIONS  CBIRURGICALES  DE  LA  POITRINE.  * 

tuellement  sur  la  face  inférieure  qu'on  le  trouve.  Voici  comni»  jt 
il  convient  de  procéder  :  Mesurez,  à  Taide  d'un  compas  d'épaisseu- 
la  hauteur  du  pédicule;  elle  représente  la  dimension  quaurd  ii 
plaie  opératoire.  —  Reportez  cette  mesure  sur  la  face  inférieur 
de  la  tumeur,  en  l'exagérant,  s'il  y  a  moyen,  afin  de  parer  à  h 
rétraction  de  la  peau. 

Pratiquez  sur  la  face  inférieure  du  sarcome,  au  point  man|Uf  ^ 
Tavance,  une  incision  transversale  à  convexité  ant<5rieure,  et  «li- 
séquez  le  lambeau  jusqu'au  voisinage  de  la  poitrine;  réuni>y:/ 
les  deux  extrémités  de  cette  incision  en  passant  au-dessus  de  !i 
tumeur.  Faites  ensuite  basculer  celle-ci  de  haut  en  bas.  En  m- 
son  de  son  poids,  elle  se  détache,  en  général,  spontanément  >lr^ 
couches  profondes,  sans  qu'il  soit  nécessaire  de  la  disséiju^-r 
L'opération  ainsi  conduite  dure  un  temps  insignifiant,  à  pt^int- 
quelques  minutes,  et  il  y  a  grand  intérêt  à  aller  vite  dans  la  cir- 
constance pour  éviter  la  perte  considérable  de  sang  résultant  J» 
l'ouverture  des  grosses  veines  qui  sillonnent  de  toutes  parts  la 
tumeur,  l'hémostase  se  faisant  d'elle-même  lorsque  la  masse  h 
enlevée. 

Recherchez  soigneusement  dans  la  plaie,  surtout  à  la  face  pr»»- 
fonde  du  lambeau,  et  spécialement  vers  sa  base,  s'il  ne  resterait 
pas  quelques  fragments  de  glande  refoulés  et  atro{Jhiés  par  la 
pression  du  néoplasme;  retranchez  tout  ce  qui  ressemble  à  ilu 
tissu  glandulaire. 

Drainez,  et  réunissez  par  première  intention. 

Tumeurs  liquides  du  sein,  —  Il  ne  faut  pts  comprendre  sous  ce 
titre  les  kystes  qui  se  développent  si  souvent  au  milieu  <It> 
tumeurs  sarcomateuses,  dont  ils  ne  constituent  qu'une  partie  acct^- 
soire.  Cette  restriction  admise,  on  peut  dire  que  les  tumeur^ 
purement  liquides  du  sein  sont  infiniment  plus  rares  que  le> 
tumeurs  solides. 

Il  n'est  pas  toujours  facile  de  reconnaître  d'emblée  la  uatuiv 
liquide  d'une  tumeur  du  sein,  car  ce  diagnostic  repose  essentielle- 
ment sur  la  fluctuation  :  or,  une  certaine  habitude  est  nécessain* 
pour  distinguer,  par  exemple,  la  sensation  fournie  à  cet  égard  par 
un  adénome  ou  par  une  poche  contenant  du  liquide. 

Vous  avez  constaté  de  la  fluctuation.  —  Est-ce  une  galactocèk'. 
un  abcès  froid,  ou  bien  un  kyste  simple? 

La  galactocèie,  constituée  par  l'accumulation  du  lait  dans  un 


TUMEURS  DU  SEIN.  755 

lobule  de  la  glande  ou  dans  un  conduit  galactophore,  ne  peut  guère 
être  que  soupçonnée  tant  qu'on  n'a  pas  vu  la  nature  du  liquide. 
Cependant,  elle  atteint  un  volume  plus  considérable  que  les  kystes 
simples,  fait  plus  de  relief  à  la  surface  de  la  mamelle,  et  présente 
une  fluctuation  des  plus  évidentes,  sans  compter  qu'elle  se 
développe  à  une  époque  rapprochée  d'un  accouchement  anté- 
rieur. 

Le  contenu  est  susceptible  de  se  transformer  et  de  donner  nais- 
sance à  une  masse  butyreuse. 

L'évacuation  de  la  poche  et  la  compression  sont  le  traitement 
indiqué;  il  n'y  aurait  aucun  inconvénient  à  enlever  le  kyste. 

Sous  quelle  influence  un  abcès  froid  se  développe-t-il  dans  la 
mamelle?  Il  est  difficile  de  le  dire.  Est-K^e  de  la  tuberculose  locale 
comme  celle  de  l'épididyme,  par  exemple?  C'est  possible;  le  fait 
est  que  le  sein  renferme  parfois  une  tumeur  présentant  les  carac- 
tères de  l'adénome,  avec  moins  de  mobilité.  L'erreur  ne  porte- 
rait pas,  d'ailleurs,  gi*and  préjudice  à  la  malade,  car  la  môme 
opération  convient  aux  deux  cas.  En  effet,  au  lieu  d'ouvrir  cet 
abcès  et  d'en  gratter  la  surface,  il  me  parait  préférable  d'enlever 
la  poche  comme  s'il  s'agissait  d'une  tumeur  solide.  La  bénignité  à 
peu  près  absolue  de  cette  opération  nous  autorise  à  la  faire,  d'au- 
tant plus  qu'elle  amène  une  guérison  plus  rapide  et  plus  radicale. 

Il  n'est  pas  douteux,  malgré  l'opinion  contraire  de  certains 
auteurs,  que  la  glande  mammaire,  aussi  bien  que  la  parotide,  par 
exemple,  peut  contenir  des  kystes  simples  essentiels.  (Il  ne  s'agit 
pas  ici  des  kystes  multiples  disséminés  dans  une  ou  dans  les  deux 
mamelles,  dont  j'ai  parlé  plus  haut,  mais  d'une  tumeur  unique.) 
Le  contenu  de  ces  kystes-consiste,  le  plus  souvent,  en  un  liquide 
séreux  noirâtre.  Leur  siège  anatomique  est,  sans  doute,  un  con- 
duit galactophore  dilaté  et  obstrué. 

Il  m'est  arrivé,  plusieurs  fois,  de  diagnostiquer  un  kyste  essen- 
tiel de  la  mamelle  en  me  basant  sur  les  caractères  suivants  :  la  fluc- 
tuation ;  l'absence  de  toute  partie  solide  au  pourtour  de  la  poche»  ; 
le  siège  à  une  petite  distance  du  mamelon,  et  une  connexion  éci- 
défile  avec  ce  dernier  organe.  Le  kyste  ne  présente  donc  pas  une 
mobilité  aussi  complète  que  l'adénome. 

'  De  même  que  pour  l'abcès  froid,  le  meilleur  traitement  consiste 
à  extirper  la  paroi  kystique. 


à 


756  AI-TECTIONS  CIlIRURGICi^LES  DE  LA   POITRINE. 

Indépendammeot  des  lumeurs  i^iudii^es  dans  les  l'Iiapitres  pré- 
cédents, et  qui  constituent,  en  raison  de  leur  fréquence,  les  véri- 
tables tumeurs  du  sein,  il  eu  existe  quelques  autres  que  je  me 


('  f  kpiiuii[iaâii|ue  lie  la  nlnlUKll(^. 


contenterai  de  mentionner  :  des  li[ioinessuperiiciuls  ou  profonds; 
des  névroHios  douloureux  occupant  de  préférence  la  circonférence, 
de  la  glande. 


TUMEURS  DU  SEIN.  757 

On  a  signalé  dans  Tépaisseur  de  la  glande  mammaire  le  déve- 
loppement de  la  syphilis  tertiaire  et  décrit  \9Lmammite  gommeuse. 
Lorsqu'une  affection  de  la  mamelle  n'est  pas  de  nature  inflam- 
matoire, lorsqu'elle  ne  peut  être  rattachée  à  aucune  de  celles 
que  nous  avons  décrites  plus  haut,  il  est  permis,  par  exclusion, 
de  songer  à  la  syphilis  et  d'administrer  le  traitement  spécifique. 
C'est  tout  ce  que  la  clinique  nous  enseigne  sur  cette  maladie,  d'ail- 
leurs extrêmement  rare. 

Je  signalerai  enfin  l'hypertrophie  de  la  mamelle,  susceptible 
de  prendre  un  développement  énorme,  revêtant  parfois  la  forme 
élëphantiasique,  ainsi  que  le  montre  la  figure  93,  représentant 
une  femme  que  j'opérai  avec  succès  à  l'hôpital  Beaujon. 

Quant  au  sein  chez  rhomme^  on  y  rencontre  des  hypertrophies, 
des  cancers,  des  sarcomes,  des  kystes,  etc.,  mais  ces  tumeurs  ne 
diffèrent  en  rien  de  celles  qu'on  observe  dans  les  autres  régions 
et  ne  méritent  pas  une  description  particulière. 


FIN   DU   PREMIER   VOLUME. 


TABLE  DES  MATIÈRES 


DU    PREMIER  VOLUME 


Préfack V 

Introduction i 

PREMIÈRE  SECTION 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  TÊTE. 


PREMIERE  PARTIE 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  CRANE, 


CHAPITRE  PREMIER 

Lt^SIONS   TRAUMATIQDES    DU   CRANE. 

A.  Contusion  du  crâne 46 

B.  Plaies  du  crâne 47 

C.  Fractures  du  crâne 49 

D.  Épanchements  de  sang  intra- crânien  s 50 

E.  Blessures  du  crâne  par  armes  &  feu 53 

CHAPITRE  II 

AFFECTIONS   INFLAMMATOIRES   DU   CRANE. 

Abcès  du  crâne 56 

CHAPITRE  III 

AFFECTIONS  ORGANIQUES    DU   CRANE. 

A.  Tumeurs  congénitales 62 

a.  Méningo-encéphalocèle 62 

b.  Céphalémalome 63 

Kystes  dermoîdcs 63 


760  TABLE  DES  MATIÈRES. 

B.  Tumeurs   acquises 63 

a.  Pongus  de  la  dure-mère 64 

b.  Tumeur  veineuse  communiquant  avec  la  circulation  intra-crânienne. .  65 

c.  Angiome 65 

d.  Anévrysmes  artériels 66 

e.  Anévrysme  cirsoïde 66 

f.  Anévrysme  artérioso-veineux 67 

g.  Kystes  sébacés 68 

h.  Tumeur  de  consistance  osseuse 69 

i.  Tumeur  gazeuse  ou  pneumatocète  du  crdne 71 

G.  Traitement  des   tumeurs  du  crâne 71 

Vices  de  conformation  du  crâne 74 

Hydrocéphalie 74 

Mia^océphalie • 74 

DEUXIÈME  PARTIE 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DE  LA  FACE. 


CHAPITRE   PREMIER 

AFFECTIONS   CHIRURGICALES   DE  l'aPPAREIL   AUDITIF. 

Méthode  &  suivre  dans  l'examen  des  malades 77 

l*'  Maladies  de  l'appareil  de  transmission  des  ondes  sonores 80 

A.  Maladies  de  roreiUe  externe 80 

Maladies  du  pavillon  de  Voreille 80 

Maladies  du  conduit  auditif  externt 81 

a.  Traumatismes  du  conduit  auditif  externe 81 

b.  Corps  étrangers  du  conduit  auditif  externt 82 

c.  Obstruction  du  conduit  auditif  externe  par  les  bouchons  cth-utuintux ,  86 

d.  Obstruction  du  conduit  auditif  par  les  bouchons  épiiienniques 90 

Bcsèma  du  conduit  auditif 91 

Inflammation  du  conduit  auditif  externe 92 

Furoncles  et  abcès  sous-cutanés  du  conduit  auditif  externe. . .  92 

Otites  externes 93 

!•  Otite  externe  cutanée 93 

Otorrhée 95 

2®  Otite  externe  sous-périostique 99 

B.  Maladies  de  la  membrane  du  tympan 103 

Mode  d'examen  de  la  membrane  du  tympan 103 

1°  Perforations  du  tympan 105 

"1^  Inflammations  du  tympan 106 

3°  Opacités  du  tympan 109 

4*»  Plarcidité  du  tympan 112 

C.  Maladies  de  la  trompe  d'Eustache 113 

Obstruction  de  la  trompe  d*Eustache 114 


TABLE  DES  MATIÈRES.  761 

D.  Maladies  de  Toreille  moyenne. 125 

Otites  moyennes 125 

!•  Otite  moyenne  aigtu: ^. ,. 1 27 

2*  Catarrhe  suppuré  de  la  r.aUse 130 

Carie  du  rocher 131 

Abcès  intramastoïdien 133 

3*  Catarrhe  sec  de  la  caisse 137 

4»  Sclérose  de  la  caisse *  38 

2^  Maladies  dk  l'apparbil  de  réception  des  ondbs  sonores  ou  oreillk 

INTERNE 142 

3®  Maladies  de  l'appareil  de  perception  des  ondes  sonores 146 

CHAPITRE   II 

AFFECTIONS    CHIRURGICALES    DE    l'aPPAREIL    DE    LA    VISION. 

Affections  chirurgicales  de  la  région  orbitaire 147 

1*  Affections  trauhatiques  de  la  région  orbitairh 147 

A.  Contusion  de  la  région  orbitaire 148 

B.  Plaies  de  la  région  orbitaire ir>0 

G.  Corps  étrangers  de  la  région  orbitaire 1^2 

2^  Affections  inflammatoires  de  la  région  orbitaire 157 

A.  Inflammations  portant  sur  Torbite 1  ^7 

a.  Ostéopcriostite 157 

b.  Phlegmon  de  Vorbite 1 57 

B.  Inflammations  portant  sur  le  globe  de  rœil 159 

a.  Panophtalmite 159 

Ênucîêation  du  globe  de  fœil 160 

b.  Glaucome  aigu 161 

Iridectomie 162 

Conjonctivite 16J 

A.  Conjonotivite  catarrhale 163 

B.  —             purulente 164 

C.  —             granuleuse 166 

D.  —              dipbtériqoe 168 

Kératite i  70 

Kératite  ulcéreuse 170 

—  Tasculaire  ou  pannus 172 

—  interstitielle 174 

—  suppurative 174 

sclérite 175 

Iritis 175 

Choroïdite 179 

3*  Affections  non  inflammatoires  de  la  région  ohbitaire 179 

A.  Afféotions  consistant  en  une  lésion  apparente,  "visible  sans 
le  secours  de  Tophtalmoscope,  occupant  le  segment  anté- 
rieur du  globe 179 


762  TABLE  DES  MATIÈRES. 

a.  Exophtalmie 480 

b.  Hydrophtalmie 181 

c.  Ptérygion 1 81 

d.  Pingueeula 18Î 

e.  Enchantis 1 82 

f .  Dermcide 1 82 

p.  Gérontoxan  ou  arc  sentie 183 

h.  Staphylomes <83 

i.  Opacités  de   la  cornée <85 

j.  Synéchies  et  fausses  membranes i86 

k.  Persistance  de  la  membrane  capsulo-pupillaire  ou  acorie 186 

L  Cataracte 187 

Opération  de  la  cataracte IDi 

B.  Affections  consistant  en  une  lésion  profonde,  visible  seule- 
ment &  Tophtalmoscope  (maladies  du  fond  de  ToBil) 194 

a.  Ophtalmie  sympathique 195 

b.  Glaucome  chronique 196 

c.  Choroïdite  avec  atrophie,  choroïdite  syphilitique 197 

d.  Rétinile 197 

e.  Décollement  de  la  rétine 198 

f.  Embolie  de  l'artère  centrale  de  la  rétine 199 

ff.  Kévrite  optique  et  atrophie  de  la  papille 199 

h.  Daltonisme 199 

G.  Lésions  organiques  de  Torbite  (tumeurs  de  Torbite) 1 99 

a.  Tumeurs  intraoculnires 200 

b.  Tumeurs  extraoculaires  ou  orbitaires 20 i 

D.  Affections  consistant  en  un  simple  trouble  de  la  vision  avec 
intégrité  des  membranes  et  des  milieux  (maladies  de  la  ré- 
fraction et  de  l'accommodation) 212 

Anomalies  de  la  réfraction 213 

a.  Myopie 213 

b.  Hypermétropie * 214 

c.  Astygmatisme 215 

Anomalies  de  raccommodalion 215 

Strabisme 216 

Strabotomie  ou  myotomie  oculaire 220 

2*»  Affpxtions  chirurgicales  de  la  région  palpkbrale 222 

A.  Blessures  des  paupières 222 

B.  Brûlures  des  paupières 222 

G.  Inflammations  des  paupières 223 

a.  Blépharite  glandulo-ciliaire 224 

b.  Blépharospasme 225 

D.  Affections  organiques  des  paupières 225 

£.  Déformation  des  paupières 227 

a.  Ablépharie 228 

b.  La(fophtalmos 228 

c.  Coloboma 228 

d.  Épicanthus 229 

e.  Ankyloblépharon 229 


TABLE  DES  MATIÈRES.  763 

f.  Symblépharon 229 

g.  BWpharoptose  ou  ptosis 229 

h.  Blépharophimosis 230 

i.  Trichiasis 230 

j.  Entropion 231 

k.  Ectropion 232 

3^  Maladies  chirurgicales  de  la  région  sourciuère 234 

4<^  Maladies  chirurgicales  de  la  région  lacrymale 238 

A.  I^armoiement 239 

B.  Tumeur  et  fistule  lacrymales 241 

CHAPITRE  III 

MAL.\DIES   DE   l'aPPARBIL   DE   l'oLFACTION. 

A.  Maladies  du   nez 246 

Hhinoplastie 248 

RhinopUutie  totale 251 

Restauration  de  l'aile  du  nez 252 

—           de  la  souS'Cloison 252 

Oblitération  d'un  orifice  siégeant  sur  le  dos  du  nei 252 

B.  Maladies  des  fosses  nasales 254 

Êpistaxis 256 

Corps  étrangers 260 

Coryza  chronique 262 

Ozène  caséeux 265 

— »    essentiel  ou  idiopathique 267 

Tumeurs  des  fosses  nasales 271 

Polypes  ou  myxomes  des  fosses  nasales 271 

Tumeurs  diverses  des  fosses  nasales 275 

€.  Maladies  de  rarrière-cavitè  des  fosses  nasales 275 

Catarrhe  naso^pharyngien . .  277 

Ulcérations 277 

Adénoïde 278 

Polypes  nasO'pharyngiens 279 

Fibro-myxorne  du  pharynx  nasal 283 

D.  Maladies  des  sinus  de  la  face 286 

Maladies  du  sinus  frontal 286 

Maladies  du  sinus  maxillaire 289 

Kystes  du  sinus  maxillaire 291 

Tumeurs  du  sinus  maxillaire  en  général 292 

CHAPITRE  IV 

MALADIES  DE  LA  BOUCHE  RT  DE  SES  DEPENDANCES. 

i^  Maladies  de  la  région  parotidienne 294 

A.  Traumatismes  de  la  région  parotidienne 294 

B.  Inflammations 298 

C.  Tumeurs 300 


764  TABLE  DES  MATIÈRES. 

2^  Maladies  db  la  joue 31 1 

A.  Plaies  de  la  Joue 312 

B.  Brûlures  de  la  Joue 313 

C.  Abcès             —             313 

D.  Gangrène     —     gènioplastie 313 

E.  Fistules 314 

F.  Névralgies 317 

G.  Tumeurs 31^ 

3^  Maladies  des  lèvres 320 

Maorochylie 321 

Atrésie  buccale 321 

Plaies  des  lèvres 321 

Abcès              —          furoncles,   anthrax 321 

Ulcérations  —          322 

Tumeurs         —          322 

Apithèliome  —          323 

Bec-de-lièvre 325 

1«  Bec-de-lièvre  simple 328 

2«          —            compliqué  sans  saillie  de  Tos  incisif, 328 

3»          —                —          avec               —                  32^ 

Mode  d'avivement  et  suture  du  bec-dc-liévre 330 

4*  Maladies  de  la  région  palatine 333 

Maladies  de  la  vonte  palatine 333 

A.  Inflammation  de  la  voûte  palatine 333 

B.  Ulcération 335 

C.  Perforation  et  division  de  la  voûte  palatine.  —  Uranoplastie.  336 

Pi'océdé  opératoire  de  Vuranoplastifi 338 

Maladies  du  voile  du  palais 342 

A.  Ulcérations  du  voile  du  palais 342 

B.  Tumeurs 343 

G.  Vices  de  conformation 344 

Staphylorraphie 344 

D^  Maladies  du  plancher  de  la  bouche 345 

Maladies  de  la  langue 346 

Lésions  organiques  de  la  langue 347 

Tumeurs  de  la  langue 348 

Ulcérations 356 

Maladies  de  la  région  sublinguale 358 

Êpithéliome         —          —            359 

Maladies  de  la  portion  sublinguale  du  canal  de  Warthon 360 

Tumeurs  diverses  de  la  région  sublinguale 361 

Kystes  dermoldes  de  la  région  sublinguale 361 

Grenouillettes 362 

6»  Maladies  de  l'isthme  du  gosier 365 

Apithéliome  de  llsthme  du  gosier 365 

Abcès                     —                      —    367 

Hypertrophie  des  amygdales.  —  Amygdalotomie 367 

7°  Affections  de  la  mâchoire  supérieure 369 


TABLE  DES  MATIÈRES.  765 

A.  Fracture^  de  la  mâchoire  supérieure 369 

B.  Inflammations 370 

€.  Fistules  de  la  mâchoire  supérieure 37 1 

D.  Névralgies  —  —  372 

1®  Névralgie  sous-orbilaire 373 

2*        —         des  rameaux  dentaires  antéi'ieurs 374 

3*         —  —  —         postérieurs 374 

E.  Tumeurs  de  la  mâchoire  supérieure 376 

Sarcome 377 

Carcinome 379 

Épithèliome 379 

Chondrome 380 

Cystome  ou  kyste 380 

Êpulis 382 

Traitement  des  tumeurs  de  la   mâchoire  supérieure 383 

8**  Affections  de  la  mâchoire  inférieure 388 

A.  Fractures  du  maxillaire  inférieur 388 

B.  Luxation  de  la  mâchoire  inférieure 390 

C.  Arthrite  temporo-maxiiiaire 392 

D.  Ostéopériostite  ou  périostite  phlegmoneuse  de  la  mâchoire 

inférieure ^ 392 

E.  Nécrose  de  la  mâchoire  inférieure. 394 

F.  Gonstriction    —  —  —  397 

G.  Névralgies      —  —  —  398 

H.  Tumeurs  —  —  —  400 

I.  Résection         —  —  —  403 

9®  Maladies  des  GENavKs  et  dks  dents 405 


DEUXIEiME  SECTIOiX 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU   RACHIS. 

i°  TrAUMATISMES  du  RACHIS 408 

2°  Affections  inflammatoires  du  hachis 415 

3°  AfFKCTIONS  organiques  du  RACHIS 425 

4"  Vices  de  conformation  du  rachis.  —  Spina-bifida 428 

5*  déviations  du  rachis 432 


TROISIEME  SECTION 

AFFECTIONS  CHIRURGICALES  DU  COU. 

i®  Traumatismes  du   cou 442 

A.  Plaies  du  cou 442 

B.  Fracture  et  luxation  des  vertèbres  cervicales 450 

€.  Fracture  de  Tos  hyoïde  et  des  cartilages  du  larynx 451 

2°  Inflammations  du  cou 452 

.    Anthrax  de  la  nuque .452 

;    Abcès  du  cou 454 


766  TABLE  DES  MATIÈRES. 

A.  Abcès  chauds  de  la  région  sus-hyoïdienne 45S 

B.  Abcès  chauds  de  la  région  sous-hyoTdienne 4:>8 

C.  Abcès  Aroids  du  cou 463 

Arthnte  occipito-vertébrale.  —  M'il  sous-occipital 464 

3®  Tumeurs  du  cou 466 

A.  Tumeurs  solides  du  cou 467 

a.  Tumeurs  ganglionnaires 467 

b.  Tumeurs  de  la  y  lande  sous- maxillaire 470 

c.  Tumeurs  du  muscle  sterno^léido-mastoïdien 473 

d.  Tumeurs  solides  du  corps  thyroïde 474 

Procède'  opt^ratoire  de  la  thyroidectomie 480 

e.  Tumeurs  du  larynx 484 

f.  Tumeurs  du  cou  communes  aux  autres  régions 493 

R.  Tumeurs  liquides  du  cou 4U3 

1°  Kystes  du  cou 494 

a.  Kystes  de  la  région  sus-hyoïdienne 494 

b.  Kystes  thym-hyoïdiens 496 

c.  Kystes  sous-thyroidiens.  —  Kystes  du  corps  thyroïde 497 

d.  Kystes  du  creux  suschnirnldirp oOO 

2°  Anévrysmes  du  cou îiOi 

a.  Anèvrysme  carotidien 501 

b.  A  nérrysme  sous-clavicr 503 

4®  FiSTULKS  DU  cmu 504 

5®  CoiiPS    ÉTHA.NtiKUS    DES    VOIES  AÉRIRNiNES 510 

6*  Hétkkcisskmk.nt  dks  vi»if.'«  aivrifnSks 515 

Trachéotomie 517 

7°  Ci>RPS    ÉTRANGERS    DU    PHARYNX  KT  DE    i/ŒSOPHAGB 520 

8<*    BÉTRÉCISSEMKNT  DR    i/œsophaGE 527 

iiastrostomic 535 

9*»  T«»RTii.uLi> 535 

QUATHlÈMi:  SIXTION 

AFFECTIONS  CilIKURtilCALES  DU   MEMURE  SUPÉRIEUR. 


CIIAPITUE   PREMIEU 


AFFECTIONS   CHIRURGICALES    DE    lViPAULE. 


A.  AlTeotions  chirurgicales  de  la  région  cla'viculaire 545 

Traumatismcs  de  la  clavicule 5^6 

a.  Fracture  du  corps  de  la  clavintle 547 

b.  Frarture  de  rextn^mitc  externe 549 

c.  Fracture  de  l'extn^mit<*  intemr 54»> 

Luxations 5.^5 

a.  Luxation  de  iejtrémité  externe  de  la  clavicule 555 

b.  Luxation  de  l'exlrémitti  interne            —          556 

Affections  inflammatoires  de  la  r*^jion  claiiculairc 558 


TABLE  DES  MATIÈRES.  lui 

Affections  organiques  de  la  région  claviculuire 560 

H.  Affections  chirurgicales  de  la  région  soapulaire 560 

C.  Affections  chirurgicales  de  la  région  scapulo-humérale 563 

1»   TbAUXATISMES  de    la    RKflIUN  SCAI*I'L()-HUMKRALK 563 

a.  Luxations  de  Vèpaule 566 

b.  Fractures  du  moignon  iie  l\'paulc 579 

Fracture  de  la  tête  de  l'humèru6 581 

2^  Affections  inflahmatoikks  de  la  région  scapulo-huh^.rale 585 

3<^  Affections  organiques  dk  la  région  scapulo-hdméralk 592 

D.  Affections  chirurgicales  du  creux  de  Taisselle 596 

Désurticulation  de  l'épaule 600 

CIIAPITUE   II 

affections    CHIRCnOICALES    DO    BRAS. 

Fractures  du  bras 606 

Amputation  du  bras 614 

CHAPITRE   III 

AFFECTIONS    CHIRURGICALES    DK  LA    RÉGION    DU   COUDE. 

Plaies  du  coude 615 

Arthrite  tuberculeuse 618 

Résection  du  coude 619 

Désarticulalion  du  coude 621 

Luxations  du  coude 623 

Fractures  —        633 

Ankylose  —        637 

CHAPITRE   IV 

AFFECTIONS   CHIRURGICALES    DK     L*AVANT-BRAS. 

Fractures  de  Tavant-bras 640 

CHAPITRE   V 

AFFECTIONS     CHIRURGICALF-S    DU    POIGNET. 

Plaies  du  poignet 643 

Fractures      —       658 

Luxation        —       064 

Arthrites       —       607 

Inflammation  des  coulisses  tendineuses  du  poignet 670 

Phlegmon  du  poignet 671 

Kystes  —         673 

CHAPITRE  VI 

AFFECTIONS     CHIRURGICALES    DE   LA    MAIN. 

l®  Affections  de  la  portiun  métacarpienne  de  la  main 6W 

Tranmatismbs  de  la  main 677 


7G8  TABLE  DES  MATIÈRES. 

Inflammations  de  la  main G83 

Abcès  de  la  paume  de  la  main 683 

Lé!iions  organiques  de  la  main '. 687 

2*"  Affections  ciiirl-rgicales  des  Dai«:;Ts 088 

Plaies  des  doigts 088 

Fractures  des  doigts 089 

Luxation        —           089 

Panaris          —           093 

Lésions  onjaniques  des  doigt< 7CK) 

Difformités  des  doigts 702 

CINQUIÈME  SECTION 

AFFECTIONS  CHIRUlUilCALES  DE  LA  POITRINE. 

l®  Traumatismes  ue  la  poitrine 703 

A.  Contusions  de  la  poitrine 703 

B.  Plaies             —           —       706 

C.  Fractures  du  thorax. 714 

1*  Fractures  du  sternum 714 

2«  Fractures  de  côtes 71.'i 

2*   AlFECriUNS   INFLAMSIATOIRKS    DE  LA  POITRINE 710 

i*  Aficùs  t'hauds  de  la  poitrine 719 

2*  Abcès  fraiils       —       —       72< 

:***  Affections  (irganiqlks  de  la  poitrine 726 

Affections  de  la  région  mammaire 727 

1°   A  bcès  du  sein 728 

2»  Tumeius  —     730 


h  in    de   la    taule   des   MATIERES 


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